RAPPORT MILITAIRE
Les rai)ports des commandants de colonne sur la journée d'hier ne sont pas encore tous jjarveuus au gouverneur ; il croit ce|;endant devoir donner dès à présent un aperçu général des opérations qui se sont accomplies le 19 janvier.
L'armée était partagée en trois colonnes principales, composées de troupes de ligne, de garde mobile et de garde nationale mobilisée incorporée dans les brigades. Celle de gauche, sous les ordres du général Vinoy, devait enlever la redoute de Montretout, les nfaisons de Béarn, Pozzo di Borgo, Armengaud et Zimmermanii. Celle du centre, général de Bellemare, avait pour objectif la partie Est du jjlateau de la Bergerie. Celle de droite, commandée par le général Ducrot, devait opérer sur la partie ouest du parc de Buzenval, en même temps qu'elle devait attaquer Longboyau, pour se porter sur le haras Lupin.
Toutes les voies de communication ayant accès dans la presqu'île de Gennevilliers, y compris les chemins de fer, ont été employées pour la concentration de ces forces considérables, et, comme l'attaque devait avoir lieu dès le matin, la droite, qui avait un chemin extrêmement long (12 kilomètres) à parcourir au milieu de la nuit, sur une voie ferrée qui se trouva obstruée, et sur une route qu'occupait une colonne d'artillerie égarée, ne put parvenir à, son point de réunion qu'après l'attaque commencée à gauche et au centre.
Dès onze heures du matin, la redoute de Montretout et les maisons indiquées précédemment avaient été conquises sur l'ennemi, qui laissa entre nos mains 60 prisonniers.
Le général de Bellemare était parvenu sur la crête de la Bergerie, après s'être emparé de la maison dite du Curé ; mais, eu attendant que sa droite fût appuyée, il dut employer une partie de sa réserve pour se maintenir sur les positions dont il s'était emparé.
Pendant ce temps, la colonne du -général Ducrot entrait en ligne. Sa droite, établie à Rùeil, fut canonnée de l'autre côté de la Seine par des batteries formidables contrebattues par l'artillerie qu'elle avait à sa disposition et par le mont Valérien.
L'action s'engagea vivement sur là porte de Longboyau, où elle rencontra une résistance acharnée, en arrière de murs et de maisons crénelés qui bordent le j:arc. Plusieurs fois de suite, le général Ducrot ramena à l'attaque les troupes de ligne et la garde nationale, sans pouvoir gagner du terrain de ce côté.
Vers quatre heures, un retour offélisif de l'ennemi entre le centre et la gauche de nos j ositions, exécuté avec une violence extrême, fit reculer nos troupes, qui, cependant, se reportèrent en avant veis la fin de la journée. La crête fut encore une fois reconquise, mais la nuiit arrivait, et rim[ossibilité d'amener de l'artillerie, pour constituer un établissement solide sur des terrains déformés, avréla nos efforts.
Dans cette situation, il devenait daiif^ereux d'attendre, sm'ccsjosi-
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tions si chèrement acquiAM^ une sMm^ub de Tennemi qui, amenant des forces de toutes parts, ne devait pas manquer de se produire dès le lendemain matin. Les troupes étaient harassées par douze heures de combat et par les marches des nuits précédentes employées à dérober les mouvements de concentration ; on se retira alors en arrière, dans les tranchées, entre les maisons Crochard et le mont Valérien.
Nos pertes sont sérieuses ; mais, d'après le récit des prisonniers prussiens, l*ennemi en a subi de considérables. Il ne pouvait en être autrement apfês une lutte acharnée qui, commencée au point du jour, n*était pas encore terminée â la nuit close.
C'est la première fois que Ton a pu voir, réunis sur un même champ de bataille, en rase campagne, des groupes de citoyens unis à des troupes de ligne, marcharit contre un ennemi retranché dans des positions aussi difficiles ; la garde nationale de Paris partage avec Tarmée l'honneur de les avoir abordées avec courage, au prix de sacrifices dont le pays leur sera profondément reconnaissant.
Si la bataille du 19 janvier n'a pas donné les résultats que Pans en pouvait attendre, elle est Tun des événements les plus considérables du siège, l'un de ceux qui témoignent le plus hautement de la virilité des défenseurs de la capitale.
Rien n'est perdu encore. Si la victoire nous échappe, du moins l'armée de Paris occupe les Prussiens, les retient sous nos murs , les empêche d'aller écraser nos forces sur la Loire. Cet insuccès était à prévoir. Toute la nuit, nous, avions la certitude que les Prussiens concentreraient leurs corps et reprendraient l'offensive. Ce qui est plus néfaste que l'insuccès , c'est le rapport officiel. Pourquoi ce ton de désespoir? On croirait à une catastrophe irréparable. Ils ont l'air de dire : € Nous ne « pouvons plus rien; la résistance est impossible. »
Ce soir, notre ami Richard (du Cantal) nous glisse les premières rumeurs lugubres : « Défaite de Chanzy ; dix mille prisonniers... » Et, ce qui est encore plus désastreux, Bourbaki vers Belfort ! . . . Que fait-il là-bas, au lieu de marcher sur Paris ? Pourquoi ces pointes insensées sur la frontière?... Nous entrevoyons la répétition de Sedan, la marche de Mac-Mahon. Voilà un
mois que ce pressentiment funeste nous poursuit. Peutêtre allons-nous trop loin dans nos craintes. Oh! 'que ne dcmnerions-nous pour avoir un démenti !
21 Janvier. — Bourbaki dans les Vosges, au lieu de marcher au secours de Paris, c'est inimaginable! Le chef du 18* corps était à Dijon ; pourquoi ne marchait-il pas sur Paris? Et si Paris est pris... si la France est écrasée...
C'est le premier jour noir ou Ton n'entrevoit rien à l'horizon; les idées les plus funestes, auxquelles on ne donnait jamais accès , vous envahissent. On admet l'horrible éventualité : les Prussiens à Paris ! Ce n'est pas nous qui l'admettons, mais des hommes d'affaires, des banquiers qui sont venus nous offrir leur appartement pour le mettre à' l'abri des Prussiens. «Vous nous rendriez service, »^isent-lls.
Hélas I cette grave maladie ne nous permet pas d^ quitter notre infirmerie. Un ancien ami de Rome, le peintre Storelli , est venu aussi nous proposer l'appartement de ses enfants, absents, pour le mettre à l'abri dés Prussiens.
Les Prussiens à Paris 1 voilà où nous ont conduits nos temporisateurs ! Malheureuse France ! tu traînes encore un bout de chaîne de l'empire. Le monde officiel porte encore le scîeaucésarien. Parler, pérorer au lieu d'agir. Tous les journaux demandent unanimement la démission du général en chef, une action énergique.
Notre amie M™' Busquet est revenue nous visiter dans notre ambulance; elle nous apporte son courage, son esprit, son invincible confiance : « Paris tiendra, Paris les fera marcher, Paris ne leur permettra jamais de capituler, »
' Qui croirait les difficultés que nous avons à obtenir un morceau de pain, dans ce neuvième arrondissement? Nous sommes inscrits au sixième, et réchange des cartes n'est pas une opération facile ni prompte par ce temps de bombardement. Un ancien représentant eât allé luimême à la mairie exposer le cas :
— Je vous en supplie. M. Quinet est malade, rue de Berlin, veuillez faire changer sa carte pour lui délivrer le pain.
— Ce que vous demandez est impossible.
— Voyons, c'est une plaisanterie ; une bouchée de pain pour M. et M"* Edgar Quinet, est-ce là une difficulté insurmontable ?
— Je sais que cela vous paraît absurde, mais c'est comme cela.
Il a fallu attendre la formalité de la régularisation des cartes entre le sixième et le neuvième arrondissement. Heureusement, nous ne sommes pas trop pressés; notre morceau de pain de la rue de Seine est intact dans le buffet. Mon malade ne se nourrit guère en ce moment que de sirop de morphine .
Une nouvelle consolante, c'est l'accueil fait à Garibaldi par la ville d' Autun ; les dames sont allées audevant de lui le remercier d'être venu au secours de la France.
22 Janvier, — Le général Vinoy est nommé gouverneur de Paris. Un sénateur ! Que présage ce retour aux hommes de l'empire? La capitulation est au bout de cette nomination. Voilà le général Trochu dégagé de toute responsabilité, regretté peut-être comme « républicain » ; le gouverneur de Paris ne capitulera pas!
Ah! c'en est trop! Malgré la bronchite, mon mari a voulu sortir; il s'est traîné avec effort jusqu'au boule-
vard des Capucines. Là, épuisé, haletant, il entre, pour se reposer, dans un élégant restaurant. Quelle société ! et comme elle caractérise déjà la réaction, les jours néfastes que nous entrevoyons! De petits crevés attablés parlaient de 1 émeute de THôtel de Ville ; ils étaient rayonnants, ravis de la nomination du nouveau gouverneur dfe Paris; ils considéraient comme très certain le retour de « TEmpereur. > Ces beaux messieurs, qui sortent de je ne saij< quelle cachette, tant ils ont l'air frais, bien portants, bien nourris, irréprochables d élégance (certes, on ne devient pas ainsi du service des tranchées), ricanaient agréablement sur le club de la Reine-Blanche :
— Mais quoi! vous vous permettez, sous la Réj)ublique, de dire la Reine-Blanche? dit l'un.
— Eh bien! reprend un autre, si Paris capitule, c'est une occasion toute naturelle pour les républicains de faire tout retomber sur l'Empereur ; car enfin , c'est 1 Empereur qui a nommé Trochu gouverneur de Paris.
Et tous d'éclater de rire à ce trait d'esprit.
Bientôt ils reprirent avec un accent de colère :
« Est-ce qu'il y aurait jamais eu une République, sans le 'général Trochu? Au 4 Septembre, la plupart des gens de l'Hôtel de Ville ne savaient pas encore, à trois heures, si on serait en République. »
Ce qu'il y a de plus singulier, ces aimables messieurs légitimaient l'émeute et la trouvaient toute naturelle. Ils parlaient des ouvriers en ricanant :
— Est-il possible que ces pauvres diables vivent avec trois cents grammes de pain par jour?
— Etaient-ils drôles tout à l'heure , ces gardes nationaux de l'Hôtel de Ville, qu'on faisait marcher la crosse dans le dos?
— Ce qu'il nous faut, c'est que l'émeute dure trois jours ; alors on verra !
Ils se disputaient le prix d'infamie par leurs réflexions sur les Prussiens et sur Tempire. Les garçons de café qui les servaient les regardaient avec dégoût ; cet échantillon de l'invasion était trop écœurant ; nous fuyons cette élégante caverne.
Pauvre peuple, courageux et patient, qui attends de longues heures ton pain noir sur le pavé, sous la grêle des bombes, voilà le langage de ceux qui te méprisent!
Notre Limousine nous raconte ceci : « Une femme se plaignait, ce matin, à la queue de la boulangerie; elle lui dit : — Eh ! songez donc à nos soldats sur le champ de bataille. Ils ont aussi , comme nous , les pieds dans la neige, mais ce n'est pas pour attendre du pain.
— C'est bien vrai ! reprit la foule. »
Et on continue à espérer dans Bourbaki, on s'exhorte à résister jusqu'au bout.
Buzenval, la défaite de Chanzy, la marche de Bourbaki, le bombardement de Saint^Denis, ce n'est pas assez de calamités. Emeute à l'Hôtel de Ville qui en est le contre-coup. Malheur! cette fois le sang a coulé.
Comme nos ennemis vont l'exploiter ! N y sont-ils pour rien? On a surpris des agents provocateurs, des individus qui avaient l'accent allemand. Mais tant de souffrances stériles, de désespoirs et de colère y sont bien pour quelque chose. « Voilà ce que je redoutais, dit mon mari : que le siège de Paris ne finisse comme le siège de Jérusalem! >
Une centaine de personnes sont écrouées à Vincennes, Delescluze, Flourens et le directeur de Mazas.
Les ennemis de la République ont intérêt à grossir ce douloureux incident : « On se. bat à l'Hôtel de Ville, la bataille est engagée entre la garde nationale et les gens (Je Belleville. » Rien de tout cela n'est vrai;
rémeute se réduit à des proportions insignifiantes. Maiis les coups de fusil, les morts et les blessés, la panique dans Pacis, le sang qui a coulé, la tache de sang imprimée sur notre belle et pure République, voilà ce qui n'est que trop certain. Bismark sera content.
Si Ton envisage la situation, elle apparaît extrêmement grave, non par le fait de l'émeute , car elle a été immé ^ diatement comprimée.
Oui, c'est la première soirée vraiment douloureuse de ces cinq glorieux mois. On croyait à l'honnêteté, à la fidélité du général Trochu. Ses successeurs, que seront-» ils? On s'attend à voir surgir, comme en 1815, des imitateurs de Dàvout, qui signa la reddition de Paris sans en prévenir ses collègue» ; des hommes qui ne feront rien contre les Prussiens, tout contre les Parisiens.
Comme un malheur ne vient jamais seul, il a fallu que réchec de Buzenval, grossi par les rapports exagérés des chefs, fût accompagné de la nouvelle des défaites de Chanzy. Ses dépêches, la dernière du 16 janvier, sont navrantes. Il était en pleine retraite, par des chemins afireux, deux pieds de neige; il avoue la défaillance d'une .partie de ses troupes. Le prince Frédéric-Charles paraît, dit-il, décidé à en finir avec la deuxième armée de la Loire. Ce sont les renforts venus de Paris qui ont permis ces victoires prussiennes.
Et notre Paris, au magnanime espoir, se réjouit encore du superbe mouvement de Bourbaki dans l'Est!
Ce mouvement nous désespère mille fois plus que la défaite de Chanzy. Cette marche vers les frontières est absolument impardonnable, répète mon mari. Où vont ces cent cinquante mille hommes?
« Ils vont en Allemagne délivrer l'empereur, répondait tout à rheure un mobile de Saône-et-Loire qui se chauffait à la cuisine. Voyez-vous, nous somme» entourés
de traîtres; ils veulent laisser tomber la République pour ramener l'empereur. >
Trahison ou déraison, le résultat est le mêmeu
Graves pensées, graves et solennelles, comme à Theure
suprême de la mort. Parfois je crois rêver Nous
sommes paisiblement à Veytaux *, et je fais un songe affreux... Pourtant il était mêlé de tant de bonheur! Ce peuple est si beau de calme, de patience, de raison!
Comment ne deviendrait-il pas soupçonneux? A-t-il vraiment tort quand il dit : « L'ennemi le plus implacable, c'est Tennemi caché, celui qui entrave toutes les mesures énergiques, celui qui inspire tous les mauvais conseils, celui qui obéit à un mot d'ordre secret et qui perpétue dans Paris républicain le règae de Thomme de Sedan.
« C'est à lui qu'on doit nos désastres systématiques ; c'est lui qui oppose une force d'inertie à toute activité de la défense nationale; c'est lui qui a empêché la fabrication des armes, des canons; c'est lui qui retarde l'arrivée des batteries sur les champs de bataille et des colonnes qu'on attend; c'est lui qui retarde la distribution des vivres aux soldats mourant de faim. >
Il paraît qu'avant Buzenval des brigades entières n'ont pas mangé depuis douze heures; après le combat acharné de la journée, on ne leur a rien donné. Pas de distribution de vivres pendant trente-six heures.']
Les sentiments ne sont plus à l'unisson comme au commencement du siège ; les jeunes, ceux qui viennent de se battre à Buzenval, conservent leur ardeur belliqueuse. Les gens d'expérience admettent la prise de Paris et la continuation de la lutte en France. Nous
1. Voyez Mémoires d'exil. Bords du Léman^ 1870. Editeur, Le Chevalier.
savons que ces deux hypothèses s'excluent réciproquement. Les pessimistes déclarent que tout est perdu et concluent avec leur phrase stéréotypée insupportable : « La France est bien malade. >
Rien de plus dangereux que de désespérer de son pays et de nier ses actes les plus méritoires. Non, ce n*est pas seulement sous le coup de la loi que les armées se sont formées, Télan volontaire y a sa grande part.
Combien toutes ces conversations lugubres aggravent rétàt de mon mari ! Il veut tout savoir, et chaque nouvelle, chaque détail est un coup affreux. Les entretiens ne servent plus désormais qu'à vous désespérer, car chacun apporte dans son récit sa part de craintes; et Ton reste plus attristé, moins fort. Quand^ nous sommes seuls, nous ressaisissons plus facilement Tespérance.
Le bombardement de . Saint-Denis a commence, et avec une violence terrible. Sept batteries prussiennes foudroient la malheureuse ville, sous un feu croisé. La population déménage à la hâte. Les familles, à pied, dans la boue, dans la neige , traînant les brouettes chargées de matelas, de mobilier, abandonnent leurs maisons et viennent se réfugier dans nos quartiers. Y serons-nous longtemps abrités? Si Tennemi s'empare de Saint-Denis, les obus atteindront le neuvième arrondissement aussi bien que le sixième. Dés la première nuit, Saint-Denis a horriblement souffert; beaucoup de victimes! Une famille entière a été frappée à la fois. Ils étaient sept à table, rassemblés à déjeuner; Tobus tue le père et trois enfants, il blesse mortellement deux autres et la mère. La cathédrale est bombardée, la prison atteinte; une fabrique incendiée; les maisons s'écroulent; les boutiques sont abandonnées; pas une rue qui ne reçoive des obus. Ici,, dans ce quartier, pas de pain;
la formalité des cartes force ces infortunés à errer d'une municipalité à Tautre. Les gémissements de cette population, chassée de ses foyers, est tragique comm^ les Suppliantes d'Euripide.
Un obus a éclaté au Collège de France, au pied de la chaire où M. Levasseur faisait un cours d'économie politique-; il a continué avec calme sa leçon après s'être assuré que personne n'était blessé.
Le quartier du Panthéon a beaucoup souffert œtte nuit. Dans une maison, un obus a anéanti toute une paurre famille, hachant les enfants. Ailleurs, c'est un artilleur coupé en deux.
23 Janvier, — Depuis un mois , mon mari redoute cette marche sur les Vosges ; il ne peut admettre que le général Bourbaki, se trouvant, à Dijon, n'ait pas tendu la main à Paris, et qu'il préfère se diriger vers Belfort, Gray, Vesoul, Neufbrisach. Les petits forts alsaciens de l'extrême frontière ont-ils donc plus d'inàportance que Paris ? Quel est donc ce plan étrange , cette promenade vers la forêt Noire, quand Paris est à l'agonie? Encore une fois, où vont les cent cinquante mille hommes de Bourbaki?
Les plus sombres pressentiments obsèdent mon mar depuis qu'il étudie ce funeste mouvement. L'inaction de nos chefs a permis aux Prussiens de détacher des corps qui ont écrasé Chanzy; maintenant, ils vont être libi*es d'en finir avec Bourbaki. Il s'écrie avec angoisse : « C'est une armée perdue ! Rien au monde ne peut plus la sauver! »
Malgré l'extrême faiblesse d'une maladie de quinze jours, il a voulu tenter encore un effort , saisir l'opinion de cette dangereuse marche de Bourbaki; il enverra
ce mémoire aux journaux ; mais quelle difficulté d'écrire sans jeter l'alarme et la défiance au milieu d'un peuple déjà si excité!
Dans ces pages, ï Armée de Bourbaki Récrites avec une bronchite aiguë, Edgar Quinet établit que c'est une nouvelle marche de Màc-Mahon qui aboutira à un nouveau Sedan. Il montre ce qu'aurait dû être le mouvement de ce corps, ce qu'il pourrait être encore. En voici les principaux passages :
Un grand souffle de victoire s'élevait, il y a peu de jours, à la nouvelle que le général Bourbaki, sorti du Nivernais, avait réuni quatre corps, et que Garibaldi /éoccupait Dijon. Cette nouvelle permettait de tout espérer. Sans doute, de Dijon, de ce point qui était le plus près de nous, Bourbaki allait se diriger avec ses cent cinquante mille hommes sur Paris. Le bombardement imposait au gé];iéral Bourbaki la loi élémentaire de marcher au canon. La route était ouverte; Werder, battu, se retirait à Test. C'était le moment où toutes les forces prussiennes s'acharnaient sur Chanzy. La direction de Bourbaki était marquée ; il allait marcher sur Troyes, gagner la Marne, appeler à lui Faidherbe, qui avait toute chance de le rejoindre par l'Aisne ; tous deux, au nombre de 250,000 hommes, viendraient tendre la main à Tarmée assiégée de Paris. Si la jonction ne pouvait se faire, du moins Tun ou l'autre arriverait au but : le débloquement de Paris. Le général Bourbaki avait à choisir entre deux objectife' : Paris ou Belfort. Qui pourra expliquer les motife de guerre par lesquels le général Bourbaki a négligé Paris pour Vesoul, la Seine pour le Doubs! Au lieu de se diriger vers nous par Semur — où le combat heureux de Garibaldi avait ouvert le chemin de Paris — l'armée de Bourbaki court à marches forcées dans la voie quiTéloigne le plus de nous. Lorsqu'elle aurait pu être sous nos murs, se mêler à notre sortie du 19, elle se trouve à l'exti'émité du dépars tement du Haut-Rhin. Nous l'appelions à Buzenval, elle nous répondait à Villersexel; son succès produisait l'effet d'un désastre, en l'éloignant plus encore. Au fond, ce mouvement est de la même nature que celui de Max>Mahon. Poussé par je ne sais quelle conta- 'gion, Boui'baki refait Toeuvrè de Mao-Mahon; il tourne dans le sens
1. Voyez le Siège de Paris et laDëfoise nationale, pages 129-137
opposé à Paris; il court à l'autre extrémité de la France; Dieu fasse qu'il ne trouve pas un Sedan à Belfort !
J'ai supplié le Gouvernement de rappeler le général Bourbaki à la question ; s'il a une armée, de lui enjoindre enfin de s'occuper non des Vosges, mais de Paris. Le Gouvernement pouvait à son heure, envoyer des messagère, prescrire à Bourbaki de faire tout le contraire de ce qu'il a fait jusqu'ici, c'est-à dire de se rapprocher du centre au lieu de se porter à la circonférence. Dans le cas où il eût été trop difficile à Bourbaki de changer de méthode et de plan, il eût dû céder son commandement au général qui, dès la première heure jusqu'à la dernière, a marché dans la vraie direction, une fois par Châtillon-sui>Seine , une autre fois par Semur. Ce général, c'est Garibaldi.
En supposant que la marche sur Paris soit impossible, il faudrait que les armées de province se donnassent rendez-vous au sud de la Loire, dans les montagnes de l'Auvergne, du Cantal. C'est là qu'elles trouveraient les champs de bataille qui leur conviennent. L'Auvergne donnerait la dernière base à la guerre nationale; elle serait pour nous ce qu'ont été les Asturiés pour l'Espagne, le Tyrol pour les Allemands (1^.
1. Je dois faire remarquer ici l'identité de vues d'Edgar Qui net et du général Chanzy sur ces deux points ; 1° marche du général Boui** haki; 29 comme chance suprême, la guerre nationale portée dans l'Auvergne.
Un an après que ce mémoire militaire a été publié par le Siècle^ nous lisons, dans ie beau livre et dans les déjiêches du général Chanzy, des vues exactement pareilles à celles qu'exprimait, le 23 janvier 1871, Edgar Quinet, alors renfermé dans Paris et ignorant, comme tous les Paiisiens, les dépêches confidentielles du général eu chef de l'armée de la Loire.
Le 30 décembre, le général Chanzy écrit : Notre plus grande chance de réussite est dans la combinaison de nos mouvements, dans la coopération des trois armées (Chanzy, Bourbaki, Faidherbe) au même but, au même moment. Sans cela, nous verrons échouer successivement des forces qui, bien dirigées, pourraient triompher...
Le 2 janvier, Chanzy insiste : La première, la deuxième armée et celle de Faidherbe se mettront en maiche en même temps. La deuxième jîour s'établir sur l'Euie, entre Evreux et Chartres. La première armée- (Bourbaki), de Chàtillon-sur-Seine viendra s'établir entre la Marne et la Seine, de Nogent à Chiiteau-Thierry ; l'armée du Nord, de Compiègne à Beau vais... Nos trois i)rincii aies armées se mettii>nt en
24 Janvier. — La proclamation du nouveau gouverneur est aussi fâcheuse que possible. Pas un mot de la République; en revanche, beaucoup de colère contre les perturbateurs, réternelle redite « en faveur de Tordre, » des mots décourageants, inquiétants, mêlés d'une certaine affectation de franchise : « Je suis soldat. »
Le peuple de Paris, toujours disposé à faire crédit à ses chefs, fait cette réflexion à propos du successeur de Trochu : « Il manque d'énergie, eh bien ! nous en aurons pour lui.» Voilà comment les braves tirent parti de toute situation pour s'exciter au patriotisme.
Quant aux mesures, il était facile de les prévoir. Institution de nouveaux conseils de guerre, suppression des journaux républicains, fermeture des clubs, non en vue d'une émeute qui ne peut se rallumer en ce moment, mais pour étouffer la résistance à outrance.
Il devient difficile de lire les journaux. L'élément vaincu remonte à la surface ; on sent déjà cet air fétide, avant-coureur des trahisons. Et cependant notre espoir subsiste encore, grâce à la violente canonnade. Là est
communication avec Paris. (C'était au moment de la bataille de Bapaume; Faidherbe tenait en échec Manteuffel.)
Lorsque Chanzy apprit le mouvement de Bourbaki, il ju^ea que Topération de Tarmée de TEst, entreprise en pareille saison avec des troupes nouvelles, dans un pays de montagnes, que la neige recouvrait, où tout était difficulté, était si périlleuse qu'il tenta un dernier effort pour ramener Tarméo de Bourbaki sur Paris : Paris a des vivres seulement jusqu'au 15 janvier, il y a urgence de faire un très prompt et sujjrêmo eflfort sur Paris.
Le lendemain, le télégraphe lui apporte la nouvelle que Bourbaki est sous les murs de Vesoul. La première armée engagée dans l'Est, Faidherbe continuant son premier programme dans le Nord, le mouvement simultané sur Paris devenait inexécutable. La deuxième armée n'avait plus qu'à se fortifier solidement sur le Mans, achever sa réorganisation, suivre attentivement ce qui allait se passer.
302 t^ARlS
notre salut. Tout n'est donc pas fini ? Le bombardement est très fort du côté de Saint-Denis ; bientôt ce quartier deviendra à son tour inhabitable.
Notre ami C..., qui a bravé mille fois la mort aux grand' gardgjs, revient ce soir de la Croix d'Arcueil ; les obus sifflent à ses oreilles depuis trois semaines : il a été épargné jusqu'à ce moment. Sera-t-il toujours aussi heureux ? « On prépare une grande sortie, s'écrie-t-il avec joie. Les boulevards, la place Vendôme sont obstrués de canons, caissons, voitures d'ambulance. >
Est-ce sérieux? veut-on tenter vraiment de rompre le cercle de fer ?. N'est-ce pas une feinte au moment d'en finir ? Notre brave garde national, plein d'espoir, ajoute: « Une ville de six cent mille combattants, décidés à vaincre, ne se laisse ni prendre ni mourir de faim. Si l'heure affreuse venait à sonner, eh bien ! nous sommes deux cent mille décidés à faire la trouée à nos risques et périls; nous rejoindrons Chanzy, Faidherbe ou Bourbaki.»
24 Janvier au soir. — L'horrible éventualité de la capitulation de Paris se présente pour la première fois à notre esprit. Pour ne pas succomber au désespoir, nous nous disons ceci : Au 4 Septembre, le peuple de Paris et la France ont fait un effort pour se débarrasser de l'empire; l'empereur est tombé, mais l'empire est encore debout, représenté par son système. Paris, la France ont rompu à jamais avec Bonaparte; mais c'est le système bonapartiste qu'il fautbriser. Quant aux Prussiens, cette au-tre forme de césarisme, nous les vomirons aussi. Leur dessein est trop insensé : Détruire la France ! Quelle absurdité !
France, France adorée ! tu n'en es pas moins à cette
heure le peuple régénéré, le peuple martyr ! Les hommes du passé peuvent te livrer, mais ta vie n^orale, ton avenir sont indestructibles. Notre République est immortelle ; un groupe de traîtres invi&ibles est impuissant à la faire périr. La République survivra. L'héroïsme de Paris, sa sagesse, son esprit de sacrifice, voilà les assises inébranlables sur lesquelles la République est fondée.
^'Janvier, — Malheureuse et admirable population ! au lieu d'entendre un langage fortifiant de ses chefs, elle lit tous les matins quelque dépêche officielle d'un ton lamentable :
« L'activité de l'armée assiégeante se remarque sur tous les points de l'investissement. — Les travaux de tranchées que nous exécutons en avant des forts ont été contrariés par la pluie. — Le bombardement de Saint- Denis redouble de violence. — Les travaux défensifs de Buzenval continuent. — Une reconnaissance, dans la nuit, signale le bruit continu de voitures de Touest à l'est. »
Cette insistance extraordinaire du Gouvernement à assombrir la situation, à grossir les périls, à les montrer comme insurmontables ne présage que trop la conclusion sinistre. Ce matin, note officielle : « Les nouvelles militaires que nous mettons sous les yeux du public sont d'une extrême gravité. »
Défaites successives de Chanzy, en pleine déroute sur Laval ; retraite de Bourbaki après de vains efibrts pour débloquer Belfort, bataille de Saint-Quentin perdue; tous ces détails navrants, extraits des journaux prussiens de Versailles, habilement groupés, portent la mort dans l'âme. On voudrait ne pas y croire; mais les maires de Paris, convoqués, ont reçu ces mêmes renseignements lugubres. Oui, l'arrêt a été prononcé; oui, on a
osé prononcer les mots de négociations, armistice, qui veulent dire capitulation ! ! . . .
A ce mot de capitulation , le patriote indigné répète à qui veut l'entendre ce trait historique raconté par le général Dembinski : Un chef d'armée, polonais, après une série de défaites, accule ses troupes vers la frontière prussienne. Là, il les oblige à quitter le territoire de la patrie et les fait désarmer. La cruelle cérémonie eut lieu avec beaucoup de calme, mais au moment du défilé devant le général, un capitaine sort des rangs et lui brûle la cervelle.
Ce général s'appelait, je crois, Gielgud.
J'ai revu notre pauvre rive gauche. On dirait que des années, des siècles se sont passés depuis que nous l'avons quittée. La Seine, livide, noirâtre, laide, reflète un triste ciel, tout chargé de brumes et de trahisons ; le pavé est boueux, glissant, affreux; dans les rues, de rares passants, des figures mornes. Sur quelques points des gardes nationaux sans armes s'exercent à des marches et contre-marches; braves gens, jusqu'à la dernière heure, ils auront voulu la délivrance à tout prix.
Rue de Seine, j'entends les plus horribles rumeurs... elles bourdonnent autour de ma tête, n'y 'entrent pas, encore moins dans le cœur. Un des ministres est à Versailles en ce moment. Cela est sûr. Notre ami était allé à la mairie se plaindre de l'étrange fabrication du pain ; on y a trouvé une souris coupée en deux, une autre fois un ressort de montre, une troisième fois un bout de corde. (Le peuple est persuadé, à tort ou à raison, qu^on exagère la mauvaise qualité du pain et cet assaisonnement inusité en boulangerie; car on y trouve de tout, excepté de la farine. Est-ce pour démontrer l'ira-
possibilité d'une plus longue résistance?) Un employé de la mairie répond qu'il n*y avait plus lieu de s'occuper de cette question d'alimentatioû, vu qu'on est en train, À l'Hôtel de Ville, de préparer la formule de la capitulation.
Ce mot infâme s'étale dans les journaux; je l'ai lu à travers mes larmes, sous mon voile, en revenant.
On dit aussi que l'Angleterre intervient auprès de M. de Bismark et propose la paix, moyennant une monarchie constitutionnelle avec un prince d'Orléans, neveu du grand-duc de Mecklembourg.
Et il faut rentrer, rapporter ces nouvelles à mon bien-aimé malade ! . . .
Rien ne peut plus l'étonner. Hélas ! on compare forcément ces deux dates : Janvier 1871 et Juin 1815, deux capitulations signées à l'insu de la France.
Comment rester dans l'ignorance de ce qui se passe? Le temps est radouci, nous sortons encore chercher d'autres informations :
— Est-il vrai qu'on ait prononcé le mot capitulation ?
— Comment voulez-vous qu'on ne finisse pas par là? il n'y a plus de pain.
— Il y eifa jusqu'au 15 mars.
— Non, non, jusqu'au 3 février.
Ces paroles en disent assez. Le courant d'héroïsme, de stoïcisme qui a soutenu tant de gens se détourne ; ils retombent terre à terre.
Rentrés dans notre infirmerie écrasés, accablés, nous eûmes une dernière lueur. Notre garde national d'Arcueil, toujours plein d'entrain, revient, affirme de nouveau qu'on prépare une grande action, que c'est pour cette nuit : « On mettra en ligne quatre cent mille
hommes... Si Ton échoue, deux cent mille perceront la masse prussienne et rejoindront les armées de province... »
Il parlait encore , la porte s'ouvre , le porteur des lugubres nouvelles entre. Il arrive de la légation américaine; cette fois, c'est officiel, de source certaine :
— Tout est fini! Faidherbe est battu, Bourbaki battu et poursuivi par des corps d'armée nombreux. Il n'est plus question de Chanzy; son armée est pulvérisée ; Gambetta s'est brûlé la cervelle. . .
— Eh bien, non! nous n'en croyons pas un mot. Depuis quelques jours, on jette sur la place tout ce qu'on peut inventer de plus sinistre. Ne cédons pas aux pessimistes.
26 Janvier, — Hélas! toute une procession de gens en deuil confirment les nouvelles mortuaires; l'un revient de l'Hôtel de Ville ; il n'a pu voir le Gouvernement, qui était en conférence. Mais on lui a fait passer un billet avec la réponse suivante : « Rien ne justifie les bruits de la mort de Gambetta; il est au Nord. Mais les nouvelles des armées sont aussi affligeantes que possible. Nous touchons au fond de l'abîme. »
Tous jugent la situation perdue ; les bas*s de la capitulation, dit-on, c'est un armistice de quinze jours; dans un mois, l'Assemblée; cession de l'Alsace et de la Lorraine ; cinq milliards d'indemnité ; nos forts livrés aux Prussiens!... Eh quoi! c'est ma plume qui transcrit ces arrêts de mort! Ah! cela n'est pas possible... Je te regarde, toi, et je vois la patrie debout, la liberté inviolable, la France immortelle!
A ce flot de sinistres paroles, Quinet ne répond rien, laisse les gens s'exhaler; puis il tache de les ramener j^
l'espoir en rappelant que tous ces bruits sont de provenance prussienne :
— Qui vous dit que ce n'est pas un nouveau piège? Le Gouvernement y tombe complaisamment, parce qu*il est las, à bout de, résistance.
— Tout est fini, vous dis-je. Paris est livré, trahi... Vous, du moins, vous avez une ressource, répond un de ces amis de Job : vous avez la ressource de retourner en exil.
Ironie funèbre ! Retourner en exil quand la patrie se meurt! Non, non, ma France adorée, nous ne te quitterons plus! Tu as besoin de ceux qui t'aiment, pour t'aider à guérir, si ta blessure n'est pas mortelle. Oui, tu renaîtras, après ce cataclysme, plus belle et plus pure !
27 Janvier, — Le Gouvernement a parlé. UOfficiel avoue les négociations commencées à Versailles, l'armistice. . . Oui, j'ai lu cela, de mes yeux. . .
L'armistice! mais c'est la capitulation, c'iBst une Assemblée réactionnaire, fille de l'invasion, une Diète polonaise ! . c'est la France démembrée, la patrie déshonorée, anéantie! Il faut se défendre de penser. Il faut guérir, quitter cette infirmerie, ce triste campement, retourner dans notre bonne rue de Vaugirard, puisque, hélas! il n'y a plus de défense, plus de bombardement.
Ma grande préoccupation, c'est de pouvoir l'y transporter. J'y suis allée pour tout préparer. Quelle lugubre impression que ce salon aux vitres brisées par l'obus, glacé, obscur... Ah! si le soleil de mon âme venait encore à luire!...
De ce ciel gris et noir, la lieige tombe sans cesse et se fond sous ros pieds. Paris est morue, silencieux;
dans les rues, un mutisme sépulcral, toutes les lèvres closes, personne ne desserre les dents. C'est une population qui se sent prisonnière de guerre.
La plume me tombe des mains. . . Mon mari est plus malade que jamais. Comment guérir avec le poids affreux qui Toppresse? Tant que la résistance de Paris a duré, ses forces l'ont soutenu; quand le mot capitulation est prononcé, confirmé, le lutteur tombe... Il est rentré sans souffle, sans Voix, toussant affreusement plusieurs heures de suite. Voilà ma terreur, mon angoisse; il est de nouveau alité.
Notre excellent médecin M. Gubler a déclaré ce soir qu'il ne fallait pas songer à le transporter ; c'est une bronchite aiguë avec engorgement aux poumons.
Sommes-nous la proie d'une hallucination? Est-il vrai que Paris, notre sublime Paris, va être livré aux Prussiens ? car il ne faut pas se dissimuler le sens de ce mot : Armistice. Ils le comprennent bien, ces vaillants hommes du peuple et ces femmes qui stationnent six heures dans la glace, dans la neige. Leur amertume est sans bornes ; notre Limousine nous rapporte les propos, les paroles irritées, désespérées, qu'elle entend, qui s'entrecroisent à la porte des boulangeries et des cantines : « Voilà donc où nous ont amenés les chefs de l'inaction nationale ; ils se croisent les bras depuis cinq mois, aujourd'hui ils nous livrent. Ils ont acclamé la République, mais ils ont eu^oin d'écarter tous ceux qui voulaient la défendre. Nous ne nous sommes plaints de rien; nous aurions tout souffert; mais voir tant de sacrifices, tant de sang versé aboutir à nous livrer... cela n'a pas de nom. Que sont devenues leurs promesses : La France ne cédera ni un pouce de son territoire^
ni une pierre de nos forteresses ! C'était donc une comédie? »
On voudrait défendre les chefs de Tarmée de Paris en rappelant qu'ils étaient placés dans la situation la plus difficile dont l'histoire fasse mention. Mais mille voix répondent : Qui donc portera la responsabilité de la chute de Paris, si ce n'est le groupe d'hommes qui s'est opposé systématiquement à toute action de l'armée et de cette incomparable garde nationale impatiente d'en venir aux mains avec l'ennemi, et qui suppliait qu'on lui permît de le harceler, de le tenir en haleine, de tenter la trouée ? Elle eût réussi peut-être; dans tous les cas , elle eût retenu les forces prussiennes sous Paris si on les eût inquiétées par de vigoureuses sorties. Malgré ses supplications, ses avertissements, on l'a condamnée à l'inaction. On a permis ainsi à l'ennemi de détacher des corps d'armée contre Chanzy, Faidherbe, Bourbaki... Et cette marche de Bourbaki vers la frontière, au lieu de marcher au canon, n'est-ce pas le dernier acte du drame césarien commencé à Sedan, à Metz? Ah ! nos chefs ont eu les destinées de la patrie entre leurs mains; le rôle le plus glorieux leur était réservé; ils auraient pu être au sommet, ils nous ont fait rouler dans l'abîme !
Peut-être est-on dans le vrai si l'on cherche la cause de notre dernier désastre dans l'ennemi occulte qui perpétue le régime impérial au cœur de Paris et qui s'est glissé jusque dans les conseils du gouvernement. Jusqu'ici rhistoire n'a connu que des traîtres cyniques. Le traître jésuite est une espèce née après Sedan et celui-là fait les dupes les plus nombreuses, (l'est lui qui parle de guerre à outrance, et pendant tout. le temps la négociation est son idée fixe. C'est lui qui invente un simulacre de défense, des sorties feintes et qui force Thonnête gou-
verneur de Paris à livrer la bataille meurtrière de Buzenval, uniquement pour démontrer aux Parisiens leur impuissance. C'est lui qui s'incarne dans le jésuitisme soldatesque, cachant la rouerie, le guet-apens sous la bonhomie, la brusquerie. « Ces rodomontades soldatesques sont dans le même esprit que la tartufferie des dévots. »
Tant de précieuses vies sacrifiées avec le but secret de finir par la reddition, comment le croire !
Pour le peuple naïf, énergique dans ses impressions, c'est une intolérable image que ces négociateurs français discutant, à Versailles, avec nos bourreaux le mode d'ensevelissement de la nation.
Les colères du peuple sont moins dangereuses que ce vide eflrayant de l'âme qui permet de constater froidement, officiellement, le décès sans que le cœur se brise de douleur. Et cette cohorte d'ambitieux.vulgaires qui sortent" déjà de dessous terre, capitulards par nature, par goût, par besoin, qui se frottent les mains voyant approcher i^ fin de la pièce. Ils savent qu'ils sont couverts d'opprobre, mais ils comptent sur leur souplesse pour se remettre sur pied dans un avenir peu éloigné. Déjà ils songent à la députation, à des intrigues nouvelles, à des bénéfices nouveaux, à des places lucratives, à des honneurs.
On raconte qu'à la dernière séance du Gouvernement, le général en chef avouait qu'il n'avait tenté la dernière sortie que pour donner satisfaction ^ l'opinion publique et qu'il avait envoyé sa démission, certain qu'une nouvelle sortie ne réussirait pas davantage. Là-dessus il se mit à pleurer et tous les généraux et officiers présents pleurèrent aussi. Le doyen d'âge dit alors : «Mes chers compagnons, nous n'avons plus qu'une seule chose à
JOURNAL DU SIÈGE Mi
faire, c'est de jurer haine éternelle aux Prussiens et de nous donner rendez-vous pour des temps plus heureux. »
Si dans les hautes régions on se résigne ainsi, les idées de résistance à tout prix continuent dans les rangs de la garde nationale. Réussiront-ils à se convoquer, à se réunir, à s'enrôler, à percer les lignes? Cette entreprise du désespoir aurait ce résultat immense : Envoyer aux armées de secours un renfort de cent cinquante mille hommes, les soustraire à la capitulation de Paris.
Nous avons vu ce soir M. Chenavard; sa parole éloquente a le don de faire oublier un moment la détresse. Chacune de ses visites, pendant le siège de Paris, a été pour nous une fête de l'intelligence.
28 Jarwier. — La presse républicaine envisage la situation avec plus de tristesse que de colère ; le sentiment unanime est celui-ci : Profiter de la dure expérience pour ne plus confier le soin de nos destinées à ceux qui de près et de loin ont entassé les ruines sous lesquelles la France s'écroule. En même temps, ils affirment tous TimmortaUté de la Republique. Ces discours me font l'efi'et d'une oraison funèbre sur la tombe d'un mort illustre.
Le Gouvernement aussi affirme la République dans ses proclamations; mais elles n'inspirent plus- de confiance au peuple, qui se souvient des paroles de Ferrières, et qui voit nos forts de Paris livrés. Il se demande si nos deux mille canons, un million de chassepots, nos munitions seront respectés par les Prussiens?... Je pense à la douleur de M. Dorian, l'homme qui a le plus contribué à l'armement de Paris. . .
28 au soir. — Une proclamation du Gouvernement met fin à la résistance de Paris... Ah! le cerveau est pétrifié... On ne pense plus, on ne vit plus...
Et cette cruelle maladie de mon mari résume et dépasse pour moi Thorreur de la situation... C'est lui qui me donne encore la force d'espérer !... D'une voix aCFaiblie il répète : « Les peuples ont la vie dure ! . . . Nous avons été trois fois à Berlin, eh bien! nous irons une quatrième fois. ]>
29 Janvier. — C'est avec horreur, avec stupeur, que Paris a lu ce matin les clauses de l'armistice, le texte de la Convention signée entre M. de Bismark et le ministre des affaires étrangères. Dernière insulte, jointe àla cruauté, que d'appeler du nom d'armistice une reddition à merci. L'armée, prisonnière de guerre * ! Tous nos canons livrés! Une contribution de deux cents millions sur Paris.
La résistance nationale est finie du moment que les forts de Paris sont au pouvoir de l'ennemi.
Deux jeunes gardes mobiles, revenus ce soir de Montrouge, racontaient à la cuisine la remise des forts. On s'est hâté de les livrer : «Les Prussiens nous ont accompagnés jusqu'aux portes de Paris. Ce sont des hommes très grands et qui font peur, » dit naïvement un de ces pauvres paysans enrôlés depuis peu. «Ils ont l'air orgueilleux de nous avoir écrasés , mais combien nous avons le cœur gros ! »
Il est donc vrai que les Bonaparte nous ont précipités et scellés dans le gouffre ! L'universelle conscience ré-
1. Article 6 de la Convention : « Les garnisons (armée de ligne, garde mobile et marins des forts et de Paris) seront prisonnières de guerre, •sauf une division de douze mille hommes, que Tautorité militaire, dans Paris, casernera pour le service intérieur. »
pète les malédictions proférées contre eux par Henri Martin sur la tombe d'un brave, dans un admirable discours.
L'armée allemande n'entrera pas à Paris. M. de Bismark a prié, dit-on, Jules Favre d'obtenir du roi qu'il renonçât à l'idée d'un défilé dans Paris. Dans le camp prussien on craint la surexcitation du désespoir. « Cinquante coups de fusil partis d'une fenêtre, « feraient l'aflFaire ; sans doute nous mettrions Paris « à feu et à sang, mais la vengeance des Français « serait satisfaite. » Voilà comme on raisonne à Versailles. Est-il bien sûr qu'ils n'entreront pas ? Maîtres des forts, qui peut les arrêter ?
La garde nationale ne peut se résigner à cet opprobre. Après plusieurs réunions , on a recueilli dans la dernière, au Grand-Hôtel, la signature de cinq cents officiers très décidés à tenter la trouée. A qui porter cette résolution ? A l'Hôtel de Ville, on a déclaré ne pas avoir qualité pour recevoir les députations. Au ministère des afiaires étrangères, même réponse. Alors, on est allé à l'Elysée. Le général en chef, debout sur les marches du perron, a reçu les innombrables délégués de la garde nationale qui , protestant contre la capitulation, se déclarent décidés à tenter une sortie pour rejoindre les armées de province. Le général a répondu « qu'il était impossible de franchir les lignes prussiennes, que la dernière sortie à Buzenval n'avait été faite que pour céder à l'opinion publique. D'ailleurs, ajoute-t-il, à cette heure, les forts sont déjà aux mains des Prussiens. »
La patriotique garde nationale n'abandonne pas son projet : le rendez-vous a été , en effet, pris la nuit dernière ; mais le Gouvernement averti a fait échouer toute
tentative. On a arrêté les commandants en chef, on va les traduire devant des conseils de guerre. •
Cependant nos marins ne voulaient pas céder leurs forts ; de grosses larmes roulaient sur leurs joues quand il a fallu s'exécuter. On dit qu'un capitaine de frégate s'est brûlé la cervelle de désespoir.
Le désespoir général s'exprime de mille manières différentes ; il y a des gens qui se répandent en injures contre notre malheureux pays. Comme si c'était l'heure de récriminer contre la France, elle qui a fait une si flère résistance!... Plus que jamais, c'est l'heure de l'aimer, de l'honorer.
J'ai entendu un homme du peuple s'écrier : « J'ai 1^ cerveau fendu de chagrin. Mais attendez ! si le comte de Paris n'a pas d'autre voix que la mienne, le jour du vote, il peut être tranquille. » On répand le bruit que les d'Orléans vont être proclamés à Bordeaux.
Nos compagnons d'exil, Madier Moritjau, Songeon, ne démentent pas leur fermeté : « Regardons en avant ! » disent-ils. Un autre répond : « Pour moi, je sens que cela m'achève. » ^
Le bon médecin répète au malade : « Il ne faut plus penser à hier, mais à demain.»
Oui, il faut dévorer silencieusement son désespoir à la pensée de cette reddition qui joint les hontes de Metz au désastre de Sedan. L'idée de nos forts livrés à l'ennemi, avec nos armes, nos canons, l'armée prisonnière, cela vous fait au cœur une plaie brûlante.
29 Janvier. — C'est aujourd'hui seulement que le Siècle a publié les pages d'Edgar Quinet, l'Armée de Bourbaki, envoyées il y a huit jours; ce retard était peut-être nécessaire au milieu de l'excitation générale. Ces pages prophétiques, écrites pendant la maladie,
pendant l'agonie dé Paris, restent comme les plus hautes de la vie de Quinet. Et même à cette heure, quand tout semble consommé, il ne désespère pas de la résurrection du pays.
Aussitôt qu'il passe une nuit un peu plus calme, la pensée des malheurs publics me ressaisit avec force, avec une clarté terrible résumée par ces mots : Les Prussiens sont là, dans nos forts !
La résistance nationale pourrait continuer, à une condition, si une Assemblée^ patriotique sort des élections prochaines. Mais ceux qui nous écrasent ont trop la pratique du césarisme pour ne pas veiller à la composition de l'Assemblée qu'il leur faut. Sera-ce une Diète polonaise sanctionnant l'assassinat de la patrie?
Un décret, en effet, convoque les collèges électoraux, pour élire une Assemblée nationale : le 5 février à Paris, le 8 février dans les départements.
30 Janvier, — Le peuple avait donné l'exemple de l'union dans le péril; les monarchistes renonceront-ils à leur intolérance? Les manœuvres du parti intéressé à exclure les républicains des élections recommencent sous le canon des Prussiens. On répand le bruit que les anciens proscrits refusent de se laisser porter et qu'ils déclarent ne pas vouloir siéger, dans l'Assemblée. Des délégués de la presse et des divers comités électoraux sont venus sonder les dispositions d'Edgar Quinet. Il a répondu qu'il acceptait précisément pour protester par sa présence contre tout démembrement de la France et pour refuser à une Assemblée quelconque le droit d'arracher des millions de Français à leur patrie. Ce serait jouer le jeu des monarchistes que de leur céder la place. Il faut des républicains dans
une Assemblée qui va statuer sur le sort de la France, de la République.
Personne, je crois, ne fait cette remarque : Le nom de M. de Bismark se trouve au bas du document qui convoque une Assemblée française. Que signifie la signature de cet Allemand dans le décret de convocation des représentants français?
Article 2 de la Convention : « L'armistice ainsi convenu a pour but de permettre au Gouvernement de la défense nationale de convo-' quer une Assemblée, librement élue, qui se prononcera sur la question de savoir : si la guerre doi{ être continuée ou à quelles conditions la paix doit être faite.
« L'Assemblée se réunira à Bordeaux. Toutes les facilités seront données par les commandants des armées allemandes pour Télectioa et la réunion des députés qui la composent. »
Sous le canon de Tennemi, on s*occupe déjà de la future Assemblée. Chose étrange, que ces discussions dès clubs et des journaux sur les élections... avec les Prussiens sur nos têtes! C'est une tempête, une mer houleuse de paroles où les flots se heurtent contre les flots, sans qu'on puisse discerner rien de net dans notre naufrage.
L'un déclare que les hommes qui siégeront dans la future Assemblée seront tous déshonorés, mais qu'ils n'ont pas le droit de se soustraire à cette honte, el que c'est même un devoir pour eux de signer le traité de paix; car leur responsabilité serait bien autrement grande s'ils faisaient mourir de faim toute une population inofiensive. D'autres combattent cette théorie bizarre et trouvent superflu d'immoler leur honneur pour couvrir ceux qui livrent la patrie. Rien ne serait plus agréable à M. de Bismark que de voir des noms aimés de la France voter la paix ; rien ne porterait un coup plus terrible à la démocratie si elle s'engageait par un acte semblable.
« Je ne reconnais à personne le droit de démembrer
la France, de dénationaliser les Français! » s'écrie Quinet.
Sans doute, il vaudrait mille fois mieux refuser le mandat de siéger dans une Assemblée convoquée sous le couteau et protester ainsi d'avance contre toutes ses décisions. Mais si les républicains repoussent le mandat de député, les monarchistes en profiteront pour étouffer la République.