ARI
fendre de haïr autre chose que la servitude. La journée sera à cdui qui ne jettera pas ses meilleures armes, sa Mberté, sa couâcience, son esprit d'humanité, aux pieds d'un maître.
Aujourd'hui, les hommes qui ont foi dans le progrès humain par lajustice sont dispersés. Peut-être le jour viendra ok l'on se rappellera que quelque&-uns n'ont jamais désespéré des armes de la liberté et de la raison.
I/amitié prévoyante de nos amis Bergeron nous arracha à la solitude de Veytaux; ils insistèrent pour nous faire respirer la fraîcheur des bois, l'air pur des hautes Alpes, dans leur chalet des Plans de Fresnières. Nous les rejoignîmes le 1" août. Ces deux heures d'ascension de Bex aux Plans furent déjà un bienfait ; nous cheminions à Tombre des forêts, le long de la rivière superbe ; après la région des châtaigniers, la région des sapins. Ce sévère paysage s'harmonisait aux sombres pensées; ou plutôt l'œil morne regardait sans voir les roches décharnées du grand Muveran, les masses gigantesques de granit suspendues sur l'étroite vallée, les blocs partout disséminés dans la verte prairie, les torrents écumants qui se précipitent sous les sapins, et les abîmes à pic où mugit rAvençon,dans la profondeur des forêts.
La nature alpestre a des facettes infinies. Ces pics menaçants abritent plus d'une retraite adorable. Celle que nous aimions le mieux est une clairière des plus pittoresques; nous l'appelions le carrefour de Robin des Bois. Oui, c'est le lieu de la forêt où se fondaient les balles de l'infernal franc-tireur. Nous avions là un horizon circulaire de verdure, la forêt inextricable, les plus beaux arbres, la rivière fuyant sous les aunes et les sapins, des troncs où l'on pouvait s'asseoir, des fleurs en profusion, une solitude délicieuse, et, de plus, cet arôme des plantes alpestres, cet air frais qu'on buvait avec délices après le siroco de Veytaux.
l'invasion 15
Malgré la beauté des lieux, la journée se passait dans la plus cruelle anxiété à attendre des nouvelles de France. Quand le facteur rural traversait la pelouse du chalet, on éprouvait une angoisse mortelle en allant à sa rencontre. Combien plus lorsqu'on avait lu le courrier !
Les journaux officiels fabriquaient des victoires imaginaires et niaient la gravité des défaites, maïs on n'entrevoyait que trop l'affreuse vérité. Les foudroyantes nouvelles «e succédaient coup sur coup. Wissembourg aux Prussiens ! les immortelles victoires de 92, les lignes de Wissembourg, le Geisberg de Hoche déshonorés par l'invasion .
Quelle est la revanche de la France impériale ? Le pays s'élance- t-il en armes? Non, les Français, garrottés par leur propre gouvernement, sont défendus par des commissaires de police. Rien ne peint mieux l'empire que ce trait : une patrouille prussienne insulte la place de guerre de Wissembourg; elle passe le pontlevis et veut traverser la ville. Ce n'est pas la population qui lui'barre le passagç... c'est le commissaire de police qui se présente, et voici le dialogue :
— Que voulez-vous ?
— Nous venons voir s*il y a ici des troupes françaises, nous demandons à traverser la viUe.
— Je vais d'abord en référer au sous-préfet.
Oui, cela a été dit, cela s*est passé en France en 1870, O saint enseignement du Collège de France ! L'amour du sol inviolable enflammait alors chaque cœur. Aujourd'hui, c'est le commissaire de police qui discute avec Tinvasion.
Pourtant la population ne s'abandonne pas; quelques jeunes gens accourent, barricadent la seconde porte, déchargent leurs fusils en Tair pour avertir les habi-
tants; ils vont en masse se ruer sur l'insolente patrouille allemande. Celk-ci prudemment se retire.
Mais le lendemain matin un parlementaire prussien arrive avec le drapeau blanc; il confère avec le souspréfet et déclare que l'on considérera comme assassins et traitera comme tels tous ceux qui voudront se défendre et qui n'appartiennent pas à l'armée.
Que l'ennemi érige cette énormité en loi de guerre sans précédent, c'est monstrueux; mais qu'un sous-préfet y adhère, voilà ce qui peint l'empire. En effet, le fonctionnaire impérial rassemble au son du tambour la population, lui fait part des exigences prussiennes . et engage le peuple à s'abstenir de tout acte d'hostilité envers V ennemi, afin de ne pas s'attirer des représailles.
On a dit au peuple : Cela ne vous regarde pas, laissez aux troupes le soin de vous défendre.
Le dernier degré de corruption où l'empire pourrait faire descendre la France, serait de la faire vivre en bonne intelligence avec l'invasion.
Ailleurs, les mêmes faits. Un préfet invite, au son du tambour, tous les habitants à quitter leurs villages et les champs voisins de Saint-Louis, « une masse considérable de troupes prussiennes étant attendues sur ce point. »
Nous ne ferons pas de commentaires. Ce premier fait explique désormais l'audace des Prussiens ; ils prennent des villes avec quatre uhlans. La vérité est que l'empire libéral n'osait pas armer les habitants des frontières, aimant mieux les livrer à l'invasion qu'à la liberté. Le refus d'armer la garde nationale prouve que cette guerre est une affaire de prétoriens.
La gradation des malheurs et des hontes fut si rapide qu'on n'avait pas le temps de respirer; tout ce mois d'août passé aux Plans de Fresniéres ne fut qu'un long
l'invasion 17
jour d'angoisse rempli deflfroyables nouvelles. Elles éclataient dans notre retraite alpestre comme la trompette du jugement dernier : Grande bataille de Woerth. Mac-Mahon et le principal corps d'armée complètement battus, toute la ligne française se replie. Frossard battu par Frédéric-Charles, en pleine déroute. Saarbruk incendié, évacué par les troupes françaises, ligne de bataille sur quatre lieues, séries de combats acharnés, les Français écrasés par le nombre ; débandade de soldats sans chef, sans commandement, quijettent leurs shakos. L'armée prussienne prend partout l'ofiFensive, passe la frontière sur plusieurs points ; la voilà toute établie sur le sol français. Prise de Forbach. Le quartier général français recule de Metz à Châlons. L'armée badoise passe le Rhin et se dirige sur Mulhouse.
Et maintenant, le torrent de l'Allemagne fait irruption partout, il se rue sur la France par Forbach, par Mulhouse, par Saint-Avold ; le flot de l'invasion monte, monte. Chaque matin, avant d'ouvrir les yeux, dans ce demi-rêve qui précède le réveil, j'avais distinctement la sensation angoissante de cette terrible inondation qui submerge la France sous un flot de barbares.
Que diront, que feront les Parisiens en apprenant ces catastrophes? Au camp de Châlons, à Lyon, à Poitiers, on crie : Vive la République !
Non, il n'est pas possible d'imaginer que la race généreuse qui a fait 1830 et 1848 se courbe plus longtemps sous l'invasion. Nous sentons la vie revenir à ce corps mort. Quelle âme ne brûlerait d'une ambition unique : remettre la patrie dans le chemin de l'honneur, de la liberté, l'arracher au césarisme, ressaisir la victoire par la liberté ?
Oui, après Woerth, nous attendions immédiatement
la déchéance, un gouvernement provisaire, un commandant en chef de toutes les troupes disséminées dans les garnisons en une immense armée sous les murs de Paris, soulèvement des populations, défense du territoire confiée aux gardes nationales. Les Allemands marchant sur Paris, harcelés par la population en armes, se trouveraient ainsi dans une situation t^» rible.
Eh quoi I Paris, la France ne réussiront pas à se dégager, par un suprême effort, de l'étreinte du Deux- Décembre î
Une grande nation livrée pieds et poings liés, ses destinées hasardées à croix ou pile, son âme, son honneur, le passé, le présent, le nom de la France joués par des scélérats?... Comment survivre à cette douleur? D'heure en heure nous attendons le cri du réveil. Mais Paris est mis en état de siège. La. loi martiale proclamée contre les Français, non contre les Prussiens. Fusillez, fusillez tous ceux qui manifesteront une énergie, une résistance, une pensée patriotique.
Ah ! le triomphe de l'esprit sur la matière n'a jamais été démontré d'une façon plus navrante. Ce qui manque aux armées françaises c'est Tâme, l'esprit de liberté. Si la France avait eu l'énergie de prononcer la déchéance, si eUe eût repris la direction militaire pendant qu'il était temps encore, la victoire regagnée par la liberté revenait aussitôt.
Des armes ! s'écrie Paris. Des armes ! l'heure des résolutions viriles est arrivée. Des armes à tous les citoyens ! La manifestation grandit ; la surexcitation est immense. Quatre mille hommes descendent les boulevards au chant de la Marseillaise^ criant : OUivier à Cayenne ! Une dépêche privée ajoute : « Peuple tremble de colère. Il faut s'attendre atout. »
l'invasion 19
Agirai* je le courage de repasser par cette longue agonie du mois d'août ?
Chaque pas de Tarmée française marqué par un désastre, une série de Waterloo.., Ceux qui, auparavant, exaltaient des victoires imaginaires, grossissaient à .cette heure les défaites et présentaient Tissue àe chaque bataille comme un sauve-qui-peut général.
On aie sait où est Mac-Mahon; Frossard est perdu, les généraux disparaissent à l'heure décisive ; on élève le chiffre des morts et blessés à dix mille pour la seule bataille de-Reichshoffen. L'incurie de l'administration, l'incapacité absolue des chefs égalent la dânoralisation d^ soldats. Vpdà ce que nous entendions. Et pourtant les soldats seToattent avec furie et ténacité. Les Prussiens eux-mêm^ rendent hommage aux zouaves « fermes commune muraille. »
Le désastre moral était plus effroyable encore.
Pendant que l'Alsace entière est aux mains de l'ennemi, k gouvernement médite un nouveau coup d'Etaî : les forais dirigées non contre les Prussiens, mais contre le peuple ; des coups de sabre, des charges de cavalerie sur ceux qui demandent des armes. On appelle Prussiens ceux qui veulent défendre le pays. Malheureuse France placée entre deux feux, entre l'invasion qui écrase ses armées et le Bonaparte qui écrase
Strasbourg investi, les Allemands somment le commandant de se rendre. Enfin voici la réponse d'un brave : « Les remparts ont quatre cents canons, la gami-
< son onze mille hommes ; Strasbourg se défendra tant
< qu'il restera un soldat, un biscuit, une cartouche. » Honneur aux femmes de Wissembourg qui jettent sur
rennomi de l'eau bouillante, n'ayant point d'armes. Gardons religieusement ces souvenirs d'honneur; oppo-
sons-les aux proclamations des fonctionnaires bonapartistes de Nancy, de Mulhouse et d'Epernay, qui exhortent les habitants à ne pas résister : « Mulhouse, ville ouverte, est dépourvue de troupes; une résistance ne ferait qu'attirer les plus grands malheurs et nous exposerait à toute la rigueur des lois. Que les habitants s'abstiennent
de tout acte individuel. »
C'est le signal de la panique ; les paysans alsaciens, en masse, se réfugient à Bâle avec leurs bagages sur leurs chars.
L'Alsace est envahie ; mais la Lorraine, à Tabri des Vosges, sera-t-elle abandonnée sans combat ?
Mêmes ordres aux habitants de ne pas se défendre contre l'ennemi. Toute la Lorraine émigré; Nancy est un désert, on fuit dans la montagne, à Châlons, à Paris, partout où l'on espère échapper aux Prussiens. La ligne des Vosges est abandonnée. Et voici la dépêche qu'on lit en se voilant la face : « Nancy : Hier, vendredi 12 août, à trois heures de l'après-midi, date douloureuse pour nous et nos descendants, quatre soldats prussiens ont pris possession de la ville de Nancy, ancienne capitale de la Lorraine, chef-lieu du département de la Meurthe. »
Maintenant le roi de Prusse peut transporter son quartier général sur le territoire français. Pour comble d'outrage, il s'adresse au peuple français et promet aux habitants que leurs personnes et leurs biens seront protégés, tant qu'ils s'abstiendront de toute hostilité contre les troupes allemandes.
Qui peutlire, sans horreur, ces cruelles et méprisantes paroles ? Oui, ce qu'il y a de plus intolérable, c'est de voir avec quel dédain les Prussiens traitent la France. En 1814 et 1815, l'invasion avançait avec précaution, crainte, défiance, sur une terre inconnue, redoutable.
l'invasion 21
Vingt ans de victoires, la grande Révolution avaient porté si haut le nom de Français! Aujourd'hui, les Français, courbés sous la tyrannie, sont insultés par leurs ennemis. Pas de comparaison possible entre l'invasion de 1815 et celle-ci. Le vainqueur craignait alors le vaincu. A Bourg (souvenir distinct d'Edgar Quinet enfant) on s'embusquait dans un bois avec des armes de luxe et on tombait sur les détachements autrichiens à manteau blanc. L'ennemi se bornait à imposer les villes. Que dire de la férocité des Prussiens qui massacrent nos francs-tireurs sous prétexte que ce ne sont pas des soldats réguliers?
16 Août. — Nouvelles de plus en plus lamentables. L'armée française repasse la Moselle sous le feu des Prussiens. C'est un miracle si elle n'est pas exterminée jusqu'au dernier homme. Metz sera investi, l'immense approvisionnement d'armes qui suffirait à la défense du pays sera paralysé. Et l'auteur de cette guerre file .sur Verdun et appelle cela : combattre Finvasion. Il est au dessous de lui-même. C'est un commencement de justice. Mon mari s'écriait : « Il s'écroule sous le poids de ses propres crimes ; il perd la tête, la démence seule explique cette honteuse fuite, le respect de Topinion ne l'arrête pas. »
Second courrier plus afi'reux encore : Toute l'armée a levé le camp dans la nuit.* Ordre de se replier sous Metz. Le soldat irrité, découragé, campé dans la pluie, dans la boue, dit qu'on marche à un désastre.
Les jours suivants, nous apprenons ces batailles gigantesques qui auraient pu être des victoires, si le Yago de l'armée ne les eût changées en désastres.
Borny, Gravelotte, Saint-Privat ! noms sanglants, vous rappellerez toujours le dévouement héroïque des soldats et les menées souterraines du chef. En vain les jour-
naux officiels cherchent à atténuer les faits.,. Nous sentons que ce sont là des batailles suprêmes.
Après cela, silence complet. On ne sait plus rien. L'armée de Mac-Mahon est rejetée, dit-on, à Châlcms ; un cercle de fer enserre Bazaine. Fera-t-il une trouée pour rejoindre Tarmée à Châlons ?
La nuit recouvre tout. Ce qui est certain, c*est la mort de cinquante mille Français. La série des batailles du 14 au 20 août, terribles, meurtrières, duel d'artillerie, atteste la bravoure de nos Français, ils sont un contre cinq et se défendent pied à pied. Ce n'est plus la guerre, c*est la boucherie. « Les soldats se battaient comme des lions , mais ils n'étaient pas commandés ! Pas de chefs ! » C'est le cri général. On voit une armée admirable, sans chef, sans inspiration, sans idée. Les soldats sont les membres du corps, mais la tête, le co&ur, Vûme qui les font mouvoir manquent. « Il ne s'est pas produit une seule idée militaire depuis le commencement de la campagne, » répétait avec douleur le proscrit.
On se sentait mourir, au récit de l'arrivée à Francfort de nos malheureux prisonniers; ce vieux capitaine, muet de douleur, qui refuse toute nourriture, symbolise leur désespoir à tous. Ces officiers sombres, désespérés... deux intendants militaires se suicident. Officiers et soldats pleuraient de rage en voyant le désastre causé par l'impéritie des chefs.
A Paris, on s'obstinait à attendre de nouvelles batailles avant de renverser l'auteur de nos désastres. Que veulent-ils encore, n'est-ce pas assez de massacres? Depuis Crécy, on ne revit jours pareils. Qu'espèrent-ils donc ? Jamais, sous le drapeau du Deux- Décembre, la France ne ressaisira la victoire. Hélas ! on a fauché la fleur de la France ! De l'arbre vermoulu, on a coupé
L^INVASÎON 23
les rameaux jeunes et forts, on a laissé les branches mortes.
On se demandait parfois avec stupeur : Serait- il possible que tout rentrât dans Tordre accoutumé ? Serait-il possible qu'à l'ignominie de l'invasion se joignît l'ignominie d'une paix honteuse ? La France vaincue, rançonnée, démembrée, déshonorée, garderait les Bonaparte, signerait son abdication !... Cela se conçoit-il? Louis Bonaparte rentré aux Tuileries, les républicains en exil et à Oayenne, les mêmes personnages, les mêmes discours, les mêmes turpitudes, le même cycle d'infamies recommenceraient? Si la France ne se réveille pas sous l'aflfreuse brûlure du moxa qu'on lui applique, un éclat de rire lugubre sera son seul écho dans l'univers.
Mais non, c'est trop injurier notre pays par cette supposition. Ayons foi dans la race française ; il est impossible d'imaginer la même inertie, le même fatalisme qui l'ont courbée pendant dix -neuf ans sous son sauveur.
Après des chaleurs torrides, les pluies torrentielles aggravaient les désastres de nos malheureuses armées en pleine déroute. L'immensité des revers, la crise effroyable que traversait la France, c'était plus que ne pouvait supporter notre cœur. Nous cherchions les endroits les plus sauvages de la forêt, nous remontions TAvençon aussi loin que nos pieds pouvaient nous porter. Par la pluie battante, par la tempête, nous nous enfoncions dans les plus sauvages solitudes, pour exhaler nos douleurs, nos tourments, nos pressentiments et... faut-il le dire ? la certitude que le criminel auteur de nos ruines allait disparaître, — mais à quel prix ! — dans le gouffre qu'il avait creusé. Cette perspective illuminait d'une sombre lueur le noir horizon... Jamais, jamais, cette
préoccupation personnelle : nous reverrons la France, ne s'est mêlée à des événements si immenses . Nous nous disions : la France, pour vaincre, se délivrera de son premier ennemi, de celui qui personnifie à lui seul trois invasions.
Par un brouillard glacial, nous payions de longues heures sur le plateau supérieur que domine le Grand - Muveran, assis sur un tronc d'arbre, regardant Tétroite gorge du val qui s'entr'ouvre vers les glaciers des Martinets. Parfois nous ne pouvions croire à la réalité de nos malheurs ; nous parlions de la France, comme d'un pays fantastique ; était-ce vraiment d'elle qu'il s'agissait quand on se sentait accablé de cette immense infortune ? Le proscrit répétait avec douleur : « Eh quoi ! ce pays li\Té à un miUion d'Allemands, c'est la France ? »
Mais l'espérance peut surgir de l'extrême désespoir.
Un jour, nous redescendions de ces hauteurs sauvages avec Tamer sentiment que la France était plus écroulée que ces blocs gisant dans la vallée, au fond des précipices. L'irréparable, ce n'est pas l'effondrement matériel . Les armées écrasées se reformeront, nos deux provinces aujourd'hui aux'mains des Allemands resteront françaises de cœur et nous reviendront. Tant d'affreuses plaies se cicatriseront, la terre refleurira ; elle ne chôme pas, elle produira encore des moissons et des récoltes abondantes; les villages incendiés seront rebâtis, les rançons payées, le commerce reprendra, la prospérité reviendra. Il a suffi de trois ans pour que la France se relevât après 1815. Le milliard d'indemnité à la coalition, le milliard aux émigrés, qui les a payés? Le paysan, l'ouvrier. Matériellement tout sera réparé dans peu d'années... Mais l'infamie marquera éternellement cette année 1870, année mortuaire, où l'âme de la France, son honneur ont été immolés.
l'invasion 25
Ne verrons-nous donc plus la transformation de ce peuple courbé, démoralisé, plébiscité et plébiscitant, qui n'agit que sous l'impulsion des préfets et des agents de police ? Est-il à jamais façonné en automate ? La République seule donnerait un grand essor au génie, à la vie comprimée. Mais que nous en sommes loin, grand Dieu I Tout espoir d'une renaissance est-il vraiment perdu ?
A cette pensée, les larmes m'aveuglaient. Mais aussitôt je songeais à la nature généreuse des Français, à ce instinct de justice et de solidarité universelle qui est leur trait distinctif ; ils ont l'élan, la spontanéité , le cœur; tandis que les autres peuples ont pour point de mire unique : leur propre intérêt.
Pauvre France, France aimée, toi seule tu conserves cette ardente sympathie pour d'autres intérêts que les tiens. Tu t'oublies, tu t'abandonnes plus que tu n'oublies les autres. Ce mot profané, le sentiment chevaleresque, peint vraiment le Français. Oui, cette race est plus désintéressée, plus dévouée, c'est une plus noble race que les autres. Et voilà pourquoi elle ne peut périr. Seule entre les peuples modernes, elle a l'instinct passionné de cet idéal que nous nommons Justice, Liberté, Fraternité.
Hélas! qu'elle est loin d'y atteindre du fond de cet sanglant abîme... Qui sait? demain, elle pourra tout ressaisir.
Les autres peuples arrivent au bien par la culture ; sciences, études, religions, traditions convergent pour les pousser à la lumière. La France plongée dans toutes les superstitions et servitudes, menacée de disparaître corps et biens sous tant d'engins de destruction amaSvsés contre elle, la France échappe à tout, par un tempérament héroïque, par une vitalité immortelle qui se fait jour sur les ruines mêmes de la patrie. Oui, du fond de la mort, au milieu de la décomposition de la patrie fran-
çaise, ce puissant germe de vie morale subsiste. Monade indestructible d'où renaîtra l'âme française; cellule végétale qui renferme le chêne puissant des Gaules et la verveine sacrée. . .
L'heure décisive approche, les défaites se succèdent, terribles : le prince royal de Prusse en marche sur Paris; Strasbourg bombardé, la population dans les caves, dans les égbuts, la noble cité à demi changée en monceaux de cendres, lâchement abandonnée par le gouvernement qui n'a pas voulu lui donner des armes.
Et Paris ? Paris demande des armes ; on lui répond par des arrestations. France ! tu péris bâillonnée, poignardée, empoisonnée. Point d'armes ! Voilà le cri de désespoir qui retentit d'un bout à l*autre de la France. Les Prussiens approchent à marches forcées. Le quartier général du roi Guillaume est à Bar-le-Duc... Les Prussiens sont à Troyes. Les voilà à Arcis-sur-Aube... Ils avancent... Ces armes qu'on refuse aux Parisiens, mon Dieu, vont-ils enfin les prendre d'eux-mêmes? Ce peuple n'aura-t-il pas l'énergie de se débarrasser des monstres qui paralysent la défense nationale ? Si Paris ne les maudit pas, est-ce pour n'avoir pas à les renverser?
Ce qu'il y a de frappant, c'est la continuité des désastres. Pas un seul succès ; on dirait que la justice divine l'interdit au drapeau du Parjure.
Où est la France?... Comme un vaisseau qui sombre dans la tempête, on la voit s'enfoncer.