JANVIER
P' Janvier, — Pendant dix-neuf ans , j'ai supplié le ciel, soir et matin, de rendre la patrie au proscrit, de lui faire revoir la France, une France libre. Prière instinctive, persistante en dépit de ma raison, qui ne croit à d'autres miracles qu'à ceux de la volonté humaine. Et pourtant j'ai été exaucée ! Et mon proscrit est à Paris, heureux, plein d'espérance, dominant la situation avec son grand cœur. Il me disait hier soir, pour clore le dernier jour de l'année, et il répétait ce matin : « Ah ! que la vie est belle, malgré tout ! Nous sommes à Paris ! en République ! Ici, avec toi. Ce sont les temps les plus heureux de notre vie. Nous avons revu la France, nous fêtons ici la nouvelle année. Que les jours de Veytaux m'apparaissent aujourd'hui difficiles, quand nous rentrions le soir de nos promenades solitaires vers cette fontaine glacée, ces corridors glacés, cette solitude profonde ; et point de nouvelles, pas d'espérance ; et nous avons vécu ainsi dix-neuf ans ! Quelle joie de fêter ce jour à Paris, même sous les bombes ; de vivre ici, à notre poste d'honneur, au milieu d'un peuple régénéré ! Jamais je n'ai tant aimé mon pays qu'en ce moment. »
Pour conjurer la funeste hypothèse de la prise de Paris, pour soutenir le grand élan, il écrit aujourd'hui son manifeste : En avant ! Cela fait aussi partie des étrennes utiles offertes aux Parisiens. Admettre la capitulation ? chose horrible, dangereuse; non, nous ne l'admettons pas. En avant! c'est le cri de la France entière, c'est un clairon de combat.
Agir, agir jusqu'au dernier souffle ! Les hommes ont des élans superbes, mais ils sont»trop facilement disposés à reculer à la moindre difficulté. Persister, persévérer, vaincre, triompher, voilà le signe des natures énergiques. Agir, et sans les séductions de la fortune ou de l'habileté, par la seule puissance de Tàme, de l'intelligence et de la droiture.
Un homme d'affaires, bon patriote, est venu, ce matin, dire à Edgar Quinet : « Vous avez en ce moment l'oreille de la foule ; démontrez qu'il ne s'agit pas uniquement d'être ou de n'être pas politiquement, mais que la destinée de tous et de chacun est comprise dans la ruine de la France. Il ne s'agit pas seulement de l'Alsace, de la Lorraine. Avec une nouvelle armée il nous reste l'espérance de les reprendre. Mais c'est la fortune entière de la France qui périrait, sa ruine serait consommée à jamais par la capitulation. Nous périssons tous, corps et biens, avec la France, si les Prussiens entrent à Paris. Parlez à la foule, entretenez en elle l'espoir invincible. Vos pensées projettent une lumière électrique dans la nuit noire. »
Nous sortons par un froid aigu ; dans nos visites nous récoltons bien des nouvelles : bruits persistants sur l'approche de l'armée de la Loire ; touchante adresse des Italiens aux Parisiens, « au nom de l'Italie opprimée pendant des siècles et qui s'est relevée de
son sépulcre. > — « Appel de la commission des barricades, décidée à défendre Paris pied à pied, et à ne jamais rendre à Tennemi cette citadelle du droit et de la liberté républicaine. Elle demande à chaque ménage deux sacs de terre qui, avec les pavés, couvriraient Paris de barricades en quelques heures. »
Rochefort met autant d'esprit et de llamme dans son œuvre des barricades que (ians sa Lanterne,
Le général Trochu> accepté un conseil de guerre ; mais ses amis ne feront-ils pas toujours ce qu'ils voudront? La nouvelle proclamation du Gouvernement est énergique et affirme Tinflexiblevolonté de combattre iusqu'à la délivrance.
Ceux qui ont fêté à Paris le jour de Tan pendant Tempire, regrettent-ils de ne plus voir sur les boulevards la foule désœuvrée jeter Tor à pleines mains pour des bibelots? Aujourd'hui chacun songe aux étrennes les plus utiles ; au lieu de ces bouquets de fleurs factices , montées sur fil d'archal , des bonbons et pastilles de chocolat traditionnels , les privilégiés de la fortune vous ofirent , dans un élégant cornet de papier, une aile de poulet, un morceau de fromage. Pour moi, j'ai reçu un petit bijou en bronze, fort joli, fait d'un éclat d'obus et représentant le pigeon messager de la République.
On nous raconte que, dans la vente au profit de l'Association internationale pour le travail des femmes, on a vendu un fromage de Hollande deux cents francs, des pdtés soixante francs, des œufs cinq francs chacun.
Comme nous revenions, un ouvrier faillit tomber de l'impériale d'un omnibus ; aussitôt on prononce le mot d'ivrogne. Le conducteur prit sa défense et dit fort sensément : € Voilà un homme à jeun depuis vingt-
quatre heures par ce froid terrible qui fait claquer les dents, un verre de vin grise les faibles. »
Bonne réponse à ces perpétuelles accusations d'ivrognerie jetées à la face des gardes nationaux. Les Français n'ont pas besoin de vin ni de liqueurs pour s'enivrer. Pourquoi les calomnier ? Il serait plus juste de mettre en lumière tant de dévouements obscurs et de stoïcisme inçQuscient. Dans ces rues noires, quelles longues files, se pressaient tout à l'heure aux portes des cantines ! , Des dames distribuaient elles-mêmes la soupe à cette foule afiamée qui conserve une attitude si calme.
Ces souvenirs feront l'étonnement de l'avenir ; en ce moment on trouve tout simple de supporter tant de soufirances sans une plainte.
Par une délicate attention, les mairies ont ajouté, ce matin, à la distribution de bœuf conservé et de haricots, du beurre, du vrai beurre ; les Parisiens auront quelque chose de mieux que le ragoût assaisonné de suif purifié qu'on vend sous le nom de beurre de Paris.
2 Janvier. — Edgar Quinet publie son nouveau manifeste : En avant!
Au bruit des bombes, au seuil de cette année 1871 qui s'a[)pellera, si nous le voulons, Tannée de la victoire, calculons nos chances.
La France entre avec la République dans la liberté, TAllemagne s'enfonce dans le césarisme.... Ce que j'ai tant demandé s'est exécuté; nos forces augmentent par le recrutement. Que le pigeon qui a apporté cette nouvelle soit placé dans les armoiries de Paris. La France se couvre de bataillons ; ils fourmillent de toutes parts. U ne s'agit plus seulement de délivrer la France, il s'agit de faire que l'ennemi n'en sorte pas.
En avant! en avant! Il n'est pas un hameau français où ce cri ne retentisse. Le froid, le gel ne nous arrêtent pas. C'est la- température d'Eylau. H faisait plus froid à Austerlitz quand son lac était gelé; plus froid en Hollande quand nous avons pris la flotte eufer^
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mée dans les glaces. Comprenez ce qui arrivera le jour où les armées allemandes, prises dans les neiges, feront un pas en arrière* Ce jour, le vengeur se trouvera partout 1 partout! partout 1 >
Il a reçu ce soir la lettre anonyme d'un Prussien, signée : Un soldat allemand de V armée sous Paris, Je ne relèverai pas les injures prodiguées à la nation française; constatons avec joie l'inquiétude et la colère qui percent dans cette lettre.
Une note éloquente du Gouvernement nous apprend que le froid, qui sévit avec une âpreté cruelle, n'est pas seulement une souffrance pour nos soldats; il nous prive des nouvelles de la province en* interrompant le voyage des pigeons :
Au-dessus de nos murailles, où veille la garde nationale, au-dessus de nos forteresses, que Tennemi commence à couvrir de ses feux, s'élève comme un souffle d'espoir et de délivrance qui pénètre tous les cœurs. Ce sol français, que l'ennemi avait traversé au pas de course (sous l'Empire), lui est maintenant disputé pied à pied; nos braves soldats accourent sous nos drapeaux à la voix de la France républicaine... Nous sommes en face des périls les plus graves que puissent accabler une nation; nous sentons que la France républicaine les surmontera. Paris lui a donné l'exemple, et cet exemple est noblement suivi. La population tout entière, d'accord avec les hommes qui ont l'insigne honneur de diriger sa défense, repousse hautement la capitulation. Paris et le Gouvernement veulent combattre — là est le devoir,— et comme tout le pays s'y associe sans réserve, quelle que soit l'épreuve passagère qui lui soit infligée, il ne s'humiliera pas devant l'étranger.
Nous ne savons rien; oui, l'ennemi intercepte toute nouvelle, et le froid paralyse nos chers messagers ailés. Mais le Gouvernement pourrait savoir. On lui conseille sans cesse de surprendre sur divers points des patrouilles, pour saisir les lettres et les journaux allemands dans les poches des prisonniers. Que de fois aussi il refuse de communiquer les journaux qui lui parviennent, au lieu de les publier en entier! Est-ce injuste de dire que l'on resserre
ainsi la prison morale et le blocus de Paris? « En fait de sacrifices, Paris, dés le premier jour, a tout ofiert. Quand il s'est plaint, c'est qu'on ne lui demande pas assez. » Les maires et adjoints de Paris ont fait une démarche prés du Gouvernement, pour demander qu'on sépare le commandement de l'armée d'opérations de celle du siège de Paris.
Encore une lettre républicaine de M. Vitet dans la Revue des Deux-Mondes, Il maudit l'année 1870 pour les désastres et les hontes qu'elle nous a apportés; puis, se ravisant, il la bénit d'avoir vu tomber l'empire, continué la guerre et fait échouer l'armistice, c'est-à-dire une paix honteuse. Le tout se termine par un appel aux Français des départements : « Acceptez franchement, et par vertu civique, la République. »
3 Janvier. — Quel souffle d'espérance circule aujourd'hui dans Paris? Faut-il croire à ces bruits persistants : échec de Frédéric-Charles, son armée coupée, poursuivie par Chanzy ? Oh ! qui nous confirmera ces nouvelles? Le Times dit que le général Chanzy joue avec le grand-duc de Mecklembourg comme un chat avec une souris.
C'est par les journaux allemands que nous apprenons les prodiges d'activité de Gambetta. Il était à Lyon vers la fin de décembre, déployant la plus grande énergie pour l'armement. La colère de r.ennemi est son plus bel éloge : « C'est un coup de folie digne de Gambetta, que l'ordre de former un camp d'exercice pour la garde mobile et la garde nationale, » s'écrie le Jourmal de Dresde.
Sur dix-neuf combats, l'armée de la Loire a été six fois victorieuse.
On rapporte ce mot de M. Washburne : « Je ù'ai le droit de rien vous apprendre ; tout ce que je puis vous dire, c'est que votre général Chanzy est un vrai homme de guerre. »
Une heureuse expédition du commandant Poulizac en avant de Groslay a ramené des prisonniers ; nous aurons des gazettes de plus fraîche date. Voudra-t-on nous les communiquer ? Tout gouvernement en France se croit un droit de tutelle sur un pupille et ne lui accorde que ce qui lui semble bon. On supplie le Gouvernement d'agir. On lui répète : « Le bombardement masque un grand mouvement des corps allemands qu'on dirige sur la Loire ; c'est le moment de percer les lignes ennemies. » Il reste sourd à toutes les objurgations. Il a son plan, son siège est fait, il sait ce qu'il veut : Rien.
La canonnade continue avec fureur ; les détonations formidables que nous avons entendues hier, c'est la tour des Anglais qui a sauté à Châtillon.
4 Janvier. — L'Union républicaine a publié une adresse au démocrate allemand Jacoby. Le seul avantage que nous y voyons, c'est l'énumération des forces de la France et sa résolution invincible de résister. Il ne faut pas se faire illusion , on ne fera pas naître che^ le peuple allemand une opposition à M. de Bismark pendant cette guerre ; tous les libéraux, tous les démocrates allemands y sont engagés, même les membres de l'Internationale. De longtemps on ne verra une République d'Allemagne ; le césarisme leur fera un moyen-âge politique, en dépit de leur émancipation philosophique et religieuse. La vanité militaire, la
soif des conquêtes étouffent chez eux les faibles aspirations républicaines et socialistes.
Nous connaissons trop bien TAllemagne pour qu'une alliance de la démocratie française avec la démocratie allemande ne nous paraisse dlci à longtemps la chimère des chimères.
Nous avons vécu en Allemagne ; nous savons qu'au foyer domestique, dans la littérature comme dans la politique, le premier dogme, c'est l'antipathie, pour ne pas dire la haine contre les Français ; antipathie fondée sur l'envie et la fatuité pédantesque. Ce n'est pas le souvenir des conquêtes napoléoniennes qui explique cette hostilité. Dieu merci , Leipzig, Waterloo et les frontières du Rhin ont pu l'assouvir. L'envie contre l'esprit français, voilà l'aiguillon des rancunes qui entretient une plaie saignante dans l'orgueil allemand.
Pour l'Allemand, l'esprit français est synonyme de raillerie, moquerie; il s'en croit l'objet éternel. Flots de sang français répandus dans cette guerre, ruines entassées sur ruines, n'apaiseront pas dans les cœurs allemands cette jalousie invétérée. Nos vingt ans de servitude y ont ajouté le mépris. Ils se croient tout permis envers la nation qui a supporté un Louis Bonaparte. Très sérieusement ils se disaient : La race française est finie, c'est le tour de la race germanique ; à elle le sceptre du globe et le sceptre de l'intelligence.
Les succès militaires fabuleux de Forbach à Sedan, ont exalté leur orgueil jusqu'à la démence ; loin d'être apaisés par nos infortunes tragiques , ils se repaissent de ce spectacle. Leur unique inquiétude, c'est de ne pas nous voir assez désarmés d'esprit et de corps.
N'attribuez pas au gouvernement seul, à l'aristocratie militaire, la volonté d'écraser la France. C'est un sentiment profondément national, que chaque enfant apporte
en venant au monde. Nous nous sentions prisonniers de guerre, malheureux, dans ce pays où Ton n'aimait pas les Français. Nous y avons connu des âmes d'élite et nous jugeons impartialement l'AUemagne du fond de nos souvenirs. Il faut reconnaître que Tenvie de l'Allemand contre les Français fait partie intégrale de son être. Des natures élevées luttent contre ce sentiment inné, fatal ; mais à l'heure de la guerre nationale, elles sont entraînées dans l'irrésistible courant. L'enfant dans ses jeux, la blonde et poétique jeune fille éprouvent instinctivement tout autant d'antipathie que les hobereaux, les docteurs et les ynnker prussiens.
Ce que nous pressentions il y a si longtemps s'est vérifié: toute la démocratie allemande, de la Baltique aux montagnes du Tyrol, a suivi l'appel des Prussiens et a marché contre les Français, non-seulement parce qu'elle y était forcée, mais parce qu'elle veut fonder la puissance allemande qui doit, selon elle, détrôner à jamais la suprématie du génie de la France.
Cette jalousie d'une nation contre une autre s'explique par le sentiment haineux que les gens de mérite inspirent à des esprits naturellement envieux.
L'Allemagne, comme certaines personnes, ne se contente pas d'avoir de l'intelligence, du savoir, de la beauté, de la fortune, la gloire littéraire et philosophique, une réputation solidement établie. Non, tant qu'elle n'a pas écrasé sa rivale elle ne saurait être heureuse. Abaisser le mérite d'autrui lui semble le seul moyen de se grandir elle-même. La France aurait pu être une sœur pour l'Allemagne ; depuis cinquante ans, elle lui a prodigué l'encens de son admiration ; peine perdue. L'orgueil germanique rêve le règne absolu du génie aUemand sur la planète allemande.
Le froid, le givre, font dé cette journée une des plus désagréables; mais notre appel : En avant ! nous réchaufiFe le cœur. Garde nationale, mobiles, troupes de ligne, tous sont animés du même esprit ; rien ne les contrarie plus que d*étre renvoyés dans Tintérieur de la ville ; tous demandent à marcher. En avant ! c'est le cri de Paris.
Ce soir mon mari reçoit une lettre du. général Trochu qui l'invite à se rendre chez lui. Mauvais signe, disons-nous, si on appelle au dernier moment ceux qu'on a tenus systématiquement à l'écart, sans avoir jamais voulu écouter leurs avis quand il en était temps encore.
Vive préoccupation ! Edgar Quinet voudrait concentrer dans cet entretien et faire passer dans l'esprit d'autrui son énergie, sa foi dans la victoire, les mesures libératrices qu'il proposé depuis si longtemps.
5 Janvier, — Nous nous réveillons au bruit d'une canonnade épouvantable ; on est étonné de ne pas voir les obus voltiger sur les têtes. Mon mari est sorti à pied, à huit heures du matin, pour aller chez le général Trochu.
L'accompagnement de ce tonnerre continu ne laisse pas de m'inquiéter.
Il m'est difficile de raconter ici l'entretien qu'Edgar Quinet a eu avec le gouverneur de Paris. On a parlé du mémoire sur la marche des armées de secours à travers la région forestière ; le général Trochu a dit : « C'est la véritable idée militaire. » Mais il s'est appliqué à rappeler ce qu'il a fait jusqu'ici, plutôt qu'à indiquer la voie nouvelle d'action décisive dans la-
quelle on voudrait le voir entrer. Il a fait un long tableau de ce qu'était Paris avant le 4 Septembre, qu'il a trouvé ouvert, désarmé, dégarni de troupes : « Quand nous avons commencé les travaux de défense de Paris, nous n'avions pas de soldats. Aujourd'hui les armées de secours sont formées, nous avons réorganisé dans Paris des troupes qui ont de la consistance. Paris est inexpugnable, mais nous sommes bloqués par des ouvrages fortifiés que les Prussiens ont eu le temps d'exécuter à une profondeur de quatre lieues. Nous savons que l'opinion publique réclame des sorties, mais elle ne se rend pas bien compte des difficultés. L'armée a. eu besoin de repos, car elle a été horriblement maltraitée par le froid. Il y a eu douze cents cas de congélation. Même en Crimée, l'armée n'a pas tant soufiert. On peut dire que, sur cent mille hommes, cinquante mille ont été fortement éprouvés- par ce froid inhumain. »
Quant à l'armée de l'Est, le gouverneur. de Paris ne sait pas positivement où elle est. Elle avait quitté les montagnes du Morvan pour entrer dans la vallée de la Saôiie et y prendre l'ennemi à revers.
Edgar Quinet développa avec force ses vues sur la marche de Bourbaki : « Puisqu'il est à Nevers, commandez-lui de se rapprocher de Paris. »
Il termina ainsi : « Oui, vous avez rendu Paris inexpugnable ; mais maintenant que les armées de secours tiennent la campagne, maintenant que la France est debout, il ne faut plus qu'une chose : Vouloir. Harcelez l'ennemi, ne lui laissez ni trêve ni repos. Ce qu'il redoute le plus, ce sont les fréquentes sorties. Le peuple de Paris a encore foi en vous, mais il demande une action plus énergique. Ne vous laissez pas entraîner par les hommes du passé qui vous entou-
rent ; ils ne désirent pas vaincre, ils ont peur de l'avenir, ils regrettent ce qu'ils ont perdu. Pour vaincre, il faut espérer, il faut vouloir vaincre, »
Je ne rapporterai pas la réponse ; elle ne contredisait en rien ce qui venait d'être dit.
Voilà cent soixante-huit heures que dure ce fracas de tonnerre. Les Prussiens ont un double but : effrayer la population parisienne et Toccuper pendant qu'ils détachent des corps d'armée pour les envoyer au secours de Mecklembourg et de Frédéric-Charles.
Nous sommes accoutumés à ce roulement de tonnerre continu; c'est l'accompagnement obligé de Paris assiégé. Après quatre mois d'attente, les obus, ne paraissant pas, semblaient fantastiques; les voici tout de bon. Ils font leur entrée en scène près de l'Observatoire, près du Panthéon. La femme qui nous sert le matin, demeure de ce côté; je l'attendais à huit heures; ne la voyant pas venir, je suis sortie pour chercher notre ration. La neige tombait et les obus aussi. C'était curieux de voir les femmes, toutes blanches comme des statues de neige, courant dans les rues. A cinq heures de l'après-midi, ma pauvre Picarde arrive enfin, la figure décomposée par la frayeur. Elle me raconte que les obus tombent comme grêle sur sa maison, que le mur en est percé; elle en a vu tomber dans le jardin du Luxembourg. Pauvre femme ! jô lui niais le témoignage de ses yeux ! « La peur vous fait voir des choses qui ne sont pas, » lui dis-je.
A ces mots, elle éclate : « La peur! Est-ce que je crains de mourir, moi? Non. Mais c'est une indignité que le Gouvernement nous laisse tranquillement sous une pluie de bombes. Je n'ai pas peur delà mort, mais je ne veux pas voir abîmer mes affaires. »
Ce mot prouve que les pauvres sont aussi conservateurs que les riches. Si toutes les femmes de Paris ressemblaient à notre Picarde, rémeute gronderait dans les rues. Elle me déclare qu'elle va se réfugier avec ses effets dans le quartier des Halles ; à cette distance , il ne lui sera plus possible de venir tous les jours nous consacrer deux heures.
C'est très juste, la vie sera simplifiée; mais aussi voilà qui abrégera singuUèrement ce pauvre journal... Je continuerai jusqu'au bout, tant que j'aurai une minute. Je ne sais pourquoi je pense à Pline, au pied du Vésuve ; il n'a pas cessé d'écrire ce qu'il avait sous les yeux jusqu'à sa dernière heure. C'est un bel exemple. Serons-nous , comme lui, exposés aux torrents de lave, à l'embrasement de l'air, à la tempête de cendres?
Les journaux du soir arrivent; il faut se rendre à l'évidence. Le bombardement prend des proportions épouvantables; les obus tombent près de nous dans le Luxembourg, à l'Ecole normale, dans le quartier Saint- Jacques et même dans notre rue de Vaugirard. Mais de là conclure que tout le quartier de l'Observatoire est démoli, cela prouve combien les Prussiens visent juste en cherchant à effrayer quelques bonnes femmes.
Notre Picarde est une vraie femme du moyen âge ; elle en a la rudesse barbare, l'allure hommasse, le cœur excellent; singulier type qui se perpétue au milieu du raffinement de la civilisation parisienne. Les jeunes filles des quartiers les plus pauvres marchent au pas de l'horloge parisienne; les nippes déguenillées des petites filles de Montmartre et BelleviUe sont taillées à la mode du jour. Rien n'a transformé une certaine catégorie des femmes du peuple. Elles ont traversé les siècles, depuis Etienne Marcel
jusqu*à la Révolution , avec le même mouchoir roulé autour de la tête , le poing sur les hanches , les mêmes mots à la bouche. Chez les autres femmes, ouvrières, petites marchandes, on trouve souvent une finesse, une distinction de manières égales à celles des classes dirigeantes Oui, souvent la nuance qui sépare, chez la Parisienne, la dame de Touvrière, est insensible ; qu'il me soit permis d'avancer cette hérésie.
6 Janvier, — Seconde journée où les bombes pénètrent jusqu'à nous. Châtillon nous les envoie. Les habitants quittent leurs domiciles, emportant quelques bardes. Le recteur de l'Université de Strasbourg, poursuivi par les bombes prussiennes, leur a échappé; elles ont perforé le toit jusqu'au premier étage et pénétré dans la cuisine, blessant un enfant. Vaugirard, le faubourg Saint-Jacques, l'ambulance de la rue Gay- Lussac, ont reçu des obus. Il en est tombé aussi dans le jardin de l'Ecole de pharmacie, dans la rue d'Assas et dans la partie haute du Luxembourg.
Proclamation du Gouvernement :
Jeudi soir, 5 janvier. — Le bombardement de Paris est commencé. L'ennemi ne se contente pas de tirer sur nos forts, il lance ses projectiles sur nos maisons, il menace nos foyers, nos familles.
Sa violence redoublera la résolution de la cité qui veut combattre et vaincre. Les défenseurs des forts, couverts de feux incessants, ne perdent rien de leur calme et sauront infliger à l'assaillant de terribles représailles. La population de Paris accepte vaillamment cette nouvelle épreuve. L'ennemi croit l'intimider, il ne fera que rendre son élan plus vigoureux. Elle se montrera digne de l'armée de la Loire, qui a fait reculer l'ennemi; de l'armée du Nord, qui marche à notre secours.
Vive la France I Vive la République!
Montrouge, Vanves, Issy sont bombardés avec une extrême violence; aux Hautes-Bruyères, le capitaine de place et un factionnaire tués par le màma obus.
De notre côté, on riposte vigoureusement. Une reconnaissance sur le plateau d'Avron a chassé les Prussiens qui s'y trouvaient; ils ont été aussi repoussés de Bondy.
Aux avant-postes, on croyait entendre le bruit du canon dans la direction de Corbeil. Déjà les imaginations travaillaient; on assurait que Chanzy était à Etampes; d'autres disaient à Mantes. Hélas! c'était une faute d'impression du Moniteur prussien; on a voulu dire au Mans. La vérité est que Chanzy s'éloigne!
Un soldat raconte qu'il s'est avancé très loin dans les lignes prussiennes sans avoir rencontré l'ennemi. Quelques-uns affirment que les Prussiens nous bombardent pour masquer leur mouvement de retraite !
Le bombardement n'arrête pas les visites ni l'imagination des inventeurs, qui continuent à se donner carrière. L'un d'eux est venu tantôt proposer une nouvelle machine d'Archimède. Il nous a expliqué pendant une heure sa frégate aérienne, de la force de cent vingt chevaux, qui ferait vingt lieues à l'heure. Lprsque mon mari lui conseilla de s'adresser à l'Académie des sciences, à M. Dupuy de Lôme, il déclara que les savants étaient les derniers des hommes et qu'il n'aurait jamais affaire à eux. Ces imaginations du désespoir ne sont que le revers de la médaille de tant d'inventions ingénieuses qui honorent le siège de Paris.
Au milieu du fracas des bombes, une chose fait notre joie ; c'est le Moniteur pt^ssien de Versailles , qui nous révèle malgré lui la lutte persistante. Le général Chanzy tient en échec l'ennemi sur la Loire, Garibaldi sur la Saône. Les quatre armées allemaAdes n'ont pu réduire les jeunes troupes de la République. On voit clairement que les Allemands sont las de cette guerre, de la longue
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résistance de Paris et de leurs immenses pertes. Point de fêtes à Berlin, à la nouvelle de la reprise d'Orléans et de la victoire d'Amiens. Les journaux prussiens reprochent avec amertume aux Berlinois de se laisser abattre par tant de morts. A Versailles les vivres sont rares, les maisons transformées en ambulances. Après les derniers combats sous Paris, on a obligé les femmes à soigner les blessés prussiens ; on dit que la petite vérole sévit avec fureur dans leur armée de Versailles. L'inquiétude, la colère, percent dans le Moniteur pntssien ; il se plaint de la pénible campagne d'hiver, au milieu d'une population dont les passions nationales sont exploitées ; il se plaint de la guerre des partisans : la popidation fanatisée prend part à ces terribles excès , l'ennemi se recrute sans cesse dans la population.
Pourquoi nos chefs n'ont-ils pas plus de hardiesse ? disent les Parisiens. Nous sommes trois cent mille hommes pour percer la muraille de fer. Il n'est pas exact de soutenir que les Prussiens ont exécuté des travaux de quatre lieues d'épaisseur autour de Paris ? Le messager Richard * n'a rien vu de tout cela; il affirmait qu'en maint endroit des tuyaux de poêle simulent des canons. Quelle horrible douleur de
1. On assure que le messager Richard a été trouvé mort dans une maison abandonnée, sur les bords de la Marne, mort de froid dans la nuit du 25 au 26 décembre, où le thermomètre est descendu à seize degrés. Espérons qu'on répand cette nouvelle pour dépister les Prussiens ! Quels services il a rendus ! Trois fois il a traversé les lignes prussiennes portant des dépêches de Tours à Paris. Quel courage et quelle vigueur! Blotti dans les marais glacés, défiant les balles qui pleuvent autour de lui, une fois il est resté huit heures dans la Seine par un froid de dix degrés et, lorsqu'il sortit de la rivière, n'ayant pour tout vêtement que ses chaussures et sa casquette dans lesquelles il avait cousu les dépêches de Tours, cet enfant de Paris rendit compte de sa mission comme de la chose du monde la plus simple
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penser que Tarmée assiégeante détache des corps pour écraser nos années de secours !
La presse entière rappelle au Gouvernement l'effrayante responsabilité qu'il assume en négligeant les sorties, à ce moment où les troupes d'investissement sont affaiblies par les détachements qui marchent vers la Loire, vers l'Ouest. On objectait le froid rigoureux. Aujourd'hui la température est radoucie; de dix degrés au-dessous de zéro, elle est remontée à six au-dessus.
Le peuple conserve encore sa confiance au gouverneur de Paris; mais il croit que l'état-major recèle des bonapartistes qui attendent la chute de Paris pour restaurer l'empire. «Quelle folie de compter sur le concours de ces hommes-là ! Systématiquement, ils nous laissent succomber pour écraser du même coup la République ; la gloire de Sedan et de Metz leur fait envie. C'est affreux de voir d'honnêtes gens servir à leur insu dé noirs desseins ! » Voilà ce qu'on entend répéter de toutes parts.
Le bombardement grandit d'heure en heure. M. de Bismark comptait sur cela pour intimider la population, il n'a fait que l'enflammer davantage. Beaucoup de lycéens se sont engagés dans les régiments de marche , ainsi que les élèves de l'Ecole normale supérieure, ceux de l'Ecole des ponts et chaussées ; combien disparus dans les combats sous Paris, combien ramenés sanglants, mortellement frappés !
Il devient très difficile de suivre notre rue de Vaugirard, exposée aux obus. Ce soir, je portais au Luxembourg une vingtaine de lettres renfermant l'appel : En avant! pour la province. Je revins seule , mon mari n'était pas rentré ; grande angoisse quand on se perd de vue un moment. Enfin, le voilà!... Son calme dépasse tout ce que j'imaginais.
JOURNAL DU SIÉOE 255
Des obus sont tombés à l'école normale et boulevard d'Enfer, blessant mortellement les passants. Au cimetière Montparnasse, grêle d'obus, tombes renversées.
Notre pauvre Picarde, affolée de terreur, n'est pas revenue. Je fais mon service toute seule; nous avons dîné au salon pour épargner un feu. Il nous restait deux pommes de terre cuites sous la cendre, un peu de salade doucette et un sabot de cheval.
L'ancien proscrit répétait : « Mon Dieu ! que je suis heureux ici, à Paris, avec toi, au milieu d'un peuple régénéré ! Que nous peuvetit les Prussiens? »
7 Janvier. — Impossible de fermer Tceil toute la nuit. Au point du jour, le bombardement recommence plus épouvantable.
Nous sortons par la plus eflfrayante canonnade ; seulement, au lieu de suivre la rue de Vaugirard, nous prenons la petite rue Cassette pour éviter les obus. Là on peut écouter, avec plus de sang-froid, le craquement, le crépitement infernal qui retentit. Les voitures d'ambulance sillonnent les rues, le peuple est calme en apparence, mais son indignation contenue éclate parfois : « Ce Gouvernement nous perd. »
Hélas ! comment le défendre ? Mais aussi comment le renverser? C'est une amère souflFrance de voir tant d'inertie au milieu de tant de périls !
On parle d'une sortie pour cette nuit ; la température printanière ôte toute excuse à une si funeste inaction. Il n'y a qu'un sentiment dans Paris contre la faiblesse du gouverneur. « Que n'a-t-il le courage de balayer ceux qui rêvent la répétition de Metz et de Sedan et qui semblent obéir encore à l'homme de Wi- Ihelmshœhe. »
Proclamation à la mairie de notre arrondissement :
4c Le gouverneur de Paris ne capitulera pas. » Une télégraphie électrique est établie sur le Panthéon et Saint-Sulpice, elle doit correspondre avec Mantes et Etampes. Les ingénieurs sont partis en ballon avec leurs instruments. Hélas! nous ne recevons ni signaux, ni secours quelconques.
€ Ce serait dommage de périr par un éclat d'obus, par quelques kilos de fer lancés au hasard sur votre demeure! Pourquoi exposer, une précieuse vie? Ne serait-il pas plus sage de vous rapprocher d'un point central de P|iris ? » Telles furent les bonnes paroles de plusieurs amis qui nous offrent un appartement sur la rive droite. M. Vincent Dubochet et M. Guichard proposent la rue Castiglione ou la rue Halévy.
Attendons à demain. Si le bombardement reprend cette nuit, peut-être nous déciderons-nous à quitter la rue deVaugirard. M. Léon Renault vient d'écrire à mon mari et veut nous abriter place Vintimille.
Au milieu des solennelles épreuves que nous avons le bonheur de traverser ensemble, nous jouissons de cette sérénité, de ce calme divin qu'éprouvent deux âmes inséparables en face de la mort : « Et si un obus nous frappe cette nuit ? — Eh bien ! nous mourrons ensemble. »
Dimanche, 8 Janvier, — Cette nuit la mort a passé bien des fois au-dessus de notre tête. Les obus sifflaient dans l'air, ils allaient éclater à quelques pas de nous, au Luxembourg, rue du Regard, rue Madame, traversant la nie de Vaugirard. Le bruit de la canonnade semblait se rapprocher de plus en plus, elle devint si
violente que les vitres tremblaient. Il était une heure du matin. Je venais de me reveiller. J'écoutais ces détonations suivies d*un frôlement le long des murs. Je me disais que les expressions de la langue humaine sont bien pauvres, puisqu'on emprunte des images de la nature, des comparaisons entre les mêmes phénomènes. Pour désigner ces canonnades on dit : terribles comme des coups de tonnerre ; et Tété, quand Forage gronde : voilà un bombardement céleste... Au moment où je faisais cette belle réflexion, une formidable explosion fit trembler la maison sur sa base et nous entendîmes comme une locomotive aérienne passer près de nos fenêtres. Le mouvement dans la rue était extraordinaire. Quantité de gens couraient, parlaient très haut. Jbitaient-ce les pompiers se précipitant vers les incendies, ou des rondes de la garde civique surveillant les quartiers bombardés ?
Vers sept heures, le vacarme s'apaise, je descends; la concierge m'apprend que tous les locataires de la maison ont passé la nuit dans les caves; elle fut étonnée el troublée quand elle sut* que nous n'avions pas bougé de notre chambre. J'allais, place Saint- Sulpice, jeter à la boîte les appels adressés àGambetta, à Chanzy, a Garibaldi, à Bourbaki. Une explosion épouvantable fit tressaillir tout le monde ; on se regarda, surpris de se retrouver debout, en vie.
— Ce n'est rien, c'est un obus qui vient d'éclater |au jardin du Luxembourg, dit tranquillement un garde au poste de la mairie.
Je l'interrogeai : — Et la sortie qu'on devait faire cette nuit, est-elle exécutée? — Non, malheureusement pour nous; non, madame; quand nous serons devenus Prussiens, on se décidera peut-être. Nous n'avons plus d'espoir qu'en Gambetta; s'il peut venir à nous,
nous sommes sauvés. Il n'y a que lui. Nos malheureux chefs se perdent et nous perdent avec eux.
J'appris que plus de deux cents obus avaient passé au-dessus de la rue de Vaugirard; tous les habitants du quartier ont, en eflfet, couché dans les caves.
Les magasins sont ouverts, les marchands sur le pas des portes; les enfants jouent, courent dans les rues; on entend même chanter ; le peuple est admirable de calme, et ce spectacle fortifierait le cœur s'il n'indignait contre ceux qui assistent insouciants à la détresse de Paris. Le sang-froid des Parisiens est même exagéré. Les gamins font la chasse aux obus comme un divertissement et le paient parfois de leur vie.
Il y a des gens si indifierents à la mort qu'ils parlent de tout au passé, philosophiquement; ils voient les événements de trop haut, du faîte de l'histoire. Je rentre très émue. Je trouve mon mari avec notre excellent ami Richard du Cantal, qui lui disait paisiblement : « Que voulez- vous, mes enfants? nous morts, l'idée ne périra pas, même après nous. La France ne sombrera pas, même après la destruction de Paris. »
Pour le coup, c'est trop de philosophie; je ne permets pas qu'on admette la prise de Paris, encore moins la capitulation. Nous sentons nettement que la ruine de Paris entraîne celle de la France.
En mon absence, mon mari a reçu une seconde lettre de M. Renault qui le presse d'accepter l'appartement de la place Vintimille ou de la rue de Berlin. Ses énormes préoccupations de la préfecture de police ne lui ont pas fait perdre de vue les amis de Veytaux. En tournée dans la partie sud de la ville, M. Renault a constaté le danger imminent; il veut nous en arracher. « Les Prussiens, dit-il, ont pris la rue de Vaugirard comme angle de leur tir pour atteindre la poudrière du
Luxembourg et Tobservatoire de la place Saint-Sulpice. Ne perdez pas un moment. Ne restez pas sous la trajectoire des obus. »
Ce n'est pas le seul ami prévoyant qui veille sur nous. Oui, il est doux de les voir arriver les uns après les autres. Le premier de tous, M. Victor Guichard s'écrie, sur le seuil de la porte : c Vous ne pouvez rester ici plus longtemps ; c'est une folie de braver les obus pendant quarante-huit heures. » Et Q veut nous emmener rue Halévy. M"" Coignet offre un appartement rue Miroménil ; M"** Vavin , une maison rue Saint-Honoré ; notre amie M™" Hortense Floquet insiste pour nous abriter chez elle. Nous avions l'embarras des richesses.
Il faut voir pour choisir: M. Guichard me donne le bras ; nous partons à pied, de la rue de Vaugirard au square Montholon. Quelle course haletante, par les rues noires , boueuses, par une pluie battante , causant des périls de la patrie et de la douleur des absents! Angoissé sur le sort de sa femme, de sa fille, son cœur ne trouvait de repos qu'en aidant ses amis à l'heure du péril. Nous visitons plusieurs maisons inhabitées depuis six mois, grimpant quatre à cinq étages et trouvant partout d'élégantes glacières. La nuit approche; ces courses nous ont pris beaucoup de temps ; le bombardement recommence. Je me décide pour l'appartement de la rue de Berlin, et l'on peut croire que le nom n'y était pour rien. M. Léon Renault nous y attendait; il nous donne sa voiture. Sans ce secours, que serions-nous devenus? Ni omnibus, ni fiacres ne circulaient plus dans notre quartier. Il était plus que temps de le quitter, un obus venait de tuer des enfants rue de Vaugirard et un vieillard rue Notre- Dame-des-Champs, tout prés de nous.
C'est à neuf heures du soir que la voiture nous
;iuiieua ^ mon mari et moi , de la rue de Vaugirard à la ni^ de Berlin. Une bonne Limousine nous reçoit dans Tapi^artement de ses maîtres absents; mais le froid glaciai» acéré, nous transperce; je sens qu'au lieu des obus, nous trouverons ici la maladie. Point de charbon, point lie bois; nous n'avons pas eu le temps d'emporter le nôtre; il en faudrait bien des centaines de kilos pour chauffer ces grands salons. La bonne Limousine nous fait entrer dans une petite pièce qu'elle habite avec sa fille ; elle y a construit ingénieusement, avec des briques, un appareil de chaufifage économique. On y respire une atmosphère plus douce ; avec ce cœur admirable du peuple, elle nous offre cet abri et se réfugie dans une mansarde. •
Rue de Berlin^ 12. Lundis 9 Janvier, — Quelle chose étrange de nous réveiller ici dans cet appartement inconnu ! Tous les .Parisiens en sont là; ils campent les uns chez les autres, faisant taire leurs scrupules devant l'inexorable nécessité. Nous voilà tous vagabonds et partageux.
Cette nuit de sécurité, de sommeil, ramène un vif sentiment de reconnaissance envers ceux qui nous ont mis à l'abri du péril. En ouvrant les yeux à la douce lumière du jour, nous songions à l'horreur de mourir dans les ténèbres, victimes du canon Krupp. Mon mari répète : « Je suis très content néanmoins d'avoir entendu de si près ces détonations de l'obus ; c'est très beau, quelque chose de superbe et de formidable. Eschyle, avant l'apparition du dieu, vous fait assister à ce bruit colossal, majestueux. »
Nous en parlons à notre aise maintenant en reprenant haleine.
La fin de cette journée est une des plus angoissantes dont je me souvienne. Nous étions partis précipitamment de la rue de Vaugirard ; la voiture ne pouvait stationner longtemps devant la porte sous les obus. Il fallut pourtant chercher les objets indispensables, surtout nos papiers, exposés à l'incendie. Les cuves d'eau placées depuis quatre mois sur les paliers vont devenir nécessaires.
Le bombardement semblait ralenti à deux heures ; sans en rien dire, je retourne à notre rive gauche pour rapporter nos pauvres provisions, coke, bois, vin, chocolat, et deux volumes grecs : l'Iliade et Y Odyssée j aussi indispensables que le pain.
Notre bon Homère entretient la sérénité dans le froid et la famine.
Je réunis à la hâte les vêtements, les provisions, les livres. Comment rapporter ma lourde cargaison? Point de fiacre, pas de voiture de déménagement ; place Saint-Sulpice, à la maison Bailly, on me répond : « Pour un monceau d'or vous ne trouveriez pas une brouette. » Tous les habitants de notre quartier déménageaient précipitamment. Ce n'étaient dans la rue que charrettes, voitures à bras chargées de meubles, de matelas, poussées par des hommes, des femmes et des enfants, chargés eux-mêmes de paquets. Nul moyen de se procurer le plus misérable véhicule ; point de commissionnaires pour porter un sac, un panier. Il ne restait à chacun que la vigueur de ses propres bras et de ses jambes, s'ils avaient encore la force de servir l'énergie morale. A l'omnibus de TOdéon, deux cents personnes inscrites avant moi ; une foule énorme stationnait, dans la nuit, sous la pluie ; il restait une place libre sur l'impériale. J'y fais monter le brave homme qui avait traîné jusque-là mes deux sacs. Je le charge de
rassurer M. Quinet. Il part, je lui répète : 12, rue de Berlin, ce nom-là ne s'oublie pas !
Hélas ! il Toublie ; place de Clichy, ne sachant que devenir, il reporte mon bagage rue de Vaugirard.
Moi, confiante, je suis à pied, chargée de deux lourds paniers que je n'eusse pas soulevés en temps ordinaire. Je mets près de deux heures pour atteindre la rue de Berlin par la neige fondue, la pluie, l'obscurité, posant mes fardeaux à terre de temps en temps.
Il était dix heures lorsque j'arrivai ; la bonne Limousine, fort en colère contre moi, criait du haut de l'escalier : € Arrivez donc ! Monsieur se meurt d'inquiétude. >
Il avait tant soufifert, qu'il se garda bien de me remercier de mon odyssée ; il n'eut pas la force de se réjouir en me retrouvant vivante.
Très vivante ; je lui rapportai comme trophée le morceau d'obus qui avait éclaté dans sa chambre de travail, hier soir, quelques moments après notre départ. Je lui rapportai aussi une lettre de Victor Hugo.
Dans ma rapide apparition rue de Vaugirard, j'appris que la maison avait été frappée par les éclats d'obus tombés en face de nous sur le mur de l'église des Carmes. Je trouvai les vitres du salon brisées par l'éclat de fer qui a passé justement à côté du secrétaire où mon mari écrivait tous ses manifestes.
Voici le billet de Victor Hugo :
8 Janvier.
Cher Quinet,
Les bombes tombent chez vous, je les attends chez moi. Je ne crains
rien pour vous, qui êtes un de ceux sur qui Dieu veille ; mais j*ai
besoin de vous envoyer mon plus tendre serrement de main, ainsi qu*&
>^U>e chère femme.
Tuus.
Victor Hugo.
(La maladie vint ; des jours terribles commencèrent pour nous. Du 8 janvier au 12 février, notre vie dans la rue de Berlin ne fut qu'une longue attente dans l'angoisse. Malades, gisant dans une glacière, longtemps isolés sans pouvoir communiquer avec nos secourables amis de la rive gauche ; point de chauffage, pas de. nourriture, pas de service ; nulle autre assistance que celle d'une personne étrangère, ellemême très occupée et qui nous cédait sa chambre comme une ambulance pour des blessés inconnus.
Le plus cruel, c'étaient les mots sinistres qui circulaient déjà : « Ça ne pourra durer longtemps ! »
Je dois taire ici les angoisses personnelles. De mon journal j'extrais les notes sur le bombardement, continuées malgré tout, malgré la grave maladie de mon mari. J'écrivais dans ces longues veillées où le triste silence de cette petite chambre de malade n'était interrompu que par le rouirent lointain de la canonnade.)
9 Janvier, — A peine étions-nous partis hier soir, qu'une trombe de fer s'abattit sur notre rue de Vaugirard, le Luxembourg, le Panthéon, l'Odéon, le quartier des Ecoles, Saint-Sulpice, dont les tours sont un point de mire de l'ennemi. A l'école des frères, rue de Vaugirard, un obus est entré dans le dortoir, à une heure du matin, a tué cinq enfants endormis et en a blessé cinq autres. Au Val-de-Grâce, à la Pitié, des malades ont été tués dans leur lit.
Malgré la violence extrême du bombardement, rien n'arrête le courage téméraire des Parisiens ; le pont de Grenelle, le Trocadéro sont toujours couverts de monde pour observer la lueur des bombes. Dans les chemins
de ronde les gamins vont à Taffût des projectiles et se jettent à terre quand ils entendent le sifflement. L'obus éclate, recouvre de sable Tenfant qui se relève, secoue ses habits et continue sa chasse.
Un bataillon se rendait aux remparts, musique en tête. Deux obus éclatent sur la place, les gardes nationaux répondent par le cri : Vive la République ! et la Marseillaise continue.
Toutes les rues sont encombrées de pauvres bombardés charriant leurs effets, fuyant vers les quartiers moins exposés. Ordre est donné d3 tenir ouvertes les portes des maisons, toute la nuit, pour servir de refuge aux victimes. Les caves ne garantissent pas toujours; les obus ont pénétré dans plusieurs, ils y ont tué deux enfants couchés dans le même lit.
Admirable résignation des habitants établis dans les sous-sols, avec les berceaux des enfants, le lit de fer du grand-père. J'y ai vu toute la famille de notre concierge. La petite fille de trois ans, la jeune mère, Taïeul y étaient assis, éclairés par une lampe ; cette brave M™* Semart circulait intrépide, du sixième qu'elle tâche de garantir de l'incendie, jusqu'à la cave où eUe soigne sa famille. El dire que ces scènes, ces tableaux de détresse et de courage se passent dans toutes les maisons menacées ! Rien ne lasse les Parisiens, mais ils veulent se battre et crient tout haut : c Assez de généraux beaux parleurs. >
Les bonnes âmes d'Allemagne attendent impatiemment le résultat du bombardement. Est-ce bientôt fini ? Pour quel jour le bouquet final, l'incendie général de Paris, les morts calcinés, ceux que la famine a respectés ?
Pourquoi n'ont- ils pas commencé plus tôt? Ils comptaient sur la sédition, sur la trahison, sur la faim ;
puis, les grosses pièces d'artillerie n'étaient pas encore arrivées *.
Hélas ! que font nos chefs ? On leur demande instamment de marcher. L'esprit de la garde nationale, des troupes est excellent. Marchons ! disent-ils ; ne laissons pas bombarder nos femmes, nos enfants. La présence aux avant-postes de la garde nationale e?^cite l'émulation des troupes de ligne et de la mobile.
1. Nomenclature officielle des établissements scientifiques ravagés par les projectiles psychologiques des compatriotes de Gœthe et de Schiller:
Muséum. Quinze obus. Un des grands pavillons des serres est eu partie détruit; il en est de même des serres planes. Un obus éclate dans la cour de zoologie ; un autre traverse le mur de Thôpital de la Pitié et vient frapper le bâtiment des galeries.
SoRBONNE. Huit obus. La chapelle est d'abord atteinte ; les vieux murs résistent: Tentablement de la façade est enlevé. Un des projectiles qui suivent tombe dans lagrande cour entre les amphithéâtres des sciences et des lettres ; un autre vient s'abattre sur le chantier ; deux autres pénétrent dans les constructions qui bordent la rue Saint-Jacques et où sont situés les laboratoires.
ËcoLE NORMALE SUPÉRIEURE. Quatre obus seulement : dans le jardin, dans le fossé, dans la cour de récréation, dans la salie d'ambulance. Le troisième de ces projectiles a pu être recueilli tout entier dans le trou qu'il avait formé. Placé sous un globe de verre, il prendra place dans les collections de l'école. Par miracle, aucun des malades de l'ambulance n'a été blessé. Des vitres brisées, un mur détruit, un plancher réduit en jmudre ; ce n'est rien.
Ecole supérieure de pharmacie. Deux obus. L'angle du pavillon placé en face de la rue des Postes est troué par un obus. Le jardinier Drévant est renversé ; sa femme est blessée grièvement, ses vêtements prennent feu, elle brûle ; leur enfant, une fille de dix ans, a la tête emportée.
Lycée Descartes (Louis-le-Grand). Cinq obus. Pas d'accident. — Lycée Corneille (Napoléon). Quatre obus. Sans résultat. — Lycée Saint-Louis. L'n obus tombe ; un incendie se déclare ; il est éteint rapidement. — Bibliothèque Sainte-Geneviève. Traces d'éclats d'obus. — Sainte-Barbe. Deux fois frappé. — Observatoire. U ne j)ouvait pas être épargné, ses coupoles se voient de loin ; il a servi de point de mire avec le Val-de-Grâce et le Panthéon. La plupart de ces dévastations ont été commises dans la nuit du 8 au 9 janvier 1871. Partout, chacun a fait son devoir.
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Est-ce encore une illusion que les bruits qui circulent aux avant-postes ? Jonction des armées de secours ; anxiété de la garnison de Versailles ? On porte à deux cent mille le chififre de l'armée de Chanzy; celle de Bourbaki à cent cinquante mille ; celle de Faidherbe à cent mille ; celle de Garibaldi à trente mille. Avec de telles forces devons-nous ne recevoir aucun secours?
10 Janvier, — Dépêche de Gambetta du 23 décembre. Voici les principales nouvelles :
Belfort est approvisionné pour huit mois. Toute la ligne de Montbéliard à Dôle, bien gardée, de Dole à. Autun, par Garibaldi. Chanzy refait son armée, il est à la veille de reprendre Toffensive.
Le Havre dégagé. Les Prussiens ont abandonné Rouen, après Tavoir mis au pillage. Les Prussiens paraissent démoralisés, ils éprouven une grande lassitude.
Dépêche de Faidherbe :
Aujourdliui, 3 janvier, bataille sous Bapaume, de huit heures du matin à six heures du soir. Nous avons chassé les Prussiens de toutes les positions et de tous les villages.
Nouvelles dépèches :
Bataille de Nuits. Les troupes du général Cremer, appuyées par Menotti Garibaldi, ont défait les Prussiens, leur ont tué plus de sept mille hommes. Werder a été refoulé vers Dijon. Quelques joum après, les Prussiens ont évacué précipitamment Dijon et Gray. On espère débloquer Belfort. Chanzy est au Mans et a reconstitué ses troupes. Tous les jours nos ressources s'accroissent, celles des Prussiens diminuent. Hs ont perdu près d'un demi-million d'hommes. Le pays tout entier veut la guerre sans merci. L'armée de Bourbaki effectue en ce moment une manœuvre dont on attend les meilleurs résultats.
Qui a apporté ces nouvelles? Sans doute le pigeon arrivé dimanche soir. Il portait dans sa queue un tuyau de plume contenant quinze mille dépêches privées, réduction photographique. Rien pour nous I Le Gouvernement donne un avis bien nécessaire pour protéger
nos petits messagers ailés. Fatigués en arrivant, ils se posent sur un toit et se désaltèrent dans les gouttières avant de regagner le pigeonnier. Si des imprudents cherchent à les saisir, ils leur cassent les plumes et font perdre les dépêches que tout Paris attend. Ces premiers huit jours de janvier et la fin de décembre nous ont été plus cruels encore par l'absence de nos chers pigeons.
Les Prussiens ont tiré à toute volée sur la ville, pendant cette nuit. Trente obus sont tombés sur Thospice de la Pitié, le Val-de-Grâce est bombardé. Les misérables! Ils prennent pour objectif les hôpitaux! Les médecins de Thôpital des enfants malades protestent € contre le bombardement de cet établissement atteint € par cinq obus, contre cet attentat prémédité à la vie € de six cents enfants rassemblés dans cet asile de la € douleur. »
Nous apprenons avec anxiété que le quartier du jardin des Plantes a reçu plus de trois cents obus; notre chère vénérée madame Geofifroy Saint-Hilaire n'a pas voulu quitter sa demeure ! Ah ! qu'elle y est exposée !
Notre pauvre rive gauche a été foudroyée cette nuit avec plus de fureur que jamais.
Dès obus sont tombés dans l'ambulance de l'Odéon ; les malades qui ont pu se lever ont quitté leurs lits couverts de gravier. Les plus atteints ont été portés dans les caves par les intrépides infirmières, les artistes, qui ont transformé le théâtre en hôpital. Ces pauvres blessés passent la nuit dans les caves, pendant que le bombardement fait trembler l'Odéon.
On espérait qu'un si violent déchaînement ne pourrait durer, mais l'ennemi continue avec rage et s'obstine à
diriger ses bombes sur les ambulances, les hôpitaux, les asiles de TEnfance et des Vieillards. sentimentalité idéaliste de l'Allemagne! bonne foi, honnêteté germanique ! Contre toutes les lois de la guerre, ils n'ont pas même donné l'avertissement en usage qu'ils allaient commencer le bombardement. Des habitants inoffensifs, des vieillards tués, des femmes, des jeunes filles tuées, des enfants tués, des médecins tués, des infirmiers tués. On sait positivement que les Prussiens ont noté les édifices qu'ils veulent incendier : le Panthéon, parce qu'il renferme la poudre, l'ambulance du Luxem-, bourg où l'on a eu l'imprudence de placer une poudrière. La direction de leur tir en dit assez. Ainsi se réalise le mot de M. de Bismark à Jules Favre : c Mon Dieu ! nous ne brûlerons que ce qui sera nécessaire. » Tous ses mots sont mal calculés. C'est ainsi qu'il raillait nos canonnades du 19 septembre. « Les Parisiens se livrent à un gaspillage inconcevable de munitions. » Protestation du Gouvernement :
Après un investissement de plus de trois mois, Tennemi a commencé le bombardement de nos forts, le 30 décembre, et, six jours après, celui de la ville. Une pluie de projectiles, dont quelques-uns, pesant 94 kilogrammes, apparaissant pour la première fois dans Tbistoire des sièges, a été lancée sur la partie de Paris qui s'étend depuis les Invalides jusqu'au Muséum. Le feu a continué jour et nuit, sans interruption, avec une telle violence, que dans la nuit du 8 au 9 janvier, la partie de la ville située entre Saint-Sulpice et TOdéon recevait un obus par chaque intervalle de deux minutes.
Tout a été atteint : nos hôpitaux regorgeant de blessés, nos ambulances, nos écoles, les musées et les bibliothèques, les prisons, Téglise de Saint-Sulpice, celles de la Sorbonne et du Val-de-Grâce, un certain nombre de maisons particulières. Des femmes ont été tuées dans la rue, d'autres dans leur lit ; des enfants ont été saisis par des boulets dans les bras de leur mère. Une école de la rue de Vaugirard a eu cinq enfants tués et cinq blessés par un seul projectile.
Le musée du Luxembourg,, qui contient les chefs-d'œuvre modernes, et le jardin, où se trouvait une ambulance qu'il a fallu faire évacuer & la hâte, pnt reçu vingt obus dans l'espace de quelques
heures. Les tameuses serres du Muséum, qui n^avaient point de rivales dans le monde, sont détraites. Au Val-de-Grâce, pendant la nuit, deux blessés, dont un garde national, ont été tués dans leur lit. Cet hôpital, reconnaissable à la distance de plusieurs lieues, par son dôme que tout le monde connaît, porte les traces du bombardement dans ses cours, dans ses salles de malades, dans son église, dont 1^ corniche a été enlevée.
Aucun avertissement n*a précédé cette furieuse attaque. Paris s^est trouvé tout à coup transformé en champ de bataille, et nous déclarons avec orgueil que les femmes s'y sont montrées aussi intrépides que les citoyens. Tout le monde a été envahi par la colère, mais personne n'a senti la peur.
Tels sont les actes de Tarmée prussienne et de son roi, présent au milieu d'elle. Le Gouvernement les constate pour la France, pour TEurope et pour l'histoire.
11 Janvier. — Le bombardement fait rage. C'est un roulement de tonnerre continu, du soir jusqu'au matin. Que d*enfants, de vieillards, de jeunes filles assassinés ! L'intention des barbares est claire, ils attaquent les asiles de charité pour exaspérer la population.
Le Jardin des Plantes a beaucoup souflFert. Notre amie madame Geoffroy Saînt-Hilaire a été portée dans la cave, par ce froid rigoureux ; résistera-t-elle à ces épreuves, à son âge, à quatre-vingt-sept ans ?
Le Panthéon, les Invalides, Saint-Sulpice, la Sorbonne, le faubourg Saint-Germain, Grenelle, l'Ecole polytechnique, la Salpêtrière, l'usine Cail, la maison du docteur Blanche, le couvent du Sacré-Cœur, criblés d'obus ; à Vaugirard, c'était une grêle de fer. Quatrevingt-neuf obus y ont éclaté.
Dans le lycée Louis-le-Grand, deux bombes ont fait explosion ; maîtres et professeurs se réfugient dans les sous-sols. Près de l'Odéon, une bombe pénètre dans une pharmacie et y tue un enfant. A Gr-enelle, une femme est décapitée par un obus, un garde national réfugié sous une arche est tué; trois passants sont mortellement atteints du même coup.
Qui saura jamais le nombre des victimes?
Les étrangers s'émeuvent et déclarent que cette férocité honteuse pour Thumanité, ne s*est jamais vue dans les annales de la guerre.
Parfois les obus se jouent de leurs victimes et les épargnent: deux amis boivent assis au comptoir; Tobus passe sous le bras de lun et va tuer l'autre. Ailleurs, il soulève une pauvre malade avec son matelas et ne lui fait aucun mal. Ailleurs encore, il passe entre deux berceaux où dorment 'deux enfants; ceux-ci se réveillent sains et saufs et demandent en souriant qu'on les mène à la promenade. Ces caprices de la mort inspirent une certaine insouciance; les mères traversent les rues, leurs enfants dans les bras, et s'amusent à leur faire écouter le bruit des obus. Dans les églises, l'office continue pendant que le bombardement fait trembler les vitres. Tant de sang-froid n'empêche pas les mesures de prudence ; on dépave les abords du Panthéon et la plupart des cours pour atténuer; par des couches de sable, la violence de la chute. On a blindé le devant du palais du Luxembourg, du Louvre et beaucoup de magasins, avec des sacs à terre; ces précautions suffiront- elles?
12 Janvier, — Tous les canons Krupp, de Meudon à Bagneux, ont bombardé la rive gauche, de neuf heures du soir à quatre heures du matin ; la population a été sur pied toute la nuit. A Montrouge et à Plaisance, les habitants ont émigré en masse; la plus grande partie se case, comme nous, dans le neuvième arrondissement. Notre rue de Vaugirard , le Luxembourg et le Panthéon ont reçu trois cents bombes en trois heures. Les énormes projectiles lancés de Châtillon pénètrent jusqu'à la fontaine Saint-Michel, pendant que ceux de Meudon et de Clamart atteignent le Champ-de-Mars, le Point-du-
Jour et Passy. L'Ecole normale, rinstitulion des jeunes aveugles, Thospice de TEnfant-Jésus, la Maternité, le Val-de-Grâce , l'Ecole militaire ont été bombardés.
Les caves ne garantissent plus ; un obus pénètre dans Tune d'elles; sur dix locataires, quatre sont atteints mortellement; une jeune fille tuée par un éclat de bombe; son frère, tué quelques heures après; un garde national, près de la porte de Sainte-Pélagie, tué. Une bombe éclate dans la clinique de l'Ecole de médecine; une autre incendie une maison près de la statue de Ney. Les Prussiens commencent à se servir d'obus à pétrole. Douze commencements d'incendie ont été éteints par les pompiers dans la nuit du 8 au 9.
Les étrangers disent aux Parisiens : « Vous êtes trop chevaleresques. Pourquoi n'usez -vous pas d'engins de destruction pour répondre à ces barbares? »
Les rues les plus ravagées cette nuit , sont toujours Vaugirard, Sèvres , Notre-Dame-des-Champs, Cherche- Midi, Assas, Sainte- Placide, le Jardin des Plantes. Il y a eu beaucoup de victimes ; leurs blessures sont horribles.
C'est seulement avant-hier que M. deMoltke a notifié le bombardement. Quelle dérision! L'espionnage ne cesse pas; on a surpris des Saxons, des Bavarois déguisés en paysans.
Un décret du Gouvernement de la défense nationale assimile tout Français atteint par des bombes au soldat frappé par l'ennemi.
Le bombardement fait de chaque Parisien un combattant, puisqu'il expose chacun à la mort.
Protestation des médecins de la Salpêtrière et de la Charité :
Paris, 11 janvier 1871. — La Salpêtrière est un hospice où sont recueillies, en temps ordinaire :
1° Plus de trois mille femmes âgées ou infirmes;
2" Quinze cents femmes aliénées, et, par surcroît, en ce moment de suprême douleur, les populations réfugiées des asiles d'Ivry et trois cents de nos blessés. C'est là une réunion de toutes les soufiTrances qui appelle et commande le respect; mais Tennemi qui nous combat aujourd'hui ne respecte rien. Dans la nuit de dimanche à lundi, du 9 au 10 janvier, il a pris pour point de mire les hôpitaux de la rive gauche, la Salpêtriére, la Pitié, les Enfants-Malades, le Val-de- Grâce et les cabanes d'ambulance. A la Salpétrière, nous avons reçu, plus de quinze obus. Or, notre dôme, très élevé, est surmonté du drapeau international; il en est de même du dôme du Val-de-Grâce. C'est un acte monstrueux, contre lequel protestent les médecins soussignés, et qu'il faut signaler à l'indignation de ce siècle et à celle des générations futures.
D" Cru VEILHIER, chirurgien en chef de la Salpétrière ; Charcot, médecin de la Salpétrière; Luys, médecin de la Salpétrière; Fermon, pharmacien en chef; A. Voisin, médecin de la Salpétrière; Baillaroe, médecin de la Salpétrière ;Trêlat, médecin de la Salpétrière; J, MoREAu (de Tours).
Les soussignés, médecins de l'hôpital de la Charité (annexe), protestent contre le bombardement dont cet établissement a été l'objet. Huit obus sont tombés sur .cet hôpital, qui renferme huit cents malades et blessés, tant civils que militaires. Plusieurs autres projectiles ont éclaté dans son voisinage immédiat.
Navrante dépêche privée : Mon amie, M™® Fleury, cette femme accomplie, est morte le 23 octobre!..
Le bruit court que Tarmée de TEst tant espérée, attendue à Paris, se dirige sur Nancy au lieu d'arriver à nous à marches forcées! Ce serait un coup de poignard au cœur de la France; ce serait le désastre des désastres. Bourbaki en marche vers les Vosges!... Que va-t-il faire là-bas, au lieu de voler au secours de Paris agonisant? Pourquoi ces pointes insensées sur la frontière? Nous entrevoyons une répétition des catastrophes de Metz et de Sedan ! . . .
Malgré sa fièvre et sa bronchite, mon mari a immédiatement écrit au gouverneur de Paris ce qu'il entrevoit, ce qu'il redoute, et il Ta conjuré d'aviser, s'il en est
temps encore. Mais cette lettre ira s'engouffrer dans les papiers de Tétat-major. Il faut saisir Topinion publique de cette question de vie et de mort. Malheureusement, personne ne voit le péril; tous les journaux sans exception applaudissent à ce qu'ils appellent « le magnifique mouvement de Bourbaki. »
Voici la lettre d'Edgar Quinet au gouverneur de Paris :
Mon général,
Voulez-vous me permettre d'ajouter ici quelques mots à l'entre tien que j'ai eu l'honneur d'avoir avec vous ?
Nous supposions que le général Bourbaki faisait un mouvement à l'Est. Ce mouvement a été confirmé et la nouvelle est excellente.
Mais bien des gens répandent (je ne sais sur quelle autorité) que le général Bourbaki se dirige sur les Vosges. Cette marche sur un point si éloigné de nou& serait assurément funeste, quand toute la question se concentre plus que jamais sur Paris.
Puisque le général Bourbaki occupe Dijon, ne pensez- vous pas que son mouvement doit s'opérer dans la direction de Troyes? Pendant ce temps le général Faidherbe, parti d'Amiens, pourrait prendre la direction de Reims et faire sa jonction avec le général Bourbaki. Ces deux armées réimies, fortes d'environ deux cent cinquante mille hommes, se rabattraient sur Paris par les .chemins mêmes qu'ont suivis les Prussiens. Elles ramasseraient sur leur route les convois, les renforts, les malades, les approvisionnements de l'ennemi. Celui-ci se ti'ouverait cerné. C'est là assurément ce qu'il commence à craindre.
Paris décidera de tout. Ses jours sont comptés. Ce n'est donc pas le moment, pour les armées de secours, d'aller faire une expédition à long terme sur les Vosges ; c'est ici qu'elles doivent arriver par le plus court chemin.
La fortune nous revient. En appelant à vous Bourbaki et Faidherbe, vous achèverez de la décider. Un mot de vous, dans ce sens, peut tout sauver.
J'ai regretté Tautre jour de n'avoir pas assez insisté sur la nécessité d'empêcher les Prussiens des environs de Paris de faire des détachements contre nos armées de secours. Mais cette conviction était aussi la vôtre. Toute parole de plus était inutile.
Oui, mon général, la France veut vaincre, elle vaincra ! Appelez
27t PARIS
à vous Bourbaki et Faidherbe réunis entre la Marne et l'Aisne. Ne les laissez pas s'éloigner dans les Vosges et sur lé Rhin. J'ai l'honneur d'être, etc.
E. QUINET
Paris, 12 janvier 1870.
13 Janvier. — Cette nuit, les batteries prussiennes ont tiré indistinctement sur tous les quartiers de la rive gauche; les plus éprouvés ce sont toujours Vaugirard, GreneUe, Montrouge. Depuis minuit à deux heures, un projectile par minute dans notre sixième arrondissement. Le Jardin des Plantes, l'Institution des jeunes aveugles, l'hôpital de Loursine, l'ambulance Sainte-Périne, à Auteuil, bombardés malgré le drapeau de la convention de Genève qui flotte sur cet asile de trois cents vieillards.
Les obus ne respectent pas les morts ; ils ont frappé des convois funèbres , des cercueils que suivait la foule malgré le péril; deux jeunes flUes de huit et de treize ans ont été tuées à la fois. Deux femmes tuées dans la rue des Ursulines; deux autres femmes tuées rue de rOuest ; Billancourt et Boulogne sont bombardés avec fureur.
Le ministre des afiaires étrangères adresse une protestation à tous nos agents diplomatiques à l'étranger :
Voici huit jours qu'à Timproviste, sans prévenir les inoflfensifs et les neutres, le commandant en chef de l'armée prussienne couvre nos édifices de ses prcyectiles meurtriers. Il semble qu'il ait choisi de préférence nos monuments hospitaliers, nos écoles, nos temples, nos ambulances.
Les femmes sont tuées dans leur lit, les enfants dans les bras de leurs mères, sous l'œil de leurs instituteurs; hier, nous accompagnions à leur dernière demeure cinq petits cercueils de jeunes élèves écrasés sous le poids d'un obus de 90 kilogrammes. L'église où leui*s restes étaient bénits par le prêtre et arrosés par les larmes de leurs parents témoignait par ses murailles, déchirées la nuit même, de la fureur des assaillants.
Jç ne sais combien de temps dureront ces inhumaines exécutions,
Inutiles à Tattaque, elles ne sont qu*un acte dé déprédation et de meurtre destiné à jeter Tépouvante. Notre brave population de F'aris sent son courage grandir avec le péril. Ferme, irritée, résolue, elle s^indigne et ne plie point. Elle veut plus que jamais combattre et vaincre, et nous le voulons avec elle.
On nous annonce que quinze mille bœufs, quarante mille moutons, parqués aux abords des voies ferrées, et trois cent mille quintaux de denrées de toute espèce, destinés au ravitaillement de Paris, attendent le premier signal pour être expédiés aux Parisiens. Le Gouvernement espère donc forcer les lignes ? A quand la sortie? L'ennemi sera-t-il encore prévenu d'avance?
Le froid recommence, terrible. Tous les maux à la fois : le fer, le feu, la peste, la famine, l'assaut; on dit que les Prussiens vont le tenter.
Détails officiels: Comme les établissements de bienfaisance, tous nos établissements scientifiques sont situés sur la rive gauche de la Seine. Il n*en est guère à cette heure qui n^ait été plus ou moins visité par les obus ennemis.
Dès le 5 janvier, TEcole normale avait reçu quatre obus, dont un était tombé dans Tambulance.
Au lycée Corneille, dans la nuit du 8 au 9 janvier, trois malades de Tambulance ont été atteints dans leur lit. L'un d'eux a eu le bras fracturé et trois côtes brisées. Les autres malades ont dû être transportés dans les caves. Le lycée a subi en outre d'assez graves dégâts matériels.
La Sorbonne a 'été atteinte par plusieurs obus, dont trois ont causé de sérieux dommages.
Un obus a brisé de même le chapiteau de la dernière colonne à droite de la façade de TEcole de droit. A TËcole de médecine, une bombe tombée dans la cour de TEcole pratique.
Les lycées Saint-Louis et Descartes ont été atteints.
Les fenêtres de la cour principale du musée de Cluny ont été effleurées par des éclats d'obus.
Quant à l'Observatoire qui, par sa situation, semblait le plus exposé de ^os établissements scientifiques, il n'avait, â, la date du 10, subi aucun dégât.
Au Muséum d'histoire naturelle, un des grands pavillons des serres chaudes a été en partie détruit.
Enfin, aux Gobelins, un obus a pénétré dans l'école de dessin, voisine d'une ambulance. *
14: Janvier. — Le bombardement s était ralenti un moment pendant Faction engagée du côté d'Issy, mais il a bientôt repris avec furie. Plus de cinq cents bombes sont tombées sur le quartier du Jardin des Plantes, la Pitié, le Val-de-Gràce, le Luxembourg, le Panthéon, Sainte-Pélagie, diverses ambulances, et sur notre quartier Vaugirard, privilégié entre tous.
Le calme magnanime de Paris ne se dément pas. La foule se masse , pendant la nuit, place de la Concorde, pour apercevoir la trajectoire des bombes. On se dit qu'après tout ce furieux bombardement signifie l'inquiétude des Prussiens; ils se sentent menacés, entourés par la France entière, leur retraite compromise.
Brave Paris, oh! continue à tenir bon!
Les maires sont obligés d'ordonner aux locataires de se réfugier dans les caves , tant il y a chez tous de mépris pour la mort. Jamais la population n'a eu de défaillance; son cœur se relève toutes les fois que le Gouvernement se met en rapport avec elle; prête à excuser son inertie , elle accepte les raisons qu'on lui donne sur la difficulté des sorties, mais elle veut des raisons.
Dans la rue, on se parle peu, du regard plutôt; on sait des détails terribles, on ne les répète pas, de peur d'alarmer les timides et d'afi'aiblir la résistance. Il faut que Paris tienne, Paris tiendra. Le vaillant lutteur continue sa résistance désespérée. On bombarde nos hôpitaux, et la foi dans la victoire dure toujours. L'heure de la délivrance approche, dit-on; Chanzy, Faidherbe ne . sont pas éloignés de Paris. Bourbaki a réussi à couper les communications des Prussiens avec l'Allemagne. - •
Voici le billet que mon cher malade écrit ce soir à un ami pou» lui apprendre notre nouveau campement :
L'obus entrant par ma fenêtre
M'a dit : « Je te cherchais, vilain 1 »
J'ai répondu : « Retourne chez ton maître ;
Dis-lui ; Sire, avant vous, ils seront à Berlin. »
Tout ceci est réalité, non poésie. La vitre de ma fenêtre à côté de mon bureau a été brisée par un éclat d'obus. Rassurez-vous pourtant, nous sommes rue de Berlin, non pas prisonniers, mais malades; le nom est de bon augure.
15 Janvier, — Le bombardement n'a pas discontinué un instant cette nuit; toutes les batteries ont ouvert un feu terrible contre nos forts et sur Vaugirard, le Luxembourg, TOdéon, le Jardin des Plantes, le Val-de-Grâce , la Pitié, Saiçt-Sulpice. Le dôme du Panthéon est atteint, puis le collège Henri IV, les Invalides, les Gobelins, Sainte-Pélagie, le marché Saint-Germain et cinq ambulances.
Cinquante-neuf victimes le 8 janvier ; quarante-huit victimes le 9 ; treize le 10; vingt et une le 11 ; treize le 12, trente-huit le 13 ; trente et une le 14.
Protestation des médecins de Thôpital Necker, de Thôpital du Midi, de Thospice Cochin, de Tlnstitution des jeunes aveugles. Les malheureux atteints de typhus et de fluxion de poitrine transportés dans les caves.
Relever machinalement cette cruelle statistique, c'est tout ce que je puis. J'ai le cerveau paralysé d'inquiétude. Et puis, cela fait mal de lire les journaux. Les colonnes de Y Officiel sont remplies de documents diplomatiques sur les conférences dé Londres, de la mer Noire. Il s'agit bien de cela!
Tant de patience chez le peuple, tant d'incurie chez les chefs! Quel est le plan du Gouvernement? Des sorties pour rire? Paris attend Bourbakî, il marche sur Nancy ou vers le grand-duché de Bade ! Et nous, nous avons le poignard dans le cœur.
— Que pense la troupe? demandait mon pauvre malade à un franc-tireur qui vint le voir ce soir.
— La troupe ne pense à rien qu'à astiquer son équipement, veiller à la popotte, suivre les ordres, si on lui en donne. Elle marchera, et très bien. Mais il n'y a chez personne des vues d'ensemble.
Malgré la difficulté des communications, notre amie M™' Busquet, dans son inépuisable bonté, est venue elle-même de l'autre bout de Paris nous apporter le viatique , autrement dit notre morceau de pain et nos trente grammes de cheval. Le vrai viatique qu'elle nous apporte, c'est la nouvelle d'une victoire de Garibaldi et du décret pour la levée de la classe de 1871. Cette excellente amie est en grand deuil de sa belle-mère, morte entre ses bras la nuit du 8 au 9 janvier, pendant le plus cruel bombardement.
16 Janvier. — Cette nuit, terrible canonnade des forts du Sud. Leur voix de tonnerre plus furieuse, plus précipitée que jamais, jusqu'à six heures du matin. Nous avons eu le loisir d'étudier ce fracas nocturne ; une toux convulsive ne nous laisse pas fermer l'œil une minute.
On dit que les remparts formaient une ceinture de flammes et de fumée. L'ennemi a tenté plusieurs attaques ; notre garde nationale était sur pied toute la nuit et partout à la fois. Les obus sont tombés jusque dans l'île Saint-Louis et à la Monnaie. Le pont Notre-Dame a été atteint. Le collège RoUin, le lycée Corneille, le couvent des religieuses rue de Vaugirard, l'Entrepôt des vins, le Jardin des Plantes, l'usine Cail ont reçu une masse de bombes. C'est la plus terrible des nuits du bombardement.
Et pourtant, ce même 15 janvier, le Théâtre-Français a fêté l'anniversaire de Molière. On a récité des vers :
Pour tuer au hasard dds enfants et des femmes, Us font passer sur nous un ouragan de feu.
Nous avons retrouvé Tamour de la patrie, Le mépris du succès et Torgueil de la mort.
17 Janvier. — Jamais on n'a tant fait abus du mijt progrès,et nous voilà revenus au temps de Gengis- Khan.
Monstres de haine et d'envie ! leur férocité prouve leur inquiétude, le bombardement ne ralentit même plus le jour.
Nos chefs assument la plus terrible responsabilité. Les députations se succèdent chez le gouverneur de Paris, il répond invariablement : « Je sais qu'on m'appelle inerte, incapable, j'ai renoncé à la popularité, mais je ne céderai à personne. J'ai mon plan, je suis sûr du siiccès. >
Point de mesures énergiques, rien, rien, voilà le plan.
Garibaldi a remporté une victoire à Montlay. On dit Bourbaki vers la frontière du Rhin; en attendant nous périssons. L'intrépide population stationne de six heures à huit heures du matin, dans la glace, pour obtenir le pain mêlé de paille et de boue, et ne se plaint que de l'inaction des chefs. Des rumeurs sinistres alarmaient aujourd'hui la foule à la porte des boulangeries : « Dans huit jours nous serons débloqués et on nous donnera un roi. »
18 Janvier, — Au bout de douze jours de sauvage bombardement, voyant qu'ils ne parviennent pas à intimider la population, les Prussiens se décident à
lancer des bombes incendiaires. Elles ont été lancées par les batteries de Châtillon sur les abattoirs de Grenelle; d'autres ont pénétré à Thôtel du télégraphe, d'autres encore sur TEntrepôt, section de Teau-de-vie; le feu se déclare. Un clairon a parcouru toute la nuit le quartier, criant : Le feu à l'Entrepôt !
Allons-nous assister à une émulation de férocité? ÊJn parle comme d'une pure physique expérimentale de ces matières : balles explosibles incendiaires produisant des gerbes de flammes, « donnant le meilleur résultat. »
Les obus prussiens ont encore atteint des morts. Un cercueil, transporté à bras, au cimetière Montparnasse, a été brisé.
Le 83* bataillon s'exerçait, rue de Rennes, un obus tombe au milieu des -gardes nationaux ; un moment après l'exercice continue.
L'ennemi a attaqué ViUejuif, on l'a repoussé.
Les journaux sont imprimés aujourd'hui sur papier jaune : on emploie de vieilles gazettes blanchies par des procédés chimiques. Le papier manque aux Parisiens avant les vivres.
Notre mairie du neuvième arrondissement invite tous les propriétaires à faire connaître les locaux vides pour les mettre à la disposition des familles qui arrivent de la rive gauche.
On ordonne des perquisitions pour découvrir des combustibles, des provisions alimentaires dans les maisons des absents ; on va en faire profiter les blessés, les malades, les réfugiés des quartiers bombardés qui n'ont plus le pain de leur mairie. La confusion de ces bons de pain nous fera mourir de faim.
. Dès demain les boulangers ne distribueront le pain qu'aux porteurs d'une carte d'alimentation de bouche-
rie et de boulangerie. Grand embarras pour ceux qui ont quitté leur quartier. La ration est fixée à trois cents grammes ; des délégués de la mairie assistent à la distribution du pain. Il est mélangé de blé, de seigle, d'avoine, mais ce qui paraît le plus, c'est la paille.
Les chevaux de luxe sont menacés à leur tour. Madame X... aura-t-elle réussi à faire agréer ses superbes alezans à Tétat-major de la garde nationale? Pourvu qu'on ne sacrifie pas ces bons et sages chevaux d'omnibus ! Je ne me lasse pas d'admirer leurs mouvements si prudents, si judicieux ; leur présence d'esprit dans les rues encombrées, aux passages difficiles ; ils ont l'air de se conduire tout seuls. C'est un acte de cannibalisme de dévorer des êtres si intelligents.
Le généreux Richard Wallace se prodigue pour soulager les Parisiens : il vient de donner cent mille francs aux victimes du bombardement, trente mille francs aux pauvres, après les trois cent mille francs donnés aux ambulances et deux cent mille francs pour bois de chaufifage. Le jardin des Plantes lui a ofiert les deux magnifiques camélias échappés à la destruction des serres ; notre rue de Berlin va changer de nom, ce sera désormais la rue Richard Wallace.
On trouve encore aux halles un peu de laitue, récolte dés zones semées par Joigneaux. Le sucre monte à un prix si insensé que le préfet fixe le maximum à deux francs le kilo. Un cinquième de litre de vin est distribué à chaque boulangerie, à tous les nécessiteux, en même temps que des bons de pain.
J'entends dire que la banlieue viendra camper avec ses bestiaux sous les lambris dorés. Aussi les propriétaires
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des somptueux hôtels, dans les quartiers aristocratiques, T3herchei)t à prêter gratuitement leurs beaux appartements pour les soustraire à l'invasion du monde pauvre. Tel propriétaire que le Gouvernement force de les loger en aura pour quinze à vingt mille francs de dégâts après le campement des habitants de Levallois- Perret, établis pêle-mêle, avec leurs volailles et leurs moutons, dans les splendides salons. Quand le concierge effaré hasarde une recommandation, une prière de ménager les tentures, les parquets, on lui répond ; Le bombardement ne respecte rien.
M. Préault a découvert notre campement, il est revenu nous voir ; toujours aussi spirituel, aussi calme que dans les jours heureux ; et cependant son atelier, rue Notre-Dame-des-Champs, est exposé aux bombes, à Tincendie. Nos ennemis même ne peuvent refuser aux Français le courage, cette constance à soufiFrir, à espérer, cette facilité de voir le bon côté des choses ! Quel peuple a montré plus de bravoure morale, que le peuple de Paris ? Il a constamment soutenu, aiguillonné ses chefs sans les violenter. Honneur, éternel honneur à cette population qui souflfre le martyre sans se plaindre, sans se lasser, sans se décourager !
Les Anglais constatent que les Parisiens endurent stoïquement la faim, l'absence de nouvelles, mais que leur colère est excitée par le gouverneur qui ne leur fait qu essayer des sorties rares, désespérantes. Et encore, est-ce grâce à la pression de l'opinion publique qu'on mène la garde nationale hors des remparts.
Quand le signal d'une sortie est enfin donné, avant le jour, sur les places obscures, lieu du rendez-vous, s'assemblent les mères, les femmes, les sœurs, pour accompagner ceux qui ne reviendront plus peut-être. Depuis
quatre mois elles supportent tant de misères, les longues stations aux portes des boulangeries, dans là pluie, dans la neige, et elles n'ont pas un murmure en donnant À la patrie ce qu'elles ont de plus cher, en disant adieu à leurs fils, à leurs maris, à leurs frères!
Voilà dix jours que notre bonne Limousine nous cède sa petite chambre ; nous commençons à ne plus être tout à fait des étrangers pour elle. Ce qui a bien contribué à l'humaniser, c'est que le pauvre malade s'avise de lui parler le patois de la Corrèze. Quand son aflfreuse toux lui déchire la poitrine et qu'il se voit l'objet de si vives inquiétudes, il répète en souriant : «Bah! nos en tirérén, et de la bronchite et dés Prussiens. »
Pourquoi faut-il que ces misères privées s'ajoutent à l'agonie de tout un peuple ? Ces longs jours de maladie se passent dans une poignante attente ; immobiles, cloués dans notre triste ambulance. J'écoute pendant la nuit le fracas incessant des bombes, le foudroiement de nos forts et la respiration haletante de mon bienaimé malade. Puisse sa parole se vérifier : nous nous en tirerons, eit des Prussiens et de la maladie.
Il y a deux jours il alliait un peu mieux et se reposait, en lisant en grec Thucydide, le siège de Syracuse, qui offre tant de rapports avec la situation de Paris. Aussitôt que la saison devenait mauvaise, les Athéniens prenaient leurs quartiers d'hiver et les assiégés respiraient... Leur climat était plus doux que le nôtre... Ah ! qui viendra au secours de notre admirable Paris?
Pour varier l'uniformité de notre vie d'ambulance, voici un convoi mortuaire qui passe : on dit que c'est le fils de l'amiral Saisset, tué par un éclat d'obus.
— Nouvelle inquiétude : la bonne Limousine se trouve Subitement malade ; sa petite fille de onze ans la. remplace et nous dit : « Avant votre arrivée, maman a eu la même atteinte ; le médecin y trouvait les symptômes de la petite vérole. »
Il ne manquerait plus que cela pour nous achever.
L'enfant avec son gracieux parler, nous distrait, elle aime la République. Bon signe si la jeune génération est lasse des rois et des empereurs. Elle nous raconte tous les bruits du dehors ; c'est la gentille petite nouvelliste du quartier.
19 Janvier^ neuf heures du matin, — Le journal nous apporte à l'instant la proclamation aux habitants de Paris :
Uennemi tue nos femmes-, nos enfants. Il nous bombarde jour et nuit, n couvre d'obus nos hôpitaux. Un cri : « Aux armes! » est sorti de toutes les bouches.
Est-ce sérieux, cette fois? Ah! qu'on a trompé souvent cette brave garde nationale ! Hier encore, dans la nuit, deux cent cinquante mille hommes ont répondu à l'appel. Quel enthousiasme, quelle joie de marcher enfin ! Au moment où cette armée, frémissant d'ardeur, allait s'ébranler, un contre-ordre arrive!... Oui, le bombardement des Prussiens excite le patriotisme de la garde nationale, mais les déceptions que lui causent ses chefs, voilà le péril, voilà ce qui exaspère
Dix heures. — Immenses nouvelles! L'armée de Paris a fait une grande sortie cette nuit. On assure que nous avons déjà pris Montretout. N'espérons pas trop tôt ! Tous nos débuts sont brillants, mais compromis par la médiocrité ou la malignité.
A midi, un ami arrive éperdu de joie : « Montretout
est à nous ! Saint-Cloud est à nous ! Garches , la Pouilleuse, la Malmaison, Rueil sont à nous! Les troupes s'engagent dans les bois de Versailles; le roi, son quartier général prêts à décamper. Oui, par les bois de Versailles, nos troupes iront donner la main à Chanzy, qui est très près, dit-on. >
Rabattrons-nous encore de ces heureuses nouvelles? Il n'en est pas moins vrai que c'est notre plus beau succès depuis quatre mois. Nous occupons l'ennemi, nous l'empêchons d'aller écraser nos armées, noua l'empêchons de bombarder Paris. La population a pu respirer pendant vingt-quatre heures. C'est ainsi qu'il eût fallu agir depuis douze jours.
Point de bombardement cette nuit. Mon cher malade aurait pu passer une nuit paisible, mais sa toux convulsive ne lui laisse pas de repos.
20 Janoier. — De grand matin, la prise de Rueil se confirme. Nous sommes à deux pas de Marly; de là, nous dominons la route de Versailles.
Voici les nouvelles que d'heure en heure Paris haletant lit dans les dépêches officielles :
19 janvier, 10 heures du matin. — Concentration très difficile et la^ borieuse pendant une nuit obscure. Retard de deux heures de la colonne de droite. Sa tête arrive en ligne en ce moment. Maisons Béarn, Armengaud et Pozzo di Borgo occupées immédiatement. Long et vif combat autour de la redoute deMontretout; nous en sommes mattres. La colonne Bellemare a occupé la maison du curé et pénètre par brèche dans le parc, le château et les hauteurs de Buzenval. Elle va attaquer la maison Craon. La colonne de droite (général Ducrot) soutient vers les hauteurs de la Jonchère un fier combat de mousqueterie. Tout va bien jusqu'à, présent.
Montretout occupé par nous à dix heures. L'artillerie reçoit Tordre d'occuper le plateau et de tirer sur Garches. Bellemare entre dans Buzenval, attaque maintenant vers la Bergerie ; fusillade très vive, brouillard intense, observation très difficile. Je n'ai pas encore entendu un coup de canon prussien.
10 heures 50. — Un épais brouillaid me dérobe absolument les phases de la bataille. Les officiers porteurs d'ordres ont peine â, trouver les troupes. C'est très regrettable ; il me devient difficile de centraliser Faction comme je Tavais fait jusqu'ici. Nous combattons dans la nuit.
6 heures du soir. — La bataille engagée en avant du Mont-Valérien dure depuis ce matin. L'action s'étend depuis Montretout, à gauche, jusqu'au ravin de la Celle-Saint-Cloud, & droite.
Trois corps d'armée formant plus de cent mille hommes et pourvus d'une puissante artillerie sont aux prises avec l'ennemi. Le général Vinoy, à gauche, tient Montretout et se bat â, Garches, le général de Bellemare et le général Ducrot ont attaqué le plateau de la Bergerie et se battent depuis plusieurs heures au château de Buzenval. Les troupes ont déployé la plus brillante bravoure et la garde nationale mobilisée a montré autant de solidité que de patriotique ardeur.
Le gouverneur, commandant en chef, n'a pu faire connaître encore les résultats définitifs de la journée. Aussitôt que le gouvernement les aura reçus, il les communiquera à la population de Paris.
A la tombée du jour, nos troupes en vue du 6« secteur occupent Montretout avec de Tartillerie, les hauteurs au-dessus de Garches et une partie à droite dans Saint-Cloud.
De fortes réserves sont au repos depuis midi sur les contreforts de Garches et de la Fouilleuse, vers la Seine. Les derniers ordres du gouverneur, qui était au Mont^-Valérien avec le général Vinoy, pour le tir de nos bastions, so§t de tirer énergiquement sur le parc de Saintr-Cloud et la vallée de Sèvres, au dessus de laquelle s'élève une fumée continue depuis deux heures.
8 heures 40. — La nuit seule a pu mettre ^fin â, la sanglante et honorable bataille d'aujoui»d'hui. L'attitude de la garde nationale a été excellente. Elle honore Paris.
9 heures 50 m. du soir. — Notre journée heureusement commencée n'a pas eu l'issue que nous pouvions espérer.
L'ennemi, que nous avions surpris le matin par la soudaineté de l'entreprise a, vers la fin du jour, fait converger sur nous des masses d'artillerie énormes avec ses réserves d'infanterie.
Vers trois heures la gauche, très vivement attaquée, a fléchi. J'ai dû, après avoir ordonné partout de tenir ferme, me porter à, cette gauche, et, à l'entrée de la nuit, un retour offensif des nôtres a pu se prononcer. Mais la nuit venue, et le feu de l'ennemi continuant avec une violence extrême, nos colonnes ont dû se retirer des hauteurs qu'elles avaient gravies le matin.
Le meilleur esprit ii'a^ cessé d'animer la garde nationale et la troupe, qui ont fait preuve de courage et d'énergie dans cette lutte longue et acharnée.
Je ne puis encore savoir quelles sont nos pertes. Par des prisonniers j'ai appris que celles de l'ennemi étaient fort considérables.
Désastreuse dépêche du général Trochu :
20 janvier, 9 h. du m. — Le brouillard est épais. Ennemi n'attaque pas. J'ai reporté en arriére la plupart des masses qui pouvaien<t être canonnées, quelques-unes dans leurs anciens cantonnements. Il faut d'urgence parlementer à Sèvres pour un armistice de deux jours qui permette l'enlèvement des blessés et l'enterrement des morts. Il faudra pour cela du temps, des efforts, des voitures très solidement attelées et beaucoup de brancardiers. Ne perdez pas de temps pour agir en ce sens.
On n'en croit pas ses yeux. On lit cette dépêche avec stupeur. Quoi ! c'est là le langage du général qui aiguillonne son armée pour couronner une victoire si chèrement achetée. Quoi ! ces légions de Paris auront déployé inutilement cette intrépidité, cette ténacité prodigieuse?
La garde nationale, la mobile et Tarmée ont lutté pendant douze heures comme des héros ; c'est en vain qu'ils ont jonché de leurs morts ces crêtes, ces ravines, ces bois de Versailles ! La fleur de la population est tombée sous les murs homicides de Buzenval; au moment de cueillir le prix de tant de sanglants sacrifices, quand l'armée est prés d'atteindre le but suprême et de franchir les lignes ennemies, on l'arrête. On la ramène en arrière, on change le bulletin de victoire en cri d'alarme ; on sème la panique, on prend un ton lamentable, on rassemble les mots lugubres plus familiers aux infirmiers, aux entrepreneurs de pompés funèbres qu'aux chefs de la défens3 nationale !
Conviction qui se répand partout: le plan de nos chefs est un simulacr3 d3 défeiisa; ils n'ont pas l'intention de vaincre !
Que de victimes, que de pertes irréparables ! Le colonel Rochebrune est tombé en avant de Rueil. On s'est obstiné à tenir toute la journée près de ce mur du parc de Buzenval qui cachait l'ennemi, ces barricades crénelées qui vomissaient la mort. Là, devant ce mur fatal tombèrent Henri Regnault, M. d'Estourmel, un vieillard, M. de Coriolis et tant d'autres braves ! C'est là qu'au moment le plus critique, le colonel Brancion s'écria : « Républicains de Montmartre, voulez-vous sauver la République ?» Et tous s'élancent en avant et se battent en héros. C'est là que fut blessé l'intrépide Langlois ; c'est là que la cantinière M»* Philippe, voyant tomber son beau-père, saisit son fusil et se bat jusqu'à la fin de la journée.
Oui, c'est l'élite de la population de Paris qui a combattu à Buzenval *. Elle eût peut-être sauvé la patrie, si elle avait été commandée par des chefs plus entreprenants.
1. Cette élite se composait (dit le colonel Brancion) dliommes de tous rangs, de toutes conditions, ouvriers de toutes professions ; c^étaient les mêmes hommes qui avaient défendu la République le 31 octobre, qui s'étaient battus le 24 novembre à, Bondy, qui avaient bivaqué sans murmure par 16 degrés de froid, qui s'étaient maintenus dans les tranchées pendant un mois sans qu'aucun d'eux osât sans permission aller chercher des nouvelles de sa famille menacée par le bombardement; ouvriers et anciens militaires avaient renoncé à leurs grades pour suivre les bataillons de marche comme simples volontaires. Parmi les morts que les compagnies de guerre fournirent dans la bataille du 19 janvier, on nomme Couchot, menuisier, père de six enfants ; Prudhomme, vieillai d de 65 ans, frappé aux côtés de ses deux fils, ouvriers comme lui ; Mitchell, enlant de 17 ans, et tant . d'autres tombés comme eux dans les bois de Buzenval.
La seule compagnie de volontaires du 247^ bataillon perdit le cinquième de son effectif dans cette glorieuse journée, et ces mêmes faits peuvent se constater dans toutes les batailles sous Paris.