Le Temps
ces seront exercées au tir et sorties des écoles militaires, quand nous aurons quinze cent mille hommes sous les armes, alors nous dirons aux Prussiens : Nous n'étions pas vos ennemis, mais une certaine année, en 1870, vous avez bombardé Paris, vou&nous avez enlevé l'Alsace et la Lorraine... cela ne se passera pas ainsi... »
Mais nos Français savent- ils haïr?... Que serait l'avenir avec une génération sans haine et sans amour ?
On est en pleine ébuUition électorale,- les comités se remuent, s'agitent, proposent ou refusent telle ou telle candidature. Alité depuis quelques semaines par sa grave maladie, mon mari n'a pu paraître dans aucune de ces réunions ; il apprend, avec une douce surprise, que son nom se trouve sur toutes les listes et quelquefois en tête des listes.
Nous avons revu aujourd'hui, par hasard, un peu de pain blanc. C'est une dame venue à pied de Compiégne à Paris qui a rapporté, dans son panier, une miche de pain. Tout le monde, sur son passage, lui en demandait une bouchée ; elle, fort étonnée, dit : Eh quoi ! la famine est-elle si grande à Paris ? Notre Limousine, se trouvant présente, en a obtenu un morceau pour son malade.
C'est cette nuit que les premiers convois de vivres vont entrer dans Paris. Une dépêche, affichée à trois heures, annonce que le lord maire de Londres fait acheminer de grandes provisions sur Paris. « Est-ce que Tappétit peut venir en face de cette hideuse capitulation ? » dit le peuple maigre. Cette pensée vous donne Thorreur de toute autre nourriture que notre pain noir mêlé de paille.
Un garde national s'écriait : « C'est un spectacle affreux de voir la foule , à Saint-Denis , acheter aux
Prussiens des vivres. Pour moi, j'en serais à ma dernière bouchée, je saurais qu'elle me sauverait la vie, si elle venait d'un Allemand je la rejetterais comme tachée de sang. »
Ce mot nous rappelle un passage de Thucydide que mon mari lit en ce moment : « Après le siège de Syracuse, les Athéniens en fuite se désaltéraient au bord d'un ruisseau ; les Syracusains, qui les harcelaient dans leur retraite, ne cessaient de les percer de leurs tlèches, si bien que l'eau en était rouge ; pourtant les Athéniens, altérés, continuaient à boire cette eau sanglante. »
Un de nos amis est sorti de Paris déguisé en marchand de grains; il voyageait sur une charrette avec des gens de son viUage. La première nouvelle qu'il apprit ce fut la mort de son frère, expiré au milieu des Prijssiens, sans avoir eu la consolation de revoir les siens.
Que de tragiques événements on apprendra quand les communications entre Paris et le monde seront rétablies !
Notre ami M. Chassin est venu nous faire ses adieux; il part pour Nantes rejoindre ses enfants, sa femme, dont il n'a plus reçu de nouvelles depuis quatre mois.
Ils le nieront plus tard, mais le fait unanimement constaté, ce sont les déprédations commises en France par les Prussiens, partout sur leur passage.
Le pillage organisé autour de Paris nous est raconté par un témoin oculaire. Des juifs accompagnent les armées, estiment la valeur des mobiliers, des tableaux dans les châteaux. On nous cite celui de M™' Pozzo di Borgho. Un Ruysdaël, coté, vingt miUe francs, est emballé, envoyé en Allemagne. Tout le mobilier des châteaux, des villas, soigneusement, consciencieuse-
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ment emballé, expédié. Même pillage à Saint-Denis ; meubles, objets d'art. Un trait entre mille, c'est le pillage de l'habitation d'un ancien ministre, à Villeneuve- Saint-Georges. Il avait un ravissant mobilier, surtout une incomparable bibliothèque,* renfermant les éditions princeps les plus rares, d'une grande valeur encore rehaussée par la richesse des reliures . Un de ces derniers jours, le jardinier revient à Paris :
— Te voilà ! Et pourquoi cela ? dit son maître.
— J'ai pensé que le château n'ayant plus que ses quatre murs, je n'avais qu y faire.
— Ils ont donc tout brûlé ?
— Brûlé ? Non, monsieur, les murs sont intacts ; ils ont tout emballé, tout emporté en Allemagne.
4 Février. — La délégation de Bordeaux vient de rendre un décret de la plus haute importance pour conjurer le dernier péril qui menace la France, une Assemblée anti-nationale :
Considérant qu*il est juste que tous les comptîcô^s du régime qui a commencé par ^attentat du Deux-Décembre, ioï^r ôiiir par la cai)itulation de Sedan, en léguant à la France (a ruine et Tinvasion, soient frappés momentanément de la même déchéance politique que la dynastie à jamais maudite dont ils ont été les coupables instruments ; — Considérant que c*est là une sanction de la responsabilité qu'ils ont encourue en aidant, en assistant avec connaissance de cause l'ex-empereur dans Taccomplissement des divers actes de son gouvernement qui ont mis la patrie en danger; — Décrète :
Article l«r. Ne pourront être élus représentants du peuple à l'Assemblée nationale les individus qui, depuis le 2 décembre 1851 jusqu'au 4 septembre 1870, ont accepté les fonctions de ministre, sénateur, conseiller d'Etat et préfet ;
Art. 2. Sont également exclus de l'éligibilité à l'Assemblée nationale les individus qui, aux assemblées législatives qui ont eu lieu depuis le 2 décembre 1851 jusqu'au 4 septembre 1870, ont accepté la candidature officielle, dont les noms figurent dans les listes des candidatures recommandées par les préfets aux suffrages des électeurs et hnt été insérés au Moniteur officiel avec les mentions : « Candi-
dais du gouvernement, Candidats de radministratiou, Candidats officiels. »
Art. 3. Sont nuls, de nullité absolue, les bulletins de vote portant les noms des individus compris dans les catégories ci-dessus désignées. Ces bulletins ne seront pas comptés dans la supputation des voix.
.Crémibux, Gambetta, Glais-Bizoin, Fourrichon.
Dans une magnifique proclamation, la plus noble que son éloquence patriotique lui ait jamais inspirée, Gambetta démontre la nécessité de ce décret :
A la place de la chambre réactionnaire et Jâche que rêve Tétraiiger, installons une Assemblée vraiment nationale, républicaine, voulant la paix, si la paix assure Thouneur, le rang et Tintégrité de notre pays, mais capable de vouloir aussi la guerre et prête à, tout plutôt que d'aider à Tassassinat de la France.
Qui le croirait ? La presse parisienne, à l'exception. du Mot d* ordre ^ est unanime pour blâmer ce décret de Gambetta 1 Elle croit qu'il y va de son honneur. C'est au nom des principes qu'on veut ouvrir les portes de l'Assemblée aux ennemis de la patrie, aux auteurs de nos désastres, à ceux qui achèveront notre ruine !
5 Février, — Le Gouvernement de Paris annule le décret de la délégation de Bordeaux; il lance contre elle des accusations violentes, oubliant qu'il a négligé de lui faire connaître les termes exacts et les limites de Tarmistice. Faute irréparable et qui entraîne des désastres nouveaux. L'armée de l'Est, tournée par l'ennemi, est rejetée, dit-on, en Suisse.
Belfort continue à être bombardé avec rage. Les Prussiens prétendent que l'armistice ne profite ni à Belfort ni à l'armée de Bourbaki. Un parlementaire prussien a sommé Belfort, annonçant la capitulation de Paris. L'héroïque colonel Denfert a répondu : « C'est possible ; mais, ici, les soldats républicains ne se rendent pas. »
Rien de plus navrant que les dernières dépêches des généraux commandant à Bourges, au Havre, et celles de Clinchant, datées de Pontarlier et des Verrières :
« Le général Manteuffel ne veut pas reconnaître Tarmistice pour Tarmée de l'Est. L'ennemi ayant continué les hostilités et menaçant de couper ma retraite même vers la Suisse, j'ai dû me rendre à la dure nécessité de franchir la frontière. »
Le général commandant à Bourges : « Je ne puis croire à votre dépêche. En abandonnant le Loii>-et-Cher, l'ennemi sera aux portes de Bourges. »
Le général Loysel, du Havre : « Je ne puis admettre la ligne d'Etretat à Saint-Romain avec la condition de se tenir à dix kilo- * mètres en arrière. J'occujais, le 28, Bolbec, Lillebonne, nul n'a le droit d'en disposer pour les remettre à l'ennemi. Les conditions concernant Paris sont exorbitantes. Tous les corps francs doivent être dissous. Donnez-moi instructions. Je ne veux rien céder si je ne reçois ordre formel. >
L'amertume des Parisiens est extrême. On rappelle ces mots fameux : « Nous ne céderons ni un pouce de notre territoire ni une pierre de nos forteresses. Le gouverneur de Paris ne capitulera pas. » Dans leur précipitation fiévreuse d'en finir, les chefs ne font même pas exécuter les clauses de l'armistice. Ils n'ont pas communiqué à la délégation de Bordeaux les termes de l'armistice, laissant ainsi Tarmée de l'Est sans défense. Ils ont négligé d'envoyer des commissaires français pour constater les positions des deux armées, la ligne de démarcation, si bien que les commissaires prussiens ont fait occuper par leurs troupes les villes importantes, les postes que nous avions conquis.
Lire les détails de la reddition de Paris, cette douleur dépasse les forces humaines! Et ce qu'il y a déplus terrible, ce désastre amasse au cœur de la population une de ces haines immortelles qui font explosion tôt ou tard. Le peuple a appris avec un redoublement de
dats du gouvernement, Candidats de Tadministratiou, Candidats officiels. »
Art. 3. Sont nuls, de nullité absolue, les bulletins de vote portant les noms des individus compris dans les catégories ci-dessus désignées. Ces bulletins ne seront pas comptés dans la supputation des voix.
Crémieux, Gambetta, Glais-Bizoin, Fourrichon.
Dans une magnifique proclamation, la plus noble que son éloquence patriotique lui ait jamais inspirée, Gambetta démontre la nécessité de ce décret :
A la place de la chambre réactionnaire et Jâche que rêve Tétranger, installons une Assemblée vraiment nationale, républicaine, voulant la paix, si la paix assure Thouneur, le rang et Tintégrité de notre pays, mais capable de vouloir aussi la guerre et prête à, tout plutôt que d'aider à l'assassinat de la France.
Qui le croirait ? La presse parisienne, à l'exception. du Mot (ï ordre ^ est unanime pour blâmer ce décret de Gambetta 1 Elle croit qu'il y va de son honneur. C'est au nom des principes qu'on veut ouvrir les portes de l'Assemblée aux ennemis de la patrie, aux auteurs de nos désastres, à ceux qui achèveront notre ruine !
5 Février. — Le Gouvernement de Paris annule le décret de la délégation de Bordeaux; il lance contre elle des accusations violentes, oubliant qu'il a négligé de lui faire connaître les termes exacts et les limites de l'armistice. Faute irréparable et qui entraîne des désastres nouveaux. L'armée de l'Est, tournée par l'ennemi, est rejetée, dit-on, en Suisse.
Belfort continue à être bombardé avec rage. Les Prussiens prétendent que l'armistice ne profite ni à Belfort ni à l'armée de Bourbaki. Un parlementaire prussien a sommé Belfort, annonçant la capitulation de Paris. L'héroïque colonel Denferl a répondu : « C'est possible ; mais, ici, les soldats républicains ne se rendent pas. >
Rien de plus navrant que les dernières dépêches des généraux commandant à Bourges, au Havre, et celles de Clinchant, datées de Pontarlier et des Verrières :
« Le général Manteuffel ne veut pas reconnaître Tarmistice pour Tarmée de l'Est. L'ennemi ayant continué les hostilités et menaçant de couper ma retraite même vers la Suisse, j'ai dû me rendre à la dure nécessité de franchir la frontière. »
Le général commandant à Bourges : « Je ne puis croire à votre dépêche. En abandonnant le Loir-et-Cher, l'ennemi sera aux portes de Bourges. »
Le général Loysel, du Havre : « Je ne puis admettre la ligne d'Etretat à Saint-Romain avec la condition de se tenir à dix kilo- * métrés en arrière. J'occujais, le 28, Bolbec, Lillebonne, nul n'a le droit d'en disposer jour les remettre à l'ennemi. Les conditions concernant Paris sont exorbitantes. Tous les corps francs doivent être dissous. Donnez-moi instructions. Je ne veux rien céder si je ne reçois ordre formel. »
L'amertume des Parisiens est extrême. On rappelle ces mots fameux : « Nous ne céderons ni un pouce de notre territoire ni une pierre de nos forteresses. Le gouverneur de Paris ne capitulera pas. » Dans leur précipitation fiévreuse d'en finir, les chefs ne font même pas exécuter les clauses de Tarmistice. Ils n'ont pas communiqué à la délégation de Bordeaux les termes de l'armistice, laissant ainsi Tarmée de l'Est sans défense. Ils ont négligé d'envoyer des commissaires français pour constater les positions des deux armées, la ligne de démarcation, si bien que les commissaires prussiens ont fait occuper par leurs troupes les villes importantes, les postes que nous avions conquis.
Lire les détails de la reddition de Paris, cette douleur dépasse les forces humaines! Et ce qu'il y a de plus terrible, ce désastre amasse au cœur de la population une de ces haines immortelles qui font explosion tôt ou tard. Le peuple a appris avec un redoublement de
colère ces trois faits : le bombardement de la malheureuse ville de Belfort pendant V armistice; déroute totale de l'armée de Bourbaki, rejetée en Suisse; victoire de Garibaldi. Oui, ces victoires de Garibaldi pouvaient tout sauver.
Ils n'ont donc pas conscience de Ténormité de ce qu'ils ont fait? s'écriait-on. Immobiliser à Paris trois cent mille combattants qui voulaient percer les lignes prussiennes pour rejoindre Chanzy et Garibaldi!
Hier soir, on nous a rapporté un morceau de pain blanc de Saint-Denis. Je resterai fidèle au pain noir du bombardement. Ge m'est une douleur de. voir l'abondance revenir. . . à quel prix ! ... au prix de la capitulation. Aujourd'hui, l'Angleterre, la Belgique témoignent leurs sympathies à la France. Comment? Par des armées, des corps de volontaires? Non. Par des approvisionnements de consommé, de farine, de charbon. Soyons justes pourtant. Ces témoignages ne viennent pas des gouvernements, mais du peuple représenté par ses conseils municipaux.
Le magnifique cadeau ofiert par le peuple de Londres au peuple de Paris est arrivé cette nuit. Sans méconnaître ce généreux mouvement, j'entends des gens dire, en haussant les épaules : « Ce sont des armes, des munitions, des volontaires qu'il fallait nous envoyer, il y a cinq mois, ou tout au moins la reconnaissance de la République française par la Grande-Bretagne. »
N'oublions pas les innombrables infirmières volontaires accourues d'Angleterre et qui ont soigné nos blessés sur tous les champs de bataille. Ce qui nous touche aussi, ce sont les journaux autrichiens qui portent aux nues l'héroïsme de Paris et déclarent qu't7 a dépassé Sparte. A Vienne , au théâtre , les décora-
tions représentant Paris sont acclamées avec enthousiasme.
Hélas! notre ami Bancel a succombé le 25 janvier !
Mort avant la capitulation !
6 Février. — Combien nous avions raison d'applaudir au décret de la Délégation de Tours ! Ce qui démontre l'esprit politique et patriotique de cette mesure, c'est la protestation de M. de Bismark. crime! le vainqueur étranger, le grand chancelier de la Confédération d'Allemagne a protesté contre ce décret au nom de la « liberté française et du suffrage universel. »
Voici le télégramme qu'il a adressé à Gambetta :
Versailles^ 3 février. »• Au nom de la liberté des élections stipulées par la convention d'armistice, je proteste contre les dispositions émises en votre nom pour priver du droit d*être élus à l'Assemblée des catégories nombreuses de citoyens français. Des élections faites sous un régime arbitraire ne pourront pas conférer les droits que la convention d'armistice reconnaît aux députés librement élus.
Signé : Bismark.
Les bras vous tombent. Qu'est-ce qu'une. Assemblée protégée par M. de Bismark? Est-(5e une Assemblée française?
L'intention de notre ennemi éclairera-t-elle enfin les journaux qui croyaient de leur honneur de blâmer le décret de Gambetta?
Grande consolation de voir le nom des trois proscrits en tête des listes. Les journaux de toutes nuances sont forcés d'arborer le drapeau représenté par ces trois noms : Victor Hugo, Louis Blanc, Edgar Quinet. Tous les comités électoraux les acclament.
Ce qui est aussi un bon signe, c'est qu'aujourd'hui la République ne repose pas seulement sur des principes, mais sur des intérêts; elle est acclamée au nom des
intérêts matériels. En 1848, les capitalistes, les industriels avaient peur. Maintenant, les plus décidés à soutenir la République sont les négociants, les hommes d'afifaires; ils sentent qu'elle garantit leur avenir.
Nous apprenons l'arrivée à Bordeaux du général américain Beauregard avec sept cent cinquante mille fusils. « L'argent ne nous manquera pas, dit la Délégation de Bordeaux. Les hommes de la classe de 1871 fournissent trois cent mille hommes, et les hommes mariés deux millions. Avec cela, on peut chasser les Prussiens du territoire... > Qui donc a dit et répété pendant cinq mois ces grandes vérités libératrices?
7 F écrier. — Un nouveau décret de la Délégation de Bordeaux exclut de la candidature tous les membres des anciennes familles régnantes *. Qui le croirait? Lesjoumaux libéraux protestent; ils trouvent que toute une catégorie de citoyens est frappée d'interdit. Mais alors soyez donc logiques; déclarez qu'il est illégal de frapper d'interdiction l'élu du suffrage universel , l'homme du Deux-Décembre, l'homme de Sedan!
Voilà où conduit l'application d'idées fausses. Voilà pourquoi nous avons été vaincus !
Encore une fois se pose la question : Cette assemblée sera-t-elle constituante ou uniquement chargée de traiter de la paix ? 'ïoute la presse libérale établit ceci comme principe : La République ne peut être remise en question par l'Assemblée nationale. La République
1. Les personnes appartenant aux familles qui ont régné en France sont inéligibles, en vertu de la loi du 10 avril 1832 et^ du 9 juin 1848. Un décret du 7 février 1871 étend ces dispositions à la famille Bonaparte. (Circulaire du ministre de l'intérieur, Emmanuel Arago.)
est devenue pour la France le fait, comme la monarchie pour l'Angleterre .
Que sera cette assemblée? Royaliste ou républicaine ? Ce que M . de Bismark voudra. Dans les grandes villes, le patriotisme éclairé résistera à la pression; elles feront des choix excellents; mais les campagnes, écrasées, diront oui pour la paix commes elles ont dit oui pour la guerre il y a neuf mois ; elles, nommeront les candidats de la paix. Les monarchistes s*y glisseront aux trois quarts, cela est certain, il déchireront la France par leurs querelles.
Le Gouvernement a fait une proclamation contre le décret de Bordeaux, qualifiant de téynéraires ceux qui essaient de sauvegarder Tindépendance française. Plusieurs de ses membres, partis pour Bordeaux, vont faire exécuter les clauses de l'armistice.
8 Février, — Gambetta a donné sa démission de membre du Gouvernement, de ministre de Tintérieur, de délégué du ministère de la guerre. Et maintenant l'armistice sera promulgué à Bordeaux et dans toute la France. Gambetta avait maintenu son décret jusqu'à la dernière heure, rappelant que le gouvernement de Paris, investi depuis quatre mois, est à l'état de prisonnier de guerre; que, mieux informé, il serait tombé d'accord avec la délégation de Bordeaux. Il voulait maintenir ce décret au nom de l'honneur et des intérêts de la France. Hélas ! tout est inutile ! Nous aurons une Diète polonaise. L'ingérence de l'étrariger dans ces élections ne se dissimule pas.
France ! par quelle cruelle humiliation tu passes à cette heure ! Gambetta, le 30 janvier, adresse une dépêche au ministre français. Qui lui répond?M. de Bismark Oui, le chancelier du Nord se charge d'une réponse
télégraphiée ; en notifiant Toccupation des forts, il ajoute :
« Je crois que les élections sont fixées au 8, la réunion de l'Assemblée à Bordeaux au 12. L'Assemblée décidera question de guerre ou conditions de paix. »
Que sera cette Assemblée ? Cela n'est pas douteux, puisqu'on refuse d'appliquer le décret qui exclut de la candidature les complices du 2 Décembre. Nous aurons, à coup sûr, une Chambre monarchique sous la pression de l'invasion. Voilà le sentiment public à l'heure où j'écris ces lignes.
Sophismes et subtilités. Lesjournaux avouent que les conjurations bonapartistes, les intrigues monarchistes sont partout menaçantes en province ; en même temps ils repoussent le décret de Gambetta qui seul pourrait nous donner une Assemblée libre, vraiment nationale.
Ainsi c'est un attentat à la souveraineté du peuple que d'écarter de l'Assemblée ceux qui ont mené le pays à sa perte. Autant vaudrait, par respect pour la légalité, restaurer à genoux l'homme de Sedan.
C'est une douleur amère de lire le récit de l'admirable victoire remportée par Garibaldi quelques jours avant la capitulation de Paris. VOfficiel luimême est forcé de l'avouer : c Garibaldi a remporté une véritable victoire en avant de Dijon, dans une bataille qui a duré trois jours. Pour la première fois un drapeau ennemi est resté entre nos mains. »
C'est le 22 et le 23 janvier que Garibaldi s'est couvert de gloire, au moment où Edgar Quinet réclamait pour lui le commandement en chef de l'armée de l'Est, au moment où les négociateurs allaient signer à Versailles la reddition à merci de Paris et de la France ! Les Prussiens ont perdu huit mille hommes; à elle
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seule la brigade Ricciotti a détruit un régiment prussien.
Mais que de nobles victimes, que d'irréparables pertes ! La plus cruelle est celle du général Bossak- Hauké, ce jeune héros polonais, que nous aimions, que nous avons connu en exil. Sa mort est confirmée. Il avait toutes les grandes qualités de l'homme d'action ; à côté d'une bonté angélique, une ténacité de fer. . . Fallait-il qu'il succombât si jeune, si adoré par les siens!... Pauvre veuve, pauvres enfants! un cri a dû leur échapper : « Père nous a sacrifiés !» Et la France n'adopterait pas ces orphelins *, elle ne leur servirait pas de mère?.... V
L'armée de Garibaldi, forte de quarante mille hommes, commençait une puissante diversion sur les derrières de l'ennemi en se portant de Dole vers la forêt de Chaux, prenant ainsi les Prussiens à revers. A ce moment même, Garibaldi reçoit la notification de l'armistice.
Voici un grand jour. Les élections se font avec un calme parfait. Le nom de mon mari est sur toutes les listes des comités les plus avancés, des libéraux les plus modérés. Il a été adopté à la fois par les listes socialistes, ouvrières, celle des quartiers fusionnistes, par le Comité central, par l'Union de la rive gauche et de la rive droite; tous ont voulu porter ce nom patriotique.
— Il est bien doux, disait le malade à M. Gubler, d'avoir l'unanimité d'une ville comme Paris; pourtant
1. Edgar Quinet a mis la plus grande insistance auprès du ministre de la guerre pour faire assimiler les or[)helins et la veuve du général Bussak, mort pour la France, aux veuves et aux orphelins des' soldats français. Cette dette n'est pas encore ac^wit-tée,
je n'ai pu aller à aucune réunion; je n'ai rien fait pour arriver à la popularité.
— Vous n'avez rien fait que de la mériter, répondit le bon médecin. Elle arrive comme un témoignage de la conscience publique couronnant une carrière toute consacrée au bien du pays. Ces élans spontanés de la conscience nationale sont salutaires: c'est un encouragement pour les honnêtes gens. Cela prouve que les hommes de bien n'ont que la peine de vivre pour que leur mérite finisse par être reconnu.
Je garde avec attendrissement cette réponse d'un homme de haute valeur, d'un esprit éminent, dont les visites nous ont été un cordial, indépendamment des soins du médecin.
Le voyage de Bordeaux m'inquiète. Quel régime, pour entrer en convalescence, que l'angoisse patriotique et les luttes dans cette Assemblée inconnue!
Nous avons revu aujourd'hui l'écriture de notre chère nièce Marie, notre fille par le cœur.
9 Février. — A onze heures, les journaux donnent les premiers résultats du vote. Cinq noms sortent indiscutés : Louis Blanc, Victor Hugo, Garibaldi, Gambetta, Edgar Quinet *.
Belfort continue à être bombardé. Lés efforts de
1. Le dépouillement du scrutin se fît avec une lenteur si extraordinaire, que c'est le 15 février seulement que YOfficiel donne le chiffre exact des votes: Louis Blanc, 21 6,471; Victor Hugo, 214, 169; Garibaldi, 200,065; Edgar Quinet, 199,068; Gambetta, 191,211.
D'apiés le procès-verbal de la commission de recensement du 17 février : Louis Blanc, 216,530 voix; Victor Hugo, 213,686; Gamb?tta, 202,399; Garibaldi, 200,239; Quinet, 199,472.
Garibaldi pour dégager rarmée de Clinchant sont attestés par la dépêche suivante de son état-major :
Chagny, 2 février.— Avons sauvé notre armée, malgré traquenard; elle était déjà en marche pour dégager armée Clinchant. Efforts stériles. Cette armée n'existe plus ; elle est passée hier soir sur le territoire suisse. Ainsi nous restons seuls debout sans avoir signé suspension d'armes ni convention d'aucune sorte. Oh ! quels remords pour ceux qui nous ont mis ainsi hors du droit 1 Avant-hier, nous combattions encore à cinq heures du soir. Hier matin, par un effort surhumain, toute notre armée, sans laisser un homme ni un objet militaire, se dégageait de l'étreinte qui, malgré Varmistice signifié, que nous respections et que violent les Prussiens, se resserrait autour de nous avec des forces colossales, et reprenait sa marche désormais inutile pour dégager le général Clinchant.
En effet, notre armée de l'Est, au nombre de 80,000 hommes avec cent canons , s'est rendue à l'armée fédérale pour être internée en Suisse en vertu d'une capitulation signée avec la Confédération. On n'ose arrêter sa pensée sur le tableau affreux que le général Herzog retrace des corps français :
€ Ils sont arrivés débandés, afiFamés, sans armes, en « haillons ; un grand nombre avaient les pieds ou les € mains gelés, dans une misère qui rappelle celle de la « retraite de Russie. >
10 Février. — Une circulaire de Gambetta à tous les préfets et sous-préfets leur annonce sa démission de membre d'un Gouvernement avec lequel il n'est plus en communication d'idées ni d'espérances. Gambetta s'occupait des moyens de profiter de l'armistice pour activer l'instruction et l'armement des troupes. Le général Chanzy est aussi d'avis que la lutte est encore possible.
Dans une proclamation que publie le Mot cTOrdî^e, Gambetta fait ressortir ce qu'a d'odieux l'intervention du ministre prussien dans la constitution d'une Assemblée française :
Elle est la justification la plus éclatante des mesures prises par le
Gouvemement de la République. L'enseignement ne sera pas perdu pour ceux qui ont le sentiment de l^honi^eur national.
Maintenant qu'il est trop tard, les journaux républicains gémissent sur la réaction qui va se déchaîner et sur les menées bonapartistes qui commencent déjà à éclater.
Lacroix vient d'emporter les manifestes d'Edgar Quinet, écrits pendant le bombardement de Paris (et dontje n'ai cité que quelques passages). Ils vont paraître sous le titre : Le Siège de Paris et la Défense nationale. Il y a ajouté ce matin, au milieu de l'agitation et des préparatifs du départ, une courte préface où il proclame hautement que ces cinq mois sont les plus beaux de l'histoire de France.
11 Février. — Quelle épopée, quel drame antique égalent la grandeur sombre et terrible de cette fin de siège ! Tout est colossal, tragique dans ces derniers moments.
Paris reçoit aujourd'hui une avalanche de lettres accumulées par milliers pendant cinq mois... Les messagers aériens ont fini leur service.
Ces masses de lettres reçues à la fois sont toutes un hommage à rhéroïsme de Paris.
Des frontières d'Ecosse on nous écrit : « Cinq mois immortels, au milieu d'une population arrivée à la plus grande hauteur de l'âme, cela s'appelle vivre. »
D'Italie : « Nous nous inclinons devant l'héroïsme de Paris, devant les souffrances endurées pour le salut de votre malheureuse patrie. »
De Genève : « Ce long et terrible siège restera, malgré son issue funeste, une des gloires de la France. >
Encore d'Angleterre : < Nous vous embrassons comme ceux qui ont franchi les portes des tombeaux et qui ont vu les grands mystères que l'âme cherche au-delà. »
De Bretagne : « La fière résistance de Paris, la parfaite unité des grands cœurs qui le défendent assurent dans l'avenir le relèvement de la patrie. >
La veuve dCun soldat : c Tout notre cœur, notre esprit, notre croyance, notre orgueil sont avec Paris. Nous sommes trop fières de Paris, de la France pour verser des larmes. Au lieu de nous sentir abattues, nous voyons au-dessus de la terre une pure clarté ; c'est l'héroïsme de Paris. »
Oui, citez-nous dans l'antiquité des exemples plus beaux.
Nous apprenons avec bonheur que notre ancien compagnon d'exil Edmond Yalentin a survécu aux périls qu'il a aflfrontés.
Après le 4 Septembre, nommé préfet du Bas-Rhin, on l'envoie en mission à Strasbourg assiégé depuis sept semaines. C'était déjà agir dans l'esprit de l'ère héroïque de la grande Révolution. Valentin a été à la hauteur de cette glorieuse tradition par son intrépidité, son dévouement sans bornes à la patrie et cette simplicité républicaine qui ignore l'art de faire valoir les plus belles actions.
Le bruit de sa mort avait couru deux fois. En septembre, on disait qu'il avait été tué en traversant le Rhin à la nage pendant le bombardement. En octobre on le dit fusillé par les Prussiens. En effet, un miracle d'adresse, de présence d'esprit, de mâle courage lui a permis de défier les balles prussiennes. Quelle indomptable persévérance et quelle force pour pénétrer à travers les lignes prussiennes , où le
service est si admirablement fait ! S'il échoue dans une tentative il recommence sans se lasser, cent fois. A deux reprises il tombe au milieu d une patrouille ennemie. Il réussit à s'échapper. Une fois, prés d'être fusillé, on se borne à le reconduire à Carlsruhe. Cette fois il aborde Strasbourg parle côté où le bombardement est le plus violent. Caché dans un grenier, sous une grêle d'obus qui sifflaient sur sa tête, il épie, dans la nuit noire, l'instant où les factionnaires prussiens vont à l'autre bout de la tranchée. Il observe ce va-et-vient, grâce au feu de leurs pipes. Voici le moment; il s'élance, échappe à une triple décharge, se jette à la nage, arrive à l'autre bord ; sous les balles il atteint les remparts. Là, dans l'obscurité, il fait une chute dans un fossé qui aurait tué sur place tout autre que cet invulnérable. Il réussit à grimper sur les parapets ; nouveau péril, les assiégés le prennent pour un ennemi et sont près de faire feu. Enfin tant de bravoure reçoit sa récompense. L'héroïque entreprise a réussi ; le préfet de Strasbourg est entré dans la ville bombardée. L'Alsace est fiére de son enfant. Voilà les caractères auxquels la République reconnaît les siens !
Nous n'avons pas le privilège de connaître uniquement des âmes d'élite ; mais en passant en revue les personnes de notre connaissance, nous constatons que toutes ont fait leur devoir, et parfois plus que leur devoir. Un de nos amis, professeur à une université étrangère, caractère froid, peu enthousiaste, quitte sa femme en couches et s'inscrit à Paris dans un régiment de marche. A Buzenval il est blessé ; sa mère, qui l'a suivi, succombe le 2 janvier aux misères du siège et à l'angoisse de voir ce fils unique sans cesse exposé à la mort.
Un autre jeune professeur, un philosophe, un apôlre, s'arrache aussi à sa famille établie à Neufchàtel et accourt pour défendre la patrie. Pendant le siège, il se conduit en héros; quand la lutte est finie, il se voue aux orphelins que la guerre a faits.
Des écrivains en très grand nombre , de ceux qui n'ont jamais manié que la plume, vivent jour et nuit sur les remparts, sous les obus.
Un poète malade, habitué aux soins les plus délicats, ne connaît plus que Tâpre régime des camps, et couche dans la glace, dans la boue.
Les artistes, race aimable, sceptique, se transforment à rheure du péril. Au lieu de la vie d'atelier, ils font Tapprentissage sévère d'un campement de cinq mois dans les trancjiées, dans la neige, dans la pluie.
Les acteurs du Théâtre-Français, de TOdéon et de la plupart de nos grandes scènes, enrôlés dans la garde nationale, sont de tous les combats. Coquelin a été blessé, Sevestre amputé d'une jambe. De leur côté, les actrices organisaient des ambulances dans le foyer des théâtres et y soignaient les blessés.
Quant aux ouvriers, c'est partout qu'ils ont prodigué leurs vies dans les combats meurtriers, contre des murs hérissés de batterie, où la mort les fauchait par milliers.
Et ces femmes du peuple, ces mères de famille ! Je ne me lasserai pas de redire leur inébranlable constance au milieu de toutes les privations; leurs longues heures de station dans la rue, avec leurs enfants dans les bras, pour attendre une ration de pain noir ; leur seule peur a été la crainte d'une capitulation.
Tous ont fait leur devoir simplement, sans se douter de leur héroïsme.
Le peuple est resté intact ; comme l'humble herbe des champs, il a mieux résisté à la mal-aria^ à la stérilité
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des mortelles années de Tempire. Les individus s'éteignaient, l'âme de la France restait vivante.
Les préparatifs de notre départ étouffent depuis deux jours Tangoisse de la situation par les inquiétudes personnelles. Comment faire voyager par un temps si rigoureux un malade qui n'a pas encore quitté son lit et qui a perdu ses forces ? Notre garde national de la Croix d'Arcueil offre de nous accompagner jusqu'au delà des lignes prussienneSj jusqu'à Vierzon,où nous retrouverons la France. .. Nouvelle humiliation : il faut un passe-port allemand et français, un laissez-passer de la préfecture de police contre-signe par les Prussiens.
J'ai obtenu de la Compagnie d'Orléans u^i coupé-lit, mais impossible d'avoir des boules d eau chaude ; on manque de charbon, il gèle de nouveau très fort. Nous partons demain matin.
Mon mari me disait tout à l'heure : « Rappelle-toi bien que ce sont nos jours les plus heureux; car nous allons voir quelque chose de plus périlleux, de plus hideux que les victoires de l'étranger, c'est le mensonge des partis monarchiques. Mais que les partisans des trônes se pénètrent de cette vérité : la restauration d'un prince quelconque ne peut plus être en France que le pouvoir absolu tempéré par le revolver. >
nos beaux jours du siège ! Nous nous séparons avec peine de notre pain noir, le pain de l'honneur.
Adieu, Paris ! Ce qu'un peuple peut atteindre de grandeur et d'héroïsme, Paris Ta montré. Ne fût-ce que cette victoire, elle est immense et féconde pour l'avenir. Ces cinq mois immortels de la défense nationale sont les seuls temps de liberlé vraie que la France ait connus.