‹ Paris; journal du siègeChapitre 28 sur 33 · ÉCHOS DES CHAMPS DE BATAILLE · texte numérisé non relu

ÉCHOS DES CHAMPS DE BATAILLE

Il faudrait la plume d'un Thucydide pour raconter le siège de Paris.

Tous les Français ont fraternisé sous les obus, dans les tranchées, aux avant-postes, sur les champs de bataille ; tous se sont inscrits et ont reçu le baptême de feu, heureux d'exposer leurs vies, prêts à des sacrijfîces plus grands, pour la délivrance du pays.

Oui , la France a fait son devoir dans cette terrible guerre. En face de l'étranger, il y a eu, pour la défense nationale, un élan unanime qui ne demandait qu'à être mis à l'épreuve. On nous cite l'enthousiasme de haine qui saisit l'Allemagne en 1813 et qui enrôla sous la même bannière le savant, l'étudiant, l'ouvrier, le paysan. Chez nous aussi, après le 4 Septembre, nous avons vu la même spontanéité dans toute la population des villes. Je ne sais si on peut en dire autant des campagnes. Je ne sais si partout le paysan a saisi sa fourche et sa faux pour se ruer sur l'envahisseur. Mais c'est déjà beaucoup que le plébiscitaire de 1870 ait reconnu la source de nos désastres, qu'il ait compris enfin que la République fera ses affaires et vendra ses

boeufs aussi bien et mieux que Tempire. D'ailleurs, le paysan enrôlé a marché; il s'est admirablement battu sous Chanzy, sous Faidherbe.

Moralement, la France n'est pas vaincue. La sublime page d'histoire que Paris vient d'écrire en tête des axtnales de la France, l'effort des provinces qui ont fourni des armées en si peu de temps, tout cela prouve la vitalité de notre France. Elle grandit aussi de l'excès même de son infortune et par tant de supériorité morale sur les Allemands, ces bons Allemands qui brûlent vifs les patriotes défendant leur pays, brocanteurs de meubles et de tableaux qui ont fait table rase dans les châteaux, et, après avoir rançonné le pays , lui demandent cinq milliards !

La gloire des Prussiens, c'est d'avoir affamé et incendié Paris. Ils ont provoqué la journée du 31 octobre et l'insurrection du 18 mars. Ils ont entouré Paris d'un mur de fer et de feu pendant cinq mois. Mais quels sont leurs glorieux combats? Ont-ils tenté l'attaque d'un seul fort? C'est par la barbarie, l'espionnage, les moyens machiavéliques, non par l'art de la guerre, qu'ils ont conduit le siège.

Bloqués dans Paris, séparés du monde entier, nous n'avions pu que pressentir les événements extérieurs. Maintenant, nous allions revivre en province ces cinq mois de la vie nationale toute concentrée dans la résistance. Chacun apporte un détail.

Un de nos meilleurs amis, témoin oculaire de la bataille de Saint-Quentin, écrit sur cette journée la lettre suivante :

3 Février. — ... Je ne sais rien de plus pénible que de se trouver, à chaque instant, dans les rues ou chez soi , face à face avec cette race que j'ai tant appris à mépriser depuis quelques mois. Nature

fausse dans les rangs élevés de Tarmée et bassement matérielle chez les inférieurs. On dirait que cette nation n'a d'autre pensée que de s'engraisser dans nos villes.

Il ne faut pas aller loin sous Tépiderme pour retrouver, avec tous ses défauts, le Germain d'autrefois.

. Ces gens ont semé bien des haines, qui porteront leurs fruits, et il n'est pas possible que le jour des représailles n'arrive tôt ou tard. Ce jour, je ne le verrai pas, mais j'emporterai avec moi la certitude de sa Venue.

En vous adressant ma dernière lettre , je ne me doutais guère que nos campagnes, que vous admiriez si calmes et si riantes au mois de juin, seraient bientôt un champ de bataille, et que cette terrible action se passerait sous mes yeux.

Le lundi 16, une division saxonne occupait encore Saint-Quentin; la veille, quelques escarmouches avaient eu lieu avec des éclaireurs français. Il était huit heures du matin.

Je traversais la place pendant qu'im ballon monté passait audessus de nos têtes, lorsque tout à coup la fusillade éclate; nos troupes entraient par une porte pendant que l'ennemi se dérobait par l'autre, nous laissant pour adieu un assez grand nombre d'obus qui vinrent frapper nos maisons. Le mardi, le général Faidherbe repoussait les Prussiens à Villiers-Faucon, prononçant de plus en plus son mouvement sur Paris; le mercredi,' une de ses divisions (Paulze d'Yvoy) soutenait toute la journée, à Vermand et à Caulaincourt, une lutte énergique contre des forces supérieures, et restait maîtresse de la position. Le canon avait tonné toute la journée à sept ou huit kilomètres.

Le général Faidherbe, après avoir porté secours à son divisionnaire, était venu, avec une escorte, coucher à Saint-Quentin, qui était devenu le quartier général. Le jeudi , dès le point du jour, l'ennemi, qui avait reçu des renforts pendant la nuit, couronnait déjà de ses grand' gardes de cavalerie, la ligne de collines qui, du sud au nord, environne la ville. Nos brigades les repoussèrent vivement, et chaque armée prenait ses positions pour la bataille.

Nos premières batteries étaient au moulin de Tout- Vent, sur les hauteurs qui, du côté de Chauny, dominent la Buerie; les autres occupaient tous les sommets qui se dessinent devant ma maison, pour • aller au nord jusqu'à la route de Vermand, c'est-à-dire tout le demicercle, tout l'horizon qui se développait en face de moi.

Plus de deux cents pièces de canon tonnaient de part et d'autre ; la fusillade était épouvantable, et des nuages de fumée couvraient toute la vallée de la Somme. Du grenier, nous voyions les éclairs des batteries, les aides de camp courant porter les ordres, les bataillons se déployer et descendre dans la fournaise, là où le feu était le plus terrible. On entendait presque les commandements. — Figurez-vous nos anxiétés. Les minutes semblaient des siècles.

Jusqu'à trois heures, nos braves soltteis^ presque tôt» des enftints—

avaient admirablement co;nbattu, bien qu'inférieurs en nombre ; notre arlillerie, de Taveu même de Tennemi, avait été merveilleusemenj servie; mais voici le fatal moment de la journée, des masses venaien*couvrir le champ de bataille. Nous n'avions pas vingt mille hommes' et l'armée de von Gœben comptait, grâce à ses renforts, plus de cinquante mille hommes.

Il fallut se replier. La nuit venait. Je ne ^aurais vous dire notre douleur en voyant nos héroïques soldats, accablés par le nombre, battre en retraite pied à pied, et redescendre vers la ville, dont ils défendirent les approches à l'abri des barricades. La canonnade avait cessé; nos pièces, à bout de munitions, se retiraient par trois routes, et l'artillerie prussienne, arrêtée dans des terres détrempées, ne couronnait pas encore les hauteurs les plus rapprochées de la ville.

La fusillade seule se faisait entendre, et si près que les balles arrivaient dans le jardin.

Pour nous, le moment critique approchait. Je venais à peine de faire descendre tout le monde à la cave qu'une épouvantable canonnade éclatait et que les obus sifflaient au-dessus de' la cour.

C'était un fracas effrayant. Joignez-y l'explosion d'un gazomètre qui avait pris feu, les cris des combattants, les hurlements du vainqueur, et vous n'aurez encore qu'une idée incomplète de la scène.

Vers sept heures, le canon se taisait, et ce silence nous annonçait assez que l'ennemi était en ville; une troupe furieuse envahissait la maison commune, mettait en joue la commission municipale et emprisonnait comme otages mon neveu et deux de ses collègues (ils n'ont été relâchés que le lendemain).

La ville, par suite de l'explosion du gazomètre de service, était dans une obscurité profonde. Nos gracieux ennemis firent alors publier, vers dix heures du soir^ qu'à minuit on tirerait sur toutes les maisons dont les fenêtres ne seraient pas éclairées.

Beaucoup de maisons et presque tous les édifices publics ont été atteints par les bombes. J'en ai eu dans mon jardin et une sur mon toit.

Nous avons passé une partie de la nuit à recueillir des soldats rançais et à les déguiser pour favoriser leur fuite. Personne n'a manqué à ce devoir sacré.

Le général Faidherbe a opéré sa retraite sans perdre un canon. Je n'y comprends rien, et il faut que les Prussiens aient été bien effrayés de cette lutte pour ne pas mieux profiter de leur victoire, surtout avec une aussi nombreuse cavalerie. Leurs pertes ont été énormes ; le long de la tranchée du chemin de fer, la terre était couverte de leurs morts : « Aussi meurtrier qu'à Gravelotte, » disait un colonel prussien.

Voilà notre triste histoire, chers amis, suivie d'événements plus tristes encore. Que faire aujourd'hui ? Fonder un gouvernement ferme et libre, et espérer. C'est là qu'est le salut de la France I

Chaque jour complète la somme de douleurs, de sacrifices patriotiques des Français et le récit des atrocités de Tennemi. Les actes monstrueux des Prussiens ne paraîtraient pas possibles à la postérité s'ils n'avaient pour témoins des populations entières.

Dans l'Yonne, des francs-tireurs acculèrent les Prussiens dans une grange, y mirent le feu, déblayèrent les routes jusqu'à Melun, si bien qu'on aurait pu, sans trop de difficultés, faire arriver une armée sous Paris.

Pour se venger, les Prussiens prennent le père et le fils , deux paysans soupçonnés d'être des chefs ; après les avoir attachés à une potence, ils creusent une fosse à leurs pieds et leur annoncent que c'est pour eux. Ensuite ils mettent le feu à la maison, et quand le père et le fils la virent en flammes, ils furent fusillés. Voilà en raccourci l'histoire de tous les départements où la résistance fut énergique.

Les Prussiens cherchent à nier leurs férocités. La terre de France tout entière les en accuse. Les détails sont innombrables. Voici un trait qu'il ne faut pas oublier :

Un jeune médecin de Saône-et-Loire , M. A. Morin, avait organisé une ambulance près de Dijon. Il était là avec beaucoup de jeunes gens des meilleures familles du pays. C'était avant la reprise d'Hauteville. Réunis dans une salle basse, ils allaient partir à l'approche des Prussiens. Une jeune femme ouvre un volet pour voir ce qui se passe au dehors; une balle la frappe en pleine poitrine. Le médecin dit à ses camarades : « Nous ne pouvons nous en aller et laisser là cette malheureuse ; il faut d'abord lui «extraire la balle. » On la couche sur un lit, le chirurgien et ses aides l'entourent; pendant l'opération, la porte s'ouvre violemment, les Prussiens se précipitent dans l'ambulance.

M. Morin savait Talleinand; il s'écrie en montrant son brassard : « Nous sommes ici une ambulance, je suis le chirurgien en chef. » Pour toute réponse, le Prussien lui décharge à bout portant un coup de revolver. Antoine Morin tombe ; il a encore la force de s'écrier : « Vous violez toutes les lois. Vous m'assassinez! Respectez les autres chirurgiens. Vous êtes dans une ambulance. »

Un second coup de revolver l'achève ; en même temps, on tire sur les autres médecins, on leur fracasse la tête à coups de crosse et de sabre. '

Sur neuf personnes assassinées par les Prussiens, trois expirèrent sur-le-champ. Les autres, le corps traversé de balles, eurent la chance de survivre en contrefaisant les morts.

Cependant les Prussiens se livrent à un banquet dans la même salle; attablés au milieu des cadavres, ils leur brûlent la barbe, les mains. Au moindre mouvement, ils lardent les mourants de coups de baïonnette.

Ces férocités prussiennes ont été stigmatisées à jamais par Garibaldi, le 24 janvier, dans son Ordre du jour à V armée des Vosges :

La Pologne, la terre de l'héroïsme et du martyre, vient de perdre un de ses plus braves enfants, le général Bossak. Ce chef de notre première brigade de l'armée des Vosges a voulu par lui-même s'assurer de l'approche de l'ennemi vers le Valr-de-Suzon, dans la journée du 21 janvier, et, lancé avec une douzaine de ses officiers et miliciens de ce côté, il a voulu, bravoure inouïe, arrêter une armée, avec une poignée de braves. Ce Léonidas des temps modernes, si bon, si aimé de tous, manquera à l'avenir, à la démocratie dont il était un des plus ardents champions; il manquera surtout à sa noble patrie I Que la République adopte la veuve et les enfants de ce héros 1 n y a longtemps que le bruit des crimes horribles commis par les Prussiens m'importunait, et je croyais toujours, en le désirant, qu'il y avait de l'exagération dans ces bruits. Dans les trois combats de ces derniers jours, où la victoire a souri à nos armes, la réalité des

misérables méfaits de nos ennemis s^est montrée dans toute sa bru*taie et féroce évidence.

Quelques-uns de nos blessés, tombés dans leurs mains pendant la lutte, ont eu le "crâne broyé à coups de crosse de fusil.

Nos chirurgiens, restés selon leur habitude sur le champ de bataille, pour soigner nos blessés et ceux de Tennemi, ont été assassinés d*une façon horrible. Miliciens, hommes des ambulances et chirurgiens ont servi de cible à ces barbares et féroces soldats.

Un capitaine de nos francs-tireurs, trouvé blessé dans le château de Pouilly, a été lié aux pieds et aux mains, et brûlé vif. Le cadavre de ce martyr a été trouvé presque entièrement dévoré par les flammes, excepté à l'endroit des ligatures...

L'indignation des preux miliciens de la République est au comble ; je ferai mon possible pour les empêcher d'user de représailles, mais j'ebpére que l'Europe et le monde entier sauront distinguer et apprécier la conduite loyale et généreuse des enfants de la République et flétrir les féroces procédés des soldats d'un despote.

Signé : G. Garibaldi.

Nous ne connaissions pas à Paris les détails de la glorieuse campagne de Garibaldi. Les notes suivantes résument les principales opérations de l'armée des Vosges :

Dès le 17 octobre, les petits détachements de Garibaldi font, le coup de feu continuel et entravent la marche des Prussiens par des embuscades sur une foule de points à la fois, sans artillerie et sans cavalerie. Le général Bossak avec la première brigade, Menotti avec la troisième, Ricciotti avec la quatrième, délogent les Prussiens, leur enlèvent des convois, leur font des prisonniers, retiennent l'ennemi entre la Saône et l'Oignon et retaodent sa marche sur Dijon.

Garibaldi occupe Dôle et de fortes positions à Mont-Rolland, dans la forêt de Serre; il prête son appui à la gauche de Cambriels vers Besançon ; il chasse les Prussiens de Pesme, les force à se retirer sur Gray , les repousse aussi de Talmay.

Sans artillerie ni cavalerie, ne pouvant prendre l'offensive, il empêche les Prussiens de s'engager dans la vallée de la Saône , vers Beaune et Nuits, et continue à envelopper l'ennemi d'un réseau de petits corps, lui faisant éprouver chaque jour des échecs sérieux qui le trompent sur l'effectif de l'armée des Vosges. Elle s'élevait à peine à seize mille hommes.

A Saiiit-Jean-de-Losne , les garibaldiens repoussent les Prussiens et les forcent à abandonner Nuits et Beaune. Trois fois l'ennemi essaie de forcer le passage de la Saône. Par les combats victorieux

de Saint-Jean-de-Losne, Brazey et Geiilis, les garibaldiens protègent lès riv: s de Ja Saô.ie en ava!it d'Àuxonne.

. Garibaldi est chargé de couvrir Nevers. A peine arrivée à Autun, l'armée des Vosges, sans souliers ni capotes, sous la pluie et la neige, par un froid de seize à dix-huit degrés, garde les défilés du M(irva' . A la journée de Châtillon-sur-Seine, Ricciotti, avec quatre cents francs-tireurs, défait les Prussiens au nombre de huit cents à mille, leur tue beaucoup de monde et les met en pleine retraite sur Nuits et Dijoa (20 novembre).

Garibaldi garde à la fois la route de Lyon, les établissements du Creuzot; il empêche Tennemi de se glisser dans les montagnes du Morvan, sur les derrières de l'armée de la Loire. Ricciotti est envoyé sur 1« platpau de Montbard, en éclaireur, pour inquiéter Tennemi.

Les. Prussiens attaquent et bombardent Autun, Ricciotti les repousse des faubourgs, le 1er déc?mbr?.

Un ordre du jour félicite Tarmée de cette journée. Au moment de la bataille d' Autun, Garibaldi n'avait encore qu'un effectif de .«eize mille hommes : éclaireurs du Rhône, éclaireurs de Gray, mobiles des Al[:es-Maritimes, des Basses-Alpes, des Basses-Pyrénées, bataillons de rÉgalité de Marseille, du Doubs, compagnies de Colmar, d'Alger, de Vaucluse, francs-tireurs du Doubs, du Midi, de Savoie, d'Oran,de Dole, de l'Isère, des Vosges, chasseurs du Havre, de Dôle, Alsaciens de Paris, Enfants jjerdus de Paris, corps francs italiens.

C'est avec ces forces, et quarante-cinq cavaliers, qu'il fait face à tout.

Le général Cremer était engagé à Nuits ; Garibaldi envoie Meuotti à Beaune j.our le soutenir. En même temps Ricciotti, par une marche à travers la montagne qui sépare les vallées de l'Orxhe et de la Saône, tombe sur le flanc de l'ennemi, entre Beaune et Nuits, tandis que le reste de sa brigade s'avançait par Chagny. Par ce mouvement de Garibaldi, les Prussiens, menacés sur leur flanc droit et sur leurs derrières, craignant d'être coupés dans leur ligne de retraite, se replient sur Dijon après avoir perdu beaucoup de monde. Après ces brillantes affaires du 18 et du 19 décembre, l'ennemi évacue Nuits et la vallée de la Saône.

Garibaldi empêche l'armée de la Loire d'être tournée du côté de Nevers eu portant la quatrième brigade et une partie de la deuxième dans la direction de Semur et de Montbard.

Grâce à sa science stratégique, sa petite armée a battu les Prussiens dans toutes les rencontres et s'est montrée à la fois, du 15 au 27 décembre, à Saulieu, Semur, Château-Chinon, Pouilly-en-Auxois, Chanceau, Lormes, Courson, Colonge-sur-Yonne, Vermanton, Cussy, Roucroy, Précy. Il déloge les Prussiens des positions de Nuits-sous- Raviére, Noyers et Montbard.

Le 23 décembre Nuits est évacué par le seul fait de Tapjiroche de Garibaldi et n'est plus réoccupé.

LA PRANCË RÉPUBLICAINE 349

II avait devant lui les vingt mille Prussiens de Zastrow, seize mille du i)rince de Reuss, tous venant de Metz, se ralliant à Auxerre pour essayer de tourner Tarmée de la Loire, deux mille Prussiens à Avallon, quatre mille à Montbard. Ricciotti escadronnç contre ceuxci avec sa brigade, tandis qu'une partie de la deuxième brigade marche dans la direction de Langres. Le 27 décembre, grâce aux manœuvres de Gatibaldi, Zastrow est séparé de Werder, les Prussiens abandonnent Dijon. Tout s'est passé selon les calculs de Garibaldi, et le ministre télégraphie en le félicitant : « La province que vous avez si longtemps i)rotégée n'est plus en danger. »

Désormais Garibaldi établit son quartier général à Dijon ; il y arrive le 7 janvier. Par un temps affreux de neige, il s'occupe immédiatement des travaux de défense qui rendront la ville imprenable, forçant les Prussiens à remonter jusque sous le canon de Langres. Par toutes ses manœuvres Garibaldi retient les Prussiens sous Montbard, Nuitssous-Raviérë, et les empêche de marcher vêts l'Orléanais. Ricciotti opère isolément contre trois colonnes de Prussiens fortes de douze à quinze mille hommes et leur fait essuyer de grandes pertes. Avec ses francs-tireurs il garde à lui seul la ligne de Semur à Montbard; il les repousse à Semur, Chevigny et Sillery.

Dans quelle cruelle inquiétude Garibaldi vécut du 6 au 9 janvier Un mot le trahit : « Dites-moi la vérité ; Ricciotti est-il mort ou prisonnier? » On craignait de voir Ricciotti enveloppé et piisonnier sur le plateau de Montbard. Vainement on lui avait recommandé de ne pas s'avancer ainsi en flèche, trop loin de sa base d'o{ ération. L'impétueuse attaque des francs-tireurs, deux mille quatre cents contre quatre mille Prussiens, obligent ceux-ci à se retirer.

Cette action de Ricciotti, sur le plateau de Montbard, eut pour conséquence de faire abandonner Auxerre par les troupes de Zastrow.

En occupant devant Dijon, soixante-cinq mille Prussiens, Garibaldi les empêche d'inquiéter la retraite de Chanzy, de descendre à Autun, au Creuzot, à Lyon. Il les oblige d'évacuer Auxerre, Avallon, Châtillon, enfin, il immobilise Zastrow par l'occupation de la ligne de Montbard, Semur, Saulieu.

Le 19 janvier seulement, arrivent les légions de l'Isère ; le 20, les travaux de défense de Dijon sont terminés ; le 21 janvier, l'ennemi attaque la ville et ouvre un feu meurtrier en face de Talant. Garibaldi à cheval, à quelques pas des batteries, dirigeait la bataille

4c De nombreuses troupes ennemies (dit la dépêche officielle du 23 janvier), avec artillerie et cavalerie, ont tenté hier de reprendre Dijon. Les garibaldiens ont. repoussé cette attaque après douze heures de combat. La bataille s'étendait de Val-de-Suzon à Fontainelez-Dijon et Talant; nos troupes ont maintenu leurs positions et en ont repris quelques-unes; dix-huit mille Prussiens ont abandonné leurs positions. »

« La bataille a recommencé aujourd'hui dans les environs de la route de Langres et du château de Pouilly, Trois fois le château de

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Pouilly fut pris et repris ; on arrêta la marche de rennemi. Ce furent les brigades Ricciotti et Canzio qui prirent la plus grande part au combat. Vers la tombée de la nuit, dans un «élan magnifique, toutes les forces à la' fois poussèrent en avant, s'emparèrent définitivement du château de Pouilly, poursuivant l'ennemi à trayers les vignes, les bois, lui faisant essuyer des pertes considérables. >

Une ovation splendide attendait Garibaldi à Dijon, le 22 au soir. Toute la population se porta à sa rencontre. Il put télégraphier : « Le combat du 22 oblige Tennemi à une pleine retraite. Les francstireurs le poursuivent ce soir. >

Dans ses ordres du jour à Tarmèe des Vosges : « Eh bien ! -vous les avez revus les talons des terribles soldats de Guillaume, jeunes fils de la liberté I Dans deux jours de combat acharné, vous avez vaincu les soldats les plus aguerris du monde...

« Un drapeau prussien a été conquis par les braves de la quatrième brigade, soutenue par la cinquième. >

La dépêche ministérielle, du 24 janvier, le constate : « La brigade Ricciotti s'est hautement distinguée, elle a presque anéanti le 61« infanterie prussienne et lui a pris son drapeau. L'ennemi est en fuite sur Messigny et Savigny. »

C'est au Val-de^uzon que fut tué l'héroïque général Bossak.

Après ces deux victoires, Garibaldi est enfin investi du commandement total des forces réunies à Dijon et dans le département de la Côte-d'Or. Mais à quelle date? Le 28 janvier, quand Paris venait de succomber. La capitulation était signée depuis vingt-quatre heures î

Le 29, dans la nuit, les garibaldiens s'emparent de Mont-Rolland et délogent les Prussiens de Dôle. De sa personne, Garibaldi marche précipitamment sur Bourg et Lons-le-Saulnier. Sans perdre une minute, après une marche de nuit de cinquante-cinq kilomètres, par un temps affreux, les troupes de Garibaldi sont prêtes à voler au secours de Clinchant, lorsqu'on apprend que toute l'armée de l'Est a passé en Suisse 1

Les Prussiens n'acceptèrent point l'armistice pour l'avmëe des Vosges. Pendant que les troupes de Menotti résistent partout, sans perdre un pouce de terrain, le matériel de guerre, les canons, les blessés, tout est sauvé. Par cette belle retraite de Dijon, l'armée des Vosges non-seulement échappe au sort de l'armée de l'Est, mais elle reste intacte, ne subit aucune des conditions de l'ennemi, et, comme on l'a dit, elle demeure seule gardienne des intérêts de la France, dans l'Est.

Voici en quels termes mon mari caractérise la campagne de France de Garibaldi :

Grâce au génie de son chef, Tarmée des Vosges n'a jamais ét^ surprise, quoiqu'elle n'eût aucun moyen de s'éclairer, par le manque de cavalerie. Cette armée dépourvue de tout, ayant eu à peine le temps de s'organiser, sans troupes de ligne, presque sans>artillerie, a opposé une barrière infranchissable à l'ennemi, entre la Loire, la Saône, le Doubs. Elle a livré chaque jour un combat. Elle a été une muraille entre Autun et Dijon Si elle avait été emportée, l'ennemi pénétrait au cœur de la France et venait envelopper par la Haute-Loire, l'armée de la Loire. Elle a fait le mouvement qui pouvait seul nous sauver, en s'avançant jusqu'à Chàtillon-sur-Seine. Si ce mouvement avait été suivi et soutenu par l'armée du général Bourbaki, comme je l'ai demandé avec instances, c'eût été notre salut.

Garibaldi a toujours été dans le vrai, dans l'unique chemin, la concentration sur Paris^ qui était le nœud de la guerre. Voilà ce que diront tous les hommes qui mettent la France au-dessus de leurs passions d'un jour. Laissons passer ces vaines clameurs. Le temps viendra où il sera impossible de les comprendre. De tout cela, une seule chose restera : la reconnaissance publique pour Garibaldi et pour les volontaires accourus à sa voix. Leur part est belle dans cette immortelle campagne du grand homme qu'ils ont eu pour chef. L'héroïque Bossak Hauké aura aussi son jour.

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