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lits qu'ils viennent de mettre à la disposition des blessés dépasse vingt-six mille.
Qui le croirait ? au milieu de ces nobles efforts, il se trouve des Français qui se donnent pour tâche de semer des propos funèbres, avant-goût de la- catastrophe finale : c La France coupée en tronçons, la mobile indisciplinée, les troupes de ligne anti -républicaines, ne rêvant qu'une chose : canarder Paris. »
Qui dit ceci ? Des officiers bonapartistes. Ils regrettent l'homme de Sedan, ils raillent la République ; ils demandent à des patriotes, qui nous l'ont répété : « En avez-vous bientôt fini avec votre République? Assez de comédie comme cela. Si on avait repris l'empereur, nous serions tranquilles aujourd'hui, débarrassés de tout. »
17 Décembre, — Mon mari passe des heures penché sur la carte, cherchant à débrouiller, à travers l'obscurité des dépêches, la position des divers corps d'armée depuis la prise de Rouen, d'Orléans, de Blois. « Non, ce n'est pas seulement pour se ravitailler que les Prussiens poussent jusqu'à Ronfleur, dit-il, c'est surtout pour attirer nos armées aussi loin que possible. Il ne faut pas céder à ce piège ; tout ce qui éloigne l'armée de secours de son objectif, Paris, est une fausse manœuvre. Il est établi que, malgré ses pertes, l'armée de la Loire a deux cent mille hommes et cinq cents canons. Il ne faut pas qu'elle s'immobilise sur la Loire. Où est l'armée de l'Ouest ? Toutes deux ne devraient songer qu'à converger vers Paris. Si nous étions ravitaillés pour trois mois, il n'y aurait que demi-mal ; mais cette manière de guerroyer sans plan arrêté prolonge la guerre indéfiniment. Orléans n'est pas le point stratégique; l'armée française, à Nevers,, est
aujourd'hui plus près de Paris qu'elle ne Tétait à Orléans. Si Ton voulait enfin prendre la route forestière, ce serait, en 1870, notre défilé deTArgonne. »
Aux gens découragés qui considèrent la bataille de Champigny comme une défaite, parce qu'on n'a pu aller jusqu'au bout, il répond : < Valmy était une victoire absolument semblable à celle de Champigny; elle rompit le cercle fatal des défaites, elle montra l'armée française capable de résister à l'ennemi. Depuis lors, la victoire nous est revenue. Il en sera de même. »
C'est dans cette pensée qu'il écrit un nouveau mémoire : La nouvelle forêt de CArgonne.
Depuis deux mois, il conjure, presse le gouvernement de donner une direction nouvelle aux armées de secours. Aujourd'hui, après l'échec d'Orléans, cette marche à travers les régions forestières ne peut plus être un mystère, et il la signale publiquement :
La défaite d'Orléans a replacé les années françaises dans leur vraie ligne d'opération. Elles ont devant elles le chemin que j'ai toujours demandé pour elles. De Gien à Montargis, à Troyes, à Fontainebleau, nous avons notre nouvelle forêt de TArgonne, elle arrive jusqu'à nous ; si on se pénètre de cette vue, l'échec d'Orléans peut conduire à la victoire. Que nos armées fassent ce pas, elles viendront bientôt assiéger les assiégeants sous les murs, de Paris.
La grande idée de 92, appliquée en 1870, semblait déjà à la foule un gage de délivrance. Nulle page de mon mari n'a eu plus de retentissement. En traversant ce soir la place du Carrousel plongée dans les ténèbres, j'entendais au loin la voix des crieurs de petits journaux : « La nouvelle forêt de VArgonne!*
18 Décemh^e, — Encore une dépêche de Gambetta animée d'un grand souffle patriotique. Elle est du 14 ; j'en copie les principaux passages :
Je suis à Bourges occupé avec Bourbaki à. réorganiser les trois corps, 15«, 18e, 20«, de la première armée de la Loire. Les positions occupées par Bourbaki couvrent à la fois Nevers et Bourges. L'autre i;artie de l'armée de la Loire s'est repliée sur Beaugency et Marchenoir, où elle a soutenu tous les efforts de Frédéric-Charles, grâce à. l'indomptable énergie du général Chanzy, qui parait être le véritable homme de guerre révélé par les derniers événements. — Cette armée a exécuté une admirable retraite et causé aux Prussiens les pertes les plus considérables. Chanzy s'est dérobé à un grand mouvement tournant de Frédéric-Charles, qui a vainement essayé de passer la Loire à Blois et à Amboise, et menace Tours. Chanzy est aujourd'hui en parfaite sécurité dans le Perche, prêt à reprendre
l'offensive sur lorsqu^il aura fait reposer- ses troupes, qui n'ont
cessé de se battre admirablement contre des forces supéiieures, depuis le 30 novembre jusqu'au 12 décembre. Vous voyez que l'armée de la Loire est loin d'être anéantie, selon les mensonges prussiens... Le mouvement de retraite des Prussiens s'est accentué. Ils paraissent las de la guerre. Si nous pouvons durer, et si nous le voulons énergiquement, nous triompherons d'eux. Ils ont déjà éprouvé des pertes énormes ; ils se ravitaillent difficilement. Mais il faut se résigner aux suprêmes sacrifices, ne pas se lamenter et lutter jusqu'à, la mort.
A rjntérieur, l'ordre le plus admirable régne partout.
19 Décembre. — Bertall a fait aujourd'hui pour les amis qui la aeinandent une grande photographie de mon mari. « Pense à la victoire, au bonheur d'être à Paris ! lui disais-je. Pense que l'homme de Sedan est à Wilhelmshoehe. Pense à nos vingt, ans d'exil couronnés par la victoire morale. » Pendant que nous étions rue Boissy-d'Anglas,nous vîmes dans la cour un grand va-et-vient de chevaux, de voitures, d'hommes en uniformes avec le brassard à la croix rouge. C'est l'ambulance italienne qui se préparait à partir. Evidemment il y aura une sortie cette nuit. Place Vendôme, des troupes alignées, des voitures d'ambulance attelées. Nous apprenons que les portes de Paris sont fermées depuis midi et qu'on va faire enfin un grand efibrt de délivrance. Dieu ! donne-nous la victoire!
Rêver au milieu du bruit de la bataille aux phéno-
mènes de la conception intellectuelle, préciser le moment où une pensée vient à poindre dans le cerveau de l'homme, méditer une histoire de la création spirituelle, voilà ce qui prouve, je crois, chez un assiégé, la sérénité d'esprit et la confiance dans la victoire qui anime Paris. C'est ce que j'ai vu aujourd'hui chez mon mari. Il veut montrer ce que sera dans l'avenir la transformation des sciences et des arts, par quelle conception de la philosophie, de la morale, se réalisera le progrès, la rénovation de la France.
20 Décembre. — Que se passe-t-il à cette heure? Ces combats livrés sous Paris nous tiennent éveillés toute la nuit. Les rues noires s'éclairent de temps en temps par les lueurs des bombes de nos forts projetées à l'horizon. Les voitures d'ambulance ébranlent le pavé dans le silence de la nuit... Que se passe-t-il?...
Dans la matinée, nous recevons une touchante lettre d'adieu d'un jeune mobile parti hier soir :
je ne sais ce qu'on veut faire de nous ; on nous annonce pour cette nuit une grande affaire ; je tiens à me rappeler en ce moment à. votre amitié. On parle de nous faire tenter une trouée vers Qonesse ou Argenteuil. Je serais désolé que, s'il m'arrivait malheur, vous puissiez m'accuser de n'avoir pas pensé à vous.
Un de vos livres m'accompagne toujours. C'est le Christianisme et la Révolution française. Vous pensez peut-être que je vais sans peine aucune là où l'on nous envoie. Je mentirais de dire que je ne pense pas beaucoup à ma mère, à ma famille, aux idées que j'aimais, à mes travaux commencés. Mais ma plus grande douleur est de voir ce que je vois, une armée démoralisée qui se bat sans conviction. Je ne suis pas un alarmiste, ni un désespéré. Mais le gouvernement a lassé par son inertie tout ce qu'il y avait de patriotisme et d'héroïsme dans l'armée et dans la mobile.
J^entends parler mes camarades ; je les fais parler ; je découvre avec désespoir qu'ils ne comptent sur rien, ne se fient à personne et vont sans foi aucune à ce qu'ils appellent la boucherie. Ils accusent le Gouvernement de vouloir les faire tuer inutilement, pour amener la population parisienne à l'idée d'un armistice dont on recommence à parler avec une certaine insistance. On suppose que les chefs de
Tannée peu républicains ne travaillent pas sincèrement pour la République. J'ai entendu des marins et des lignards déclarer que, si d'ici à quinze jours, il n'y avait pas une décision vigoureuse, ils refuseraient de marcher.
Et cette garde nationale, qu'on semble déshonorer à plaisir 1 Tant de bataillons déjà et si promptement dissous pour indignité, font supposer chez le Gouvernement un système sfecret, qui tend à. déconsidérer dans la garde nationale les partisans les plus violents de la guerre a outrance. On démontrerait ainsi à la population parisienne son incapacité à, se défendre sincèrement, et la nécessité d'ajourner la guerre pour recourir aux moyens diplomatiques. Telle est en substance l'opinion de l'armée. Je n'ai pas d'expression pour vous dépeindre la désillusion, la tristesse où nous plonge le spectacle de tant de démoralisation. Si on inutilise la garde nationale, si on décourage l'armée, que nous restera^t>-il ?
Tout cela ne nous empêchera pa| de faire notre devoir. Cette dure expérience ne sera pas inutile à nos travaux, s'il m'est donné de survivre à^toutes ces angoisses et à celles qui nous attendent encore... Votre pensée, que j'emporte, ne m'abandonnera pas dans les vicissitudes où je vais entrer... Adieu ou à revoir (je ne sais, lequel ?). Je pense à vous, à votre idée.
Celui qui espère encore contre toute espérance.
21 Décembre, — Le froid est extrême ; on se bat du côté de Saint-Denis. Toutes nos pensées sont sur le champ de bataille. A cinq heures nous apprenons que nos vaillantes troupes ont repris le Bourget au nord, et à notre droite la villa Evrard, Neuilly-sur-Marne et la Maison-Blanche. A gauche, démonstration sur Môntretout ; au centre, sur Buzenval. Le général Ducrot a occupé la ferme de Groslay et Drancy ; il couchera à Gonesse... Oui, toutes nos opérations commencent par des victoires ; tiendront-elles ?
Cette garde nationale tant calomniée , il n'y a qu'à la voir dans nos rues pour croire à sa valeur. Je traversais les Tuileries; tout le monde se précipitait vers les grilles du côté de la rue de Rivoli, au roulement du tambour, suivi du son éclatant . des instruments de cuivre, jouant une marche militaire. (Mais pourquoi pas la Marseillaise?) C'étaient de magnifiques bataillons
de marche de la garde nationale qui défilaient enseignes déployées. Ils remplissent la rue depuis la place de la Concorde jusqu'à THôtel de Ville ; ils marchent à Taction. On les admirait sur leur passage. Non, rien de plus grand. Voilà bientôt quatre mois que durent ces sacrifices, et le courage, la constance sont les mêmes.
Cent huit bataillons de la garde nationale se trouvent en ce moment sur le terrain du combat.
22 Décembre, — Il gèle à pierre fendre; on n'entend pas le canon, cela rend pensif.- Point de nouvelles du champ de bataille. Les Prussiens de Tintérieur poursuivent leur perfide campagne en faveur de l'armistice ; toujours ils choisissent le. moment où les troupes sont engagées, où toutes les forces de Paris se concentrent sur un point unique pour rompre le cercle, faire la trouée.
A midi, on a su que la journée est perdue pour nos armées. Les résultats ne sont pas proportionnés aux sacrifices. Le général Biaise tué; le général Favé grièvement blessé. Et nous n'avons pas même pu. garder le Bourget! On ne s'explique pas cette obstination à vouloir s'emparer d'un village fortifié pendant trois mois par les Prussiens. Le général Biaise, tué par des soldats cachés dans une cave de la villa Evrard. On a négligé de fouiller ces caves; toujours même incurie. Point d'éclaireurs pour s'assurer que la plaine de Saint- Denis est inondée. C'est comme pour les barrages de la Marne qui ont emporté nos ponts et ont fait échouer le brillant succès du 2 décembre. Nous manquons d'un chef aux grandes idées, aux initiatives hardies.
Pour achever de décourager les esprits, on répand le bruit que Garibaldi est reparti pour l'Italie ; un officier
prussien Taffirme, tant il est vrai que l'armée allemande redoute le héros italien.
23 Décembre. — Qu'adviendra-t-il de la démarche des vingt maires de Paris près du préfet de la Seine? Ils l'ont chargé de transmettre au Gouvernement le vœu unanime de Paris : plus de vigueur et de rapidité dans les opérations. Ils ont déclaré, au nom de la population, que même de nouveaux revers ne sauraient abattre le courage de Paris; on veut se battre jusqu'au dernier homme et à la dernière cartouche.
Cependant les plus patients commencent à perdre pied. Comment s'expliquer la torpeur des chefs? Qu'attendeilt-ils? L'armée de secours? Une action meurtrière, une bataille livrée pour tenter la trouée serait moins désastreuse pour le moral de l'armée que ces jours d'inaction , en plein champ , où bon nombre meurent de froid. L'ardeur de l'âme risque d'arriver aussi , chez les meilleurs, à un point de congélation comme la terre qu'on leur fait creuser. Autant valait garder les troupes dans de chauds campements.
Les hommes compétents disent que la journée du 21 décembre, sur une vaste étendue de terrain, depuis Neuilly-sur-Marne, Groslay, Drancy, jusqu'au Bourget, a servi à tàter l'ennemi; mais elle ne pouvait avoir de résultat définitif. Elle a établi deux points importants : l'excellente tenue de nos bataillons de marche, engagés pour la première fois, et la supériorité de notre nouvelle artillerie, qui a éteint complètement le feu des Prussiens.
24 Décembre. — Le peuple de Paris^ dans son inextinguible patriotisme , accepte avec docilité les raisons qu'on lui donne, quand on veut bien lui en donner. Au-
jourd'hui on lui apprend que nos troupes, après avoir couché sur les positions conquises, ont été arrêtées par le froid rigoureux. Les opérations sont forcément interrompues. « Prenez patience, dit -on, la pioche avancera nos affaires plus que le fusil. Il faut travailler à abriter les soldats contre les coups de Tennemi. Si les tranchées ouvertes ne sont pas assez promptement terminées, cela tient à la gelée qui a durci la terre. Puis il faudra à tout prix s'emparer du Bourget, de Chelles et de Grournay par des travaux de siège, par des tranchées. Il faut que ces positions importantes soient à nous. C est Taffaire de Tartillerie. >
Au lieu de conduire nos soldats au feu, on les fait travailler à la pioche sur une terre couverte de verglas. Comment s'étonner des nombreux cas de congélation et d'anémie qu'on a déjà constatés dans l'armée? Douze cents cas d'anémie !
24 Décembre. — C'est aujourd'hui que les bons Allemands fêtent la veille de Noël, assemblés autour de l'arbre illuminé, chargé de bonbons. Et moi, je vais passer ma soirée à graver dans ma mémoire le récit des horreurs commises journellement par les sensibles et mélancoliques Werther :
Là gisaient les cadavres de deux paysans français et d'une femme, fusillés à midi par des soldats bavarois. On les avait trouvés le fusil à la main. Un prêtre a été fusillé pour avoir tiré de Téglise sur nos soldats. La furie des paysans va si loin que, malgré ces exemples, après en avoir promené hier vingt liés, à travers les rues, on a encore tiré sur nos soldats d'une maison de Reuilly. Cependant, le joli village de Bazeilles réduit en cendres est un terrible avertissement. Les mobiles sont traités par nos soldats comme des troupes régulières, mais les paysans qui tirent par les fenêtres sont généralement fusillés sans cérémonie, les cordes faisant défaut (1).