SEPTEMBRE
8 Septembre. — Paris calme, attend la bataille. Rien de plus grand. Cela seul est la victoire.
Y a-t-il beaucoup d'exemples de villes décidées à se défendre à outrance comme Paris ? La cité entière est un camp, le camp du patriotisme et de la liberté. Partout le long des berges de la Seine, dans les jardins, dans les squares, au Carrousel, au Palais-Royal, sur chaque place, le peuple en armes fait l'exercice et cela avec un cœur admirable; oh! que Paris mérite de vaincre! S'il f a une justice éternelle, la victoire nous est due. Ce peuple a racheté en un jour l'opprobre de vingt années.
Quoi qu'il arrive, l'honneur est sauf. Les sages que nous voyons montrent peu de confiance dans la possibilité d'une résistance. Non, le tableau sinistre qu'ils nous font ne glacera pas la joie , l'enthousiasme de nous retrouver au milieu des Parisiens.
Ce qui caractérise aujourd'hui la physionomie de Paris, c'est le mouvement de sortie et d'entrée, départ des étrangers qui fuient le danger, les rues encombrées de voitures chargées de malles se dirigeant vers les chemins de fer, aux portes de la ville affluence des popula-
tions de la banlieue qui viennent se réfugier à Paris, arrivée des mobiles des départements.
Les premiers que nous apercevons sont des bataillons de TA in, beaux et grands Bressans; ils font Texercice place de la Bourse.
J'ai vu aussi les mobiles de Valence; leur entrée était superbe, tous des branches vertes à leurs fusils, chantant avec entrain. Cette France qui envoie spontanément, d'un tel élan , deux cent mille défenseurs à Paris, n'est pas une morte. Ses ressources morales l'aident à créer des ressources matérielles inépuisables.
Cent mille fusils viennent d'être distribués, on les a découverts dans les gares. Hélas ! d'immenses dépôts se rouvent inutilisés à Metz, à Strasbourg !
Le vaillant maire de Paris, Etienne Arago, nous raconte que c^tte nuit, vers trois heures, il entend sur la place un grand bruit. C'étaient les mobiles bretons qui arrivaient. Où les loger? Rien n'était disposé. Il ordonne de réquisitionner le Cirque de l'Impératrice. Heureuse inspiration ! Nos Bretons y ont passé la nuit sur des banquettes.
% Oui, l'attitude de Paris est magnanime; une résolution caljne et digne ; point d'effervescence , point d'agitation. Cette population de deux millions d'àmesquise régit elle-même, sans le secours de la force, par le seul sentiment du devoir, sans qu'un sergent de viUe soit commis à la garde de l'ordre public, cette population hier encore insouciante et frivole, aujourd'hui assagie par le malheur, emportée par une passion patriotique, animée de la plus mâle volonté, se consacrant corps et àme à la défense nationale, employant chaque heure à s'exercer au maniement des armes, cela vous pénétre de respect.
La rue est pleine de bataillons composés d'hommes d'aspects divers, la blouse et la redingote, l'uniforme et la
vareuse ; ouvriers, jeunes gens, vieillards, cherchent à se transformer en soldats et y réussisent en peu de temps. Quel souffle surnaturel circule dans Paris! Comment ne pas espérer ? La France s'est retrouvée. Sous l'empire, lorsqu'elle se résignait à l'abandon de tous ses droits, supportant le joug des êtres les plus immoraux, lorsque abusée par des sophistes, elle se faisait illusion sur sa déchéance, c'est alors qu'il fallait pleurer sur elle et dire : Finis Oalliœ ! 'i/Lsiis après ce réveil, l'expiation amére, la soufiFrance centuplent les forces du pays. La civilisation elle-même est en progrés à la voix du canon. La France n'est pas finie. Nous la verrons transfigurée par l'épreuve. Malgré l'invasion et l'approche de la mort, elle ne fut jamais plus vivante et plus glorieuse.
9 Septembre. — La République française est reconnue officiellement par la grande Républiques-américaine. Paris sent l'ivresse d'une première victoire, c'est presque une alliance, l'avenir est à nous... un si grand avenir ! M. Wahsburn reçoit des ovations enthousiastes; l'ambassade des Etats-Unis et la statue de Strasbourg sont le but des processions de la foule.
Quel spectacle la place de la Concorde vient d'ofirir à nos yeux ! Maintenant elle est vraiment bien nommée ; la concorde est l'âme de cette population innombrable qui va inscrire son nom sur les registres ouverts. Nous suivons la foule; elle déborde des grilles du jardin aux Champs-Elysées , et des quais à la rue de Rivoli. Chacun accourt, les mains chargées de fleurs, vers la statue de Strasbourg. Des monceaux de bouquets, des guirlandes recouvrent ses pieds; les drapeaux français agitent leurs plis tricolores sur la figure de l'Alsace qui gagne à cette heure son auréole de martyre. Un ciel éclatant de lumière rayonne sur ce tableau.
Dans quelles légendes de saints, dans quel martyrologe vit-on jamais barbaries semblables à celles qu'endure Théroïque cité ! Strasbourg! ô sainte ! que n'as-tu souffert ? le brasier ardent des obus, la chaudière bouillante, les rivières de flammes, Tétouffement de fumée, le râle de la famine, la lueur des incendies projetées dans les noirs caveaux où s'abritent les vieillards, les orphelins, Jes jeunes filles, les cris de tes enfants expirants sous les tours écroulées, les trésors de tes bibliothèques consumés par le feu, leur cendre légère dispersée par le vent audessus du Rhin, la flèche de ta cathédrale sublime, surgissant seule sur les amas de décombres et les ruines de celle qui fut la reine de l'Alsace !
Ces mains tendues vers toi, ces larmes dans les yeux disent admiration pieuse, enthousiasme pour ton martyre, protestation éternelle contre l'arrachement impie de notre Fr^îice de l'Est,' serment de te délivrer, de te sauver si tu succombes, de^'te ramener dans le giron de la mère-patrie, serment sacré de t'imiter, de suivre ton exemple héroïque, de nous ensevelir sous les ruinés de nos monuments écroulés plutôt que de nous rendre.
Voilà ce que signifie chaque branche, chaque fleur, chaque bouquet d'immortelles, chaque offrande d'argent, chaque signature surleregistredéposéaupied delastatue.
10 Septembre. — Nous . observions, ce soir, les ouvriers et les bourgeois qui s'exerçaient, au jardin du Luxembourg, sous les arbres encore ombreux de la fontaine Jean-Goujon. En voyant ce zèle ardent de toute la population, nous pouvions dire du plus profond de notre cœur : nous sommes heureux. Cette France déchue pendant vingt ans et qui a fait notre désespoir, cette France dont nous disions chaque jour : il n'y a pas d'issue, comment la relever de cet abîme d'infamie, elle vient de
surgir d'un grand élan. Oui, Taspect de Paris est sublime. Jamais il n'y eut une telle expansion dans la lumière, dans la raison, un tel concert de volontés, de recherches en commun, tant de sacrifices, de dévouements individuels et collectifs. La vraie vie républicaine n*a jamais éclaté avec tant de force que depuis le 4 Septembre.
Les projets de Tennemi extérieur et ceux de l'ennemi intérieur échoueront devant ce faisceau de consciences.
Joie profonde ; oui, nous pouvons écrire- ces mots, malgré les Prussiens. Nous savons qu'un pays se relève de l'invasion, quand le cœur du pays, une héroïque cité comme Paris, donne l'exemple du courage et du sacrifice. Il n'y a pas de comparaison entre les effets d'une servitude volontaire et ceux d'un bombardement. L'une tue l'âme, l'autre, le corps. Mourir innocent, purifié, regretté, honoré, vaut mieux, n'est-ce pas, que de vivre déshonoré dans le bien-être ? Où sont les richesses de la France impériale, sa prospérité frauduleuse ? Ah ! que la France est plus belle dans ses pauvres habits de deuil que dans son grand habit de cour ! Que lui souhaitionsnous ? D'avoir enfin le sentiment de sa profonde chute, le remords de son inertie, de sa complaisance, l'énergie de ressaisir le fer et de laisser l'or. Eh bien, ce moment est venu. Nous sommes consolés. L'âme de la France est plus vivante que jamais. Comment ne serions-nous pas infiniment heureux dans ce jardin du Luxembourg ?
11 Septembre. — Nous passions sur le pont des Arts ; le soleil rouge de sang se couchait derrière l'arc de Triomphe, la Seine charriait des flots de lumière, nul paysage suisse ne vaut cet efiet magique. Jouissons de ce moment, disions-nous en contemplant cette féerie qui s'appelle Paris. On y respire la splendeur et la gloire. Nous traversâmes le jardin du Palais-Royal ; à la même
64 PABIS
place où Camille Desmoulins haranguait le peuple , des * gardes nationaux faisaient l'exercice et dans le même esprit patriotique. Ils mériteraient des héros pour chefs ! Que n*appelle-t-on Garibaldi ! Il électriserait la France; à la tête des mobiles il nous ramènerait la victoire.
Non, nous n'apportons pas de notre rocher l'azur et rillusion, mais l'instinct de la nature humaine qui a pressenti un peuple nouveau sous le peuple corrompu de Tempire. Pendant vingt ans on attribuait au peuple souverain des actes, des paroles, auxquels il ne participait jamais. Si par hasard il s'accomplissait quelque chose d'utile, on en faisait honneur « à l'empereur. » Si Ton commettait des infamies, c'était toujours^la France.»
On a calomnié ce peuple d'une façon satanique ; les proscrits affirmaient que le démon bonapartiste expulsé du corps de la France, la pauvre possédée guérirait* certainement.
Comme nous rentrions, nous fûmes arrêtés par une longue file de chevaux qu'on menait à l'abreuvoir ; ce sont les malheureux échappés aux désastres de Wœrth et de Sedan. Pauvres bêtes ! pas une qui ne portât les traces de la bataille. Ces chevaux barbes, efflanqués, écorchés, sanglants étaient tragiques. Ils suivaient tristement, tête basse, les soldats qui les menaient sur les berges de la Seine. Tous ces chevaux faisaient partie du corps du général Vinoy, rentré à Paris le même jour que nous.
12 Septembre.^ Si amoureux qu'on soit des beautés de Paris, il ne viendrait à l'esprit de personne de faire aujourd'hui un pèlerinage artistique, historique, à travers ce monde de féeries, et d'étudier les merveilles que l'héroïsme des habitants et la férocité des Prussiens vont peut-être réduire eir cendres. On se livre avec scrupule
au sentiment qu'éveille cette pensée : nous sommes àParis, au milieu des plus éblouissants trésors de Tesprit humain.
Toute vie, toute pensée appartient à la défense nationale, de même que toute place est à l'exercice, au maniement des armes. Maison doit un pèlerinage à la Bastille.
J'ai parcouru les vieux quartiers affreusement ravagés par le marteau démolisseur impérial. A travers ces tronçons de rues transformées, dénaturées, ambiguës qui portent le nom tantôt de rue Saint-Antoine, tantôt de Rivoli, je retrouve l'ancien berceau de nos Révolutions, consacré par tant de combats pour la République.
Mais le peuple ouvrier, où donc est-il ? Où faut-il le chercher ? L'empire a eu peur de ce mot terrible : < Le faubourg Saint-Antoine descend ! » Il l'a refoulé plus loin, plus loin, horsde la ville ; il a rasé la demeure des travailleurs et a livré le terrain aux constructions cosmopolites.
En face de la colonne de Juillet, je revis en esprit les grandes journées de la Révolution, étapes vers la liberté, qui n'étaient pas encore la liberté elle-même. J'invoquai ce génie ailé. Va-t-il enfin se fixer sur la terre de France, s'y acclimater comme en Suisse, en Amérique ? liberté ! tu t'élances vers les nues, tu habites les hauteurs de la pensée, tu inspires les bons génies de l'humanité, mais cela ne nous suffit pas. Rapproche-toi de' la terre, de l'humble fils de la glèbe, de l'ouvrier, soldat obscur qui a versé son sang pour te conquérir. Que seraient les plus beaux rêves des théoriciens de la liberté, s'ils n'étaient défendus par l'innombrable armée des prolétaires afiamés de justice autant que de pain ? Pourquoi pendant des milliers d'années, les bras nus tenant des glaives ont-ils seuls forcé les oppresseurs de l'humanité à desserrer les grifies et à céder quelques rayons de lumière, un peu de terre à ce peuple, pour qui Dieu les a faits? L'explosion de la conscience populaire, le
triomphe de la justice par la violence est un malheur; mais il dépend des classes éclairées de le prévenir à temps, par une rétribution plus équitable des droits et des devoirs réciproques.
Toute l'histoire de la Révolution est ici sur cette place de la Bastille ; elle vous pénètre de l'indomptable héroïsme de Paris. Je revoyais Timmense prison d'Etat; un peuple sans armes brise les pierres, le fer, fait tomber les murailles qui tenaient emprisonnée la nation. Le grand prisonnier rendu à la liberté le 14 juillet, c'est la France, l'humanité entière. Oui, puisque la Bastille a été rasée le 14 juillet , puisque l'empire indestructible du Deux-Décembre s'est écroulé le 4 Septembre, Pari« sera aussi délivré des Prussiens! Paris, sublime Titan terrassé, écrasé, se relève, toujours prêt à recommencer sa lutte éternelle contre les vieux dieux de l'Olympe et à leur lancer ses blocs de pierre.
Les Prussiens sont à Melun!^ Le calme stoïque de cette population qui attend l'ennemi, n'en est pas troublé. On peut s'en convaincre en se mêlant aux groupes, en écoutant les réflexions de ceux qui s'arrêtent devant les afflches et les commentent. Mais il faut des chefs à ce peuple en armes qui veut tout donner , son dernier homme, son dernier écu. Garibaldi offre sa personne ; il demande un vaisseau, il est prêt à venir à notre secours. On ne lui répond même pas. Le gouvernement, pour ne pas déplaire au clergé et aux puissances européennes, repousse l'homme héroïque avec lequel nos mobiles feraient des prodiges. Et pourquoi non ? Ne valent-ils pas les pâtres siciliens ?
En attendant, on désarme les légions garibaldiennes qui se forment çà et là ; on désorganise les forces nationales de peur de la Révolution. . .
Une heure viendra où Ton sera forcé de céder à la pression terrible des événements... Alors, ne sera-t-il pas trop tard ?
Nos amis Barni et Victor Versigny, que nous avons vus ce soir, sont très préoccupés, comme nous, de cet incroyable refus.
Quel malheur que la timidité dans les chefs! Ils n'osent arborer le drapeau républicain, ils n'osent rompre avec ceux qui ont attiré sur la France ces effroyables calamités. Je ne sais qui reprochait à un de nos ministres V illégalité du gouvernement. — Je reconnais cette illégalité ! répondit-il.
Illégal, le gouvernement fondé par l'acclamation unanime, sans une goutte de sang versée? La République revient comme un droit imprescriptible ; elle a été renversée en décembre 1851 par la violation de la loi,eIIeest rétablie en septembre 1870, comme la légalité proclamée, sanctionnée par la Constitution de 1848.
Le gouvernement de la défense nationale aurait dû hautement invoquer ses origines, se prévaloir de la Constitution de 1848 qui a eu ses défenseurs et ses martyrs. Plus tard, la guerre terminée, une Assemblée législative modifiera à son gré cette Constitution et limitera le pouvoir de l'exécutif. C'est une grande faute de n'avoir pas résolument proclamé l'état civil de la République du 4 Septembre ; c'est une grande faute d'établir la France sur une équivoque.
La République de 1870 n'est pas un enfant trouvé qu'il faudra légitimer plus tard. Elle est née le 24 février; deux Assemblées, régulièrement élues, ont signé sur le registre de l'état civil. Ne nous rappelez pas les plébiscites césariens de ces vingt années ; le suffrage universel fraudé par l'empire, coloré par le sang, n'a pu légaliser le crime.
La République du 4 Septembre a reçu la consécration solennelle de toutes les villes de France et de deux millions de Parisiens. Elle a paru si légitime, même à rétranger, qu'elle a été reconnue officiellement, immédiatement par les Etats-Unis, la Belgique, la Hollande, la Suisse, l'Italie, l'Espagne, la Suède, le Danemarck ; les grandes puissances ne tarderont pas.
13 Septembr^e. — Paris passe en revue ses forces. L'élite de la population est sous les armes. Ces hommes à l'aspect fier et tranquille, iront bientôt à la mort; aujourd'hui c'est encore une fête éclairée par un beau soleil.
Ces masses formidables de la garde nationale mobile et de la garde nationale sédentaire s'étendaient depuis la Bastille jusqu'aux Champs-Elysées, et dans la rue de Rivoli jusqu'à l'Hôtel de Ville. Toute la France est représentée dans cette armée. Il y a les bataillons de TAin, Aisne, Aube, Côte-d'Or, Côtes-du- Nord, Drôme, Finistère, Hérault, lUe-et-Vilaine, Indre, Loire-Inférieure, Loiret, Marne, Morbihan, Puy-de- Dôme, Saône-et-Loire, Paris, Seine-et-Oise, Seine-et- Marne, Seine-Inférieure, Somme, Tarn, Vendée, Vienne, Yonne.
. Le jardin des Plantes était rempli de gardes nationaux qui revenaient, comme nous, de la revue ; le courage et l'intelligence brillaient sur tous les fronts. Dans la longue rue des Ecoles, les citoyens s'exerçaient, sans relâche, au maniement des chassepots, leur instructeur les faisait recommencer sans cesse. Voilà les loisirs que l'homme de Sedan fait à la ville de l'intelligence. Dans le square du Collège de France, la statue de Voltaire souriait à ces répétitions guerrières; l'ami du grand Frédéric se réjouissait de la leçon que nos Welches donneront au roi de Prusse.
Quel élan unanime de tous les citoyens pour concourir à la défense de Paris. Ah ! j'ai toujours pressenti la résurrection de l'âme française ; mon bonheur, c'est de voir justifiée ma foi dans ce peuple. Il faudrait un puissant génie pour raconter Paris, aux jours où nous sommes
Sous le coup des malheurs publics, on se roidit contre tout sentiment personnel attendrissant ; mais notre cœur s'est épanoui en repassant aujourd'hui le seuil de cette maison Geoffroy Saint-Hilaire, où revivent nos souvenirs les plus intimes. Le Paris d'autrefois est là, à ce foyer sacré. Quelle émotion d'y retrouver notre amie, la vénérable veuve du grand Geoffroy Saint-Hilaire, la mère de notre cher et regretté Isidore Geoffroy! Elle a survécu à presque toute sa nombreuse et charmante famille. Elle habite seule, aujourd'hui, cette demeure consacrée par la science, par la gloire. Nous l'y avions vue si heureuse, si fêtée ! Avec quelle grâce elle faisait les honneurs de ce salon où se pressait tout ce que Paris renfermait d'hommes illustres. Arrivée à l'extrême limite de l'âge, à quatrevingt-six ans, elle assiste à l'efibndrement de sa patrie ; son courage, sa sérénité, sa fermeté d'âme ne l'abandonnent point; elle conserve sa faculté maîtresse : une bonté exquise, aimable, plus touchante encore dans cette figure majestueuse. Puisse-t-elle voir de ses yeux la délivrance de Paris.
M. Thiers est nommé envoyé delà République à Londres, à Vienne, à Saint-Pétersbourg, à Florence. Certes, les difficultés sont énormes, on pense ménager les puissances, les intéresser à la France par le choix de cet ambassadeur.
La seule politique de salut, c'est de se jeter franchement dans les bras de la liberté, au lieu de louvoyer
entre lés demi-mesures. Le salut ne viendra pas de négociations avec Londres, Vienne, Saint-Pétersbourg. Pendant vingt ans on a voulu économiser une Révolution et on a gardé l'empire jusqu'à ce que Tempire eut fait rouler la France dans Tabîme. Après Wœrth. et Forbach on a encore économisé une Révolution et on a craint de prononcer trop tôt la déchéance; on lui a donné le temps de livrer à Sedan quatre-vingt mille hommes et de compromettre Tarméesous Metz. Aujourd'hui, au lieu d'accepter avec intrépidité la situation la plus tragique de l'histoire, continuera-t-on ce système d'atermoiements ?
Ce n'est ni l'Angleterre, ni l'Autriche, ni l'Italie, ni la Russie qui sauveront la France; c'est la France républicaine qui sauvera le pays. Elle n'a pas à se faire pardonner la République. La République, c'est le droit après l'usurpation. A force de sagesse et de courage elle se fera accepter par l'ennemi lui-même.
Une délégation du gouvernement se transporte à Tours. Le corps diplomatique la suit. Ce départ, même partiel, ne compromettra-t-il pas l'unité du pouvoir? La réaction ne profitera-t-elle pas de cette séparation?
Ils paraissent bien soucieux, bien accablés, ces membres du gouvernement qu'on accuse d'ambition. Volontiers ils se débarrasseraient du fardeau qui leur pèse dès la première heure. Ils se plaignent de leur immense responsabilité. — Elle ne retombe pas sur vous, mais sur les criminels qui ont créé cette situation. Ce n'est pas le médecin qui est «responsable du bras cassé qu'il est chargé de guérir.
La réaction a déjà pris acte de l'imprudente déclaration que « le gouvernement n'entend pas imposer à la
France la forme républicaine et qu'il va convoquer une Constituante. » Que peut être une assemblée lorsque le quart de la France est envahi, lorsque les Prussiens arrivent à marches forcées ? Comment procéder à de libres élections, comment les députés se rendront-ils à Paris, comment cette assemblée fonctionnera-t-elle dans Paris investi, séparé de la France? Ah ! nous le sentons, les ennemis cachés, disséminés sur tous les points du territoire, sont aussi à redouter que les Prussiens. Tout le monde discute sur cette convocation de l'assemblée, il y a le pour et le contre. Le plus grand péril est de détourner les esprits de cette unique préoccupation : Guerre à outrance, formation des armées de secours. D'ailleurs, le gouvernement n'aurait-il pas l'air de remettre la République en question par cette convocation faite à la hâte?
Telle est l'objection. D'autres la combattent.
Si l'on ajourne l'assemblée, n'est-il pas à craindre que les menées de la réaction ne prennent le dessus? La France entière est sous le coup de l'indignation et de la haine contre le traître qui a livré l'armée. Dans six mois, la rue de Poitiers, l'influence du clergé n'auront-elles pas de nombreuses chances ?
Prenez garde, disait Edgar Quinet; ce n'est pas le nom de Napoléon, ce sont les réactionnaires royalistes, orléanistes qu'il faut redouter aujourd'hui. — Non, ils n'oseront jamais. Ils ne sont pas à craindre.
Cette réponse était le contraire de ce qu'on faisait en 1851, alors on niait que le péril fût à l'Elysée ; on s'obstinait à le voir dans le parti orléaniste.
Oui, vraiment, quand on entend aujourd'hui les déclarations péremptoires, les affirmations républicaines de tant de libéraux, qui, plus tard, outrageront la République par leurs paroles pt la mineront par leurs actes, on
ne peut comprendre que la nature humaine consente à se donner de pareils démentis. En 1870 comme en 48, le républicanisme de ces nouveaux convertis est effrayant : « Il n'y a de possible que la République. Il ne viendrait à l'esprit de personne de songer aux d'Orléans. Quant aux Bonaparte,'ce sont des malfaiteurs, ils ne sont plus dangereux. Nous avons le seul gouvernement possible : la République. » Fort bien, pourvu que votre opinion dure.
14 Septembre. — Ce jour restera une date pour moi. J'ai visité un Paris auquel on ne pense guère dans les quartiers riches. J'ai gravi les buttes Montmartre. C'est ici que vit depuis dix ans l'ouvrier parisien, cet artiste délicat, inspiré, le premier artiste du monde. Depuis que l'empire a chassé le peuple ouvrier de son vieux faubourg, il campe ici comme les Bohémiens.
Les Tziganes d'Orient, les Heimathloses suisses sont-ils beaucoup plus misérables dans leurs abris? Si nous avions gardé la République de 48, elle eût transformé en vingt ans ce Mont-Aventin parisien. A l'instar du canton de Vaud, les buttes Montmartre ressembleraient aujourd'hui à. la cité de Lausanne. Ce sont les mêmes pentes escarpées, mêmes escaliers en colimaçon qui montent jusqu'à la pointe en pain de sucre.
Un même souffle de liberté, de prospérité, pourrait assainir ces rues. Ecoles, jardins, asiles, institutions de bienfaisance, bibliothèques communales, maisons bien bâties, rempliraient la vide place Saint-Pierre et le dédale des ruelles sombres qui la surplombent.
La dernière fois que je vis Montmartre, en 1845, les buttes étaient absolument désertes ; nul autre édifice que lei moulins à vent; quelques enfants jouant dans le sable, des chiens errants, voilà la population. Aujourd'hui c'est la ville du prolétariat, pas aussi belle que les villages de
Californie qui s élèvent à la hâte aux confins du désert; cela rappelle plutôt les vieux villages bernois dans rOberland, aux maisons noires et basses, superposées sur d'autres maisons. Ce qui me frappe, c'est le caractère vieux de cette ruche ouvrière.
Chassés du centre de la ville, par l'empire, les malheureux refoulés vers la banlieue toujours plus loin, toujours plus haut, ont grimpé jusque sur ces talus. La cité du prolétariat n'a pas été bâtie sur un plan ; des rues en échelle, une place déserte, triste forum populaire, des boutiques en plein vent, misérables échoppes, une population dans l'indigence campée dans la rue. Les femmes y travaillent assises pêle-mêle au milieu des enfants et des animaux qui errent en liberté sur les terrains vagues.
Quand on voit là-haut ce foyer de misère, ce désordre, cette ignorance, cet abandon, et pl.us bas l'opulent Paris étincelant, élégant, on est effrayé. Ah ! créez des écoles, des bibliothèques, des établissements de salubrité et d'hygiène populaire, des asiles, des institutions de crédit ! Qui les mérite, si ce n'est cette population la plus pauvre, la plus intelligente de la terre ?
Ouvrez des écoles laïques à ces malheureux petits Parisiens de Montmartre que j'ai vus jouant au jeu des couteaux. Chacun d'eux renferme l'étoffe d'un artiste, d'un citoyen utile, et peut acquérir un nom dans la science, dans les arts, dans les lettres ; la patrie recrutera des hommes parmi ces déshérités, aujourd'hui confiés aux frères Ignorantins.
J'ai vu dans ces ruelles de longues files d'enfants conduits par un jésuite ignorantin ou par une sœur Carmélite. Ouvrez partout les bienfaisantes et lumineuses écoles laïques ! Je voudrais que nos élégantes fissent le pèlerinage de Montmartre, non pour y offrir parcimo-