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Progrès civils des Prussiens. — Origines de la Prusse. — Le grand Frédéric. — Waterloo. — Découragement universel de l’Europe ‘en 1815, — Les doctrinaires. — Sublime élan de 1848.
Entre la. Prusse et la France quel saisissant contraste ! Sans bruit, sans vanteries, sans fatiguer les échos du monde entier de cris d'admiration niaise d'eux-mêmes, de perpétuels éloges de leurs mérites, les Prussiens travaillaient patiemment, obslinément à devenir un grand peuple.
Chaque citoyen recevait l'instruction, non pas celle des frères ignorantins comme en France, muis celle des écoles pratiques où s’enseignent les sciences, l’histoire, la littérature. Ainsi se trouvait élevé l'état intellectuel de la nation entière à un niveau, où n'atteignent en France que les fils de bourgeois aisés, instruits dans les écoles préparatoires.
Tandis que les trois quarts des Français, malheureux campagnards livrés à l'influence exclusive des curés et des maires, voteurs obstinés de plébiscites, électeurs fidèles de tous les candidats officiels imaginables, ne savaient ni lire ni écrire, les Prussiens lisaient et pensaient, vivaient de la vie savante du dix-neuvième siècle et non de la vie catholique du moyen âge, comprenaient Hegel et Kant, discutaient
Büchner, savaient la chimie, la physiologie, tous les ressorts du corps hunain, toutes les activités du monde inorganique.
Tandis que la France avait les chansons de Térésa, l'Œ:il crevé, le Jésus de M. Renan, les missions scientifiques patronées par la sœur de lait de l’empereur, les homélies langoureuses de M. Jules Simon en faveur de l'instruction gratuite et obligatoire, et les lamentations du même sur les cours d'adultes, les Prussiens apprenaient l'histoire des peuples, jugeaient l’Europe contemporaine, savaient -les ressources de chaque pays, les aptitudes, le caractère de chaque nation, la géographie du monde entier, la situation, les moyens de défense naturels et artificiels de chaque ville importante du continent.
Adonnée à la routine, entravée par les liens de l’administration, la France ignorante continuait à cultiver son riche sol d'après les méthodes les plus surannées, tandis que la Prusse savante faisait rendre à son sol ingrat dix fois plus, en adoptant de suite et en appliquant les meilleures méthodes nouvelles.
Ainsi augmentait la richesse publique de la Prusse, richesse consacrée à l’enseignement civil et militaire de tous, au progrès de la nation. Tandis qu’en France la production était frappée à l'avance, la richesse publique tarie dans sa source par des impôts iniques et absurdes sans cesse croissants ; tandis que le produit de ees impôts servait presque uniquement à repaître une bande innombrable de parasites impériaux mâles et femelles, à emplir de vins fins les caves et de chevaux de sang les écuries du Louvre; à payer les incessantes toilettes de l’aventurière espagnole, et les Granier de Cassagnac, forbans liltéraires, stipendiés pour insulter les honnêtes gens et démoraliser la nation. -
Ce qui fit la fortune des marquis de Brandebourg, ce qui, de leur petit marquisat, situé dans un pays triste, sombre et humide, voilé par les brumes de la Baltique, peu riche, médiocrement peuplé, et peu agréable à habiter, fit sortir
LA
la-crande Prusse, ce fut la liberté de pensée relative qu'y introduisit le protestantisme.
Contre l'Autriche, bras séculier du catholicisme, contre ces empereurs éduqués par les jésuites, bourreaux de la science et du droit, du vrai et du bien, élever sur le continent une puissance protestante, c'était une idée grande, et qui devait réussir. Richelieu le comprit, y aida. Quand la peur de l'enfer et la domination de la Maintenon firent de Louis XIV l'assassin de ses sujets protestants, ceux-ci passérent en Prusse ct en Angleterre avec leurs industries, leur science. Dès lors la fortune des pays protestants devint florissante. L'Académie de Berlin dut son éclat à des réfugiés français.
Le grand Frédéric fit une révolution dans la tactique militaire. Avec une armée bien organise, il agrandit son royaume. Voltaire le flatta, afin de se ménager un point d'appui contre les persécutions de l'Église. Ainsi servit à l'émancipation de la pensée française la puissance prussienne. |
Mais, quand celle-ci voulut détrüire la révolution née de cette émancipation, elle fut vaincue. A la tactique, toujours victorieuse du grand Frédéric, les républicains français en opposèrent une autre, {oute spontanée, qui vainquit à Valmy. | |
Ces défilés de montagnes, ces pays boisés, si faciles à défendre, qui viennent de livrer Paris aux Prussiens, nous sauvérent alors. L’état-major {out entier trahissait à cette époque, comme il trahit aujourd'hui. Mais les républicains de 1789, qui n'étaient point gouvernés par des Jules Favre, prirent pour généraux les Hoche et les Marceau, sous-officiers que l'ancien régime aurait toujours laissés dans le rang, et avec ces chefs excellents ils furent sans cesse-victorieux.
L’élan révolutionnaire soutint et fit vaincre encore les armées françaises sous le tyran Bonaparte, assass'n de la République. Mais, ce misérable rendit odieuses à tous les
peuples, par ses victoires insensées et par son despôtisme, la France libératrice de l humanité, la Révolution française, solut des peuples.
, Waterloo vengea tant d’infamies, affranchit l'Europe et Ja France elle-même, comme Sedan vient de nous affranchir. Mais , au prix de quels désastres et de quelle-honte!
Blücher aurait voulu châtier. Paris si sévèrement de sa lâche complicité dans les attentats de Bonaparte contre l'indépendance de tous les peuples européens, que la Russie cile-même intervint, calma le général prussien.
Quand la Sainte-Alliance, croyant avoir définitivement vaincu la révolution européenne, l'avoir enterrée avec. Bonaparte dans le tombeau de Sainte-Hélène, eut achevé son œuvre de dépècement des peuples, quand tous ces larrons coùronnés furent rentrès dans leurs tanières, emportant chacun quelque lambeau d’une nation mutilée, celui-ci un morceau de la Pologne, celui-là un morceau de l'Italie, il se fit un grand vide et un grand désespoir dans l'humanité.
Toutes les injustices se donnèrent carrière librement, car la France révolutionnaire n'existait plus. Quiconque était jeune, intelligent, et se sentait un cœur d'homme, et voulait la liberté de sa patrie, fut persécuté. L'Europe devint un vaste bagne, où l'on ne pouvait faire un pas, dire une parole, écrire une pensée, sans l'autorisation d’un gardechiourme.
Beaucoup parini les meilleurs désespérèrent, dirent un éternel adieu à cette vieille terre de l'injustice, possédée
par la féodalité, abâtardie par le catholicisme, cnsanglantée .
par la monarchie. Ils émigrèrent en Amérique, et s’y firent un monde nouveau de liberté égoïste, tàächant d'oublier la terre où ils étaient nés.
D'autres chantèrent le doute, la jouissance, ne crurent plus à l'humanité, comme Musset, semèrent le désespoir parmi les jeunes. Une secte odieuse prit naissance, ils s’appelaient les doctrinaires.
Ces doctrinaires gagnaient honneurs et fortune, gloire et
pensions, en ensevelissant avec plus ou moins de talent la Révolution française. Ils s’en disaient les fils, c'était pour mieux la tuer, pour mettre fin à son cours fécond et bienfaisant, pour arrêter son évolution sociale. |
Tu n'iras pas plus loin, lui disaient-ils. Tu as affranchi la bourgeoisie du joug de la noblesse. Nous ne te permettrons pas d’affranchir le peuple du joug de la ‘bourgeoisie. Sophistes-gendarmes aux gages de la bourgeoisie réactionnaire, ils inventaient lés plus odieux mensonges afin de pouvoir condamner à mort la vérité et le droit. A les en croire, il n’y a pas de progrès dans l’humanité ; comme ces chevaux aux yeux bandés qu’on attache à la meule, elle tourne éternellement dans le même cercle. Sa pensée oscille entre ces quatre pôles : : idéalisme, sensualisme, scepticisme, mysticisme. Son action est bornée toute entière à ces quatres modes : théocratie, monarchie, aristocratie, démocratie. Par delà ces limites, il n'y a plus rien pour elle.
En économie sociale, le laissez-faire, laissez-passer, qui consacre la misère du plus g grand nombre au profit de quelques-uns, était pour eux la suprême et unique loi. Ils se bornaient à constater la misère, ils traitaient l’inégale répartition” des richesses de base fondamentale des sociétés humaines.
Ces apôtres salariés de l'injustice et du mal gouvernèrent la France une vingtaine d'années. Puis ils tombèrent. L'Europe tressaillit, tous les trônes furent ébranlés; Berlin, Vienne, toutes les grandes cités de l'Italie s’émurent, prirent les armes. 11 semblait que la révolution française al allait reprendre sa vole.
Mais, l’acclamation populaire n'avait salué à Paris que des hommes faibles, mous, incapables, conservateurs. Pas un Danton. Lamartine fit des phrases éloquentes, et tua la Révolution. Sa déclaration à l'Europe rassura lous les rois et désespéra tous les peuples. Bientôt l’expédition de Rome vint donner à la réaction des gages plus puissants encore.
Aux journées de juin, le peuple indigné prit les armes, lutta héroïquement, fut massacré par ses propres fils dont la discipline fit d'odieux parricides. Bonaparte n'avait plus qu'à venir, à compléter juin par décembre. Il régna, la France cessa de vivre moralement et intellectuellement, tomba dans une léthargie profonde.
Progrès militaires des Prussiens. — Passion du roi Guillaume pour les choses de la guerre. — État-major, de Moitke.
Cependant, la Prusse, doublement intéressée à tuer la France, pour éteindre le foyer de la révolution universelle, au nom de la Sainte-Alliance, et pour châtier les Bonapartes, complétait ses progrès civils par d'immenses progrès militaires.
Elle envoyait des officiers jeunes et intelligents prendre part à la lutte gigantesque des États-Unis d’Amériqüe, y étudier par la pratique tout ce que l'esprit positif des Américains avait apporté de perfectionnements à l'art de la guerre. 7
Elle accueillait tous les inventeurs d’armes nouvelles, d'artillerie nouvelle, que Bonaparte, tout entier à ses invitations de Compiègne et aux rapports de sa police contre les républicains, ne daignait même pas recevoir‘. Elle expérimentait de suite ces inventions, et, si elles étaient bonnes, s’en emparait.
Elle imposait à tous les citoyens le service militaire, faisant ainsi de l’armée une garde nationale. C'est avec les gardes nationales que les plus grandes et les plus utiles victoires ont été remportées. Avec les gardes nationales
- 4 Les canons Krupp avaient été offerts à Bonaparte d'abord. s Rien à faire, : répondit-il.
d'Athènes, la civilisation européenne a vaincu le despotisme
asiatique à Marathon. Avec les gardes nationales de quelques cantons perdus dans les montagnes, les Suisses ont tenu tête à toutes les forces de l'empire d'Allemagne, brisé les chaînes du despotisme, fondé la confédération helvétique, et se sont toujours maintenus Hbres. Avec les gardes nationales des villes hollandaises, par leur indomptable patriotisme et leur invincible courage, a été constituée la République des Provinces-unies de Hollande.
Avec les gardes nationales américaines, Washington a affranchi le nouveau monde, vaincu les armées anglaises, fondé la grande République moderne.
Bonaparte, au contraire, craignant l'esprit indépendant de la garde nationale la réduisait au plus abject ilotisme. Ne voulant d'armée que pour défendre son trône et sa dynastie contre les républicains, il démoralisait, il hébétait cette armée le plus possible. Le remplacement permettait à quiconque était riche de s'exempter du devoir de défendre sa patrie ; la traite des blancs avait repris et florissait à Paris. N’étaient soldats que les pauvres, une discipline de fer les régissait, en faisait des automates, des bêtes féroces, prêtes à égorger leurs frères. Un abime les séparait des officicrs, fils de familles plus ou moins riches, qui constituaient une sorte de bureaucralie militaire, qui se faisaient officiers comme d’autres se font commis de magasin, sans aucune vocation, sans aucune instruction militaire sérieuse, uniquement pour avoir une position sociale. Ces officiers, parfois très-lâches et n’aimant de l'état militaire que l'oisiveté, élèves des jésuites d’abord et de Saint-Cyr ensuite, méprisaient le soldat, n'aimaient que l'avancement, s'inquiétaient peu de l'amour de la patrie, ou de défendre un principe, une conviction, une idée. Quant aux officiers généraux, ce n'étaient que des misérables, assassins du peuple au deux décembre, dignes acolytes d'un bandit couronné.
La Prusse faisait sans cesse des inspections très-sérieuses et très-savantes de l'instruction de ses troupes. En France,
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les inspections n'avaient d'autre objet que de faire avancer au choix tous les bâtards des apothicaires de sénateurs, et les protégés des femmes de chambre de l'impératrice. Quand l'homme providentiel allait à Châlons, cela était purement grotesque. Le camp n'était formé que pour bonapartiser l'armée, les manœuvres y étaient l'accessoire. On Y, exhibait avec pompe le produit rachitique et douteux de Cé-° sar-Verhuel et de sa digne épouse, le Césarion, héritier du trône, perché sur un poney. On grisait les troupiers d’eaude-vie et on les faisait crier Vire l'Empereur ! puis le camp était levé.
Le roi Guillaume, despote mystique, infatué de son droit divin, croyant fermement à la providence, et à l’avenir de sa racé royale, mais intelligent des choses de la guerre, acüf, infatigable, dirigeait lui-même avec ardeur les progrès militaires de ses sujets.
Il avait le commandement supérieur direct de son armée. A ce titre, il inspectait les troupes en été comme en hiver, allait à Spandau, en plein janvier, s’assurer des progrès que faisaient les nouveaux régiments de la garde dans les manœuvres et les exercices, dans les divers maniements du fusil, visitait soldats et officiers dans leurs casernements, engageail chacun à bien faire son devoir.
En voyant combien le roi prenait à cœur les choses de la guerre, les princes et les officiers généraux, afin de lui plaire, s'occupaient très-sérieusement et très-activement de leurstroupes. Surtout, Frédéric-Charles se faisait aimer de ses soldats par les soins qu'il prenait d'eux, et leur inspirail coufiance par ses talents militaires très-réels.
Les bons officiers seuls recevaient de l'avancement ; ceux qui faisaient mal leur devoir, ou n'avaient pas le goût de la guerre, rentraient dans le civil et y trouvaient à vivre, chose facile avec l'instruction qu'ils avaient reçue, bien plus complète et plus pratique que: celle des saint-cyriens français. D'ailleurs, l’armée ne formant point, comme en France, un monde entièrement distinct de la vie civile, on ne cessait
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point d’être citoyen tout en étant soldat, et nul n’était condamné au militarisme à perpétuité pour gagner son pain.
Les écoles spéciales du génie et de l'artillerie formaient des savants véritables, curieux de tout progrès, enseignaient à leurs élèves tous les perfectionnements introduits dans la construction des armes, dans le tir des pièces,
dans la disposition des batteries, dans la fortification des places, par l'industrie et la science moderne. Pendant ce temps, des généraux ignares, les Guiod et les Chabaud-Latour, dirigeaient en France des comités où tout progrès était nié elfrontément, où le chargement du canon par la culasse était déclaré contraire à la saine tradition et aux bons principes, où l'emploi de la vapeur, de l'électricité, des chemins de fer comme auxiliaires de la poudre et des jarrets du cheval, était obsiinément refusé.
L'armée, n'étant point séparée du civil comme en France par un superbe dédain du pékin et. de tout ce qu'il sait faire, se fournissait en Prusse d'armes et de munitions dans l'industrie privée, quand le gouvernement en manquait. Elle avait des armes à bien meilleur compte, et dans de bien meilleures conditions, que nous ne pouvons en trouver dans "nos ateliers spéciaux militaires, dirigés par de vieilles culottes de peau ineptes et incapables. Étant pékin lui-même, le général prussien savait mieux apprécier ses concitoyens; tandis que le général français les méprise profondément et les trahit lâchement.
Aux écoles d'état-major prussiennes on étudiait sérieusement. La première condition pour bien faire la guerre étant d’avoir un bon état-major, on s’appliquait à choisir des jeunes gens intelligents et à bien diriger leurs études. On
. leur faisait comprendre le pourquoi de toutes les grandes victoires modernes, la stratégie de l'Américam Grant, la tactique des généraux sudistes si difficiles à vaincre, apprendre la topographie, le relief des champs de bataille futurs, les accidents de terrain favorables à l'attaque ou à la défense, les rivières, les bois et les montagnes qui peu-
vent arrêter ou protéger une armée envahissante, discuter des plans de campagne tout différents des plans de trahison de Trochu et de Bazaine.
De Moltke, esprit patient, investigateur, précis, tête admirablement organisée pour la synthèse, tacticien géomètre, dirigeait ces travaux.
Et cependant, nos charmants freluquets d'état-major français, toujours bien peignés, continuaient leurs interminables parties de billard, leurs visites aux jeunes dames, leurs succès à la valse et au cotillon.
Campagne des duchés. — Campagne de Bohême. — L'Allemagne soumise à ld Prusse par la politique de Bismark. — Résistances.
__ Ainsi dirigée, la Prusse ne tarda pas à sentir ses forces, à éprouver l’ardent désir d'en faire usage. Comme l'arbre fait craquer son écorce devenue trop étroite, elle se mit à déplacer ses frontières, où elle étouffait, au nord, au midi et à l'occident. Elle avait besoin de la mer occidentale pour avoir une flotte à elle, devenir puissance maritime; elle avait besoin de s'étendre et de dominer vers le couchant pour conquérir place parmi les nations civilisées, réellement influentes sur les destinées du monde.
Son premier élan fut vers la mer. Avoir une flotte, marcher un jour l'égale de l’orgueilleuse Angleterre, quel rêve de bonheur! Un seul obstacle s’opposait à la réalisation de ce rêve: le droit d’un peuple, d’un peuple petit et faible ; puis, cette défense surannée, muraille de Chine au petit pied, le Danevirke, une muraille qui protégeait le Danois contre l'invasion slave et tudesque. La muraille fut aisément franchie, de très-braves Danois se firent tuer, vaincre complétement, les duchés furent conquis. Les hommes intelligents du Holstein, du Schleswig et du Luxembourg,
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professeurs, pasteurs, journalistes, hommes d'État, prouvèrent clairement par de savantes recherches historiques, ethnographiques, par d’éloquents sermons et de lumineux articles, que ces provinces avaient toujours brûlé d'une ardente envie d’être annexées à la Prusse. Ils obtinrent des places du gouvernement nouveau, des pensions et des décorations. Le peuple courba la tête, et subit, en gémissant, le joug abhorré du Prussien superbe.
La Prusse eut le bon sens de ne pas trop s’enorgueillir de cette facile conquête. Malgré le courage des Danois, ce ne fut pour son armée qu'une promenade militaire. Elle avait besoin d’expérimenter la valeur de ses troupes, de connaitre à l'épreuve ce qu'il y avait de défectueux dons son organisation militaire. Elle corrigea ses défauts d'armement, de tir et de manœuvres, réforma plusieurs abus de l’intendance, améliora le service médical. Elle tira parti de sa victoire pour s'améliorer, se rendre capable de vaincre dans de plus sérieuses luttes, ce qué la France n’a point su faire après les victoires d'Italie, qui ont pourtant si bien montré tous les vices de notre militarisme.
L'occasion ne tarda point à s'offrir d'essayer les forces prussiénnes sur un terrain plus noble et plus périlleux. Créée pour lutter contre l'Autriche, la Prusse devait d'abord écraser celte rivale, avant de pouvoir s’élancer sur la France. En huit jours fut vaincue une des plus puissantes monarchies d'Europe. Les généraux d’antichambre autrichiens, les Frossard de Schænbrunn, firent battre à plates coutures leurs braves soldats.
On vit, dans cette campagne de Bohème, toute la supériorité du nouveau système mathématique de guerre, à la prussienne, sur l’ancienne tactique imitée de Napoléon Ier, Autant Napoléon était supérieur aux généraux du grand Frédéric, autant de Moltke valait mieux maintenant que l'école napoléonienne.
La rapidité des mouvements, la précision de l attaque, la constante supériorité numérique sur l'ennemi, obtenue
par des concentrations subites de troupes grâce à l’électri-. cité et à la locomotion à vapeur, l'emploi de l'artillerie à longue portée en grande force, du fusil à tir rapide qui décime l'ennemi et le réduit à la déroute avant qu'il ait même pu voir ceux qui l’altaquent, la marche continue en avant sans trêve ni arrêt jusqu'à ce que soit entièrement terrassé l'adversaire, tels furent [es moyens de vaincre employés par les Prussiens dans cette belle campagne.
Vaincue par les Français, vaincue par les Prussiens, l'aigle à deux têtes autrichienne perdit de sa morgue, devint moins inhumaine pour ses malheureux sujets. Des lois plus sages et plus douces remplacèrent en partie l’odieux code inspiré par le féroce catholicisme. Le pape fut abandonné à som malheureux sort, et Ia vie civile des Autrichiens fut protégée contre la {yrannic des évêques, suppôts du jésuitisme romain. La Hongrie respira un peu, se vit même flatlée, et d’esclave du dernier ordre, donnant les meilleurs de ses fils à la hache des bourreaux de Vienne, devint tout à coup l'associée du pouvoir impérial et royal. L'Italie, jusqu’alors si étroitement enchainée, fut laissée libre arbitre de ses destinées ; les canons autrichiens cessèrent d’ être braqués sur les places de Venise.
Ah! si nous pouvons tirer même parti de nos défaites, comprendre la terrible mais peut-être salutaire leçon qui vient de nous être donnée par les armes prussiennes, corriger nos défauts comme l'Autriche vaincue a corrigé les siens, nous devrons remercier deses folies, de ses trahisons, de ses lâchetés, le maniaque imbécile de Sedan!
L'Autriche étanf vaincue, mutilée, refoulée vers l'Orient, que restait-il en Allemagne? Une masse bizarre de petites principautés, de petits duchés, débris vermoulus du moyen âge, nids de hobereaux fossiles, aussi effarés devant la grande lumière du dix-neuviëme siècle que le sont les hiboux devant celle du soleil. Pour prendre leur héritage à tous ces petits larrons, il n'y avait qu'à tendre la main. — Voulezvous mes peuples, payez-moi. Je cesserai de faire leur bon-
= ut = — »
heur et vous en conferai le soin; à condition que vous m’assuriez une bonne rente chez un banquier de Londres. — Ce hideux trafic de peuples, vendus comme des moutons par leurs propriétaires légitimes, se fit entre Bismark et tous les hobereaux qu’il ne voulut point déposséder par les armes.
Ceux-ci étaient enchantés. Vendre leurs sujets à beaux deniers comptants; quitter leurs petites cours ennuyeuses et moroses, leurs chambellans guindés, leurs conseillers auliques graves et stupides, leurs fatigantes réceptions princières de vieilles femelles titrées, de vieilles baronnes du saint-empire et de leurs sots maris; s'envoler à Paris, à ce joyeux paradis créé par Haussmann, vaste lupanar inter- | national, plus beau mille fois que le paradis de Mahomet, y acheter un hôtel aux Champs-Élysées ; au lieu de cette mhigre jouissance d'une seule Lola Montès, entretenir un sérail de ces braves filles de portières parisiennes, promues divas d'opéras, qui émerveillent la candeur germanique par la | gentillesse de leurs manières et surpassent de toute façon la lourde femme rousse d'Allemagne, c'était le comble du bonheur. -
A côté de ces principautés ridicules, si faciles à annexer,
existaient d’autres pays plus grands et plus sérieux, Bavière,
Wurtemberg, Saxe, Bade, qu'il fallait également se sou-
mettre, afin de régner seul en Allemagne. C'est ce que fit
adroitement Bismark. La bassesse, la lâcheté des souverains de ces pays etde leurs ministres, lui rendit singulièrement facile la tâche de les réduire au vasselage de la
Prusse.
Politique d’un machiavélisme profond, Bismark, comme jadis Cavour, se joue de tous les souverains et de tous les hommes d'État d'Europe, surtout de l'imbécile Bonaparte. | L'astuce, la perfidie, les déclarations fausses, sont les moyens ordinaires de cet homme pour arriver.à son but. Îl n’a aucun. amour de l’humanité, aucune idée élevée, généreuse. C'est un hobereau allemand, il a tous les préjugés et toutes les haines de l'aristocratie la plus rétrograde. Il exècre « la
populace de Paris, » ainsi il appelle ce grand peuple. Il abhorre la Révolution française. S'iltient tant à prendre Paris, s’il a dépensé tant d'efforts, persévéré si longtemps pour parvenir à ce but, c'est afin d’éteindre, dans son foyer même, l'idée révolutionnaire.
Bismark est l'Esprit de la malfaisante trinité prussienne. À la science géométrique et à l'action militaire de de Moltke, au droit dwin de Guillaume, il joint l'intelligence dirigeante. Il conçoit très-bien ses plans jusque dans leurs moindres détails, prépare de point en point la destruction de la France, fait le vide autour d'elle, désarme à l’avance tous ceux qui pourraient lui porter secours, en donnant Constantinople à la Russie, l'Égypte à l’Angleterre. Il veut l'empire d'Allemagne pour son maître, et il l’a. L'empire d'Allemagne, ou plutôt l'empire d'Europe; car « il n’y a plus en Europe que la Prusse qui existe. » Il dit ceci, qui est infâme : « la force prime le droit, » et il le réalise ; le canon Krupp et le fusil Dreyss sont la seule loi européenne aujourd'hui. Il est très-adroit, et il réussit toujours.
Mais tout cela n'empêche pas son œuvre d'être pitoyable, et déjà prête à tomber, avant même d’être achevée. Édifier un empire d'Allemagne au dix-neuvième siècle, couronner un Charlemagne après la Révolution française et la chute de Napoléon Ie, qui, comme conquérant, valait bien Guillaume, quelle singulière’ aberration! Et, comme il faut bien étre hobereau allemand pour tomber dans une erreur pareille! Quoi! les peuples, jadis immobiles et végétant, aujourd’ hui, grâce à la science, vivent, marchent, se communiquent leurs idées, leurs inventions, leurs aspirations vers la République universelle! et vous prétendez, parce que vous les avez un moment surpris, assujettis à s’entre-détruire dans une guerre fratricide, les enchaîner à un de ces monstrueux édifices d’ oppression construit au moyen âge et restauré par vous!
Regardez donc votre œuvre. Voyez comme déjà elle chancelle par la base. Vos vassaux, indignement trompès par
vous, Badois, Saxons, Wurtembergeois, Bavaroïs, comprennent qu'ils n'ont point travaillé, comme vous le leur assuriez, « pour la grandeur de la patrie allemande. » Et ils ne veulent déjà plus du despotisme prussien, de ce tyran qui leur a fait quitter par milliers leurs femmes, leurs enfants, leurs foyers et leurs champs, pour venir ravager le pays des Français. Que Ia France continue la guerre, après la chute de Paris, et les assemblées de ces pays, si dociles jusqu'ici, seront obligées par l'opinion publique à vous refuser tout subside. Et vous serez réduit aux seules ressources de la Prusse épuisée.
Quant aux esclaves polonais, la révolté gronde sourdecment chez eux; pour la faire éclater, il ne faudrait qu'un succès brillant des Français. Ils s’indignent de combattre leurs amis et fidèles compagnons d'armes, de tuer leur défenseur Rochebrune, pour le compte des bourreaux de la Pologne.
-En Prusse, le bon sens public, un moment ébloui par des succès inouïis et inespérés, proteste déjà hautement, malgré les menaces de la police et des tribunaux, contre cette œuvre impie de destruction de l'Allemagne aussi bien que de la France. Cent mille veuves pleurent en Allemagne leurs maris moissonnés dans celte guerre infâme, deux cent mille orphelins n’ont plus de pères. La science, l'industrie, la culture des champs, tous les métiers et tous les arts sont abandonnés. Désolation et ruine partout. Un abime de misère que ne pourraient combler tous les milliards demandés en rançon à la France captive, milliards que d'ailleurs la France ne consentira jamais à payer. Tout citoyen prussien éclairé comprend que jamais l'Alsace et la Lorraine n'obéi- . ront à la Prusse, que ces provinces, quand même elles auraient le cœur aussi allemand que français, quand même elles parleraient plus allemand que français, quand même elles seraient d'origine plus allemande que française, -ne sont pas et ne veulent pas être prussiennes ; que, pour les soumettre au joug de la Prusse, il faudrait y maintenir
une armée d'occupation perpétuelle, comme le fait la Russie en Pologne.
En vain, le docteur Jacobi est arrêté, emprisonné, condamné à l'amende; en vain les journaux républicains de Berlin qui flétrissent celte guerre insensée sont suspendus et persécutés, l'opinion publique condamne les sanglantes et funestes victoires de Bismark. Le brave député Liebknecht se fait l'interprète de l'opipion; il est presque seul au parlement prussien aujourd'hui, demain il aura tout le monde avec lui.
Ah! M. le comte de Bismark, vous qui poursuivez si froidement à travers la ruine de l'humanité la réalisation de vos plans, vous qui osez de lourdes et féroces plaisanteries germaniques sur le désespoir des populations affamées par vos ordres, vous qui faites couler en Allemagne et en France des torrents de larmes amères, vous serez cruellement châtié de vos crimes. Cet édifice de despotisme que vous bâtissez avec tant de peine et de soins, tant d'astuce et de cruauté, vous le verrez s'effondrer dans la boue sanglante où baignent ses fondements.
Déclaration de guerre. Les Prussiens de Paris. — Incurie de Bonaparte. — Défaites des Français.
Quoique la Prusse fût admirablement prête à vaincre la France impériale, quoiqu'elle eût mis à profit ses succès contre l'Autriche pour se corriger encore dans ce qui restait de défectueux à son organisation militaire, elle se garda bien de déclarer sans motif la guerre à la France. Il fallait que Bonaparte eût tous les torts, envahit le sol sacré germanique, menaçât de conquérir la rive droite du Rhin, pour que la guerre devint nationale et que landwehr et landsturm consentissent à marcher volontiers pour la défense du pays.
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Transformer la garde nationale d’un pays, uniquement vouée à la défense des foyers, en armée de conquête et d’envahissement, ce n'était qu'un jeu pour l’adresse de Bismark. :
Jouer Bonaparte était encore bien plus facile. Il était si bête. Lui faire déclarer la guerre injustement, lui faire croire qu'on voulait éviter cette guerre, qu'on n'y avait même pas songé, tandis qu'on ne faisait, depuis des années, que s’y préparer, en vérilé ce n'était rien pour Bismark. Celui-ci inventa la machine Hohenzollern, fit défiler devant l’ambassadeur de France une série de députations d’hidalgos espagnols chargès d'offrir au bienheureux sous-lieutenant la couronne de toutes les Espagnes. L’ambassadeur, trop occupé de ses maîtresses, de ses chevaux et de ses diners, selon les traditions de la diplomatie bonapartiste, ne‘vit absolument rien.
Il fallait pourtant bien que la bombe incendiaire éclatät. Puisque l'ambassadeur français était sourd et aveugle, Bismark fit prévenir Bonaparte par ses propres journaux de cette fabuleuse candidature Hohenzollern. -Bonaparte, qui cherchait dans sa féconde cervelle un moyen plausible de faire la guerre à la Prusse, de conquérir de la gloire, des provinces, tout le prestige qui lui manquait pour détruire les républicains et associer son petit garçon à l'empire, Bo- ‘ naparte, toujours adroit, saisit avidement la balle au bond. Îl se sentit offensé. Lui qui avait la joue toute chaude et toute rouge des noinbreux soufflets qu'y avaient successivement appliqué l'Angleterre, l'Amérique, la Russie, toutes les Répabliques et tous les rois, il se sentit offensé!
L'honneur de la France réclamait vengeance, crièrent à tue-tête tous les journaux salariés. Bismark se frotta les mains, le poisson frétillait au bout du hameçon. La police paya un nombre respectable d’honnètes figurants, chargés de représenter l'opinion publique à raison de quatre francs par jour, en criant sur les boulevards de Paris : À Berlin! à Berlin ! M. Prudhomme acheta de belles cartes enluminées du théâtre de la guerre, où Strasbourg se montrait à peine,
et où l'Allemagne entière apparaissait comme champ de nos futurs exploits. Il expliqua à son jeune fils émerveillé, que l’armée prussienne se composait toute de pékins, de bourgeois sachant à peine manier leurs fusils, n'aspirant qu’à rejoindre les jupons de leurs femmes, ‘incapables de tenir tête aux braves soldats français, aux zouaves invincibles; il lui montra chacune des étapes qui devait nous conduire à Berlin, et lui fit calculer, à une journée près, le nombre de jours nécessaire à cette marche triomphale.
Quant aux Prussiens de Paris, soudoyëés par l'or de Bismark, qui se permettaient de recommander la paix, de douter de tant de gloire, la police leur fit un très-mauvais parti. Ils furent battus, emprisonnés, condamnés à l'amende, Même il y en eut, aux derniers jours de l’Empire, de condamnés à mort, que la République heureusement est venue à temps sauver. La presse républicaine, ayant déconseillé la guerre, fut vouée à l’indignation de tous les honnêtes gens. Enlevé par l’éloquence patriotique d’Ollivier, comme il l'était jadis par celle de Rouher, quand il s’agissait de faire l'expédition du Mexique, le Corps législatif vota d’enthousiasme la conquête ‘du Rhin et les fonds nécessaires à cette opération. L'armée, qui s’ennuyait énormément dans les casernes, partit avec joie pour cette partie de plaisir. Beaucoup d'officiers supérieurs ignoraient les noms des étapes de Paris à Berlin; mais à quoi bon s’ennuyer à les apprendre, leur sabre n’était-il pas invincible, leur bravoure ne devait-elle pas suppléer largement à leur peu de savoir. Des fourriers, secrètement envoyés à Berlin, y retenaient déjà les. meilleurs logements pour les fêtes du 45 aoûf, qui devaient se célébrer cette année dans la capitale de la Prusse, vaincue par Napoléon II.
A Berlin, on était plus calme. On feignait de ne pas vouloir de la guerre On retirait cette pomme de discorde, la candidature Hohenzollern. On faisait de très-humbles excuses à Bonaparte, afin qu'ilen prit d'autant plus d’arrogance et voulût obstinément la guerre. Sous cape, Bismark
riait; il savait très-bien que Bonaparte n'était pas prêt, qu'il se précipitait à l’aveugle dans une aventure effroyable, qu'il serait infailliblement battu. De Moltke avait. ses armées toutes prètes, nombreuses, bien équipées d’armes, de munitions, de vivres, de fourrages, animées d’un ardent désir de châtier l'insolent envahisseur du sol de la patrie, confiantes en elles-mêmes sans jactance et sans folle présomption. Avant même d'entrer en ligne, et quelle que pût être la bravoure des Français, Bonaparte était vaincu.
En concentrant rapidement toutes les troupes dont il disposait, quoique leur nombre fût insuffisant pour affronter la Prusse, il aurait pu cependant disputer l'avantage à l'ennemi, lui faire même beaucoup de mal par des mouvcments énergiques bien combinés, suppléer au nombre par l'audace et l'intelligence. Mais, il n'en était nullement capable, et n'y songea même pas. 1l laissa son armée avancer au hasard, en corps peu nombreux, mal commandés, comme s’il eût voulu faciliter aux généraux prussiens leurs victoires. 11 n'avait rien de prêt, ni munitions, ni armes, ni vivres de campagne. Le maréchal Lebœuf avait affirmé que rien ne manquait ; aussi incapable que le maréchal Vaillant au début de la campagne d'Italie, il n'avait su faire pourtant aucun préparatif sérieux.
Quant à l'empereur, penser à ses troupes était bien le moindre de ses soucis. 1l ne s’occupa qu’à régler le nombre des bouteilles de vin fin qu'il emporterait, l'ordre et la tenue des cantines impériales, l'étiquette du voyage et le cérèmonial des victoires qu'il allait remporter. À quoi bon s’inquiéter des soldats, ne criaient-ils pas Vive l'empereur! n'étaient-ils pas commandés par des officiers bonapartistes, n'avaient-ils pas vaincu à Mentana, à Aubin, à la Ricamarie? Entièrement hébété par l’âge, par les excès de tout genre, de crimes et de voluptés, et par une très-forte prédisposition naturelle, cet homme s’achemina avec une imperturbable confiance à sa perte.
Ayant fait voler par son Corps législatif, en prévision de
la lutte avec quelque ennemi plus redoutable que les ouvriers désarmés d’Aubin, la mobilisation du ban le plus jeune des gardes nationales, il aurait pu trouver dans cet élément un puissant renfort pour sa trop faible armée. Mais, les gardes mobiles n’existaient que sur le papier. On s'était bien gardé de les équiper, de les instruire aux manœuvres et à l’exercice, surtout de les armer. Car, elles avaient fait preuve d'un déplorable esprit. Au lieu de crier Vive l’empereur ! de chanter l'air de famille de la reine Hortense, elles avaient crié vive la République, chanté la Marseillaise. Quelle amère désillusion pour ce pauvre empereur qui, sur la foi des préfets et des élections, s’imaginait êlre si populaire en France ! Aussi avait-il dissous ces révolutionnaires dangereux, afin de les punir énergiquement de leur manque de bonapartisme.
Un coup d'éclat était pourtant nécessaire, afin d'inaugurer brillamment cette campagne que l’empereur daignait commander en chef. Ne fallait-il pas aussi illustrer le jeune rejeton, faire entendre le bruit de la poudre et gagner ses éperons au petit Louis. C'est pourquoi on se précipita sur une ville allemande qui n’en pouvait mais. On la bombarda, on l'éerasa d’obus, on l’incendia, De pauvres femmes furent tuées, de pauvres petits enfants hachés, de pauvres vieillards, dont l'asile avait été détruit, moururent de froid, de faim, de misère. Le jeune Louis, digne fils d’un héros, assista splendide, impassible à cette scène de tuerie lâche et hideuse. « Il semblait, écrivit à sa femme le père de cet enfant, bon connaisseur en férocilé, il semblait, à le voir si tranquille qu’il se promenait en calèche au bois de Boulogne. » Charmante famille, charmante éducation ! L'enfant chassait de race. Même il ramassa une balle morte, ce qui fut immédiatement télégraphié à la France entière. De tous ceux qui se faisaient bravement et inutilement tuer pour l'honneur du drapeau dans cette odieuse guerre dynastique, pas un mot. Mais, la balle que Louis a ramassée, plusieurs en illuminèrent, les douairières bonapartistes en
pleurérent de joie, tout le monde prévit un grand règne.
Exaspérés de cette férocité stupide, de ce carnage froidement accompli pour amuser un enfant, les Allemands se sentirent pleins de haine contre des Français, complices dociles de ces infamies. Ils entendirent la grande voix de la patrie leur crier : Si vous n'êtes pas les derniers et les plus lâches des hommes, si vous voulez que vos femmes n'aient point le droit de vous mépriser, défendez courageusement vos foyers, défendez contre les attaques d’un fou furieux la vie de vos petits enfants et de vos vieux pères. Ce n'est pas une guerre de conquête, c’est une guerre nationale de défense du territoire; le devoir de chaque homme est de : vaincre ou de mourir! |
Alors, ils marchèrent en avant, Prussiens, Bavyarois Saxons, Wurtembergeois, oubliant leurs discordes, oubliant l'odieuse hégémonie prussienne, tous unis par le sentiment du grand devoir patriotique à remplir, aussi unis, aussi invincibles que l’étaient les Français de 4793. Ils marchèrent droit aux envahisseurs et les vainquirent aisément. D'abord, les généraux bonapartistes se firent toujours surprendre ; celui-là faisait la soupe, et celui-ci la sieste, tandis que l’ennemi écrasait déjà ses avant-postes. Des prodiges de valeur furent inutilement accomplis par tout ce qu'il y avait d’honnête dans l’armée. À de braves gens ainsi commandés, il ne restait plus qu'à se faire tuer. Pourquoi raconter cette navrante campagne ? L'histoire n’a jamais vu tant de lâchetés, tant d’infamies, tant de trahisons. Elle n’a jamais vu quatre - cent mille hommes mettre bas les armes, se rendre à discrétion comme un troupeau de bétail, sans même essayer de lutter. ;
Le plan de Bonaparte. — Sa déchéance militaire prononcée par le Corps législatif. — 11 Cherche à se venger. — Paris renie l'Empire. -
Paris, frémissant d'inquiétude, et se doutant vaguement qu’on lui cachait de grands désastres, demandait des nouvelles. L'impératrice régente, son Palikao et son Trochu, se jouant indignement de la crédulité publique, inventaient les plus pitoyables mensonges. Un jour, c'élaient de vastes carrières qui avaient englouti l’armée prussienne toute entière. Le lendemain, cette armée, sortie des carrières, mais complétement battue, s’enfuyait en désespérée, marchait par un mouvement de retraite rapide vers le sud, c'est-à-dire vers Paris. Tantôt, c'était le plan de Bonaparte qui livrait.la France ouverte aux Allemands, afin de mieux les vaincre, quand ils seraient bien entrés dans la souricière. Le premier moyen de succès de ce plan entièrement neuf était de se faire toujours battre, c'est à quoi ne manquait pas Bonaparte. Tamiôt, c'était le plan de Bazaine, plus audacieux encore que son maître, qui livrait le chemin de la capitale aux Allemands, afin de leur tomber mieux sur le dos et ensuite de les écraser jusqu’au dernier sous ses murs.
Cet art stratégique, tout nouveau et d'une profondeur étonnante, faisait l’extase des badauds parisiens. Qui n’admirait pas était prussien. L'or de Bismark pouvait seul faire nier la grandeur de ces plans. Les Prussiens tuaient les Français, faisaient capituler des armées entières, prenaient et pillaient les villes, ravageaient les villages. Tant mieux, cela faisait partie du plan; ils n’en seraient que plus étonnés de se voir battre ensuite, ils n’en seraient que mieux battus. Eudes, aussi intrépide que calme, ayant essayé de galvaniser, par un coup d’audace, cette population énervée de vingtans d’Empire, fut condamné à mort. Heureusement,
ce vieux bourreau, Montauban de Palikao, tomba avant d’avoir eu le temps de le faire exécuter.
En ce suprème et terrible péril, puisque l'armée faisait défection, puisque le foyer de chacun était menacé par l’invasion, il fallait immédiatement -réunir, armer, exercer, mettre en ligne toutes lès gardes nationales de France. C'est ce dont le gouvernement impérial se garda bien. Avant tout la dynastie ; qu'importaient les villes brûlées, saccagées, les populations ruinées, tout cela valait mieux que d'armer des républicains. Cependant, pour satisfaire l’impatience des populations quine voulaient point s’abandonner elles-mêmes, on consentit à la formation de corps francs, plus faciles à maîtriser, à dissoudre.
Quoique admirable, le plan Bonaparte n ‘aboutissait qu à de cruelles et constantes défaites. L'opinion publique soupçonna timidement que le César moderne pourrait bien n'être qu'un pauvre guerrier. Le temps pressait, la catastrophe devenait chaque jour plus formidable, il fallait prendre ui parti, on fit un grand effort d'audace. Ce Corps législatif, peuplé des laquais et des chambellans de César; si docile jusqu'alors à l’auguste main qui le nourrissait ; ce Corps législatif créé, mis au monde par César et ses préfgts, devint tout à coup rebelle, ingrat, osa retirer le commandement en chef de l'armée à Bonaparte.
. Rienne pouvait se faire de plus maladroit ni de plus dan-
gereux. Bonaparte, restant au camp, restait empereur: Jusqu’alors il n'avait été que bête, il devenait méchant furieux ; il avait à venger une injure mortelle faite à son monstrueux orgueil, et on lui laissait en mains le pouvoir de venger cette injure, en trahissant de parti pris la France. Jusqu'alors il n'avait trahi que par sottise, il devait à présent trahir par méchanceté. 1l fallait, ou le laisser continuer hbrement ses folies, ou bien proclamer la République, le faire arrêter et juger.
Get homme, qui auparavant avait agi pendant toute celte campagne en hébélé, sans savoir ce qu'il faisait, trouva alors
dans sa haine une inspiralion, un plan sérieux, un plan de vengeance. Comme il s'était servi d'une armée française au deux décembre pour égorger Paris qui avait osé lui résister, il se servit d'une armée allemande pour égorger la France qüi osait le renier. Privé du commandement de l’armée, dégradé, humilié, il ne pouvait plus rien être en France, dans une monarchie militaire. Abdiquer même, assurer la | couronne à son fils lui devenait impossible. Il ne pouvait se relever que par l’entière défaite de là France. Livrer toute notre armée, toutes nos places fortes, se livrer lui-même à la Prusse, était le seul moyen qu'il eût de régner encore. Avec l’armèe rendue par lui au roi Guillaume, il rentrait triomphalement, espérait-il, dans la France désolée par l'anarchie.
Il y apparaissait de nouveau en sauveur, écrasait les anciens partis un moment déchainés, se vengeait des rebelles, et couronnait son fils. |
Pour accomplir ce plan de guet-apens contre une nation entière, plan vraiment impérial, il fallait trois actes. Au premier acte, Bonaparte devait livrer tout ce qu'il avait d'armée sous la main et se livrer lui-même. Ce fut Sedan. Au deumme acte, le boulevard de la France à l’orient, Metz l'imprenable, devait être livré. Ce fut le rôle de Bazaine. Au {roisième acte, la capitale, ville fortifiée, défendue par cinq cent mille hommes, devait être livrée. Ce fut le rôle de Trochu. La complicité de ces deux généraux, dans les mains de qui allait se trouver, après Sedan, le sort de la France, était Loute acquise à l'avance. Dazaine, cx-prétendant au trône du Mexique, leurré peut-être de l'espoir de devenir régent, ne demandait qu’à trahir. N'ayant, on le sait assez, aucune sorle de sympathie pour «la canaille républicaine » , il était prêt à servir fdèlement son empereur, à assassiner la France pour le compte de Bonaparte. Trochu est Breton et dévot. Il a juré fidélité à l’empereur, un bon chrétien, un bon Breton ne manque pas à son serment.
Les Thermopyles de la France étaient livrées. Ces pas-
sages infranchissables où la France de 1789 avait été sauvée, ‘ ces forêts où une poignée d'hommes résolus peut arrêter | une armée, tout cela, traversé au pas de course par les Allemands, ne protégeait plus la capitale. Sedan avait mis le comble à l’opprobre national. Le lâche coquin avait désarmé la France de quatre-vingt mille hommes, envoyé au vainqueur son épéé du deux décembre. Paris s'émouvait ; | ce grand enfant, rendu raisonnable par le danger, demandait la République; cette pauvre proscrite, la République, mère toujours indulgente et bonne, que Paris a fusillée allé grement aux journées de juin, vendue pour de l'argent et du champagne au Deux décembre, et que Paris sâit pourtant toujours invoquer aux heures de péril extrême. |