‹ Paris; journal du siègeChapitre 6 sur 33 · ÉCROULEMENT DE L* EMPIRE · texte numérisé non relu

ÉCROULEMENT DE L* EMPIRE

La marche foudroyante de l'ennemi ne nous laissait plus respirer. Nous nous sentions trop loin de France dans ces montagnes. L'amitié fut impuissante à nous y retenir. Le 28 août, nous quittâmes nos amis, cette haute vallée si pure et si paisible ; nous redescendîmes à Veytaux S plus près des événements ; le chemin de fer passe sous nos fenêtres.

Mais là, repliés sur nous-mêmes, Tamère douleur d'avoir les mains liées, de ne pouvoir rien faire, le désespoir de l'impuissance nous étreignaient bien plus encore. J'entendais mon mari répéter de temps en temps : « Com- € ment pourrais-je aider la France ? Où î Par quel « moyen? »

Dans cette suprême angoisse, il eut la pensée d'adresser à ses concitoyens un appel, au nom des proscrits * :

Français, comprenez-vous, admettez-vous Thorreur de cette situa-

1. Voyez Mémoires d'exil, Bords du Ztéman, un vol. in-18, Armand Le Chevalier, éditeur. ; i

2. La rapidité des événements empêcha la publication de ce manifeste.

tion ? Vous êtes exivahis par l'étranger et vous restez envahis en même temps par le bonapartisme, c'est-à-dire par le césarisme, le syllabus, le papisme, la rue de Poitiers et tout ce que l'esprit de noire réaction peut inventer.

Consentez-vous à la disparition de la race française ?

Notre armée, la plus belle, la plus fîère, par qui a-trelle été défiante? Par l'incapacité de son chef. Lui seul au monde pouvait la détruire.

Non, vous n'avez pas été vaincus par l'étranger, mais par Louis Bonaparte et tout ce qu'il traîne avec lui d'incapacité, de parjures et de crimes. C'est l'empire, dit libéral, qui a précipité les désastres. Le mensonge colossal a crevé à la première résistance.

Nous avons eu la défisiite. Le Sénat et le Coi'ps législatif vont y ajouter l'infamie.

Vos droits, vos institutions libres vous faisaient respecter. C'était là votre armure. En vous dépouillant de vos droits, cet homme vous a dépouillés de votre armure devant les peuples. Un homme a pu faire anéantir dans ses mains, en quelques jours, la plus belle armée du monde, et cet homme est celui qui se dit vo^re maître.

Quel remède ? La déchéance. Où sont des hommes? dites-vous. Vous les trouverez parmi ceux qui n'ont jamais transigé avec votre oppresseur, même par un mot ; vous les trouverez parmi ceux qui, depuis vingt ans, ont préféré ne plus voir leur patrie, plutôt que de la voir esclave. Appelez ces hommes à vous. Ils viendront ; ils vous •rapportei*ont la tradition qu'ils ont gardée de vos droits, de votre existence de peuple libre.

Pendant huit jours, ténèbres, incertitudes sur la situation des armées. Les Prussiens sembleût suspendre leur marche sur Paris ; ils cherchent Mac-Mahon qui essaie en vain d'opérer sa jonction avec Bazaine. Le vautourimpérial suit l'armée.

Vendredi, 2 septembre, une nouvelle sinistre circule dans Vey taux : « Mac-Mahon, complètement battu, est bloqué dans Sedan. »

En apprenant cette défaite, Edgar Quinêt écrivit : « Non, ce qui est vaincu, ce n'est pas la France, c'est le bonapartisme, le césarisme, le catholicisme, le jésui-

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tisme. Quant à la France que j'ai connue, la France de la liberté, celle-là renaîtra. Travaillons à la refaire. ».

Samedi, 3 septembre, la pluie redoublait de violence, les cataractes du ciel étaient ouvertes. Seuls, nous relisions, les journaux de la veille, n'espérant aucun message par un temps pareil. A cinq heures, un coup de sonnette nous fait tressaillir... La petite fille de la gare apporte une dépêche de La-usanne ainsi conçue : « Grandes nouvelles. Bonaparte s*est rendu. Il a mis « bas les armes avec toute son armée. »

La stupeur nous changea en pierre ; c'est une de ces secousses où la violence et la multiplicité des sentiments . produisent l'insensibilité. On cesse d'exister.

Lorsque la vie revient avec la présence d'esprit, on éprouve le besoin de sortir de l'immobilité ; la pensée gêne, brûle, étouffe ; on veut s'en arracher, on veut agir, marcher, pour se prouver à sdi-même qu'on n'est pas la proie d'une hallucination. Malgré l'averse, l'un remonte le grand chemin du village, l'autre court au télégraphe pour envoyer une dépêche à Genève à l'un de nos proscrits et vérifier les nouvelles... Elles ne tardèrent pas... C'était vrai : « Napoléon prisonnier. Ar- « mée française entière prisonnière. Que va faire Paris î « Que devons-nous faire ? »

Le voilà donc prisonnier après dix-neuf ans de crimes, et relégué au fond de TAllemagne ! Son dernier acte couronne sa vie entière. Le malfaiteur a livré l'armée française, il a ordonné aux soldats français de mettre bas les armes. IPa passé lui-même à l'ennemi. Quatre-vingt mille Français livrés par Louis Bonaparte

à la Prusse I Jamais on ne vit ignominie et désastres pareils.

€ C'est la fin du militarisme ! s'écria le proscrit. L'énormité et la continuité des revers ont égalé Ténormité et la continuité des crimes. Louis Bonaparte a voulu des pages sanglantes dans l'histoire, dans le souvenir de la postérité ; il les aura. Il a tout flétri, tout déshonoré : le peuple par la résignation, le sufirage universel par la fraude, l'Europe par la complicité. Enfin, cette armée française, dont il avait fait son instrument en 1851 , il a voulu la flétrir, il Ta livrée à Tennemi en 1870. Jamais la justice éternelle n'a brillé d'un éclat si ful-gurant. Les Bonaparte sont écrasés, mais la France est ensevelie sous leurs décombres. »

Il faut le dire ici : même après la catastrophe* suprême, la chute de Tempire ne semblait pas encore décidée. Les esprits, courbés depuis vingt ans, s'y étaient tellement accoutumés, que la nouvelle de la capitulation de Sedan fut accueillie dans les montagnes suisses comme une fausse dépêche prussienne. Le facteur rural lui-même partit d'un grand éclat de rire et s'écria : « Napoléon, prisonnier des Prussiens ? Son épée rendue ? Allons donc ! La vraie vérité, c'est que le roi Guillaume est devenu fou. »

Douter des victoires impériales, c'était passer à Tétat de Prussien.

Tous les grands cataclysmes produisent à l'avance une perturbation dans les esprits comme ces agitations de la mer, ces violents courants atmosphériques qui précèdent et accompagnent les tremblements de terre .

Dans ces moments-là parler raison, vérité, est inutile; personne ne vous écoute, ou bien l'on vous regarde de travers. Entendre les propos d'autrui, c'était trop dou-

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loureux^ tant il y avait chez les uns d'illusion, chez- les autres de basse adulation envers le despote qui comprimait le génie de la France. L'Europe monarchique réactionnaire, si indifférente à la vie et à la mort d'une grande nation, frémissait à l'idée de l'écroulement de l'empire. Non, ce n'est pas une supposition gratuite, des signes vivants , irrécusables l'ont prouvé pendant vingt ans et à cette heure suprême : le vieux monde haïssait la' France , il adorait l'oppresseur. A Veytaux comme aux Plans de Fresnières, au cœur des Alpes, dans un pays peu ouvert aux touristes, d'honnêtes citoyens répétaient que l'opposition en France poussait à cette guerre et que l'inoflfensif chef du gouvernement y avait été entraîné malgré lui.

Chose plus étrange ! Ceux qui le rendaient responsable de la ruine totale du pays , ceux qui reconnaissaient en lui l'auteur de tous les crimes et des hontes accumulés depuis vingt ans, eh bien, ils frémissaient à l'idée de sa déchéance : « Non ! non ! il ne faut pas le renverser ! laissez-lui le pouvoir ! Plus tard on verra à changer la forme. Qui donc mettrions-nous aujourd'hui à sa place? Nous n'avons personne pour le remplacer. »

Personne pour le remplacer ? c'est calomnier la France. On se plaint de la disette d'hommes. Eh ! qui aurait le droit d'être difficile? La stricte honnêteté suffit quand il s'agit de remplacer une bande.

Quelle nuit! On sentait de loin la terre de France gémir sous les pas de l'envahisseur. .. Fiévreuse attente du jour ! Le 5 septembre, lundi, à six heures, nous étions sur la grand'route... Précisons le lieu : au bas de la montée de Veytaux. Tout à coup un jeune Français établi dans le viUage depuis quelques jours, arrive vers nous, un télégramme a la main ; il nous tend

le papier sans proférer un mot ; tous les trois nous lûmes silencieusement ces mots : « Empereur déchu. Répu- « blique proclamée. Gouvernement provisoire organisé. « Revenez. »

Même insensibilité de pierre que la veille en lisant ces •mots étonnants; ils ne pénétraient pas encore dans notre esprit ni dans notre cœur; ils flottaient devant nous comme de vagues arabesques. Meurtri, noyé d'angoisses, le cœur refusait de communiquer Tétincelle qui allume la pensée. Le nôtre semblait mort.

Nous continuâmes à marcher machinalement sans proférer une parole, jusqu'à la gare du chemin de fer de Chillon.

Là, sur la porte du petit restaurant, se tenait un brave républicain suisse, homme du peuple, franc et naïf. Il rompit le silence. — « Eh -bien ! vous savez les nouvelles de Paris ? — Eh oui ! la République est proclamée !»

A ce mot qu'une personne vivante articulait, à cette parole bénie qui frappait Tair du matin , nous ressentîmes une profonde commotion. La nature reprit ses droits : un cri sortit de nos poitrines :« Vive la France! vive la République ! »

Et plus d'un se mit à pleurer.

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