‹ Paris livréChapitre 10 sur 20 · DR. OT D · texte numérisé non relu

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fort, dont l'effet, toujours excellent, ne suffisait pourtant . plus. Combinés avec les pigeons qui apportaient dt dehors des mensonges sur les mouvements d’armées de province qui existaient à peine, les bataillons de marche devaient rassurer les esprits, conduire Paris, sans qu’il s’en aperçût à son dernier morceau de pain.

Le campement était un trait de génie. Par ce charlatanisme sublime, on s’assurait l'admiration et l'appui de tous les esprits perçants qui, malgré le mystère dont Trochu couvrait si bien son plan pour en dérober la connaissance à l'ennemi, voyaient clair dans les profondeurs de ce plan. Trochu, évidemment, préparait quelque magnifique ét vaste campagne jusqu’à Berlin, au moins jusqu’au Rhin. 1] attendait, calme et recueilli, l'heure fixée dans son esprit pour la réalisation de cette grande idée. À un signal secrètement parti du Louvre, les armées de province convergeraient toutes vers Paris, écraseraient les Prussiens ; Trochu, alors s’élançant à travers leurs lignes brisées, sauverait la France, s’avancerait triomphalement jusqu'en Allemagne. C’est pourquoi il donnait le campement à la garde nationale mobilisée, qui devait aller avec l'armée, sous le commandement de ce grand chef, conquérir la rive droite du Rhin.

Paris a cru aux bataillons de marche, comme il a cru aux barricades, comme il a cru aux pigeons. Nous sommes tellement infatués de nous, que, quoique intelligents, nous tombons dans la niaiserie la plus puérile dès qu'on flatte notre vanité. Tandis que les nouvellistes forgeaient et prétaient à Trochu tous ces beaux plans, il n'en avait aucun. a Il perdait tout par son inaction, » comme le lui a reproché plus tard Gambetta. Il laissait écraser les armées de province, à peine étaient-elles formées, en permettant aux Prussiens de disposer de presque tout leur effectif, de ne garder devant Paris, suffisamment investi par la trahison de son chef, qu’un mince rideau de troupes, d'envoyer par les voies rapides leurs meilleurs soldats terrasser de suite quiconque prenait les armes en province.

La trahison de Bazaine avouée aux Parisiens par Jules Favre. — Matinée du 51 octobre.

Cependant Jules Favre espérait bien, grâce à ses ingénieuses combinaisons, pouvoir en finir avec la résistance de “Paris, avant d’avoir organisé les bataillons de marche. Picard, le ministre des finances, comptait n'avoir pas même à débourser l'argent nécessaire à celte organisation. Puisque les Prussiens devaient, selon lui, finir tôt ou tard par entrer dans Paris, mieux valait, assurait-il, les y recevoir de suite, que d'éterniser les ennuis, les tracas et les dépenses d'une lutte inutile. Le Figaro et autres journaux mondains de la basse police impériale, depuis longtemps, parlaient ouvertement de paix. Les regrets des absents, les joies de la famille interrompues par le siége, les foyers déserts, étaient pour ces journaux un thème inépuisable de perfides insinuations en faveur de la paix. Thiers négociait à Versailles, tout était parfaitement préparé pour capituler sous le nom d'armistice. | ‘

« Le moment est venu, se dit Jules Favre. Passons le Rubicon. Que Paris apprenne, en s’éveillant demain, nos désastres et la paix. En province, Metz obligé de capituler; sous les murs de Paris, le Bourget repris par les Prussiens. Déguisons seulement la paix sous le nom d’armistice, afin de ménager la sensibilité nerveuse de la population parisienne. « L'effet psychologique, » attendu par le compère Bismark et le compère Trochu sera produit. Qui osera donc parler de résistance, quand on saura que le glorieux Bazaine lui-même y a renoncé, et que les canons Krupp, tant désirés par nous, s’acheminent enfin vers Paris, accompagnés de 100,000 Prussiens de renfort. » Il dit, et envoya à l'imprimerie les deux placards infâmes, dont l’un annonçait

nos revers, avouait la trahison de Bazaine, démentie impudemment la veille, dont l’autre concluait à la paix.

Au petit jour du 34 octobre, tout Paris lut ces affiches. Un frisson d'indignalion parcourut la populeuse cité. Une lueur de clairvoyance illumina tous les esprits. On comprit qu'il y avait trahison. Plein de mépris pour l’aveugle confiance du peuple, Jules Favre n'avait guère, en effet, pris la peine de masquer sa trame de perfidie, Ces deux affiches semblaient dictées par Bismark lui-même; l'une était la menace, l’autre était la proposition honteuse. Des groupes se formèrent partout, discutant ces étranges nou-

velles, si surprenantes pour une population que deux mois

d'inexplicable temporisation n’avaient pas encore déshabituée de la confiance en ses chefs. Un mot circula dans tous les groupes, dans toutes les rues, dans toutes les maisons : trahison !

Ne voulant pas croire encore que tout cela fût possible, une nombreuse foule, venue de tous les quartiers de Paris, se porta vers l'Hôtel de Ville dans l'espoir d'y obtenir des éclaircissements. On envoya délégués sur déléguës demander au gouvernement dit de la défense nationale si tout cela était bien vrai. Plusieurs encore doutaient, affirmaient, malgré la couleur blanche et officielle des affiches, qu'il y avait là-dessous quelque épouvantable manœuvre des « rouges » pour discréditer ce bon gouvernement.

Les délégués furent éconduits avec la phraséologie pompeuse et vide de Jules Favre par Jules Ferry qui imite tant bien que mal son patron. Cet homme de peine du gouvernement, spécialement chargé de recevoir les députations, de payer le peuple en monnaie de singe, affirma « que les bons citoyens devaient se rassurer, que rien ne serait fait sans avoir préalablement consulté la souverainefé nationale, que nos désastres étaient grands, mais que notre force morale pour les supporter était plus grande encore, que le gouvernement veillait au salut de la patrie avec cette haute

intelligence et cette fermeté, avec ce dévouement patrioti- ‘ 8

que et cette abnégation sans bornes qui faisaient l'admiration du monde entier. » Étienne Arago, mairé de Paris, ce vieux directeur de théâtres, répéta pour la millième fois cette bêtise: « que, lui vivant, les Prussiens n’entreraient pas dans l'Hôtel de Ville ! » Certes, les Prussiens ne se détourneraient pas de leur chemin pour éviter la mort de M. Étienne Arago, lequel d’ailleurs, aux dernières nouvelles, et malgré la capitulation de Paris, continue à se porter fort bien.

Ces balivernes, d'ordinaire, suffisent à la foule. Chacun retourne chez soi, en disant : « Comme il a bien parlé. à» pos sommes tous en France acteurs ou spectateurs. Mais, ce jour-là, surexcitée par les malencontreuses nouvelles de M. Favre, la foule voulait quelque chose de mieux que des paroles. Elle devenait à chaque minute plus nombreuse, plus animée, plus menaçante. :

. Les maires, représentants naturels du peuple, quoique non encore élus par lui, entrèrent à l'Hôtel de Ville, vinrent faire part au gouvernement de ces dispositions générales hostiles, de l’agitation croissante des quartiers qu'ils administraient : « Vous avez perdu la confiance du peuple, direntils aux gouvernants. À tort ou à raison, il s’imagine que vous voulez conclure, avant d’avoir épuisé tousles moyens de défense, une paix qui serait désastreuse pour la France. Il confond l'armistice avec la capitulation, croyant que vous pourrez difficilement obtenir d’un ennemi toujours vainqueur armistice et maintien du statu quo. Il pense que pour entrer en négociation, vous sèrez obligés de céder tel point de notre ligne de défense dont la cession rendrait toute lutte désormais impossible. Et il ne veut point d’une cession pareille. Il ne veut pas davantage d’un armistice sans ravitaillement, qui deviendrait un piège; car Paris serait bien vite affamé et obligé de se rendre à merci, tandis que les négociations traincraient en longueur. Avisez au plus tôt, afin de sauver la situation. Peut-être les élections municipales, tour à tour accordées, puis refusées par vous, sauveraient-elles tout,

rendraient-elles confiance au peuple, si vous les accordiez de suite. » |

Jules Favre saisit la balle au bond, tit une bonne restriction mentale qui devait lui permettre ensuite de nier effrontément sa promesse formelle et sacrée, dès qu'il se sentirait en force d’écraser le peuple, promit, avec une magnifique ” sincérité apparente, les élections immédiates de la Commune de Paris. Sentant lui-même son indignité profonde, et, en ce moment de trouble, se rendant justice, il chercha deux hommes honnêtes qui ne se fussent pas dépopularisés, avilis par trop d’accointance avec lui, afin de les charger de présider aux élections, afin de donner garantie de probité au scrutin. On lui désigna Dorian et Schælcher. Il les prit. Une foule de petits papiers avec cette inscription : « Élection immédiate de la Commune de Paris, sous la présidence de Dorian et de Schælcher, » fut jetée, par les fenêtres de l'Hôtel de Ville, en pâture au peuple qui attendait bouche béante.

Rochefort, le populaire, se mit à la fenêtre, annonça la bonne nouvelle. Lui, au moins, parlait de bonne foi. Mais, peu satisfait des dispositions de la foule contre le gouvernement criminel dont il avait le tort de faire partie, il prit une feuille de papier, écrivit sa démission, la laissa sur la table des dictateurs, et rentra chez lui.

C'est qu'en effet, après une première et aussi avérée perfidie de Jules Favre, la foule, devenue défjante, en attendait une seconde, et ne vit pas autre chose dans les petits papiers qui tombaient des fenêtres de l'Hôtel de Ville. — « Vous verrez qu'ils ne feront pas encore la Commune, et qu'ils cherchent à nous tromper par de vaines promesses. — Il faut la faire nous-mêmes. » — Voilà ce qui se répétait de toute part, et déjà les groupes plus rapprochés de l'Hôtel de Ville, pressés par ceux qui s'accumulaient derrière eux, franchissaient la grille qui sépare l'édifice de la place. Le lieutenant-colonel de mobiles, qui commandait à l'intérieur, fit fermer les portes. Quelques jeunes gens, alertes et bra-

ves, soldats de Tibaldi et dignes de leur chef, se trouvaient là. Ils étaient venus demander l'armement de leur.bataillon qui n’avait pas encore reçu ses fusils, et l'ordre de marcher, sans délai, à l’ennemi. L'un d'eux avise une croisée demeurée ouverte, y grimpe, se glisse à l'intérieur, fait tomber les verroux d'une porte. La foule entre ; malgré quelques résistances des mobiles, elle devient maîtresse d'un palais où de prétendus républicains faisaient plus de mal à la France que n’en fit jamais aucun roi aux Tuileries!

Cela se passait à deux heures de l'après-midi. Dès qu’il voit ses collègues envahis, le petit Picard prudemment s’esquive pour veiller au salut « de ses chers amis. » Il court au Louvre. Le fidèle Schmitz, portier-consigne de l'endroit, à ses demandes de secours immédiat pour Trochu assiégé dans l’Hôtel de Ville, répond avec le flegme martial dont cet illustre guerrier ne se départ jamais : « Avez-vous un ordre écrit de mon général en chef? Sinon, pas un hômme ne bougera. Je ne connais que ma consigne, moi! » Picard est obligé d’avouer que, dans sa précipitation à se sauver de l'Hôtel de Ville, il a oublié ce détail. « Alors, bonsoir; repassez avec un ordre écrit, quand vous voudrez. »

Picard se garde bien de retourner à l'Hôtel de Ville chercher l’ordre; depuis que le peuple y était, cet hôtel avait perdu pour lui tous ses charmes. Néanmoins, infatigable, brülant de sauver ses chers amis, à condition de ne pas s’exposer lui-même, il s'élance vers la place Vendôme. Là il trouve moins de consigne et plus d'intelligence que chez Schmitz. Il parvient à obtenir qu'on batte le rappel de la garde nationale, au moins de cette garde nationale, amie de l’ordre toujours et quand même, qui a trop d'horreur des républicains et pas assez des Prussiens.

Étienne Arago, maire de Paris, qui avait juré de mourir plutôt que de laisser entrer les Prussiens à l'Hôtel de Ville, s'assure bien que les envahisseurs ne sont pas des Prussiens. Après avoir constaté qu'ils sont tous Français, il juge plus prudent de battre en retraite, de réserver toute sa va-

leur pour le jour où les Prussiens seront dans Paris, et où il les empêchera d’entrer à l'Hôtel de Ville. Il rentre chez lui. Depuis, il s’est tout doucement laissé remplacer à la mairie . de Paris par le valeureux Ferry, et a pris en écharige de ce poste périlleux une pacifique et lucrative sinécure à la Monnaie. Le patriotisme de ces genslà ne connaît pas de bornes.

Soirée du 31 octobre. — Comité provisoire chargé des élections.

I} aurait fallu, en ce moment, que les cinq bataillons de Belleville, commandés par un seul chef, fussent venus prendre possession de l'Hôtel de Ville, afin d’en interdire l'accès aux réactionnaires, aux soldats de Bismark habillés en Français. Cinq bataillons auraient pu aisément occuper l’intérieur du palais et ses abords, la place Saint-Jean et la place de Grève, le quai et la rue de Rivoli. Il n’y aurait eu aucune lutte fratricide, aucune effusion de sang. En présence de cette manifestation calme et puissante de la volonté populaire, toute idée de résistance se serait évanouie ; le gouvernement traître aurait pu être arrêté paisiblement, et le peuple remis paisiblement en possession de sa souveraineté, du droit d’éhre, de mettre à sa tête une Commune composée d'hommes instruits, intelligents, courageux, honnêtes.

Par malheur, Flourens avait donné sa démission du commandement en chef des cinq bataillons après le 5 octobre. Il ne conservait plus qu’une force très-minime dort il pül disposer immédiatement, 400 hommes, compesant le 1° bataillon de marche de Paris, appelé « tiraillurs de Flourens. » Ces hommes, excellents républicains, tout dévoués au chef qu'ils avaient choisi, élaient tous volontaires. Armés

de chassepots et exercés au maniement de cetle arme dès

le mois de septembre, ils formaient une troupe excellente, mais qui ne pouvait à elle seule tenir tête aux 30,000 Bretons de Trochu.

Les cinq bataillons jadis commandés par Flourens avaient conservé le même esprit républicain, au moins parmi les gardes. Tous les simples gardes aimaient leur ancien chef, qui s'était donné de tout cœur à eux, et n'avait rien négligé pour servir leurs intérêts de toutes ses forces. Mais, parmi les officiers, une cabale jésuitique avait été montée par le commandant du'secteur de l'enceinte fortifiée,auquel appartenait Belleville, général de sacristies, patelin et faux. Cette cabale avait pour but d'enlever son influence morale au chef démissionnaire, de rassurer ainsi les dictateurs de l'Hôtel de Ville, auxquels tout patriotisme était odieux et redoutable. Elle avait en partie réussi auprès de quelques esprits. Néanmoins, Flourens ne désespéra pas, dans une circonstance aussi grave, d'entraîner les cinq bataillons, et, dans la matinée du 31 octobre, il en réunit, aux bureaux de l’un d'eux, les cinq chefs auxquels il n'avait plus d'ordres à donner, mais qu'il devait s'attendre au moins à voir suivre ses conseils.

Ces conseils, en effet, deux commandants se déclarèrent prêts à les suivre. Mais un troisième, M. Durand, en dissuada les autres, et parvint à cimpècher la résolution unanime demandée par Flourens, qui aurait certainement assuré le succès de la journée. Le premier auteur de l'échec du parti révolutionnaire et patriotique, au 31 octobre, est, à coup sûr, M. Durand. Soit par crainte de se compromettre et de perdre son grade, soit par tout autre sentiment, il ne voulut point de l'action immédiate. Lorsqu'il s'était agi de nommer des officiers, et même des commandants, à ses bataillons, Flourens, par sentiment de délicatesse, de respect pour l'indépendance absolue du suffrage universel, avait, quoique invité aux réunions électorales, constamment refusé de s’y rendre. Évidemment, il avait eu tort, dans ce cas-cien particulier surtout. L'intérêt de la cause souffrait d’une erreur du

suffrage universel, que peut-être il aurait pu empêcher.

M. Durand prétendit qu'il avait besoin de consulter son bataillon. Il le consulta en effet, eut soin de dicter luimême la réponse négative qu'il voulait. Quelques paroles . d’allocution énergique et chaleureuse auraient entraîné ce brave bataillon, tout prêt à se compromettre pour sauver la République. M. Durand ajouta « que Belleville avait déjà, au 5 octobre, fait une manifestation sans résultat, qu'il fallait attendre, pour agir, l'adhésion des autres faubourgs de Paris, afin de ne point paraître s’arroger le monopole du patriotisme, afin de ne point s'engager à la légère dans une entreprise que peut-être réprouverait le reste de la population parisienne. » Flourens consentit à cette convocation, envoya même des lettres à cet effet pour prier une trentaine de ses collègues de se rendre au café de la Garde-Nationale, en face l'Hôtel de Ville. Mais, persuadé que les événements allaient se hâter, rendre inutile cette seconde convocation, persuadé qu'il n'y avait pas une minute à perdre, il engagea ceux des chefs de bataillons de Belleville qu'avaient pu émouvoir les remarques de M. Durand, à suivre chacun son inspiration individuelle. Car, 1l n'avait plus le droit, étant démissionnaire, de leur donner ordre de marcher, en assumant toute la responsabilité sur lui seul.

Quant à lui, il monta à cheval, et descendit vers l'Hôtel de Ville à la tête de ses quatre cents tirailleurs, auxquels il avait fait distribuer, à tout risque, un paquet de cartouches par homme. La place regorgeait de citoyens avides de savoir ce qui se passait à l’intérieur du palais. L'intérieur était tellement encombré, qu'on y était porté sur les épaules les uns des autres. Il était quatre heures qu soir. Depuis deux heures, les traîtres étaient en présence du peuple. Trochu, Jules Favre, Jules Ferry, Jules Simon, Emmanuel Arago, Garnier-Pagès, et en seconde ligne le général Tamisier, réfugiés dans la salle du fond, étaient assis derrière une table comme des accusés sur la sellette. De toute part le

= Li a , L + .

peuple les entourait, ils ne pouvaient plus fuir par aucune issue, comme avait fui l'heureux Picard.

Ayant laissé son bataillon sur le quai, Flourens entra

. seul dans l'Hôtel de Ville. Les citoyens qui le reconnurent, lui demandèrent de les aider à faire ce que voulait le peuple, de les aider à remplacer les traitres par des hommes ayant la confiance de tous, et uniquement chargés de veiller à ce que les élections de la Commune fussent accomplies de suite et en toute sincérité. Il ne s'agissait nullement, comme on l'a prétendu à tort par malveillance de recommencer la faute du 4 septembre, d’usurper à nouveau la dictature, de substituer à des acclamés d'autres acclamés. Il s'agissait de se prémunir contre les perfidies probables de gens qui promettaient la Commune en ce moment, parce qu'ils étaient les plus faibles, et qui demain la refuseraient s'ils redevenaient forts. Il s'agissait de former un comité provisoire, | chargé de veiller au salut général, en s’emparant de L'intérim du pouvoir, en empêchant qu’on ne nous livrât Bux Prussiens ou à la réaction.‘ C'est ce que tous les citoyens honnêtes auraient dû comprendre, quel que fût leur parti. La Commune n'était pas une usurpation, ce n'était qu'une rentrée en possession de soi, qu'une revendication de son droit par le peuple. Au 31 octobre, la Commune, en donnant une direction toute différente à la défense, pouvait encore très-bien nous sauver.

Le plus profond silence s’étant établi, sur la demande de Flourens, parmi les sept ou huit mille citoyens placés sur le grand escalier intérieur et dans les salons environnants, des: noms furent prononcés. Quelques-uns de ces noms furent repoussés, d’autres universellement acclamés. A me-

sure qu'un nom obtenait l'unanimité, Flourens l'inscrivait

sur une liste qu'il relut ensuitè et qui fut une seconde fois consacrée par l'approbation générale. Voici quelle fut cette: liste : « Dorian, Flourens, Mottu, Victor Hugo, Louis Blanc, Delescluze, Blanqui, Avrial, Raspail, Ledru-Rollin, Félix Pyat, Millière, Ranvier, Rochefort. » Tous ces noms, excepté

celui de Rochefort, qui fut un peu discuté, obtinrent l’assentiment de chacun.

Certes, tous ces hommes ne combattaient point sous le même drapeau, mais tous combattaient pour lesalut public. Tous se seraient unis, auraient passagèrement laissé de côté leurs opinions divergentes pour sauver la République. Tous étaient d’honnètes gens. Pas un d’eux n'aurait trahi, comme l'ont fait les Jules Favre et consorts. L’acclamation populaire du 31 octobre ‘était un grand progrès sur celle du 4 septembre. Elle montrait que le peuple avait réfléchi, su distinguer ses vrais amis, su distinguer, malgré la modestie de son rôle, Dorian qui, seul au gouvernement, accomplissait son devoir. |

Flourens relut cette liste dans tous les salons qu'il traversa ensuite. Partout elle fut chaleureusement approuvée. On vint, à plusieurs reprises, lui demander d'aller au salon du fond où était prisonnier le gouvernement déchu. Il s'y rendit. Là, il vit un bien odieux spectacle : des imposteufs qui, depuis deux mois, se jouaient de la bonne foi d’un peuple, et qui cherchaïent, quoique pris en flagrant délit de trahison, à le jouer encore. Cependant, ils avaient beaucoup perdu de leur morgue et de leur jactance habituelle.

Jules Ferry, debout, gesticulait, s’époumonnait, débitait des lieux communs sur la nécessité de l'union et dela concorde. L'écume lui venait aux lèvres, il se donnait beaucoup de peine, et n'émouvait personne. Plus calme, au moins en apparence, Jules Favre était assis à côté de lui. Pour se donner une contenance, il tenait une plume, et traçait sur le papier des figures géométriques. Mais, sa face était décolorée, son regard, si hautain d'ordinaire, était humble et timide, ou parfois s’illuminait d'un éclair de haine sournoise et féroce. Le troisième Jules, le philosophe Jules Simon, tout piteux et déconfit comme un écolier pris en faute par son magister, pelotonné sur lui-même et ne faisant qu'un avec son siège, cherchait dans sa philosophie des remèdes à cette aventure, et n'en trouvait pas.

Le quatrième Jules, le guerrier Jules Trochu, n'avait pas | l'air à son aise du tout. Assis à l'extrémité de la table, il tournait le dos à ses collègues et le visage au peuple, afin de ne plus voir personne. Tout entier à sa fervente prière,

il recommandait son âme à Dieu, il promettait à Notre-Dame d’Auray de beaux cierges, de belles robes de dentelles toutes neuves, si elle l’arrachaït à ce péril. Il ne disait rien, il ne songeait même plus à son plan, il n’attendait de secours que

d’en haut. Il ‘ta un moment de dessus son visage sa main droite qui le couvrait obstinément. Ce fut pour arracher son | crachat qu'il mit ea poche. Sans doute un vœu à la sainte Vierge, il s’engageait à renoncer aux vanités de ce monde, une fois sauvé, à s’en aller, dans quelque couvent de la Trappe, glorifier Jésus tout le jour. Hélas ! promesse oubliée, comme tant d'autres. |

Le vieux Garnier-Pagès avait complétement perdu la tête et mouillé son faux-col. 11 se démenait comme un possédé, ik se parlait tout haut à lui-même, il pleurait et il riait tour à tour. Toute cette soirée et toute cette nuit, affolé par la peur, il ne vit que canons de fusils et de revolvers braqués sur lui, que gens « à figure sinistre » le menaçant du regard. Il prenait les mains de Flourens, et lui bégayait ceci : « Je vais rentrer chez moi, dans ma famille ; à partir d’aujourd’hui, je ne me mélerai plus de politique. » Le lendemain, | le vieux parjure signait de gaieté de cœur, avec ses collègues, des ordres de proscription, des mandats d'amener | contre des citoyens qu'il s'était engagé « sur l'honneur » à ne pas laisser inquiéter!

Parmi les insignifiants, Pelletan brillait par son absence. Tamisier tout hébété, ne comprenait rien. Emmanuel Arago, cette grande nullité, aurait bien voulu jouer un rôle.

Mais on lui accorda si peu d'attention, qu'il put sortir librement, quand cela lui fit plaisir, sans qu'on y prit garde. Bienheureux les pauvres d'esprit, ils peuvent s'associer aux plus criminelles entreprises, à la trahison de leur patrie, sans en éprouver même le plus léger remords. Get Arago,

tout fier de son nom, s'en alla tranquillement diner, quand l'heure fut venue, sans plus s'inquiéter de ses collègues. Qui nous délivrera de l'hérédité du nom, un des pires fléaux de la démocratie. Cette hérédité nous a valu les Cavaignac, les Carnot, les Garnier-Pagès, les Arago.

Nuit du 51 octobre. — Le commandant Millière.

Le calme s'étant rétabli, à l’arrivée de Flourens, dans la salle où se trouvait le gouvernement, des voix s’élevèrent de tous côtés : « La déchéance des traitres, l’arrestation immédiate ! » Flourens monta sur la table, afin de se faire entendre- de tous, et de là répondit ceci: « Qu'il était convaincu plus que personne de la nécessité d'en finir immé-diatement avec les traitres, qu'il allait les garder à vue, en attendant l’arrivée d’une force suffisante pour s'emparer d'eux et de l'Hôtel de Ville. » Il donna lecture des noms acclanés pour constituer le comité provisoire, chargé de veiller aux élections de la Commune. En même temps, il envoya ordre aux quatre cents tirailleurs de prendre possession de l'Hôtel de Ville, ce qui ne s’effectua pas sans difficulté tant la foule était compacte, tant 1l était difficile à une troupe de se mouvoir à travers ces flots de citoyens.

Sans perdre une minute, Flourens s'assit à la tble, et se mit au travail. Il envoya d’abord prier tous les membres du Comité provisoire de salut public, qui pouvaient se trouver dans d’autres pièces de l'Hôtel de Ville, de vouloir bien venir se joindre à lui, ou de lui désigner un autre lieu de réunion qui leur conviendrait mieux: Puis il dicta à des citoyens de bonue volonté une notification des événements qui venaient de se passer, adressée à la population parisienne, IL envoya à l’Imprimerie nafionale copie de cette notifica-

ne RE

tion, avec ordre de la placarder de suite dans tout Paris. Il en envoya vingt autres copies, une à chaque mairie, afin que la bonne nouvelle se répandit immédiatement partout.

Quarante tirailleurs, étant entrés par son ordre dans la salle, gardèrent à vue le gouvernement déchu. En ce moment arriva l'un de ses collègues, Millière. Celui-ci rédigea « un ordre à la force publique » d'arrêter Jules Favre et ses complices. Il présenta cet ordre à Flourens, en lui demandant de le signer. Celui-ci refusa. Où était la force publique dont disposait Millière pour mettre cet ordre à exécution? Donner des ordres, sans avoir la force de les faire exécuter,

' rien n’est moins révolutionnaire. Une feuille de papier avec

__ deux signatures peut sauver une nation, si cette feuille de papier représente à la fois la responsabilité de ceux qui commandent et l’obéissance immédiate de ceux qui exécutent. Sinon, cette feuille de papier n’est que ridicule. Que Flourens eût signé. Qu'en serait-il arrivé ? Millière, avec cette signature, aurait-il fait obéir la gendarmerie et la police, aurait-il trouvé d'autre force disponible en ce moment que les quatre cents tirailleurs amenés par Flourens ? Cette force suffisait tout au plus à garder le vaste Hôtel de Ville ; elle ne pouvait se partager en deux moitiés, dont l’une serait restée à son poste, dont l’autre aurait conduit les prisonniers à Mazas. |

Quant à l'idée de séquestrer, dans une autre chambre de l'Hôtel de Ville, Jules Favre et compagnie, idée émise aussi par Millière, nous ne la discuterons même pas. Qu'ils fussent gardés dans une chambre de droite ou de gauche, du premier étage ou du second, en quoi cela pouvait-il changer le résultat de la journée ?

Ah! si Millière avait amené son bataillon complet de douze cents hommes, comme Flourens avait amené son bataillon de marche de quatre cents, avait fait entrer ses douze cents hommes dans l'Hôtel de Ville, puis avait dit à son collègue : « Vous, avec vos tirailleurs, gardez l'Hôtel de Ville ; moi, avec mon bataillon, je vais conduire les traîtres

à Mazas, » Flourens aurait donné toutes les signatures voulues, voyant une entreprise sérieuse et qui devait réussir, non pas un vain simulacre d'énergie, bon tout au plus à se ménager ensuite une facile apologie. Est-il besoin de le dire? Flourens voulait l'arrestation des traitres beaucoup plus encore que ne pouvait la vouloir Millière, et il a plus fait que lui pour l’assurer.

Le bataillon de Millière vint plus tard se ranger en bataille sur la place de Grève. Millière alla lui parler. Loin de le faire entrer dans l’Hôtel de Ville et d’agir énergiquement à sa tèle, comme c'était son devoir de bon citoyen, il le renvoya. « Il ne voulait pas, dit-il, l'exposer plus longtemps au danger. » N’y étions-nous pas exposés à ce danger, nous tous qui restions à notre poste ? Ce bataillon, pour peu que son chef l’y.eût invité, n'était-1l pas prêt à courir les mêmes périls que nous, saus s’inquiéter plus que nous ne le faisions de ces périls. Le commandant Millière, sans doute, n'avait pas sur son bataillon une influence morale suffisante pour oser lui proposer de concourir au renversement des traitres: Il aura craint d'éprouver de la résistance, de trouver de l'opposition parmi les citoyens auxquels il avait l'honneur de commander. C'est pourquoi il s’est abstenu de faire marcher sur l'Hôtel de Ville cette force qui aurait déterminé le succés de la journée, c'est pourquoi il a renvoyé son bataillon à Méuilmontant, au lieu de le mettre ‘ aux ordres de la volonté populaire.

Millière a sans doute rendu des services sérieux à la cause populaire; Millière a d'excellentes qualités; mais il n’est pas homme d'action. Il l'avait déjà prouvé à Flourens, le 7 février, lors de l'arrestation de Rochefort : placé au bureau, derrière Flourens qui présidait, non-seulement il ne l’aida point dans sa tentative d’insurrection, mais il dissuada même plusieurs citoyens d’y prendre part. Il c urut aux bureaux de la Marseillaise, véritable souricière, où il se fit arrêter. Quiconque était compromis dans l'élection de Rochefort devait éviter soigneusement de se rendre à ces bureaux ae

soir-Jà ; y aller, c'était se constituer prisonnier dans les mains de la police. Millière a mieux encore prouvé à Flourens, dans la soirée du 31 octobre, qu'il n’était pas homme d’action. | | Il l'a prouvé aussi à son bataillon. C'est pourquoi il a senti la nécessité d'écrire une brochure apologétique de sa conduite. Il y accable d’éloges, d'eau bénite de cour, ce bataillon qui pouvait décider du succès de la Commune, et ne l’a point fait par le manque de fermeté de son chef. Cela est bien. Ce qui est mieux encore, c'est de rejeter sur Flourens, prisonnier d’État alors et qui ne pouvait répondre, le blâme de l’insuccès, de tromper ainsi l'opinion publique.

Si l’on n’a pas réussi au 31 octobre, c’est la faute de Flourens. Premier grief. Flourens devait signer l’ordre d’arrestation déjà signé par Millière. Nous venons de voir que cette signature ne pouvait produire aucun effet utile, et que Flourens, voulant agir sérieusement et non pas faire du charlatanisme, a eu raison de ne pas la donner.

Second grief. Flourens était entouré de ses tirailleurs qu'il aurait dû employer uniquement à combattre les mobiles de Trochu. Millière ignore que Charles Ferry, à la tête de gardes nationaux réactionnaires, a essayé par deux fois pendant cette soirée d'arrêter Flourens. Si celui-ci n'avait pas eu constamment une escorle de dix à douze tirailleurs, il se serait vu arrêté dès six heures du soir. 1] n'aurait pu, à force de fermeté et de calme, éviter l’effusion du sang républicain que désirait tant la réaction, les nouvelles journées de juin dont Trochu et Jules Favre n’attendaient que le prétexte. |

Troisième grief. Flourens avait pris à lui seul toute la direction du mouvement. Il'est vrai que Millière constate lui-même un peu plus loin combien est inexacte cette assertion, Dès que ses collègues, ou plutôt quelques-uns de ses collègues, furent arrivés, Flourens s'empressa d'agir en commun avec eux. Seulement, comme :1l était le premier rendu à son poste, comme les minutes pressalent, il crut

ne pas devoir les atten@e les bras croisés, maisen agissant.

Flærens n’a eu qu'une pensée et qu'une tactique dans toute cette soirée du' 51 octobre : mettre hors d'état de nuire au peshle les traîtres, en les arrêtant. Employer à ce service toutes les forces disponibles qu'il avait sous la main, c'est-à-dire les quatre cents tirailleurs, en attendant d’autres fdrtes vus considérables, convoquées par lui, et capables d'assurer. k plein succès de cette opération. Ces forces plus considérables ne s’étant pas rendues à son appel, il a dû céder devant le nombré, mais avec beaucoup de dignité, et en ne quittant la place qu'avec les honneurs de la guerre. Millière au contraire, comme le prouve son mémoire, n’avait aucun plan arrêté. Tantôt il insiste énergiquement sur l’absolue nécessité de garder prisonniers les traitres. Tantôt, se contredisant lui-même, il ne voit pas cette nécessité, du moment où leur déchéance a été acclamée, et propose de les mettre en bberté. Hélas ! n'a-t-il pas vu quel détestable usage ils ont fait de cette liberté?

Fraude du 106° bataillon. + Guet-apens du souterrain. — Convention.

Picard ayant fait baltre le rappel, la garde nationale s'en émut fort peu. Les citoyens, qui ne voulaient pas prendre pañti contre le gouvernement, sentaient .trop bien, en ce moment de surexcitatidn, qu'ilsne devaient pas le soutenir, Ils comprenaient combien était prussienne la politique de ceux qui, ayant laissé prendre Metz, engageaient, à l'occasion de ce désastre, Paris à se rendre. Un seul bataillon, qui revenait de la garde aux remparts, consentit à marcher contre le salut de la patrie. C'était le 106° commandé par M. Ibos; bataillon du faubourg Saint-Germain quirenfermait bon nombre de marguilliers. Deux compagnies, cependant, plus éclairées et plus sages, ayant su ce qu'on leur deman-

dait de faire, s’y refusèrent, ct, protestant énergiquement, al®ndonnérent leur commandant à quelque distante de l'Hôtel de Ville. |

Avec les compagnies qui lui restaient, M. Ibos arriva à la grille gardée par les tirailleurs. Ceux-ci lui refustrent l’entrée. « Vive la Commune! » s’'écrièrent jésuitiquement ces margüilliers. Les tirailleurs, croyant avoir affaire à un bataillon républicain venu pour les aider, leur ouvrirent la grille. Une fois entré, grâce à cette trahison, M. Ibos laissa au rez-de-chaussée une partie de ses forces, et monta avec deux compagnies dans la salle où était Flourens. Voyant qu'il y avait là une quarantaine de tirailleurs seulement : « À bas la Commune! » crient de toutes leurs forces les hypocrites. Ils menacent Flourens de mort. Celui-ci s'efforce de leur tenir tête, et méprise leurs menaces. Ibos monte sur la table, ses hommes envahissent la salle, débordent les tirailleurs. Pendant qu'Ibos occupe l'attention de Flourens en gesticulant, un suisse d’égiise, homme de haute taille et de forte corpulence, saisit le petit Trochu dans ses bras, l’enveloppe dans sa capote, lui met son képi de simple garde sur la tête, cache le képi galonné du général, et se sauve comme un voleur, avec quelques-uns de ses camarades.

Profitant du désordre qu'amène cet incident, Jules Ferry, peu remarqué en ce moment, s'enfuit à la suite du général. Flourens, parvenant à se débarrasser d’Ibos qui lui a masqué cette scène rapide, saute derrière la table à temps pour empêcher ses autres prisonniers de fuir. Il fait fermer la porte, et repousser les autres compagnies d’Ibos qui accouraient pour délivrer Jules Favre. Le capitaine Greffier nominé par Flourens, commandant de l'Hôtel de Ville, met en arrestation Ibos, fait expulser le 106° bataillon par les tirailleurs, s'empare de toutes les issues, place des tirailleurs aux fenêtres. |

La nuit tombait. Quoique Trochu fût délivré par cette trahison et cette surprise, la situation des républicains n’était pas encore mauvaise. Le. devoir de Flourens était de sc

mäintenir à l'Hôtel de Ville, mème y fût-il assiégé par tous les mobiles brétons de Trochu. Au matin, Paris, en s’éveil. lant, aurait appris que quelques braves tenaient ferme le drapeau de l'indépendance communale contre les janissaires du dictateur Trochu. Tous les faubourgs auraient pris les armes et seraient venus au secours des républicains.

Pour accomplir ce devoir de résister à outrance, Flourens n'avait et n’a jamais eu à <a disposition que ses quatre cents tirailleurs. Cela lui suffisait. Deux comoagnies d'un autre bataillon sont restées à l’Ilôtel de Ville jusqu’à minuit ; voyant alors que nous étions cernés et qu'il n'v avait plus de lutte possible, elles sont parties. Des cinq bataillons de Belleville, un seul est venu sur la place de Grève, y a passé quelque lemps, puis est parti sans même être entré à l'Hôtel de Ville, et sans avoir rien fait. Même remarque pour les trois ou quatre autres bataillons républicains qui sont venus, à divers moments de la soirée, prendre position sur la place, et qui, croyant notre victoire assurée, sont repartis tranquillement. |

Quant à la foule qui avait longtemps stationné sur la place, elle s'était peu à peu dissipée. Mouillés par une pluie fine et pénétrante, affamés, fatigués par une longue journée d'émotions, les citoyens étaient rentrés chez eux manger du pain, se coucher, raconter à leurs femmes le triomphe de la cause populaire. Ils croyaient tout fini. Ils se rappelaient le 4 septembre, où l'invasion de la Chambre avait décidé le succès. Ils ne réfléchissaient pas qu'à ce moment la force publique était aux mains de Trochu, et que Trochu trahissait l’Empire, était d'accord avec Jules Favre. Quelle différence au 31 octobre, où le mouvement ‘n'était soutenu par aucune force organisée!

Pendant qu'une partie des sacristains d'Ibos délivrait Trochu, quelques-uns de leurs camarades virent passer un petit vieillard, d'apparence frêle, mais à regard énergique et à cheveux blancs vénérables. « Voilà Blanqui ! » s’écria l'un d'eux. Aussitôt ces misérables se précipitent lâche-

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ment sur ce vieillard désarmé, l’accablent de coups, lui arrachent les cheveux, lui serrent la cravate jusqu’à l'étrangler, et le laissent pour mort sur une banquette. Il leur vient une idée. N'osant l'achever là, ils l’enlèvent : « Place à un malade, messieurs ; laissez passer un malade ; » et ils emportent hypocritement Blanqui respirant à peine, comme s’ils voulaient lui porter secours, le reconduire chez lui.

Averti par Jaclard de cette infamie, Flourens envoie des tirailleurs dégager Blanqui. Celui-ci arrive, boit un verre d’eau, et se met immédiatement au travail. Ce verre d’eau est la seule chose que Blanqui ait prise à l'Hôtel de Ville dans la nuit du 31. Flourens y a bu un verre de vin et mangé un morceau de pain que son ami Greffier lui avait apportés; Blanqui a refusé de partager ce frugal repas. Et cependant le parti des calomniateurs quand même, le parti jésuite, persuadera aux provinciaux qu'on a fait des orgies dans cette nuit-là à l'Hôtel de Ville, et cela se répétera peutêtre encore dans cent ans. Quant aux tirailleurs, ils mangèrent le diner des mobiles, dont ils occupaient la place, et certes ils y avaient bien droit. |

Ranvier vint joindre ses collègues Millière, Blanqui et Flourens. Plus tard vinrent aussi Mottu et Delescluze. On se mit à l'œuvre. Le plus urgent était de convoquer les bataillons républicains par ordres réguliers, afin d'assurer le libre fonctionnement du nouveau pouvoir imérimaire, afin de défendre l'Hôtel de Ville. C'est ce qui fut fait. On envoya également des citoyens dévoués prendre possession des mairies, ordonner la stricte fermeture des portes, afin que la trahison des généraux ne pût livrer Paris aux Prussiens. On songea aussi à mettre dans les forts des délégués chargés d’en prendre le commandement, de les faire sauter plutôt que de les rendre.

Le travail avançait. Les choses prenaient une tournure régulière. Les tirailleurs de garde ne laissaient plus entrer, ni sortir personne, sans un laisser-passer signé des membres du comité provisoire. .

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= Cependant, rentré à son état-major, Trochu avait envoyé en tous sens aides de camp, estafettes, ordres sur ordres, dépêches sur dépêches. En cinq heures, il avait réuni des forces considérables, des forces qui auraient suffi, et ay delà, à nous épargner la honteuse catastrophe du Bourget, à faire même la trouée à travers les Prussiens. Ces forces s'acheminaient vers l'Hôtel de Ville; dès onze heures et demie, elles commençaient à prendre position sur la place de Grève. En même temps, Jules Ferry, à la tête de gardes nationaux réactionnaires, voulait forcer l’entrée de la salle Saint-Jean. Ces gardes nationaux frappaient, à grands coups de crosses de fusils, sur la porte, ce qui n’émouvait guëre les tirailleurs. À l’intérieur, on barricadait le passage et l’on étayait la porte avec les voitures de gala de M. Haussmann renversées. La pelite garnison de l'Hôtel de Ville se préparait à tenir bon, et voyait, avec le plus grand calme, se masser autour d'elle les forces écrasantes de l'ennemi.

Vers une heure et demie du matin, tandis que Flourens travaillait paisiblement avec ses collègues, les tirailleurs Jui amènent un sergent de mobiles bretons avec quatre hommes qu’ils viennent de faire prisonniers dans une cave. Ils étaient assis tranquilles auprès du feu, quand ils avaient vu ce sergent soulever une trappe. Cet Hôtel de Ville est machiné comme un dessou$ de scène; on n’y rencontre que trappes et souterrains, on n'y voit que fausses portes. Ceux qui y jouent l’odieuse comédie de tromper lepeuple ont voulu, en cas de surprise, se ménager des issues pour la fuité. Flourens fait désarmer et mettre en arrestation le sergent

- breton. Mais, hélas! cet homme n’était que l’avant-garde de deux bataillons qui, en ce moment même, pénétraient par les caves dans l'Hôtel de Ville.

Flourens ignorait complétement l'existence du souterrain qui relie l’Hôtel de Ville à la caserne Napoléon située derrière. Personne ne lui en avait parlé dans la soirée. Prévenu, il l’aurait fait inonder d’eau.

La situation des républicains changeait tout à fait. Ce

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n'étaient pas seulement deux bataillons de Bretons, c'était l’armée entière de Trochu qui pouvait maintenant les tourner par cette voie. L'ennemi était maitre de la place. Il ne restait plus qu'à éviter une effusion de sang inutile, dangereuse pour la cause, qu'à laisser le gouvernement déchu faire l’anpel au peuple, qu’à délivrer les prisonniers après avoir reçu d'eux promesse formelle, garantie sur leur honneur, de mettre aux voix librement et sincèrement la Commune, qu’à se relirer enfin dignement, avec les honneurs de la guerre. .:

Excités par le lieutenant-colonel de mobiles qui commandait à l'Hôtel de Ville lors de l’envahissement, et qui les avait guidés à travers le souterrain, excités aussi par deux de leurs officiers, ennemis acharnès des républicains, les mobiles étaient prêts à faire feu. On vint le dire à Flourens. Îl commanda beaucoup de prudence et de fermeté, donna ordre de se replier sur le grand escalier. Puis, il alla trouver Dorian. Celui-ci, quoique membre du gouvernement déchu, avait été acclamé par le peuple en même temps que Flourens. On pouvait donc s'entendre avec lui dans un but de conciliation, afin d'éviter la guerre civile.

Dorian était dans le bureau du maire de Paris, Dès que Flourens lui eut dit de quoi il s’agissait, Dorian, plein de zèle- patriotique : « Marchez, je vous suis. » Arrivés dans la cour, ils avancèrent seuls en parlementaires. Les mobiles bretons, l'œil hagard et menaçant, le pouce sur la détente, baïonneltes croisées, étaient massés dans le passage de la salle Saint-Jean. Ils étaient si troublés qu’ils ne voulaient rien entendre. Ce ne fut qu’à force de leur crier : « Faites venir votre commandant. Voici un ministre qui a des ordres à lui donner, » que Flourens parvint à entrer en relations avec eux. Enfin, le cornmandant consentit à venir; Dorian lui parla avec fermeté, lui ordonna d'attendre, sans engager aucune lutte, ce qui allait se décider.

Millière, Ranvier, Delescluze, Blanqui et Flourens con- “vinrent de ceci avec Dorian : « que le gouvernement dit de

la défense nationale s'engageait librement, sur son honneur,

à laisser faire le lendemain, sous la présidence dé Borjon

et de Schælcher, les élections dela Commune, et deux joutg.” après celle d'un gouvernement nouveau, que, pour éviter", :. l'effusion du sang et la guerre civile, les acclamés du & septembre et ceux du 31 octobre allaient sortir ensemble

de l'Hôtel de Ville et retourner chacun à leur domicile sans

que l’un des deux partis püt ensuite, à l'occasion de cette soirée, inquiéter l’autre. » Millière et Dorian se chargèrent

de porter ces conditions à Jules Favre qui les accepta librement, sans qu'aucune pression ait été exercée sur lui.

Il ne restait plus qu'à exécuter cette convention. Ceux qui l’avaient conclue, allaient le faire. Mais, des citoyens qui étaient demeurés jusqu'alors autour du gouvernement déchu, surexcités par le danger de la situation et ne comprenant pas cette situation, s’y opposèrent énergiquement. Ils se serraient autour de Jules Favre, et ne voulaient pas le laisser partir. Le leur enlever était difficile, en ce moment où un accident malheureux aurait fait tant de tort à la cause républicaine. On usa de tous les moyens de persuasion, et pendant que l’on perdait le temps en ces discussions inopportunes et stériles, l'Hôtel de Ville s'emplissait d'ennemis. Les mobiles bretons en avaient ouvert une porte à Jules Ferry, qui parvint enfin à y pénétrer avec ses gardes nationaux réactionnaires. »

Se présentant en parlementaire, Ferry vint dire ceci à Flourens : « Quittez l'Hôtel de Ville et rendez-nous vos pri- : sonniers. Toute résistance est impossible, nous amenons quarante mille hommes qui vous entourent. — Nous n'avons pas attendu votre sommation, lui répondit Flourens, pour conclure une convention avec vos collègues. Cette convention, nous sommes en train de l’exécuter. »

En ce moment, fit irruption une bande de réactionnaires très-animée, baïonnettes aux fusils. Afin de prévenir toute lutte, Flourens prit avec lui le général Tamisier. « Respectez

votre général, » cria-t-il à ces gardes nationaux. Tamisier

leur adressa une petite allocution qui les calma. Puis Jules Favre et ses collègues se sauvèrent avec quelques amis par une porte de derrière. Tamisier, donnant-le bras à Blanqui, descendit. Ayant rallié ses tirailleurs, Flourens partit à leur tête pour Belleville, à travers les flots épais de mobiles. Il était quatre heures du matin. Sans doute, Jules Ferry avait exagéré, 11 n y avait pas quarante mille hommes sur la place. Mais, il y en avait bien vingt mille.

Seule opération militaire réussie par Trochu pendant tout

le siége. À vingt mille soldats contre quatre cents républi-

cains! Et encore, siles républicains n’avaient pas été tournés

par un souterrain, jamais 1l ne leur aurait repris l'Hôtel de

Ville. Ce qu'il n’a .pu leur reprendre, c’est le serment

de ses collègues, c'ést l'honneur de Jules Favre qui avait juré la Commune et qui a donné le plébiseite.

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