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urnes pour la souscription aux canons, registres pour rinscription des volontaires; Testrade est mesquine, écrasée par les colossales proportions du Panthéon. Ce qui touche, c'est le cœur de la foule. Des femmes du peuple se pressaient sur Testrade pour y déposer leurs pauvres offrandes ; après elles, une mère avec ses deux filles ; un père tenant par la main un petit enfant ; il le prit dans ses bras et Téleva assez haut pour que la petite main pût faire glisser l'argent dans Furne. La foule salue par ses acclamations ; mais l'enthousiasme éclate surtout à chaque enrôlement de volontaires. Il y en avait de toutes conditions, en uniforme, en blouse, en redingote ; ils s'approchent des tables, se font inscrire ; les tambours battent aux champs. « C'est un honneur qui leur est bien dû! » s'écria quelqu'un près de moi. Les yeux se remplissent de larmes ; oui, c'était un spectacle superbe que ces compagnies entières de gardes nationaux montant sur l'estrade et défilant devant les bureaux, en agitant leurs chapeaux. Un immense cri retentit : « Vive la République ! » Je demandais à un des factionnaires qui contenaient la foule :
— Ê tes-vous content ? Y a- t-il beaucoup de volontaires ?
— C'est admirable ! Voilà tout le 186' bataillon qui s'est fait inscrire, me dit-il.
— C'est inespéré après vingt ans d'énervement, reprit un homme du peuple.
Comme tout le monde ne pouvait approcher de l'estrade, les gardes nationaux faisaient la collecte pour les canons dans la foule; les pièces de cinq francs et les sous y tombaient en même temps. Au-dessus de cette scène patriotique s^élevait dans l'air brumeux le fronton du Panthéon, dédié aux grands hommes par la patrie reconnaissante.
Nous avons eu un succès au Bourget. Les francstireurs de la Presse se sont emparés de cette position.
Tous les matins, et même plusieurs fois par jour, on court à la mairie voir Taffiche du Gouvernement. Haussé sur la pointe des pieds, on tâche de lire la dernière dépêche. Oh ! qu'il y a longtemps que nous étions sans une nouvelle consolante! Cependant on ne revient jamais attristé, découragé. L'imperturbable confiance de la •foule soutient le cœur. Quand la dépêche est bonne, comme aujourd'hui, on la lit à haute voix. On y est invité par les assistants. On se sent là en famille, non avec des inconnus. Chacun fait ses réflexions, et souvent les figures sont si expressives qu'on n'a pas besoin de mots pour se comprendre.
On assure que le général Trochu est plein d'espoir et qu'il a dit : « Maintenant, je suis sûr de mon afiaire ; je suis sûr de chasser les Prussiens. La victoire est certaine.»
Ce mot a d'autant plus de valeur qu'en arrivant à l'Hôtel de Ville, au 4 Septembre, il répétait : « H ne faut pas se faire illusion, nous ferons une résistance pour l'honneur, nous succomberons glorieusement. Défendre Paris n'est pas possible. Il faut nous apprêter à mourir. »
Les conférences en faveur des victimes de la guerre et pour l'achat des canons se multiplient. Notre éloquent ami Victor Versigny en fera une pour le Comité de Château dun. Le sujet c'est : « La Liquidation morale : « Que chacun se dépouille de ses préjugés, de ses « haines, de ses faiblesses, et l'harmonie sera fondée. »
Les conférences de M. Coquerel sont très populaires; une d'elles avait pour sujet : De la poudre et du pain.
Ces diverses conférences ont pour objet de venir en aide au Comité des fourneaux économiques , à la Société
de secours pour les blessés, etc. Les murs et les kiosques sont couverts d'affiches et souvent Ton voit le nom d'un grave professeur d'histoire ou de philosophie, au milieu de tous les acteurs de l'Ambigu. Quelques-unes de ces conférences sont entremêlées de spectacle. Peu à peu, sous prétexte de souscriptions patriotiques, les théâtres organisent des représentations, des concerts ; on se permet même de chanter des drôleries à l'adresse du roi Guillaume ou de l'homme de Sedan. La chanson en vogue en ce moment, c'est le Sire Fisch-thon-khan. Ces plaisanteries entretiennent la bonne humeur et la confiance dans la victoire ; puis cela sert un peu à oublier la faim.
30 Octobre. — Fâcheuse nouvelle : les Prussiens ont repris le Bourget.
Dans cette malheureuse afiaire, même incapacité et imprévoyance des chefs ; même ardeur et opiniâtreté chez nos jeunes troupes, qu'on essaie de dénigrer après coup.
De l'avis unanime, c'est par le Bourget qu'on peut rompre la ligne d'investissement. Le 28, le général Bellemare ordonna à trois cents francs-tireurs de la Presse, commandant Bolland, de s'en emparer. Succès complet. Les Prussiens, surpris, s'enfuient vers Pont-Iblon. Ils reviennent quelques heures après; les francs-tireurs sont renforcés par les mobiles de la Seine, par un bataillon de marche et les repoussent. Ils reviennent une seconde fois; nous n'avions que deux pièces. La lutte est acharnée. Les Prussiens sont mis en déroute. Le soir, ils tentent pour la troisième fois de nous enlever le Bourget; nos mobiles les repoussent partout. La nuit est employée à fortifier la position. Le lendemain, les Prussiens reviennent avec quarante canons; un vrai bombardement commence. Nos trois mille francs-tireurs et soldats
du bataillon de marche résistent héroïquement aux meilleures troupes prussiennes *.
31 Octobre. — Quelle journée cruelle ! Pendant les premiers jours de l'investissement de Paris, on s'attendait à chaque instant à l'entrée des Prussiens par surprise. Les événements de cette nuit auraient pu réaliser la plus chère espérance de M. de Bismark ; la guerre civile, voilà ce que prédit, désire, fomente notre implacable ennemi.
Enfin, le patriotisme de la population a triomphé de ce nouveau péril ; c'est à quatre cent mille hommes qu'on
1. Pendant ces trois jours, on les a abandonnés ft leurs propres forces ; point de renforts, point de canons, pas de nourriture, tandis que les Prussiens s^augmehtent de quinze mille hommes et de quarantehuit canons. Au moment où les Prussiens reviennent en forces, nos deux canons nous furent enlevés. Se voyant sans artillerie, après trois jours dans la neige, la moitié des mobiles se retirent. Les seize cents qui demeurent furent tout simplement des héros. Deux chefs donnèrent un admirable exemple d'intrépidité et d'abnégation. Baroche et Brasseur espéraient encore des renforts. Us réussissent, par un suprême effort, & repousser les l'russiens une dernière fois et livrent autour de la barricade un combat acharné où les mor|s s'entassent. Treize cents honmies tombent au bout de trois heures. « Encore une demi-heure de résistance I H est impossible que les renforts n'arrivent pas I » crient les deux chefs, et la petite troupe se barricade dans l'église. « Ces hommes se défendaient jusqu'à la dernière extrémité, » dit le rapport allemand. « U fallut grimper & la hauteur des fenêtres de l'église et tirer de là, sur l'ennemi jusqu'à ce que le peu d'hommes de cette brave troupe finît par se rendre. »
Oui, les Allemands ont rendu justice à nos défenseurs, que des Français essaient de flétrir. L'ordre du jour du prince de Wurtemberg prouve combien cette journée fut glorieuse pour nos francstireurs, n appelle les défenseurs du Bourget les meilleures troupes de Paris. Les Prussiens avouent que ce fut un des plus sanglants combats sous les murs de Paris, la plus grande perte qu'ils eussent éprouvée.
Et, comme toujours, ce fut une inutile boucherie, un échec plus considérable que celui de Châtillon.
Et pourquoi? Toujours même cause : pas de réserve ; pas d'artillerie.
peut évaluer les défenseurs de la loi. Le peuple des faubourgs lui-même s'est rallié au Gouvernement de la défense nationale.
Ce matin, deux afiîches apposées aux mairies répandaient la consternation dans Paris ; Tune annonçait la capitulation de Metz... oui, la capitulation de Bazainê, que le gouvernement avait énergiquement niée : « Le gouvernement vient d'apprendre la reddition de Metz. Le maréchal Bazaine et son armée ont dû se rendre après d'héroïques eflForts, que le manque de vivres et de munitions ne permettaient pas de continuer. »
L'autre affiche annonçait l'arrivée de M. Thiers et la proposition d'un armistice.
Par une insigne maladresse, les deux nouvelles étaient affichées en même temps ; la capitulation et l'armistice semblaient solidaires. Il était facile de prévoir que l'émotion publique produite par la reprise du Bourget allait être surexcitée par les nouveaux désastres.
Nous ne pressentions rien de ces graves événements.
A quatre heures, un coup de sonnette retentit. Un jeune homme entre et s'écrie :
— Voici de grandes nouvelles : Le Gouvernement est renversé ; M. Dorian est proclamé président delà République; dans quarante-huit heures nous aurons la Commune. Maintenant, voyons, acceptez-vous de faire partie du gouvernement? Réfléchissez.
La réponse n'était pas douteuse : Le Gouvernement a fait des fautes, mais il n'a pas mérité d'être renversé. Qu'est-il arrivé? Récapitulons les faits. L'afiaire du Bourget n'est pas un désastre irréparable ; la capitulation de Metz était pressentie ; l'armistice sera repoussé. C'est le moment de conserver son sang-froid, son calme, au lieu d'augmenter, par des complications nouvelles, la gravité de la situation.
— Mais il nous faut un gouvernement énergique, une République qui porte sur les remparts des moyens terrifiants.
— Des moyens terrifiants, contre qui ? Tout le monde veut marcher ; on n'a pas à se plaindre des combattants, rélan est général. Des moyens terrifiants ne serviraient qu'à discréditer la République, à la rendre exécrable à la province et à la majorité des Parisiens. Ce Gouvernement avait cela de bon, il ralliait tout le monde à la République ; mais si la violence remplace la conciliation, si on exhume les souvenirs de 93, les vieux noms de Commune, de Comité de salut public, c'en est fait de la République. Elle aura vécu.
— Que voulez-vous ? c'est très illogique, mais c'est très français.
— Non, ce qui est français, c'est le bon sens et le patriotisme. En face de Rismark, le patriotisme nous dit de soutenir le Gouvernement, de le pousser, de le surveiller, de l'aiguillonner, mais non de le renverser. Du reste, le Gouvernement se défendra, il sera soutenu, il restera maître de la situation.
Vers cinq heures, l'aspect de l'Hôtel de Ville et les abords ne justifient guère ces prévisions. Une haie épaisse de gardes nationaux occupait les quais depuis le Pont-Neuf jusqu'à la place du Châtelet ; les fusils scintillaient à la lueur des réverbères ; était-ce la garde nationale de Flourens ou de Trochu ? Le rappel battait dans toutes les rues ; des compagnies se croisaient en tous sens, personne ne savait exactement ce qui se passait. Les uns disaient que le Gouvernement était renversé et remplacé par Dorian, avec Blanqui, Pyat, Delescluze, Flourens, Victor Hugo. Mais personne ne hasardait une réflexion. L'empire a donné aux Parisiens des habitudes de discrétion incroyables. En pa-
reilles circonstances, les figures conservaient un air placide. Un officier en faction, tenant un enfant dans ses bras, me répondit tranquillement :
— Mais oui, Trochu a reçu sa démission.
Il pleuvait, il faisait nuit, rien de plus lugubre que Taspect de Paris en ce moment. On sentait que la République, la patrie étaient jouées à croix ou pile. Nous étions navrés; rien que Tinconnu, la nuit noire !
Vers onze heures et demie, le roulement sinistre des tambours augmente. C'était la générale. Par la fenêtre entr'ouverte, je vis toute la nuit des compagnies ou des gardes nationaux isolés courant à THôtel de Ville; les groupes devenaient de plus en plus nombreux, ils passaient par douzaine, par centaine, déjà on pouvait préjuger rissue de Témeute.
A six heures du matin, nous eûmes des nouvelles au poste de la mairie, place Saint-Sulpice : « Tout est remis dans Tordre, le général Trochu Ta emporté. »
On nous apprit les événements en détail ; les membres du gouvernement prisonniers à THôtel de Ville , les chefs de Témeute dissertant sans pouvoir s'entendre, sans prendre aucune résolution, sans autre chance que ^ la désorganisation en face de Tennemi, les mobiles pénétrant par les souterrains de THôtel de Ville, le 116" bataillon délivrant le Gouvernement ; à son tour, le général Tamisier prenant sous le bras Blanqui pour le protéger et le reconduire sain et sauf hors de l'Hôtel de Ville. Le 31 octobre finit par un compromis. Les élections (du conseil municipal ou de la Commune) sont promises pour midi. Une affiche du ministre les ajourne, une autre décide qu'un plébiscite posera au peuple la question de confiance, 3 novembre.
Eu somme, le 31 octobre aura fortifié le Gouvernement ; le plébiscite lui confère une vraie dictature.