‹ Paris; journal du siègeChapitre 9 sur 33 · λAR1S · texte numérisé non relu

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nieusement d'humiliantes aumônes, que la fierté du peuple repousse, mais pour s'instruire; elles auraient pitié de ces petites filles en guenilles, de cette enfance désœuvrée, de cette population enfantine la plus spirituelle, la plus ardente, la moins cultivée de la terre ! femmes 1 faites une sainte ligue pour sauver de l'ignorance et du vice les générations futures ! Transformezles par l'éducation. Redoutez ce désœuvrement, cette ignorance, cette misère ! Empêchez que, dans un jour néfaste, l'avalanche populaire se précipite sur vos quartiers somptueux, du haut de ces buttes nues, désolées, sillonnées par la foudre.

L'orage s'amassait en effet, le tonnerre commençait à

gronder, les enfants qui jouaient à ce triste jeu de la

galoche levèrent la tête vers le ciel ; l'un d'eux s'écria :

« Entends-tu les mitrailleuses? » Je lui demandai de

m'indiquer le chemin- pour descendre à travers ce dédale

d'escaliers. Ce pauvre petit garçon hâve, déguenillé, âgé

de dix ans, paraissait n'avoir que six ans, tant il était

étiolé. — Allez-vous à l'école, mon enfant ? lui dis-je.

— J'y vais bien un peu le matin, mais ma mère est

seule à la maison à garder trois petits frères plus petits

que moi, et moi je tâche de gagner quelques sous par-ci

par-là. — Et le père? — 11 est terrassier et travaille aux

remparts. — Et à quelle école allez-vous, mon enfant ?

— Chez les Frères.

Quoi, ce Paris si patriotique, si ardent, qui a plus que de l'intelligence, car il a du génie, ce Paris républicain et libre penseur, peut-il supporter plus longtemps cette monstruosité : l'enseignement dirigé par les frères Ignorantins? Tant de flamme peut-elle tenir sous l'éteignoir ? A ceux qui vous reprocheraient l'antipathie profonde pour le cléricalisme, une réponse suffit : le clergé a eu pendant quinze cents ans entre ses mains l'instruc-

tion du peuple, qu'en a-t-il fait? Cette ignorance séculaire (est son œuvre. L'expérience de quinze siècles est convaincante, j'espère. A son tour la République entreprend l'éducation des pauvres, des incultes, elle ne demande pas des siècles ; quelques années lui suffiront pour émanciper cette vive et belle intelligence française et la mettre en harmonie avec les droits politiques conférés, par le suffrage universel, au peuple souverain.

15 Septembre, — L'ennemi est en vue!... Le gouverneur de Paris a reçu aujourd'hui la dépêche: Uhlans entre Créteil et Neuilly-sur-Marne.

M. Cernuschi nous répétait tout à l'heure une pensée des plus fortifiantes : « L'Empire romain est tombé. Il aurait pu durer mille ans. Le faux César est au camp ennemi, en Germanie. La République est rétablie. Je suis heureux. »

Ah! si la foi et l'enthousiasme pénétraient l'âme de ceux qui dirigent les destinées de la patrie !

On rapporte un mot du gouverneur de Paris : « Jusqu'ici je ne croyais pas aux armées révolutionnaires. Je commence à croire qu'elles seules sont invincibles. »

Pourquoi l'omission du mot République dans toutes les proclamations? Trois cent mille gardes nationaux défilent devant lui au cri de : Vive la République ! Dans son allocution, la parole libératrice n'est pas prononcée.

Pourquoi voiler le drapeau républicain? Le peuple prend patience, il se dit : Le passé répond de l'avenir. Au 4 Septembre, Paris a proclamé la République malgré le Corps législatif; aux premiers coups de canon, la petite politique du gouvernement sera forcée de faire place aux grandes mesures de salut.

16 Septembre. -— Les élections des conseils munici^

paux sont décrétées pour le 25 septembre et doivent précéder de peu une Constituante ; on assigne la date du 2 octobre.

Ce qui assurera la sincérité républicaine de ces élections, c'est la nouvelle politique de M. de Bismark, politique jésuitique et féroce qui prétend ramener en France Thomme de Sedan. L'Allemagne avait mis au ban de l'espèce humaine la famille Bonaparte; dans toutes les déclarations officielles, l'Allemagne répétait qu'elle faisait la guerre à « l'empereur, » non au peuple français. Aujourd'hui elle se rue sur la nation désarmée et veut lui imposer le Capitulard.

« La situation, dit mon mari, est sublime à force d'horreurs et de périls. »

Oui, l'élan national est aussi sublime qu'en 92 ; les chefs du pouvoir n'ont pas besoin de l'arme du terrorisme pour faire marcher les légions à la victoire, à la mort ; l'amour de la patrie seul les inspire.

17 Septembre. — Lés Prussiens ont passé la Seine à Choisy-le-Roi.

Les armoiries de Paris représentent un navire, c'est aux marins à le défendre. Tous les forts de Paris sont confiés aux troupes de marine ; les amiraux et contreamiraux commandent dans chacun des neufs secteurs de l'enceinte de Paris.

On a beaucoup insisté pour faire accepter le commandement du sixième secteur à M. Qément Thomas, l'ancien général en chef de la garde nationale de 48. C'est le premier ami qui soit venu nous serrer la main le jour de notre arrivée. Qui nous eût prédit ce revoir, ce retour en France, et dans quelles circonstances ? M. et M"** Clément Thomas habitaient, comme nous, les bords du lac de Genève, nous les y avions laissés peu de

semaines auparavant. Ils ont*aussi quitté précipitamment leur belle et paisible retraite de Montreux pour venir s'enfermer dans Paris.

On travaille à Tabattage des arbres, à la destruction des maisons de la zone militaire, on arme Tenceinte. Ce n*est pas à un homme seul qu'il en faut faire honneur, mais à la population entière dont le patriotisme, surexcité jusqu'à la délSance, ne trouve aucun effort assez énergique, aucune mesure trop prévoyante. On s'inquiète des nombreuses carrières qui s'étendent sous les forts ; après les bruits alarmants qui circulent, ces souterrains vont être rigoureusement surveillés.

La flottille de la Seine aura aussi son rôle ; elle gardera le fleuve, éloignera les brûlots et empêchera l'ennemi de ponstruire des ponts.

18 Septembre. — Les derniers fils télégraphiques de la ligne de l'Ouest sont coupés. Paris est isolé. Nous voilà séparés de la France et du monde. Dans la nuit d'avant-hier, première victime du siège de Paris. Un factionnaire tué sur la route de Metz.

Hier, premier combat dans les environs de Paris, à Créteil. Qui peut dormir à l'idée de l'approche des ennemis? . . . Les Parisiens incendient les bois autour de la v ille . L'odeur acre des forêts brûlées vous'oppresse la poitrine. Le ciel est tout rouge de l'incendie. Que de sacrifîcss ! France, ils te seront comptés dans l'avenir. Et l'Allemagne qui prétend représenter la civilisation, ivre d'orgueil, insulte à la France désarmée. Hélas ! les Prussiens viennent cFoccuper Thann, cette chère maison do Thann ! Le citoyen intègre, Charles Kestner, ce grand patriote, n'aura pas vu de ses yeux tant d'opprobre ; il l'a pressenti; il en est mort de douleur, il y a un mois.

Un membre du gouvernement que nous rencontrons

tout'à riieure dans la rué, nous disait que les Prussiens s'empareront facilement des forts, mais que Paris est imprenable dans ses murs d'enceinte. On ajoute en toute hâte une seconde enceinte de barricades à l'intérieur ; cette commission des barricades est présidée par Rochefort et Flourens.

19 Septembre. — A quatre heures du matin, nous avons entendu les premiers coups de canon. Quel moment solennel !

Ce soir, nous prêtons encore l'oreille au bruit du canon, il retentit du côté de Saint-Denis. Mon mari me répète ces mots. « Figure-toi, si nous étions encore à Vey taux, quel malheur ! »

Premier combat sous Paris : panique de deux régiments de ligne. Vers deux heures nous rencontrons une foule de soldats débandés, des zouaves que l'on conduit au poste. Rue de Rennes, un artilleur arrive au galop, cramponné à la crinière d'un cheval sans bride ni selle. La figure effarée, honteuse de ce malheureux troupier, en disait plus que ses paroles confuses, embarrassées. La foule s'amassait autour de lui ; nous l'interrogeâmes : — On s'est donc battu ? Nous n'avons pas eu de succès ? Qu'y a-t-il ?

Il bégaya cette sotte réponse : « On ne fait pas d'omelette sans casser des œufs. »

Ah ! ce lignard ne ressemblait guère à l'héroïque chasseur de Géricault.

Le fait déplorable, c'est l'abandon de Chàtillon. Le fort est inachevé ; on n'a pas eu le temps de le rendre inexpugnable.

20 Septembre. — Voici ce qu'on raconte de la funeste . affaire de Châtillon :

Le 18, le général Ducrot occupait la ligne des hauteurs, de Villejuif à Meudon ; c'était une tentative pour couvrir la position si importante de Châtillon et empêcher la marche des Prussiens sur Versailles. Le 19, le combat s'engage entre les Prussiens et nos francs-tireurs dans les clairières de Bagneux, en avant de Montrouge. Comme dans toutes les rencontres sous bois de cette fatale campagne, les Français sont tués à bout portant par les Prussiens embusqués derrière les arbres, les taillis des environs de Sceaux à Clamart. Dans la mêlée, mobiles et troupes de ligne tirent les uns sur les autres. Alors les zouaves formés de débris des régiments des Ardennes, saisis de panique, fuient et entraînent dans leur désordre une partie des troupes de ligne ; les Prussiens s'emparent de la redoute de Châtillon [abandonnée par nous avec huit pièces de canon. Ils mitraillent les fuyards: vainement un régiment de cavalerie cherche à les ramener au feu ; ils se réfugient sous les forts de Vanves, Montrouge, tandis que des hommes débandés pénètrent dans Paris. C'est un de ces fuyards que nous vîmes, un malheureux lignard qui avait enfourché un cheval de train.

Voilà ce que l'empire a fait de tant de soldats français. La vigoureuse proclamation de Gambetta rappelle le remède à ce mal effroyable, la cour martiale qui juge les lâches.

La canonnade continue, c'est l'artillerie de la marine ((ui gronde pour empêcher les Prussiens de s'établir à Châtillon.

Les forts de Montrouge et de Bicêtre dirigent leur feu sur Bourg-la-Reine que l'ennemi vient d'occuper, Montrouge sur Bagneux, pour couvrir la retraite après le

déplorable engagement. Vainement Montrouge canonne Meudon, Clamart, l'ennemi les occupe ; il domine Issy , Vanves, Montrouge. Quant au Mont-Valérien, il reste seul, en dehors de la ligne de défense naturelle, formée par la Seine. Il commence un feu prolongé, inextinguible, qui domine tout Thorizon, de Saint-Cloud à Bougival, à la Malmaison, à Saint-Denis ; nous Tentendons sans intervalle, à toute heure.

Les Prussiens, maîtres de Châtillon, achèvent les travaux que nous avions commencés et que vingt jours n'ont pas suffi à terminer. Le canon gronde toute la soirée. Quels lugubres échos !

Malgré tout, ces petits combats autour de Paris habituent nos troupes; nos forts tiennent à distance Tennemi. Malheureusement, il occupe depuis le 19 Villejuif; c'est par là que Paris est le plus menacé.

Le rapport militaire signale les Prussiens à Bourg-la- Reine, filant sur Versailles, et de Gonesse à Saint- Denis. Ils affluent par trois côtés ; ce sont les armées du prince royal de Prusse et d'Albert de Saxe, qui se massent autour de Paris. Le génie a fait sauter les ponts de Sèvres, de Saint-Cloud, de Billancourt.

21 Septembre. — Comment écrire avec un cœur si ému? Si j'osais, je dirais des paroles qui relèvent l'espérance. Paris les lira. Rien ne dépasse plus les fortifications. Les Prussiens entourent Paris de tous côtés; l'issue de cette lutte sera la mort ou une gloire impérissable. Cette situation jette l'àme dans des émotions inconnues. Les uns s'élèvent à des pensées recueillies, d'autres ne respirent que rage et vengeance.

l'union

La suprême bataille est engagée sous les murs de Paris; le canon tonne, le cercle de fer et de feu étreint la ville sainte. Jamais la France ne fut plus belle et plus grande. A quelle époque de l'histoire vit-on une nation décimée, ravagée par l'invasion, faire face à tant de périls avec un sang-froid, un ordre, un calme qui n'ont d'égal que la grandeur des sacrifices ? Cette France que vingt ans de tyrannie et de corruption césariennes semblaient avoir dénaturée, ces provinces épuisées par les réquisitions ennemies et par les immenses pertes d'hommes et d'argent, en quelques jours, d'un élan spontané, envoient à Paris deux cent mille défenseurs.

Ils arrivent joyeux, enthousiastes ou graves et résolus, ces enfemts de Bretagne, de Bourgogne, de Franche-Comté, de Provence et de Bresse ; ils marchent d'un pas allègre, les branches vertes entremêlées à leurs fusils. Une heure après ils manoeuvrent sur nos places publiques; citoyens, femmes et enfants font cercle autour d'eux, les regards, les cœurs suivent chaque mouvement de nos jeunes soldats.

Aujourd'hui, les voilà aux prises avec des forces quadi'uples. Dans les combats de Clamart, de Châtillon, de Villejuif, de Stains, nos braves mobiles, au feu pour la première fois,' se montrent plus fermes, plus équilibrés que nos vieilles troupes.

En les voyant défiler au chant de la Marseillaise^ nous augurions bien de leur enthousiasme ; ils ont dépassé nos espérances.

C'est que les mobiles sont les enfants de la République, les défenseurs, non d'un parti, d'une dynastie, mais de la patrie. Ce sont les forces vives du pays ; la France est là tout entière 4^ns ses rangs, confondue dans un même amoui* du sol natal. Toutes les provinces du Nord, du Midi, de l'Ouest, de l'Est fraternisent sous le même drapeau républicain, prêtes à s'immoler au devoir.

Paris a juré de rester fidèle à ce devoir simple et sublime : défendre l'honneur national, la liberté !

Et ce serment est répété par deux cent mille gardes nationaux.

Les citoyens de tout âge, hommes et femmes, tout ce qui porte un cœur français, tous ceux qui demeurent volontairement au poste du danger, tous, dans cette grande cité qu'on appelle Paris et quj renferme la France, tous sont imis dans la pensée du devoir. 11g

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