LA RÉPUBLIQUE — RETOUR EN FRANCE
Rentrés à la maison, les dépêches se succèdent, de Lausanne, de Genève, de Paris : « Revenez, la République ' vous rappelle. »
Qu'on n'essaie pas de nous retenir. En vain des amis nous avertissent du péril : « Comment ! vous allez vous enfermer là-bas ? M. de Moltke a juré de prendre Paris en détournant la Seine. Pourquoi aller braver la famine, le bombardement, la mort î Restez ici ; vous aurez mille moyens d'être utiles à la France ; épargnez-vous pour des temps meilleurs. » Enfin, tous les arguments de l'amitié ; mais en pure perte. Non, ils ne nous retarderont pas d'un jour. Point de préparatifs, point de malles, il faut se hâter, atteindre Paris avant les Prussiens !
Et maintenant que l'heure du départ est fixée, l'enthousiasme monte, envahit le cœur, la tête, éclate dans ce chant sublime :
La République nous appelle !
Qui aurait pensé qu'une joie personnelle pourrait se mêler à nos sentiments pour la patrie et la liberté ? Tous nos vœux pendant vingt ans, tous nos efforts, tous les battements de notre cœur s'inspiraient d'une idée pure,
désintéressée : la Justice, la France, la République ! Mais aujourd'hui... Ah ! qu'il nous soit permis d'avoir un instant de bonheur ! Nous allons revoir la France, passer près de Bourg et de Certines ! Je descendrai, je sentirai sous mes pieds la terre de France. . . J'emporte nos dieux lares, les portraits de nos morts bien-aimés, ils rentreront avec nous dans la patrie.
Nous quittons précipitamment Veytaux, sans dire adieu au lac, aux montagnes, ni aux bons amis de Genève^ nous sommes trop pressés!.,. Dieu! si les Prussiens allaient nous devancer !... Nous abandonnons notre demeure avec tout ce que nous possédons, nos trésors, c'est-à-^lire nos livres, nos manuscrits, nos travaux. Partons sans retourner la tête, sans regarder derrière nous.
A Genève, un demi-jour perdu pour régler le passeport ; mais les heures sont abrégées par les détails qui nous arrivent sur le 4 Septembre.
Quelle unité de sentiments, de volontés, dans cette Révolution ! pas une goutte de sang versée, toutes les dates de l'histoire dépassées par la grandeur et la gravité de la situation présente Sans violences et sans intrigues, la République surgit comme un fait naturel, un droit, une légalité deux fois consacrée ; le 4 Septembre continue légitimement le 24 Février. La République fondée il y a vingt-deux ans, le gouvernement légal de la France reprend aujourd'hui possession du pouvoir que le crime de 1851 lui avait arraché. Logique implacable des faits ! L'homme qui a tué la République, joue le dernier acte de son règne monstrueux, en livrant à Sedan l'armée française comme il livra une première fois la nation. Après l'usurpation, la trahison; et à son tour, l'écume, la lie de la société est rejetée au loin par
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des flots de .vie nouvelle. Tous leurs millions entassés pendant vingt ans n'achèteraient pas aujourd'hui une seule plume pour les réhabiliter, demander leur retour.. Ils sont tombés sous le mépris public.
Ceux qui n'ont pas été mortellement atteints par la corruption de l'empire ont toute chance de revenir à la vie, à l'honneur, sous le coup d'événements qui purifient comme les éclats de la foudre l'atmosphère des nations.
Les fonctionnaires de l'empire, encore en place, déclarent que la République àeule peut sauver la France. Nous savions cela il y a longtemps.
Nous voici à la gare de France ; quelques amis viennent nous serrer les mains ; comme dernier adieu, ils s'écrient avec douleur :
— Hélas ! vous n'avez ni hommes, ni poudre, ni canons! — Nous avons la République !
En Wagon
Quel moment lorsque, près du guichet, ces mots ont pu être prononcés : « Deux premières pour Paris ! »
« C'est un proscrit qui, après vingt ans, retourne dans son pays. % Le conducteur comprit cette muette prière et nous plaça tout seuls dans un wagon.
Le convoi va s'ébranler, il semble que les battements de mon cœur s'arrêtent. A ce moment je regarde l'horloge du chemin de fer; elle marque trois heures et quart, nos montres genevoises avancent de vingt minutes... Cette dijïérence d'aiguilles est toute une révélation, un changement de destinées ; ce n'est plus l'heure de Berne, mais l'heure de Paris qui va désormais régler notre vie. Cette découverte fait jaillir des larmes de bonheur ! Ah ! le cœur est trop étroit pour renfermer de si immenses joies. C'est en des- moments pareils que la
notion de 1 éternité apparaît distincte. Que sont devenus ces dix-neuf ans d'exil? Evanouis comme un rêve en face de l'heure divine qui nous ramène en France. Mais ces dix-neuf ans de souffrance pour le droit et la liberté sont les titres d'honneur du proscrit.
On part. C'est donc vrai?... Ah! je comprends la justice éternelle! Le mot du conventionnel Baudot, rentré dans sa patrie, sa joie triomphante me revient à l'esprit :
« Un insensé qui se croyait un Dieu osa prononcer contre nous le mot : « Jamais. » L'anathème est retombé sur lui. Il n'a point revu le sol natal, la terre étrangère a reçu ses ossements... Et nous, rendus à notre patrie, nous contenlplons de nouveau les rives de la Seine. »
Les complices de l'empire ont joui pendant vingt ans de sa prospérité menteuse ; l'heure du péril arrive, la République est proclamée, ils fuient. Et les proscrits, après vingt ans de deuil, accourent partager les périls de la France. Oui, ils fuient Guernesey, Londres, Zurich, Bruxelles, Genève, Veytaux, pour aller s'enfermer dans Paris menacé. Chacun est aujourd'hui à son vrai poste : les hommes de Décembre au milieu des Prussiens et nous dans une France purifiée. Nos yeux n'auront pas vu les souillures impériales, pas un jour, pas un instant.
Le train, grande vitesse, nous semble trop lent. Voici la première station française : GoUonges. Saluons, à genoux, cette première apparition de la patrie.
Nous y voilà donc! L'air qui nous arrive par la fenêtre, c'est l'air de France; ces terres, ces arbres, ces champs que j'étreins du regard, c'est la France.
Pauvre terre de l'Ain, plus maigre que la Suisse ; pendant des siècles, des vampires l'ont sucée. N'importe, ici la verdure, le ciel, les ruisseaux ont pour nous des beautés magiques.
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Pauvre France ! tu expies cruellement ta léthargie, ton inerte abandon aux volontés d'un seul ; la justice éternelle te châtie par l'invasion. Mais la réhabilitation est instantanée, puisque le peuple a eu le sentiment de son droit et la force de proclamer la République. Toutes les grandes villes ont fait écho à la Révolution du 4 Septembre; beaucoup d'entre elles ont acclamé la République, même avant Paris.
Les pouvoirs mensongers sont tombés en poussière ! Il n'est plus, ce Corps législatif, issu des candidatures officielles ! Il n'est plus, ce Sénat de la Rome impériale, qui nous promettait les douze Césars ! L'homme de Décembre, l'homme de Sedan, est au camp ennemi, au cœur de l'armée d'invasion ; et les proscrits seront enfin
leur place, à Paris, en pleine République
Charras ! Flocon ! Charles Kestner mort de douleur ! Quelle amère pensée, vous n'avez pas revu la France, la République !
Il est donc vrai que nous avions raison de prêcher l'espérance. Les pessimistes répétaient : « Ce peuple est fini. » Du fond de l'exil les proscrits affirmaient que cette mort apparente cachait la vie ; le cancer bonapartiste extirpé, le pays renaîtrait, doué d'une vigueur nouvelle.
Toujours nous avons eu foi dans ce peuple tant calomnié sous l'empire. L'élément sain, honnête, intelligent longtemps submergé, condamné au silence, remonte aujourd'hui à la surface.
A mesure que nous avançons dans le département de l'Ain, la différence de civilisation et de culture de la terre éclate avec une évidence affligeante. En Suisse, tout pour le paysan, tout pour le peuple ; en France, rien pour le peuple. Que nos villages ont un aspect misé-
rable en comparaison des plus petits hameaux vaudois ! Cela nayre, surtout depuis SeysseL Pauvres ïnasures délabrées, réduits croulants du moyen âge , niches habitées par le peuple souverain ! Et ceux qui en font leur demeure sont presque seuls à supporter les énormes impôts qui vont grossir la liste civile des despotes, l'entretien des armées qui ne défendent pas le pays et cette armée noire qui ne sait ni travailler ni prier. Trente-deux milliards dévorés en dix-huit ans, pour quel résultat !.,.
L'épargne du paysan laborieux est allée s'engloutir pendant vingt ans dans la cassette de l'homme de Sedan bgé aux Tuileries, à Saint-Cloud, à Fontainebleau, à Compiégne... Et c'était un empereur rural, lui, qui a sucé la substance du pays! Aujourd'hui le voilà au ' château de Wilhelmshœhe, et l'argent du pauvre, l'argent du riche servira à rebâtir des villages , des écoles , des hospices pour les travailleurs des villes et des campagnes. La République assainira ces bouges, elle élèvera ces toits rampants, elle versera la lumière dans ces trous de pierre ou de boue , elle y fera circuler l'air pur. Ah ! que cette race française est énergique, richement douée, pour avoir résisté depuis tant de siècles à une misère si constante !
Comment le suffrage universel pourrait-il fonctionner dans de pareilles masures, quand l'homme peut à peine s'y tenir debout? Comment une intelligence pourrait-elle s'y développer ? Le oui vénal, servile, tremblant, semble venir naturellement sur les lèvres de ce paysan accroupi, dont la condition n'a guère changé, aussi misérable que le serf de 1789, dépeint par le voyageur Young.
Non, cela ne peut durer ainsi.
La grande église blanche, le clocher doré régnent seuls pur la contrée. Il y faut l'école, la bibliothèque, l'hospice,
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des maisons assainies pour le peuple souverain. Je vère à de beaux villages français rebâtis à neuf par de grandes compagnies financières.
Tout ce pays a Tair peu habité. En Suisse, sur chaque ligne de chemin de fer, se pressent dès villages, des fabriques, de florissantes populations. Ici, rien; un désert. Toute culture négligée, point de bras pour irBf vailler le sol. Des terrains vagues, sablonneux, des flaques d'eau, prélude des grands étangs de la Bresse, et pour toute plantation des saules, des peupliers. Entre Seyssel et Culoz, la pauvreté de la contrée nous frappe de plus en plus. Dans ces prés nus et jaunes, de maigres vaches; sur ces collines pelées, pas un seiil arbre ; il faut les reboiser.
Tâche magnifique de Tavenir. En Suisse, le libre vigneron convertit toute colline aride en un riche vignoble ; ce terrain- n*est pas plus ingrat que celui du Léman. Mais la liberté enfante des miracles dans la République helvétique. Oui, désormais, l'argent de la liste civile rendra à la culture ces marais, ces sables ; la République guérira les plaies, ensemencera les champs, organisera l'éducation populaire, abolira les congrégations, ennoblira le métier du soldat ; plus de prétoriens ! Pour défendre son pays, tout Français désormais sera soldat.
Un peu avant Virieu-le-Grand, nous voyons les premiers mobiles. On les exerçait dans un pré, ils étaient en blouse, armés de bâtons, pas un seul fusil.
France aimée, précipitée dans la plus tragique des situations, t'a\ons-nous regardée de toute notre âme dans ce voyage à vol d'oiseau ! Malheureusement le brouillard s'étend, s'épaissit, la pluie tombe, la nuit arrive avant sept heures ; c'est dans l'obscurité que nous apparaît vaguement l'horizon qui encadre Certines. Du
cœur et du regard nous interrogeons ces plaines, ces collines noyées d'ombre. Malgré tant d'infortune, bénissons Theure sacrée qui ramène après vingt ans, vers sa terre natale, le fils de la Bresse. A Bourg nous descendons un instant pour envoyer un message au vétéran de la démocratie du département de TAin. A Mâcon, nouveau message à une enfant bien aimée. En se réveillant demain matin elle saura notre passage... Puis nous ne vîmes plus rîeiï^ dai^s la nuit noire, que des lumières à l'approche des gares, les lignes de feu des grandes villes, et au ciel, quelques rares étoiles. Elles semblent plus près de nous et plus scintillantes. Le cœur tressaille à toutes les stations en entendant les divers appels : Dijon, Montbard, Tonnerre, Auxerre. Qui dira jamais les pensées, les émotions de ces douze heures pendant cette nocturne apparition de la France !
Le jour commença à poindre entre Joigny et Sens. Le train s'arrêtait parfois en plein champ; grande alerte, toutes les têtes apparaissent aux portières, on regarde anxieusement l'horizon... La ligne serait-elle coupée ? L'ennemi aux environs ? Non ; des groupes de mobiles se chauffent près d'un feu de broussailles, en gardant la voie ferrée; leur figure tranquille répond d'avance : la voie est libre. Ces mobiles sont peu nombreux, mal armés. Depuis Sens, l'aspect militaire rappelle la terrible réalité. En wagon, les conversations témoignent d'une triste chose : l'empire a formé des générations sans haine et sans amour, indifférentes aux criminels qui ont précipité la nation dans l'abîme, indifférentes à la République qui arrive comme une libératrice. Pourtant c'est elle qui fera encore une foLs jaillir de terre les armées que le traître a livrées.
Aux yeux des rétrogrades, il n'y a de gouvernement légitime que celui qui se fonde par le sang versé ; l'em-
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pire a été légitimé par les massacres, par la proscription. C'est la marque des gouvernements forts. La République de 48 leur semblait illégitime, pourquoi ? Est-ce parce qu'elle était pacifique, humaine, et qu'elle abolit la peine de mort en matière politique ? Difierence profonde entre l'avènement d'une monarchie et d'une République. Ici, les chants de la fraternité, l'enthousiasme d'un peuple affranchi. Là, des fusillades, des morts, des malédictions.
L'empire s'impose par le guet-apens nocturne, les massacres, la proscription de quatre- vingt mille Français. La République du 4 Septembre, née du droit et de la nécessité, apparaît comme le salut de la patrie. Deux millions de voix, à Paris, ont rappelé la grande bannie et la France entière fait écho à ces acclamations. Les deux dates légales sont Eenouées : 24 Février — 4 Septembre.
La première aurore de France resplendit, pour nous, un peu avant Montereau. C'est à Bellegarde que le proscrit a secoué ^la poussière de l'exil le 7 septembre, et c'est jeudi, 8 septembre, que le soleil de France s'est levé sur notre horizon et a illuminé notre ciel, après dix-neuf ans.
Vers sept heures du matin, Paris ! Ce que nos yeux cherchent avec anxiété, est-ce le Panthéon, FArc de TEtoile, les tours de Notre-Dame ? Non ; les travaux de défense ; des buttes de sable, des ouwages à peine ébauchés, voilà les premiers obstacles que Paris opposait, du 7 au 8 septembre, à un million d'Allemands qui se ruent sur la ville sainte.
Personne ne croyait la défense possible ; les premières nuits, on s'attendait à être réveillé par les uhlans. Ce dénûment militaire était navrant ; nous entrâmes dans Paris avec les plus cruelles appréhensions.
En d'autres temps, ce retour, après dix-neuf ans, eût provoqué une joie, un attendrissement au-dessus des forces humaines. Que de fois j'ai répété pendant ce long exil : « Je puis me figurer la vie éternelle, mais je n'ai pas le don de voir en imagination notre existence dans une France délivrée. »
Oui, une exaltation divine se serait emparée de nous, si nous avions aperçu tout à coup Paris, par une de ces échappées de vue merveilleuses qui s'ofirentàl'œil ébloui, du haut de Meudon, quand le chemin de fer débouche
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sur le viaduc et que la ville immense, l'immortelle cité apparaît, tout à coup, encadrée de forêts, de collines verdoyantes, enlacée par les replis de son fleuve : là-bas l'Arc de Triomphe, au milieu de la verdure de Boulogne ; ici, le sublime Panthéon émergeant au-dessus d'une brume légère ; plus près, la coupole dorée des Invalides étincelant au soleil ; dans le lointain, Montmartre et. le mont Valérien, sentinelles qui semblent veiller sur l'horizon.
Mais en arrivant par la gare de Lyon, on ne voit rien, on entre furtivement dans Paris. Le premier monument qu'on aperçoit, c'est Mazas, noire construction qui vous ramène au sentiment poignant de la réalité : hier, l'empire-, aujourd'hui l'invasion qui le suit.
Que représentaient Victor Hugo, Louis Blanc, Schœlcher, Edgar Quinet proscrits? La voix de la justice disant à la France : Souviens-toi !
Ils ne retrouvent pas une patrie heureuse et fîére, en fête de la liberté, ouvrant ses bras avec transports à ceux qui ont souffert pour elle. Où est le noble accueil rêvé par Théophile Dufour? L'antiquité dédiait des couronnes de fleurs, des arcs de feuillage à la liberté proscrite rentrant dans ses foyers avec le cortège d'un peuple d'exilés. Où sont les mains amies qui pressent les mains des absents, les voix attendries qui prononcent les paroles de bienvenue, les regards qui cherchent les yeux voilés de larmes sacrées... Tout est stoïque, austère comme l'heure présente. Le devoir, accompli simplement, ramène les absents. D'un cœur filial, ils accourent défendre cette patrie qui les avait oubliés; ils lui feront un rempart de leurs corps, de leur âme ; ils veulent leur part de périls, rien de plus.
Le proscrit n'avait prévenu qu'une seule personne de
son retour. Ce fidèle ami était dans la salle d'attente à six heures du matin ; seul. Mais c'est encore beaucoup de trouver un cœur dévoué après un si long exil, au milieu de Técroulement général .
Au premier moment, notre ancien Paris nous sembla tel que nous l'avions laissé ; peut-être regardions-nous, sans voir, les rues où nous passions rapidement. Voici l'Institut, la rue de Seine; la voiture s'arrête au n° 18, chez M. et M""" Busquet-Pagnerre. Hospitalité pleine de cœur, d'une véritable amitié, telle que l'entendait La Fontaine :
Rien n'est plus commun que le nom, Rien n'est plus rare que la chose.
En rentrant à Paris, nous n'avions pas le sentiment d'une aussi longue absence; nul étonnement de nous y retrouver ; il semble, que nous n'ayons jamais quitté cette rue de Seine. N'est-ce pas hier que nous traversions ces places, ces quais ? N'est-ce pas hier que nous regardions les flots delà rivière fuyant sous les arches du pont, toujours renouvelés, toujours les mêmes? Loi immuable qui révèle la puissance immatérielle, invincible de l'esprit; le nôtre vivait ici, dans la patrie, quand la force brutale nous en avait arrachés. Ce retour est une joie, parce que la France est libre, purifiée, mais notre pensée l'a toujours habitée.
Malheur à ce cosmopolitisme dissolvant qui anéantit le patriotisme, sous prétexte d'un amour plus large pour l'humanité entière. Non ; l'attachement sacré pour la France, sa langue, son territoire, ses destinées, cet amour passe avant tout. C'est l'honneur, la force de celui qui l'éprouve et du pays qui l'inspire. Détruire cet amour instinctif de la patrie, serait détruire notre
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individualité, le moi divin. Nous ne serions plus une personnalité humaine, distincte d'une autre, nous disparaîtrions dans la collection anonyme des êtres, dans la confusion, dans le néant. Française au plus profond de mon âme, j'aime, au dessus de tout, la France, ma patrie.
Le bonheur immense (oui, j'ose prononcer ici ce mot) qui ne sera jamais payé trop cher, c'est d'avoir traversé Paris avec toi ce 8 septembre, de sentir de nouveau cette terre sous nos pieds. Nous suivîmes les quais jusqu'en face de Notre-Dame. Là tu me dis, en regardant l'horizon, et je veux garder tes paroles : « Quoi qu'il arrive, n'oublions pas ce moment. Nous sommes dans notre voie, nous sommes avec les braves Parisiens. Ils ont ramené la République, notre jplace est ici, avec eux. On dit que les Prussiens prendront Paris ? Bombardement, incendie, égorgement, n'importe, le droit est sauvé, l'honneur est sauvé. C'est ici, maintenant, notre poste de combat. Ces Tuileries, que nous voyons là-bas, sont vides des criminels qui les habitaient. Paris est purifié. Au milieu de ce peuple digne, calme, résolu, il vaut la peine de braver, avec lui et pour lui, la mort. »
Dès la première heure de son arrivée, Edgar Quinet annonça son retour au:^^ membres de la Défense nationale; il leur écrivit : « J'arrive d'exil, après dix-neuf ans, pour m'associer aux périls de la République. »
Il sentit le besoin de se mettre en communication avec le peuple de Paris, avec tous les Français, et leur adressa, le même jour, son manifeste, dont je ne puis donner ici que les premiers passages :
Français, mes chers compatriotes ! Nous sommes revenus au droit, à la vérité, à la justice; tout cela s'appelle la République.
Le drapeau républicain a reparu avec la plus grande légalité qui soit au monde, par la force des choses et racclamation de la nation qui y voit son salut.
Mon exil de dix-neuf ans voulait dire que le gouvernement du Deux-Décembre ne pouvait produire que l'esclavage et la ruine de la France. Ce gouvernement est tombé, la justice est satisfaite, l'honneur est sauf, mon exil n'a plus de raison d'être. Je reviens parmi vous.
La grandeur du péril, le triomphe de la République, voilà les deux sentiments qui d'abord se disputaient les âmes, bientôt ils se confondirent en un seul. Il en résulta une extrême tension de la vie morale ; toutes les pensées, toutes les facultés des Parisiens se concentrèrent en une idée fixe : résistance à outrance. République, défense nationale devinrent rapidement synonymes dans Tesprit de la grande cité. Chacun apporta sa part d'intelligence, de passion, de dévouement, ses moyens d'action matériels ou intellectuels, son temps, ses forces, ses talents, ses lumières, son argent, le travail des mains et le travail de l'esprit, les instruments et les outils, la pioche, la plume ou le compas, et tous le fusil.
Non, jamais il n'y eut pareil ensemble de travaux convergeant vers un but unique. La grande Révolution avait été une éclosion magnifique du génie d'invention, de création ; elle reste une date dans l'histoire de l'esprit humain. Mais on peut, dire que -ce fut l'œuvre des esprits d'élite de la nation entière. Ici, pendant cinq mois de siège, Paris, isolé du reste de l'univers, vécut concentré, uni dans une même aspiration de tous, Paris n'eut qu'un seul cœur, un seul cerveau inépuisable d'activité, d'expédients, d'inventions. Le malheur est que le Gouvernement ne sut ou ne voulut pas utiliser ses immenses ressources.
Jamais la presse ne joua un rôle aussi utile, aussi glorieux que pendant les premiers mois du siège. C'étaient
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vraiment des phares électriques signalant les écueils dans la nuit noire. Le salut de la patrie vivifiait les talents et renouvelait chaque matin la pensée ; la plupart des écrivains qui publiaient d'admirables articles dans le Rappel^ le Siècle^ le Temps ^ Y Opinion nationale et tant d'autres, venaient de passer la nuit sur les remparts.
Oui, c'était un honneur bien grand de partager le sort des Parisiens. Nous en voulions presque à de bons amis dont la figure exprimait autant d'inquiétude que de joie. Ils venaient de nous écrire à Veytaux, pour nous conjurer de ne pas partir. Même en ce moment, ils nous suppliaient d'y bien réfléchir encore; le bombardement ne tarderait pas, les portes seraient closes; dans quelques jours on ne pourrait plus quitter Paris. Pour eux, ils étaient décidés à rester; mais par amitié, ils osaient risquer les conseils de la prudence. Le Gou-' vernement allait éloigner de Paris toutes les personnes ^ inutiles à la défense. Oh ! que les femmes tremblaient! Elles tremblaient de peur d'être comprises dans la catégorie des bouches inutiles. Bientôt elles prouvèrent, aux ambulances, aux ateliers de travail, aux cantines, qu'on peut servir à la défense autrement qu'en portant le fusil.
Quelle confiance, quel espoir à ces premières heures I Comment s'est- il trouvé des Français assez ennemis de leur pays pour arrêter cet essor admirable? Le peuple ne se lasse pas de croire aux affirmations de l'honneur, aux nobles paroles. Ne lui reprochez pas sa défiance ; il faut s'étonner, au contraire, de sa facilité à oublier les déceptions immenses qui ont suivi chacune de nos révo^ lutions.
Chacun voulait faire son devoir; on croj^ait à la bonne foi de chacun; il n'^ avait plus de partis en ce
moment à Paris. Tous se disaient républicains, patriotes; un mot se retrouvait dans toutes les bouches : « Vaincre ' les Prussiens ou brûler Paris. < A ces exigences de la Prusse : signature de la paix à Paris, entrée de l'armée prussienne, cession de la moitié de la flotte, indemnité de cinq milliards, Paris faisait la réponse des Grecs à Xerxès : « Viens les prendre ! »
Tout était vie, expansion juvénile dans ces jours si beaux où les sentiments les plus généreux éclataient en chaque chose. Le soupçon n'avait pas encore défloré les âmes; la haine n'avait pas encore mordu au cœur un peuple abusé dans son légitime et ardent espoir ; la crainte de perdre pour la troisième fois la République, la liberté reconquise, était inaccessible aux esprits. La réaction semblait extirpée du sol français, le dictionnaire pouvait rayer ce mot. La guerre civile... c'était une de ces monstrueuses chimères reléguée dans les passés fabu leux. Personne n'eût songé à exhiber ce spectre, même comme lointaine menace d'avenir. Tous les cœurs fré m: usaient de patriotisme; toutes les sectes républicaines se groupaient autour du Gouvernement de la Défense nationale; l'élément ultra-révolutionnaire se ruait sur les Prussiens. Que n'auraient pu des chefs énergiques, en> jetant contre l'armée allemande ce faisceau de passions patriotiques entrelacées ! La liberté achevait paisiblement l'organisation de la République, son triomphe.
()ai, l'espérance remontait très haut quand on voyait la rue ; le courage y circulait comme l'électricité émanée de la foule. Ce Paris guerrier était superbe. Mais le froid, l'inquiétude vous gagnaient en approchant de l'Hôtel de Ville : « Paris ne peut résister; les forts ne tiendront pas trois jours ; les Prussiens pénétreront par surprise, etc. »
Le monde officiel était déj^t découragé, il hésitait sur
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toute question, se sentant écrasé parla supériorité intellectuelle des Prussiens autant que "par leur force matérielle. « Us sont si savants ! » C'était Tobjection. — « Laissez donc, répliquait mon mari, leur meilleure science, c'est leur confiance en eux-mêmes. Imitons-les, notre cause est plus juste, avons foi en nous-mêmes. »
On ne croyait possible qu'une défense pour Thonneur. On ne parlait guère de vaincre : « Il faut nous apprêter à mourir ! »
Cette note funèbre de la Trappe contrastait avec l'élan de la place publique. On y vivait d'impressions tout opposées. Le peuple, calme, résolu, s'impatientait de l'attitude du gouvernement ; il comprenait cependant que le salut commandait l'union, que les hommes arrivés au pouvoir par la révolution la plus légitime qui fût jamais, devaient être fortifiés par le concours de tous les patriotes. On se disait que la modération de leurs opinions rallierait à la République les tiédes, la masse flottante du pays, et l'habituerait à la forme républicaine. Soutenir le gouvernement du 4 Septembre, c'était une volonté bien arrêtée chez tout le monde.
On reprochait, il est vrai, à plusieurs membres de l'ancianne opposition du Corps législatif de pratiquer les mêmes compromis entre la République et l'empire, de maintenir partout les complices de Décembre, de n'oser toucher aux choses établies par le coup d'Etat. De l'empire on n'avait renversé que la dynastie ; les assemblées n'allaient-elles pas se reformer souterrainement en province ? Le Gouvernement laissait en place tous les fonctionnaires civils et militaires bonapartistes, tout le personnel de l'administration à tous les degrés de la hiérarchie. Pouvait-on espérer que ces serviteurs de l'empire, qui avaient représenté le césarisme à l'intérieur et à l'extérieur, feraient aimer aujourd'hui la Ré-
publique et s'inspireraient d'un esprit nouveau ? Les instruments passife de la tyrannie et de Tincurie, cause de nos désastres, iraient-ils soulever le pays à cette heure et le sauver par leur vigueur et leur patriotisme ?
Les personnages les plus. compromis du régime bonapartiste furent écartés, quand on les vit ostensiblement entraver l'action libératrice du pays. Mais, jusqu'à l'investissement complet de Paris, jusqu'à l'avènement de la délégation de Tours, le système du gouvernement de la Défense fut celui-ci : ménager les complices de Décembre, conserver dans leurs emplois les hommes de l'ancien régime, éconduire les républicains, surtout les proscrits, empêcher leur participation à la vie politique.
Gopiment des hommes expérimentés, vieillis dans le maniemejjt des affaires, pouvaient-ils se faire illusion a ce point et oublier que toute situation nouvelle doit s'inspirer d'un esprit nouveau ; que les idées surannées, les caractères usés au service de tous les régimes seraient impuissants dans cette crise sans exemple; qu'elle ne pouvait être conjurée que par un patriotisme héroïque.
La lumière s'est faite sur les actes et les sentiments intimes des hommes de la Défense nationale. Quelquesuns ont révélé à la tribune, et par leurs publications, qu'ils considéraient la Révolution du 4 septembre comme la suprême calamité. Ils craignaient la « Démagogie » ^ plus que les Prussiens. Ils l'avouent, et voilà pourquoi, au lendemain de Sedan, ils prenaient contre elle deux sûretés plutôt qu'une, en conservant debout l'ancien attirail de guerre contre la liberté. Par là, ils entravaient d'avance le réveil du pays, la vie nationale, et s'interdisaient les gages las plus certains de la victoire.
Ce n'est pas tout d'élre à Paris, il faut se caser. Or,
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rien n'était plus difficile aux premiers jours dp septembre. Les Prussiens arrivaient à marches forcées ; devant eux fuyaient la population de la banlieue qui se réfugiait à Paris et même celle des départements avoisinants. Tous ceux qui voulaient combattre T invasion du haut des remparts, vinrent s'enfermer dans la ville. Aussi les appartements à louer furent introuvables. D'ailleurs, comment conclure un bailla veille du bombardement? Dans cet embarras, mon mariaccepta l'offre d'un de ses bons et anciens amis, dont le rez-de-chaussée était vacant. M. et M"** Bataillard nous proposèrent d'associer nos deux ménages. ^
Bientôt le Gouvernement ordonna le rationnement des f ivres; la tâche des ménagères devint extrêmement difficile. Dès lors, comment se défendre d'un scrupule terrible? Pour oser manger en ce temps de famine, il fallait gagner soi-même son dîner, à la pointe de Tépée, par mille combinaisons ingénieuses qui créent un repas avec rien. Comment donner, même à d'excellents amis, le souci de cette lutte pour l'existence, et devenir pour eux un objet de préoccupation permanente. Cela ne se pouvait pas; c'eût été un remords que d'avoir faim. Nous résolûmes de voler de nos propres ailes, de pourvoir tout seuls à notre subsistance, coûte que coûte. C'était assez téméraire. Tout le mondé avait fait ses provisions, excepté nous. îl était trop tard, il n'y en avait plus d'aucune espèce, pas un biscuit. Pourtant nous nous aventurons ; nous contractons joyeusement notre pacte de famine.
Le 13 octobre, nous nous installâmes rue de Vaugirard, 37, dans l'appartement vide de nos bien cliers amis de Gérando, en ce temps-là en Hongrie. Au mois de mai précédent, ils étaient venus passer quinze jours avec nous à Veytaux ; nous faisions, dés lors, le rêve de vivre sous un iriême toit. Dans vingt lettres ils
nous suppliaient de considérer leur logement comme nôtre' Un des premiers pigeons qui entra dans Paris nous apporta une dépêche renfermant cette, même prière de nos amis. Nous sentions qu'ils seraient heureux de l'abri qu'ilà offraient au proscrit rentré dans son pays et n'y retrouvant plus de foyer. Nous aussi, nous nous rendions utiles, en veillant, pendant le bombardement, sur cet appartement, en le préservant de l'incendie. Jamais la présence invisible des cœurs et des esprits ne fut attestée avec plus de puissance que dans cet intérieur héroïque et doux. Le portrait de cette mère admirable enlaçant, dans ses bras, ses deux enfants, le portrait d' Augus* de Gérando mort à la fleur de l'âge, ces reliques de famille, livres, tableaux, gravures, cO|^ tûmes nationaux religieusement conservés dans des vitrines, les travaux littéraires et scientifiques de M"* de Gérando, tout révélait ce grand caractère, ce double but de sa vie : ses enfants, sa patrie. Nulle demeure n'aurait pu nous réconforter autant que cellelà et s'harmoniser ainsi avec la grandeur de la situation. Une statue de la Victoire placée sur la cheminée, une autre statuette sur la table de travail, une Victoire ailée tenant des couronnes, nous rappelaient l'hymne de Pindaré. Et nous disions de Paris républicain :
Il s'élance, il franchit Tespace, on le couvre de couronnes. Sous ses pas la terre est jonchée de fleurs... Mais déjà combien de fois, avant ce triomphe, n'avait-il pas été porté sur les ailes de la Victoire ?
Ne demandez pas comment on employait sa journée, mais plutôt comment on pouvait suffire à tout. Nos cent cinquante-six journées du siège de Paris, uniformes parle travail, vivifiées, transfigurées par l'enthousiasme, au milieu des misères croissantes, s'inspiraient d'une pensée suprême : la défense nationale.
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Edgar Quinet écrivait tous les jours ses mémoires militaires, ses appels au gouvernement, aux provinces, à la presse, et les adressait à tous ceux qui exerçaient une influence sur le pays. Les journaux reproduisaient ces manifestes, les ballons les emportaient et les répandaient en France. Depuis, ils ont été réunis sous le titre: Le Siège de Paris. Plus tard, à Bordeaux, GaribaJdi lui dit : « Vos manifestes ont fait ma consolation. »
En dehors de ces publications qui absorbaient la matinée, il fallait écouter, discuter d'innombrables projets patriotiques, aider à réaliser des œuvres de fraternité, associations et comités de secours, conférences en faveur des victimes de la guerre. Des hommes de cœur offraient de passer à travers les lignes ennemies pour aller soulever la province ; Tun veut organiser à ses frais un corps de vingt mille hommes en Auvergne, Tautre veut chercher vingt mille noirs de la Guadeloupe ; ils ne demandaient rien qu'une commission eu régie. C'étaient des noms connus ; Edgar Quinet leur donnait des lettres pour les membres de la Défense nationale. Ont-ils été accueillis ?
Entrerai-je dans les détails infimes ? Il y avait aussi les travaux serviles pour les maîtresses de maison obligées de se passer de domestiques; il fallait se lever avant l'aube, allumer les feux avec du bois vert ou un peu de coke, ou de charbon de terre laborieusement acquis, préparer le déjeuner, question chaque jour plus problématique, consacrer plusieurs heures de la matinée à une véritable chasse aux provisions. Dix charbonniers vous livraient chacun quelques morceaux de charbon de Paris. Des Halles, on rapportait triomphalement quelques œufs, quelques pommes de terre (dans les deux premiers mois) , de la salade , des oignons , jusqu'en décembre. Le riz, la ration de cheval formaient
les éléments solides du dîner. On trouvait forcé recettes et formules culinaires à la quatrième page des journaux, mais s'en tirer avec succès était plus difficile les jours où manquait la femme de ménage qui vous faisait la grâce de vous donner une heure par jour. Le pot-au-feu de cheval était ce qu'il y avait de mieux; mais pour faire cuire cette viande rebelle, on dépensait beaucoup de charbon de Paris. Pour épargner le précieux combustible, on préparait le déjeuner sur la flamme de l'esprit de vin. Un beefsteackou horsesteack grillé, c'était du cuir ; heureux encore quand on avait un si bon festin.
Nous vivions dans une maison presque déserte ; la concierge déposait à notre porte, à sept heures du matin, la cruche d'eau, la miche de pain ; le reste me regardait pour la journée. C'est le canon qui nous réveillait; mais dans les premiers temps, l'idée que les Prussiens pourraient pénétrer par surprise dans Paris nous tenait en éveil toute la nuit.
Au premier rayon, les yeux rencontraient la Victoire aux ailes déployées. Voici la diane qui retentit et répond aux grondements dé nos forts. Ecoutez le roulement du tambour! On se précipite à la fenêtre. C'est un bataillon de la garde nationale qui se rend aux remparts, ou qui va relever un poste, magnifique de tenue et de mâle résolution.
Le nouveau Paris, celui qui porte les stigmates impériaux nous répugnait; instinctivement nous prenions les vieilles rues épargnées, restées à peu prés intactes au milieu des démolitions. Que sont les ravages du bombardement auprès des ravages commis par lapioche de l'empiré, ces grandes voies stratégiques, ces quartiers rasés, ces immenses trouées dans notre cher Paris de la rive gauche ? Par ces lignes stratégiques il se promettait dé faire passer les canonë, lés nïitràiîleusëfe qiii devàieiil
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moissonner les républicains, s ils tentaient de renaître. Eh bien ! grand tacticien, que sont devenus vos formidables systèmes de répression ? Votre char victorieux de Décembre est allé s'embourber dans la boue sanglante de Sedan.
Du 4 au 19 septembre, Paris accomplit aussi une œuvre de destruction, mais dans un esprit de sacrifice ; nécessité de la défense nationale. Les maisons de la zone militaire furent rasées, des champs de cailloux en marquèrent la place ; le bois de Boulogne en partie abattu, celui de Vincennes fort entamé. Lés Parisiens voyaient stoïquement tomber leurs édifices. La main des hommes les relèvera d'ici à un an ; mais ces beaux arbres, ces chefs-d'œuvre de la nature gisant parterre, tout l'or humain ne saurait les relever ni faire repousser en un an leur couronne de feuillage qui versait l'ombre et la fraîcheur.
Une chose m'étonne aujourd'hui ; c'est qu'après dixneuf ans d'absence , nous n'ayons pas eu une seule fois la curiosité de parcourir le Paris de marbre et d'or, la ville monumentale, l'Olympe du Louvre. Si nous traversions les Tuileries, c'était pour constater que le palais est vide. Si nous traversions le Luxembourg, nous ne voyions que les ambulances; plus d'oiseaux chanteurs dans les branches à peu près dépouillées ; la fontaine Médicis, jadis aux eaux claires, jaillissantes, transformée en réservoir noirâtre, ressemblait au Léthé.
Nous habitions le camp de la Défense nationale ; l'idée ne nous vint pas de voir autre chose tant que dura l'investissement. J'allai aux fortifications de la porte d'Auteuil, une autre fois sur les buttes Montmartre, un autre jour sur les buttes Chaumont pour apercevoir de loin les éclairs de là bataille. J'isti fait moii pélet*inage plàCe de la Bastille, j'ai revii la colonne de Juillet ël le géilie de là Liberté, « toujours prêt à s'envoler, i
Pauvre grand peuple de Paris! Que de luttes, de sacrifices pour conquérir cette colonne ! Et qu'a-t-il gagné à tant de batailles, à ces barricades, à ces palais envahis ? Il a reçu des coups de fusil, il a habité les pontons, ses ossements blanchissent dans les îles lointaines. Il vit aussi misérable qu'auparavant; c'est pour d'autres qu'il a conquisles biens qu'on lui dénie. Que demandet-il ? sa dignité d'homme, avant tout; le pain de l'âme, l'éducation. Est-ce donc là une si criminelle utopie ?
On vivait non de souvenirs, mais de l'heure présente ; tout à l'action. Et de même que les sentiments, les pensées de chacun convergeaient vers l'acte suprême, la défense nationale, on peut dire aussi que ces pages écrites avec piété pendant les jours de péril où la mort vous hantait sous tant d'aspects divers, ces pages écrites quand le canon gronde, ce sont aussi des actes.
C'est à ce titre que j'ai conservé le Journal où, chaque soir, je consignais, avec les événements, la pensée dominante de la journée. L'intérêt de ces lignes est dans l'heure qui les dicta.
• L'historien futur du Siège de Paris y recueillera des impressions véridiques ; je lui livre ces feuillets qui ont traversé les cinq mois de l'investissement, la famine, le •dur hiver, la maladie, le bombardement, la capitulation, toutes les angoisses publiques et privées.
En les relisant, j'y trouve des récits inachevés, tel événement important écourté. Je n'ai rien voulu y changer. Souvent la plume vous tombait des mains par inquiétude, par tristesse, surtout par l'impuissance d'exprimer la grandeur d'une situation si tragique. Téméraire tentative de refaire, sans savoir dessiner, le Déluge de Poussin ou le Jugement dernier de Michel-Ange.