‹ Paris; journal du siègeChapitre 11 sur 33 · OCTOBRE · texte numérisé non relu

OCTOBRE

1" Octobre. — L'affaire d'hier nous a coûté deux mille hommes tués, blessés ou disparus ; mais l'attitude des mobiles est excellente. Couper le pont de Choisy, donner la main aux armées de secours, c'est là ce qu'on aurait voulu tenter ; malgré cet échec, tout respire l'espoir. Il faut l'entretenir à tout prix. Mon mari écrit un nouvel appel pour réclamer l'énergique formation des armées de secours. Les plus amers, les plus découragés se sentent réconfortés.

Le parti des fossoyeurs sème les plus noires nouvelles ; il n'y aurait plus qu'à se laisser mourir si on admettait ces comparaisons impies entre la France et la Pologne.

Redresser les esprits, répandre la vérité est aussi nécessaire que de travailler aux retranchements, aux fortifications. Ne dites pas : « Je n'ai aucune autre responsabilité morale que celle de mes actes personnels. Je ne m'occupe pas des éventualités ; je vis au jour le jour. » On peut, on doit aider aussi à former une opinion publique juste, saine, courageuse, et combattre les fausses idées et les alarmistes.

Un grand devoir, c'est de prêcher l'union et de soutenir le gouvernement malgré les reproches qu'il encourt. Et. puis, la consolation suprême c'est de penser : les malfaiteurs ne sont plus là. Leurs actes, si longtemps niés, sont étalés en plein soleil par les papiers saisis aux Tuileries.

Les anciens proscrits ont des joies austères, de tristes satisfactions. Ils affirmaient, pendant dix-neuf ans, la corruption des Bonaparte, leur système de piUage et de trahison.

— Exagération ! leur disait-on. Aujourd'hui, chaque Français tient en main la preuve officielle des déprédations de ce régime odieux. Chaque membre de cette famille absorbait à lui seul plusieurs millions par an.. Et Ton refuserait des secours aux gardes nationaux pour nourrir leurs femmes, leurs enfants, quand ils se dévouent à la défense de la patrie ?

La. presse ne seconde pas assez le mouvement d'opinion contre l'auteur de nos désastres. On le ménage; nous avons entendu dire il y a quelques jours : « Quand « l'Empereur est prisonnier, ce n'est pag le 'moment d'en « dire du mal. »

Faut-il se borner à injurier le « roi bigot, » le « pieux soudard? » Comme si les Prussiens étaient tenus à être bons et aimables pour nous ! Ils veulent nous exterminer; nous nous défendrons et nous tacherons de les exterminer. Mais ne négligeons aucune occasion de rappeler que Louis Bonaparte a déchaîné contre nous toutes les calamités. La haine du Prussien n'a pas besoin d'être inculquée; les horreurs qu'il commet journellement entretiennent notre haine; le canon prêche éloquemment. Que chaque détonation signifie pour les 'Parisiens : Voilà Vœuvre des Bonaparte!

2 Octobre. — Cruelle nouvelle! Strasbourg et Toul ont succombé!...

Voici la proclamation :

Citoyens,

Le gouvernement vous doit la vérité sans détours, sans commentaires.

Les coups redoublés de la mauvaise fortune ne peuvent plus déconcerter vos esprits ni abattre vos courages.

Vous attendez la France, mais vous ne comptez que sur vousmêmes.

Prêts à tout, vous pouvez tout apprendre. Toul et Strasbourg viennent de succomber.

Cinquante jours durant, ces deux héroïques cités ont essuyé, avec la plus mâle constance, une véritable pluie de boulets et d'obus.

Epuisées de munitions et de vivres, elles défiaient encore Tennemi.

Elles n'ont capitulé qu'après avoir vu leurs murailles abattues crouler sous le feu des assaillants.

Elles ont, en tombant, jeté un regard vers Paris pour affirmer, une fois de plus, l'unité et l'intégrité de la patrie, l'indivisibilité de la République, et nous léguer, avec le devoir de les délivrer, l'honneur de les venger.

Vive la France I vive la République !

LÉON Gambettâ.

TSi bien, a.u lieu de nous lamenter, réagissons. C'est ce que mon mari va tenter dans un nouveau manifeste.

La vérité, c'est que tout le monde s'attendait à la chute de Strasbourg et de Toul dans un temps plus ou moins prochain. Cinquante jours de fière résistance, voilà le miracle. Ne nous exagérons pas ce malheur. Paris délivrera l'Alsace. Loin de nous les mines allongées, les esprits efiarés, les sceptiques, les irrésolus. Sans jactance, avec un espoir fondé sur la raison , il faut croire la victoire possible, la délivrance* certaine.

Ce qui nous inquiète depuis quelques jours, c'est le silence des forts. La canonnade nous manque beaucoup. Allons, modérons notre ardeur. Comme les jeunes conscrits qui ont besoin de s'accoutumer peu* à peu au son

du canon, tâchons de supporter quelques jôiit^^^'tfe Silence... Mais c'est bien difficile.

Les Prussiens ont Tair.de ne pas vouloir nous attaquer; ils comptent nous dompter par la famine ou par le§ divisions intérieures.

Victor Hugo vient d'écrire un superbe manifeste; il y a là une pensée, une vra^ie perle :

J'oublie mon nom ^ je m'appelle Patrie,

Louis Blanc adresse un très éloquent Appel au Peuple ang'^a/^. Quelle joie de voir les trois proscrits se donner cette flére fonction : le ravitaillement moral de Paris.

3 Octobre. — C'est la journée des alarmistes; nous ne pouvons faire un pas sans nous heurter à quelque découragement :

— Les Prussiens ont pris Orléans et menacent Tours.

— C'est désolant! mais Paris tient bon, et avec l'armée de secours tout sera réparé. *

— Elle n'arrivera pas.

— La province peut nous fournir 700,000 hommes. N'est-ce donc rien?

— Ce ne sont pas des soldats.

— Les mobiles n'étaient pas des soldats, ils le sont devenus.

— Il n'y a pas d'armes.

— On en fabriquera.

— Pas d'artilleurs.

— Ils le deviendront.

— Cela demande plus d'un jour.

— Depuis qu'on nous fait cette réponse, voici quatre semaines perdues. Obtenez du Gouvernement de ne pas refuser le concours d'hommes énergiques qui veulent soulever la province ; ils offrent de franchir les lignes prussiennes à leurs risques et périls.

— La province a horreur de la République; elle refusera des hommes, si on lui envoie des commissaires.

— Vous parlez des campagnes, des sept millions de plébiscitaires, et nous parlons des villes de France qui, toutes, ont proclamé la République en même temps que Paris. Si le Gouvernement les aide, ces populations intelligentes des villes organiseront la guerre nationale et entraîneront les campagnes. Oui, Tintelligence des villes commandera à Finertie des villages. D'ailleurs, pourquoi médire de nos. campagnes? D*où viennent les innombrables soldats qui, chaque jour, rejoignent le drapeaji? La province en a fourni des centaines de mille depuis un mois. Elle n'est donc pas si hostile. Son attitude dépend de l'énergie du Gouvernement.

— Les Prussiens vont poursuivre la délégation de Tours" de ville en ville.

— Ils ne peuvent être partout à la fois.

— m sont sept cent mille hommes.

— Et la France trente-huit millions. La France ne peut pourtant pas devenir province prussienne ; il faut bien que cela ait une fin. Paris tiendra au moins six semaines et donnera à la province le temps de s'organiser.

Tous les efibrts pour ramener un esprit dévoyé ne servent qu'à l'enraciner plus obstinément dans son erreur. On m'a fait de singulières réponses, de plus singulières questions :

— Si Paris tombait, cela enflammerait les provinces.

— Comment I ces provinces que vous dites si inertes, si hostiles à Paris, elles se passionneraient pour la guerre à outrance, quand l'admirable résistance de nos trois cent mille combattants serait anéantie ?

N'avons-nous pas entendu répéter, dans les premiers jours deseptembre, ce mot de quelques paysans affolés : « Ce

serait un malheur que Paris se défendît, car las Prussiens se rabattraieiit sur nous I » C'est la logique de vingt ans d'esclavage. . *

— Avec qui les Prussiens traiteront-ils, s'ils entrent dans Paris? Horrible supposition. Occupons-nous de la vie, non des formalités du décès.

« Voyons la véritable situation sans exagérer ni dissimuler les périls, » dit Edgar Quinet. Les Prussiens vont chercher à empêcher la formation des corps français en déployant des rideaux de troupes pour terrifier le pays. Partout où commence un noyau d'armée, ils chercheront à l'écraser. La France a opposé si peu de résistance pendant l'empire que les Prussiens s'imaginent qu'ils vont continuer leur marche triomphale.

A ceux qui sèment les bruits les plus décourageants et prétendent que la province est tiède, indifférente, il répond : « N'attendez rien de l'élan, de l'initiative* individuelle dans un pays énervé par vingt ans de servitude. Vous avez des lois, faites-les exécuter et vous aurez des soldats; commencez, et sans retard, la fabrication des armes et des canons se chargeant parla culasse. Le salut du pays sera-t-il entravé par la vieille routine, par l'obstination du comité d'artillerie, auteur des désastres de Woerth et de Sedan? Point de faiblesse, point d'hésitation. Que le Gouvernement ordonne; Paris et d'autres villes fabriqueront les armes en masse; il y a un mois que les commandes auraient dû être faites. »

Voici l'heure de montrer de l'énergie. Peut-on l'attendre de ceux qui oscillent entre tous les partis? Auronsnous enfin en province une administration républicaine^ au lieu des fonctionnaires impériaux qui entravent la défense nationale? D'indécision en indécision on arrive à la paralysie.

4 Octobre, — Aujourd'hui, Edgar Quinet adresse son appel aux provinces. En voici un résumé :

« Toul est tombé! Strasbourg est tombé! Ces mots cruels ne doivent point vous abattre. Strasbourg se relèvera et restera France à jamais. Mais, pour sauver Strasbourg, c'est ici, à Paris, que l'Alsace et la Lorraine doivent être défendues. La crainte de la formation de nos armées de secours est la principale préoccupation des Prussiens. Ils se sentent perdus si la France réunit une armée extérieure capable de les assiéger dans ce siège de Paris. Nous ne demandons pas aux provinces l'enthousiasme, la sublimité morale, Paris se charge de communiquer sa flamme aux départements. Nous leur demandons l'exécution stricte de la loi. Les provinces ont encore en réserve deux cent cinquante mille mobiles ; le contingent de 1870 donne au moins cent cinquante mille hommes; la loi appelle sous le drapeau deux cent mille hommes de vingt-cinq à trente-cinq ans ; la classe de 1871 ne peut être au-dessous de cent cinquante mille. Ces levées réunies forment un total de sept cent mille combattants fournis par la loi. Ne répétez donc plus : Nous ignorons ce qui se passe en province. Ordonnez, et vous serez obéis. La loi désigne les hommes; ils sont là, groupés en masses innombrables. La Germanie se jette tout entière sur nous; appelez à vous toutes les Gaules. >

5 Octobre. — On voyait ce matin des légumes frais aux HaUes, aux marchés. Ce sont les maraudeurs qui les ont rapportés dans Paris. Est-il sage de permettre à cette foule de se répandre dans les champs, hors des avant-postes, et de laisser aux Prussiens la chance d'entrer à sa poursuite? On réclame le réquisitionnement des vivres; le Gouvernement n'ose,

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Nous ne savons rien de Textérieur ; des journaux anglais, vieux de dix jours, ne nous apprennent rien , sinon le vrai caractère de la capitulation de Sedan. Louis Bonaparte, pour obtenir des Prussiens une restauration napoléonienne, cédait TAlsace et la Lorraine, en même temps qu'il livrait à la Prusse quatre- vingt mille soldats français.

Étrange situation, qui, dans Thistoire, n'a jamais eu de précédent. Paris, retranché du monde comme s'il en avait été arraché par une convulsion géologique et lancé, seul à part, dans l'espace, Paris se suffit à lui-même par l'action, par la pensée. Mais la vie matérielle menace de devenir impossible; l'émeute de la faim n'est pas a redouter. Paris accepte la mort plutôt que de capituler.

Qui pourrait énumérer tous les actes de patriotisme dont nous sommes témoins pendant le siège de Paris ? Que de Français établis à l'étranger depuis de longues années, les uns riches, fils uniques, les autres professeurs dans difierentes universités, ont quitté précipitamment leur position, leur famille, leurs jeunes femmes, leurs enfantsenbas âge, pour accourir àParis, s'enfermer dans la ville assiégée, affamée, concourir à sa défense, s'exposer à la mort, l'affronter mille fois tous les jours aux grand'gardes, dans les corps de marche !

Et quand on félicite un de ces braves jeunes" gens, il répète avec simplicité : On est Français, ou on ne l'est pas.

Malheureusement beaucoup de chefs supérieurs de ces divers corps de volontaires en voie de formation, découragent, paralysent l'élan admirable des soldats, et refusent de faire élire les officiers. La conséquence, c'est que ces rassemblements sont près de se dissoudre»

Flourens et ses bataillons sont retournés à THôtel de Ville réclamer des chassepots, la levée en masse, des sorties contre les Prussiens, les élections municipales et le rationnement.

6 Octobre . — Voici C3 que dit le Temps dans son numéro d'aujourd'hui :

Peut-être que les hommes que les circonstances ont placés à ce poste de péril n'ontr-ils pas eu tout de suite la notion bien claire des nécessités de la situation. C'est ce qui explique conmtient et pourquoi ils ont envoyé en province des collègues dévoués sans doute, mais dont les forces, sinon la bonne volonté, ne semblaient pas au niveau (le la mission qu'ils avaient à remplir. Plusieurs membres du gouvernement sont restés à Paris comme au poste du danger et croyant que c'était dans la capitale qu'on aurait le plus à déployer de patriotisme et d'énergie. Aujourd'hui il paraît, au contraire, vraisemblable que la tâche principale consistant à armer la nation et l'organiser, 8era celle du gouvernement délégué dans les départements. Il en résulte que cette délégation a besoin d'être fortifiée par l'adjonction des membres les plus jeunes et les plus énergiques du gouvernement, et c'est ce qui doit motiver le départ prochain de quelques-uns d'entre eux. Ce serait une occasion bien naturelle de faire appel au patriotisme de quelques hommes devant lesquels tous se seraient effacés s'ils eussent été présents le 4 Septembre, et que l'éclat du nom et des services constitue à l'état de représentants naturels et permanents de la démocratie française. Sans doute, des hommes tels que Ledru-RoUin, Victor Hugo, Louis Blanc, Edgar Quinet n'auront pas dans le pays plus d'autorité morale par^e qu'ils feront partie d'un pouvoir constitué, mais leur présence dans les conseils du gouvernement serait une démonstration éclatante et indiscutable de l'union, devant l'ennemi, de toutes les forces vives de la démocratie. L'adjonction de quelques personnalités marquantes au gouvernement provisoire donnerait satisfaction à toutes les préoccupations légitimes. Nous serions heureux que l'initiative de cette adjonction vînt des hommes qui siègent à l'Hôtel de Ville. Il est impossible que quelquesïins d'entre eux ne se soient pas parfois appliqué, par rapport aux hommes que nous avons nommés, ce mot. si modeste de Cavaignac parlant du général Lamoriciére : « Ce qui m'étonne, c'est de le voir au second rang quand je suis au premier. »

7 Octobre. — Gambetta vient de partir en ballon. Au moment où il montait dans la nacelle, saluant la foule accourue pour le voir, le pigeonnier s'approche de lui et

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lui répète les longs et minutieux détails nécessaires pour soigner les pigeons pendant la traversée. « Vous ferez ceci, vous ne ferez pas cela, vous les prendrez de telle et telle façon. »

Voye^ ce tribun, ce ministre deTintérieur, cet homme qui au péril de sa vie, s'élance au secours de la France. Il est chargé du poids immense du salut de tout un peuple ; dans son cœur, dans sa tête s'entrecroisent les mesures libératrices, les décrets, les moyens de salut. Il est ému de l'adieu des Parisiens qui mettent en lui une confiance infinie, et le voilà obligé d'absorber son attention dans les instructions minutieuses sur le boire et le manger de quelques pigeons.

Nous ne connaissons pas Gambetta. Mais je sais que, pour ma part, je lui dois les plus belles fleurs. En 1869, nous souhaitions si ardemment l'élection de cet irréconciliable ; le triomphe de cet homme, espoir de la République, nous causa une joie si profonde, si personnelle, qu'à Genève, des amis, pour nous féliciter, déposèrent à ma porte , le 8 mai , les plus beaux bouquets que j'aie l*eçus de ma vie.

C'est pour moi un souvenir ineffaçable que le moment où, pour la première fois, nous saluâmes en Gambetta une grande espérance de la Patrie. La France était plongée dans le marasme et ne nous envoyait plus une seule lueur ; on dépliait avec dégoût, avec tristesse, les journaux. Un matin, j'y trouvai des paroles enflammées, des éclairs de colère, une voix foudroyante retentit ; l'accusateur de l'empire se leva terrible au nom de Baudin, défenseur de la loi. Je poussai un cri de joie et portai le discours de Gambetta à mon mari; et lui, ému, me dit : « Voilà enfin un homme ! »

Non, il n'est pas possible que Gambetta ne justifie pas l'immense attente de la France. Tant de vœux, tant

d'espoir communiqueraient Tétincelle sacrée même à un homme qui n'aurait pas, comme Gambetta, Tardent patriotisme et le tempérament héroïque.

8 Octobre. — Nouvelle manifestation à l'Hôtel de Ville. Quelques centaines de personnes ont crié : « Vive la Commune ! » Le gouvernement ajourne les élections, le Comité central les réclame énergiquement. Notre ami Tamisier, général en chef de la garde nationale, a dit le vrai mot ; en adjurant le peuple de résister aux agitateurs, inconnus, il s'est écrié : « Citoyens, il y a une voix plus éloquente que la mienne et qui parle assez haut, écoutez-la. C'est le canon. »

Ceux qui crient : Vive la Commune ! prétendent-ils ressusciter le passé de 93? Non. Voudraient-ils imiter les formules, l'organisme, le cérémonial officiel? C'est à quoi il faut renoncer. On ne ressuscitera ni le véritable esprit de cette date, ni le costume aux ailes de pigeons, ni le vocabulaire du Père Duchêne,

Elever la date du 4 Septembre au-dessus durasse, n'est-ce pas infiniment plus glorieux que de l'amoindrir par une stérile et dangereuse contrefaçon?

Notre République porte l'idéal de la Révolution encore plus haut. Elle inscrit en tête des droits et des devoirs trois principes, bases fondamentales de la République :

Inviolabilité de la vie humaine ;

Respect de la liberté individuelle ;

Respect de la pensée.

Notre République civilisatrice réalisera ainsi la devise : Liberté, Fraternité, Égalité. Ces mots sacrés ne seront plus parodiés par des actes contradictoires.

Sous l'égide de la République, un meurtre politique ne sera plus possible, de quelque nom qu'il se couvre : châtiment juridique ou acte isolé de la colère populaire.

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La justice républicaine ne versera plus le sang d'un adversaire. Celui qui commettrait ce crime serait considéré ' comme un sicaire du despotisme.

La liberté, la sécurité individuelle seront protégées par la loi et des mœurs. Que les arrestations arbitraires ne soient plus permises sous la République. C est à la magistrature d'informer si des charges pèsent sur un individu. Sous peine de retourner à la barbarie, le respect du foyer, F inviolabilité du domicile doivent être assurés, comme chez toutes le nations libres. Il ne faut pas qu'on puisse dire un jour : « Des arrestations mutuelles pendant un siècle, voilà l'histoire des Français. »

Le respect de la pensée sera assuré par la liberté de la presse et les conférences publiques. Rien ne doit arrêter la libre expansion de l'esprit humain. Le respect de la propriété est un principe de stricte justice ; il est au fond de la démocratie, dont la tendance est d'universaliser l'accès à la propriété.

A une situation nouvelle, des mœurs nouvelles ; la régénération de la France ne sera pas .un vain mot. Le niveau moral de la République s'élèvera si les républicains consentent à abandonner sur le vieux rivage les préjugés, les superstitions de la tradition historique, révolutionnaire, pour en conserver le pur esprit, l'héroïsme. Oui, le navire de la République, battu de tempêtes, assailli par l'ouragan le plus terrible que le ciel et l'océan aient jamais déchaîné, n'a qu'une chance d'échapper aux éléments en fureur : c'est d'alléger sa marche en jetant par-dessus bord les vieilles ferrailles, les armes rouillées, hors de service, d'un autre âge.

Dans l'art nouveau de la guerre, on n'emploie que des armes perfectionnées, à longue portée ; dans l'ordre politique, la démocratie perfectionnera aussi ses armes

• intellectuelles ; elle rejettera l'esprit d'intolérance, l'esprit despotique, les étroitesses nées dans les sectes, les formes violentes, héritage d'un passé inquisitorial.

L'imitation historique stériliserait la démocratie autant que la fausse imitation de l'antique corrompit l'art à la fin du siècle dernier. Quoi de plus criard en peinture, en sculpture, que le style du directoire et de l'empire, contrefaçon des chefs-d'œuvre grecs et romains ?

La démocratie développera l'organisme vivant de notre jeune République au lieu d'en faire un simulacre du passé. Notre République n'est pas une statue inanimée, une déesse automatique, ou une formule abstraite. C'est un être vivant, agissant, soumis aux lois de la vie, et qui se trouve aux prises avec une situation plus redoutable, oui, plus tragique que celle de 92.

Le général Vinoy a occupé hier Cachan ; nos marins ont surpris devant Thiais un convoi prussien. Une forte reconnaissance a chassé les Prussiens de Bondy.

Edgar Quinet vient d'écrire aux chefs de la défense nationale pour les conjurer de ne pas diviser les armées de secours et de les faire converger sur Paris. Ah ! s'il était écouté! Ne recommencez pas la faute de Mac-Mahon. C'est Paris qu'il faut délivrer, leur dit-il, et non Metz. Paris est plus facile à atteindre que cette mer de fer et de feu, l'Alsace et la Lorraine, où l'on prétend aventurer quatre-vingt mille hommes.

Les ballons emportent de belles proclamations du Gouvernement; ce n'est pas l'éloquence qui manque, mais l'énergie, l'exécution. Que veut dire cette attitude en face de la souscription publique pour les canons ? La question, c'est d'être ou de n'être pas. Il s'agit de se frayer, à coups de canon, un passage à travers les lignes prussiennes pour donner la main à l'armée da la Loire.

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9 Octobre, — J'écris près de la fenêtre, de temps en temps j'observe ce qui se passe dans la rue. L'averse fait fuir les passants, sauf une compagnie de gardes nationaux qui s'exercent sur le trottoir. Avec quelle imperturbable patience ! Mal vêtus, pauvres d'aspect, figures hâves, costumes déguenillés, des commissionnaires, des chiffonniers, les plus pauvres diables du quartier. Us répètent cent fois le même exercice ; l'officier instructeur, jeuiie, alerte, recommence sans se lasser les mêmes mouvements; il communique sa bonne humeur et sa pétulance à ses hommes. Ils ne savent rien, ils ont tout à apprendre. Systématiquement on leur a laissé ignorer les plus simples éléments de l'éducation publique. Ni lire, ni écrire, c'est bien ; mais ne savoir pas même manier un fusil ! Les enfants de Zurich et de Genève en remontreraient à ce bourgeois barbu, à ce vieux chiffonnier qui tient si gauchement son fusil.

Quoi d'étonnant? L'empire a tenu le peuple en tutelle; l'empire, le grand guerrier, la première puissance militaire de l'Europe ! Ah ! que nos destinées seraient différentes si l'on avait continué, depuis 48, l'instruction militaire, l'exercice du soldat-citoyen ! Mais la France est enfin dans sa voie. Partout où l'on voit un groupe, si l'on prête l'oreiUe, c'est la même préoccupation : la défense, les remparts, l'ennemi repoussé, l'espoir de tendre la main à nos frères des départements.

10 Octobre. — Mille bruits ont circulé dans la journée, le soir ils sont controuvés. Ainsi l'on a dit Meudon évacué par les Prussiens depuis hier. Le général Ducrot a fait le 8 une expédition sur la Malmaison. L'ennemi avait décampé ; l'attitude des mobiles était fort belle. « Nos tirailleurs ont été jVLsque vers Bougival. Pendant ce temps les éclaireurs de la garde nationale s'avançaient

hardiment vers la plaine de Gennevilliers, poussaient re'^oiuwienf jusqu'aux bords de la Seine. Ces troupes engagées pour la première fois ont bien subi cette épreuve. »

Qui nous eût dit que les Parisiens regarderaient comme une prouesse de pouvoir pousser jusqu'aux bords de la Seine !... On croit rêver en lisant ces mots.

Voici la dépêche que le Gouvernement a reçue hier soir de Gambetta :

Montdidier (Somme), 8 h. soir. Arrivé après accident en forêt & Epineuse. Ballon dégonflé. Nous avons pu échapper aux tirailleurs prussiens et, grâce au maire d'Epineuse, venir ici, d'où nous partons dans une heure pour Amiens, d'où voie ferrée jusqu'au Mans et â. Tours. Les lignes prussiennes s'arrêtent à Clermont, Compiègne et Breteuil 4ians l'Oise. Pas de Prussiens dans la Somme. De toutes parts, on se lève en masse. Le gouvernement de la Défense nationale est partout acclamé.

Mon mari me dit que les Gaulois ©onservaient précieusement, dans des cassettes, les têtes de leurs plus grands ennemis, puis les montraient aux occasions solennelles à la foule pour enflammer leur patriotisme. Les Parisiens n'ont qu'à regarder, dans leurs portemonnaie, la tête gravée sur les gros sous de cuivre pour redoubler de haine contre le bonapartisme. Quant aux pièces d'or et d'argent, elles ont reflué dans la poche de l'homme couronné de lauriers.

12 Octobre* — Le général Blanchard a fait occuper par ses avant-postes la maison Millaud, en avant de Cachan.

Tout Paris ne s'entretient aujourd'hui que de Flourens et d'une polémique violente de journalistes. L'exercice de la liberté apprend seul à s'en servir; l'habitude prise, cette arme n'est plus redoutable et n'éclate pas dans la main. Les excès de la presse s'usent d'euxmêmes si on ne les augmente par une répression aveugle.

L'existence de la République ne sera jamais compromise par des articles de journaux; ils ne pèseront pas dans la balance plus que deux millions d'hommes dont Tunique préoccupation est en ce moment la défense de Paris.

Lokroy, dans son excellent article, rappelle à la question : « Songeons au château de Ferrières. »

13 Octobre. — Reconnaissance au-delà de la Malmaison. Nos mobiles ont été accueillis par une violente mitraille sur la route de Bougival et de Jonchères.

J*ai appris ces nouvelles chez nos anciens compagnons d*exil, M. et M"** Madier-Montjau, qui campent comme nous dans la maison vide d'amis absents. Accourus à la hâte de Belgique, comme nous ils n'ont pas encore de foyer dans la, patrie retrouvée. Nous nous disions que Paris emprisonné, au secret, réduit à lui-même, forme un tout complet ; moralement, rien ne lui manque. On aurait pu craindre les divisions ; le patriotisme les a effacées. La famille idéale, la grande amitié née parmi les exilés, nous la voyons réalisée dans tout un peuple pendant le siège. Un seul cœur bat dans Paris ; l'union des âmes n'aura pas été une chimère ; jamais l'âme ne fut si haute. Ces mots : sacrifice, détresse, misère, angoisse, nous n'osons les écrire, ne les trouvant pas vrais sous le doux soleil d'automne, quand les dernières fleurs de la saison mêlent leurs parfums aux sourires des enfants et des mères, aux chants des jeunes soldats, au son éclatant du clairon, à la voix majestueuse de nos forts qui proclame la République à chaque coup de canon.

14 Octobre. — Nous avons eu hier un succès; on s'est battu toute la journée, on a fait des prisonniers, ils défilaient dans les rues. Mais ce combat de Bagneux est

chèrement acheté par la mort du brave Dampierre. Des bataillons de marche enlèvent Clamart, attaquent Châtillon. Les mobiles de la Côte-d*Or et de TAube emportent Bagneux après une lutte acharnée : chaque maison est disputée, chaque rue hérissée de barricades. « Ces enfants se montraient sous le feu aussi solides que de vieilles troupes, > dit le rapport du général Vinoy . Comme toujours, les troupes de réserve manquent. Il eût fallu des renforts à ces jeunes gens qui se battaient héroïquement depuis cinq heures, décimés par Tartillerie prussienne. Ils sont obligés de se retirer ; les forts de Vanves, Montrouge, Issy arrêtent les Prussiens et couvrent la retraite. Ce combat a été si fatal aux Prussiens, qu'ils demandent un armistice pour enlever leurs morts.

Incendie de Saint-Cloud ; les uns disent que Tennemi y a mis le feu, d'autres que c'est le Mont-Valéri^n.

15 Octobre, — Comment contrôler les nouvelles si différentes qui circulent d'heure en heure? Des prophètes de malheur affirment qu'un troisième gouvernement fonctionne dans l'Ouest, que la Commune triomphe à Lyon, que les Prussiens écrasent partout nos jeunes armées, que Bourbaki s'est échappé de Metz, qu'il se rend à Londres, auprès de l' ex-régente.

Le gouverneur de Paris, dans une lettre au maire, persiste à assumer sur lui seul la responsabilité de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas : armement, canons se chargeant par la culasse, chassepots. Dans cette lettre officielle, pas un mot de la République, ni de la levée de la classe de 1870, si instamment réclamée.

On refuse, on décourage les dévouements ; des jeunes gens demandent la permission de traverser les lignes prussiennes, à leurs risques et périls, pour aller soulever la province ; ils se présentent avec des lettres de recom-

mandation d'Edgar Quinet à THôtel de Ville, il leur est impossible d'être admis auprès d'un seul membre de la défense nationale, excepté Rochefort.

Mon mari est allé aujourd'hui, à la Préfecture de police, rendre au préfet la visite qu'il en a reçue. Le clocheton du treizième siècle, témoin de tant de choses publiques et secrètes, doit s'étonner des transformations surprenantes qui s'accomplissent à ses pieds. Un ancien proscrit reçoit le plus affectueux accueil dans ce palais. Et dans cette même cour, où retentissaient les gémissements, grincements de dents des victimes, les employés de la préfecture s'exercent au métier de soldatscitoyens. Où est le temps où les agents de police n'avaient d'autre métier que de donner la chasse aux républicains?

15 Octobre au soir. — Garibaldi est arrivé à Tours. On dit que l'archevêque de Tours est allé à sa rencontre, mais cela nous a l'air d'une épigramme. Ce qui est vrai, c'est l'accueil enthousiaste que Marseille a fait à Garibaldi. Quelle belle page dans sa vie que cette réponse en action aux chassepots de Mentana! Il ofire ses services à la République, et on ne lui répond même pas. Le péril de la France grandit; des patriotes font appel à son grand cœur. Garibaldi accourt ; la magie de son nom, son héroïsme, ses vertus valent tout un corps d'armée. Il agit en héros et en sage; il laisscaux généraux, aux ministres les honneurs des cérémonies officielles , et il se réserve la tâche de secourir la France. A Tours, il a refusé de passer en revue les francs-tireurs, qui l'en sollicitaient. Avec ce tact, celte modestie qui sied à la vraie grandeur, il a refusé, il a laissé à la délégation de Tours les honneurs de la journée. Il évite tout ce qui a l'air d'un triomphe personnel ; - loin de compliquer les diffl-

cultes de la situation , il les aplanit par sa simplicité antique. Je ne sais quelle paix a pénétré notre âme à cette ^ pensée : Garibaldi est en France. Si les mesquines rivalités militaires n'entravent pas ses efforts, il vaincra.

Nous manquons de détails sur son voyage, sur le commandement qui lui est réservé. Depuis un mois, Paris, séparé de la France, ignore ce qui se passe. Satan a élevé une muraille de fer autour de Paris. Tout à coup, une éclaircie dans le lointain nous permet de regarder au delà de ce noir horizon; nous apercevons notre Garibaldi. justice! sois fidèle à ce peuple qui mérite de vaincre , à cet homme qui mérite de devenir notre libérateur!

16 Octobre, — J*admire ceux qui peuvent écrire, fournir chaque matin un article de journal. Ce talent sans cesse renaissant et cette activité prodigieuse n'appartiennent qu'aux Français. Voir l'événement, juger le fait, le raconter, le publier, c'est l'affaire d'un instant. On dirait des êtres pur esprit, qui se passent de sommeil et de nourriture. Chaque matin, nous voyons ces tours de force dans les journaux les plus patriotes et en même temps les plus littéraires.

J'admire surtout que l'esprit puisse à ce point commander en souverain aux émotions si vives qui étouffent la parole et arrêtent la plume. Le canon tonne avec violence. Conunent lire Flavius Josèphe?... L'espérance, l'attente remplissent la vie... et puis la lutte pour l'existence absorbe matériellement le temps d'une femme.

17 Octobre, — Les nouvelles ne sont pas bonnes; les Prussiens se massent de plus en plus ; ce qu'on appelle la tache d'huile s'étend. On ne voit nulle part une sérieuse organisation des armées de secours. Les résistances

JOURNAL DIÎ SIEGE 115

locales sont pleines d^énergie, celle de Saint-Quentin a pour chef Anatole de Laforge; mais la direction générale fait défaut. Les Prussiens redoublent de violence, de cruautés : « A mort ! à mort ! » c'est leur réponse à tout. Un million de contributions dans chaque département où les habitants essaient la résistance; terreur et corruption, système deTempire, voilà Tauxiliaire du canon Krupp. Les barbares! ils ont arrêté ceci : « Quatre Français fusillés pour un Allemand ! Quatre Français, coupables ou non. » Les chaumières se soulèveront-elles enfin? Terrible leçon pour nos malheureux plébiscitaires !

Vingt mille chercheurs de pommes de terre avec charrettes, fiacres, voitures à bras sont allés les récolter. Des Prussiens, déguisés en paysans, rentrent à leur suite dans Paris ; ils en ressortent, grâce à Tincurable négligence, qui est notre plus grande plaie. Le gouverneur interdira sans doute ces sorties hors des portes , mais l'espionnage cessera- 1- il?

Le sinistre conspirateur vient d'adresser un mémorandum à toutes leà cours d'Europe et a voulu le faire remettre à la reine Victoria; le conseil des ministres a refusé.

18 Octobre, — Les Prussiens se vantaient de prendre Paris au jour anniversaire de la bataille de Leipzig ; ils ont aussi la superstition des dates. Il est dix heures du soir. Paris est tranquille, nous n'apercevons pas le moindre casque à paratonnerre. Pour fêter ce souvenir j'ai lu la Teutomanie , pages écrites en 1841 , efirayante prophétie. C'est l'histoire d'aujourd'hui écrite il y a trente ans» Ces Allemands, qu'on disait si bons, entonnent un choral de Luther à chaque égorgement de Français. Dès 1831 ce monde pieux, les piétistes, appelaient Paris : la maison de Satan^

La nouvelle circulaire prussienne et la réponse du gouvernement français, voilà aussi deux nouvelles armes à longue portée. Elles inspireront à chaque Français une énergie de haine et de vengeance. Celui qui a écrit cette circulaire allemande est bien de la même famille que Louis Bonaparte. Même cynisme, même corruption. Voilà donc cette Allemagne que nos écrivains ont prônée pendant quarante ans. L'idéal germanique cachait la féroce réalité d'une invasion de Borusses, Mais aussi la réponse française à la hideuse déclaration prussienne exalte la fierté qui remplit les âmes depuis le 4 Septembre. La langue diplomatique n'a jamais parlé un aussi noble langage.

Edgar Quinet a eu aujourd'hui une longue entrevue avec le ministre des afiaires étrangères. Pendant ce temps je lisais, sur un banc du quai d'Orsay, cette réponse de Jules Favre à M. de Bismark ;elle est d'une rare éloquence. La République élève non-seulement la valeur morale des hommes, mais le don artistique des grands orateurs.

Je revins du quai d'Orsay en regardant avec attendrissement ce paysage delà Seine, plus beau, plus pittoresque à mes yeux que toutes les magnificences de la nature alpestre. Les grands marronniers des Tuileries sont, depuis longtemps, dépouillés de leurs feuilles; mais le long des quais, les arbres conservent leur verte parure. La Seine coule sous leur ombre et reflète le ciel bleu d'un beau jour d'automne. Ces petits bateaux-mouches, qui font le service entre Bercy et le Point-du^our, glissent sans bruit ; leur physionomie aussi est sérieuse, leur marche rapide, d'une activité prévoyante. Ils ne vont pas en fête, ils ne transportent pas une population désœuvrée et frivole, mais des armes, des munitions,

des soldats, des défenseurs qui vont et viennent pour surveiller les travaux sur tous les points de Paris. Au dessus des ponts, dans le lointain, vers le couchant, le ciel prenait une teinte d'or. Le Panthéon brillait dans Tazur; le dôme de l'Institut, les noires tours de Notre- Dame, les palais. et les clochers émergaient au-dessus d'une brume légère. Au lieu d'un Paris noir, enfumé, fiévreux, c'est une atmosphère de paix, de sérénité qui vous pénètre et forme au-dessus de la ville sainte une auréole de lumière et de gloire.

19 Octobre. — J'ai prié mon mari d'écrire le récit de son entrevue avec le ministre des affaires étrangères. Le voici :

Hier, 18 octobre, j'ai eu, de quatre à six heures, un entretien avec Jules Favre, au ministère des affaires étrangères. En voici les points principaux. En entrant dans son cabinet où je le voyais pour la première fois, je lui dis : Je vous félicite de vos réponses à M. de Bismark, ces réponses sont des victoires. — Oh ! non, a-t-il répliqué d'une voix un peu triste.

— Pardon, c'est la victoire du Droit. Une nation qui tient ce langage ne peut être vaincue.

— Ils ont tant de science !

— C'est une science qu'ils ont apprise de nous et nous pouvons la leur reprendre.

— M. de Bismark a été bien...

— Dites le mot ; bien cynique. J'ai toujours pensé qu'il y a au fond de l'esprit allemand un ballon gonflé d'une vanité énorme; nous pouvons percer ce ballon.

,— Vous le pensez ?

— Oui. Vous avez fait tout ce que peut le ministre des affaires étrangères. Vous avez démontré que nous n'avons rien à attendre d'eux que barbarie et sauvagerie. N'espérez donc plus rien de la diplomatie, ni des négociations. Ce que vous avez été comme ministre des affaires étrangères, soye^le désormais comme ministre de l'intérieur. Ajoutez cette gloire à l'autre. C'est ce que je viens vous demander. Ils veulent, comme vous l'avez dit, notre anéantissement. Il s'agit pour la France d'être ou de ne pas être. Le moment est

donc venu d'en appeler à toutes les forces vives de la France. Je viens vous parler de Tensemble- de la défense nationale ; c'est la question dont je suis presque uniquement préoccupé depuis mon retour à Paris. Ecoutez-moi, mon cher ancien collègue. Tout ce que je vous dirai est le fruit d'une longue réflexion.

Jules Favre sait écouter, chose rare en ce temps-ci. Sa figure était dans l'ombre, je ne le voyais pas, mais sans parler il me montra qu'il était bien à ce que je disais. Je continuai ainsi :

— La défense de Paris est assurée. C'est le point fixe, invulnérable sur lequel nous devons nous appuyer.

— Il est vrai, je n'aurais jamais îant espéré de cette population.

— L'avenir ne la louera jamais assez. Un pays qui a une tête semblable ne peut périr. Mais pensez-y bien, la défense intérieure de Paris n'est qu'un côté de la question ; elle en suppose nécessairement une autre ; c'est la formation d'armées de secours qui viennent tendre la main à l'armée de Paris.

— Certainement.

— Tout consiste donc à savoir comment nous formerons des armées de secours.

— C'est pour cela que nous avons envoyé à Tours Gambetta.

— Rien de mieux, mais je crains que nos amis n'aient l'idée de la levée en masse. Or, cette idée vague ne peut produire que des résultats vagues. Jamais levée en masse toute seule n'a produit des armées organisées. Que faut-il donc ? L'appel direct, positif, de la loi. C'est bien en vain que l'on accuse la lenteur des habitants des campagnes. Vous connaissez comme moi le paysan de France. Avec la meilleure volonté du monde, que peut-il faire, s'il n'est dirigé, appelé, entraîné par la loi ? Rester à son foyer, défendre peut-être sa maison, son champ, son village, voilà ce qui est dans la mesure de ses forces individuelles. Voilà ce que peut donner le tocsin de la levée en masse.

Nous avons besoin d'autre chose : il faut que la loi vienne chercher le paysan, qu'elle lui dise : « Va au chef-lieu. Voilà ta feuille de route ; du chef-lieu tu te rendras au dépôt ; tu y seras incorporé dans tel bataillon, tel régiment. » Alors ce même paysan, une fols qu'il a cassé ses sabots, prend l'esprit de corps. Il devient membre effectif de la défense nation^e. Il fait partie de cette armée de secours qui est la condition du salut de Paris et de la France. Mais, encore une fois, il faut pour cela une voix qui le détermine et qui lui dise : « Lève-toi et marche. » Or, cette voix doit être celle de la loi, celle du gouvernement. C'est vous qui devez parler et donner l'impulsion que la France attend.

»- Un de nos plus grands embarras est le défaut d'armes !

— Ne vous laissez pas arrêter par cette objection, que la routine vous oppose. Le général Leflô, ministre de la guerre, déclarait dans son dernier rapport qu'il y a dans les départements non envahis une réserve de sept à huit cent miUe fusils. Je veux bien que ce ne soient pas tous des armes perfectionnées. Qu'on les remette pourtant aux bataillons à mesure de leur formation. Ces ai*mes seront suffisantes pour la première instruction des hommes ; ils se formeront à l'école de peloton, de bataillon ; ils seront déjà des soldats tout prêts pour l'action, et vous échangerez leurs armes contre des fusils perfectionnés à mesure que la fabrication et le marché des pays étrangers vous, fourniront l'armement nécessaire. Vous avez luie grande flotte, vous êtes maîtres de la mer ; usez de cette supériorité pour vous approvisionner partout de fusils et d'artiUerie.

— Un second embarras pour nous, est le manque de cadres.

— Faites ce que l'on a fait en 92. Vous le pouvez avec bien plus d'avantage, car vous avez les anciens militaires, dont je parlerai tout à l'heure. Nos bataillons de volontaires de 92 ne se sont pas faits tout seuls ; ils ont été requis par les autorités qui ne craignaient pas de commander, même dans les décisions qui semblaient les plus spontanées. Ces bataillons nommaient eux-mêmes leurs officiers, et c'est de là que sont sorties ces fameuses demi-biigades qui ont été l'honneur des armées françaises. Les vieux soldats ne manquent pas en France. Mais vous savez comme moi qu'ils ne sont plus aujom^d'hui la condition première d'une bonne armée. La guerre est surtout chose d'instinct. Les vieux officiers, les vieux généraux ne sont pas les meilleurs. Nos généraux les plus fameux de la République étaient des jeunes gens ; leurs plus belles campagnes ont été les premières. Pensez à Hoche, à Marceau, à Joubert. Ils étaient tous des conscrits. La meilleure campagne de Hoche est celle qu'il a faite à vingt>«ix ans. Nous avons péri à Woerth, à Forbach, à Sedan, par la routine. 11 faut donc à tout prix sortir de la routine ; et cette disette de vieux chefs n'est pas un si grand mal que vous pensez. Songez que, dans les armées nouvelles que je vous demande de former, il y a des Marceau, des Joubert inconnus que l'occasion et le danger révéleront. Agissons en conséquence, et nous serons sauvés.

— Je crois assurément, comme vous, que l'instinct est tout-puissant à la guerre.

— Puisque vous êtes d'accord avec moi sur la nécessité de former de grandes armées de secours, voyons donc quel est le moyen le

plus pratique, le seul direct d'arriver à ce résultat. Ce que je vais vous demander vous est facile ; car vous êtes dans cette admirable situation que, pour nous sauver, vous n'avez pas besoin de recourir à des procédés extraordinaires. Non, ce que je vous demande, c'est de faire exécuter les lois. Le Corps législatif (cette odieuse assemblée) a été contraint, par la nécessité et l'évidence, de voter des lois de recrutement que vous devriez vous-même établir si elles n'existaient pas. Ce que j'attends de vous, c'est un décret solennel qui donne la vie et la réalité à ces mesures législatives. Quand verrai-je donc le décret suivant signé par vous et vos collègues :

« Sont appelés sous le drapeau, les hommes qui font partie des classes suivantes : le contingent de 1870, celui de 1871, les mobiles qui sont restés dans leurs foyers, les hommes non mariés de 25 à 35 ans. »

J'ai estimé à sept cent mille hommes le total de ces différentes classes ; réduisez-les si vous voulez à six cent mille. Ce sont là des forces que vous ne pouvez négliger un jour de plus d'appeler en ligne. Elles sont sous votre main ; elles n'attendent que le commandement. Prononcez donc enfin ce mot d'ordre. Rendez les décrets que je demande, ou dites-moi ce qui vous retient encore. Vous devez à ce sublime Paris de lui montrer, non par des espérances, mais par dés faits, qu'il a raison de compter sur le reste de la France. Vous devez à la France de lui faire savoir quelles forces immenses elle possède. Pour la rassurer, vous n'avez besoin que de la montrer à elle-même. Car jamais, depuis que le monde est monde, on n'a vu une grande nation regorgeant dépopulation et de ressources de tout genre péiôr debout toute florissante ; ou, si cela s'est vu, c'est qu'elle n'était pas commandée. Que faut-il donc? Une parole de vous à vos préfets, à vos maires, qui ne doivent avoir qu'une seule affaire, qui est de faire marcher au drapeau les hommes que la loi y appelle.

Et voyez le danger où nous courons, si ces mesures ne sont pas prises. On parle vaguement de rassemblements d'hommes qui s'opèrent à la voix de quelques chefe particuliers : M. Estancelin en Normandie, un autre en Bretagne ; on parle aussi d'une ligue du Midi. A merveille. Tout ce qui atteste l'élan spontané des populations concourt au salut pubUc. Mais ces rassemblements ne peuvent néanmoins produire que des corps, des partisans qui obéiront à des volontés particulières et peuvent même se trouver en dehors du plan de la défense généi-ale. Pour que ces corps particuliers produisent tout leur eflet, il faut qu'ils soient reliés entre eux pai* des

armées nationales. Et celles-ci exigent, pour naître et se former, Faction des lois, telle que je vous la demande. Ne retombons pas dans la constitution militaire du moyen âge : une milice pour chaque province et point d*armée pour la France. Si Ton parle d'une guerre d'Espagne, n'oublions pas que l'Espagne avait des armées régulières espagnoles et anglaises qui ont amené les grands résultats des Arapiles , de Vittoria, auxquels les guérilleros n'auraient pu suffîre. Ces armées régulières nationales que je vous demande, je les suppose formées pai* les moyens que je viens d'indiquer. Il reste à dire à quel point du territoire il faut les porter, où doit se faire la concentration. Les laisserons-nous disséminées à tiavers toute la France ? Voudrons-nous être forts partout, moyen sûr de ne l'être nulle part? Non, je maintiens qu'il faut les tenir très unies, avec la certitude qu'elles pourront s'aider l'une l'autre. Cela admis, quel sera le point où elles devront exercer leur action décisive ? Laissez-moi me sei*vir d'un exemple pour bien préciser ma pensée. La bataille de Marengo sera pour moi cet exemple ; elle a été perdue pour nous pendant la plus grande partie de la joui^née. L'aile gauche et le centre avait été emportés. Il ne restait que l'extrême droite qui tenait encore ferme. Arrive, dans ces entrefaites, le corps d'armée de secours de Desaix. Où poi'tera-t-on ce corps pour rétablir les affaires? Un général médiocre n'eût pas manqué de l'envoyer au secours de l'aile gauche en pleine déroute et le corps de secours n'eût pas manqué d'être entraîné dans la déroute de cette partie de l'armée. Au lieu de cela, le général porte le corps de Desaix à l'appui de l'extrême droite, du point qui tenait encore... Il ajoute la force à la force et cela produit, au sein d'une défaite, la victoire de Marengo.

Aujourd'hui notre champ de bataille est tout semblable :

Notre aile gauche et notre centre ont été emportés. Reste un point fixe, inébranlable, notre colonne de granit : Paris. C'est donc là, c'est donc au secours de Paris qu'il faut envoyer les forces principales dès qu'elles seront en état de se présenter devant l'ennemi. C'est par cette conception, en ajoutant la force à la force, que nous changerons encore une fois la défaite en victoire.

Mais (et j'entre ici dans le détail le plus précis), comment, dira-t-on, porter ces armées de secoui*s sous les murs de Paris ? Comment affronter les Prussiens avec des formations nouvelles? Comment, par quel chemin, venir tendre la main aux défenseurs de Pai'is, sous le canon de leurs forts?

Cette question est de celles que j'ai le plus mûrement étudiées,

122 t^ARlS

et j'y ai été aidé par un des hommes qui connaissent le mieux la topographie de la France centrale, mon ancien collègue, M. Guichard.

Voici le résultat de ce travail : Nous supposons, d'après les dépêches du gouvernement, une armée de secours réunie sur la Loire. Il s'agit de couvrir les approches vers Paris contre l'ennemi, supérieur en cavalerie et en artillerie. Par où la diriger? La route directe d'Orléans à Etampes, que l'on parait suivre jusqu'ici, est celle qui répond le moins aux nécessités où nous sommes. Elle ne peut conduire qu'à des échecs, car cette route en plaine, en rase campagne, est partout découverte. Elle n'offre aucim abri, et pas même un pli de terrain pour y cacher ses mouvements. Il faut donc bien se garder d'y engager, comme on semble vouloir le faire, les armées réunies qui doivent nous apporter le salut. C'est ici que la Ugne droite et le plus court chemin risqueraient de n'aboutir nulle part.

Ce qu'il nous faut trouver, c'est un chemin couvert, à travers une région difficile, où une grande armée puisse pourtant se diriger jusqu'à Paris en étant protégée par la nature du terrain et les difficultés des lieux. Or, cette région existe, le chemin est tout préparé ; il faut partir, non pas d'Orléans, mais de Gien, en remontant un peu la Loire. De là, on entré dans la Puysaie, couverte de bois, où les forêts se joignent aux forêts jusqu'à celle de Montargis, Les étapes principales sont Bléneau, SainlrFargeau, SaintrSauveur, Chamy, pays tout semblable au bocage de Vendée, où les champs sont parfois enfermés de haies. Le sol y est d'ailleurs imperméable, ce qui le rend impraticable dans la saison pluvieuse. C'est là qu'une armée nouvelle peut s'engager et se couvrir sans avoir à craindre la cavalerie et l'artillerie prussiennes. De la forêt de Montargis, elle touche à la forêt de Fontainebleau, de celle-ci à la forêt de Sénart (les forêts se tiennent comme les montagnes) qui la conduit aux portes de Paris. C'est là, à travers ces contrées peu connues de l'ennemi, où il n'a pas mis encore le pied, où il ne soupçonne pas que nous songions à nous porter, c'est là que peuvent être les Thermopyles de la France.

Si, en suivant ce bassin, on franchit l'Yonne de la rive gauche à la rive droite, on arrive par ces mêmes régions forestières à la forêt d'Orthe,àcelle de Chaource auprès de Troyes,etlà onse trouve sur les derrières de l'ennemi, à travers les communications principales par la route du Rhin.

En même temps que l'armée de secours peut ainsi couvrii* ses

approches, un autre intérêt presque égal dépend de Toccupation de ces routes forestières par les Français. Je veux parler du ravitaillement de Paris. Il se trouve en effet que le pays de la Puisaye et les chemins que je viens de décrire sont les communications les plus directes avec les régions de France où Paris puise son alimentation par les troupeaux de bétail, c'est-àrdire avec le Nivernais, le Bourbonnais, le Charollais et l'Auvergne.

. Ainsi deux intérêts de premier ordre dans le choix de la direction, des mouvements par la voie indiquée : Ravitailler Paris et couvrir les approches de Tarmée des départements.

Ici je m*aiTêtai. Jules Favre me dit d'un air pensif : Le général Trochu a un plan; il ùe nous dit pas quel est ce plan dans les détails, mais je suis frappé d'une chose : ce qu'il nous en a fait connaître ressemble beaucoup à ce que vous venez de me dire. Il faut que vous ayez avec lui un entretien.

— C'est ce que je désire depuis longtemps. J'aurais beaucoup de choses à ajouter. En voilà assez pour aujourd'hui.

Et comme j'allais le quitter, sur le seuil de la porte, en lui serrant la main:

— Je vous prie et vous supplie de penser à tout ce que je viens de vous dire.

— Soyez tranquille.

20 Octobre. — Je ne sais ce que l'avenir nous réserve, mais je veux garder précieusement le souvenir de cette heure passée au jardin du Luxembourg.

Le temps était magnifique; un beau soleil éclairait les pelouses, si fraîches, les jeunes arbustes encore verts. Nous traversons les allées solitaires, ne rencontrant que les statues des reines de France, terriblement vieillies à cette heure. Plus loin, dans l'allée vis-à-vis de l'Observatoire, nous retrouvâmes nos mêmes gardes nationaux qui s'exerçaient encore. A les voir si sérieusement appliqués à devenir soldats, on sent la transformation subite de tout un peuple. Il reçoit son baptême dans le péril et par le patriotisme. Ce n'est pas elle ou telle partie de la société qui est admirable; tout

le monde fait son devoir. Dans le même rang se pressent le pauvre et le riche, l'employé et le fonctionnaire, l'ouvrier et le patron, le noble faubourg et le faubourg travailleur, plus noble encore. Professeurs, médecins, avocats, alignés sur le même rang avec des hommes de lettres, des commis de magasin ; M. le comte X. de la rue de Grenelle-Saint-Germain est commandé par son cocher, et lé banquier trente fois millionnaire par son valet de chambre, sergent-fourrier de la compagnie. La véritable égalité passe pour la première fois son niveau sur la population de Paris; égalité fondée sur le patriotisme , la droiture, l'unité de la défense nationale.

Ce grand Paris, si longtemps flétri du nom de Babylone, de Sodome et de Gomorrhe tant que l'empire et ses sergents de ville veillaient sur sa moralité; ce Paris, qui fut le théâtre du Deux-Décembre et du crime Troppmann ; ce Paris, qui fournissait à tous les journaux son bulletin quotidien de sinistres et ses histoires de cour d'assises, aujourd'hui sans gendarmes, sans sergents de ville, n'offre plus le moindre aliment à la Gazette des Tribunaux, C'est que tous les cœurs, toutes les intelligences sont anoblis par une pensée unique : Défendre Paris, chasser les Prussiens.

Quel peuple a jamais présenté un spectacle aussi extraordinaire, aussi consolant? Ce n'est ni le temps, ni la morale prêchée par les livres, ni l'éducation par le Gouvernement ou par la religion qui accomplit cette transformation. La race française, généreuse et spontanée, a retrouvé ses généreux instincts aussitôt que les dépravateurs publics ont fui; chacun respirant librement a retrouvé la libre inspiration de son âme, de son intelligence.

Il n'y a pas de doute, nous assistons aujourd'hui à la plus grande page de l'histoire.

Jamais, jamais on ne louera assez l'attitude de Paris. Jamais on ne rendra un hommage assez éclatant à cette brave et noble population. Je ne sais si l'Europe admire Paris, mais je sais que les larmes d'admiration et de profond attendrissement que j'ai vues couler des yeux de mon mari sont un témoignage aussi! Il était ému au delà de toute expression. Toutes les figures de ces gardes nationaux sont si honnêtes et si sérieuses. Il y a dans les physionomies encore plus de persévérance et de fermeté que d'enthousiasme.

Il est impossible que ce peuple ne remonte pas très haut dans sa vie nationale.

Cher pays! que nous t'aimons ainsi, fier, pauvre, stoïque, rachetant, par le sacrifice, par la misère, par l'héroïsme ou le dévouement obscur les coupables joies de l'empire et ta léthargie de vingt ans ! Quel bonheur de ne t' avoir jamais vu dégradé, indigne de toi ! Loin de toi, la vie semblait amère; aujourd'hui, en te retrouvant si digne de notre respect, de notre amour, il semble qu'un mauvais rêve ait enchaîné tes enfants absents. Après ce sommeil d'Epiménide, ils te retrouvent, ô France, majestueuse dans le malheur ! plus près de tes immortelles destinées. Nous ne t'avons pas vue déshonorée; s'il est vrai que tu aies jamais été esclave, un seul jour t'a émancipée à jamais. Ceux qui ont îtant souffert de ta déchéance reconnaissent en toi l'image brillante et pure qu'ils gardaient au fond du cœur; mais toi, ô France! nous reconnais-tu?

Oui, c'est avec bonheur que nous respirons, sous ce soleil si doux de l'automne, l'air de Paris libre, que les braves gens seuls respirent avec nous. 11 semble que nous n'ayons jamais quitté ce jardin, cette rive gauche, cette fontaine Médicis, ce groupe qui semble personnifier la source des choses.

« Que nous serions malheureux à Veytaux ! s'écrîait mon mari. Que nous nous sentirions amoindris! Nous à Veytaux? Quel non-sens. Nous aurions pu être à Bourg, à CharoUes , à Tours , mais la vraie place c'est Paris; j'ose dire que nous ne pouvions être qu'ici. Oui, Paris est superbe, beau comme l'antique. »

21 Octobre. — Nous avons eu de sérieux engagements. Le général Ducrot a fait une sortie vers la Malmaison, la Jonchère, tandis que le général Vinoy prenait l'offensive à Ivry et à Issy.

Trois colonnes attaquèrent Rueil, le parc de la Malmaison, le ravin de Saint-Cucufa, à Bougival. Un combat terrible eut lieu dans le parc. Les mobiles de Seineet-Marne dégagèrent les zouaves acculés au mur de la Malmaison. Sur toute la ligne jusqu'à Montretout (un moment à nous) l'avantage nous reste. Les francs- tireurs se précipitent sur Buzenval, parviennent jusqu'au ravin de Saint-Cucufa, le dépassent, enlèvent les premières positions des Prussiens. Mais ceux-ci reçoivent des troupes fraîches, tandis qu'on n'envoyait ni un soldat ni un canon à nos tirailleurs de la Seine, tués à bout portant, La retraite commence ; c'eût été la victoire, si nos six mille combattants eussent été soutenus. Mobiles, éclaireurs de Franchetti, Amis de la France, éclaireurs dePoulizac, francs-tireurs des Ternes, carabiniers parisiens, tous furent admirables. Ils seraient allés à Versailles si on les eût secondés *.

1. La panique éclate à Versailles ; la population espère, car le bruit du canon semble se rapprocher ; les Prussiens hérissent de canons la place d'Armes. Le roi et M. de Moltke partent pour assister aux phases de la bataille du haut de Beauregard. Le roi télégraphie & la reine ; « Toute la ville de Versailles a été alarmée. »

22 Octobre. — Appel au Oouveme^nent. Dans ce quatrième manifeste, Edgar Quinet constate que le moment est venu d'en appeler à toutes les forces vives de la France. Point de négociations, Tunique argument du chassepot et du canon se chargeant par la culasse.

Et par quel moyen ? « L'appel direct, positif de la loi. C'est au gouvernement à donner l'impulsion suprême qu'attend la France. Vous n'avez pas d'armes, ditesvous. Le dernier rapport du ministre de la guerre compte huit cent mille fusils dans les départements non envahis. Vous avez une grande flotte, approvisionnezvous de fusils, d'artillerie à l'étranger. J'adjure le Gouvernement de créer les armées de secours, non pour sauver l'honneur , mais pour sauver la France. Ce que j'attends chaque jour, c'est un décret qui donne solennellement la vie et la réalité à ces mesures de salut. Imaginet-on que le même système, la bonne volonté individuelle, fût appliqué aux finances et qu'on laissât à chacun le choix de payer l'impôt ? Ces armées nationales formées par la loi, envoyez-les au secours de Paris. C'est par cette conception, en ajoutant la force à la force, que nous changerons encore une fois la défaite en victoire. »

Dans ce même appel il développe les arguments qu'il a fait valoir dans son entretien avec le ministre des affaires étrangères.

Ces vingt-sept pages recopiées, portées aux bureaux du TempSy nous nous acheminons vers les Tuileries dont les portes sont ouvertes au public depuis ce matin. Nous nous regardions étonnés, émus : Est-il vrai que ce palais, si longtemps habité par le vice et le crime, soit vide de ses maîtres ? Et nous, qui avons tant souffert de l'humiliation de la France, nous traversons ces jardins délivrés de Iwr faux César, nous allpas chercher

sur leurs socles les statues de Spartacus, de Philopœmen. Oui, deux mois après notre séjour au chalet des Plans nous remettons les pieds dans le jardin réservé de Louis Bonaparte. Ce que nous n osions entrevoir en rêve est une réalité. Comment la France se débarrassera- t-elle de Tempire? disions-nous. Elle achète sa délivrance par une agonie terrible; mais dans ce combat entre la vie et la mort, apprécions Tirrécusable témoignage de nos yeux : ce palais est vide de Bonaparte.

Nous nous arrêtâmes sous Thorloge pour embrasser du regard la longue perspective qui s'entr'ouvre entre les allées des marronniers jusqu'à Tare de TEtoile, par delà les pelouses où fleurissent des massifs de rosiers : « Ce Paris est divin ! s'écria le proscrit, heureux de respirer cet air. Notre vraie vie est ici. Bruxelles et Veytaux ne sont plus qu'un rêve. Rêve fécond. En retrouvant ce Paris tant aimé, les exilés se rendent mieux compte de leur long sacrifice; car s'il est possible de ressentir de si ineffables émotions dans ce jardin, au milieu de la ville assiégée par sept cent mille Prussiens, que serait-ce donc dans Paris délivré ? »

A ce moment, nous vîmes entrer, par la porte surmontée de sphinx, deux anciens proscrits. Ils causaient avec vivacité en examinant la façade entièrement renouvelée du palais. Voyez, nous disaient-ils, cette architecture sans grandeur, sans caractère, elle révèle une âme de modiste. Regardez ces affreux petits escaliers tournants, mesquine imitation des escaliers de Fontainebleau . C'est par là que le gracieux souverain de Décembre, et un essaim de courtisans folâtraient dans le jardin nuit et jour.

Pendant vingt ans, ils ont été le scandale de Paris. Ah ! la France expie durement la honte d'avoir subi ces histrions, ces corrupteurs de la vie publique ! Du

fruit de leurs rapines, du pillage des caisses publiques, ils ont vécu royalement, impérialement , joyeusement , foulant aux pieds toute pudeur, étalant le spectacle de leurs orgies devant la France garrottée. Ce jardin a vu des illuminations féeriques, les éblouissements des Mille et une Nuits, des fêtes nocturnes, un paradis de fleurs, des cascades de perles et de diamants scintillant à la lueur des éclairs électriques. Les joyeux orchestres, les buffets richement garnis ont fait danser nos millions, et voilà pourquoi nos arsenaux sont vides, les cadres vides. Plus d'un beau danseur qui pirouettait là-haut (et qui fait si triste figure à cette heure dans les casemates d'Allemagne), mettait plus d'entrain à diriger le cotiUon impérial que les corps d'armée de la défense nationale.

Dieu ! se sont-ils amusés pendant vingt ans ! alors que des milliers de proscrits souffraient la pauvreté , la misère, la persécution, traqués de lieux en lieux, enfouissant leur existence et conservant intact le dépôt du droit et de la justice. C'est là, sur cette terrasse du bord de l'eau, qu'on a vu pendant vingt ans passer et repasser le sinistre Taciturne, le prescripteur de cinquante mille Français; il s'y promenait appuyé sur le bras d'un de ses complices. Le soir, cette même silhouette apparaissait derrière les vitres illuminées du palais, parfois engagée dans une contredanse. Lui, danser! Cette grotesque figure se revêt d'horreur au souvenir de ses crimes...

Comment purifier, assainir ce jardin, ce palais ?

Nos malades, nos blessés n'y seront pas toujours.

23 Octobre. — Dépêche de Oambetta :

La levée des hommes et la constitution de Tarmée de la Loire continuent avec une grande activité. Nous avons fait venir tout ce qu'il y avait de disponible en Algérie ; on y a trouvé plus d'artillerie

qu'on ne croyait en avoir. Marseille est tout à fait rentré dans l'oiv dre. Le préfet, naguère si attaqué, a passé dimanche une revue de 50,000 gardes nationaux, qui lui ont fait un très chaleureux accueil. L'ennemi a occupé Orléans. Nos forces sont concentrées sur la Loire, couvrent Bourges et se préparent à prendre l'offensive. Les mouvements de nos troupes dans la Franche-Comté et les Vosges et ceux de l'Ouest se continuent.

24 Octobre. — Las de demander vainement des canons dont le Gouvernement a Tair de ne pas se soucier, le public prend le parti d'organiser une souscription. L*élan est donné, la souscription marche très bien. Le public apprend ainsi à faire ses affaires tout seuL Mais le Gouvernement perd beaucoup par son obstination. « Un de ces jours nous le flanquerons par terre, » dit Delescluze.

Hélas! nous y gagnerions la guerre civile, et ce même esprit d'exclusivisme et de coterie : « Périsse la patrie si elle n'est pas sauvée par moi seul ! »

Telle est la devise de chacun. Serait-ce le funeste héritage moral de nos ancêtres Gaulois, qu'ont perdus les divisions intestines ? nos sectes représentent autant de clans gaulois.

25 Octobre. — Prise de Châteaudun, bombardé, incendié par les Prussiens! Les francs-tireurs de Paris, la garde nationale de Châteaudun ont fait une résistance héroïque. Les Prussiens ne se sont établis que sur des ruines.

On redoute les intrigues souterraines de la réaction en province. Comment les hommes, en face d'événements si immenses, peuvent-ils rester si petits ? Il serait affreux que les vieux partis se liguassent pour miner la République pendant qu'elle détend le sol national. Chère et sainte République, pour la première fois depuis cette guerre elle a changé la fortune des Prussiens ; elle a in-

terroiïipu la série de leurs victoires. La roue peut tourner, la veine heureuse peut changer. Ah ! si nos braves défenseurs étaient commandés par des héros !

26 Octobre. — Le club des Bourguignons vient de nommer Victor Hugo, Louis Blanc, Edgar Quinet, commissaires extraordinaires, pour soulever les provinces, mais il ne leur délivre pas de feuille de route. Gomment partiront-ils ?

Depuis six semaines, la situation n'a pas changé ; les jours se suivent et se ressemblent ; point d'armées de secours. Mon mari rappelait le siège d'Alise; les Gaulois accouraient au nombre d'un million ; oui, l'armée de secours des Gaulois s'élevait à un million ; et nos Français d'aujourd'hui n'arriveraient pas à ce chiffre? C'est au gouvernement à ordonner. Si on abandonne le soin de ces armées de secours à la bonne grâce des citoyens, des paysans, si chacun se borne à défendre son bien, son hameau, sa maison et ne se croit pas obligé de défendre la patrie, alors ne comptons plus sur le succès.

Etonnante inertie des chefs! Que répondent-ils à toutes les objurgations que leur adresse Edgar Quinet sur la question de l'armement et des armées de secours? — «Nous sommes d'accord avec vous. Vous- êtes tout à fait dans la vérité. — Mais, si vous trouvez que j'ai raison, faites donc ce décret. Mettez vos paroles en action, appelez les contingents, faites exécuter la loi, » s'écriait-il en redoublant d'instances auprès d'un des membres du Gouvernement. — « Je vois avec plaisir que vous êtes aussi résolu que dans votre jeunesse, y> reprit l'homme d'Etat. Et il se leva et s'en aUa.

Un homme de cœur s'offre à l'état-major pour guider les reconnaissances qu'on médite vers Saint-Gloud ; il

connaît la localité comme personne, il irait les yeux fermés à Montretout , Garches. On refuse Aussi n*a-t-il pas été étonné des pertes nombreuses que nous venons de faire dans la reconnaissance à la Malmaison. Ces sorties coûtent cher. Si on additionnait le total des morts et des blessés, on arriverait aux résultats d'une vraie bataiUe. 11 est navrant de voiries Prussiens prendre une ville après l'autre, Chàteaudun après Orléans ! Cinq mille Prussiens sont entrés à Chàteaudun. Que faisait l'armée de la Loire ? Où sont les quatre-vingt mille hommes dont on parle depuis si longtemps? On abandonne Chàteaudun, viUe ouverte, les habitants se défendent héroïquement, les Prussiens répondent par le bombardement, l'incendie, la ville est réduite en cendres.

Le Gouvernement parle. Où sont les actes? L'attitude ne suffit pas. Le Journal officiel, organe du Gouvernement, au lieu de nous apprendre des mesures, des actes, fait des réflexions idéales sur « Tâme impérissable de la France. » Ils font de l'idéal à faux ; ils ont pris la langue du poète et l'appliquent hors de saison, hors de propos. Il s'agit de parler avec des canons, avec des mitrailleuses et des chassepots. Voilà l'éloquence exigée par la situation.

Au contraire, les penseurs, les poètes, dans le péril de la patrie, viTcnt penchés sur la carte, occupés de stratégie, d'organisation militaire, et supputent le chiffre des contingents.

27 Octobre. — Une effroyable nouvelle circule dans Paris : la reddition de Metz, livrée par Bazaine « au nom de Napoléon ÏII. »

Impossible d'admettre une pareille infamie. Le général Trochu vient de répondre aux gardes nationaux qui

sont allés Tinterroger : « C'est une indigne calomnie, il n y a pas un mot de vrai. »

On ajoute que ce sont des machinations prussiennes, le Nouvelliste de Versailles forge ces nouvelles. On accuse de criminelle légèreté les journaux avancés qui reproduisent et affirment l'authenticité de la dépêche.

28 Octobre. — Ce soir, dans une réunion d'hommes politiques, un orateur, dans un, discours pessimiste, a établi ceci : « Les Prussiens vainqueurs, c'est la destruction de la République. Les Prussiens vaincus, c'est encore la destruction de la République par la guerre civile, car les partis monarchiques se déchaîneront et nous enseveliront sous les ruines de la patrie. Je ne vois pas d'issue à cette situation. Je me réveille chaque matin avec des pensées funèbres. Je voudrais devenir fou pour cesser de penser et de sentir. »

Invité à prendre la parole, Edgar Quinet a combattu avec force cette politique du désespoir. « Jamais nous n'avons eu tant besoin d'espérance. Si les Prussiens sont vaincus, la République, loin d'être détruite, sera fondée à jamais, car ce sera la victoire de l'idée républicaine; devant son triomphe, tous les partis monarchiques seront réduits à l'impuissance. Nous devons faire appel à la plus lucide raison, en ce moment de crise suprême. L'esprit public est admirable, fortement dévoué à la République ; avec un peuple fermement résolu à rester libre, nous n'avons pas à craindre le triomphe de la royauté. »

29 Octobre. — Nous revenons du Panthéon où nous avons stationné plus d'une heure sous la pluie, ne pouvant détacher nos yeux de ce touchant spectacle. Ce qui émeut, ce n'est pas la décoration, drapeaux, devises,

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