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La trahison de Bazaine cachée aux Parisiens par Jules Favre.

Les électeurs de Rochefort, qui composaient les bataillons de Belleville, désiraient revoir l'homme qu'ils avaient envoyé en 1869 au Corps législatif, pour y faire triompher leur volonté, et renverser l'Empire. Ils voulaient le recevoir sous les armes. Donc, le 26 octobre, au nom de ces bataillons, Flourens, accompagné d'un de ses amis, le capitaine de Croëz, et dans la voiture de celui-ci, alla chercher Rochefort. En montant à Belleville, la conversation porta naturellement sur l’état de nos armées de proviuce. « Il ya peu d'espoir, répondit Rochefort à une interrogation du capitaine de Croëz. Nous ferons même bien de ne pas compter sur les secours de la province, de ne compter que sur nous-mêmes. Bazaine surtout nous donne de l'inquiétude. Depuis la proclamation de la République, il n’a pas répondu à une seule de nos dépèches. ÎI parait même qu'en ce moment il a envoyé à Versailles un général traiter de Ja reddition de Metz, au nom de l’empereur Napoléon II. » Puis, se reprenant: « Ne dites rien de cela, » ajouta Rochefort.

Cette affreuse nouvelle émut profondément Flourens. Il vit se réaliser toutes ses craintes à l’endroiït des généraux bonaparlistes, et en particulier de Bazaïine. Il s’enferma seul, et y réfléchit tout le reste de la journée. Dans le soin pris par le gouvernement de tenir cachée cette nouvelle, il . sentit qu'il y avait quelque trame odieuse et scélérate dont Rochelort ne se rendait pas compte. Il comprit qu'il n'avait pas le droit, puisque le hasard le rendait possesseur d'un secret d'État d’où dépendait peut-être le salut de la France, de le tenir caché une seule minute. Le salut du peuple est

la loi suprême. Le soir venu, à l'heure où Félix Pyat se. rend à ses bureaux, Flourens.courut à la rue Tiquetonne. — « En attendant que le plan de Trochu se réalise, voici déjà le plan de Bazaine réalisé. Metz est trahi, livré aux Prussiens ! » Félix Pyat fut atterré. — « En êtes-vous bien sûr ? » Flourens lui raconta de quelle manière il le savait. — « Eh bien, il faut le publier, dit Pyat, notre devoir de bons citoyens est de le faire savoir immédiatement au peuple, afin qu'il avise. » Ils rédigèrent ensemble la note qui parut le lendemain, encadrée de noir, en tête du Combat.

Le 27, le jour même où, la mission infâme du général Boyer à Versailles ayant abouti, Metz l'imprenable, Metz la pucelle capitulait, malgré l’indignation de la population civile et de quiconque dans l'armée avait un cœur d’homme, Paris apprenait ce désastre par le Combat. Habituë aux mensonges des ministres de l'Empire et de leurs continuateurs, aux défaites transformées en victoires, Paris ne voulait pas qu'on lui dit la-vérité.

Si Félix Pyat avait annoncé que Bazaine victorieux accourait à marches forcées sur Paris pour nous délivrer, la foule aurait couvert Félix Pyat de couronnes. Mais, apprendre que notre dernier, que notre plus fort boulevard venait de succomber, que la trahison de Sedan était dépassée, que dans quelques jours, par suite de cette trahison nouvelle, les assiégeants allaient recevoir cent mille hommes de renfort, et surtout ces énormes batteries de siège occupées jusqu’alors autour de Metz, cela irritait profondément la foule. Son indignation aurait dû se porter tout entière contre l'Empire qui l'avait trahie à Sedan et continuait à la trahir à Metz, contre le gouvernement de Jules Favre qui avait laissé aux généraux bonapartistes nos armées à commander, ct qui s’efforçait perfidement de nous tenir cachées des nouvelles si graves.

Elle aima mieux accuser du mal celui qui avait le courage de le lui révéler, le noble citoyen qui, à peine revenu de vingt ans de proscription, et tandis que d’autres proscrits

jouissaient dans un repos profond de la considération publique due à leur grand caractère, n'avait cessé de veiller nuit et jour au salut public, exposant sa liberté, sa vie même sous ce gouvernement de traitres dont il révélait chaque perfidie, combattant dans chacune de ses pages les Bazaine et les Trochu, prophète éloquent, convaincu, véridique, mais nullement écouté par un peuple frivole, de tous les malheurs qui nous arrivaient. Félix Pyat fut maudit, non Bazaine. Ainsi l'enfant s’irrite contre la main bienfaisante qui le délivre de sa plaie. Ah! nous sommes tombés bien bas, nous avons à faire bien des progrès pour redevenir un peuple raisonnable et viril !

Il était facile de tourner à l'aigu ces mauvaises dispositions de la foule contre Félix Pyat. C'est ce que ne manquèrent pas de faire les sbires de M. Jules Favre, déguisés en gardes nationaux; mêlés à la foule, ils l’excitaient. Dès trois heures, s'étaient formés sur les boulevards intérieurs des rassemblements menaçants. « Cet homme est vendu aux Prussieus ; il accuse Bazaine qui défend la France. — Où est son journal? —- Rue Tiquetonne. — Allons-ÿ briser ses presses. » D’ignobles mouchards avinés criaient : « J'ai une balle dans mon fusil, elle sera pour Pyat, il faut faire un bon exemple de tous ces agents de Bismark! » Averti à temps, Félix Pyat put sortir, avec Gambon, par un chemin de derrière, ôter à M. Favre la satisfaction de constater au Journal officiel du lendemain : « Que le peuple de Paris, si intelligent et si patriotique , avait fait justice de l'un des traitres vendus à la Prusse. »

L'invasion policière fut reçue par Odilon Delimal, secrétaire de la rédaction. Elle voulut le faire prisonnier pour le conduire s'expliquer à l'Hôtel de Ville. « Je veux bien y aller avec vous, répondit Delimal, mais libre. » A l'Hôtel de Ville on trouva Rochefort. Celui-ci s’emporta contre Félix Pyat,

bien innocent pourtant de la trahison de Bazaine.

Au Journal officiel du lendemain parut une note révoltante de M. Jules Favre, pris en flagrant délit de mensonge

et de perfides x manœuvres, furieux contre Félix Pyat de la courageuse révélation qui semblait devoir ruiner son plan de capitulation. Cette note était pleine d’effusions lyriques sur « le glorieux Bazaïine qui tenait l'épée de la France d’une main si ferme et si loyale! » Et cependant M. Jules Favre, en écrivant ce mensonge, savait très-bien que Bazaine avait trahi; mais il voulait réserver cette nouvelle pour en faire usage un peu plus ‘ard, quand il jugeraït le moment opportun d’abattre éntièrement le courage des Parisiens et de capituler.

Félix Pyat, traité en plein Journal officiel d'agent prussien, était mis hors la loi, voué à l’exécration publique. Les plus odieuses attaques, les plus grossières calomnies ne suffisaient pas à la colère de Jules Favre. Ce lourd rhéteur faisait platement de l'esprit : « le Combat de Félix Pyat était le combat des Prussiens contre la France ! »

Inquiet pour son ancien camarade de proscription à Londres, Flourens, aussitôt qu'il apprit la manifestation policière des boulevards, était accouru aux bureaux du Combat. 11 y arriva au moment où Delimal venait de partir pour l'Hôtel de Ville, et où l'escalier était encore encombré d’une foule menaçante. N'ayant pas rencontré Pyat, il l’alla chercher successivement chez deux amis où celui-ci

se réfugie souvent, et ne l’y trouva pas davantage. Il voulait lui dire ceci : « Rejetez sur moi toute la responsabilité de cette nouvelle. Dites que c’est moi qui vous l'ai révélée. : Épargnez seulement Rochefort. Quant à moi, je m'inquiète peu de la fureur de nos gouvernants. S'ils me font interroger par leur justice, s’ils me demandent comment je sais que Bazaine a trahi, je leur répondrai : Vous nous avez séquestrés du monde entier, privés de toute communication avec le dehors. J’affirme ce fait, mais je ne puis, étant séquestré, en établir la vérité, c’est à vous de démontrer qu'il est faux, si vous le pouvez. »

En réponse à la note outrageante du Journal officiel, Pyat, dans le Combat du lendemain 29, publia ceci : « C'est

le citoyen Flourens qui m'a révélé la trahison de Bazaine. Il en tenait la nouvelle de Rochefort. » Ce dernier accourt aussitôt à Belleville, prie Flourens de le mettre à couvert. Il ne pouvait, en effet, continuer à siéger dans un gouvernement dont il aurait eu l'air de trahir les secrets d'État. Flourens l'avait engagé récemment à donner sa démission de ce gouvernement; le contraindre à la donner en le prenant dans une sorte de piège, en le faisant tomber dans un guet-apens, cela répugnait trop à Flourens. Il y aurait eu là indélicatesse grave, même déloyauté.

D'ailleurs, Flourens réfléchit que peu importait de qui venait la nouvelle, pourvu qu’elle fût sue de tous et fermement maintenue. C'est pourquoi, dans une lettre qu'il adressa ce jour même à Pvat, il prit sur lui seul toute la responsabilité, en déchargea Rochefort. Un autre membré du gouvernement pouvait aussi bien que celui-ci avoir commis l'indiscrétion. En allant le soir à la réunion des chefs de bataillons de la garde nationale, convoquée par Jules Favre à la place Vendô'ne, au Club des mirlitons, Flourens apprit, en effet, du commandant Longuet que Pelletan avait lui aussi divulgué le secret d'État de M. Favre.

Les bataillons de marche de la garde nationale.

Afin d'occuper l'attention publique, de contenter la garde nationale qui s'impatientait de ne rien faire, Jules Favre et Trochu avaient imaginé de former « les compagnies de marche de la garde nationäle. » À cet effet, fut. convoquée, seulement pour la forme, une réunion de tous les chefs de bataillons de Paris. Selon ses habitudes autocratiques, M. Jules Favre n’entendait nullement laisser rien discuter du décret qui était déjà tout fait; il voulait satisfaire les chefs de bataillons en paraissant les consulter. 11 leur

annonça que « la garde nationale allait enfin être appelée à jouer dans la défense de Paris le rôle important auquel l'appelait son patriotisme, que chaque bataillon devrait fournir quatre compagnies de marche entièrement mobilisées et qui recevraient le campement et l'équipement complet deguerre, que ces compagnies seraient formées au moyen des catégories suivantes : les volontaires, les jeunes célibataires, et enfin les plus jeunes mariés si les deux catégories précédentes ne suffisaient point, que la garde nationale ainsi mobilisée serait mise à la disposition des généraux de l’armée pour être employée en réserve, ou au besoin même pour marcher au combat derrière les troupes de ligne et de mobile. »

Rochebrune, le héros de la Pologne, que nous avons eu la douleur de voir quelque temps après tomber à Montretout, s'éleva avec force contre ce décret injurieux et perfide. Il peignit admirablement l’ardeur de la garde nationale, affirma qu'elle se battrait héroïquement, lui-même nous l'a montré, Il demanda « que la garde nationale ne fût pas ainsi fractionnée, qu’on eût plus de confiance en elle, qu'on la lais. sàt constituer une armée, ce qui centuplerait sa force morale. Mise à la disposition des généraux de la ligne par petites troupes, elle n’aurait ni esprit de corps qui la soutint, ni gloire à conquérir, ni drapeau à défendre. Elle ne servirait à rien, elle resterait isolée par petites fractions dans chaque engagement et ne pourrait que se faire tuer inutilement, Qu'on ne refusät pas aux citoyens de Paris, le droit de sauver leurs foyers. »

Imaginez une armée de la garde nationale parisienne commandée par des hommes tels que Rochebrune, au lieu de l'être par des épiciers retraités tels que Tamisier, ou par des gendarmes émérites tels que Clément Thomas. Que de prodiges n’aurait-elle pas faits! Mais elle serait devenue la grande armée de la Révolution, elle aurait fondé la République universelle, ce que ne voulaient à aucun prix les alliés des Prussiens contre la Révolution, le jésuite Jules

Favre, le chouan Trochu. Plutôt mille fois les Prussiens à Paris que la République en France.

Millière réclama très-sensément contre ce singulier mode de formation des compagnies de marche qui aurait pour résultat inévitable de désorganiser la garde nationale, d'en militariser une partie et d'en démoraliser le reste. Il demanda l'élimination par en bas, et non point par en haut: c'est-à-dire qu'au lieu d'enlever aux bataillons tout ce qu'ils avaient de meilleur, de plus jeune, de plus actif, de plus énergique, pour en former des compagnies de marche, on leur enlevât tout ce qu’ils avaient de moins bon, hommes âgés, débiles, inaptes à la guerre, pour en former des compagnies de dépôt, des compagnies sédentaires chârgées de la surveillance urbaine, de la garde aux boucheries et de la garde aux remparts. Si on procédait autrement, on mutilerait, on décapiterait la principale force de la défense, celle qui, bien commandée, bien organisée, pouvait sauver Paris.

Flourens protesta énergiquement contre tant de retards qui aggravaient chaque jour notre situation. Il affirma pourtant que nous pouvions encore être sauvés, à condition d'agir immédiatement, de distribuer de suite à la garde nationale les armes à tir rapide qui lui avaient été refusées au commencement du mois, et celles fabriquées depuis par Dorian, et de marcher aux Prussiens en corps d'armée comme le voulait Rochebrune, en ne laissant derrière soi que les nonvaleurs, comme le voulait Millière. Il n'eut pas de peine à démontrer que le décret de M. Favre conduisait non-seulement à la désorganisation de la garde nationale, mais même aux iniquités les plus révollantes. Des bataillons, nouvellement constitués, composés d'hommes jeunes et énergiques, étaient prêts à marcher tout entiers, tandis que des bataillons anciens, obligés de fournir le même contingent de quatre compagnies, seraient réduits à former ces compagnies d'hommes tous mariés et d’un âge peu militaire. Flourens conclut en demandant une sortie générale immédiate, qu'on

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fût suffisamment bien armé ou non, suffisamment organisé ou non, puisqu'il était encore plus facile de vaincre à cette époque, même avec de mauvaises armes, qu’il ne le serait avec des armes excellentes au bout d'un nouveau mois perdu à s'organiser.

Ayant consulté sa montre, tandis que Flourens parlait, et s'étant convaincu que l'heure de son diner était venue, M. Jules Favre se leva majestueusement, et avec la magnifique ampleur de geste qu'on lui connaît : « Au revoir, messieurs, dit-il d'un ton pénétré et pompeux. Nous sommes persuadés que chacun de vous continuera à faire noblement son devoir pour sauver cette admirable ville de Paris, dont l’abnégation, l’héroïsme, l’inébranlable fermeté, sont audessus de tous les éloges, et font l'admiration du monde entier ; nous. sommes persuadés que le commandant Flourens, qui a si vaillamment défendu la cause des Crétois, ne montrera pas moins d'ardeur pour défendre sa ville natale. Au revoir, messieurs, portez-vous bien; j'aurai toujours un plaisir infini à me retrouver parmi vous. »

Ayant achevé cette distribution générale d’eau bénite de cour, le grand homme, d’un geste noble, congédia l’assemblée, descendit de l’estrade et s’en alla diner. Ah! vil comédien, vous osez vous jouer ainsi des hommes et de tout ce qu'il y a de plus sacré dans l'humanité. Un peuple entier vous a confié le soin de veiller à son salut, d'honnêtes gens viennent à votre appel conférer sur les moyens d'assurer ce salut, et vous ne daignez même pas écouter leurs justes et légitimes remarques. Afin de vous débarrasser d’eux, vous leur lancez l’encensoir en pleine figure; vous méprisez tellement l'humanité, vous croyez les autres hommes tellement bêtes et vaniteux, que vous espérez les satisfaire ainsi. La désolation règne en France, on y meurt de faim par centaines, et on y meurt aussi d’opprobre, les meilleurs se font sauter la cervelle. M. Jules Favre a juré de trahir son pays jusqu’au bout, de le livrer tout entier aux Prussiens. À ceux qui l’arrêtent dans cette voie d’infamie et lui montrent la

bonne voie, il répond par de flatteuses banalités et s’esquive rapidement, car un diner refroidi ne vaut rien.

Encore plus que l'astuce jésuitique de M. Fayre, nous pûmes remarquer dans cette réunion sa profonde nullité. Cet homme n’a absolument que la forme, il manque tout à fait de fond. Ce n’est pas un homme politique, ce n’est même pas, si vous le sortez de la chicane et des périodes parlementaires, une intelligence de moyenne force. Il ne coinprend rien aux questions les plus simples qu'il discutera, si vous le laissez parler, pendant des heures entières, à la tribune. Chez lui tout se borne à un verbiage harmonieux. Comme le colimaçon laisse sur son passage une trace ar- | gentée, Jules Favre, à tout ce que touche sa parole, met un | certain vernis brillant, voilà tout. La grande éloquence, celle qui fait les vrais orateurs, celle des pensées élevées, des sentiments généreux, celle qui vient du cœur, mutile de dire qu'il ne l’a pas, il n'a pas de cœur.

Rien n'est plus propre que le régime parlementaire à faire illusion sur la valeur des hommes, à transformer un beau parleur, tel que Jules Favre, esprit très-borné, très-superficiel, trés-ignorant, en grand homme d’État.

Cette réunion nous fit voir encore combien est aisément trompé le suffrage universel, combien nous avons d'efforts à faire pour nous élever de l'état de pays monarchique et catholique, où! l’homme ne comprend pas la valeur de son suffrage et le vend pour un plat de lentilles, à l’état de nation où chaque citoyen défend par son suffrage ses intérêts les plus sacrés, son indépendance individuelle, son droit au travail et à sa légitime portion dans les fruits du travail commun, comme cela se passe en Amérique. Des bataillons très-républicains s'étaient choisi des commandants qui ne représentaient nullement leur opinion. Séduits par la position sociale de tel personnage, par les services que tel autre avait rendus ow affirmait avoir rendus dans l’armée, ces bataillons avaient élu, pour les représenter, pour les commander, leurs adversaires politiques. La richesse rend un

homme conservateur aveugle, le pousse à lout perdre, l'honneur d'abord et ensuite la fortune d’un pays, dans l’espoir insensé de conserver intact, de soustraire {out entier à la ruine générale son bien personnel. L'armée, en France, n’est qu'une école. d'obéissance passive; on y apprend à n'agir et à ne penser que par commandement, à fusiller ses concitoyens, à livrer à ses ennemis Sedan, Metz et Paris.

Beaucoup de commandants n’écoutaient donc Rochebrune, Millière et Flourens, qu’à contre-cœur et avec des signes bruyants de désapprobation, parce que ces trois orateurs osaient contredire le tout-puissant Jules Favre. Il fallait que des collègues, plus sensés et plus indépendants, voulussent bien imposer silence à ces mameluks; mais, quand le maître, quand le Dieu, quand Jules Favre ouvrait la bouche, il fallait voir leur extase et leurs enthousiastes applaudissements. Dans ce honteux servilisme, il y avait déjà le gage de tous les plébiscites et de toutes les capitulations qu'il plairait à la dictature de Jules Favre et de Trochu d'imposer à Paris.

Malgré les observations pleines de justesse de Rochebrune et de Millière, les bataillons de marche furent organisés selon le plan détestable de À. Jules Favre. On prit les pères de famille et on refusa de prendre les jeunes gens. On enleva le plus possible aux bataillons tout leur élément viril, afin d’affaiblir, de réduire à rien la majeure partie de la garde nationale, toutes les compagnies qui devaient demeurer sédentaires. On militarisa le plus possible les compagnies mobilisées, en leur faisant perdre, sous prétexte de discipline, l'esprit civique et républicain; on transforma chaque bataillon de marche en une chiourme, dont Le commandant, payé trois cents francs par mois à cet effet, devenait le garde-chiourme. Et on ne voulut encore admettre ces bataillons de marche qu’au poste le plus humble de la ligne de bataille, en scrre-files de la mobile et de la troupe de ligne, en réserves, et par petits corps, la plupart du

temps inutiles au combat, sous le commandement de généraux qui ne daignaient même pas s'occuper de ces pékins, qui ne leur envoyaient ‘aucun ordre ni d’avancer, ni de se replier, ni d'ouvrir, ni de cesser le feu.

On donna le campement à toutes les compagnies mobilisées, cela ne devait servir qu’à fatiguer du poids des sacs les épaules et les reins des hommes. La campagne à faire n'était pas si longue, et il ne fallait malheureusement pas tant de jours de marche pour atteindre l'ennemi. Il ne manquait pas de ‘maisons françaises prises par les Prussiens aux environs de Paris, où l’on aurait pu loger beaucoup mieux que sous la tente, si l’on avait le courage de marcher en avant, de chasser l’ennemi, de sortir des remparts et de tenir la campagne quelques jours.

Mais il fallait bien enrichir les ignobles spéculateurs qui, trafiquant des malheurs publics, recevaient la commande de ces fournitures, tripotaient dans l'ombre avec leurs protecteurs et s’enrichissaient de millions volés à la France agonisante. Race toute-puissante dans les bureaux des ministères, ces gens-là ont fourni à la garde nationale des draps très-mauvais payés fort cher, des chaussures à semelles de carton-pâte, des équipements qui ne pouvaient faire aucun usage. Pas un d'eux°n’a été châtié. Au contraire, on a châtié ceux.qui se sont permis de les dénoncer. Dès les premiers jours de La soi-disant République, le citoyen

Vésinier a été arrêté par les sbires de Kératry, emprisonné :

pour avoir flétri ces agiotages infâmes, pour avoir osé s'attaquer au Godillot de l’Empire et de la République.

À donner le campement aux bataillons de marche, il y avait encore un avantage plus grand et d’un ordre plus élevé que l’enrichissement des fournisseurs, amis des chefs de division et des chefs de bureau des ministères. Dans le plan de Trochu, les bataillons de marche de la garde nationale allaient pendant un mois, pour distraire et occuper les badauds parisiens, pour faire perdre le temps et avancer l'heure de la reddition, remplacer les barricade®e Roche-

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