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IX

Le plébiscite de.Jules Favre.

Le parti républicain devait se réjouir de la journée du 31. Par sa fermeté il avait évité la guerre civile, 1l avait obtenu pacifiquement qu'il fût fait droit à toutes ses réclamations. La République était sauvée. Il suffisait pour cela que le gouvernement tint sa promesse sacrée, remit au suffrage

+ populaire la libre élection des magistrats, restituât au peuple sa souveraineté usurpée.

Par l’astuce et la déloyauté de Jules Favre tout cela fut changé. Remis de sa peur, ce méchant homme chercha par quels moyens il pourrait éluder son engagement et conserver le pouvoir. Il äccumula mensonges sur mensonges, calomnies sur calomnies, trahisons sur trahisons. Il couvrit les murailles de Paris d’infâmes placards, pleins de provocalions à la guerre civile et d'outrages révoltants contre les républicains.

Tantôt il les accusait d’être soudoyés par l’or de Bismark, « qui connaissait dès le 28 le mouvement préparé pour le 31, qui citait les noms des promoteurs de ce mouvement. » M. Thiers, délégué de M. Jules Favre, qui se trouvait alors

à Versailles, s’est chargé involontairement de convaincre, |

« son cher ami » de n'être qu’un vil imposteur. M. Thiers constate quel fut l’étonnement de M. de Bismark, en apprenant le 1% novembre qu’il y avait eu la veille une insurrection à Paris. Insurrection toute spontanée d'ailleurs que personne n'avait préparée, excepté M. Jules Favre en écrivant ses placards du 31.

Tantôt, se contredisant lui-même, il les accusait d’avoir renversé le plan d’armistice conclu entre lui, Jules Favre, et M. de Bismark. Dans cette seconde hypothèse, plus rapprochée de la vérité, c’était lui qui trahissait Paris et les républicains qui l’avaient empêché de consommer sa trahison. Il n'a pu la consommer que le 28 janvier! Mais, par un monstrueux mensonge, il déguisait cette capitulaticn honteuse, que nous venons de subir, sous le nom d’armistice. L’armistice, empêché, assurait-il, par l'insurrection des républicains, nous aurait obtenu « une paix honorable. »

Admettons un moment cette absurdité; supposons que les Prussiens aient offert à Versailles, le 34 octobre, « la paix honorable » refusée par eux à Ferrières le 49 septembre. Comment l'insurrection des républicains aurait-elle empêché cet armistice et cette paix, puisque les républicains ont été vaincus, ‘“émprisonnés, puisque leur mouvement a donné à M. Jules Favre l’occasion de faire son plébiscite, puisque ce plébiscite lui a valu une éclatante confirmation, au moins apparente, de pouvoirs qu'il tenait jusqu'alors d'une simple acclamation, puisque les moyens de traiter sérieusement avec l’ennemi lui manquaient auparavant, puisqu'il a dû ces moyens au plébiscite. Avant le plébiscite, M. de Bismark penchait encore à traiter avec Bonaparte; il n'a voulu traiter avec le gouvernement de la défense nationale qu'après avoir reçu de ce gouvernement des gages sé-

rieux de réactionnarisme : l’emprisonnement arbitraire des républicains, l’asservissement du suffrage universel par le. plébiscite.

Mais M. de Bismark n'a daigné traiter avec M. Jules Favre que de très-haut et en l’accablant de tout le mépris qu'il mérite. Îl ne lui a jamais rien offert « d'honorable. »

Quel tissu de mensonges et de contradictions! Jamais on n'a si impudemment abusé de la crédulité publique ; jamais on n’a méprisé un peuple au point de lui donner, pour vé- rités, d'aussi plates bourdes!

La conclusion de tous ces mensonges était naturellement qu'il fallait, sous peine de perdre. la République, laisser le pouvoir à M. Jules Favre et consorts. Le gouvernement avait promis qu'on ferait librement les élections de la Commune,

cela était vrai; le gouvernement s'était engagé sur son honneur, cela était vrai. Mais il en avait si peu d'honneur ! Perdre le peu qui lui restait et conserver le pouvoir, en vérité, c'était un troc excellent.

D'ailleurs, quand il avait promis, le gouvernement « était séquestré, n'avait pas son libre arbitre. » Imposture! Le gouvernement n'a fait que promettre toute la journée du 51 octobre. 11 a promis le malin à la réunion des maires, à une heure, où il n'y avait pas trace d'envahissement de l'Hôtel de Ville, il a renouvelé le soir sa promesse à Dorian et à Millière, sans qu'aucune pression ait été exercée sur lui pour

l'obtenir. Il a mis sa promesse, pour la rendre plus sainte et plus sacrée, sous la garantie d'hommes estimés, de Dorian et de Schœlcher.

Enfin, « il y avait impossibilité matérielle à faire des èlections, le temps manquait pour la confection des listes électorales. » Mensonge! On avait tout le temps voulu pour improviser des listes. La preuve, c’est qu'on a voté le 3 novembre pour le plébiscite, le 7, pour l'élection des maires et adjoints de Paris, le 8 février pour l'élection des députés à l'Assemblée de Bordeaux, avec les anciennes listes de l’'Em-

pire, plus ou moins régulièrement modifiées.

: Parmi les. plus tristes souvenirs des derniers jours de l'Empire, il en était un qu'il ne fallait à aucun prix évoquer: c'était le plébiscite, cette abdication de la volonté d’un peuple dans les mains d'un homme, cette impardonnable làcheté si promptement châtiée par l'invasion. Le plébiscite nous avait précipités dans l’abime, avait couvert la France de ruines et de désolations. .Il fallait mettre en oubli ce lugubre souvenir.

M. Jules Favre se dit: Ce qui a réussi à Bonaparte doit me réussir aussi. Faisons un plébiscite. Le peuple dit toujours oui. D'ailleurs on ne comprendra pas. La plupart croiront que dire non, c'est désavouer la République; que dire oui, c'est dire : « Oui, nous voulons la République, nous ne voulons plus de l’Empire qui nous a fait tant de mal. » On votera pour moi, parce que j'ai le pouvoir et parce que j'ai les urnes en main. L'inconnu eflraye. La foule est timide. Elle aime mieux suivre jusqu'au précipice son guide habituel, que d'en prendre un nouveau.

Cet homme sans cœur qui a sacrifié la France à son ambition, qui nous a perdus pour satisfaire son immense orgueil par le pouvoir, et son immense avarice par l’argent que procure'le pouvoir, se mit à préparer son lerrain plébiscitaire. l’our le peuple, le « oui » était la consécration de la République. A force de mensonges, il parvint à donner au « oui » une autre signification pour la bourgeoisie, I Jui fit signifier : « Nous voulons au plus vite la paix. » Que lui importait, pourvu qu'il régnât, d'affaiblir encore le peu de considération dont nous jouissions au dehors, de mettre à nu notre plaie morale devant l'ennemi, de montrer à M. de Bismark quels vils sentiments de peur et d’égoisme nous animaient, de rendre plus dures les conditions de la paix, en faisant voir aux vainqueurs tout notre abattement. Prostituer sa mère, sa patrie, n'est qu'un jeu pour l'ambition de Jules Favre!

Il s'efforçca de déconsidérer le plus possible ses adversaires : « Que veulent-ils? Nous avons déjà la République.

Ts veulent donc le pillage! » Calomnie tirée chaque matin par centaines de mille exemplaires dans tous les journaux de M. Jules Favre, calomnie qui faisait son chemin parmi les cerveaux faibles. Il fit de la Commune un épouvantail, une sorte de bête féroce qui dévore les petits garçons et viole les jeunes filles. Cependant, on a une Commune partout en France, excepté à Paris. Même à Quimper-Corentin, où la Commune n'a jamais empêché personne de dormir tranquille. Îl poussa l'impudence jusqu'à promettre que si le vote du plébiscite donnait un résultat négatif, il laisserait Paris libre de lui préférer « messieurs Félix Pyat, Flourens, Blanqui et leurs amis! »

Vous ne comprenez donc pas, monsieur Favre, que la persomnalité de ces citoyens n'était nullement en cause le 34 octobre. Ce qui était en cause, c'était le salut commun; ce qu'était en cause, c’étaient des principes. Et si ces principes avaient triomphé, si la levée en masse, si la républicanisation immédiate de l’armée avaient été décrétées, nous n’aurions pas honteusement capitulé. Les hommes que vous insultez ne voulaient rien pour eux. Mais, pour la République, ils voulaient tout : le sang de chacun de ses enfants, le leur tout d’abord, la fortune de chacun de ses enfants, la leur tout d'abord. Ils voulaient se dévouer tout entiers au salut public, y sacrifier leur vie, ou disparaître, après la patrie sauvée et la République fondée, dans quelque Caprera, non se gorger, comme vous, de traitements monstrueux, de dépouilles arrachées à une population ruinée.

Enfin, comme tout bon stratégiste électoral, M. Jules Favre eut sa manœuvre de la dernière heure. Un ami discret fit parvenir au journal le Temps la nouvelle d’une victoire de nos armées en province. Nouvelle fausse, manœuvre excellente. L’arme était à double tranchant, et les deux tranchants blessaient la République. Avant le vote, ce mensonge persuadait aux badauds de voter pour la dictature victorieuse de Jules Favre. Après le vote, ce mensonge, rejeté sur les républicains, permettait de les accuser de n'être que

de vils faussaires. « Les sceaux du gouvernement ont étè dérobés dans la nuit du 31! s’écrie l’imposteur. Les républicains ont fabriqué à l’aide de ces sceaux, et ont émis avant le vote, une fausse nouvelle favorable au gouvernement, afin de pouvoir ensuite l’accuser d'une infamie. » Monsieur jules Favre, regardez-nous donc en face. C’est vous qui êtes le faussaire.

-Ainsi préparé, le résultat de cet escamotage du suffrage universel n’était pas douteux. Quelques républicains eprent pourtant le courage de douter jusqu’à la dernière minute, croyant que le succès d'un plébiscite, possible dans nos villages, serait impossible dans une ville instruite et intelligente comme Paris. Hélas! Paris dit oui le 3 novembre. Paris sé renia lui-même, abdiqua sa volonté dans les mains d’un homme. Nous voyons aujourd’hui les inévitables résultats de ce vote désastreux. Le plébiscite Bonapärte avait livré la France aux Prussiens, le plébiscite Favre leur a livré Paris!

Belleville seul, plus perspicacé, dit « non. » Il y eut dans tout Paris 60,000 votes négatifs et beaucoup” d’abstentions. Nombre de citoyens qui ne jugeaient pas le suffrage sincère, et se défiaient, à juste titre, des gens qui tenaient lesurnes, ne voulurent pas voter. Trochu, qui affirmait tant n'avoir pas de soldats pour se battre, en trouva des centaines de mille pour les faire voter eui « par ordre. »

La réaction triompha sans vergogne, espérant voir entrer en même temps dans Paris victuailles et Prussiens. Pour quiconque avait plus d’or dans la bourse que de cœur dans la poitrine, ce vote signifiait : «Paris pour un bon diner! » Pauvres gastronomes, malgré votre oui servile, combien de temps encore vous n’avez eu que du cheval à manger. Le parti jésuite, qui avait si bien travaillé le plébiscite, exulta de joie, en voyant l'apothéose de ses deux coryphées, politique et militaire, de Jules Favre et de Trochu. Plus de levée en masse, plus de crainte pour sa peau, plus d’enrôlement forcé des eurés et des moines, travestis en ambulanciers; plus de réquisitionnement à

redouter pour les abondantes provisions de bouche des .couvents. On respira, on se sentit renaître. Vive Trochu et vive Bismark, mais à bas le peuple! Donnons aux Prussiens Paris et toute la France, s'ils le veulent, mais, pour Dieu, ne partageons pas notre diner avec les meurt-de-faim. Tout ce clergé ventru et couard, séculier et régulier, jésuites et jésuitesses, opprobre de la France, se dilata d’aise. Il avait eu grand'peur; grâce à la protection de cette bonne sainte Vierge, il était enfin sauvé!

Arrestation des républicains. — Organisation municipale. — M. Jules Ferry.

En voyant l’impudent manque de foi des gouvernants, tous les honnêtes gens qui avaient accepté des fonctions publiques depuis le 4 septembre, tous les hommes qui avaient souci de leur dignité, donnèrent leur démission. Rochefort avait déjà donné la sienne. Edmond Adam, préfet de police ; Floquet, adjoint de la mairie centrale, et bon nombre de délégués aux mairies d'arrondissements l’imitèrent. Ils furent remplacés par des réactionnaires, par des gens qui avaient toute honte bue, et auxquels le parjure, pourvu qu'il füt au pouvoir et donnât des places, ne déplaisait point. |

On chercha un homme qui fût assez infâme pour oser mettre la main sur les républicains coupables d'avoir voulu sauver Paris, et d’avoir cru à la parole de Jules Favre. Cet homme fut difficile à trouver. On pensa même un moment que, pour faire cette sale besogne, il faudrait prendre un brigadier de gendarmerie, et l’affubler du titre de préfet de police. Enfin, pour la honte de la France, l'homme voulu fut trouvé. Triste preuve de la démoralisation profonde où nous a plongès l’Empire! Un nommé Cresson, avocat ine

DÉFAÎTES DE TROCHU. 461

connu, ami de Picard, consentit, moyennant bon payement, à se charger de la préfecture de police et des arrestations de républicains.

Il lañça quarante mandats d'amener. Confiants dans la promesse formelle du gouvernement, que nul ne serait inquiété à raison des faits du 31, la plupart des républicaïns compromis étaient chez eux en pleine sécurité. Ils furent aisément arrêtés. Tibaldi, Vésinier, Vermorel, Lefrançais, condaits à la Conciergerie, puis à Vincennes, et enfin à Pélagie, trainés de cachot en cachot, exténués par la famine et le froid, ont attendu, pendant quatre mois, d'être enfin jugés et acquittés. Ranvier, Jaclard, Bauer, Félix Pyat, Goupil, Tridon, après avoir été arbitrairement arrêtés, ont été non moins arbitrairement relâchés. Millière, Blanqui et Flourens furent assez heureux pour se dérober à temps aux poursuites. Flourens fut pris ensuite dans un guet-apens militaire, aux avant-postes, à Maisons- Alfort, et incarcéré à Mazas. Mais le peuple a forcé Mazas, et l'a délivré. : ’

Oui, il s’est rencontré trois hommes capables, tandis que les Prussiens affamaient Paris et l’écrasaient d'obus, de tenir sous les verroux des citoyens qui voulaiént défendre Paris. Ces citoyens, Jules Favre les regardait commie ‘des obstacles à sa politique de trahison ; ik les détéstait à cause de leur ardent patriotisme, et il a pu trouver trois hommes pour servir d'exécuteurs à ses basses vengeances contre eux!

Ces trois hommes. l'histoire doit noter soigneusement leurs noms. Ils s'appellent : l’un, Cresson, préfet de police; l'autre, Henri Didier, procureur de la République ; le troisième, Leblond, procureur général. Trinité amie de ‘Picard et de Jules Favre. Ils ont été aidés dans leur œuvre criminelle par un auxiliaire si inintelligent, qu'il n’a presque pas conscience de ses actes : c'est Emmanuel Arago, saidisant ministre de la justice, qui faisait parvenir aux détenus mille protestations de bon vouloir, mais ne consentait

point à les relâcher; qui, à bout de ressources, finit par les livrer à la juridiction militaire. Qu'il ait sa part de flétrissure !

Les Jeffreys du Bas-Empire, les âmes damnées de Bonaparte, Delesvaux, Grandperret, Zangiacomi, étaient pour nous. de moins déloyaux ennemis. Ils n’usurpaient pas le

nom de la République pour nous condamner. Les Prussiens

n'étaient pas aux portes, nous n'avions pas à remplir ce devoir de défendre nos familles contre l'invasion, à l'heure où ils nous envoyaient dans les cachots impériaux. Enfin, ils nous condamnaient, durement il est vrai. N’étaient-ils pas payés pour cela ? ne voulaient-ils pas faire leur métier conscieneieusement ? Ils nous condamnaient, tandis que Didier et Leblond ne veulent même pas nous juger, éternisent notre. détention préventive, nous transforment en prisonniers d'État.

Où trouver une juridiction qui puisse condamner des citoyens dont le seul crime est d’avoir accompli leur devoir civique ? La cour d'assises : on y pense. Mais le jury nous acquittera à l'unanimité. Quel Parisien, fût-il réactionnaire entre tous, quand nous viendrons lui dire : Nous avons voulu empêcher ta maison d’être écrasée par les boulets prussiens, ton petit enfant de mourir faute de lait, ta ville d'être envahie et rançonnée par l'étranger, quel Parisien ne nous acquittera de grand cœur? Décidément la cour d’assises ne vaut rien. Répondez, dit Jules Favre à l'ami Didier, «qu il est impossible de la convoquer à cause de l'état de siège. »

Eñvoyez-les devant les conseils de guerre de la garde nationale. Les conseils de guerre se déclarent incompétents. Devant les cours martiales de l’armée. Les cours martiales se récusent. Alors il faut en créer de nouvelles, véritables tribunaux exceptionnels, qui, l'état de siége étant fini et Paris rendu, jugeront pourtant selon la loi de l'état de siège. Et en attendant ce jugement, on se décide à maintenir indéfiniment notre détention illégale.

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