‹ Paris; journal du siègeChapitre 23 sur 33 · ORDRE DU JOUR · texte numérisé non relu

ORDRE DU JOUR

Les vingt bataillons de garde nationale mobilisée placés sous mou commandement rentrent dans Paris, selon les ordres de M. le gouverneur, pour se remettre des rudes nuits de bivac passées dans les tranchées de TEst. En attendant de nous revoir pour une prochaine action,je regarde comme un grand honneur pour moi d'avoir le devoir et le plaisir de remercier ces bataillons de leur active coopération, de leur bon esprit et de la fermeté de caractère qu'ils ont constamment déployée au milieu de nos épreuves.

Noisy, le 31 décembre 1870.

Le vice^amiral, Saisset.

Dans les magasins les plus brillants, on ne voit débiter et acheter que des objets pour garantir les hommes aux avant-postes, aux remparts. Le patriotisme indigné éclate en dialogues entre les commis et les acheteurs. « Si le général Trochu n'a pas foi dans la défense, qu'il cède la place à un autre. Nous accepterons tous les gouvernements énergiques, pourvu qu'on agisse, qu'on fasse la trouée. » Presque tous les commis sont en uniforme de gardes nationaux; ils se hâtent de servir les acheteurs pour courir aux remparts.

A la veille du jour de l'an, les mains féminines tricotent des plastrons, des passe-montagnes, étrennes des plus utiles. Cette émulation de charité républicaine

touche jusqu'aux larmes; chacun songe à alléger la misère d'autrui.

Les liens d'amitié sont devenus des liens de parenté ; les simples relations de société se changent en amitié. Chacun se préoccupe de son prochain et lui porte la part de provisions dont on peut raisonnablement faire abandon. La prévoyante ménagère qui possède encore trois pots d'extrait de viande en cède un à l'amie qui depuis longtemps n'en a plus.

Avis , enseignements culinaires remplacent les causeries mondaines ou littéraires :

— J'ai vu encore deux boîtes de sardines au marché Saint-Honoré ; vite, profitez-en.

— Rue Saint -Roch, on vend du beurre à vingt-six francs la livre. Il faut en acheter un quart pour assaisonner quelque mets nouveau dont la base est parfaitement inconnue.

— Voici une nouvelle manière de relever le riz à l'eau : saupoudrez-le de chocolat.

— Rue Madame, un épicier a quelques- boîtes de conserves. Dépêchez- vous de les emporter.

— Au coin de la rue Taranne, l'huile de salade n'est pas trop affreuse.

On y court, le dernier flacon a été enlevé.

Un financier, absorbé par les chifires du marché monétaire, vous aborde dans la rue; il vous indique un pâtissier qui vient d'inventer un excellent pâté de cheval.

Une jeune dame vient chez son amie malade et lui demande : « A quoi puis-je vous être utile ? Quelle potion faut-il vous chercher à la pharmacie ?» La pauvre alitée répond ; « Hélas 1 tâchez de ma procurer quelques pommes de terre. »

La difficulté, c'est précisément la pomma de tarra.

L'autre jour , aux BatignoUes , je trouve nombreuse compagnie réunie au salon. Un monsieur en manches de chemise, agenouillé devant la cheminée, remuait une casserole sur le feu ; les assistants ajoutaient leurs avis ou une pincée de sel sur le plat que le maître de la maison préparait aux pieds de sa belle moitié.

Toutes les inventions ingénieuses pour faire du lait concentré sans lait, du rosbif sans bœuf sont épuisées. Les dernières boîtes de viande conservée coûtent dixhuit francs; le marchand de comestibles, honteux, s'en excuse. Aux riches et aux malades, il est permis de se permettre ces fantaisies.

Un habitant de Passy , que ses affaires amènent tous les jours à Paris, a Thabitude de donner, dans chacune de ses courses, deux sous au conducteur de Tomnibus. Depuis quelque temps l'huile, la graisse pour frire manquent absolument. Dans une de ses dernières courses, notre voyageur se sent tiré parle pan de l'habit. C'était le conducteur qui lui dit tout bas : « Monsieur, avez-vous encore de la graisse? — Non, et même il y a fort longtemps. — Eh bien , tenez , en voici. » Il lui glisse dans la main un petit pot de pommade contenant une excellente graisse, de quoi faire frire une douzaine de pommes de terre *.

1. Au dernier moment, on me raconte une touchante histoire : « Dans un des plus pauvres quartiers de Paris , Tinsti tutrice d'une école communale se distingue, entre toutes, par les soins infinis qu'elle prend des enfants qui lui sont confiés. Cette pei^ sonne si digne est aimée, estimée des parents autant qu'elle le mérite. Au bout de quelques semaines d'investissement elle voit décroître le nombre de ses élèves; ils deviennent de plus en plus rares; elle s'en iQquiétd, u'en informe auprès des parents qui lui avouent Timposeibilité de fournir aux enfants les vivres habituellement emportés dans la panier. L'institutrice leur promet de fooiliter les moyens. Elle fait ^a ronde chez les parents plus riches et leur demande d'ajouter aux

Braves Parisiens ! comment passerez-vous cette dernière soirée 'de Tannée? Quelles seront vos étrennes, vos fêtes ? Vous vous êtes donné la République et nous nous sommes donné la France.

Dans les salons du ministère de Tinstruction publique on organise desventesau profit des victimes delà guerre, Les belles vendeuses rivalisent de grâce, d'éloquence patriotique pour accaparer les chalands les plus généreux. L'une réussit à vendre une boîte de sardines cent francs, une poule cinquante-deux francs, un mouton cinq cents francs, un paquet de cigares cent francs. Des femmes du peuple qui ont pénétré dans ces brillants salons avaient toutes les peines du monde à concevoir pourquoi on leur faisait concurrence, pourquoi ces élégantes fruitières vendaient à prix d'or une botte de carottes, un chapelet d'oignons. Plus d'une aurait voulu en emporter pour son pot-au-feu et n'était pas loin de crier aux accapareurs. Elles finirent par comprendre que ces ventes étaient faites précisément au profit des pauvres, des nécessiteux, et qu'elles-mêmes en retireraient plus de bénéfices^qu'en dévalisant L'étalage de fruits et de légumes dressé pour la soirée.

provisions des enfants une part pour les pauvres. Les paniers arrivent chargés, et chaque enfant aisé partage son déjeuner avec celui qui n'apporte rien. Par cette fraternelle agape, Técole continue pendant tout le siège de Paris.

« Quelques mois après, à la fin de la Commune, le bombardement, la terreur tenaient l'institutrice renfermée chez elle. Lasse de son isolement, désespérée, un jour elle descend son escalier, elle veut sortir; im factionnaire lui barre le chemin ; il marchait sur le trottoir^ devant sa porte, le fusil à la main. — Où allez-vous ? — Aux nouvelles. — Des nouvelles ? vous entendez bien le canon, il vous dit assez qu'on se bat, qu'il y a du péril. Allez, remontez chez vous, tenezvous tranquille et rappelez-vous qu'il y a toujours quelqu'un qui veille sur vous.

« C'était le père d'une de ses élèves qui s'était constitué son défenseur. >

Voici comment nous avons passé lès dernières heures de 1870. Got, le grand artiste dé la Comédie- Française, qui créera peut-être le rôle de Spartacus, nous a lu les Esclaves, Ce drame, écrit au commencement de Texil, qui nous eût dit que nous Tentendrions à Paris en plein désastre, mais aussi en pleine rénovation morale ?

Il nous a fait frissonner par sa manière de dire V Aiguillon :

Ah ! France ! as-tu du cœur? as-tu des yeux pour voir ?

As-tu des dents pour mordre? as-tu, sans le savoir,

Du sang, encor du sang en ta veine épuisée ?

As-tu dans ton carquois une flèche aiguisée?

Ou, serpent sans venin, qui rampe en son sillon.

N'as-tu plus que la langue au lieu de Taiguillon ?

HabiUe-toi de fer, qui jamais ne se rouille !

Relève ton armure, et non pas ta quenouille.

Si ton clairon se tait, enfle plus haut ta voix.

Si ton épée est courte, agrandis tes exploits.

Si ta barque se rompt, que ton espoir surnage !

Si ta muraiUe est basse, exhausse ton courage !

Si ton glaive s'émousse, aiguise ta fureur !

Si son tranchant se perd, combats avec le cœur !

Sinon tu sentiras comme il est homicide

L'aiguillon de la honte, et comme eUe est aride

Quand le vainqueur a soif, la coupe du vaincu.

Tu sauras dans son sein comme son cœur est nu ;

Et quand on Ta courbée, un jour, sous la tempête.

Ce qu'U faut de longs jours pour redresser la tête.

Sinon tu sentiras combien le Ht est dur

Où le vaincu s*endort, combien son ciel obscur.

Tu verras de quel or est feiite sa couronne ;

S'il est doux de semer quand un autre moissonne ;

S'il est doux de plier des genoux asservis

Et de baiser les mains qui tuèrent nos fils.

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