FEVRIER
1" Février. — Quelques républicains trè3 purs, qu'on voulait porter comme candidats, refusent de faire partie de -la future Assemblée; ils désespèrent de la France et ne croient plus ni au peuple ni aux chefs : 4c Nous ne voulons pas nous borner à une stérile protestation, » disent-ils.
C'est la protestation qui réserve Tavenir dans les crises suprêmes quand le peuple est garrotté. Aidons notre France infortunée, entourons-la de notre amour. Ne l'abandonnons pas !
Ceux qui perdent tout espoir quittent Paris, malgré la difficulté d'obtenir un laisser-passer. Plusieurs des nôtres vont partir, qui pour la Suisse, qui pour la Belgique; ils retournent dans leur morne exil.
Nous recevons les plus touchants témoignages de nos anciennes compagnes d'exil. M™""^ Madier-Montjau et Songeon sont venues m'offrir de veiller près de mon cher malade. M""" Hortense FÏoquet et M"'' Coignet ont aussi tant de sollicitude pour lui. Ce sont des jours où rien ne s'oublie !
Cette nuit a été un peu meilleure ; mais à mesure que
ses forces reviennent, mon mari sent plus amèrement la situation inouïe de la France et du monde... Car la France est Tâme de Tunivers. Une seule chose nous soutient, c'est de penser que nous ne la quitterons plus. Quoi qu'il advienne, plus d'exil. La France a besoin de ses enfants, de leur amour, de leurs conseils ; et si tout cela leur est refusé, eh bien, ils rentreront dans leurs travaux, mais ils demeureront sur la terre de France. C'est là encore un avenir possible; l'exil serait trop affreux. Pour remonter notre courage , pour avoir la force de survivre, il faut se répéter ceci : Notre France, à cette heure, meurtrie, saignante, dépouillée, ruinée, a plus de forces vitales que la France de l'empire bouffie de fausse prospérité. L'invasion, les Prussiens dans nos forts, la perte de notre Alsace et de notre Lorraine (cette perte est stipulée. d'avance), toutes ces humiliations, ces désastres, sont le cortège, la suite inévitable de là présence de Louis Bonaparte aux Tuileries. Après tout, les Prussiens ne peuvent s'éterniser en France; nous aurons notre jour de revanche; mais le césarisme se serait éternisé. Le mal qu'il a fait pendant vingt ans atteste qu'il était^fa mort morale, l'invasion en permanence.
2 Février. — Uife nombreuse réunion d'anciens membres de nos assemblées monarchiques a eu lieu dans un grand hôtel, à Paris: Là, unanimement ils ont déclaré que la forme •du gouvernement républicain était la seule qui convînt à la France, qu'il fallait le soutenir ; qu'ils étaient républicains, non provisoires, mais républicains définitifs.
Ce comité libéral veut Tadhésion publique des chefs de la démocratie, notamment des anciens proscrits. On a fait répondre qu'on ne demandait pas mieux que
de croire à la sincérité des monarchistes, bien qu'ils eussent déjà fait de semblables professions de foi en 1848.
Ces messieurs demandaient aussi que les journaux s'abstinssent de toute attaque contre leur candidature : « Si vous êtes vraiment ralliés à la République, souflFrez que Ton vous discuté, nous nous y soumettons bien, nous, républicains éprouvés. Cela prouvera votre sincérité, votre abnégation. »
Telle fut la réponse à cette ambassade, à cette étrange prétention libérale.
Voici les libres élections que M. de Bismark prétend accorder à la France : Défense aux journaux de Paris de pénétrer en province, et à ceux de la province d^entrer à Paris. Lignes ferrées très restreintes, formalités innombrables pour empêcher les candidats de se présenter devant leurs électeurs.
La France votera harcelée, déchiquetée, plongée dans les ténèbres, divisée en une foule de tronçons mis dans Timpossibilité de se rejoindre ; elle agit dans Tisolement, dans Tignorance qu'il ,plaît au plus fort de nous imposer (1).
3 Février. — L'exemple magnanime de Paris a bronzé les caractères. Le patriotisme, surexcité chez tous, inspire le langage le plus romain, même aux privilégiés de la fortune : «Nous allons être pauvres, tant mieux; plus de gandins, de petits -crevés. Il faudra que tout le monde travaille, tout le monde sera soldat. La République refera la vie nationale et réorganiserajtoutes choses, armée, instruction. Il faut élever les jeunes générations dans un esprit de haine et de vengeance ; et, dans quelques années, quand nous serons prêts, quand nos mili-