VI
Sapia assassiné. — L'armistice conclu. — Reddition des forts.
A peine Jules Favre sut-il la prise de Mazas, il rédigea une affiche qu'il fit signer par Clément Thomas. Cette révoltante affiche mettait Flourens et ses amis hors la loi. Nous - ne voulions pas consentir à la capitulation, au déshonneur de Paris, à la ruine de la France, nous étions donc des ennemis publics qu’il fallait exterminer par le feu et par le fer. C'est ce dont furent chargès-les mobiles bretons qui encombraient l'Hôtel de Ville.
À deux heures, la foule était nombreuse sur la place de Grève, foule toute désarmée, composée de femmes et d’enfants surtout. Quelques gardes nationaux seulement passaient avec leurs fusils. Les portes de l'Hôtel de Ville étaient fermées, les fenêtres toutes garnies de Bretons. Des délégations demandaient à être introduites. Comme on leur refusait, et comme elles insistaient un peu vivement pour être admises à entrer, tout à coup, sans aucune provocation de la. foule, sans qu’on lui eût adressé aucune sommation d’avoir à se retirer, un des officiers de mobiles, placé derrière la grille, frappe contre la grande porte trois coups du pommeau de son sabre.
À ce signal convenu, les mobiles, qui auraient pu tirer en l'air s'ils étaient obligés par la discipline à tirer, visent le peuple, et dirigent, contre l'immense foule qui couvrait la place, un feu de pelotons bien nourri. A force de leur répéter chaque jour que le peuple de Paris s’opposait à la conclusion de la paix et à la fin de leurs ennuis, Trochu "était parvenu à leur rendre ce peuple haïssable. C’est pourquoi ils n’éprouvèrent pas de remords à tirer sur des citoyens désarmés et inoffensifs, sur des femmes et des enfants.
| CAPITULATION. 207 Ce fut un spectacle épouvantable. Chacun se précipitait poux
fuir, et la place était jonchée -de cadavres et de blessés. Ceux qui n'étaient que légèrement blessés s’en allèrent
chez eux cacher leurs blessures, afin de n’être pas le -
lendemain arrêtés, emprisonnés, torturés par le gouvernement même qui les avait fait blesser.
Heureusement, quelques gardes nationaux étaient armés et purent riposter. Exaspérés de cette attaque perfide et féroce, ils saisissent leurs fusils et font feu. Mais, l'ennemi
était protégé par les murailles épaisses de l'Hôtel de Ville, :
où les balles n’avaient point prise, tandis qu'il tirait sur la foule en pleine chair. Une barricade fut essayée sous le feu meurtrier et continu de l'Hôtel de Ville. On n'était pas en nombre pour la défendre. D'ailleurs, Vinoy, tout fier de ce premier succès de ses troupes contre le peuple rebelle à la capitulation, et jaloux d'inaugurer son commandement par une plus vaste tuerie de Parisiens, tournait la barricade
avec des forces considérables. Ce général arriva à temps
pour faire des’arrestations nombreuses.
Cette journée du 22 janvier, ce guet-apens meurtrier nous a coûté de bien braves cœurs. On ne sait pas encore le nombre exact des morts et des blessés! La démocratie a fait ce jour-là l’irréparable perte de ce pauvre Théodore Sapia. Il n'avait pour arme qu'une baguette ; il fut reconnu, dési-
gné à un Breton qui visa bien, le tua raide. Plein d'intelli- ,
gence et de courage, écrivain distingué, tout jeune encore, Sapia rédigeait un journal la Résistance. I] avait commandé un bataillon, et avait été privé de ce commandement pour cause de républicanisme.:[l savait émouvoir, passionner la foule. Il aurait puissamment servi notre cause. Toujours nous le regretierons ; sans doute un jour n nous pourrons le venger, punir ses assassins.
Tuer les gens,. puis les accuser de ce meurtre, cela semble dépasser les limites de l’impudence et du mensonge, M. Jules Ferry l’osa pourtant. Dans une proclamätion, il
accusa « des gardes nationaux factieux d’avoir tiré sur la
Qu8 ; PARIS LIVRÉ.
‘. garde nationale et sur l'armée. » Le soir, Paris s’indigna contre ces factieux, contre ces gardes nationaux qui n’avæient tiré cependant que pour protéger la retraile des femmes et des enfants de Teurs concitoyens.
Laisser discuter ses actes devient impossible, quand on a
osé de pareils crimes et de pareils mensonges. Il faut alors tuer la vérité, ou être tué par elle. C'est pourquoi les journaux républicains, le Combat, le Réveil, furent supprimés et leurs rédacteurs arrêtés. Félix Pyat put se mettre à l'abri de l’incarcération chez un ami. Delescluze, auquel son âge et son caractère méritent tant d'égards, fut emprisonné dans un cachot humide et infect à Vincennes, torturé de mille mapières. Il fallait faire le silence dans Paris, afin de pouvoir le livrer aux Prussiens.
‘ Avant de se rendre, on fit encore pourtant quelques simagrées de velléités guerrières, afin .de se ménager une apologie plus tard.. Perpétuelle comédie ! On convoqua de jeunes officiers, on leur demanda un avis. Ces jeunes officiers ne pouvaient rien répondre de bon. Habituës à toujours donner raison à leurs chefs, ils répondirent qu'il n'y avait plus rien à faire. Cette réponse leur était dictée d’ailleurs par le soin qu’on prenait de les informer d'abord qu'il ne restait plus rien à manger. Dorian, réputé populaire, fut chargé de consulter l'opinion publique, de-s’entendre avec les journalistes. L’opinion publique, quelle amère dérision! est-ce que, depuis cinq mois, la France n'avait point, pour seule opinion, l'opinion de M. Jules Favre ?
Ce grand homme; pleurnichant en apparence, en réalité enchanté, s’en alla donc à Versailles, le 23 janvier, ouvrir - les pourparlers de la capitulation, déguisée sous lenom d’armistice. Car il avait besoin de toujours mentir, et n'aurait point voulu appeler une seule chose par son vrai nom. Pour nous consoler de c'tte horrible chute : « Nous devions succomber, » nous dit-il avec un fatalisme tout oriental et une résignation n parfaite. | Ÿ
GAPITULATION. - 209
Le 28 janvier, fut signé cet armistice de malheur, sauf ratification et conclusion de la paix par l’Assemblée nationale que l’on devait élire. Ratification d’ailleurs inévitable, puisque les signataires de l'armistice tenaient en mains les urnes. Pourtant, une dernière résistance avait été encore essayée contre leur trahison. Une réunion de quarante chefs de bataillous de la garde nationale, tenue l’avant-veille, vota la continuation de la lutte, et choisit pour généraux les braves colonels Brunel et Piazza. L'ayant appris, Flourens alla les joindre, rédigea une proclamation au peuple que Brunel envoya à l'imprimerie. Au petit jour, tandis que Flourens leur amenait du secours, Brunel et Piazza furent arrêtés. Cette généreuse tentative leur a valu une condamnation à deux années d'emprisonneraent par la cour martiale. Heureusement, le peuple, imitant la prise de Mazas, est allé forcer la prison de Pélagie et les a délivrés dans la nuit du 26 au 27 février.
L'amiral Soisset avait annoncé qu'il ne rendrait pas son fort à l'ennemi, et l’on crut un moment pouvoir compter sur cet homme. Hélas ! à peine en eut-il reçu l’ordre de Trochu, il s'empressa de livrer aux Prussiens armes, fort, canons, munitions, tout ce qu'ils voulurent. Ils sont tous de même force, ces gens-là ; ils anrioncent qu'ils ne capituleront pas, et, le moment venu, ils capitulent fort bien. ,
Reproduisant la tactique du 31 octobre, où il avait annonté les-désastres du Bourget et de Metz à côté de la proposition d’armistice, Jules Favre lança sur.la population parisienne une avalanche de mauvaises nouvelles des armées de province. La veille, ces armées, à l’en croire, étaient héroïques, admirables, repoussaient partout l'ennemi. Le jour de la capitulation, elles ne valurent plus rien, elles n’existèrent même plus; iln’y eut en France que « des débris d’armées, » partout vaincus. Nous avons cependant appris, depuis, que Garibaldi, arrêté en plein cours de ses victoires par la trahi- . Son de l'armistice, avait encore vaincu à Dijon, le 25 jan- . vier. Nous avons appris que Chanzy et Faidherbe’avaient | 42.
ne
chacun 80,000 hommes, que Bourbaki en pouvait réunir 40,000, que les recrues du Sud dépassaient le chiffre de 100,000 hommes. À quels misérables tours d’escamotage vous vous livrez, monsieur Jules Favre, et comme vous mentez impudemment! Vous aviez jusqu'alors obstinément refusé de dire combien il nous restait de vivres. Tout à coup, quand cela est nécessaire à votre capitulation, vous nous af- - firmez, jurant vos grands dieux, qu'il n'y a plus rien à manger.
Le soi-disant armistice livra tout aux Prussiens, les forts, les canons et les munitions, les armes de la garnison qui devint prisonnière de guerre, l’ enceinte fortifiée qui fut désarmée de toutes ses batteries, l'entrée dans Paris, tout ce qu'ils voulurent. Ils auraient demandé que l'on fit sauter la moitié de la ville, Jules Favre l'aurait accordé « les yeux humides de larmes et le cœur brisé. » Par bonheur, ils voulurent bien se montrer bons princes, et se contentèrent du défilé honteux de nos soldats allant leur. remettre des monceaux de baïonnettes vierges et.de fusils qui n'avaient guère fait feu. Pendant des journées entiéres, on leur conduisit | tous ces canons qui n'avaient pas servi contre -eux et dont ilsse serviront peut-être un jour contre nous. On mit une telle précipitation à leur livrer nos forts, qu'on y laissa non-seu- lement tout un matériel nous appartenant, mais même les provisions de bouche dont Paris avait tant besoin alors. Il n’y eut qu'au fort de Montrouge un homme d'honneur, un capitaine de frégate, qui se fit sauter la cervelle, quand le dernier marin eut fait le dernier pas hors dufort. .
Une exception fut faite à ce désarmement général en faveur de douze mille hommes de l’armée, mobiles bretons et soldats de ligne. Ces troupes devaient former la garde impériale de M. Jules Favre, fournir des juges à ses | cours martieles pour condamner les républicains. La garde nationale reçul aussi permission de conserver ses armes | et ses canons. En apparence, c'était un honneur rendu à son courage ; en réalité, c'était un piège terrible qui
lui était tendu. C'était une tentation qu'on lui donnait de se servir de ces armes et de ces canons, si elle ne pouvait supporter patiemment l’humijliation de voir les Prussiens maitres de Paris. Un pareil soulèvement, quelle belle occasion pour les ennemis de « la vile multitude » de la massacrer, d'exterminer, avec le concours de leurs fidèles alliés les Prussiens, nos meilleurs patriotes, de faire des journées de juin en grand avec la mitraille franco-prussienne dans les rues et les canons Krupp sur les hauteurs, et le. mont Valérien dont les batteries sont tournées contre nous et pourraient écraser en deux heures un de nos quartiers ! Aussitôt l'armistice conclu, et la suspension des hostilités commencée, on songea au ravitaillement de Paris. Mais ce ravitaillement fut Yait avec une lenteur, une incurie et une maladresse sans exeniple. Plus d’un- mois après le 28 janvier, Paris n'avait encore ni éclairage au gaz, ni charbon. Un Anglais charitable, nommé Wallace, resté parmi nous pendant le siège, avait eu pitié de nous, et avait distribué aux pauvres ses richesses. Des villes eurent également pitié de nos souffrances ; dès que les communications furent rétablies, Londres, New-York, Boston nous envoyèrent des vivres, des cadeaux que M. Jules Ferry ne nous a guère distribuës. Malheureuse France, réduite à l'état de ces pauvres honteux qui n'osent demander, et auxquels les bonnes âmes envoient l'aumône. | Ci Avec un. laisser-passer, on pouvait sortir de Paris. Une foule de Parisiens, heureux comme des écoliers en vacance, s’éparpillèrent dans les provinces; mais ils n’y trouvérent que désolation. Autour de Paris, le désert. Plus loin, des populations ravagées, tombées dans un morne accablement, des terres non enSemencées, des champs incultes et des villages ruinés. Ah! vous ne savez pas encore, malheureux citoyens français, ce que vous ont coûté vos deux plébiscites, le plébiscite Bonaparte et le plébiscite Trochu! ‘ L'armistice avait été conclu primitivement de 21 jaurs, moyennant payenrent d'une contribution de guerre de
200 millions. Durée insuffisante qui ne permettait guère de nommer, de réunir et de constituer une Assemblée nationale chargée d'élire un pouvoir exécutif et de statuer sûr la paix ou la guerre. Comme tout ce que fit le gouvernement de la défense nationale, cela était mal fait. Des prorogations furent nécessaires. Il fallut les acheter au prix de nouveaux sacrifices pécuniaires. Il fallut, par ordre de Bismark, roi de France, livrer aux Prussiens, le 12 février, Belfort, un de nos boulevards qui se défendait encore courageusement. Jules Favre sera parvenu à ne rien laisser debout en France.
Décrets de Gambetta. — Élection d’une Assemblée nationale. — La paix.
Tout réussissait à souhait aux traitres. La France était livrée, mais ils avaient conservé le pouvoir. En public, ils pleuraient ; dans l’intimité, ils riaient de joie et se frottaient les mains. Une partie de la province, en apprenant que Paris s'était rendu, avait bien ressenti la plus vive indignation; mais comment protester? Démoralisée par Gambetta, la province n'avait ni centre de pouvoir, ni moyens d'’action: Une chaude alerte arracha pourtant tout à coup les traîtres à leur douce satisfaction. Chose surprenante, elle leur vint de Gambetta !- Après s'être fait si longtemps leur complaisant, après avoir dépensé toute son énergie contre la République et les républicains, contre le mouvement communal de Lyon et de Marseille, Gambetta devenait révolutionnaire. Il avait déjà renversé les conseils généraux de l'Empire.
Par un nouveau décret, il frappa d'inéligibilité l ancienne majorité bonapartiste du Corps législatif. Décret maladroit, plütôt nuisible qu'utile, comme tout ce qui vient de Gambetta. Décret incomplet, les orléanistes étant bien plus dan-
gereux aujourd'hui pour la République que les bonapartistes. Une fois éngagé dans cette voie, il devait frapper de mort politique aussi bien les orléanistes que les bonapartistes, l’un et l’autre parti nous étant également hostile. Ce dictateur en papier mâché n'osa tuer que des gens déjà morts et enterrés. L'événement l'a bien montré. Abandonnées’ à elles-mêmes, les populations n'ont envoyé à l'Assemblée nationale que cinq souteneurs de Bonaparte!
Ce décret inoffensif parut cependant à Jules Favre le com-
ble de l’audace révolutionnaïre. 11 alla trouver son cher
maître Bismark, lui peignit la situation en un langage ému, lui fit comprendre quél danger il y aurait de ne voir jamais
la paix conclue si tant de braves réactionnaires étaient ex-
clus de l’Assemblée, lui demanda de l'aider à conjurer cet
affreux péril. Dédaisneusement Bismark lança un ukase par .
lequel il déclarait ne point vouloir traiter avec l’Assemblée, si elle était élue dans de telles conditions. ‘
L'insinuant Jules Simon fut envoyé à Bordeaux pour circonvenir Gambetta, pour l’amener à céder, à abroger son décret. Et de peur que Jules Simon ne suffit pas, Favre envoya à la rescousse toutes ses doublures du gouvernement, Garnier-Pagès, Pelletan, Emmanuel Arago, Le jésuitisme est un puissant dissolvant de toute énergie morale, Jules Simon réussit à démoraliser Gambetta. Il n'eut pas à lutter, d’ailleurs, contre des principes bien fermes et des convictions bien arrêtées. Gambetta est avocat, plaide le pour et le contre. Ainsi fut évitée cette terrible menace de scission entre Paris trahi et la province qui n'aurait pas voulu l'être, de sécession des départements et de continuation de la résistance après la chute de la capitale. Bismark, Jules Favre, Trochu furent rassurëés et contents.
Le décret contre l'éligibilité des princes de Ja famille
d'Orléans, que M. Jules Favre a laissé subsister, n’est qu'un:
trompe-l'œil. Qu'importe que ces princes ne siégent pas à l'Assemblée nationale. Leurs serviteurs, leurs partisans,
leurs amis y sont en majorité, veillent à leurs intérêts, n’at-
2414 PARIS LIYRÉ. ….
tendent que le moment opportun pour faire voter une loi qui les rappelle et les mette sur le trône. Ils préparent peutêtre en ce moment avec la diplomatie prussienne quelque article additionnel secret au traité de paix, par lequel telle province serait rendue à la France, comme don de joyeux avénement, si elle prenait un roi. Ainsi serait enterrée la République française, dont le nom seul est un épouvantail pour toute l’Europe monarchique.
: y avait encore un décret de Gambetta qui ôtait aux magistrats de l’ordre judiciaire, complices de tous les crimes
de Bonaparte, leur inamovibilité. Ce décret, qui aurait dû
être rendu le premter de tous, Jules Favre n'osa point le rapporter. Il n'osa pas non plus déplaire à ces chers juges, en leur enlevant leurs siéges. Il les pria bassement de-ne point faire d'esclandre, de vouloir bien patienter un peu jusqu’à ce que leur situation fût régularisée.
.Le 8 février, furent faites les élections de l'Assemblée nationale qui devait siéger à Bordeaux. La France eut à nommer 750 représentants, au scrutin de liste. Un tiers du pays vota sous les yeux des envahisseurs prussiens. Ces élections se firent dans les conditions les plus détéstables pour l'honneur de la France et le salut de la République, dans les conditions les plus propres à donner une majorité monarchiste, soumise à Bismark, capable de lui céder tout ce qu’il voudrait prendre en France, capable de signer une paix honteuse. Au 4 septembre on avait refusé de nous laisser voter, sous prétexte qu'il ne fallait pas s’exposer à avoir une Assemblée réactionnaire. Les élections se seraient pourtant faites dans un bien meilleur esprit le 4 septembre que le 8 février.
Ce mode de votation par scrutin de liste se prête d’ailleurs beaucoup aux surprises de la bonne foi publique, et par là.est favorable aux réactionnaires. Comment, à Paris, par exemple, où l’on avait quarante-trois représentants à
élire, pouvoir discuter suffisamment quarante-trois noms ;
comment faire de bonnes et sérieuses listes en aussi peu de
temps. Un collége électoral, qui n'a qu’un seul représentant à élire, peut, au contraire, très-bien connaître et apprécier son élu.
Une fausse manœuvre de Gambetta, toujours maladroit, contribua . beaucoup à rendre l’Assemblée monarchiste. Il fit passer aux républicains le mot d'ordre: de l’abstention. « Laissons nos adversaires voter une paix déshonorante, se ruiner moralement par là, et ensuite nous leur enlèverons sans pêine le pouvoir.» Politique d'écolier!-Vous ne comprenez donc pas, M. Gambetta, que c'est la République qu'ils ruinent, et la monarchie qu'ils fondent: Il ne leur est que trop facile d'aller dire aux populations ignorantes de nos villages « « Voyez sombien sont cruelles vos souffrances, combien vous êtes malheureux chaque fois que la France est en République. Abandonnons cette maudite République, et faisons vite un roi qui nous rendra heureux. » Et les paysans, accablés d'impôts par suite de la guerre, les croiront.
Nous n'avons que le nom de la République, cela est vrai; mais, si nous voulons un jour en voir triompher la réalité, nous devons défendre ce nom. Les républicains n'ont pas ledroit de se désintéresser des malheurs de la France, de la laisser ensevelir, en disant : « Cen’est pas nous qui l’avons tuée, nous nous en lavons les mains. » En s’abstenant, 1ls s’annulent. Ils avaient une attitude toute- différente à prendre, et un moyen plus énergique que l’abstention de rejeter la responsabilité de la trahison sur la tête des traitres.
Tandis que le soi-disant républicain Gambetta faisait prévaloir en province l’abstention, le monarchiste Thiers envoyail tous ses amis aux urnes et s’emparait du pouvoir. Ce n’est pas avec des décrets révolutionnaires lancés à grand fracas, puis retirés, que Thiers se saisit de la France, c’est avec de bonnes intrigues,’ savamment ourdies. Nous savons-maïintenant ‘ce qu'il faisait en provincé, tandis que nous étions enfermés dans Paris, et pourquoi il ne venait
pas rejoindre ses chers collègues du gouvernement. I] tissait ses fils d’araignée, il ourdissait la trame orléaniste où la France vient de se trouver tout à coup prise. Il faisait nommer des princes d'Orléans dans quatre départements, et leurs amis partout. Lui-même se préparait ce magnifique succès de vingt-deux élections, de vingt-deux départements l’acclamant sauveur. Ses partisans allaient répétant : « Ah! si l’on avait écouté Thiers, on n'aurait pas fait cette guerre, on n'aurait pas les Prussiens en France. » Et chacun s'empressait d'élire Thiers le prophète, Thiers le patriote, Thiers l'unique défenseur des intérêts français.
Ce rusé vieillard avait dit : « La République est le gouvernement qui nous divise le moins; » et il nous prépare tout doucement le retour de la monarchie constitutionnelle. A moins que le parti républicain ne trouve, pour défendre ses intéréts, des politiques plus intelligents que M. Gambetta.
Le général Trochu fut élu dans onze départements. En Bretagne, cela était bien naturel. Tous les clochers bretonnants sont fiers de cette illustration locale. Ilors de Bretagne, cette élection serait inexplicable, si la province savait ce qui s’est passé à Paris. Il paraît que les ballons l’ont bien mal renseignée. En nommant Trochu, on a cru honorer la dé- ‘fense de Paris, dont il était le chef. On a élu l’homme qui a le plus fait pour nous perdre. |
A Paris, les élections furent relativement meilleures, quoique nombre de républicains, proscrits, emprisonnés, sous le coup de mandats d'amener, n'aient pu y prendre part, se rendre .aux réunions électorales, y défendre les noms qu'ils croyaient les plus dignes des suffrages populaires. Le dépouillement des votes se fit avec une lenteur scandaleuse. Pendant dix jours les urnes restèrent ouvertes, Enfin, le dixième jour, Paris apprit avec stupeur que parmi ses quarante-trois élus figuraient Thiers et Jules Favre. Tout à coup, le dépouillement de trois sections retardataires avait suffi à faire enfler démesurèment le chiffre de votes appar-
tenant à chacun d'eux. Ce prodige était nécessaire. Les élec-
tions qu'ils avaient obtenues en province n'auraient point donné, à elles seules, une autorité suffisante à Thiers et à Jules Favre pour leur permettre de conserver le pouvoir. Il fallait qu'ils eussent aussi la confiance de la capitale, qu'ils y fussent élus. Paris apprit avec regret qu'il n’avait nommé ni M. Jules Ferry, ni M. Trochu.
Le résultat des maladresses de Gambetta, et des adresses de Thiers, ce fut que nous eûmes en 1871 une chambre introuvable, des revenants, des gens que l'on croyait morts depuis longtemps, et qui paraissaient tout étonnés eux-mêmes d’être encore en vie; des marquis et des abbés qui avaient, sans aucun doute, s'égé aux états généraux de 1789 sur les bancs de la noblesse et du clergé ; une collection de crânes chauves, d'oreilles sourdes, d'yeux clignotant au moindre rayon de soleil. Cette Assemblée fossile aurait dû prendre pour concierge un fossoyeur. Elle voulut s'affirmer, se donner à elle-même le diapason, et pour cela elle insulta ce grand et noble vieillard Garibaldi. La surdité du président d'âge Benoist-d’Azy l’'empêcha d'entendre Garibaldi demander la parole; sa cécité l’empêcha de voir Garibaldi se lever pour parler. Heureusement, tous les Français ne sont pas sourds, aveugles, et septuagénaires. |
A ces hiboux, le.cri de Vive la République! parut un outrage intolérable. Pour se protéger contre de tels outrages, il leur failut une armée, cavalerie, infanterie, artillerie, une occupation militaire de Bordeaux. |
Comptant que ses voleurs de plébiscite ne l’abandonneraient pas, Bonapañte s’agitait dans sa somptueuse prison de Wilhemshæhe. Il avait fondé deux journaux, la Situation et le Drapeau, l’un à Bruxelles, l'autre à Londres. Argent perdu, on ne le lisait plus. Voyant les élections, il crut l'occasion -propice pour se rappeler au souvenir de son bon peuple de France. Il lança des manifestes, des proclamations. Cela remua peu. Élu par la Corse, son secrétaire, M. Conti, voulut le défendre par-devant la chambre, au moment du
vote de la paix. M. Conti obtint cinq voix. Cinq fidèles, c'est
peu, pauvre empereur! L'invasion a èté un remède héroïque, qui a bien radicalement et définitivement guéri la France du culte bonapartiste, des idées napoléoniennes, et des hommes providentiels.
Le 19 février, l'Assemblée nomma Thiers chef du pouvoir exécutif de la République française, président du conseil des ministres. 1] composa ce conseil en grande partie de ses anciens collègues au gouvernement provisoire du 4 septembre. Ces gens-là, qui avaient tant de comptes à nous rendre, furent assez impudents pour accepter. Ils nous gouvernent aujourd hui encore, après nous avoir livrés à | l'ennemi. Une commission fut nommé pour aller à Versailles | négocier avec le chancelier de l'empire d'Allemagne. D’anciens parlementaires du temps de Louis-Philippe furent envoyés représenter la France à l’étranger. Toutes les puissances, d’ailleurs, s'empressèrent de reconnaitre cette République bâtarde, cette France si amoindrie qui ne faisait plus peur à personne.
Les derniers délais de l'armistice expiraient le 26 février à minuit. À cette heure les préliminaires de paix devaient être signés à Versailles, sauf ratification par l’Assemblée de Bordeaux. Les Prussiens pouvaient donc entrer dans Paris cette nuit même. À l'idée de cette dernière humiliation, fruit de tant de sottises et de trahisons, les plus calmes se sentirent la rage au cœur. Trocliu proposa dans une lettre de fermer les portes, de contraindre les Prussiens à les briser à coups de canons. Conseil insensé, comme tout ce qui vient de cet homme. Manquer ainsi à la convention, c'eût été donner aux Prussiens un prétexte plausible d’écraser Paris avec les canons de nos forts, de piller la ville, de tuer femmes et enfants. Dans la soirée, la garde nationale alla délivrer Piazza et Brunel à Pélagie. Klle se rendit en grand nombre sur la place de la Bastille, et jura, autour de la colonne de juillet, de venger la patrie, de sauver la République. Elle amena tout auprès ses canons, restés jusqu’alors au parc de la place Wagram. Les meilleurs voulaient
résister, ne pas laisser les ennemis entrer dans la capitale. |
Une affiche du gouvernement annonça que l’entrée des Prussiens serait remise au ΰ° mars, à 10 heures du matin, qu'ils occuperaient seulement le quartier des Champs-Élysées et quitteraient Paris, dès que les préliminaires de paix auraient été ratifiés par l'Assemblée de Bordeaux. Pour faire subir aux Parisiens cet affront de l'occupation, le gouvernement leur déclara, avec son machiavélisme habituel, qu'à ce prix ils conserveraient Belfort à la France. En réalité, on était convenu avec le compère Bismark de ceci : de peser, au moyen de l'occupation de Paris, sur les délibérations de l'Assemblée, de lui mettre le couteau sur la gorge, de la forcer à signer la paix séance tenante pour ne pas prolonger . le supplice dela capitale.
Le 1° mars, en effet, l'Assemblée ratifia les préliminaires, à la majorité de 546 voix contre 107. À ce prix, l’armée allemande consentit à quitter Paris, le 3 mars, à onze heures du matin. |
Voici quelles étaient ces conditions de paix :
Cession à l'empire d'Allemagne de l’Alsace moins Belfort, d'une partie de la Lorraine y compris Metz, payement de cinq milliards de francs en trois ans, occupation, aux frais de la France, d'une partie du territoire français jusqu à l'entier versement des cinq milliards, les Prussiens restant sur la rive droite de la Seine, dans nos forts, jusqu'au payement du premier demi-milliard.
Jamais, la France n'avait été aussi humiliée.
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