‹ Paris livréChapitre 13 sur 20 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Arrivée des canons Krupp. — Sortie de Ducrot. — Fausses nouvelles de la province.

Jusqu'à la fin d'octobre, le siège de Paris n'avait été que fictif; les Prussiens l'investissaient pour la forme, mais ne l’assiégeaient pas. Ils avaient beaucoup de peine à organiser leurs convois de vivres pour se ravitailler, et ils avaient dà consacrer tous leurs moyens de transport à faire venir des subsistances. Le pays était désert; tous les habitants des villages voisins étant rentrés dans Paris, ils ne trouvaient rien à manger. Les francs-tireurs leur coupaient souvent leurs convois de vivres, faisaient dérailler les trains de provisions sur les chemins de fer. Cela les inquiétait beaucoup. Ils n’osaient même s’aventurer dans le pays par petites

troupes pour aller fourrager, tant ils craignaient ces redou-

tables adversaires.

Bien organisés et suffisamment nombreux, les francstireurs auraient pu sauver la France. Rien de tel qu'une guerre de partisans pour avoir raison d'un envahisseur. Qu’importent lés grandes victoires de l'ennemi, avec les

"re

CAPITULATION. à 481

guérillas vous pouvez l'enfermer, l’affamer et le vaincre au centre même de votre pays conquis par lui. Les guérillas ont vaincu les Français en Espagné el au Mexique, et sauvé leur patrie. Avec de bons franes-tireurs répandus dans tout l’est de la France, nous aurions pu rendre le siège de Paris impossible, sans perdre beaucoup de monde; nous aurions pu empècher les Allemands de faire passer un seul train de “provisions de bouche et de matériel d'artillerie. Mais cela n'entrait pas dans le plan de Trochu, qui montra toujours pour les francs-tireurs autant d’aversion qu'en montrait Bismark lui-même.

Après la prise de Metz, les Prussiens purent disposer de troupes nombreuses et d’un matériel d’artillerie redoutable. D'autre part, ils avaient eu le temps d’assurerleurs communications avec l'Est, de faire avancer des armées vers l'Ouest, le Midi et le Nord. Leur position, qui pouvait devenir bien critique, si Trochu avait été un autre homme, s'était beaucoup améliorée. Ils avaient commis une grande imprudence en avançant sur Paris avant d'avoir pris Metz ; une seule bataille perdue sous les murs de Paris, et c'en était fait d'eux, faute d'une base d'opérations solide et d’une ligne de retraite assurée, Pas un d'eux n'aurait repassé libre le Rhin. Pour ne pas périr sous les coups de fourches des paysans champenois, lorrains et alsaciens, qu'ils foulaient aux pieds naguère, ils auraient dû mettre bas les armes et se rendre au général assez intelligent pour les attaquer un pen vivement. Et maintenant, grâce à l’ineptie ou à la trahison des généraux français, tout leur souriait, tout leur réussissait. Ils communiquaient si librement avet l'Est qu'ils pouvaicnt faire venir et mettre en bataille sous les murs de Paris teurs énormes canons Krupp, leurs batteries d'artillerie de siège si difficiles à transporter. |

Trochu les laissa faire, comme si cela ne le regardait pas. Les inquiéter dans cette opération, qui devait hâter l'heure de la reddition, eût été tout à fait contraire à son plan. Il se

tint coi et tranquille au Louvre pendant une vingtaine de AT

jours, se reposant de ja chaude alerte du 31. L'opinion publique à la fin s'impatienta, exigea de lui qu’il fit quelque chose. Cédant à cette pression, il alla se faire battre. À tout hasard, et sans avoir aucune raison d'aller de ce côté, il engagea, le 29 novembre, une action à Chevilly, Thiais, Choisy-le-Roi.

Mais voici bien mieux, à grand fracas on ferme les portes afin que. les Prussiens n’en ignorent ; puis on colle sur tous les murs de Paris des affiches pleines d’une forfanterie révoliante. Il y en avait de Trochu, il yen avait de Jules Favre, il y en avait surtout une de Ducrot dans le style du capitaine Fracasse. Ducrot prétendait ne devoir rentrer dans Paris que « mort ou victorieux. » Hélas! ni l'un ni l’autre. Le 30 novembre, bataille de la Marne, de Champigny. Le 2 décembre, sur la Marne, Ducrot fait tuer beaucoup de monde. Îl avait une rivière à passer, et il ne sait pas se . munir de ponts assez longs pour bien effectuer ce : passage. Opération pourtant élémentaire. Il: perd des heures précieuses, il donne à l'ennemi le temps d'arriver en forces. Et pourtant les forces prussiennes, devant lesquelles il recule, étaient inférieures aux siennes. Nous l'avons appris ” depuis par les Prussiens eux-mêmes: Il n’avait qu’à marcher hardiment en avant, la trauée était faite, Paris était débloqué.

Pour excuser son impardonnable imprévoyance à l'égard des ponts qui a tout fait manquer, il invente et nous raconte la plus invraisemblable histoire de crue subite de la Marne, d'écluses rompues, de barrages ouverts par les Prussiens. Puis, il va cacher sa honte à Vincennes, sans avoir rien fait que de sacrifier inutilement beaucoup de monde. Tandis que ses soldats gèlent, meurent de froid dans le bois de Vincennes, à deux pas de Paris, d'où Trochu ne sait pas inême leur envoyer des couvertures, les nouvellistes s’en vont à travers les rues, racontant mystérieusement que le plan de jonction avec les armées de province est enfin . exécuté, que Ducrot a forcé les lignes prussiennes. Le len-

demain, Paris apprend encore une fois que nous avons été obligés de nous replier en bon ordre.

Paris se serait découragé à la fin, et aurait jeté à bas cette dictature incapable qui ne lui valait que défaites sur défaites, si on n'avait pris soin de réchauffer de temps en temps sa croyance dans le plan Trochu au moyen de fausses nouvelles de la province. Paris s’impatientait, vite un pigeon. Un pigeon arrivait à tire d'ailes, et juste à point, au colombier de l'Hôtel de Ville. Un pigeon suffisait à occuper la crédulité publique pendant six à huit jours. Le temps pour les journaux de commenter ses dépêches, de les expliquer. À un pigeon. usé succédait un autre pigeon, Et quels effrontés menteurs que ces pigeons ! À beau mentir qui vient de loin. Quand les Parisiens voyaient rentrer Ducrot vaincu, on ne pouvait aisément leur persuader qu'il était victorieux. Mais, avec les pigeons, l'imagination se donnait librement carrière sur nos succès en province ; impossible aux Parisiens, étroitement emprisonnés par Bismärk et surtout par Trochu, de rien vérifier.

Déjà Gambetta avait arrangé ses pigeons de manière à nous les rendre agréables, à nous prouver qu’il ne perdait pas le temps en province. Là où il avait dix mille hommes, ilen marquait cent mille; là où s'était livré un engagement obscur et insignifiant, il écrivait grande èt décisive bataille ; là où commandait un piètre général, il s'écriait avec enthousiasme : le sauveur est trouvé ! Et toutes ces falsifications des pigeons ne suffisaient pas encore à nos dictateurs de Paris. Ils ajoutaient, ils retranchaient, ils mettaient le pigeon au goût de Paris, l’accommodaient à la sauce des derniers événements, nous révélaient que « Paris faisait l'admiration du monde entier,» et que «la province entière marchait à notre secours. » | |

Parfois les pigeons ayaient de singulières et inconvenantes boutades. Ils venaient, par exemple, dire à Trochu : « Votre inaction a tout perdu.» Cette phrase de mauvais aloi était vite remplacée par une autre plus polie, on faisait l'édu-

pour délivrer Paris. Même avec les plus faibles forces, cela, mené hardiment, devait réussir. Croira-t-on jamais qu'une nation de trente millions d'hommes n'ait pu, en cinq'mois, rien faire de décisif pour le salut de sa capitale. À moins que Gambetta, à l'instar de Trochu, n'ait eu, lui aussi, son plaa, et que ce plan n'ait consisté à sacrifier Paris, à ne considé. rer la capitale que « comme une place forte assiégée devant

succomber tôt ou tard.» D'une part, Gambetta interdisait

à ses généraux de nous ‘secourir, d'autre part, Trochu nous interdisait de nous défendre ; il fallait bien que Paris capitulât! Nous saurons à quoi nous en tenir sur cette autre

trahison, grâce à l'enquête qui sera faité forcément quelque

jour sur les agissements de M. Gambetta en province.

Nous aurons à apprendre toute l'histoire de la province pendant l'investissement de Paris autrement que par des pigeons menteurs. Nous savons des noms de batailles iivrées, de victoires et de défaites, mais tout cela confusément et vaguement, sans grande confiance dans la source dont nous le tenons, mieux souvent même par nos ennemis que par nos gouvernants. Une seule chose paraît évidente dès aujourd’hui, c’est que, tandis que Gambetta nous étourdissait de ses pompeuses énumérations d'armées, d’armées du Nord et d'armées de l'Ouest, d'armées de l'Est et d’armées de la Loire, de ses découvertes de généraux miraculeux et de leurs prodigieuses manœuvres, de ses grands et de ses petits « mouvements tournants, » de ses camps retranchés.de Conlie et de Marans, il n'y avait en réalité dans toute la province que ceci : une détestable direction de la guerre, capricieuse, tyrannique, ignorante, due à M. Gambetta; des armées, ou plutôt des masses d'hommes incohérentes, qu'on laissait mourir de faim, éparpillées à droite, à gauche, qu'on n'exerçait pas, qu’on n'aguëérrissait point par urle petite guerre si aisée à faire, si utile à l'enseignement du soldat et à nos intérêts, si préférable pour nous aux grandes batailles où nous devions toujours avoir le dessous ; à la tête des armées, des généraux absolument pa-

reils à ceux qui venaient de se faire si bien baître avec Bonaparte, des camarades de ces vaincus, recrutés par M. Gambetta dans le cadre des retraités et des inactifs. Paris s’est pourtant épris de passion successivement pour ) chacun de ces beaux héros. Un pigeon arrivait. Il nous. apportait un grand homme, entièrement inconnu la veille, maîs qui n'en devenait pas moins le Dieu du jour. Tous les journaux entonnaient l'hosanna, la foule brülait l'encens. Puis, le lendemain, on découvrait que le grand homme était un traître ou un imbécile, qu'il nous avait fait battre encore une fois à plate couture. L'enthousiasme pourtant. ne se décourageait pas, il changeait seulement d'objet; dans chaque nouveau général vanté par Gambetta, il voyait le messie guerrier attendu par la France.

Kératry est un grand homme, il opère dans l'Ouest. — “Pardon, Monsieur, vous êtes en retard de quatre heures. Un ; nouveau pigeon vient d'arriver, Kératry n’est qu’un vil con-

spirateur orléaniste. C’est Aurelle de Paladines qui est en train, à l'heure qu'il est, de nous sauver. Il vient de reprendre Orléans aux. Prussiehs. — Les Prussiens viennent de reprendre Orléans à Aurelle de Paladines. Il ne vaut plus rien. C’est Chanzy qui est l’homme de la situation aujourd'hui. Mac-Mahon ie recommande, l’américain Washburne l'estime, les Anglais en font grand cas.— Eh ! que nous importe. l'opinion des Anglais sur Chanzy, s’il nous laisse mourir de faim dans Paris, et ne fait pas plus que ses collè gues pour nous débloquer.

Gomme des ombres chinoises défilent tous « ces sauveurs, dont chacun a eu son quart d'heure de popularité, et dont pas un n'a fait œuvre d'homme. Voici venir Bourbaki, général de la garde impériale, confident de l'impératrice. Mais ce n’est pas encore Bourbaki, malgré tous ces titres, qui sauvera la République. Aimez-vous mieux Faidherbe, exgouverneur bonapartiste au Sénégal? Ou bien l'amiral Moulac, ou bien le capitaine Cremer, promu général d'hier? Dans ce panthéon choisissez, selon votre goût, une idole,

foi!

En fait de généraux, rien n'est plus facile que de faire prendre à Gambetta une huître pour un phénix. Qu'un porteépaulettes quélconque vienne lui parler avec un air profond et convaincu « de plans tournants, » ou d’aûtres billevesées de même force, Gambetta, tout fier de cette confidence militaire, s écrie : « J'ai trouvé mon homme! » 1l s'imagine que l'art de la guerre est quelque algèbre indéchiffrable, qu’il faut être initié pour en avoir la clef, I ne comprend pas que c’est le même bon sens, la même intelligence, qui décide des.succès militaires et civils, que l'art spécial de la guerre est fort peu de chôse, qu'un ouvrier ou un commerçant intelligent et courageux fera un général infiniment supérieur à tous les polytechnicieus et à tous les saint-cyriens. N se persuade que le verbiage pédantesque des officiers intrigants de sa petite cour est le commencement du savoir militaire, Et pour se montrer à la hauteur des fonctions-de général en chef du peuple français, dont il s’est investi luimême, il émaille ses dépêches d'un grotesque étalage de ghrases techniques.

Un seul général a constamment fait son devoir, un seul général a constamment vaincu. Celui-là, ce n’est point par les réclames de Gambetta, par les pigeons menteurs, que nous connaissons ses succès. Ce sont les Prussiens eux-mémes qui nous les ont appris. Victorieux des Prussiens, il les forçait à l’estimer, à l'admirer. Et pourtant, quand il vint servir la France, de combien d'avanies ne fut-il pas accablé ! Pas un général français ne voulait servir à côté de lui. Cela était prudent de leur part; sous ses ordres, ils n'auraient pas pu fuir ou se rendre. Ni distributions de vivres, ni vêtements, ni armes, ni munitions pour ses troupes. Accueil glacial partout. À chaque pas, le mauvais vouloir de l'administration semait obstacles et entraves sous ses pas.

‘A force d'abnégation, de foi, d’ardeur pour la cause républicaine, il sut triompher de toutes ces difficultés. HN sut enflammer ses soldats, leur verser au cœur son souffle héroïque, les rendre invincibles. Commandés par ce héros

. CAPITULATION. 189 véritable, les auxiliaires étrangers se battirent mieux pour la France qué tous les Français. S’il avait eu une grande armée, il nous aurait sauvés ; avec les 20,000 hommes qu’on voulut bien lui laisser, il fit des prodiges. 11 coupa les convois des Prussiens, les sépara un moment de l'Allemagne, les vainquit toujours. Quoique déjà âgé, quoique fatigué par de longues campagnes dans les deux hémisphères pour la cause des peuples, il fut toujours à la tête de ses troupes.

0 notre cher vieux général! 6 Garibaldi ! combien vous avez été bon et grand de venir à notre secours! Nous vous avions pourtant fait bien du mal. C’est la France de Bonaparte qui, en maintenant le pape à Rome, tuait à petit feu votre patrie, l'Italie; c'est la même France qui vous a fait blesser à Aspromonte par lés sicaires de Victor-Emmanuel, qui a massacré dans le guet-apens de Mentana vos enfants, les garibaldiens. Tous ceux qui vous aiment en Italie vous disaient : .« N'allez pas au secours de la France, vous n'y trouverez qu'une république de jésuites. » Et ils avaient raison. Pour prix de tant de services que nous a rendus votre inépuisable bonté, on vous a renvoyé conspué, honni. Ils n’ont même pas voulu vous écouter à leur Assemblée de Bordeaux. Infamie ! Jamais la France n’a été avilie à ce point. Nous vengerons son honneur et le vôtre, ô notre général bien-aimé! .

Il oo

Emprunt de Laurier. — Bombardement des forts. — Conférence de Londres.

Ce qu'il y eut de plus clair dans la gestion de nos aflaires par Gambetta, ce fut le bon tour que joua à nos finances son ami et associé Laurier. La considération d’un peuple, comme celle d’un individu, se mesure à son crédit. Un honnète homme solvable trouve aisément crédit gratuit, ou à

trés-bon marché. La France est très-solvable ; et, malgré nos | 41.

plus mauvais gouvernements, nous avions toujours passé à l'étranger pour un peuple honnête, payant scrupuleusement ses dettes. M. Laurier, tripoteur d'emprunts turcs, de saletés ottomanes et de canailleries égyptiennes, trouva moyen de nous faire perdre cette bonne renommée. IL conclut à Londres un emprunt malpropre à taux usuraire. Laurier est un malin. Lé tour était bon pour ses compères et pour lui.

Qu'impertent à ces gens-là l'honneur, le crédit, les intérèts de la France!

Ce qui fut clair aussi, ce fut la reprise d'Orléans par les . Prussiens. À peine avions-nous occupé cette ville, où il était si facile de se maintenir, nous la perdimes. Trochu craignit que cela ne causât quelque émotion dans Paris, comme en avait causé la prise de Metz. C’est pourquoi, le 6 décembre, il envoya tous ses sbires, toute la brigade de sûreté, toute la police dans les faubourgs. C'est pourquoi il s’occupa activement de faire arrêter et incarcérer Flourens, dont il redoutait fort le patriotisme ardent. Flourens, depuis le 51 octobre, s'était soustrait aux recherches de la police, en demeurant enfermé dans la maison d’un ami.

Mais, ayant appris que ses tirailleurs avaient été envoyés aux avant-postes, qu'ils y avaient eu un engagement .avec les Prussiens, que trois d’entre eux avaient été tués, il n'avait pu résister au désir d'aller les joindre à Maisons-Alfort. On lui tendit le guet-apens suivant. Tandis qu'il était allé seul à Créteil, le bataillon de tirailleurs reçut l’ordre de rentrèr immédiatement à Paris. À son retour à Maisons-Alfort, un officier de chasseurs à pieds, qui y commandait, le fit prier très-poliment de venir le voir. Flourens se rendit sans défiance à cette invitation. L’officier lui annonça, tout en rougissaut de jouer ce rôle ignoble de policier, qu'il était chargé par le général Clément Thomas de le faire arrêter. Flourens fut conduit au fort voisin, de là à la Conciergerie où il passa une nuit, et enfin à Mazas. Tels furent les plus brillants exploits de l’armée française pendant cette campagne de Paris, arrêter, à -cinq cents hommes, un républicain trop

confiant, en fusiller d’autres sur la place l'Hôtel de Ville.

N’étant gênés dans te travail ni par les armées de province ni par celle de Paris, les Prussiens s'étaient solidement établis dans tous les villages qui entourent Paris. Ils avaient puissamment rermué le sol, fortifié chaque passage avec des remparts de terre armés de canons, placé leurs batteries de siège sur toutes les hauteurs. Ce n’était plus un siége fictif, un trompe-l'œil. C'était bien maintenant, grâce à l'incurie de Trochu, un cercle de fer et de feu qui assiégeait Paris. Le 21 décembre, Trochu essaya de reprendre le Bourget ; mais, selon sà glorieuse habitude, il ne réussit qu’à faire

tuer du monde et à se faire battre. Les Prussiens avaient

maintenant tout ce qu'il leur fallait pour nous bombarder.

lis hésitaient pourtant. Du dehors deux courants d'impulsions contraires leur venaient. Des autres peuples de l’Europe, un courant de réprobation. Car, tout bombardement est une chose lâche, infâme, qui épargne les ‘soldats pour frapper la foule désarmée dans ses maisons, femmes, vieil- . Jards, enfants. L'Europe avait compassion de ce pauvre Paris, où l’on venait naguère de toute part s'amuser aux fêtes malsaines du Bas-Empire, comme jadis au carnaval de Venise, de cette ville de luxe et de plaisirs que les obus prussiens menaçaient d'écraser. Après avoir corrompu le monde par notre dépravation, nous lui faisions pitié par nos défaites et notre avilissement.

"De l'Allemagne venait aux Prussiens un courant de colèré. Tout: le monde était lassé de cette guerre. Chaque famille pleurait un parent, un fils, tué ou absent. JL fallait en finir, même par le bombardement. N'étaient-ce pas les Français qui avaient provoqué, ne devaient-ils pas expier ce crime d'avoir envahi l'Allemagne, d’avoir voulu conquérir la Prusse? Pouvait-on terminer la guerre sans avoir pris Paris? Et puisque Paris était assez déraisonnable et obstiné pour refuser de se rendre, ne fallait-il pas employer les grands moyens pour l'y contraindre? Voilà ce que répétaient chaque jour les journaux d'outre-Rhin. Même, ne

connaissant rien à Paris, croyant que Trochu l’ébligeait, malgré lui, à résister, et que «la populace vile » avait peur, voulait se rendre, ces journaux engageaient le roi Guillaume à commencer le bombardement par les faubourgs populeux de Belleville et de la Villette. Cela offrait double avantage : écraser plus de monde, écraser les familles des ouvriers qui, alors, feraient émeute, obligeraient le gouverneur de la place à capituler.

A la fin, ce bon roi Guillaume, prenant en pitié les souffrances de son peuple, se décida. Il commença par bombarder nos forts de l’est le 27 décembre. Tout ce fracas épouvantable eut « un effet psychologique » entièrement

différent de celui qu'il en attendait. Personne n'eut peur . dans le peuple; nous-n'en fûmes que plus irrités, plus ardents à vouloir nous mesurer contré l'ennemi, homme à

homme, poitrines contre poitrines, comme il sied à des

- braves. Mais, ces généraux, chamarrés de décorations, il

fallait les voir, suant la peur ‘à grosses gouttes, grinçant des dents, blottis derrière quelque muraille à l'abri du danger.

Ils eurent tellement peur au plateau d’Avron, que nous en perdimes cette position. Elle était pourtant si importante pour noüs, si nécessaire à garder, puisqu'elle dorninait d’un côté trois faubourgs de Paris, de l’autre les approches de l'ennemi. Nous l'occupions depuis trois semaines. Le temps ne nous avait pas manqué pour en faire

‘un Mamelon vert imprenable. Mais, le génie s'était croisé les bras, et quand la mitraille prussienne vint balayer te plateau, 1l n'offrait aucun abri à nos troupes. Il fallut l'abandonner avec une précipilation honteuse.

Ce nouveau Bourget, moins la catastrophe des troupes, fit impression à Paris. Quelle preuve plus forte vouliezvous, Ô réactionnaires, de la complète impéritie du général . adoré par vous ! Même la presse conservatrice, qui avait le

.… plus aidé au plébiscite, fut indignée. Tout le monde attaqua

Trochu. Jules Favre se sentit mal à l'aise. Ayant si bien

<onduit les affaires de l'Occident, il éprouva un vif désir d'aller à Londres s'occuper de celles d'Orient, Il se fit adresser par le compère Gambetta des invitations. pressantes à partir. Paris était bombardé, Paris commençait à mourir de faim et à ne plus croire du tout au plan de Frochu, il était temps de s’en aller avec un bon sauf conduit prussien. Le ballon étant au-dessous de la dignité de Jules Favre. Pigeons sur pigeons. ll faut partir, disaient d’un ton suppliant les premiers pigeons. « Partez à tout prix, le salut de la patrie l'exige, » disaient impérieusement les derniers pigeons. Ces pigeons paraissaient fort suspects à tout le moride. Généralement, on croyait qu'ils n'avaient fait d'autre voyage que de l'Hôtel de Ville à l'imprimerie nationale. Le grand homme, malgré tous ses pigeons, fut contraint par l'opinion publique à rester.

Les lâchetés de Jules Favre et de Trochu nous coûteront tout le déshonneur imaginable, la perte de deux provinces, une rançon de cinq milliards. Fallait-il donc que, pour colorer d’un prétexte plausible sa fuite honteuse d’une ville perdue par lui, M. Jules Favre voulût encore nous accabler de cette humiliation suprême. Aller nous représenter à Londres, qui donc l'en avait prié ? Il s’en était chargé luimême, il s’en était fait charger par un de ses commis, par son chargé d’affaires en Angleterre. Pitoyable comédie! Et que faire à Londres ? Aller au bas bout de la table, dans l’attitude humble et soumise du vaincu, autoriser de sa présence un acie odieux de brigandage royal. Quand un simple particulier manque à ses engagements, on le-met au bagne. Dès qu'un souverain ne veut plus tenir les siens, dès qu'il a intérêt à les rompre et se sent de force à le faire sans danger, « il dénonce un traité. » Tout est dit. Que la Russie prenné Constantinople, si elle le veut, Paris assiégé, bombardé, n’y peut rien, n'a pas à yinterv enir. E République française, triomphante quelque jour, saura Bien rendre à tous-les peuples la libre disposition d'eux-mêmes 1

Mais ce n'est pas pour Constantinople que je veux aller

194 | PARIS LIVRÉ. . s

àla conférence de Londres, dit Jules Favre d’unton profond. C'est pour Paris. À peine rangé autour du tapis vert diplomatique, j'introduirai la question française. On voudra m'empêcher d’en parler. Je serai beau d'indignation. On m'écoutera. Je serai tendre, passionné, émouvant. Je verserai des larmes. Tous les trésors de la rhétorique, je les prodiguerai: tropes, métaphores, hyperboles. J'aurai le cœur brisé, la mort dans le cœur. » — On sait que Jules Favre a perpétuellement le cœur ravagé à l'excès, et pourtant se porte à merveille.— « Ah! ilfaudrait qu’ils fussent bien barbares tous ces diplomates pour ne pas s’attendrir avec moi, pleurer avec moi, pour'ne pas intervenir de suite et chasser les féroces Prussiens. Laissez-moi aller à Londres, et vous serez sauvés. »

Bien peu de badauds se prirent à ces mirages séduisants, bien peu allèrent supplier à deux genoux le grand homme de partir. On savait que k conférence s'était formellement interdit de traiter la question française. Et, d’aïlleurs, si cette question avait pu être traitée, les supplications, les larmes, les jérémiades de M. Jules Favre à Londres, après celles de Ferrières, n’auraient-elles pas été pour nous le coup de pied de l'âne! :

Paris bombardé. — Couronnement de l'empereur d'Allemagne.

Les Prussiens s’impatientaient, Le 5 janvier, ils se mirent à bombarder les forts du sud. Cette fois, ils bombardèrent aussi la ville, surtout la rive gauche de Paris, On ne put croire à leurs premiers obus. Trochu avait tant de

fois répété : « Paris est imprenable. » « Les batteries à .

longue portée des Prussiens, maintenues à distance par nos

| forts, n'enverront pas de boulets pouvant produire un effet

utile par delà l'enceinte bastionnée, » disaient des gens de l'art. « Nous n'avons qu'un seul point faible et vulnérable, affirmaient les initiés : c'est le Point-du-Jour. » Aussi que de charretées de terre on apportait à cet endroit, et comme on y remuait la terre, afin d'amuser les curieux. Il aurait mille fois mieux valu ne rien faire au Point-du-Jour, et ne pas laisser prendre aux Prussiens le plateau de Châtillon, d'où ils pouvaient si bien écraser nos maisons. Il aurait fallu transformer en autant de monts Valériens chacun des . plateaux qui dominent Paris. Car, nous n’avens que ce fort de bien situé, tous les autres sont dans des trous. . Évidemment, ces obus qui se permettaient, contre toutes les règles de l’art, d'entrer dans Paris, ce ne pouvait être des obus prussiens. Ce devait être des obus français égarés; sans doute, des pointeurs très-maladroits qui, visant-les Prussiens, atteignaient les Parisiens, puisque nous étions imprenables. Hélas! il fallut. bien vite reconnaître la triste vérité. Trompèés encore une fois par Trochu! Nous étions si bien prenables, que c'était un jeu pour les Prussiens de nous écraser des quartiers entiers. Mirant quelque tour, quelque clocher, et tirant. à toute volée, ils pouvaient de nuit et de jour nous tuer dans nos maisons. Voilà comment se jouent « des pékins» ces messieurs du génie. Et il en sera de même tant que les Français auront le préjugé stupide de l’épaulette, admireront les oripeaux de théâtre dont s’affublent les traineurs de sabre, croiront que la guerre est une science mystérieuse, occulte, abstruse, à laquelle on ne peut rien entendre, si l'on ne porte pantalon rouge. Un Américain appliquera son bon sens, son intelligence, à comprendre les choses de la guerre comme celles de la paix. S'il voit une colline en face de sa ville, il dira : « Prenons-la, fortifions-la ; l'ennemi pourrait s’en emparer, nôus écraser de là, » Les pompeuses absurdités de tous les officiers du génie possibles ne l'en feraient pas démordre. Grenelle, Montrouge, le faubourg Saint-Germain, le faubourg Saint-Jacques, le faubourg Saint-Marceau souffrirent

cruellement de la pluie d'obus. Femmes, enfants écrasés: maisons trouées. Plus de sécurité nulle part. On se réfugia dans les caves. Aussi, bonnes gens, pourquoi ce point d'honneur insensé : ne pas vouloir vous rendre aux Prussiens, quand Trochu le veut ? vous êtes dignes d’être écrasés ! On alla dans d'autres arrondissements chercher un peu de repos. M. Jules Ferry trouva moyen d'insulter ces malheureux réfugiés, refusa de les nourrir dans leyrs nouveaux quartiers, proposa à ces pères de famille, par une révoltante ironie, de loger en commun leurs femmes et leurs enfants sous des baraquements en planches et àn toiles, et cela au cœur de l'hiver et tandis qu'il y avait tant de beaux appartements vacants, entièrement libres. Ces souffrances aiguës, jointes à la famine, n'abattirent pas le‘courage des Parisiens.

En cette extrémité terrible, Paris voulut savoir combien il Jui restait de pain. On ne pouvait demeurer impassible sous les bombes, laisser lâchement écraser femmes et enfants. II fallait tenter quelque entreprise, quelque sortie désespérée qui réussirait à coup sûr, tant la population était exaspérée. Combien avions-nous encore de vivres? À cette question on ne put oblenir du gouvernemént des traitres que réponses évasives et mensonges. Îls voulaient amener insensiblement la population à son dernier morceau de pain, à l'heure suprême où il n’y aurait plus rien à faire qu'à serendre.

En vain, quelques maires et quelques adjoints luttèrent énergiquement pour qu'il fût pris une mesure radicale de salut. Le gouvernement trouva, chose incroyable, des apologistes parmi les magistrats qu'avait élus le peuple pour défendre ses intérêts. Delescluze, Émile Oudet eurent mille fois raison, et ne furent pas écoutés. Ils donnèrent leur dèmission; la mairie du dix-neuvième arrondissement, comme celle du vingtième, fut occupée par des agents de M. Jules Ferry. Plusieurs citoyens, délégués des” vingt arrondissements, signèrent courageusement et firent afficher des placards rouges, invitant le peuple à prendre une résolution.

La police: arrêta dans leurs douniciles quelques-uns de ces citoyens et les enferma à Mazas.

Trochu parla de se suicider. Mais, il ne se suicida pas plus qu'il ne vamquit. Il était trop bon chrétien pour commettre ce péché. C'est vraiment une chose terrible que d’ètre si bon chrétien ; pour un homme qui aurait de l’honneur, ce serait excessivement gênant. Tout le gouvernement de la défense nationale, du reste, a des sentiments analogues. N'avaient-ils pas, au # septembre « juré de se faire tuer jusqu’au dernier ? » Ils ont'fait tuer en province et autour de Paris des milliers de nos frères, ils nous ont ruinés, réduits à l’esclavage des Prussiens, et pas un d’eux ne s’est fait tuer. Au contraire, ils engraissent, tandis que la France meurt de faim. Ils ont bu à l'Hôtel de Ville, ces assermentés, ces laquais de Bonaparte, quarante mille bouteilles de vins fins volées à leur maitre.

Autre comédie. L’infaillible Trochu n’avait consenti jusqu'ici à communiquer son plan à personne. Lui et son plan, cela devait suffire. Absolutisme complet, entière dictature, dans son humilité jésuitique, il ne trouvait pas que cela fût trop pour lui. À présent que tout semblait perdu, il consentit à réunir des conseils dé guerre, composés de culottes de peau qui, naturellement, ne lui donnèrent aucun bon avis. Cela n'avait, d'ailleurs, nul autre but que de satisfaire un peu l'opinion publique.

Tandis que Paris trahi ‘se débattait dans cette misérable agonie, le 18 janvier ,-son vainqueur ceignit la couronne impériale d'Allemagne dans le Versailles de Louis XIV. Pour

- rehausser l'éclat de cette cérémonie, des rois et des élec- teurs vassaux, des valets couronnés, vinrent en foule d’Allemagne. Ainsi, blanchissaient dans nos champs, sous le vent et la pluie, les ossements de tant de braves jeunes Allemands. Ainsi, par delà le Rhin, tant de veuves, distribuant aux orphelins une mince nourriture, leur disaient : Pauvres petits, vous n'avez plus de père. Ainsi, entre deux nations sœurs, faites pour s'aimer, coulait à présent un vaste fleuve

LA

de sang. Et ce monarque était content de cela, et il en triomphait, et il trouvait d'autres monarques pour applaudir à sa manie sanglante. O peuples, quand deviendrez-vous raisonnables, quand, supprimant la race féroce des portecouronnes, finirez-vous vos discordes internationales par un embrassement universel!

Combien de fois, tandis qu'ils assiégeaient Paris, des Allemands intelligents et doux furent tentés de jeter bas les armes, de fraterniser avec nous, de donner dans la métropole de l'Occident ce sublime exemple de deux peuples qui se reconnaissent frères, ne veulent plus s’entre-déchirer pour servir l'ambition des rois. Hélas ! ils étaient espionnés. Cette généreuse conspiration était sue de leurs tyrans, à peine l’avaient-ils communiquée à quelques camarades. Une discipline sauvage réprimait alors. On les fusillait sans pitié, afin d'arrêter la contagion de l'esprit républicain dans l'armée. Officiers polonais, officiers bavarois périrent de cette mort pour la sainte cause de l'humanité !

Toujours sacrifiés à l'avant-garde, les Bavaroiïs étaient mécontents et fatigués, prêts à se révolter. Les Polonais, esclaves, ne se battaient qu’à contre-cœur pour faire de la France une nouvelle Pologne. Tout le monde dans cette armée, même les Prussiens que soutenait le plus l'orgueil de la victoire, était épuisé d’une campagne si meurtrière et si rapide. On ne souhaitait que la paix et revoir l'Allemagne. Ces germes de rébellion grandissaient secrètement dans les cœurs. Que les Parisiens eussent remporté un seul succès sérieux, l’armée du roi Guillaume s’évanouissait comme une ombre, |

Tous ces expatriés de la grande Allemagne, menés par force au delà des frontières nationales, un souvenir perpétuellement les obsédait. Le souvenir de ce bon vieux foyer germanique, si calme, si patriarcal. Casanier entre tous les peuples, l'Allemand n'aime que son foyer. Bon émigrant parce qu'il est casanier, il transporte avec lui ce cher foyer sous toutes les latitudes habitables à l'homme blanc. Plus

frivole, le Français préfère souvent aux joies paisibles du foyer domestique l'éclat, les distractions bruyantes du monde extérieur: c’est pourquoi iln’est heureux que dans une ville française.

Sous les murs de Paris, l’image de la patrie absente n'était point si douce aux Allemands. Ils renversaient le foyer des Français, ils se sentaient complices d'un grand crime. Et la crainte leur venait que le châtiment de ce crime ne volôt sur des ailes légères, que le fléau de l'invasion française ne s’abattit sur leur chère patrie avant la chute de Paris. Ce qu'ils faisaient de mal aux Français, ces femmes échevelées s'enfuyant à travers la nuit des villes et des villages ruinés, sans pain désormais et sans asile, ces petits enfants pleurant et gémissant, ces maisons saccagées, éven- : trées par les obus, ces ouvriers de Châteaudun, gisant au seuil de leur porte, baignés dans leur sang, la main crispée . sur la hache et l'œil encore menaçant, toutes les scènes de désolation qu’ils apportaient en France, ils voyaient dans leurs songes les Français reporter ces mêmes scènes de désolation en Allemagne. | ;

Leurs lettres en font foi. Telle lettre écrite au bivouac, interrompue parle boute-selle, nous est parvenue, parce que le fils pieux «qui l’écrivait à sa mère et n'avait pas eu le temps de l’achever a été tuë par nous. Sur son cadavre nous l'avons retrouvée, nous y avons lu ces inquiétudes poignantes : « Ah ! bien chère mère, jamais nous n'entrerons dans Paris. Ce siége ne finit point. Les Français sont trahis par tous leurs généraux, mais ne veulent point se rendre. Combien nous craignons tous ici que, tandis que nous assiégeons leur capitale, ils n’aillent envahir l'Allemagne! »

- . Découragement, démoralisation profonde ! Chaçun, même. le plus ignorant, sentait combien peu cette guerre était netionale, combien, depuis Sedan, elle devenait funeste à l'Allemagne aussi bien qu’à la France. On avait délivré la France d'un empereur, on versait son sang maintenant pour en imposer un à l’Allemagne.On perdait ehaque jour de plus

en plus la foi dans le succès du siége. On savait les courageux sentiments des Parisiens par ces nombreux espions que Bismark entretenait à Paris, que nous y avons souvent arrètés, et que Trochu faisait immédiatement relâcher. On savait que l’armée de Paris était plus nombreuse que l’armée as-° siégeante. De ‘là ces paniques à Versailles, chaque fois que l'armée de Paris faisait une sortie. Nos ennemis sentaient fort bien à quel point il nous était facile de les écraser. Hélas! ils ne savaient point par quels misérables nous étions commandés. |

‘ Voulant combattre ces dispositions inquiétantes de son armte, empècher surtout l'Allemand de s entendre avec le Français, Bismark fit semer les plus odieux mensonges. — Les Français auraient mutilé, massacré leurs prisonniers, achevé des blessés. — Malheureux Allemands, vous avez cru ces infamies. Si vous saviez combien, au contraire, vos blessés nous out été sacrés, combien nous les avons traités en fréres. Ils vous le diront à leur retour parmi vous. Aux rois seuls nous voulons mal de mort.

Affaire de Montretout. — Prise de Mazas.

Cependant, M. Trochu voulait décidément et -à tout prix en finir, arriver à son but, capituler. Comme il ne pouvait décemment faire mettre bas les armes à cinq cent mille hommes, livrer aux Prussiens tant de canons, de munitions, de forts, sans un simulacre au moins de dernière bataille il organisa une vorlie pour le 19 janvier. Il résolut de faire donner la garde nationale, qui l’impatientait en lui demandant chaque jour de se battre. Pensée criminelle! Car il n'avait pas l'intention de vaincre, mais seulement de faire tuer du monde, de prouver que les Prussiens étaient invin-

GAPITULATION. 201

cibles, de jouer enfin le dernier acte de sa lugubre comédie de capitulation. C’est pour cette chute du rideau que seize cent quatre-vingts gardes nationaux, tués ou blessés, ont élé sacrifiés à Montretout. .

Sacrifiés, complétement sacrifiés. Il était si facile de vaincre. On élait d’abord victorieux sur tous les points. Les Prussiens reculaient partout, pour la première fois nous les avions surpris, sérieusement et réellement surpris : plus d’indiscrétion de M. Schmitz cette fois. La journée était trop belle, Paris respirait trop joyeusement, il fallut qu’un autre traître s’en mêlât pour tout perdre. Ce fut M. Ducrot. Les Prussiens avaient besoin de deux heures pour se remettre de Leur surprise, faire avancer des réserves écrasantes, | nous battre. M. Ducrot se fit attendre deux heures. Nous fûmes battus.

Certes, Rochebrune et tous les gardes nationaux qui ont succombé héroïquement dans cette jourrfée auraient bien eu le droit de ne point vouloir marchèr sous d'aussi mauvais chefs. Après tant de preuves flagrantes de l'incapacité complète ou de la trahison de ces chefs, ils ‘savaient fort bien qu’on les menait à la mort et non à la victoire. Ils ont voulu mourir. Nous leur sommes profondément reconnaissants de ce noble trépas, qui les a montrés aimant mieux mourir que. se rendre. Par la grandeur morale, le seul beau combat de toute celte triste campagne, c’est Montrelout.

Au lieu de se mettre à la tête des troupes, de marcher avec elles d’un invincible élan jusqu’à Versailles, de tout écraser sur son passage, M. Trochu ne fit qu'arrèter cet élan, qu'envoyer l’ordre d'attendre, quand il aurait fallu avancer pour vaincre. Enfin, lorsque la journée fut perdue, il se garda bien de rassurer la population parisienne, de réparer sa faute en surprenant les Prussiens sur quelque autre point, ce qui lui était toujours facile, car il occupait le centre et eux la périphérie, de gagner quelque victoire. Il alla s’enfermer au mont Valérien, et de là, pour achever de décourager la population, pour compléter « l'effet psychologique »

de la défaite, il expédia les dépêches les plus alarmantes. « Envoyez-moi vite tout ce que vous pourrez trouver de voitures d'ambulances, de brancards,de civières,pour transporter nos blessés. » C'était le rôle d’un intendant de deuxième classe, et non d’un général en chef, de faire venir ces voitures. Mais presque tout Paris avait des parents qui s'étaient battus à Montretout ; faire croire que la garde nationale entière y avait’ péri, livrer toutes les familles à de terribles angoisses, cela faisait partie du plan de Trochu, cela menait à la capitulation.

Quand les journaux osaïient timidement l'accuser de vouloir capituler, il s’indignait : « Le gouverneur de Paris ne capitulera pas, » répondait-il d'un ton superbe et la main sur le cœur. En mème temps que cette promesse, il faisait une bonne restriction mentale. Son affiche ne disait point : Paris ne capitulera pas, mais simplement : le gouverneur * de Paris ne capitulera pas. Il n’y avait qu’à supprimer ce titre de gouverneur, et alors on pourrait capituler sans manquer à sa parole. Ge qui fut fait. Le moment de la capitulation venu, ce titre de gouverneur fut anéanti; Trochu resta pourtant membre du gouvernement, remit le commandement de l'armée à Vinoy, et put capituler en toute sûreté de conscience. O restriction mentale, que vous êtes une belle et merveilleuse chose!

Vinoy n ‘accepta qu'en rechignant ce poste de déshonneur. « Je'suis un soldat, il me faut bien obéir. L'heure critique est venue, » dit-il dans sa proclamation aux Parisiens, Interprètez ainsi tous ces mensonges : Il y a longtemps que vous auriez dû capituler. 11 est temps d'en finir et nous ne voulons plus que cela traîne. Malheur à qui essayera d'empêcher la capitulation. L'armée dont nous n'avons pas voulu nous servir contre les Prussiens, nous l'emploierons à fusiller les citoyens de Paris. Hélas! Vinoy en ceci n'a que trop tenu parole.

L'indignation était grande, l’effervescence à son comble dans les faubourgs. Ceux même qui avaient voté oui au plé-

NN

biscite comprenaient maintenant la trahison. La légion garibaldierne et la ligue républicaine, qui s’étaient engagées par serment à résister à outrance, ne voulaient point se soumettre sans tenter quelque effort. Emprisonné à Mazas depuis le 7 décembre, Flourens y préparait sa délivrance avec les amis dont il recevait les visites. Ceux-ci ne voulaient point le laisser en otage dans les mains du gouvernement, à l'heure où Paris appartiendrait aux Prussiens.

À première vue, Mazas semble imprenable. La Bastille moderne n'a point de pont-levis, ni de fossés comme l’anciénne, mais elle a de hautes et épaisses murailles, une lourde porte de fer blindée. Pourtant elle peut ètre prise par des hommes intelligents, qui en ont bien étudié les abords, et ne redoutent pas de se faire tuer, s’il le faut, pour atteindre à leur but. L’enterrement de notre pauvre ami Rochebrune avait lieu le 24. Rendéz-vous y fut pris. Cent trente hommes du complot s’y trouvèrent. Des tambours furent réquisitionnés, le drapeau rouge arboré, et la petite colonne se mit fièrement en marche. |

À côté de la grande porte de fer de Mazas, par où entrent les voitures cellulaires, se trouvent : à droite, une petite porte de service, à gauche, un poste occupé par une trentaine de gardes nationaux. A l'intérieur de la prison, qui contient douze cents détenus, tout le service de nuit est fait par six gardiens, un pour chaque division, et par un sous-brigadier. Comme le directeur, les greffiers, le brigadier-thef et les sous-brigadiers sont logés dans le pavillon faisant face à l'entrée, la petite porte de service reste ouverte jusqu'à minuit et même au delà pour, laisser entrer ces emplovés et leurs familles,

S'emparer de cette porte par une surprise habilement menée, tout le succès de l'opération était là. Une fois maitre de cette entrée, on était maître de la prison. Maître pour toute la nuit, car Mazas n'a pas de communications électriques souterraines avec Paris ; maitre, sans qu’il fût possible au poste de garde nationale de résister. Aux approches

de Mazas la petite colonne s'arrêta un moment, quatre hommes déterminés furent envoyés en avant qui surprirent la porte de service sans coup férir. Alors la colonne avança, lambours battant la charge. Afin de procéder en bon ordre, au lieu d’envahir la” prison, on envoya au directeur des dé- Jéguës en parlementaires : « Nous sommes l'avant-garde de six mille hommes qui marchent sur Mazas. N’essayez pas de résister. Rendez-nous de suite le ciloyen Flourens qui est illégalement détenu ici. » Le directeur ayant voulu refuser, on le menaça de mort, on l'obligea à céder à la force.

C'était le samedi 94 janvier, à onze heures et demie du soir. Ses amis lui ayant promis que la semaine ne s’écoulerait pas sans qu'il fût délivré, Flourens attendait dans sa cellule, tout prêt à partir. Ses amis arrivent. Maitre de la prison, il fait alors délivrer les détenus politiques qui s’y trouvaient dans d’autres divisions. Puis il fait former sa petite troupe, et monte à Belleville. Maire-adjoint du vinglième arrondissement, il s'empare de la mairie où l'avait appelé le suffrage de ses concitoyens, et où trônait illégalement la commission nommée par M. Jules Ferry. Il envoie prier ses collègues légitimes à cette mairie de venir se joindre à lui, pour y constituer un pouvoir populaire. Il envoie, au nom du peuple, ordre aux chefs de bataillons de l’arrondissement de prendre position sur le boulevard de Puebla. Il voulait, dès qu’il aurait eu ces bataillons à sa disposition, s'emparer avec l'un de l'état-major de la garde nationale, avec les autres de l'Hôtel de Ville et de la préfecture de police. Il était temps encore de tout sauver. Réorganisér l’ar. mée révolutionnairement en trois jours, puis marcher aux Prussiens, et vaincre, cela était possible.

Beaucoup des libérateurs de Flourens venaient des avant- ” postes, n’avaient rien pu trouver à manger depuis le matin. Il prend vingt francs dans sa bourse, envoie chercher du pain dans le voisinage. À cette heure avancée de la nuit, il fut impossible d'en trouver nulle part. Alors, il fait donner à chaque homme très-régulièrement, et contre réquisition

signée de lui, un petit morceau de pain et un verre de vin, pris sur les provisions de la mairie. Ils étaient cent hommes, et rien de plus ne fut pris à la mairie.

Le lendemain, tous les journaux rèproduisaient un télëgramme du commandant du 2° secteur, d'après lequel « Flourens aurait pris deux mille rations de pain! » L'exagération même et l’absurdité de cette odieuse - calomnie auraient dû la faire tomber, eh bien ! il y a des gens qui

“J'ont crue. Calomniez, calomniez, comme dit Basile, il

en reste toujours quelque chose. Le lendemain, M. Jules Ferry ne laissa pas faire de distribution de pain chez les boulangers de Belleville. Peut-être d’honnêtes gens se sonlils imaginé, grâce à cette manœuvre infâme, que Flourens les avait privés de pain.

Il aurait dû être inutile de dire ici que Flourens a dépensé beaucoup de son argent pour l'organisation de la garde nationale, qu'il n’a pas touché un seul sou des traitements auxquels il a eu droit sous la République, ni du traitement mensuel de trois cents francs comme membre de la commission des barricades, ni de celui de trois cents francs comme chef d’un bataillon de marche, ni de celui de trois cents francs comme maire-adjoint d’un des arrondissements deParis. Et le voilà transformé en voleur de pain ! Monsieur Jules Ferry, quand donc nous rendrez-vous vos comptes ?

Un seul chef dè bataillon se rendit à l’appel de Flourens, et encore sans son bataillon, et déclarant qu'il n’y avait rien à faire en ce moment, que l'on n’était pas assez animé contre les traîtres, que toute tentative d'action serait stérile et sans effet. L'esprit de plusieurs chefs de bataillons avait

. bien changé, depuis que le gendarme Clément Thomas les

tenait sous son sceptre de fer. Des amis, venus d’autres quartiers où ils avaient vu l’état moral de la population, engagèrent fortement Flourens à laisser un peu venir les événements. Il y consentit, voyant qu’il n’y avait rien de mieux à tenter pour le moment, licencia sa petite troupe et

rentra en maison sûre.

Page 1