‹ Paris livréChapitre 12 sur 20 · RER · texte numérisé non relu

RER

Voulant compenser par une mesure populaire ce que le plébiscite avait de trop dictatorial, M. Jules Favre, dans sa haute sagesse, pensa qu'il n’y aurait pas péril à laisser la population parisienne élire les maires et adjoimis d’arrondissements. Î] eut soin de préciser dans son affiche que cette élection « n’était en rien celle de la Commune. » Les maires ainsi nommés ne devaient être que des agents subalternes, «a simples commis de la mairie centrale, » dit-il dédaigneusement. Le maire de Paris, le seul maire réel et effeotif, n'était pas soumis à l'élection. M. Jules Favre le choisissait, Au peuple de nommer les commis, à M. Jules Favre de nommer le chef de ces commis. C'était dans l’ordre, un seul Jules Favre est plus sage que deux millions de Parisiens.

Aucune mesure aussi détestable ne pouvait être. prise, assurément. Au lieu d’une seule mairie, d'un conseil municipal unique, nous étions donc condamnés, par ce décret insensé, à en avoir vingt. Au lieu de l’ordre et de l’harmoñie, la confusion, le chaos. Dans les distributions de vivres, dans les rationnements, plus d’homogénéité possible. Trop de telle subsistance dans tel arrondissement, pas assez dans tel autre. Des queues interminables à la porte des boucheries d'un côté, et le même service moins mal organisé un peu plus loin. Au moral, même confusion. Comment pouvaient s'entendre, pour représenter dignement leurs électeurs, pour défendre les intérêts si compromis de la cité, des hommes qui n’avaient même pas le droit de délibérer en commun sans l'autorisation de la mairie centrale.

C’est ce que voulait Jules Favre. De cette anarchie sortait la ruine de Paris et la sécurité de sa dictature. Périsse Paris, vive Jules Favre ! Toujours la vieille maxime jésuitique : divisez pour régner. Et à ce poste si important de maire de Paris, qui a-t-il mis? Une nullité complète, son fidèle séide, - M. Jules Ferry. Le mal qu'a fait ce dernier est immense. Il n’a jamais eu qu’un mérite, ne pas offusquer Jules Favre. L'incapacité, l’incurie et l’inhumanité personnifiées, voilà Jules Ferry tout entier. Un homme qui n’a jamais rien su

prévoir. Les farines s’'épuisent, mais il y a encore des grains en magasins. Ces grains, il faudrait les moudre à l'avance, pour que les boulangeries ne chôment pas, ni les estomacs non plus. L'enfant de dix ans comprendrait cela. Un beau matin, les boulangers ne reçoivent plus de farine. « Où y a-t-il donc des moulins, s'écrie Jules Ferry, pour mougdre nos-grains ? Vite, des moulins, trouvez-moi des moulins ! » Paris souffre patiemment, eroyant ces souffrances nécessaires à la République. Cependant, après trois jours passés presque sans pain, après trois jours d'angoisse et de famine, on ose un peu réclamer. Ferry rédige une longue et verbeuse proclamation en deux colonnes, où il ne tarit pas d'éloges sur lui-même, sur sa prévoyance et sa perspicacité.

.. L'hiver, il faut du bois pour se chauffer. C’est ce que tout le monde sait, le suisse de M. de la Palisse le savait, Jules Ferry l’ignore. Vous verrez le dernier commandant de place forte assiégée s'assurer qu'il y a des provisions de bois en suffisance dans toutes les caves ; s’il n'y en a pas assez, faire couper du bois vert, et le mettre sécher. Les froids arrivent, Paris tout entier grelotte, M. Jules Ferry, prend sa bonne plume. Ce jour-là il a marché sur un poëte, sur un Legouvé quelconque, il est d'un lyrisme effréné. || annonce aux Parisiens « que les dures nécessités de la guerre l'obligent à un cruel sacrifice. Celte couronne d'ombrages et de verdure qui fait le charme et la joie des environs de Paris, il va l'abattre, Il va l’abattre, avec discernement, sur une grande échelle. » On ne pouvait plus poëtiquement parler de bûches.

Mais, malheureux, vos bûches sont vertes. Comment les faire brûler dans ces petits poëles en fonte qui sont l'unique moyen de chauffage des ouvriers parisiens, des deux tiers de la population. Comment attendre quatre ou cinq jours que vous les ayez abattues. Nous souffrons de la faim, il faut bien cuire nos aliments ; nous souffrons du froid, nos gre- Mers sont si glacés, Désespérés, plusieurs s’en vont prendre

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cés planches qui servaient de clôtures aux terrains vagues et indiquaient les futures rues d’Haussmann. On saisit ces malheureux, on les emprisonne. Nous avons vu à Mazas de pauvres pères de familles, condamnés à six mois de prison par les juges inamovibles de l'Empire qui siégent au Palais de Justice, pour avoir pris le morceau de bois destiné à cuire un peu de soupe à leurs petits enfants. Sans doute ce sont là « ces gredins » dont parle Trochu dans une de ses premières leltres aux Parisiens : « cette classe spéciale de gredins qui n’aperçoivent dans les malheurs publics que l'occasion de satisfaire des appétits détestables. »

Nous craignons beaucoup, M. lé général Trochu, que, malgré toute votre sagacité, vous n'ayez fait une grave erreur, et que cette classe spéciale de gredins, qui voient dans les malheurs publics l’occasion de satisfaire des appétits détestables, ne soit pas où vous pensez. Nous irions la chercher dans les palais de tous ceux que le siége a enrichis, fonctionnaires et spéculateurs, plutôt que dans‘Îes greniers où n’a pas cessé d'habiter la misère. Nous aimerions mieux avoir pris une planche pour chauffer nos en- fants, èt expier ce crime à Mazas, nous aimerions mieux être le « repris de justice » qui a « volé » une planche, et que vous flétrirez à cause de cela pendant le reste de sa vie, que d’ètre « F’hounête homme » qui a livré Paris!

Le gredin, c’est celui qui nous a laissé mourir de faim et de froid par incurie. Le gredin, c’est celui qui a pris dans nos forêts du bois nous appartenant, ne coûtant que la peine d’être coupé, et qui nous l’a ensuite vendu si cher. Comment vouliez-vous, M. Jules Ferry, qu'avec nos trente sous de gardes nationaux nous puissions acheter le bois vendu par yous trois francs? Le gredin, c’est celui qui a souffert que de malheureux soldats, blessés pour nous défendre, fussent déposés dans des locaux humides, étroits, malsains, sous des hangars en planches, couchés sur des grabatsinfects. Tandis que le mot « ambulance » décorait tant de palais. Indigne spéculation, on écrivait « ambulance » sur sa maison: pour

la protèger contre le pillage si complaisamment annoncè par Trochu et Favre, et auquel personne, excepté eux, n'a songé dans Paris. Ces deux hypocrites s’y sont très-bien pris pour diviser la population, afin de la gouverner et de la trahir plus aisément. On mettait à toütes ses fenêtres, on mettait sur son toit le drapeau international de Genève, pour indiquer la présence de blessés et se protéger contre le bombardement. Peine perdue, les Prussiens auraient ‘eu trap à faire s'ils avaient dû, avant de tirer un obus, s'inquiéter de tant de drapeaux. Mais on ne recevait presque pas de blessés. Deux ou trois pour la grimace. De vastes salons restaient déserts et inutiles, tandis que régnait sous les hangars un encombrement meurtrier. |

Une Commune républicaine aurait développé dans tout Paris un immense esprit de fraternité, aurait occupé les femmes à soigner les blessés au lieu de les laisser oisives, aurait employé tous les logements inoccupés. Disciple du jésuite Jules Favre, député des couvents. du faubourg Saint- Germain, M. Ferry s’inquiétait fort peu des blessés. Il s’inquiétait surtout de ne pas.déplaire, en occupant leurs hôtels, à ses amis du « noble faubourg. » Ceux-ci ont eu pourtant le mauvais goût de ne pas le réélire.

Rationnements. — Réquisitionnements. — Payement des loyers prorogé.

Tous les actes administratifs de M. Ferry portent au plus haut point le cachet de l'injustice, de l’imprévoyance et de l'ineptie. Il ne sait jamais prendre une mesure complète, décisive, vraiment utile. Toujours des demi-mesures, toujours il tâtonne; toujours il est surpris, hésitant, et capritieux, tyrannique en même temps. Sa maladresse dépasse

toutes les bornes ; et, s’il ne cherche pas, de parti pris, à inquièter la population; au moins il fait tout ce qui est nécessaire pour cela. |

Ses rationnements des subsistances sont le comble de l’impéritie. Il attend toujours le moment, où l'on va périr par le manque d’une subsistance, pour s’apercevoir qu'il est temps de la rationner. Un jour il déclare que le pain ne sera jamais rationné, le lendemain il réduit à 500 grammes la portion de chacun. On s’effraye, on réclame, on trouve à juste titre cela insuffisant. « Mettons que je n’ai rien dit, répond Ferry. Oui, décidément cela est à refaire. Nous allons vous rationner sur d’autres bases. » Et pourtant sa provision de grains et de farines n’a point changé, elle ne s’est pas accrue d’un gramme. S'il y avait nécessité la veille, pour sauver Paris, de ne manger chacun que 300 grammes de pain, il y avait nécessité bien plus forte encore le lendemain. En réalité, M. Jules Ferry n'a jamais su nice qu'il y avait de blés dans Paris, ni dans quel but il rationnait le paiu, ni à combien de grammes chaque habitant devait être rationné. Il n’a fait que sottises sur sottises. ; | |

Le Journal officiel de la République française qui a enregistré, jour par jour, la série des méprises, des mécomptes et des déconvenues de ces grands hommes, serait grotesque.s’il n’était lugubre. Chaque numéro est en contradiction formelle avec le numéro précédent. Messieurs Jules Ferry.et Jules Favre décommandent le lendemain ce qu'ils avaient commandé la veille. Ou bien leurs décrets sont tellement obscurs et inintelligibles, qu'il faut les faire suivre de commentaires destinés à en élucider le texte. L’historien de celte dictature bâtarde sera obligé de deviner le Journal officiel comme on devine énigmes et rébus.

Pires encore que les rationnements de M. Ferry, si cela est possible, sont ses réquisitionnements. D'abord, ils ont un résultat inattendu et tout à fait décourageant, c’est de faire entièrement disparaître la subsistance dont on a besoin et que l’on veut assurer à tous. Îls sont si mal faits, avec

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tant de fracas, de moyens vexatoires, et si peu d'esprit pratique ! Ce précieux aliment, les pommes de terre, se trouvait encore dans Paris. M. Ferry le réquisitionne. Impossible, dès lors, de plus trouver une seule pomme de terre à manger. D'ailleurs, ce n'est pas pour distribuer au fur et à mesure des besoins, c'est pour emmagasiner et perdre que M. Ferry réquisitionne. Ce qu'il a trouvé de pommes de terre, il le laisse gâter dans ses caves, puis le jette. Ce qu'il a trouvé de fromages, il le laisse dévorer par les rats. |

Enfin, d'accord avec l'économiste Cernuschiet le ministre Magnin, il finit par organiser et salarier la délation. Autant la perquisition, qui prévient les accaparements, est un acte moral et légal, autant la dénonciation est une vilenie, bonne seulement à démoraliser un peuple. Mais la perquisition aurait pu faire découvrir les subsistances cachées dans les couvents, ou dans les somptueux hôtels du faubourg Saint-Germain. À aucun prix il n’en fallait. La de tion, procédé jésuitique, n'avait pas cet inconvénient : les loups, ni les jésuites ne se mangent entre eux. Les jésuites seuls dénoncent, et ils ne dénoncent que les honnêtes gens. C’est pourquoi nos gouvernants promirent une prime à quiconque leur dénoncerait du blé caché. Inutile de dire que cettè turpitude ne servit à rien, ne fit rien trouver. Encore une comédie, destinée à faire croire qu'avant de se rendre on épuisait tous les moyens de prolonger la résistance. ’

Une prorogation du payement des effets de commerce était nécessitée par la suspension de toute activité commerciale et industrielle depuis le commencement du siège. Pour bien résoudre cet embarras financier, il fallait se montrer radical, trancher hardiment dans le vif, mettre le salut commun et la fortune publique au-dessus des intérêts particuliers. Quelle que fût l'issue du siége, il fallait surtout que l’activité de chacun, toute prête, aussitôt La paix conclue, à réparer les désastres de la guerre, ne se trouvât pas

entravée par de maladroïtes demi-mesures mortelles au crédit. Les Ferry et consorts; hommes d'État novices, ignorants et présomptueux, firent tout le contraire. Ils trouvérent le moyen de régler cette question à la fois contre les créanciers et contre les débiteurs. Solution originale!

Par une série de pitoyables moyens termes, ils ruinèrent tout le monde. Ils n'osèrent rien faire de bon, et ils osèrent faire beaucoup de mal. Ils laissèrent en permanence contre les capitaux une menace de non-payement à l'é-

chéance. Ils se firent ainsi complices de toutes les fraudes

possibles. Ils ôtèrent ainsi aux débiteurs et ils continuent de leur ôter, même après le siège fini, tout moyen de trouver des capitaux disponibles et de se libérer en travaillant. Iis firent rentrer l'argent dans les caves, empêchèrent à l'avance toute reprise des affaires et toute réapparition du crédit. |

La question des loyers n’était pas moins grave et essenticlle, surtout à Paris où, depuis Haussmann, le logement coûte si cher. Ce larron patenté, grâce à ses spéculations sur les terrains, et à ses agiotages sur les maisons, avait rendu notre ville à peu près inhabitable, excepté pour les riches. C'est ce qu’il voulait, dans un but politique et dans un but d’enrich'ssement : chasser le peuple de la capitale, y rendre ainsi toute révolution impossible, n’avoir plus dans Paris qu’une ville de luxe au centre, caravansérail cosmopolite, où on ne vivrait pas à moins de vingt mille francs de rente, et à la périphérie, des faubourgs de petits rentiers et de petits employés, gens paisibles.

Cet enchérissement constant et démesuré des loyers ac- Cablait le peuple. L'homme qui vit non de rentes ni d’un emploi, le père de famille qui n’a pas de revenu fixe, le prolétaire qui vit au jour le jour et fait vivre les siens d’un {ravail variable, soumis aux chômages et aux mortes saisons, l’ouvrier peut très-difficilement payer son propriélaire. Pourvoir au morceau de pain quotidien, on y par- vient à la rigueur; mettre de côté une somme pour le terme,

voilà qui est à peu près impossible. Les petits ménages se ressentaient cruellement de l'inhumaine spéculation d'Haussmann. Déjà ils étarent à bout de ressources et ne vivaient plus qu’à grand’peine, quand la guerre vint subitement les ruiner tout à fait.

Afin d'arriver à quelque popularité, M. Ferry s'était donné le rôle d’adversaire spécial de M. Haussmann. Il était tenu à faire mieux que l’homme si vertement critiqué par lui. Il réussit à faire encore pis. Au moins, avec Haussmann on n'avait qu'un terme à payer à la fois. Ce terme était fort cher, mais quand on l'avait payé, on trouvait quelque répit. Ferry parvint à accumuler sur la tête des malheureux locataires une série de trois ou quatretermes arriérés, qu'ils ne pourront jamais payer. Les contributions de guerre écrasantes qu'il nous faudra verser aux Prussiens grâce à votre trahison, qu’il nous faudra prendre sur notre nourriture, sur notre vêtement, sur la subsistance de nos femmes et de nos enfants, vont-elles nous aider à acquitter cette dette, Ô monsieur Jules Ferry! La somme de travail perdue pendant le siége, la somme d'argent correspondant à ce travail, où la retrouverons-nous ? Comment pourrons-nous conserver un toit sur la tête de nos petits enfants, tout malades, tout affaiblis à force de privations? En mettant nos derniers effets au mont de piété, en vendant notre grabat.

Ah! vous ne savez rien de tout cela, monsieur Ferry, et vous ne vous en inquiétez guère. Né sous une heureuse étoile, vous n'avez qu'à mettre la main dans les caisses publiques pour y trouver de riches traitements. Jamais vous n'êtes en peine de bailleurs de fonds. Vos candidatures ne vous coûtent guère, les princes en font les frais. Quant à nous, si les princes daignent puiser dans nos poches, nous ne daignons pas les prendre pour caissiers.

Le premier devoir du gouvernement, le plus sacré de tous, était de donner pleine sécurité pour l'avenir de leurs familles aux défenseurs de la République qui allaient sefaire tuer. Qu'il ne fût pas possible à un propriétaire inhumain de jeter leurs

femmes et leurs enfants dans la rue le lendemain de leur mort. Il fallait, cela était facile à cause des circonstances exceptionnelles du siège, des dangers communs et des intérêts communs, il fallait, au lieu de diviser les citoyens, les unir doucement et insensiblement par mille liens de bons services et de reconnaissance réciproque, les rendre tous solidaires, fonder la fraternité dans les cœurs et n’en pas écrire seulement le nom sur les murailles.

Cette prorogation des termes, inventée par Ferry et consorts, c’est la ruine de tous dans un avenir prochain. C'est la guerre civile dans nos rues, aussitôt la paix conclue avec l'ennemi. C'est l’éviction à bref délai d'un peuple de locataires, chassés de leurs toits pour récompense de leur patriotisme pendant le siége. Épouvantable résultat de cette politique de gens sans principes, sans convictions, qui vivent . au jour le jour d'expédients, qui ne cherchent jamais qu'à . parer aux difficultés de l'heure présente en sacrifiant l’avenir: Ce gouvernement n'a pas cru un seul instant à la délivrance de Paris. Il attendait impatiemment pour chaque : Jendemain la capitulation, comme la fin de tous ses embarras.

Queues aux portes des boucheries. — Mairies d’arrondissements —Proclamations de M. Clément Thomas.

Le triste chef-d'œuvre de l'administration de M. Ferry, c’est l'invention des queues aux portes des boucheries, des boulangeries et des marchands de bois pour attendre les distributions. Cet homme, qui avait centralisé toute l’existence municipale de Paris dans sa mairie centrale, voulut également centraliser pour chaque quartier la distribution des subsistances dans trois ou quatre locaux. Il fit fermer les anciennes boucheries, et n’autorisa plus qu'un petit nombre de boucheries municipales. À cette centralisation il

trouvait l'avantage de simplifier le service administralif du rationnement de la viande de cheval d’abord, et ensuite du pain et du bois. Sunplifier, mais au prix de quelles tortures des administrés.

Après une longue altente, on parvenait enfin à entrer dans la bienheureuse boutique. Qu'y trouvait-on ? Un seul individu chargé de servir six cents personnes, un seul délégué de la mairie chargé de pointer six cents cartes de rationnement. Et quelle incurie! Jamais il n'y avait le nombre de portions voulues. C'est pourquoi la mère, qui voulait donner à manger à ses enfants, faisait bien de veiller toute la nuit à la porte de la boucherie ou de la boulangerie. Sinon rien, absolument rien pour les derniers venus. Que devenaient donc les parts qui manquaient au compte de chaque délégué distributeur. On n'en savait rien. Et cependant, chaque jour était mise en répartition et en vente la quantité. de parts voulue pour que chacun n'angeât. Rationnez, fort bien, si cela est nécessaire. Mais, au moins, faites-le d’une manière humaine. Donnez à chacun sa portion ; en la don-

nant posément, régulièrement, vous ne serez pas obligé de distribuer un gramme de plus, et tout le monde aura à manger. Ne faites pas acheter à uÜne mère le pain de ses enfants par une maladie souvent mortelle. |

Il fallait, au contraire, afin d'éviter l'encombrement, ouvrir à deux battants toutes les boucheries existantes. Et si elles ne suffisaient pas, manquait-il de locaux vides, de boutiques inoceupées, qu il était facile de réquisitionner pour ce service. Manquait-il d'employés pleins de bonne volonté, capables de surveiller les distributivns dans ces nouveaux locaux. Était-il impossible, afin de prévenir même tout semblant d'attente, d'assigner à chaque groupe de citoyens une heure différente pour venir retirer leurs parts de subsistances. Dès qu'on aurait vu des distributions régulières et bien faites, chacun se serait habitué très-volontiers à ne venir qu'à l'heure indiquée.

Mais non, malgré {outes les réclamations de la presse,

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ce despôte asiatique qui a nom Jules Ferry n’a rien voulu changer, pendant tout le siége, à l’ordre stupide et inhumain rêglé dans son étroite cervelle. Ce caprice odieux aurait été capable de faire dètester le nom de République à une population qui, sous aucun monarque, n’a jamais rien subi de pareil. Ceux qui ne réfléchissent pas, et il y en a mal- heureusement beaucoup parmi les ignorants, parmi les femmes, allient dans leurs souvenirs l’idée de République à eelle de ces queues. M. Ferry l'a-t-il fait exprès pour dépopulariser la République, pour faciliter l'avénement de ses princes ? Nous ne le croyons pas capable de tant de machiavélisme, cela dépasse probablement sa portée intellectuelle. Mais nous le croyons très-capable de servir d’instrument aveugle et inconscient à une trame infernale de ce genre. | |

Cet hiver du siège a eu des froids précoces et terribles. À deux heures du matin, M. Ferry dormait chaudement dans son lit. On voyait déjà à travers les ténèbres, car il n'y avait plus d'éclairage au gaz dans les rues, de petits enfants venir s’accroupir sur le pas en pierre des portes de boucheries. 1ls tombaient de sommeil, mais il leur fallait lutter contre le froid pour ne pas mourir gelés. Ils se dressaient tout raides, frappaient leurs petits pieds contre le trottoir glacé, soufflaient dans leurs mains inertes, puis ils retombaient sur la pierre. Si, passant près d'eux, vous allumiez une bougie pour les voir, vous leur trouviez la face verdâtre et toute crispée, les dents grinçantes, les lèvres blèrr:es. À peine s'ils vous regardaient, ils étaient hébétés par la souffrance. Pour se protéger contre le froid, ils n'avaient souvent qu'une blouse de toile, et en guise de pardessus quelque vieux sac. Heureux ceux qui sous la blouse avaient un tricot de laine.

À deux heures et demie arrivaient les femmes. Elles commençaient à s’aligner en longues files. On parlait peu, on était trop gelé et trop désespéré. Un morne silence pesait

sur tous ces misérables, sur tous ces déguenillés, couverts

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de haïllons, car les meilleurs vêtements étaient allés au mont de pièté. Le froid mordait cruellement cette foule muette. Les longues heures s’écoulaient lentement. À quelque clocher d'église voisine on entendait tinter d’un son lugubre, comme cela tinte dans la nuit, successivement trois heures, quatre heures, cinq heures. Toujours nuit close et froid impitoyable. De temps en temps, on s’agitait confusément, à droite, à gauche, dans les ténèbres; on se battait les flancs pour essayer de s’échauffer un peu. Mais, s'échauffer devenait impossible; des extrémités glacées le froid remontait jusqu'au cœur. La file s'allongeait : des vieillards, des hommes, prenaient rang. Parfois une estafette passait au galop. « Est-il heureux celui-là ! disait quelque femme, au moins il peut se faire tuer. Nous ne pouvons nous faire tuer, nous. »

Le jour apparaissait, un jour triste, terne et blafard d’hiver. Cependant il ranimait, il réchauffait un peu les cœurs, en indiquant que le supplice approchaïit de sa fin. Le froid aussi devenait un peu moins aigu, quelque mouvement commençait dans la rue. Enfin, à huit heures, la boutique ouvrait, Ceux qui attendaient là depuis les deux heures entraient un à un. Les autres n'en avaient plus que pour deux ou trois heures d'attente. Et encore, au prix de toute cette attente meurtrière et contre son argent, qu'avait-on ?

300 grammes de pain : M. Ferry, qui n'a jamais vécu |

à la ration, s'étant trompé dans son compte et n'ayant attribué à chacun pas même de quoi ne pas mourir de faim.

Et cette torture recommençait toutes les nuits. Et elle a duré tout l'hiver, tous ces longs mois de novembre, décembre et janvier. Et ce n’était pas la nuit seulement qu'il fallait faire queue, mais toute la journée aussi. La queue, finie à la boucherie, recommençait à la boulangerie ; finie à la boulangerie, recommençait au bois. Si bien que l’existence d'une malheureuse mère de famille était occupée tout entière à attendre devant des portes fermées, et qu'il

DÉFAITRS DE TROCHU. 175

ne lui restait plus aucun temps pour nourrir et soigner ses enfants. Et tout cela, c'était le caprice d’un homme, de M. Jules Ferry, qui limposait à la population parisienne; tout cela, la Commune aurait pu le supprimer en une heure.

En vérité, M. Ferry nous a fait bien plus de mal que M. de Bismark. Que de fluxions de poitrine, que de maladies de tout genre, ont été prises pendant ces nuits du siège, quand il fallait passer. debout à la même place, afin de ne pas perdre son rang, six heures en plein air! Que de convois de pauvres mères suivis par de petits orphelins! Que de vides irréparables dans les familles! que de larmes et de désespoirs ! Que d'enfants resteront chétifs, débiles et malingres, exténués par ces souffrances!

La mortalité a cru prodigieusement dans Paris pendant le siége. Vous le disiez chaque jour dans votre Journal officiel, afin d’effrayer la population, afin de la décourager de toute résistance et d'amener enfin la capitulation tant désirée par vous. Mais qui a fait croître cette mortalité, si ce n’est M. Jules Ferry lui-même ? Vous avez donné le relevé de toutes les femmes et de tous les enfants écrasés par les obus de M. de Bismark ; mais, vous n’avez pas donné celui des femmes et des enfants tués par les procédés administratifs de M. Jules Ferry.

Combien chèrement on a fait expier au peuple de Paris son vote du plébiscite Trochu! Ce peuple n’est coupable que de trop de crédulité et de trop de docilité. Il n’est pour rien dans l’opprobre de la capitulation, il a été indignement trompé. Il était prêt à tous les héroïsmes, à l'héroïsme actif du champ de bataille, il l’a fait voir à Montretout; à l'héroïsme passif de la famine, courageusement soufferte, il l'a montré dans Paris. Croyant ses souffrances et ses privations nécessaires au salut de la République, 1lles a supportées avec une abnégation sublime. Hélas! on abusait de sa confiance. Ceux qui lui imposaient tous ces maux ne croyaient ni à la République, ni à la délivrance de Paris. Et ils ne vou-

Jaient päs se retirer du pouvoir, laisser la place à d'autres plus courageux, plus dévoués et plus intelligents qu'eux. En public, ils appelaient la résistance de Paris « folie héroïque, » dans l'intimité, ils l’appelaient « stupidité ». Etilsen riaient.

La plus vulgaire probité ne leur ordonnait-elle pas, #’ils voulaient tant conserver à tout prix le pouvoir, de dire au peuple dès le mois de septembre : «Cessons de nous défendre, rendons-nous de suite, » et de livrer immédiatement aux Prussiens le mont Valérien. Cela n'aurait-il pas mieux valu que de prolonger cinq mois à travers tant de misère, tant de famine et tant de cadavres eette lugubre comédie?

Paris a mangé du cheval, Paris a mangé de toutes les choses immondes, du chat, du chien et du rat. Paris n’a eu qu'un pain de sable, de paille, de son et d'avoine pendant un mois. Tout cela n’est rien. Paris aurait volontiers souffert bien davantage encore pour arriver à un résultat utile et glorieux. Mais Paris peut se convaincre aujourd'hui qu’il a souffert tout cela en pure perte, que les traïtres ne lui ont imposé tant de souffrances que pour le dégoûter de son héroïsme, qu’ils n’ont jamais eu la volonté, même l'idée, de tirer parti de cet héroïsme pour vaincre. Voilà ce qui est affreux et profondément criminel!

Selon les ordres de M. Jules Favre, l'élection des maires et adjoints d'arrondissements, qui ne devaient être que les satellites de M. Jules Ferry, eut lieu le 7 novembre. Paris se releva par ce vote de la surprise du vote plébiscitairé, montra qu’il avait été trompé par un tour d'escamotage, mais que son cœur n'était pas avec M. Jules Favre et compagnie. Autant le vote du oui et du non est obscur, sujet à erreurs, autant le choix d'une personnalité est facilement compris de

. ‘ tous. Quelques élections dans les faubourgs furent vraiment

significatives, vrannent républicaines, témoignèrent d’une opposition radicale contre la dictature acclamée le À septembre et plébiscitée le 3 novembre.

ed

Un des maires, nommés le 4 septembre, s'était signalé entre tous par son ardent dévouement aux intérêts de ses administrés. Les dictateurs naturellement l'avaient révoqué. Car il avait déplu à la confrérie. Il avait osé, l’infâme, préfèrer à l'enseignement clérical, qui fait des sujets, l’enseignement laïque, qui fait des citoyens. Il avait osé reprendre possession, au nom de sa municipalité, de locaux usurpés par les frères ignorantins, ces suppôts des jésuites. Pour tous ces méfaits impardonnables, il avait été révoqué, et Jules Simon, cet hypocrite qui, sous l'Empire, se faisait une popularité en plaidant pour l'enseignement laïque, s'était bien gardé de le soutenir. Les électeurs remirent le citoyen Mottu à la tête de la mairie qu’il administrait si bien. |

Belleville sut accentuer nettement son opposition én ne nommant que des hommes du 51 : Ranvier, Millière, Flourens et Lefrançais. Si bien que toute la municipalité du vingtième arrondissement se trouva ou emprisonnée ou proscrite. Le suffrage universel, en nous confiant ce mandat, aurait dû nous ouvrir toutes grandes les portes de nos cachots. Personnellement élus, nous étions même de bien plus légitimes représentants de la volonté populaire que les plébiscités du 3 novembre, que ces hommes dont deux seulement ont été nommés députés de Paris le 8 février !

Mais le tout-puissant Jules Favre en jugea autrement. Nous mettre en liberté lui aurait trop coûté. Que lui importe la souveraineté du peuple; il est habitué à faire bon marché de tout principe qui le gène. Il annula par un de ses ukases notre élection. 11 chargea son acolyte Ferry de pourvoir à notre remplacement. Ferry, qui ne doute de rien, trouva une bande de complaisants, et la colloqua à la mairie du vingtième. Même procédé fut employé un peu plus tard par le même Ferry à la mairie du dix-neuvième, quand Delescluze et les adjoints eurent donné leur démission. Une autre bande de complaisants fit l'affaire. Voilà comment on se moque de toi, à peuple souverain !

Le pauvre vieux Tamisier, n'ayant pu fusiller personne au 51, fut chassé, remplacé au commandement en chef de la garde nationale par un gendarme émérite, M. Clément Thomas, homme à poigne solide. Le principal mérite militaire de ce général était d'avoir lancé des gendarmes sur le peuple désarmé avec ce mot: « Chargez-moi cette canaïlle.» I nous fit bien voir du reste, dès le début de son règne, quelle estime il faisait de nous, et il nous Ÿraita véritablement en canaille. IL fut merveilleusement secondé dans cette tâche par le colonel Montagu, le Schmitz de l'endroit, de même force que Schmitz comme guerrier, mais plus méchant. |

À eux-deux, Clément Thomas et Montagu souillèrent les murs de Paris d’une série de proclamations seandaleuses, de révoltantes insultes contre la garde üationale. Si, dans l’enrôlement fait aux premiers jours de septembre, avec'une précipitation inévitable, 1l s'était glissé parmi nous quelques indignes, la garde nationale toute entière, sauf quelques exceptions, n’en était pas moins honorable. Elle se composait de très-braves gens, dont le dernier valait infiniment mieux que MM. Clément Thomas et Montagu, dont le dernier travaillait et produisait, tandis que ces Messieurs ne font que consommer et coûter fort cher à l'État. |

Eh bien, ils ont trouvé moyen d'outrager grossièrement tous ces honnêtes gens : à les en croire, la garde nationale n'aurait été qu’un ramassis d'ivrognes, de voleurs et de pillards, de lâches qui fuyaient devant le premier casque prussien. |

IS ont fini, peu de temps avant que nous nous fissions écharper héroïquement à Montretout, par se demander si la garde nationale « ne serait pas plutôt un embarras qu’un secours pour la défense. » Ce qui voulait dire : « Vous n'êtes qu'une horde de lâches coquins, de mendiants auxquels nous voulons bien donner trente sous par jour, comme à Rome on donnait sa sportule à la plèbe, mais vous êtes

incapables de vous battre. » Certes, MM. Clément Thomas et Montagu auraient été payés par Bismark pour décourager et démoraliser les Parisiens, ils n’auraient pu s'y prendre mieux; ils auraient été payés pour confirmer les Prussiens, qui lisaient tous nos journaux, dans l'opinion de Bismark sur « la vile populace» de Paris, ils n'auraient pu faire mieux.

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