‹ Paris; journal du siègeChapitre 13 sur 33 · NOVEMBRE · texte numérisé non relu

NOVEMBRE

P' Novembre. — Que de fautes I quelle honte de sentir la joie insultante de Bismark, prophète de la guerre civile. Le sang n'a pas coulé, la victoire est restée à la légalité, grâce au bon sens des Parisiens, mais nos ennemis répéteront qu'une infime minorité remet sans cesse en question la République.

S'il faut périr par les Prussiens, sauvons au moins l'idée glorieuse et pure de la République. EUe renaîtra demain si elle succombe aujourd'hui sous l'ennemi extérieur. Mais si nous nous déchirions de nos propres mains, nous finirions comme les Juife dans le siège de Jérusalem.

L'excuse, non la justification du 31 octobre, c'est la capitulation de Metz. Les détails répandus sur cette trahison sont horribles. On dit que Bazaine livre à la Prusse cent soixante-treize miUe Français, trois cent mille chassepots, toute l'artillerie, pour une valeur de quatre-vingtdix millions. Le malheur des malheurs, c'est que les trois cent cinquante mille Allemands qui investissaient Metz sont libres désormais de rejoindre à marches forcées les troupes de Mecklembourg qui ferment à notre armée

de la Loire le chemin de Paris. Bazaine a joué le second acte de Sedan.

Les larmes brûlantes qui vous montent du cœur à ces noms, Metz, Strasbourg, confirment Thorrible réalité. On ne peut lire ces détails qui étalent la noirceur de quelques chefs et le patriotisme de la population. Les Messins ont été admirables, ils voulaient se défendre jusqu'au dernier homme, jusqu'à la dernière bouchée de pain. Mais l'inviolable cité a été livrée à l'ennemi, rien qu'en haine de la liberté. J'entends dire auprès de moi : « Il n'y a donc pas une étincelle de sentiment français national, chez ces hommes? Un barbare Blûcher reste avant tout Allemand. Un féroce Souvarofi* reste avant tout Russe. Aucun d'entre eux ne songerait à capituler. Et si cette monstruosité était possible, il ne se trouverait pas un Russe, pas un Allemand pour les réhabiliter, ils seraient déshonorés, maudits. Chez nous, trouveront-ils des glorificateurs, ceux qui livrent la France? »

Une autre désastreuse explication du 31 octobre, ce sont les projets d'armistice. Ces négociations entraînent avec elles un commencement de dissolution morale. Jusqu'ici la réaction était contenue, elle va relever la tête, vomir ses calomnies contre la République, exagérer nos divisions intestines, préparer aux Prussiens des triomphes plus certains que ceux du canon Krupp.

L'instinct populaire ne s'y trompe pas. L'armistice, c'est une paix honteuse; l'armistice, c'est une Assemblée constituante monarchique et prussienne, une sorte de Corps législatif qui signera la cession de l'Alsace et de la Lorraine, le démembrement de la France !

Dans tous les cas, c'est la fin de l'ère héroïque des Parisiens. Jusqu'ici pas une seule plainte. Chacun se résignait au sacrifice et le prolongeait avec joie. Mais

ce leurre de paix réveille les regrets des faibles, les capitulations de conscience; il diminue chez les combattants Tardeur .de la lutte à outrance. Une trêve se fait dans la haine ; n'est-ce pas affaiblir la résistance et la volonté de vaincre ?

Qui profitera de l'armistice, même s'il est rejeté ? Les Prussiens. Il suffit qu'ils le désirent, qu'ils « l'accordent » pour affirmer qu'il nous sera funeste. La superbe attitude de Paris exaspérait Bismark et fatiguait l'armée allemande. Elle souffre de ces froides nuits d'automne; elle redoute la formation des armées de secours, elle sent que la France se lève, que Garibaldi et les francs-tireurs menacent la frontière des Vosges et la ligne de Strasbourg à Paris. La retraite des Prussiens serait facilement compromise, leurs stratégistes le sentent. Mais combien plus le Machiavd germanique redoute-til la grandeur morale de Paris ! « La France est pourrie, Paris est une Babylone, » répétaient les Allemands. Et voici que la République a transformé ce peuple et a changé en immortelle gloire sa léthargie passée.

Eh bien! que Paris repousse l'armistice, il tiendra encore un mois ou deux ; nos ressources en province s'augmenteront, les privations des Prussiens iront toujours croissant. En admettant l'impossible, que nous ne soyons pas délivrés par des armées de secours, nous avons du moins la chance d'obtenir par notre résistance prolongée des conditions meilleures. Oui, le vrai désastre, c'est l'armistice! Voilà la brèche par où les Prussiens pénétreront dans l'enceinte sacrée, voilà la Sainte- Alliance, la réaction européenne qui hypocritement détruira la République pour lui substituer un régime hybride de princes libéraux. Et ce désastre, personne ne le reconnaît, ne le proclame ouvertement.

Les maires se sont réunis pour proposer une enquête

sur l'affaire du Bourget et presser la formation des bataillons de la garde nationale qui agiront avec les troupes de ligne. Paris proteste à la fois contre la direction militaire qui a laissé perdre le Bourget et contre l'armistice.

2 Novembre^ jour des Morts, — En revenant ce soir du cimetière Montparnasse, où nous avons porté une couronne sur une tombe, nous trouvâmes dans notre cour quelqu'un que l'obscurité nous empêcha d'abord de reconnaître ; nous eussions été désolés de manquer sa visite.

Au premier son de sa voix nous le reconnûmes, c'était Victor Hugo. Quelle heure passée avec lui au coin du feu, lorsque je réussis enfin à le rallumer et qu'à la clarté de la flamme, je revis la noble figure d'un des plus beaux génies! — « Qui nous eût dit à Lausanne*, il y a un an, au Congrès de la paix, que nous nous reverrions dans Paris assiégé ? — Oui,répondit-il,et je serais inconsolable de ne pas être ici dans ces jours si grands ! »

11 nous rappela son discours prophétique sur une dernière guerre... terrible, fatale...

€ Non, la France n'est pas perdue, disait- il, mais enfin on ne peut se dissimuler que deux cent mille I^ussiens de Metz viennent rejoindre les six cent mille sous Paris, et que c'est une masse de huit cent mille hommes qui pèse sur nous. Il faut faire la trouée à travers cette masse. »

Il croit aussi que les sous-sols recèlent la trahison et que le fantôme du bonapartisme règne encore dans les chancelleries, c L'Europe traversera peut-être une époque de pangermanisme, comme nous avons traversé

1. Voyez Mémoires éCexil^ Bords du Leman^ 1870. Edit. Lechevalier.

vingt ans d'empire, ajouta Victor Hugo, mais un pays tel que la France ne peut périr. »

Toutes ses paroles justes, sages, pacifiantes, faisaient du bien; sa bonté et sa simplicité dans l'intimité sont d'un charme infini.

Nos rapports si afiectueux avec Victor Hugo, Louis Blanc, Schœlcher, pendant le siège de Paris, l'identité de vues entre les anciens proscrits, voilà une force de plus et une consolation.

3 Novembre. — Clément Thomas est nommé général en chef de la garde nationale, à la place do M. Tamisier qui a donné sa démission. Il a passé hier une grande revue. La rue de Rivoli dans toute sa longueur et la place de l'Hôtel de Ville étaient hérissées de baïonnettes. Autant ce déploiement militaire électrise quand il a les Prussiens pour objectif, autant il attriste s'il est en prévision de la guerre civile. Aussi les visages portaient l'empreinte de la tristesse ; j'ai entendu des4)aroles amères :« Tiens! c'est Canrobert qui se trouve dans l'état-major, Bismark lui a permis de rentrer. » ^

Deux proclamations du Gouvernement couvrent les murs de Paris ; l'une raconte la journée du 31 octobre, l'autre s'adresse à la garde nationale; elle est du général Trochu et affirme la République.

Un décret du Gouvernement appelle au scrutin les électeurs de Paris et leur pose cette question : La population de Paris maintient-elle, oui ou non, les pouvoirs du Gouvernement de la défense nationale?

Le résultat n'est pas douteux; mais il ne faut pas que le Gouvernement considère le oui comme un encouragement à persévérer dans l'inertie. Déjà la réaction lève la tête ; ses journaux approuvent l'armistice, sans songer qu'il ne profitera qu'aux Prussiens en

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donnant le temps à leurs armées de Metz d'arriver sur la Loire.

Ce seul mot armistice a déjà produit son effet. Depuis lundi , plus d'enrôlements , plus de souscriptions pour les canons. L'ardente résistance de Paris va mollir; l'idée du bjen-être surgira chez les faibles. Jusqu'ici, tout le monde s'était fait un point d'honneur, un devoir de souffrir. Cette unanimité dans l'abnégation soutenait les plus chancelants. Ils s'affaissent dé nouveau depuis les fatales propositions d'firmistice, et nous entendons des propos étranges : « Paris ne peut faire la loi à la France. Si la France veut l'armistice, Paris n'a pas le droit de se prononcer seul contre la volonté de la province. »

— Oui, Paris peut faire la loi. Paris a le droit, car Paris seul a la libre possession de son âme. Les départements envahis ne peuvent exprimer librement leurs volontés. Paris, avec sa volonté énergique de sauver la patrie, s'appartient; il aie droit de combattre et de mourir.

Ces bruits funestes d'armistice ont fait sortir toute la légion des cloportes qui se cachaient sous terre, tous les petits crevés qui s'étaient déguisés en combattants et même en radicaux. Ils affectaient le langage martial et l'allure des camps, des remparts; les voilà qui reprennent leur ton léger, dégagé; ils se mettent sur les rangs comme candidats à la future Constituante, conséquence inévitable de l'armistice.

Ils viennent même proposer à de vieux proscrits irréconciliables de faire la campagne électorale en commun, idée charmante et qui leur semble toute simple.

Certes , la fatuité d'argent est la plus aveuglante et la plus intolérable. Les gandins millionnaires révèlent

le côté eflfrayant de la situation. Ils demandent la paix à tout prix, la honte. Que leur importe, pourvu qu'ils arrivent à la députation ? Si on leur démontre qu'il ne faut pas accuser la province de tiédeur, mais la faire marcher, ils osent répliquer que la province incline au fédéralisme, qu'elle veut se gouverner elle-inême, qu'elle en a assez de Paris,

— Mais c'est un blasphème! Paris seul a protesté pendant vingt ans contre l'Empire; aujourd'hui seul il tient tête aux Prussiens.

— N'importe! Paris importune la province; il faut en finir avec la tête.

— Mais c'est la dislocation, la mort de la France!

— J'en ai peur, reprend le petit crevé d'un air leste, et il s'en va.

Ce que nous pressentions est maintenant clair comme le jour. Le Gouvernement de la défense nationale a toujours espéré dans les négociations; il n'a compté que sur l'Europe, non sur la France; il a préparé la paix, non la victoire à tout prix. Voilà pourquoi nous ne voyons ni décrets, ni armées de secours. Pourquoi des levées, des corps nouveaux quand nous avons en Allemagne trois cent miUe soldats et cent généraux? Nous allons faire la paix; nos armées reviendront en France pour réprimer les mécontents, dompter la révolution, s'il le faut.

Voilà ce qu'entrevoyaient en leur âme et conscience les vrais défenseurs de la patrie à la date du 3 novembre

Constatons ceci : les penseurs, poètes et philosophes, tous les amoureux de l'idéal ont montré cent fois plus d'esprit pratique et d'énergie pendant le siège de Paris

que les hommes d'Etat de profession et les militaires qui déguisent leur inaction sous des phrases idéalistes. Que les Prussiens nous servent d'exemple. Ils ont laissé de côté le bagage métaphysique, les théories hégéliennes. Krupp a remplacé Kant et Schelling. Ils s'attachent aux choses pratiques. Faisons comme eux. Laissons les nuées, adoptons les mesures libératrices.

4 Novembre. — La frugalité des repas commence à toucher à l'extrême limite. On était dans, l'opulence tant qu'on pouvait dîner avec quelques pommes de terre cuites sous la cendre. Mais elles deviennent introuvables. La salade est fort rare, assaisonnée d'huile de quinquet ; la ration de viande de cheval, dure à se casser les dents, et l'on préfère les herbages à ce cuir chevelu. Reste une ressource, chocolat, café, vin, riz, confiture, et, en réserve, un petit sac de blé. La viande a été trop largement distribuée en septembre ; le Gouvernement livrait au public, chaque jour, cinq cents bœufs et quatre mille moutons. Depuis octobre, la disette se fait sentir. C'est peut-être à dessein qu'on se dépêchait de dévorer les troupeaux tandis qu'ils étaient encore en vie ; parqués dans le jardin du Luxembourg, nourris de paille et de feuilles d'arbres, ces pauvres animaux languissaient, dépérissaient. Chacun pouvait s'assurer, par un coup d'œil jeté à travers la grille, que ces maigres herbivores étaient les premières victimes de la famine.

Propos de table pendant le siège : Que j'ai eu de peine à me procurer ce petit morceau de viande ! — Nous aurons du salé. — Il commence à manquer. — Reste le pain. — Il n'est pas dit que nous en ayons longtemps. — Nous nous contenterons de chocolat. — Il n'y en a plus.

On tue les animaux du Jardin des Plantes. Les richards seuls osent s'offrir de Téléphant et de Tours; les bourses modestes aspirent à un morceau de buffle. Dix-huit francs le kilo pour les grands extraordinaires.

Ce qui soutient dans toutes les privations , c'est la pensée que les auteurs de nos désastres ne^ sont plus ici. La colonne d'air pèse moins lourde sur nos têtes, répète mon mari. Il y a un fait irrécusable : les Napoléon sont partis et ne reviendront jamais.

Plût au ciel que nous fussions aussi sûrement débarrassés des huit cent mille Prussiens ? On raconte aujourd'hui que l'ex-régente a demandé à Bazaine un émissaire, qu'elle a proposé au général Bourbaki de conduire son flls à Metz et de traiter avec la Prusse moyennant la cession de l'Alsace et de la Lorraine. Bourbaki, ajoutet-on, a refusé avec horreur.

Oui, pour tout le monde, pour les plus humbles travailleurs comme pour les plus illustres, les jours de siège auront été les plus laborieux. Qui sentirait la fatigue en songeant au service des remparts et des grand'gardes?

Après les travaux intellectuels et les travaux serviles, quelle joie de voir publier si rapidement sa pensée ! A quelle fièvre d'attente nous étions condamnés à Vey taux et à Bruxelles ! Que de lettres pour recommander l'exactitude et quelle difficulté de se procurer ensuite les numéros! Pour ces innombrables copies, lettres, courses à la poste, on était soutenu par cette pensée : servir la France. Aujourd'hui notre récompense est là : notre vrai bonheur, c'est de trouver le matin notre pensée, notre âme vivante dans le journal, par terre devant la porte, entre la cruche d'eau et le morceau de pain.

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5 Novembre. — Voici le chiffre du plébiscite du 3 novembre : Pour le Gouvernement, 557,996; contre, '62,638. Les élections des maires eX des adjoints ont lieu aujourd'hui avec le plus grand calme.

L* Alsace et la Lorraine ! Le titre seul de ce Manifeste est une douleur poignante. Quoi ! cette horrible éventualité se présente à Tesprit ? Edgar Quinet a senti le besoin de se fortifier lui-même en abordant ce cruel sujet : « Examinons Timpossible et discutons Tabsurde, je veux parler du rapt de TAlsace et de la Lorraine. » Il dispute la clef de la maison à ceux qui tentent d'entrer par effraction chez nous et s'écrie : « Si ce sont là les bases que la Prusse veut donner à la paix, peuples, préparez-vous à la guerre éternelle I »

Il démontre la fausseté de l'argument prussien : « Strasbourg et Metz aux mains de la France sont une position offensive. » Il rappelle que la frontière de la France a été ouverte à l'est par les traités de 1815. Les alliés nous ont ôté même nos défenses naturelles, en nous enlevant la Sarre, Landau, Sarrelouis, Sarrebruck.

Dans le second morceau, il insiste sur cette pensée : « La Prusse, en nous laissant Strasbourg en 1815, n'avait plus à craindre Strasbourg comme place de sortie. Les frontières françaises ont été découpées par l'invasion, de manière à rendre ce mouvement impossible; car dès les premiers pas que ferait une armée française en franchissant le Rhin, elle trouverait derrière elle les Allemands à Sarrelouis, à Sarrebruck, sur la Sarre, sur la Moselle ; dès la seconde journée, les Allemands seraient plus près de Paris que l'armée française. »

De cette discussion à la fois stratégique et historique, il ressort que la Prusse veut nous anéantir : « Cessons (Têtre^ voilà la frontière qu'elle nous demande. »

6 Novembre, — Faisons justice de ce sophisme en ce moment suprême : « Paris ne peut pas engager la France ; si le suffrage universel se prononce contre la République, il faut que Paris se soumette. »

Mon mari me disait ce matin : « Oui, il y a des principes supérieurs qui, devenus réalité, ne peuvent être remis au hasard, à croix ou pile. » Vous ne pouvez pas soumettre à la majorité la question : Si le vice es* préférable à la vertu ? Si le crime doit régner ? Si le bien doit être proscrit ? Vous ne pouvez décider par la majorité de quelques voix, si deux et deux font cinq ou quatre. Un peuple n'a pas le droit de se suicider. Une République n'a pas le droit de mettre en question la forme républicaine. Que deviendrait une monarchie si tous les jours vous la mettiez aux voix ? Est-ce que ridée est jamais ventie aux Etats-Unis de faire décider par le suffrage universel : « Voulez-vous continuer à « être une République ou redevenir une colonie < anglaise? »

Et à la Suisse : « Voulez- vous rester Confédération « helvétique, ou rentrerez-vous sous la domination des « ducs d'Autriche et des princes de Savoie ? »

Aujourd'hui que les événements , la force des choses nous ont rendu la République après le grand effondrement de l'empire, vous, républicains, remettrez-vous de nouveau en question la République? ferez- vous dépendre la liberté des plébiscitaires du 8 mai, eux qui ont voté la guerre et l'empire à perpétuité? leur demanderez-vous de choisir entre la République et l'empire? Appellerez- vous cela la volonté du pays, devant laquelle il faut s'incliner?

« Il y a des questions si hautes, qu'elles sont résolues d'avance par chaque âme libre. Quand même huit millions de paysans voteraient la .cession de l'Alsace et de

la Lorraine, ce vote serait entaché de nullité ; car vous n'avez pas le droit de décider que moi, Français, je deviendrai Allemand, ou que je deviendrai esclave, ou que, républicain, vous me ferez homme-lige de l'empire. En un mot, vous ne pouvez décider par le suffrage universel si le dix-neuvième siècle abdiquera et retournera au siècle des Césars.

Voilà ce que nous risquerions par une fausse application du suffrage universel. »

7 Novembre. — Quel bonheur ! L'armistice est repoussé , repoussé par les Prussiens, qui ne veulent pas permettre le ravitaillement de Paris, ni la votation de l'Alsace et de la Lorraine pour une Constituante. Ainsi nous avons perdu inutilementhuit jours. Pendant ces huit jours, l'armée sous Metz a marché, elle s'est rapprochée de Paris; et nous, pendant ce temps, nous avons dévoré huit jours de provisions. Grave responsabilité pour ceux qui ont prêté l'oreille à ce leurre d'armistice qui était une duperie de M. de Moltke. Les Prussiens ont pu achever leurs travaux pendant que nos forts se taisaient.

Voilà le secours que nous avons reçu des puissances amies. Elles concourent à notre ruine. Nous le savions depuis longtemps. Mais les gouvernements sont-ils seuls coupables de cette cruauté ? Les peuples ne sont-ils pas solidaires de cette agonie de la France ? Généreuse nation qui a assisté les autres, quel est aujourd'hui le salaire de cette fraternité témoignée par ses actes ? Où sont les légions de tant de peuples que la France a secourus? Où sont les légions de l'Italie? allais-je dire... Mais ici, un homme, un héro^ a, remplacé une nation. La magnanime action de Garibaldi accourant avec ses trois fils au secours de la République française.

cette sublime réponse aux Merveilles de Mentana, vaut toute une armée de Victor-Emmanuel.

L'Italie , représentée par les garibaldiens, nous reste chère. Mais les autres nations ! . . .

Pauvre France, que t*a servi ton cœur magnanime, ton amour pour les autres peuples ? Tous t'abandonnent.

Il y a dans le poème de Merlin une scène prophétique, une vision de Tavenir : c'est la Passion de l'Enchanteur, emprisonné, livré, renié par tous les peuples. Saisissante image de la situation que la France traverse à cette heure.

8 Novembre. — Les journaux anglais qui pénètrent furtivement à Paris reproduisent un communiqué prussien du Journal officiel de Berlin. Est-ce vraiment au dix-neuvième siècle que de pareilles cruautés froides sont proclamées comme des lois internationales d'Etat à État? Le mémorandum de M. de Bismark est un commentaire éloquent de ce communiqué. Les Prussiens s'excusent de n'avoir pas encore pris Paris ; ils avouent que les ressources morales et matérielles qui lui restent ne sont pas à mépriser, et que la tâche des armées allemandes est une des plus difficiles dont l'histoire militaire du monde ait gardé le souvenir. Ils comptent sur la famine pour réduire Paris : « Les approvisionnements sont de plus en plus rares;- vraisemblablement le prolétariat finira par se soulever contre les riches. Cette dernière prévision sera hâtée par les obstacles que nous mettons au ravitaillement de la ville assiégée. »

Et M. de Bismark : « Nous sommes forcés d'accepter jusqu'au bout la lutte qu'on nous impose. »

11 faut analyser ce document. On y parle de faire mourir de faim deux cent mille personnes. Les Prussiens

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ne pouvant nourrir deux millions d'habitants, déclarent qu'ils ne sauraient transporter à la campagne une partie de la population; ainsi, de toute façon, il faut mourir.

Trois à quatre cent mille prisonniers français en Allemagne, deux cent mille Parisiens morts de faim selon le calcul des probabilités prussiennes, quel joli total de victimes! Vit-on jamais, depuis la haute antiquité assyrienne, désastres aussi tragiques?

Le roi Guillaume se propose sans doute d'imiter les procédés .de Gambyse et de traiter les Parisiens comme les Egyptiens, à qui le roi des Perses lia la tête avec une corde, après leur avoir mis un frein à la bouche. G'est dans ce harnachement que des milliers de vaincus défilèrent devant le vainqueur.

M. de Moltke sera déçu dans son espoir historique, archéologique, psychologique ; le ton de la presse parisienne à lui seul nous en est un garant. Tous le déclarent : < Paris et la France entière, ou du moins tout ce que Paris et la France renferment d'âmes flères, qui placent au-dessus de tous les biens. L'honneur et la dignité de la patrie, applaudiront au rejet de l'armistice. La situation est nette maintenant. Il s'agit de savoir si nous voulons vivre ou mourir. Mieux vaut la mort que l'humiliation d'une paix honteuse. Il ne nous est plus permis de rester inactifs une seule heure. Toute hésitation, toute mollesse, tout retard dans l'organisation des moyens de défense équivaudraient à une trahison. »

Et nos gardes nationaux continuent, au Luxembourg, leurs infatigables exercices, par la brume glaciale de novembre ! Cet uniforme de garde national est devenu un emblème de fraternité bien autrement éloquent que les devises de nos monuments. Aujourd'hui c'est vraiment un peuple de frères. Malheur à qui troublerait cette union sacrée I

lOURNAL BU SIEGE 155

9 Novembre, — Le canon se tait depuis trop longtemps. Il nous manque beaucoup. Pourquoi laisser aux Prussiens la possibilité d'achever tranquillement leurs travaux et à Tarmée allemande de Metz de compléter Tinvestissement ? Garibaldi est notre espérance.

Ce soir les nouvelles sont lugubres. Blois occupé par les Prussiens qui déjà menacent Tours; la Délégation réfugiée à Bordeaux, pas de traces de Varmée de secours et, pour comble de malheur, les chefs de la défense nationale se renfermant dans un système de silence, d'isolement, d'inertie absolue. La réponse française aux cruelles menaces prussiennes, sans accent, sans force, montre encore une arrière-pensée de négociations. L'Europe nous abandonne complètement, et le Gouvernement persiste à compter sur un secours européen, au lieu de placer sa confiance en lui-même, dans la France, dans Paris !

Le peuple commence à murmurer en lisant ces proclamations. « Nous avons donné un vote de confiance à nos chefs, mais à condition qu'ils le justifieraient par des actes énergiques de défense. Les jours se passent, les mois se passent et nous ne voyons rien, rien, rien ! S'ils étaient résolus à nous livrer pieds et poings liés aux Prussiens, agiraient-ils autrement ? »

On vient de rendre un décret sur la mobilisation de la garde nationale. Toujours des demi-mesures. C'est par toute la France, non-seulement à Paris, qu'il faut appeler les hommes de vingt-cinq à trente-cinq ans, la classe de 1871.

Ce que fait encore le Gouvernement, le voici : Modification de la Légion d'honneur, couronne supprimée; au

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centre de Tétoile la tête de la République ; < la décoration mise en harmonie avec les principes républicains, » et c'est un maréchal de l'empire qui est chargé de l'exécution de ce décret. A la bonne heure ! ce n'est donc pas un rêve que nous sommes en République? Il est vrai que dans l'enseignement officiel, les livres de classe, les livres d'histoire contenant l'apologie du Deux-Décembre et toutes les calomnies contre la Révolution et la République, continuent à éclairer les lycées républicains de France.

10 Novembre. — Premières neiges; plus de dépêches; plus de pigeons, les faucons prussiens les dévorent. Mais on sait que M. Thiers, qui a quitté Tours le 28, a rencontré partout de nombreux corps d'armée sur son passage par Poitiers, Moulins, Mâcon. L'armée de la Loire lui a semblé animée d'un excellent esprit ; son effectif est de cent mille hommes. Celle des Vosges est de seize mille. Les mobiles de l'Ouest soixante mille.

La fabrication des canons avance, à Paris, rapidement. L'usine Cail en a livré trente en quelques jours ; elle en fournit sept en vingt-quatre heures et quatre autres usines dans Paris marchent avec la même célérité. Quand nous aurons six canons par mille hommes, soit dix-huit cents, nous chasserons les Prussiens, nous ferons notre trouée à coups de canon. Leur supériorité est dans leur artillerie. Où est la valeur personnelle de ces armées qui se cachent dans les bois et foudroient de loin, par leur artillerie, nos soldats ? Bientôt ce sera notre tour de démontrer tout ce qu'il y a eu de brutal, de matériel dans la victoire prussienne; les nouveaux canons parisiens feront cette démonstration.

Non, ce n'est pas l'heure de parler d'armistice. Paris

était moralement inexpugnable alors qu'il était démantelé. Et aujourd'hui que son enceinte est infranchissable, que son artillerie l'emporte sur celle des Prussiens, est-ce l'heure de démanteler son âme et de désarmer sa volonté ? Louis Jourdan, ce soir, le disait bien : « Traîtres à la patrie tous ceux qui détourneraient Paris de son unique pensée : défense à outrance, victoire ! » Louis Blanc fait dans le même esprit un vigoureux appel aux défenseurs de Paris.

Quand nous sommes arrivés , il y a soixante-cinq jours, Paris était désarmé; un esprit héroïque, une volonté indomptable lui tenait lieu d'armure, de soldats, de forts, de canons. Aujourd'hui ce même esprit viril, intrépide, prêt à tous les sacrifies, le soutient Mais de plus, Paris a des armes, des canons, des soldats, une enceinte inexpugnable défendue par quatre cent mille hommes. Et c'est en ce moment qu'on nous parlerait de paix ? avant la bataille, avant la victoire ?

11 Novembre. — Les murs de Paris commencent à se couvrir d'affiches où la réaction est, comme toujours, déguisée sous des apparences libérales. L'ennemi , voyant qu'il ne peut faire naître les séditions, l'anarchie qu'il rêve, les jacqueries, l'émeute de la faim, emprunte un autre dissolvant pour nous miner, détremper les caractères, ahurir les esprits.

On met en avant l'idée d'un plébiscite pour ruiner nos derniers remparts d'héroïsme et d'honneur. Ce serait voter l'infamie du peuple français. Les huit millions de oui qui nous ont valu vingt ans d'empire et la guerre, vous les consulterez sur les suprêmes destinées de la patrie ? Et quand ces pauvres aveuglés auront dit oui à la cession de l'Alsace, de la Lorraine, vous vous laverez les mains en répétant : Tu l'as voulu, Jacques Bonhomme !

12 Novembre. — Le Journal de Paris annonce qu'une armée de secours s'est mise en mouvement et se dirige sur Paris. L*avant-garde serait déjà à Chartres, après un engagement heureux avec les Prussiens. Que faut-il croire? Ce qui est malheureusement plus certain, c'est le bruit systématiquement entretenu de l'armistice, quand rien ne l'autorise plus.

L'instinct populaire affirme que la trahison est au centre même du Gouvernement. On redoute le fameux plan du général Trochu. Consisterait-il à rester dans l'inaction jusqu'au dernier jour? Puis, lorsque Paris n'aura plus une bouchée de pain, alors, mais alors seulement, on fera une sortie apparente, un coup de scène, et ce sera le bouquet du feu d'artifice de la défaite !

Pauvre peuple héroïque de Paris ! si magnanime, si ingénu dans la confiance illimitée qu'il avait placée dans ses chefs. Le revirement serait terrible, le jour où il croirait avoir été joué.

Nous entrons dans une nouvelle phase de la politique bismarkienne. Sa première conception a été de prendre Paris par surprise. Mais Paris a fait bonne garde et s'est enveloppé d'un rempart vivant de défenseurs, avant que les forts fussent en état de défense. Tout ce que Paris renferme de lumière , de science , de patriotisme, a concouru aux travaux du siège et a rendu la ville imprenable. L'opinion publique et l'initiative individuelle ont fait autant et plus que le gouvernement, dans la grande œuvre de la défense nationale. Si bien qu'un jour, M. de Bismark reconnut que son projet d'enlever Paris par surprise avait échoué.

Alors il se dit : « Puisque les Parisiens défient mes huit cent mille Prussiens, je leur susciterai des ennemis à l'intérieur; je mettrai aux prises les mécontents, les impatients, les sectaires, surtout les cent chapelles de la

grande Eglise de la réaction. Presque tous, à leur insu, seront mes complices, dupes de mes machinations. Je forgerai de fausses nouvelles, je sèmerai aux avantpostes de faux bruits, je ferai naître les soupçons, les agitations; cachée d'abord, la sédition ira ^grossissant et éclatera à un moment donné en émeute formidable. »

Il ajoutait à ce plan primitif quelques accessoires: allumer des incendies, lancer des bombes sur les dépôts de pétrole et les poudrières^ insinuer des émissaires dans les catacombes, établir des fils électriques et faire sauter Paris. En même temps le spectre rouge deviendra un prétexte aux réactionnaires de toute nuance , pour détruire la République.

n renonce pour le moment à cette conception grandiose ; il évitera les catastrophes inutiles, les cruautés qui déshonorent le vainqueur et augmentent la gloire des vaincus.

Abaisser moralement la grande nation lui paraît préférable. Les sacrifices héroïquement supportés ceignent d'une auréole immortelle cette ville; comment ternir Paris, cette lumière du monde, et éteindre le foyer de la civilisation ? L'insurrection a échoué et n'a pas servi le dessein des Prussiens. M. de Bismark invente l'armistice et il fait autant de mal aux Parisiens qu'un bombardement. EmousseB les volontés, énerver le courage, voilà l'effet de ce bruit. Les plus faibles s'étaient roidis contré le malheur et avaient fait un pacte avec la famine.

A son tour l'armistice échoue. Paris reprend son armure de combat, le plus grand nombre fête avec joie cette, virile résolution. Le silence lugubi:e de nos forts pesait à tout le monde, nos sentinelles ne veillaient plus sur nous, l'angoisse étreignait les âmes. On a respiré plus librement le jour où la voix du Mont-Valérien retentit de nouveau ; chacun la saluait avec enthousiasme.

Ah! qu'il tonne avec vigueur. Il porte à l'ennemi le message de haine que lui envoie chaque âme libre. . Eh bien! cela ne fait pas le compte de la réaction. Malgré les dialogues foudroyants de nos forts, les chuchotements sataniques et jésuitiques continuent aux avant-postes prussiens et se glissent jusque dans les bureaux de la presse rétrograde. Tous ceux qui ont prôné l'empire pendant vingt ans et qui ont poussé à la guerre quand elle servait la tyrannie byzantine se donnent aujourd'hui le mot pour demander la' paix, parce que la résistance c'est la fondation de la République. Ce qu'ils veulent, c'est une guerre d'oppression;. ce qu'ils repoussent, c'est la guerre de délivrance. Ils n'osaient sortir de leurs tanières ; les voilà qui tendent la main à l'ennemi aux avant-postes. Ils n'osaient prononcer le mot infâme : < Capitulation! » ils essaient de l'insinuer dans les âmes par un équivalent : « Armistice! » On ahurit le peuple de projets en l'air : « Elections pour une Constituante; Assemblée de' notables; plébiscite. » Qu'importe l'absurdité des propositions? Ce qu'on veut, c'est jeter le désarroi, la lassitude, le doute au fond des esprits.

Une populatign de deux millions d'âmes ne peut vivre dam? une tension d'esprit continue après tant de sacrifices et de privations. « On ne peut faire de sa vie une crise, » nous disait un < libéral. » Comment troubler le peuple dans son admirable attitude? En montrant l'inutilité des sacrifices, les perspectives de paix. Serait-il vrai que l'esprit satanique de Versailles a trouvé ici un écho dans un autre esprit de la même famille, qui prépare en secret cet immense désastre : la reddition de notre sublime Paris?

Non ! non ! repoussons cette horrible idée. La famine elle-même , ce pâle spectre , n'a pas réussi à efiaroucher

JOURNAL DU STÉGE 161

le peuple de Paris. Les femmes Tout regardé en face aussi hardiment que le spectre rouge; elles Lui ont dit : «Va, nous te défions, tu ne serviras pas le Prussien*. Nous avons du fer, du pain, du plomb. Voilà nos provisions. »

Que pourrait être une Assemblée française née sous le couteau prussien, nommée sous l'influence de M. de Bismark ou des fonctionnaires impériaux restés en place? Ne serait-ce pas une Assemblée prussienne monarchique? elle signerait une paix honteuse.

Ayez donc le courage d'appeler les choses par leur nom. Si vous êtes las de la résistance, signez ouvertement la mort de la France. Mais renoncez au procédé jésuitique d'engager la signature de la France elle-même dans cet acte qui serait son suicide et son déshonneur. Que la voix du canon, jamais menteuse, fasse taire ces mortels sophismes.

13 Novembre. — Dans son Appel à la presse *, Edgar Quinet adjure tous ceux qui ont une autorité quelconque par la parole ou par l'action de se joindre à lui pour obtenir les décrets de salut :

Que fait le Gouvernement? L'armistice est-il consenti, refusé, accordé, retiré? Dans la nuit noiie où il nous plonge, il reste un point fixe : la nécessité d'augmenter nos forces. Quel décret fondé sur la loi le Gouvernement a-t-il envoyé aux provinces?

A ce moment suprême, Quinet essaie encore une fois défaire valoir les mesures qui peuvent nous sauver.

Il revient avec une précision mathématique sur le mode de formation des armées de secours par les lois de recrutement; il donne le détail des chiffres et conjure le

1. Je me borne à citer quelques passages des quinze manifestes de mon mari publiés pendant le siège.

Gouvernement d'appeler à la fois tous les contingents militaires disponibles par la loi :

N'appelez pas d'abord isolément la classe de 1870, puis, si elle est battue, celle de 1871 ; n'attendez pas que celle de 1871 ait été entamée pour appeler à son aide les hommes de vingt-cinq à trentecinq ans. Le nombre fJEdt partie de notre force. Non, il n'est pas trop tard pour faire V indispensable. Quand les vaisseaux partis d'Amérique sont signalés au port chigrgés de deux jcent cinquante mille fusils, direz-vous que les arn^es abondent'*ïet que les hommes manquent?

Pourquoi cette torpeur ? Qui vous empêche de signer les décrets que la raison etla nécessité réclament? Vous êtes avertis. Sentinelles, prenez garde à vous !

Cet appel à la presse est reproduit par tous les journaux et a le plus grand écho. Tous les jours mon mari reçoit des lettres : < Ne vous lassez pas d'éclairer le Gouvernement et d'insister sur la seule mesure de salut qui nous reste, » lui écrit un homme du peuple.

Un autre demande qu'on réimprime par souscription, à plusieurs millions d'exemplaires, ces appels patriotiques pour forcer ainsi le Gouvernement de la défense nationale à les réaliser.

Pourquoi les idées vraies, simples, ne sont-elles pas discutées de préférence aux théories compliquées? Les uns proposent, pour assurer le salut de la France, d'en faire une nation commerciale maritime et de déclarer Paris port de mer; les autres veulent un tribunal arbitral où les petites puissances auraient voix au chapitre, tout autant que les grandes. D'autres proposent encore un plébiscite à Paris sur la question de la paix ou de la guerre. Comme si tout Paris n'avait pas déjà cent fois acclamé la guerre d'indépendance! Comme si une autre pensée, une autre volonté que celle des cinq cent mille défenseurs de Paris pouvait prévaloir dans ce péril suprême ! Question d'honneur ou de déshonneur.

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Ils se dévoilent aujourd'hui, les souteneurs de Tempire, les agents de toutes les réactions, lorsqu'ils posent ces questions insidieuses qui ne renferment au fond que défaite, capitulation! Ils se dévoilent aussi, ces caractères faibles,. flexibles, qu'une généreuse contagion d'enthousiasme avait pour un moment enflammés et qui cèdent de nouveau à leur pente naturelle de timidité, d'apathie. Ceux-là saisiront avec empressement le premier prétexte venu pour déposer les armes , accepter la honte. Mais dans cette heure suprême, il reste encore. Dieu* merci ! tout un peuple décidé à la lutte , plein de courage , inébranlable dans sa volonté de vaincre à tout prix.

14 Novembre, — l'heureuse nouvelle! de quel enthousiasme elle est saluée! Nous venions d'entrer dans une salle de la rue de Fleurus; une cinquantaine de gardes nationaux y étaient attablés ; tout à coup la porte s'ouvre violemment ; un officier de la garde nationale se précipite, il s'écrie : « Je vous apporte d'excellentes nouvelles. Les vingt mairies de Paris ont reçu cette dépêche de Tours , signée Gambetta ; elle est ainsi conçue:

L'armée de la Loire s'est emparée hier d'Orléans, après une lutte de deux jours. Nous avons fait plus de mille prisonniers; la poursuite continue. Nous avons pris deux canons, vingt caissons de munitions, une grande quantité d'approvisionnements.

Un cri de joie part de toutes les poitrines. Tout le monde se lève. Les uns sautent au cou de l'heureux messager; d'autres arrivent après le récit, demandent qu'il le recommence; le garde national monte sur une chaise et répète ce qu'il vient de dire. Le cri de : «Vive la République ! > retentit avec plus d'ardeur. C'était un bruit, une agitation, un fourmillement dans la salle; on

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ne tenait plus en place; on court, on vole, on porte la nouvelle à ceux qui l'ignorent. On s'en assure encore une fois à la mairie de Saint-Sulpice ; les affiches la confirment! Il était temps qu'une victoire vînt écraser l'ennemi intérieur, qui commence à lever la tête.

15 Novembre, — Nous revenons d'une visite aux remparts. On s'embarque quai de l'Institut. Le pont de la mouche est surchargé, on a peine à s'y tenir, le vent est aigre, beaucoup de personnes se réfugient dans les cabines. Tout le monde est de bonne humeur, la conversation devient générale. Si deux amis causent, les voisins se mêlent à l'entretien avec la bonne grâce parisienne. Le siège de Paris a la vertu de rendre à la nature française sa cordialité et de détendre cette raideur anglaise que la bonne société tend à imiter. La Seine roule des vagues vertes, agitées; la mouche file, dépasse les Tuileries, Passy, le Trocadéro. Sous les ponts quelqu'un remarque le chifire impérial, les N couronnés de lauriers ; comment ne les a-t-on pas arrachés ? — Cela signifie non, non, non, riposte une jeune femme.

Au-dessus du viaduc apparaissent les hauteurs de Bellevue, Meudon, Saint-Cloud, bois décharnés, collines noires, noires de Prussiens.

Quoi ! cet horizon si rapproché, ces bois qui rappellent les enchantements de l'été, les joies de la campagne, ce Paris champêtre est peuplé d'hommes du Nord? L'ennemi est là dans ces forêts ? Chaque arbre cache un Allemand ? Chaque terrasse une batterie, la France finit au pont de Sèvres !

Comment purifier cet horizon ? Pareille question nous l'avions faite vingt ans à propos de l'empire.

A mesure qu'on approche de Saint-Cloud, les nua

ges de fumée s'épaississent; le palais brûle, les maisons brûlent, les Prussiens les mettent au pillage, ils entretiennent les incendies et répandent le bruit que les Parisiens commettent ces dévastations. Le Mont-Valérien y est certainement pour quelque chose.

On débarque au Point-du-Jour. Toutes les arches du chemin de fer sont murées, criblées de meurtrières ; à travers ces étroites fentes on découvre au loin la campagne ; à l'intérieur du chemin des remparts, les gardes nationaux sont en faction. On ne voit pas l'ennemi, mais on sent son invisible présence. Comme nous allions sortir par la porte, le facdonnaire nous arrête; nous continuons le long des rails du chemin de fer de ceinture. Les mobiles des Côtes-du-Nord y sont campés; ils ont planté leurs tentes basses sous les arcades du.viadue. Nous sortons hors de l'enceinte par une autre porte. Nous franchissons le pont-levis ; c'est là qu'on peut se rendre compte de ces travaux de fortifications qui ont rendu Paris imprenable. Ces immenses tertres jonchés de cailloux, représentent l'emplacement de centaines de maisons rasées pour les nécessités de la défense. Sur un de ces tertres un télescope attire les curieux, et la gaminerie n'est jamais en reste de drôleries : < Messieurs et mesdames, voulez-vous voir les Prussiens ? Venez voir la redoute de Montretout. Qui veut voir M. de Bismark et le roi Guillaume jouant au bouchon ? Qui veut voir le siéur Bonaparte, léchant les bottes de M. de Bismark? » En appliquant l'œil au télescope, j'aperçois à Montretout un factionnaire prussien colossal, si immobile qu'on l'eût pris pour une borne ou un mannequin. C'en était un peut-être.

.Nous allons dans la direction d'Auteuil ; la chaussée, libre au milieu, oflFrirait un superbe passage à la cavalerie, si des batteries n'étaient là pour la balayer. Les

chemms des piétons sc«it impraticables ; des pieux aigus fichés en terre dans de gros trous, attendent les chevaux prussiens pour les éventrer. La première barricade est un ouvrage formidable composé de tous les engins de défense possibles et impossibles. Des sacs à terre couronnent ces travaux, des meurtrières partout pratiquées permettent de voir Tennemi à couvert et de viser juste. O'est là que nous étions le plus près de Saint-Cloud, le pont est à quelques pas ; les balles y arrivent.

Saint-Cloud brûle ; au milieu de la fumée se dessine la ligne blanche de l'Orangerie et au-dessus le squelette noir et jaune du château témoin de tant* d'infamies. Trop de crimes sont éclos dans ce nid du 18 Brumaire.

Comme nous nous engagions dans une allée, croyant revenir à la porte d'Auteuil, des troupiers qui établissaient une cantine crient avec un accent marseillais : « N y allez pas, il pleut des obus. Prenez l'allée des Princes l »

C'est navrant de voir couper ces beaux arbres du bois de Boulogne ; les bûcherons ont abattu ceux des boulevards, toute la zone, depuis l'avenue de la Grande- Armée au Point-du-Jour. Maintenant c'est le tour de ces superbes avenues ; on charge sur des voitures ces pauvres arbres, dix-huit cents par jour. Ne dirait-on pas que ce rendez-vous des plaisirs bonapartistes, ravagé si cruellement, reçoit sa part d'expiation ?

On est étonné de trouver des parties encore intactes ; la pépinière est respectée; les pins et les sapins recouvrent encore une grande étendue. Mais ailleurs, la destruction est complète ; des troncs superbes jonchent le sol, formant des barricades; d'autres taillés en pieux aigus. Et ces villas somptueuses, ces élégantes maisons de plaisai|iCj3 de la bourgeoisie, de la finance, quel vide!

quel désert! Portes et volets entr'ouverts. Dans les rues de Boulogne, un seul magasin d'épicerie achalandé, toutes les boutiques abandonnées; quelques-unes occupées par la ligne.

Nulle part l'enceinte fortifiée de Paris n'apparaît mieux qu'en sortant du bois de Boulogne ; les lignes géométriques se dessinent nettement, surmontées des remparts gazonnés. Là se tient le factionnaire français dans son grand manteau gris sombre.

Je ne puis dire l'émotion profonde que je ressentis en contemplant cette figure qui se détachait sur le ciel sévère de novembre. Heureux celui à qui il est donné de veiller, du haut des remparts, sur la ville sainte! N'est-il .pas l'emblème de la République elle-même? C'est ainsi qu'elle montera la garde dans le chemin des peuples, veillant sur la liberté, l'honneur de la patrie. Ah! que j'envie ce soldat qui marche là-haut, d'un pas lent et grave, le fusil sur l'épaule !

Avant de repasser le pont-levis, nous jetons encore un dernier regard sur l'ensemble des fortifications , le fossé profond, le mur d'enceinte inexpugnable, crénelé, couvert de sacs à terre ; les chemins qui circulent entre les ouvrages de terre élevés ; les caponnières, les gabions, qui servent à amprtir les obus et les bombes ; enfin , les talus gazonnés, d'où sortent les bouches des canons.

Nous examinons divers bastions. Les abris qu'on a pratiqués pour les gardes nationaux dans ces pyramides de terre ressemblent aux grottes naturelles des bergers qui s'entr'ouvrent dans la verte montagne; mais ceci n'est pas une idylle. Comme nous étioniï dans le chemin de ronde, grâce à un officier qui leva pour nous la consigne, tout à coup retentit la voix de bronze qui appelle les fidèles, non à la prière, mais au combat. C'est le mont Valérien dont la voix augurale chante aujourd'hui la

liturgie nationale. On salue avec respect cette colline sacrée ; de la base au sommet, elle est faite de patriotisme, de fierté et d'honneur.

Nous rentrons à la maison, heureux et fortifiés par cette course de six heures.

16 Novembre, — Reconnaissances surChampigny ; on a refoulé les postes prussiens . L'ennemi a été chassé du côté de Drancy. On redouble d'activité pour fabriquer des canons et des obus. Une foule énorme de femmes assises ou debout, près des grilles du Luxembourg , attend le travail des cartouchières. Les moutures de blé, dans diverses usines, vont nous donner désormais sept mille quintaux de farine par jour. Le Gouvernement se décide à réquisitionner les vaches, chevaux, mulets, comestibles, légumes, houilles, cokes et bois.

On exécute de grands travaux de terrassement et des tranchées pour nos troupes ; toute vie redouble d'énergie depuis quelques jours.

17 Novemby^e. — La République a rouvert au peuple le jardin des Tuileries, que Louis Bonaparte confisquait à lui seul ; les pauvres, les déshérités passent et repassent sous ces croiséesjadis illuminées pour l'orgie perpétuelle ; les malades , les blessés remplissent aujourd'hui ces salles de bal converties en ambulances.

Première réhabilitation morale. Mais plus tard, quand il n'y aura plus d'ambulance, à quoi servira le palais du dernier des souverains? Comment efiacer les traces des vices et des crimes partout inscrits sur ces murs où rampait un peuple de courtisans? Transformez la citadelle de la tyrannie en citadelle de l'intelligence. L'enseignement purifiera ce palais. Ces salles sont bâties pour des fêtes, non pour des hôpitaux ; destinez-les aur

fêtes de Tesprit. Les galeries du Louvre renferment les trésors de la peinture et de la statuaire. Que les chefsd'œuvre du génie, la fleur de la civilisation humaine, s'épanouissent dans les galeries des Tuileries, dans toutes les ailes de l'édifice. Nos belles collections scientifiques étoufient faute d'espace ; nos musées scientifiques manquent de local. Libre université, salles de conférences, enseignement de trente sciences nouvelles, tout cela formerait le Parthénon de l'esprit français. Les jardins seraient ceux d'une nouvelle Académie. Et pourquoi pas? La petite ville de Genève bâtit en ce moment un palais superbe, une académie , dans son plus beau parc.

18 Novembre, — A toutes les calamités du siège s'ajoute un cruel fléau : la petite vérole sévit avec fureur. Garde nationale, mobiles, soldats de la ligne, tout le monde se fait vacciner Médecins, aides-chirurgiens ne suffisent plus à la besogne. Mon mari a depuis huit jours la fièvre du vaccin. Notre bon docteur nous a envoyé, pour la vaccine, un bel enfant qui souriait dans les bras de sa mère pendant l'opération : « Comment s'appelle votre petite fille? — Elle n'est pas encore baptisée. — Eh bien, il faut l'appeler Victoire, en souvenir du siège de Paris. — Oh ! le joli nom, madame ! elle s'appelera Victoire, c'est convenu. »

Et voilà un baptême à peu de frais.

19 Novembre, — Paris sait, en fait de nouvelles, ce que M. de Bismark ne peut étoufier ; mais la surveillance de nos geôliers est parfois déjouée. Ainsi nous apprenons un échec subi par les Prussiens à Formerie près d'Amiens; la défaite d'un corps badois entre Besançon et Montbéliard ; l'affluence des volontaires italiens, principalement de Génois, qui rejoignent Garibaldi en

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dépit de la déclaration de Victor-Emmanuel qui prive de leur droit de nationalité tous les Garibaldiens au service de la France. Garibaldi, dans sa vigoureuse proclamation, dit : < L'héroïque combat soutenu par la France a réduit en ruines Tarmée des braves, conduite par le plus stupide des tyrans, mais la nation est là ! Elle s'est levée comme un seul homme. »

Nous sommes émus de savoir notre ami le général Bossak, cette âme héroïque et pure, avec Garibaldi ; il commande une brigade à l'armée des Vosges.

Werder, en marche sur Lyon, ne nous inquiète pas. Garibaldi est là, qui lui barre le chemin, et la grande cité lyonnaise prépare une formidable défense. La prise de Dijon, après neuf heures de combat, frappe l'imagination, maisne nous inquiètepas non plus. Monmari pense que ces promenades prussiennes sont calculées pour terrifier les départements ; ces forces partout disséminées pourraient se trouver compromises sérieusement si leurs communications étaient coupées. Aussi les Prussiens redoutent-ils par dessus tout des mouvements de volontaires entre l'armée de Paris et la frontière allemande; on le voit par leurs correspondances. Ils redoublent de rigueurs draconnienneset le pays est de plus en plus agité derrière eux. Les francs-tireurs les gênent beaucoup.

En rentrant ce soir, je trouvai mon mari avec un de nos grands proscrits que j'avais le plus vif désir de revoir. Depuis 1846 je n'avais plus rencontré M. Schœlcher; il était déjà, en ce temps-là, dans toute la ferveur de la belle mission de sa vie : abolition de la peine de mort et abolition de l'esclavage. Après tant d'efibrts généreux pour l'émancipation des noirs, est venue la longue lutte pour l'émancipation des blancs, conquête plus difficile encore !

Toujours la liberté Ta vu au prismier rang panni ses plus intrépides défenseurs. Inflexible dans la protestation du droit, cette noble figure restera comme un type d'humanité et d'austérité républicaine.

*Le Gouvernement ne semble pas renoncer à son espoir d'armistice, en vue d'une Assemblée constituante. M. Vitet, dans la Revue des Deux-Mondes, se prononce contre cette convocation : < Aujourd'hui il faut trancher le nœud ; ce genre de besogne, il n'est pas d'assemblée qui soit apte à le faire. »

Nos ennemis et nos douteux amis profitent de la reddition de Metz pour prédire à Paris un sort semblable. Oui, si l'on immobilisait notre armée; oui, si les chefs nourrissaient de coupables pensées. Mais, Dieu merci, la victoire de Coulmiers, la reprise d'Orléans, les énergiques mesures de Gambetta feront marcher les plus tièdes ; ses deux proclamations électrisent le pays c II montrera à l'univers ce qu'est un grand peuple qui ne veut pas périr et dont le courage s'élève au milieu des catastrophes. »

20 Novembre. — Certains journaux, qui doivent être particulièrement agréables à M. de Bismark, proposent de former une Assemblée constituante avec les éléments des conseils généraux de l'empire. Des cerveaux troublés reviennent toujours à l'idée d'un plébiscite pour trancher la question delà paix ou de la guerre. Edgar Quinet leur répond : € Est-il équitable de remettre les destinées de la patrie aux mains qui l'ont perdue ? Les huit millions de plébiscitaires qui ont voté la guerre en mai 1870, écrasés par la terreur de l'empire et par une ignorance immémoriale, ne seront-ils pas à la merci de l'ennemi tant que la liberté n'aura pas fait leur éducation ? Si on

les consultait sur le démembrement de la France, ils répondraient : Qu'esâ-ce que cela me fait T Alsace et la Lorraine ? est-ce que je sais ? Qu'on les livre, cela m'est égal, pourvu qu'on ne touche pas à mon poulailler.

«Et vous leur confieriez la décision suprême sur la vie et la mort de notre patrie ? — Malheureusement ces huit millions d'hommes, c'est la France — Non, ce n'est pas toute la France, de même que les pâturages couverts de troupeaux, les richesses agricoles ne sont pas la France entière ; il y a encore les villes, les fabriques, l'industrie, la science, les arts, la civilisation ; et le dernier mot est à celle-ci. Direz- vous que les huit millions de plébiscitaires ont fait seuls la grandeur, la gloire de la France ? Ont-ils élevé nos monuments, bâti nos villes, créé les chefs-d'œuvre de l'esprit humain, fondé les institutions qui sont la force morale et matérielle d'une nation? Commerçants, artistes, savants, professions libérales, ouvriers, artisans, ne comptent- ils pour rien? Les paysans comptent-ils pour tout ? Ils représentent un élément de l'avenir, mais ils ne représentent pas à eux seuls la civilisation. — Comment faire? — La République détruira l'effroyable centralisation , elle affranchira les communes ; elle transformera le paysan français en homme libre comme le paysan suisse, américain. Les institutions républicaines le rallieront à la République ; et ce jour-là elle sera fondée à jamais. »

21 Novembre, — L'Officiel reproduit le Moniteur priissien de Versailles, qui contient la circulaire de M. de Bismark sur le refus de l'armistice. Il prend fait et cause pour le « pauvre peuple français » contre le Gouvernement de la défense nationale, qui veut le violenter et qui ne lui permet pas d'exprimer librement son opinion, par l'élection d'une Assemblée nationale.

Remercions le chancelier du Nord de tant de sollicitude; elle portera dans les esprits les plus obtus la certitude que cette Assemblée tant souhaitée par la réaction est aussi passionnément souhaitée par les Prussiens, et que si elle était convoquée dans les circonstances actuelles, les candidats officiels prussiens y seraient en majorité. En tout ceci, on sent combien la réaction monarchique seconde l'ennemi de la France. Ce sont bien les fils d'émigrés, toujours du parti de Brunswick contre la patrie, contre la liberté. Ils ne se battent pas aujourd'hui contre la France, à la frontière, sous un Condé, mais plus dangereux, glissés dans l'administration civile et militaire, sur tous les points du territoire, ils entravent la défense, soufflent le découragement et font l'œuvre des Prussiens.

Quelle race d'hommes ! La trouverait-on en Prusse î M. de Bismark est un bon patriote pour la Prusse, c'est un bon Prussien ; mais de ces gens-là, peut-on dire ce sont de bons Français ? Leur insistance à livrer la patrie fait dire aux plus modérés, qu'en Allemagne, pareille trahison vaudrait à leurs auteurs d'être passés par les armes.

Le Times nous montre la France résolue à la guerre à outrance :

Le peuple est debout, la France est engagée dans un duel militaire avec TAllemagne. La chute de Metz ne semble pas avoir causé d'hésitation à continuer la lutte... La nation est possédée d'une fureur sauvage et désespérée; elle ne s'inquiète nullement du degré de misère plus ou moins grand où la lutte la laissera ; le paysan, en un mot, veut se battre.

Ah ! la bonne nouvelle ! Et Paris aussi veut se battre ; les noms des soldats, gardes mobiles, gardes nationaux qui se sont distingués, sont portés à l'ordre du jour. Hier encore, le général Clément Thomas a passé en revue la légion d'artillerie de la garde nationale, com-

mandée par le colonel Schœlcher, et les compagnies de guerre du 116* bataillon, commandées par Langlois.

Mon mari écrit un manifeste : Aux Conservateurs. C'est la réponse à ceux qui conseillent la convocation d'une Assemblée, sous le couteau prussien :

Ne détruisons pas notre nation par les représentai^ts de la nation. C'est ainsi qu'on est parvenu à tuer la Pologne. Qu'un peuple soit frappé sur le champ de bataille, rien n'est encore irrévocablement perdu. Son droit reste entier, la postérité ne tarde pas à le réclamer.

Il rappelle l'exemple de l'Amérique dans la guerre de sécession :

D'abord ils se sont contentés de volontaires, puis on a ajouté des prîmes, mais il fallut en revenir aux levées d'hommes par les lois ordinaires du recrutement; alors seulement les Etats-Unis eurent des armées, et la fin de la guerre par la victoire.

Venez donc. Français de l'Est à l'Ouest, du Midi au Nord ! A nous ! Vous êtes cinq millions en état de porter les armes. Venez 1 nous vous tendons les mains ! Venez! nous vaincrons, morts ou vivants !

22 Novembre. — La monstrueuse proclamation de Bazaine, avant la reddition de Metz, montre la France en proie à l'anarchie , les armées de la Loire défaites à Orléans, la municipalité de Rouen appelant à son secours l'armée prussienne, les Prussiens résolus à ne traiter qu'avec le gouvernement tombé, et le maréchal Bazaine nommé régent : « Dans trois jours, disait-il, l'armée sous Metz partira probablement, avec le consentement de la Prusse, le maréchal Bazaine en tête, pour rétablir l'ordre en France. »

Dans le même journal nous voyons qu'à un banquet de Guildhal, le chef du Foreign Office prédit € la prochaine destruction de cette capitale, la mort d'hommes non armés et Tanéantissement de tous les chefs-d'œuvre de l'art et de la science. >

Montbéliard vient d'être occupé par les Prussiens ! Eh bien ! Rien de tout cela ne vaincra notre cœur. Paris approuve la circulaire de J. Favre, qui explique pourquoi le gouvernement repousse la convocation d'une Assemblée :

Parce que les électeurs auraient été livrés au caprice de Tennemi, à des impossibilités matérielles, ruinant d'avance l'autorité morale des mandataires du pays. L'Assemblée élue en partie dans les camps prussiens, aurait eu quelque difficulté à discuter paisiblement pendant que grondait le canon. L'Assemblée serait condamnée' par la plus dure des nécessités à subir la loi du vainqueur.

On dit que le Parlement germanique va s'assembler à Versailles. Pe^t-être faut-il le désirer, pour que la France se redresse plus vivement encore à ce nouveau coup de fouet sanglant. N'est-ce pas assez que le préfet de Seine-el-Oise s'appelle Herr von Brauchitsch ?

Trois piétons sont parvenus à entrer dans Paris et donnent la nouvelle que Dijon est évacué ; nos armées se forment de tous côtés. De l'aveu des Prussiens, ils ont perdu huit mille hommes à la bataille d'Orléans. En province, les passions politiques calmées , font place à une ardeur belliqueuse du meilleur augure. Chacun s'inscrit sous les drapeaux.

La Gazette de Silésie énumére avec complaisance les pertes que la guerre nous a causées et nous causera surtout après la guerre. Soit. Malgré les massacres, la dévastation, la ruine en masse et en détail des villes et des villages, malgréle martyre d'une nation entière, cette situation est plus heureuse, plus féconde en promesses d'avenir que les mortelles dix-neuf années d'empire.

Sous le règne de Louis Bonaparte, chaque parole était uAe fraude, chaque jour une source de vol, de gaspillage. Les papiers des Tuileries sont instructifs. On n'avait pas les réquisitions prussiennes, mais les dotations

de la liste civile, le budget à milliards, les virements de crédits, les folles dilapidations, les criminelles expéditions contre d'autres peuples, les aventures sanglantes et ruineuses où Ton faisait jouer à des Français le rôle que les Prussiens répètent aujourd'hui.

La vie publique tarie, la France devenait un bourbier impérial ; les brillantes fleurs que l'étranger y admirait s'épanouissaient comme les végétaux de marais. Oui, notre pauvreté actuelle, nos misères, la mort suspendue sur nos têtes, sont des bienfaits, des prospérités comparées aux jouissances hideuses d'une nation qui abdiquait sa volonté.

Certaines consciences étaient assoupies* le coup de foudre de Sedan les a réveillées ; les incendies allumés par les Prussiens sur tous les points du territoire envahi ont dévoré les anciens vestiges de l'empire.

2^ Novembre. — M. d'Alméida a fait réduire, par le moyen de sa photographie microscopique, Y appel à la presse d'Edgar Quinet dans un carré de papier de deux centimètres. Nous venons d'en envoyer un grand nombre aux journaux des départements par ballon. Que de ressources la science fournit aux défenseurs de Paris ! Ces dépêches microscopiques entre la ville assiégée et la province sont une des plus précieuses inventions.

Maigres déjeuners à l'eau ; plus de coke ; courses fatigantes par la pluie chez tous les charbonniers du quartier pour découvrir un peu de combustible ; tout est réquisitionné pour les hôpitaux, les ambulances.

Nous aurons trois millions de défenseurs ! Cette espérance nous est donnée ce soir par le Daily Telegraph. La délégation de Tours vient de rendre un décret appe-

lant enfin sous les armes les hommes de vingt-cinq à quarante ans. Ainsi, sur les quatre décrets dont Edgar Quinet demandait l'exécution, en voici déjà trois en voie d'accomplissement : la classe de 1870, les hommes de vingt-cinq à quarante ans, les mobiles. Quelle satisfaction pour son patriotisme !

Le Times propose l'intervention européenne en faveur d'une paix basée sur le démantèlement des forteresses. Encore une victoire comme celle d'Orléans, et l'Europe changera de ton; la Prusse aussi.

Le rapport de M. de Valcourt, attaché militaire, ne laisse plus aucun doute sur la trahison. La délégation de Tours a donné à tous les préfets et procureurs l'ordre d'arrêter Bazaine, s'il tente de rentrer en France.

24 Novembre, ■ — lettre par ballon.

Chère Madame et amie, Vous savez bien que nous pensons à vous, à nos amis de Genève, je n'ai pas besoin de vous le dire. Mais vous recevrez certainement avec intérêt de nos nouvelles. Nous sommes très bien, ma femme et moi. Rien ne nous manque. Nous ne perdons pas un seul coup de canon ni jour ni nuit. On s'accoutume très vite à ce bruitrià, et nous nous en Irouvons à merveille. Jamais je n*ai eu Tesprit plus tranquille, et j'en dirai autant de ma femme. L'admirable attitude de Paris fortiïîerait les plus faibles. Ne croyez pas un mot de ce que l'on pourrait vous dire des dissensions intérieures de cet admirable Paris. Jamais on ne le louera assez. Nous mangeons du cheval, il est vrai, mais le cheval est chose excellente, et je vous plains de ne pas en avoir sur votre table. Ne nous plaignez donc pas. Nous n'avons pas eu un instant de malaise. Nous sommes là où nous devions être. Ce sentiment est bien doux. Dans les premiers jours, nous nous attendions à être bombardés d'un moment à l'autre, cela nous semblait tout naturel. Aujourd'hui, nous croyons à la victoire, elle nous est due, elle nous viendra. J'ai écrit huit appels aux départements pour la formation des armées de secours. Le pigeon nous apporte la nouvelle que nos armées se forment, qu'elles sont en marche. J'espère que l'on mettra ce pigeon messager sur la nef des armoiries de Paris. Il le mérite, n'est-ce pas?...

Un de mes amis, qui m'a interrompu, a été invité à un grand dîner de magistrats et de naturalistes ; ils étaient neuf personnes. Voici le menu, que je recommande à madame de Loriol et à mademoiselle Hortense de Sellon :

Potage de cheval au millet.

Entrée : Emincées de râbles de chat, sauce mayonnaise.

Brochettes de foie de chien, sauce tomate.

Côtelettes de chien, aux petits pois.

Salmis de rats, sauce Robert.

Gigot de chien, flanqué de ratons, garniture de queues.

Plumpuding à l'anglaise, moelle de cheval.

Et M. de Bismark qui espère nous faire mourir de faim par centaines de mille personnes ! Je ne vois rien au-dessus de la sérénité des Parisiens dans ime telle situation, en face d'ennemis sauvages ; la civilisation est avec nous, et, quoi qu'il arrive, nous vaincrons, morts ou vivants. Répondez-nous quelques mots , chère Madame.

Votre dévoué

E. QUINET

A M°»« Révilliod de Sellon, à Genève.

25 Novembre. — Voici Texcellente dépêche deGambetta, qu'un pigeon apporte aux Parisiens :

Tours, 16 novembre 1870. — Au dedans, l'ordre le plus parfait règne sur tous les points du pays, et nos ressources militaires prennent une tournure tout à fait satisfaisante. Outre les deux cent mille hommes qui sont en ligne sur la Loire, et dont le point culminant est Orléans, nous aurons, au l®^ décembre, une nouvelle armée parfaitement organisée et munie de tout, qui comptera cent mille hommes, sans compter près de deux cent mille mobilisés prêts à marcher au feu à la même époque, mais tout à fait en seconde ligne.

Nous occupons fortement Orléans sur les deux rives de la Loire, à droite et à gauche, prêts à résister vigoureusement àun retour offenssif. Notre succès à Orléans a excité au plus haut degré les sentiments patriotiques de la nation, et les préparatifs de défense sont poussés avec une prodigieuse activité de tous côtés; les plus faibles sont entraînés.

Quel bonheur ! La France se lève!

L'ennemi le sait mieux que nous et redouble de barbarie. Il vient de mettre hors la loi les voyageurs aériens. Tout Français pris en ballon sera déféré à la cour martiale

;rorRNAL du siégé 179

(aérienne?), puis interné dans une forteresse prussienne.

M. de Raynal, substitut du procureur général à Versailles, écrivait à sa mère pour lui donner de ses nouvelles. Les Allemands appellent cela « entretenir des intelligences avec lennemi. » M. de Raynal a été immédiatement envoyé à Berlin pour être jugé par un conseil de guerre.

Un arrêté ordonne aux habitants de Versailles de saluer dans la rue tout officier supérieur prussien. Que ne mettent-ils le bonnet de Gessler sur la place d'Armes?

Les journaux anglais sont mauvais pour nous; malheureusement, les Américains, après un éclair de bienveillance, inclinent aussi du côté des victorieux. L'élément allemand est très nombreux en Amérique, puis les vaincus n'ont jamais d'amis. Cela prouve aussi que le Deux-Décembre a entamé les étrangers beaucoup plus que les Français.

Mais qu'importent ces sympathies? Voici un bataillon de guerre de la garde nationale et les éclaireurs de la Seine qui ont occupé militairement le village de Bondy et fait preuve de la plus grande bravoure.

26 Novembre, — Avec quelle avidité on dévore les journaux qui pénètrent dans Paris! A quelle patiente investigation on se livre pour en tirer des inductions sur les faits qu'on ignore ! On démêle la vérité à travers les récits haineux des ennemis; parfois la vérité leur échappe; leur colère confirme nos succès. Nous voyons grandir la résistance nationale dans l'Ouest, un enthousiasme immense à Brest, à Calais, à Cherbourg; on y organise la levée en masse.

L'Allemagne s'étonne de l'inaction des armées royales devant Paris; l'inquiétude commence à se mani-

fester. Pour Tatténuer, les correspondances berlinoises expliquent que M. de Moltke fortifie ses positions « en vue des difficultés toujours croissantes qu'il voit surgir par l'augmentation des mobiles. »

L'ancien conspirateur de Ham rêve encore une évasion de Wilhelmshoehe et son retour en France à la tête de trois cent cinquante miUe prisonniers français internés en Allemagne. M. de Bismark laisse courir ces bruits, ils servent ses projets. En attendant, Jersey est devenu un nid de conspirateurs ; toutes les épaves bonapartistes échouées y sont groupées autour de leurs chefs. Les banques de Jersey ont fait passer à Londres sept millions en or français.

On vient de fixer nos rations pour toute la semaine : lundi, porc salé; mardi, morue; mercredi, bœuf ou mouton conservés; jeudi et vendredi, cheval frais; samedi, morue.

A l'instant même, nous apprenons la fermeture des portes de Paris. Il y a longtemps qu'on réclame du Gouvernement cette mesure. Des Prussiens revêtus de blouses, favorisés par la foule des maraudeurs, s'étaient glissés la semaine dernière le long de la berge du canal de l'Ourcq.

27 Novembre. — Aveux précieux de la Gazette de Cologne :

Metz ne voudra, ne pourra jamais devenir ville allemande. Que personne de nous n'espère gagner la sympathie de la population, même dans un avenir lointain. La haine qu'on nous porte à Metz est plus vive que dans les provinces entiéiement françaises. Si la ville reste à l'Allemagne, il faudra une main de fer pour la gouverner.

En décrivant le départ des généraux bonapartistes, le même journal ajoute :

Ils quittèrent la forteresse avant d'avoir eu à subir le mépris de leurs soldats et les insultes de la population. Quelques soldats reconnurent Bazaine dans l'une des voitures et l'abreuvèrent d'out'ages; il emporte certainement les malédictions de tous.

- JOURNAL DU SIEGE 'l81

Et V Indépendant de la Moselle :

L'armée ne voulait pas être prisonnière de guerre et ne demandait qu'à être conduite au combat. Jusqu'à la dernière heure, il y eut des conférences entre des officiers et des soldats pour examiner les chances, percer les lignes prussiennes, afin de sauverlPhonneur de la France, ^j

L'armée ne devrait pas accepter la complicité de Tinfàme capitulation; dans son intérêt, dans l'intérêt de la France régénérée, il est nécessaire que chacun soit responsable de ses actes et reçoive la justice qui lui est due. La France, régénérée, chassera de son sein ceux qui l'ont conduite à sa ruine.

Ces cent soixante-treize mille soldats vont rejoindre en Allemagne Thôte de Wilhelmshoehe. Il sera content, il se dira : Me voilà à la tête de trois cent mille soldats, dix mille officiers, cent quarante généraux, trois maréchaux. C'est répilogue de l'empire; il n'est pas sans grandeur.

28 Novembre. — Une dépêche deVernon assure que l'armée de la Loire a soutenu trois jours de combats victorieux vers le 20. Deux cent mille Français contre cent quatre-vingt-dix mille Prussiens.

Chambéry est rempli de volontaires italiens qui rejoignent Garibaldi. L'Auvergne se lève en masse.

Faut- il ouvrir son cœur à ces immenses espérances ? Contentons-nous de l'importante nouvelle de Tours, confirmée par le Times :

Le Gouvernement a ordonné la mobilisation de tous les hommes de vingt à quarante ans, y compris les hommes mariés ou veufs et sans enfants. Il n'y a pas un homme qui ne porte un uniforme quelconque. Les armes sont en telle quantité qu'on croirait que tous les arsenaux d'Europe ont été vidés en France. Chaque individu qu'on voit a un fusil, ne seraitr-ce qu'un Minié, en attendant qu'on le lui change pour des armes nouveau modèle. Les partisans de la levée en masse peuvent être contents. L'état des choses en approche beaucoup.

Quelle joie de lire ces lignes! Honneur à Gambetta!

29 Novembre. — L'heure de l'action est enfin venue. Les troupes sont sorties cette nuit; le canon a grondé

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