‹ Paris; journal du siègeChapitre 14 sur 33 · Î>AR1S · texte numérisé non relu

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jusqu'à neuf heures du matin. Une superbe proclamation du général Ducrot à son armée rappelle les immortels jours de victoire républicaine. Que d'espérances ce langage fait naître! les journaux radicaux eux-mêmes disent : « C'est du Marceau ! >

Pensez à, tos champs dévastés, à vos famiUes ruinées, à vos sœurs à vos femmes, à vos mères désolées ! Puisse cette pensée vous faire partager la soif de vengeance, la sourde rage qui m'animent et vous inspirer le mépris du danger. Pour moi, j*y suis bien résolu, j'en fais le serment devant vous, devant la nation entière; je ne rentrerai dans Paris que mort ou victorieux l Vous pourrez me voir tomber, mais vous ne me verrez pas reculer. Alors, ne vous arrêtez pas, mais vengez-moi I En avahtl en avant!

Sous le coup d'émotions si vives, on ne peut tenir en place. Dans la rue, nous nous mêlons à la foule, dont l'intrépide sang-froid calme les battements précipités de notre cœur. On assiste aux plus grands moments de l'histoire. On suit par la pensée chaque pas de nos soldats, heure par heure, minute par minute. Déjà, place Saint-Sulpice, nous recueillons dans les groupes différentes nouvelles :

— Nous avons pris Chevilly .

— Tout à l'heure, nous serons maîtres de Saint-Cloud. Boulevard des Italiens, c'est bien autre chose.

On assurait que l'Hay, Choisy-le-Roi étaient à nous, que le général Ducrot s'était frayé un chemin, qu'il était à sept lieues de Paris, que nous avions pris quarante canons... Les lignes prussiennes franchies, le cercle de fer brisé 1 Oh ! que chacun respirait librement ! les plus incrédules levaient involontairement les yeux vers ce ciel, jusque-là inexorable.

L'aspect du boulevard Montmartre présageait la victoire ; l'espérance était sur toutes les figures. Les inconnus s'abordent, échangent les nouvelles. On fait une question à un ami, une voix de la foule vous répond ; c'est bien une famille de frères. Nous approchons d'un

groupe, un garde national nous salue : € Je vous reconnais, monsieur Quinet,je ne vous ai vu qu'une seule fois, c'était au pied de la statue deStrasbourg. > Il nous donne les nouvelles. Un peu plus loin, un ancien proscrit: «Vous ne me remettez pas? Nous étions ensemble la dernière fois à Bruxelles, chez le docteur Laussedat, il y a de cela dix-sept ans. Qui eût dit que nous nous retrouverions sitôt à Paris, et dans quelles circonstances! » Et il nous dit que les marins ont pris Choisy comme à un haut abordage... Passe un libraire, affairé, joyeux, ému. C'est un étranger, et pourtant il s'écrie : « Sommes-nous heureux de nos succès ! > . En ce moment plusieurs bataillons de mobiles défilent sur le boulevard ; on fait haie àes deux côtés du trottoir pour les voir. Ils sont suivis de nombreuses compagnies de gardes nationaux de marche... Une jeune dame, touchante de figure, de dignité, accompagne son mari aussi loin qu'elle peut. Pauvre femme !

Rue de Richelieu, grand encombrement : c'est une voiture-cantine qui fait ses distributions ; elle avancé lentement, ornée de ces deux écriteaux en majuscules immenses : Boucherie féline et canine'. Guerre à outrance !

Pour calmer cette fièvre d'espérance, le Gouvernement fait publier, ce soir, une note engageant le public à se résigner à ne rien, savoir et à se tenir en garde contre les faux bruits ; € car il- y aura de feintes retraites et de feintes attaques. >

Tant de réticences ne vont pas aux Parisiens ; on interroge les officiers supérieurs qu'on rencontre et que le service administratif retient dans Paris. Rue des Saints-Pères, devant le palais des Ponts et chaussées, un général monte en voiture, la foule l'entoure : « Général, y a-t-il de bonnes nouvelles? — Gui, oui.

elles sont bonnes. » Les voitures d'ambulance à croix rouges circulent toute la journée, elles vont au lieu du combat , elles rentrent chargées de blessés ; on aperçoit, par les portières, des uniformes, des têtes bandées. J'ai vu, ce soir, de nombreux cacolets portant les malheureux blessés. Pourvu que tout ce sang versé ne soit pas inutile ! Le cœur est si peu fait aux succès qu'on s'attend sourdement à quelque mauvaise dépêche. Mais non, rien ne vient troubler cette heureuse journée ! C'est beaucoup, pour de jeunes troupes, d'avoir pu tenir si longtemps; elles ont acquis la solidité.

30 Novembre. — Toute la nuit, les canons, les mitrailleuses ont fait le vacarme le plus terrible, et cela faisait du bien à entendre de si près ; la bataille continue. Ainsi nous sommes en état de résister, ou même d'avancer ! Quelles conjectures on forme sur les phases de la bataille ! Le canon gronde-t-il seulement pour protéger nos troupes qui vont en avant, ou pour couvrir leur retraite?... Ce dernier mot, comme une épée de Damoclès, est toujours suspendu sur nos têtes.

Qui peut dormir? On se lève, on s'approche des fenêtres; beaucoup de mouvement dans la rue.' Ce sont des voitures d'ambulance qui partent au galop ; puis des trains d'artillerie, les vitres tremblent.

Vers sept heures, nous trouvons les nouvelles affichées à la mairie : « Nous nous sommes repliés del'Hay, mais nous avons pris la gare aux bœufs de Choisy ; nous allons nous y retrancher. »

C'est le 29, à la pointe du jour, que la gare aux bœufs a été attaquée par l'amiral Pothuau. Les compagnies des 106* et 11 6* bataillons de la garde nationale, commandants Ibos et Langlois, et les fusiliers marins, ont enlevé cette position avec le plus grand entrain.

Un ami vient nous dire confidentiellement que la compagnie des forestiers a Tordre d'éclairer les chemins forestiers de Sénart à Fontainebleau * . Ainsi le mémoire présenté au général Leflô, depuis deux mois, n'aura pas été inutile ; on se décide à mettre en pratique cet avis libérateur.

Les succès pourraient être plus grands ; mais le pont jeté sur la Marne a été emporté, les uns disent par une crue subite des eaux; d'autres assignent une cause toute difiérente. Il faudra donc recommencer, l'ennemi est averti.

Dépêches du gouverneur au Gouvernement.

Plateau entre Bry-sur-Marne et Champigny , 30 novembre, 3 heures : La droite a gardé les positions qu'elle avait brillamment conquises. La gauche, après avoir un peu fléchi, a tenu ferme, et Tennemi, dont les pertes sont considérables, a été obligé de se replier en arrière des crêtes. La situation est bonne. L'artillerie aux ordres du général Frébault, a magnifiquement combattu. Si Ton avait dit, 1 y a un mois, qu'une armée se formerait à Paris, capable de passer une rivière difficile en face de l'ennemi, de pousser devant elle l'armée prussienne retranchée sur des hauteurs, personne n'en aurait rien cru. La division Susbielle, qui, en dehors et sur la droite de Faction générale, avait enlevé avec beaucoup d'entrain, la position de Montmesly, n'a pu y tenir devant des forces supérieures et s'est repliée sur Créteil.

Rosny, 7 h. 42 du soir : La fin de la journée a été bonne. Une division du général Exéa, ayant passé la Marne, l'offensive a été reprise et nous couchons sur les positions. L'ennemi nous a laissé deux canons et a abandonné Sur place ses blessés et ses morts.

Le Gouvernement au peuple de Paris,

30 novembre, 5 heures du soir : L'action est engagée vivement sur plusieurs points. La conduite des troupes est admirable. Elles ont abordé les positions avec un grand entrain. Toutes les divisions de

1. « Le gouvernement de Tours ordonna au général en chef de l'armée de la Loire, après la victoire d'Orléans, de se porter en avant, les armées de Paris devant se frayer un passage par la forêt de Fontainebleau. Chanzy. »

Tarmée du général Ducrot ont passé la Marne et ont occupé les postes qui leur étaient assignés. Le gros de l'affaire est à Cœuilly et à Villiers-sur^Marne. La bataille continue (1).

Le canon tonne violemment. Mêlons-nous à la foule Ce n'est plus comme hier ; il y a déjà un mélange d'incrédulité, d'inquiétude. Pourtant on soutient que nous avons eu un grand succès : cinquante miUe Français auraient franchi les lignes prussiennes ; un régiment badois aurait mis bas les armes. On va jusqu'à affirmer qu'une affiche, à la mairie de BatignoUes, porte ces nouvelles en toutes lettres.

Nous altons aux remparts ; à la porte de Courcelles,

1, Je veux placer ici une page de M. Paul Sauzet, neveu de Tancien président de la Chambre des députés et tué le 30 novembre dans la bataille sur la Marne.

Rien de plus saisissant que les lettres écrites à sa famille, spontanément, sans arrière-pensée de publicité.

Dans la neige, dans la boue, dans l'obscurité, le soldat transi de froid, de fatigue, envoie un mot à ses parents. C'est Thistoire des trois cent mille défenseurs de Paris. Multipliez par milliers ces détails de dévouement obscur et vous aurez la chronique du siège de Paris :

« 28 octobre : De grand'gardes, sans tentes, en plein air, à la pluie> {tendant vingt-quatre heures le sac sur le dos dans une immobilité plus ou moins complète. A midi, retour de la corvée des vivres à plus d'un quart d'heure de distance, toujours avec la pluie et en armes.

«Le soir, alerte annonçant que l'ennemi devait passer la Seine. Dans la nuit debout au grand air avec un froid vif, complètement mouillé, jusqu'au grand matin.

« Depuis quarante-huit heures je n'ai pas dormi. J'étais mouillé et ne me suis pas assis,, et je suis aussi disposé après quarante-huit heures d'insomiiie et de peine que ceux qui ont dormi. »

< 18 novembre. — Huitaine bien rude.jSix nuits passées en graud'gardes et en petites gardes, par la pluie et la neige^ par un temps épouvantable. On passe deux nuits sur trois. J'en ai passé cinq et même sept... Ce soir, pour me reposer, mon lit sera vite fait, comme de coutume sur une planche plus ou moins sale.

« Enveloppé de ma toile de tente, pour éviter l'humide contact d^Un

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nous dépassons la barricade, mais le commandant ne permet plus qu'on franchisse la porte. Un groupe de gardes nationaux reconnaît Edgar Quinet; on se ravise et on met un empressement extrême à nous donner des renseignements et à nous escorter. Nous franchissons le pont-levis, nous circulons autour des fortifications ; l'amiral X..., entouré de son état-major, passe au galop. Que de vœux l'accompagnent ! La journée est froide et belle, propice aux opérations

En rentrant, nous trouvons diverses dépêches. L'armée du général Ducrot passe la Marne, depuis ce matin, sur des ponts de bateaux. A midi nous étions maîtres de Montmesly, nos troupes s'y maintiennent.

sol fangeux, je m^étends sur les carreaux, la tête appuyée à mon sac, . et je dors plus ou moins meurtri. D'ici à peu de temps je ne pourrai plus me faire à Tidée d'un lit.

« Les corvées consistent à. arracher les pommes de terre, non avec une pioche, mais avec des échalas, dont on amincit la pointe. A ce travail, comme au travail des redoutes, les mains souffrent bien un peu; malgré ampoules, écorchures et crevasses dans Tintérieur des mains, je pousse du coude.

... « Nous n'avons que quarante-trois centimes par jour, y compris le pain et l'ordinaire. H reste vingt-huit centimes pour acheter du bois, la viande, les légumes. »

Pour se soustraire à la congélation d'un froid de vingt degrés audessous de zéro, la nuit, pendant la faction, il s'exerçait tout seul à la baïonnette.

C'est à la bataille de Champigny, sous le plateau de Yilliers, que Paul Sauzet fut tué.

n est enterré avec six cent quatre-vingt>-cinq autres braves à l'angle de la route de Villiers et Tremblay, près Champigny.

Cet homme de bien rend une justice éclatante aux défenseurs de Paris. Et dire que ses lettres, son action, s'arrêtent le 30 novembre I Après lui cette lutte héroïque fut continuée encore pendant deux mois.

ECEMBRE

l^ Décembre. — Le gouverneur de Paris confirme, dans sa dépêche,. les heureuses nouvelles :

Nos troupes restent ce matin sur les positions qu'elles ont conquises hier et occupées cette nuit. Elles relèvent les blessés que Tennemi a abandonnés sur le champ de bataille. L'armée est pleine |d'ardeur et de résolution.

Le Gouvernement rend aussi hommage à Tarmée :

La journée du 30 novembre comptera dans notre histoire. Elle consacre, en relevant notre honneur militaire, le glorieux effort de la ville de Paris. Elle peut, si celle de demain lui ressemble, sauver Paris et la France. Notre jeune armée, formée en moins de deux mois, a montré ce que peuvent les soldats d'un pays libre. Cernée par un ennemi retranché deriière de formidables défenses, elle Ta abordé avec le sang-froid et Tintrépidité des plus vieilles troupes. Ette a combattu douze heures sous un feu meurtrier et conquis pied à pied les positions sur lesquelles elle couche.

Pendant cette bataille, les troupes concentrées à Saint-Denis, les mobiles de Saône-et-Loire et de l'Hérault ont occupé Drancy . Dans l'après-midi, trois bataillons de mobiles de la Seine, avec des matelots fusiliers, ont enlevé le village d*Epinay, s' emparant de deux canons et de soixante-douze prisonniers.

Comment attendre tranquillement à la maison Tissue

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de ces grands événements? Par un froid perçant, nous allons au pont de Flandres , le long du chemin de fer de ceinture. De là, nous embrassons le triste et sévère horizon qui rappelle le Nord : les plaines de Saint- Denis, les collines de Romainville, la redoute de Pantin.

Sur les buttes Chaumont, grande foule; elle n'y était pas, comme aux beaux jours d'été, éparpillée à travers^ les jolis bouquets de sapin, les taillis semés de rochers qui font de ce lieu une miniature de paysage suisse, moins les neiges éternelles, plus le plan de Paris, étalé à vos pieds. L'œil fixe , chacun interrogeait anxieusement le vaste horizon où s'accomplit peut-être à cette heure la délivrance de Paris.

Vendredi 2 décembre. '■ — Fiévreuse attente ; rien dans les journaux; le Gouvernement leur impose le secret,vu la gravité des opérations. On parle d'une suspension d'armes dans la journée d'hier pour relever les blessés, enterrer les morts. Les Prussiens n'^n profiteront-ils pas ?

Un de nos amis part pour rejoindre son bataillon de marche ; ses adieux nous font comprendre l'émotion de ceux qui voient s'éloigner un membre de leur famille. Le reverrons-nous? Reverra- 1- il son vieux père?

Ce soir, sur la place Saint- Sulpice, foule immense devant la mairie; toutes les figures avaient, un air radieux. Ces scènes nocturnes me laissent un souvenir inefiaçable. Je demande : « Avons-nous un succès? — Sur toute la ligne; les dépêches de Trochu sont là. » Un orateur les lisait d'une voix retentissante :

Grande bataille entre Champigny, VilUers, Brie-sur-Marne. Attaqués ce matin par des forces énormes, nous sommes au combat depuis sept heures. L'ennemi, placé sur toute la ligne, nous cède encore une fois les hauteurs. Notre artillerie, sur le plateau d'Avron, a forcé

rinfaaterîe prussienne à se replier dans les bois. Jusqu^à présent, nous avons Tavantage. Aux trente-trois bataillons amenés le matin sur le champ de bataille se joignent aujourd'hui cinquante nouveaux bataillons appelés à entrer en ligne.

. Et ce n'est pas tout : « Tarmée de la Loire est arrivée jusqu'à Montargis. »

L'expression enthousiaste des physionomies ajoutait un commentaire éloquent à ces grandes nouvelles. Je *pénétre jusque devant le tableau où elles sont affichées; et je lis la dépêche de Gambetta du 30 novembre :

Notre situation est excellente. Rien à craindre à droite, à gauche. Centre gauche complètement dégagé ; les Prussiens, repoussés, ne peuvent se maintenir ni à. Saint-Calais, ni à Châteaudun. Depuis trois jours, offensive heureuse sur la droite. Occupons Montarois.

Les oreilles vous tintent ; est-ce bien sûr que je ne rêve pas tout éveillée, malgré le froid ? Mais, si l'on doute . de soi-même, peut-on nier l'allégresse qui éclate dans la foule ?

Bien tard dans la soirée, des amis viennent féliciter Edgar Quinet. « Eh bien ! mais c'est votre projet de la route forestière qui réussit. Depuis deux mois, vous harcelez le Gouvernement, vous lui avez tracé le chemin par Montargis, êtes-vous content ? »

De plus, ils nous apprennent la victoire de Châtillonsur-Seine, où Riccioti Garibaldi a surpris 800 Prussiens, les a mis hors de combat ou faits prisonniers.

Ces batailles sous Paris nous ont procuré de nombreux journaux, des renseignements de haute importance. L'armée du Nord est de quarante mille hommes; Bourbaki prend le commandement du 18® corps d'armée ; Garibaldi marche sur Belfort avec douze mille hommes. L'armée de la Loire compte deux cent mille hommes parfaitement organisés ; elle est trop forte pour être tournée.

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Quoi qu'il arrive, notre cause est gagnée, la République a eflFacé aujourd'hui la honte du 2 décembre. La guerre est devenue nationale ; rien n'arrêtera le torrent républicain et ne le changera en marécage de l'empire.

3 Décembre, — Le son du clairon nous a réveillés ce matin. Nous nous disions que jamais l'histoire humaine n'a traversé des jours plus grands. Ce n'est pas seulement un peuple qui repousse ses envahisseurs ; c'est un peuple qui lave la honte de vingt années dans son propre sang. Vous qui parlez de Dieu dans l'histoire, le sentez-vous ici, à l'œuvre, le Dieu de justice, c'est-à-dire l'éternelle raison qui veut le dénoûment logique du mal comme du bien ? Les complices du Deux- Décembre ont rejoint leur chef à l'étranger. Ils y sont à leur place. De loin, ils espéraient assister à l'étranglement de la liberté renaissante, ils se moquaient de la République enfant mort-né ; leurs hideuses espérances sont réduites à néant. La logique du crime les réunit; ils ont fêté là-bas l'anniversaire du coup d'Etat. Pas un d'eux n'aura sa part dans les victoires de la République ; s'il dépendait d'eux, elles seraient toutes changées en défaites. Malheur! si jamais ces gens-là ressaisissaient une heure d'influence ! La République a trouvé après Sedan la France par terre, gisant dans son sang, poignardée par celui qui avait juré de la défendre. En trois mois, la République la remet sur pied et venge le drapeau.

Les prisonniers allemands avouent que des régiments entiers ont été écrasés dans la bataille d'hier.

On disait la France divisée ! Elle est une ; la fusion est complète ; elle est une dans les rangs de la mobile qui repousse le cercle de fer sur le plateau d'Avron ; elle est une dans les rangs de tjeux qui tombent pour ne

. plus se relever. Depuis le 4 septembre, quelle série ascendante de sacrifices, de mâles courages, avant d'arriver à la lutte gigantesque soutenue le 29, le 30 novembre, le 1" et le 2 décembre. Oui, gigantesques batailles soutenues par les bourgeois et les ouvriers parisiens; car ils se battent vaillamment ces élégants, ces raffinés, ces lettrés, ces artistes ; ils se battent comme des héros. Exposés au feu de Tennemi, aux nuits glacées, arrachés depuis cinq jours à leurs foyers, ils résistent comme des vieilles troupes aux assauts des Prussiens ; ils enlèvent avec la furie française les positions ennemies et forcent deux fois le général Trochu à rendre hommage à la bravoure des armées républicaines.

Il y a dans sa dépêche des paroles inoubliables :

Cette deuxième bataille est beaucoup plus décisive que la précédente. L'ennem^i nous a attaqués, au réveil, avec des réserves et des troupes fraîches ; nous ne pouvions lui offrir que les adversaires de Tavant-veille, fatigués, avec un matériel incomplet et glacés par des nuits d'hiver qu'ils ont passées sans couvertures; carpour nous alléger, nous avions dû les laisser à Paris. Mais Tétonnante ardeur dés troupes a suppléé à tout ; nous avons combattu trois heures pour conserver nos positions et cinq heures pour enlever celles de l'ennemi où nous couchons. Voilà le bilan de cette dure et belle journée. Beaucoup ne reverront pas leurs foyers, mais ces morts regrettés ont fait à la jeune République de 1870 une page glorieuse dans l'histoire militaire du pays.

Quelle revanche, quelle réhabilitation ! Ce peuple était flétri par Tempire ; tout à coup, comme un fer brut rougi au feu, plongé dans Teau glacée, le voilà retrempé et changé en une lame d'acier.

Il fallait que tout ce monde affilié à l'homme de Sedan s'effondrât avec lui dans une mer de boue sanglante, afin qu'aux jeunes armées de la République fût réservé l'honneur de la délivrance. Les' armées sous Paris, c'est la cité tout entière, la cité dea grands souvenirs qui fut toujours la protestation vivante contr'fe l'empire.

Elle ne combat pas seulement pour son honneur, pour ses foyers, pour T Alsace et la Lorraine, elle combat aussi pour reconquérir le respect de TEurope qui confondait la France et son gouvernement. Elle eflFace la rouille de sang mise sur sa glorieuse épée par le Deux-Décembre. La voilà pure, resplendissante comme le soleil. Ce n'est plus le poignard du despotisme tourné contre la liberté du peuple ; ce n*est plus Tépée d'un conquérant pour asservir d'autres peuples; c'est le glaive de Jeanne d'Arc, génie symbolique de la France, qui repousse l'envahisseur. Jeanne, l'ange exterminateur, debout à la frontière, ne permettra pas à l'étranger de sortir vivant du paradis de France.

Grave et recueilli, mon mari vient d'écrire : Pendant la bataille ! Cette page est un clairon, c'est aussi un hymne aux combattants :

Les armées que la liberté vient d'enfanter sont aux prises avec Tennemi, sur la Marne. Elles portent au front la victoire, deux fois déjà elles ont été victorieuses. Raffermissons notre espoir. La lutte qu'elles soutiennent sur le plateau d'Avron a désormais son écho dans chaque village de France. On n'endormira plus cette grande France. Les coups portés aujourd'hui sur la Marne et sur la Seine ont achevé de la rendre à elle-même. La voilà qui arrive par tous les chemins. Que peut la Prusse contre cette France qui pai*tout enfante im vengeur? Oui, -nous vaincrons, morts ou vivants.

Heureux qui trouve dans son patriotisme des accents pour agir sur le peuple comme un clairon des combats ! Je suis heureuse de voir la foule s'arracher ces journaux, heureuse de les voir emportés parles ballons, heureuse d'entendre la voix des crieurs dans les rues et sur les places : « Pendant la bataille ! »

4 Décembre. — Le général Ducrot a fait repasser la Marne aux troupes, « pour ne pas compromettre le

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succès de ces deux jours; » il a bivaqué, cette nuit, dans le bois de Vincennes.

Hélas ! pour qui sait lire entre les lignes, cela veut dire que les Prussiens arrivent en nombre. La fin de la proclamation manque d'espoir : « La sainte ôause, pour laquelle nous ne devons pas hésiter à donner notre vie. »

Plus de canonnade, le silence redevient lugubre. Où donc est l'armée de la Loire ? Où est Bourbaki dont la dépêche au général Trochu était datée d'Amiens, 20 novembre?

Mes troupes sont prêtes à marcher. J*ai avec moi de Tartillerie, de la cavalerie. Je suivrai tes instructions. Pas de Prussiens entre Amiens, Beauvais, Chantilly et Gisors.

Pourquoi ce temps d'arrêt au moment où les Allemands trahissent leur inquiétude?

La panique avait saisi l'état-major à Versailles, en apprenant la marche des armées de la Loire sur Paris :

Le bruit courait que M. de Moltke faisait atteler ses voitures de bagages et qu'on emballait, à la préfecture et à' la chancellerie, les actes publics pour le cas d'une retraite ; que la tête de Tarmée de la Loire avait déjà atteint .Houdan. Le prince Frédéric-Charles, trompé par la retraite des Français victorieux dans la journée du 10, avait cherché en vain Tennemi dans le Sud, tandis que les Français, . par une marche hardie de flanc, s'étaient portés au Nord et avancés vers Paris par TOuest. Il fallait s'attendre à ce qu'ils poussassent une pointe sur Versailles, en même temps qu'une sortie serait faite de Paris. Les habitants de Versailles étaient dans un état de surexcitati on extraordinaire.

La crise est passée, nos craintes ont disparu, les ballots d'actes sont déficelés, les chevaux dételés (1).

Pour comble de contrariété, le froid devient extrême. Nos soldats, nos blessés, que deviendront-ils par ce temps rigoureux ! Les Parisiens préparent des lits, des chambres chaudes pour ceux qui leur sont donnés : ils

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