UN DIALOGUE
— Mettez-vous bien ceci dans Tesprit : certains noms sont un épouvantai!. Vous figurez-vous, par hasard, que nous sommes en République, telle que nous la comprenons? L'empire est encore debout; il a été vaincu par les Prussiens, mais pas encore par les Français. Aussi y a-t-il bien des gens qui ménagent la chèvre et le chou ; on ne sait pas ce qui peut arriver. En attendant, on étoufiFe Tinfluence des hommes inflexibles, purs de tout compromis.
— Non, Q ne faut pas se résigner, mais forcer la main à ceux qui s'obstinent dans leurs vieilleries routinières. On a réussi à faire accepter des canons perfectionnés, toute une artillerie nouvelle ; pourquoi ne réussirait-on pas à faire triompher des idées libératrices?
— Voyez-vous , il y a des gens qui devancent leur époque.
— . Cela était vrai jusqu'au.4 septembre, mais depuis, Paris est à l'unisson des plus hautes pensées. Eh quoi! toujours se résigner, ne travailler que pour l'avenir; livrer le présent aux obscurantins, laisser faire le vide autour des foyers de vie? Isoler les grands cœurs, les grands esprits, • tous ceux qui demandent aux hommes un effort, une vertu?...
Eh bien ! soit, Tavenir les vengera. S'il y a un avenir pour la France, il sera dans la réalisation des grandes pensées de ces hommes' de bien. Et s'il n'y a pas d'avenir (ô France, pardonne-moi ce blasphème!), les survivants retrouveront dans ces noms si purs, dans ces mé-
moires vénérées, la plus -éclatante personnification de la liberté, du génie français.
Mais Tavenir est à nous. Oui , nous sentons qu'il est dû à ce peuple généreux, le seul qui représente aujourd'hui râîne vivante de Thumanité.
15 Décembre. — On assure qu'une partie de l'armée de la Loire a réussi à faire sa jonction avec celle de l'Ouest et que toutes deux opèrent dans la Seine-Inférieure pour reprendre Rouen aux Prussiens. Singuliers bruits! Il n'est pas admissible qu'on marche sur Rouen quand Paris attend l'armée de secours. Veut-on s'obstiner à reprendre aux Prussiens chaque ville ouverte, au lieu de s'attacher au point unique, Paris? Il n'est pas de raison pour que cela finisse jamais !
Le peuple inquiet se demande : Pour quel prétendant veut-on garder les forces intactes de l'armée du Nord , au lieu de les faire servir à délivrer Paris?
La mesure qui prolongera le mieux la résistance de Paris, c'est le pain bis qu'on va nous distribuer désormais au lieu de pain blanc. On aurait mauvaise grâce à s'en plaindre; les plus riches hobereaux prussiens n'en mangent pas d'autre toute l'année. En Allemagne, quand nous faisions la grimace à ce vilain brodj les Allemands nous assuraient qu'il était bien préférable au pain moUet parisien. Ainsi tout va pour le mieux. Un oignon coûte trente centimes, un œuf vingt sous; le reste est introuvable à prix d'or; rue Saint-Honoré, j'ai trouvé encore un flacon de Liebig. Munie de ces trésors, je revenais à travers mon beau Paris, Paris guerrier, fourmillant de bataillons de marche qui défilaient joyeusement dans les rues, au son du clairon, escortés de cantinières au costume pittoresque:
A cette gaîté parisienne, si on oppose la férocité maussade des Prussiens, de quel côté se trouvent la civilisation, la victoire?
Eh bien ! TAllemagne ne se contente pas de sa supériorité brutale, elle prétend s'attribuer le sceptre de rélégance. Un congrès de chapeliers et de tailleurs, à Berlin , vient de décider qu'on décapitera les modes parisiennes pour faire régner le goût allemand.
16 Décembre. — Au milieu des plus tragiques événements, on se sent heureux d'être né, heureux d'être à Paris, en République, dans ces jours d'honneur où tous les éléments de la rénovation morale sont réunis. Aussi les deux dépêches de Tours n'assombrissent pas cette journée.
Voici le résumé des nouvelles que donne Gambetta à la date du 5 et du 1 1 décembre :
Orléans a été évacué devant les masses de Frédéric-Charles. Ici les choses sont moins graves que ne le répandent les Prussiens à vos avant-postes. L'armée de la Loire a été divisée en deux parties, Tune souiî le commandement de Chanzy, Tautre de Bourbaki. ' Chanzy tient avec une ténacité indomptable contre Tarmée de Mekiembourg et de Frédéric-Charles depuis six jours, sans perdie un pouce de terrain, entre Josnes et Beaugency. Le gouvernement s'est transporté à Bordeaux pour ne pas gêner le mouvement stratégique des armées. Faidherbe opère dans le Nord. L'arméd, malgré sa retraite, est intacte et n'a besoin que de quelques jours de repos. Bressoles, à.. Lyon, se dispose à se jeter, avec trente mille hommes, dans TEst, appuyé sur les forces de Qaribaldi.
Les journaux anglais nous montrent aussi la situation moins mauvaise qu'on -ne voudrait la faire.
De toutes les parties de la France arrivent des adresses déclarant que le gouvernement peut compter sur elles jusqu'à la dernière extrémité. Laquelle des deux nations sera épuisée la première ? Je déclare que c'est l'Allemagne qui succombera. Une nation qui combat pour son existence supportera bien d'autres misères. Si l'esprit qui anime
aujourd^'hui la France se soutient tel qu'il est, quelque désespérée que soit la situation au point de vue militaire, elle finira par vaincre (1).
Même la Gazette de la Croiœ, notre implacable ennemie, rend hommage à la grandeur de la résistance et à la valeur de l'armée de la Loire :
Dans la troisième et dernière période (il faut Tespérer) de cette guerre, les Français ont déployé une force, une activité et, dans certaines circonstances, une faculté de sacrifices que nous aurions difficilement supposées.
Et la Gazette de Weser :
Il faut avouer que les Français ont su détourner avec une habileté admirable toutes les communications par voie ferrée, de sorte que les arrivages des canons, matériel de siège et approvisionnements sont complètement suspendus. L'interruption des communications se fait sentir chaque jour plus durement. Il faut convenir que les Français savaient foi t bien ce qu'ils faisaient, lorsqu'ils ont détruit ponts et tunnels.
Les Prussiens tiennent TAllemagne en haleine par la perspective de l'empire germanique. La couronne du Deux-Décembre, ramassée sanglante à Sedan, ceiiidra le front du nouvel empereur qui prépare aux Allemands un bysantinisme germanique. Du moins, ils ne pourront plus reprocher aux Français de l'avoir supportée si longtemps.
En admettant que la proclamation de M. de Moltke, trouvée dernièrement dans le sac d'un soldat prussien, soit controuvée, la fameuse phrase sur l'inquiétude de V Allemagne est attestée par mille témoignages. Les fausses dépêches, le tableau sinistre de la famine de Paris, la panique du pain suscitée il y a quelques jours par les Prussiens de l'intérieur, tout prouve l'embarras, la lassitude de nos ennemis. Tout redouble le dévouement des Parisiens. Le nombre des