DEUXIÈME PARTIE
Les assermentés. — Déchéance de l’Empire. — Dissolution du Corps législatif, — La force morale et les Bretons de Trochu.
Voyant l'animation des esprits à Paris, les jésuites de la politique sentirent qu'il y avait là un bon coup à faire. Jules Favre, Trochu, s'entendirent, devinrent tout à coup républicains, pour mieux tuer la République. Gomme Trochu commandait dans Paris au nom de Bonaparte, il fut facile, par la feinte trahison de cet homme, d’acclamer la République, ou plutôt le nom de la République, sans verser une goutte de sang. Comédie révoltante. Trochu, le chouan, catholique « pratiquant, » fils du pape et de Notre-Dame d’Auray, étroite cervelle fermée à toute idée moderne, à tout sentiment républicain. Jules Favre, ce richard égoïste, qui lui aussi « pratique, » va à confesse, communie, plaide pour tous les jésuites de France et de Navarre; ce Judas qui a fait durer l'Empire dix-huit ans, en ayant l'air de le combattre, et qui, tout: meurtri de ses récents échecs élec-
toraux, ne rêve que restrictions du suffrage universel, qu monarchie constitutionnelle dont il veut être le Guizot. Ces ennemis de la République s’unirent pour crier : Vive la République !
Ils s'associèrent à quelques autres consciences non moins pures : {ous assermentés ; tous violant leur serment de fidélité à l'Empire pour proclamer la République. Emmanuel Arago, qui n'a jamais brillé que par sa nullité. Kératry, orléaniste avoué. Picard, que les finances altirent avec ure invincible séduction, le fondateur de « la gauche ouverte, » qui, sous l'Empire, serait devenu ministre après Ollivier’; qui n'a rien négligé pour en finir vite avec la République et livrer Paris au plus tôt à ses chers Prussiens. Garnier- Pagès, qui n’est point satisfait d’avoir tué en 1848 une république, et veut absolument avant de mourir en tuer une seconde, cheveux blancs peu respectables. Jules Ferry, avocat de dix-huitième ordre, remarquable seulement par sa morgue et son insuffisance, inventeur des queues de boucherie et de boulangerie, qui, se prolongeant pendant les froides nuits de cet hiver, ont tuë ou affaibli tant de nos pauvres femmes. Quelques autres fruits secs du barreau, doublures et secrétaires de ces grands hommes, qui ne méritent point l'honneur d'être nommés. Crémieux, Glais-Bizoin, deux vieilles inutilités. Gambetta, un révolutionnaire manqué, un Danton, un Hoche et un Washington tout ensemble; en résumé une bruyante incapacité, un avocat qui ne doute de rien, se mêle de tout, et ne sait rien faire. De vieux débris qui, pour être respectés, devraient toujours garder les pantoufles et le coin du feu ; des Étienne Arago, des Le Fl6, restes fossiles d'un autre âge. Jules Simon, philosophe grotesque, orateur larmoyant, aussi étranger du reste à la défense de Paris que le concierge de son ministère. Pelletan, l'ogre épouvantable qui troublait les nuits de Bonaparte, l'échafaud de 1793 en permanence, au demeurant le meilleur fils du monde, et surtout le plus incapable des hommes. Tous ennemis du
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peuple, ennemis de la démocratie dont ils se font un piédestal et que chaque jour ils trahissent effrontément.
Le peuple fut cependant représenté, ou plutôt crucifié, parmi ces misérables hypocrites, en la personne dé Rochefort. Craignant que « la populace » ne troublât ses diges- Lions par des clameurs de révolte, Jules Favre consentit dédaignèusement à admettre son. collègue Rochefort dans les rangs de cette dictature. « Il sera très-sage, dit-il, et vaudra mieux dedans que dehors. » En effet, rien ne fut négligé pour annuler Rochefort, pour le dépopulariser, jusqu’au jour où on put sans danger le laisser sortir de cette caverne d’assassins du peuple qu'il n'aurait jamais dû hanter.
Ces messieurs, sans aucun mandat, sans aucun droit, sur une simple et fugitive acclamation, n’ayant d'autre titre à gouverner Ja République que d'être assermentés à l'Empire, s'emparèrent du pouvoir et prononcèrent la dissolution du Corps législatif, qu’ils se gardèrent bien de remplacer par aucun autre pouvoir légitime. Ils eurent soin de laisser fuir librement, sans lui demander aucun compte, toute la bande des sénateurs, des escrocs, des mouchards et des prostituées de l’Empire, afin de les encourager par cette éclatante impunité à recommencer leurs.crimes à la prochaine occasion. |
La journée du 4 septembre, si incomplète et par là si dangereuse, où la République fut seulement acclamée, mais non point fondée, fut l’œuvre de quelques imposteurs et d'un peuple abusé qui prit le nom pour la chose. Au nom de République le peuple se crut sauvé, et confia naïvement sa défense à Trochu, à l’honnête Trochu, inventeur de la force morale. Imaginez l'Empire demandant à Charras de le défendre; mais l'Empire ne serait pas assez niais pour demander et Charras serait trop honnête homme pour accepter.
Trochu accepta, déposa son plan chez son notaire, ne fit absolument rien, sinon de convoquer aussitôt à Paris les mobiles bretons. À toute éventualité, cet honnête honime, ce
bon apôtre, était bien aise d’avoir sous la main une garde impériale à lui. Si l’on se sentait le cœur de faire un coup d'État, d’usurper la dictature, cette force aveugle pouvait décider le succès. Si l’on devait simplement livrer Paris aux Prussiens, les Bretons fusilleraient tout Parisien rétif à cette trahison. Que leur importe, à ces fils de la lande bretonne, élevés par des prêtres dans la haine féroce de la Révolution, commandés par des nobles chouans, de fusiller les Parisiens, dont ils ne comprennent même pas la langue! « ils ne sont pas Français, ils sont Bretons, » surtout catholiques. Pauvres enfants égarés, que Paris aurait voulu convertir à la fraternité républicaine, et que l'on a traitreusement excités contre lui, dont on a armé Îa main parricide pour lui déchirer le sein! Pauvre Paris, dont la noble et intelligente population, si pleine d'un généreux amour de l'humanité, est assassinée tour à tour par les tribus les plus arriérées de la France : par les Corses de Bonaparte et par les Bretons de Trochu!
Pendant tout le siége, Trochu n’a fait absolument qu'une seule chose, flatter, bien payer et bien nourrir ses Bretons, afin de s'assurer leur fidélité. Il a déclaré avoir rendu « Paris imprenable, » odieux mensonge ; car il n’a fait exécuter par le génie que des travaux mesquins et dérisoires, nous laissant exposés de toute part au feu des Prussiens, leur permettant de s'établir sur toutes les hauteurs eyvironnantes d'où l’on peut bombarder la ville, au plateau de Châtillon, à celui d’Avron, à Montretout. Même l’infâme Palikao a bien plus fait que Trochu pour la défense de Paris. Les deux seules mesures bonnes et utiles, qui ont permis de faire ” quelque résistance, ont été prises par Palikao : d'une part, le transport des canons de la marine dans les forts ; d'autre part, l’'emmagasinement dans Paris des blés et farines des départements voisins.
Cependant Flourens, songeant toujours ardemment à délivrer ses amis de Paris, prisonniers du procès de Blois, s’occupait d'insurger Athènes. Ses anciens camarades de
l'insurrection crétoise, les meilleurs sous-officiers de l’armée hellénique, étaient pleins d'enthousiasme pour la République. Il espérait, après avoir renversé le gouvernement bâtard et débile de la Grèce, trouver là assez de forces pour revenir insurger Marseille, et marcher sur Paris si la chute de l’Empire tardait trop. Mais les événements se précipitéèrent à ce point, qu’à peine avait-il monté le complot, il apprit les grands et décisifs revers de l'armée française.
Plein de douleur d'une part, et de l’autre plein d'espoir qu'après ces terribles leçons, la France, guérie du militarisme, de la gloire des armes et du culte des sauveurs, deviendrait plus sage et embrasserait sincèrement la République, il partit de suite. Débarqué à Trieste, il traverse le Simplon, arrive à Genève. Sans même consulter les journaux, s'imaginant trouver la France déjà républicaine, pleine de comités de salut public, de levées en masse et d'élan révolutionnaire, il lui semble ne pouvoir assez tôt fouler le sol de la patrie délivrée. Avisant la voiture de Ferney sur une place de Genève, il y monte, arrive à Gex, où sa figure, inconnut dans la localité, est prise pour celle d’un espion prussien. Mieux valait, puisqu'on était encore en empire, ne pas révéler son nom, s'exposer à être condamné comme espion prussien à quelques mois de prison que d’être envoyé à Cayenne en ce moment.
IL attend donc dix jours en prison; le 4 septembre arrive, il télégraphie à Rochefort pour être délivré. Grâce à l’activité du sous-préfet, jeune homme poli et aimable, il sort enfin de cachot sur ordre venu de Crémieux. Le commissaire de police qui l'avait arrêté se recommande à lui pour obtenir de l'avancement, et le prend à témoin de son zèle et de sa sagacité ; les geôliers qui l'avaient gardé et tous les gardes champêtres des pays voisins emplissent sa cellule avant son départ, le suppliant de demander pour leurs cousins des bureaux de tabac au gouvernement nouveau. |
64 __. PARIS IIVRÉ.
Le plan du bon sens opposé à celui de Trochu. .
. À Paris, Flourens court à l'Hôtel de Ville. C'était le 8 septembre. 11 demande Rochefort. Voici ce qu'il comptait, à force d'enthousiasme, obtenir, par l'intermédiaire de celuici, du gouvernement de la défense nationale.
n l'étranger, l'appel immédiat à la révolution, des barricades à Berlin et à Vienne, l'Espagne arrachée à la trahison de Prim ct lancée hardiment dans les voies républicaines, Garibaldi, aidé de vingt mille hommes, de fusils et d'argent, proclamant à Rome la république italienne, des ageuts envoyés à Londres pour y dire au peuple esclave des travailleuss les principes nouveaux, la solidarité des peuples, l'égalité entre ous les hommes et jeter bas l'édifice vermoulu de la féodalité normande. Puisque la Sainte-Alliance marchait sur Paris pour y écraser le foyer de la révolution universelle, 1l fallait que Paris, à force d'audace, fit reculer la Sainte-Alliance, l'obligeât, par une diversion puissante, à retourner chez soi garder ses foyers.
À l'intérieur, la destitution immédiate et la mise en arrestation de tous les états-majors bonapartistes, militaires ct civils, des Trochu, des Bazaine, des Ducrot, des Schmitz et des Vinoy. Ces gens-là devant toujours être fidèles à leurs ‘origines, à leurs intérèts, à leurs relations, et ne pouvant que trahir la République, celle-ci devait les mettre de suite hors d'état de lui nuire. La rentrée dans lv rang de tous les officiers; quelle confiance pouvaient inspirer à leurs soldats ct à la République les favoris de l'empire, lescolonels du Deux . décembre, les collègues des vaincus de Sedan. Les Hoche " et les Marceau, sous-officiers connus, estimés de leurs camarades, mais absolument ignorés de la promotion au choix
et à l’ancienneté, sortant du rang par l’élection. Les soldats sont très-capables de s’élire de bons chefs; ils savent que leur salut dépend de celui qui les commande, et devinent, par un instinct très-juste, les capacités réelles. Saint-Cyr n’est qu'une école jésuitique de cadets de l'ancien régime, ennemis de la révolution et peu estimés du soldat qu’ils commandent de par la toute-puissance de l'argent. Quelle immense émulation aurait donné à toute l’armée le principe de l'élection appliqué au commandement.
Fusiller tout traître qui parle de reddition, fusiller tout Jâche qui prend la fuite devant l'ennemi, non pas seulement à la manière de Trochu, les pauvres soldats, maïs surtout les officiers et les généraux dont la trahison, toujours impunie, est bien plus coupable que celle des soldats. :
Comme mesures stratégiques immédiates, faire sortir de Metz et de Paris toutes les forces déjà organisées et dispo. nibles. Ne laisser dans Metz que la garnison nécessaire pour soutenir le siége. À quoi bon affamer cette ville en y maintenant une armée inutile, puisque avec un petit nombre de défenseurs, grâce à ses puissantes fortifications, elle est imprenable. Avec les troupes sorties de Metz, faire une armée de secours que l'on dirigerait de suite sur Strasbourg, non pour livrer de grandes batailles, puisqu'elles nous réussissent si mal, mais pour harceler chaque jour l'ennemi par derrière, tandis que les assiégés détruiraient ses travaux par devant, et obliger ainsi les Allemands à lever ce siège.
Avec les troupes sorties de Paris fortifier Versailles, construige un camp retranché à lorient, sur la route de l’ennemi, jeter vingt-cinq mille hommes dans chacun de ces deux camps, mettre ainsi. un temps d'arrêt à la marche victorieuse des Allemands, ce qui permettrait de soulever la province et de ravitailler largement Paris. Autour de la capitale, remuer puissamment la terre, toutes nos fortifications étant devenues insuffisantes depuis l'emploi de l'artilleric à longue portée; couper tous les bois de nos entis
. rons si dangereux pour la défense de la place, les emma-
gasiner dans la ville et les faire sécher pour le chauffage pendant l'hiver; s'emparer de tous les accidents de terrain favorables à la défense, de toutes les collines-qui commandent les approches du cirque parisien ; y élever en terre des retranchements formidables, garnir ces retranchements de nombreuses bouches à feu se chargeant par la culasse, demandées activement à l’industrie privée et fondues avec tout le bronze, tout le métal que possède Paris ; créer ainsi une nouvelle ligne de défense, supérieure à celle de nos forts, éloignant davantage l'ennemi de nos murailles, prévenant tout danger de bombardement ; confier celte artillerie à nos canonniers de la marine, ces excellents pointeurs, rapidement appelés tous à Paris.
Ainsi défendu, Paris devenait réellement imprenable ; car, si l'assiégé n’est pas traître ou imbécile et veut faire autre chose que dormir au Louvre, investir réellement, efficacement, un si vaste périmètre qu'un million d'hommes à peine pourrait embrasser, est impossible. :
Ni argent, ni hommes, ni bonne volonté de la population, ne manquaient pour accomplir tous ces travaux, et il aurait mieux valu y dépenser plusieurs milliards que les donner aux Prussiens. C'était Paris, comme capitale, qui devait défendre la province en se défendant lui-même énergiquement, au lieu d'attendre, lâchement le secours de celle-ci, au lieu de trahir la France, de livrer ses villes non fortifiées et ses villages aux fureurs de l'invasion. >
En travaillant ainsi courageusement, sans perdre une seule de ces minutes précieuses d’où dépendait le salut de la Bépublique et l'honneur de la France, on pouvait retarder d'un mois l'investissement de Paris, l'empêcher même de deves nir jamais complet. Que n'aurait-il pas été possible de faire en un mois! Si, au lieu d’être séparé de la province et du monde à partir du 18 septembre, Paris avait conservé un mois encore ses communications libres avec le reste de la . France, il pouvait soulever celle-ci tout entière, s’approvisionncer par de vastes commandés dans le Midi, dans l'Ouest,
et en Angleterre, de deux millions de rations de vivres pour un an, acheter à Londres ou à New-York huit cent mille bons fusils à tir rapide, des mitrailleuses américaines, des canons anglais, chose facile, malgré la neutralité officielle de cette puissance dont les magchands ont bien vendu des canons aux Russes pour la guerre de Crimée.
Ordonner en province la levée en masse, et la faire exécu-
ter sérieusement. Quand les toits brûlent, quand les femmes sont violées, les enfants écrasés par les obus, il n’est plus permis à personne de n’aimer point la guerre et de rester chez soi. Envoyer à tout homme en âge de‘’porter les armes sa feuille de route. Mettre les gendarmes à la poursuite des retardataires, fusiller les récalcitrants. La vie de l’homme cesse d’être sacrée quand, par sa lâcheté, il compromet le salut public, l'existence de la société qui l'élève et le nourrit. D’ailleurs, peu d’exemples de cette sévérité martiale bien appliquée suffiraient à rendre du cœur aux masses, à changer en héros les esclaves les plus abâtardis par l'empire. Transformer la France entière en un vaste camp, où l’on ne s'éveillerait plus qu’au chant de la diane, jusqu à l'entière délivrance du sol national.
Créer dans chaque département un camp d'instruction où les recrues ‘seraient de suite armées, équipées, aisément exercées pendant que le temps était beau encore et qu'un splendide automne facilitait tant les manœuvres en plein air. Profiter, pour instruire ces conscrits, du savoir technique et de la bonne volonté de tant de sous-officiers rejetés dans la vie eivile par l'inique et absurde loi Niel, qui, sous prétexte de rajeunir le cadre des officiers, avait eu pour seul but de fermer le chemin de l’épaulette aux sous-officiers républieains, de bonapartiser l’armée en y admettant à commander uniquement de petits jésuites de Saint-Cyr, futurs héros de Sedan.
Faire coudre à toutes les femmes des vêtements solides et chauds pour les soldats de la République, chemises et caleçons de flanelle, tuniques, pantalons et manteaux, de
nos meilleurs draps; faire de chaque ville, de chaque maison, un atelier de vêtements et d'équipements militaires.
Dans Paris, où abonde l'élément guerrièr, où presque dans chaque maison il y a un homme qui a été au service militaire, où les femmes même sont braves, et dans les guerres civiles soutiennent de leur courage fils, amants et maris ; dans Paris, constituer une garde nationaleinvincible. Puisqu’il s'agissait de défendre Paris, nul ne devait aussi bien se battre que les Parisiens. Ils l'ont fait voir à Montretout. « Les gandins » des boulevards intérieurs et « lestitis » des boulevards extérieurs, tous ces fruits de la corruption impériale, bien enrégimentés, bien commandés, nous en fcrions des héros. . |
Au bataillon, institution impériale qui a pour but d’annihiler la garde nationale, en morcelant, en divisant ses forces, comme dans le civil les mairies multiples substituées à la commune de Paris tuent la vie municipale de la cité, l'asservissent aux plus odieux despotismes, au bataillon substituer le régiment, unité sérieuse de combat. Grouper les régiments par divisions confiées à des homrres jeunes, énergiques, républicains, simples soldats ou simples sousofficiers la veille. Réunir ces divisions en une armée indépendante, marchant sous le commandement d'un chef élu par elle, et il y aurait eu assez de combattants dans la garde nationale seule pour reconduire victorieusement les Prussiens jusqu’au Rhin.
Changer entièrement de tactique. ‘Autant Sedan éclipse Waterloo, autant la tactique du troisième Bonaparte, inaugurée en Italie, où heureusement Mac-Mahon vint à temps tout sauver, surpasse celle du premier. Elle consiste à n’opposer jamais à son ennemi que des forces très-inférieures en nombre à celles dont celui-ci dispose. Ainsi, malgré tout leur héroïsme, furent constamment battus les Français, luttant un contre dix. Cette tactique, d'un genre tout nouveau, a été constamment suivie par Trochu dans toutes ses rengontres avec les Prussiens. Mettre au contraire trois
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Français contre un Prussien, afin de nous aguerrir et de nous relever le moral abattu par tant de défaites, afin de vaincre, à coup sûr, en attendant que nous puissions, forüifiés par la victoire, lutter hardiment à un Français contre trois Prussiens.
Au lieu d'aller à l’aventure, selon la tactique de Trochu et de Bonaparte, se heurter contre des forces inconnues, se . faire toujours bien éclairer, chose facile avec les réfugiés de la banlieue parisienne qui connaissent très-bien le pays, qui savent tous les accidents de terrain, qui peuvent servir d'excellents espions. Au lieu de se laisser surprendre à la Frossard, organiser contre l'ennemi de constantes surprises, le harceler sans cesse, détruire ses travaux chaque nuit, lui rendre le siège de Paris aussi insupportable ct aussi long que l’a été pour nous celui de Sébastopol.
Faire de suite les élections municipales de Paris. Rien nc pouvait mieux établir la confiance dans la grande cité, y fonder l'union fraternelle entre tous les ciloyens, que cette mesure réparatrice d'une odieuse violation du droit. L'Empire avait mis Paris et Lyon hors la loi; ce que la dernière commune de France, la plus petite ville, le plus humble village possédait : le choix des magistrats chargés de gérer les intérêts communs, il l'avait obstinément refusé aux deux capitales de la France. Le gouvernement provi- . soire de-la République, composé de dépulés assermentés à l'Empire, simplemgnt acclamés au 4 septembre, inais non élus régulièrement, n'avait aucun droit à continuer cette usurpation, à refuser à Paris sa commune, l’élection de ses magistrats. La défense devait au contraire puiser dans cette élection, dans cette constitution de la commune la force la plus invincible.
Qui pouvait mieux que les élus du peuple, magistrats populaires, tirés de son sein, ayant toute sa confiance, {ravailleurs connus, estimés dans leurs quartiers; qui pouvait mieux faire accepter les souffrances du rationnement, si elles devenaient nécessaires, les adoucir par des ménage-
ments et des égards infinis; opérer, sans blesser personne, tout réquisitionnement exigé par le salut public; prévenir, au besoin châtier, toute tentative d'accaparement, d'agiotage sur les subsistances, toute spéculation odieuse sur la misère commune; répartir équitablement, selon les ressources de chacun, la somme de maux à souffrir, en allégeant la part des pauvres; et introduire enfin, grâce au siége, doucement et tout naturellement, l'égalité dans les mœurs, la justice dans les relations sociales.
Impossibilité de sauver la République avec de tels dictateurs. — Confiance que Paris accorde à Trochu. — Son incapacité complète.
À peine Flourens avait-il commencé, Rochefort linterrompit : « Mon cher ami, inutile d'aller plus loin. Vous n'obtiendrez absolument rien de tout cela. Trochu vient de déclarer en plein Conseil que si les Prussiens le veulent, il prendront un de nos forts en deux heures, et entreront à Paris dans les vingt-quatre heures. Du reste, Trochu est le meilleur de tous nos généraux. »
Déjà Trochu avait commencé vis-à-vis de Rochefort à user de flatterie. Vieille tactique de jésuite qui presque toujours . réussit. Il s’efforçait à le séduire en faisant grand éloge de cette popularité qu'il voulait peu à peu lui enlever toute. « Nous deux seuls dans ce gouvernement, s’écriait souvent ce Basile à képi galonné d'étoiles dorées, nous deux seuls sommes puissants, moi par l’armée, vous par le peuple, que d'un signe vous pouvez soulever.» Ainsi espérait le vieux chouan, mortel ennemi de la Révolution, soumettre à sa domination, et peu à peu annihiler le seul homme du gouvernement qui püût gèner ses plans. Représentant la volonté populaire de vainere ou de mourir, Rochefort devait s'opposer, au.nom du peuple, à la reddition de Paris
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que, dès cette époque, soît incapacité complète, soit trahison, Trochu osait méditer. C'est pourquoi il flatta Rochefort, le réduisit par adresse à l'impuissance complète.
Que devait faire Flourens en présence d'une aussi triste révélation. L'appel à l’émeute ? personne ne l'aurait suivi. Excepté deux mille ouvriers peut-être, jeunes gens, pleins de cœur et d'intelligence ; excepté les citoyens Félix Pyat, Blanqui, Delescluze et leurs amis; excepté Cluseret, républicain éprouvé, général d'avant-garde de la grande guerre américaine qui aurait de grand cœur traversé vingt fois les lignes prussiennes, personne ne comprenait alors ou ne voulait comprendre la situation à Paris. Cette minorité d'hommes clairvoyants n'aurait pu entraîner le peuple, habitué par l'Empire à-se défier de lui-même et de ses vrais amis, à croire aux dieux sauveurs, et regardant Trochu comme le sauveur du moment. En supposant même que les autres proscrits de l'empire, Vietor Hugo, Louis Blanc, Ledru-Rollin, ces hommes qui par leur tout-puissant talent, par leurs admirables ouvrages, ont toujours glorifié la République ; ces hommes, que la bourgeoisie pusillanime ne voit pas de mauvais œil, eussent voulu prendre part à la destruction de la dictature Trochu, l'opinion publique ne les aurait pas suivis alors.
+ On aurait cru voir en eux des ambitieux avides de pouvoir, ne sachant pas s’effacer quand il le fallait, et sacrifiant à leur désir de commander l’union si nécessaire au salut de la République. On les aurait laissés seuls, ils auraient échoué, ou n’auraient triomphé que par la violence et n'auraient eu aucune force morale. On leur aurait dit : nous reconnaissons vos services, mettez-y le comble en ne troublant pas cette admirable entente de tous les citoyens qui règne depuis la naissance de la République. Si vous voulez être util£, demandez à ceux qui gouvernent, à ceux qui ont pu, sans effusion de sang, renverser l'empire, remettre le peuple en possession de ses droits, demandez à Jules Favre et à Trochu de vous associer à leur pouvoir.
Cette dernière proposition, insensée sans doute, puisque d’honnêtes gens, voulant la défaite des Prussiens et la République, ne peuvent être associés avec des misérables, vou- Jant la défaite des Français et la restauration monarchique, cette dernière proposition à cette époque séduisait pourtant beaucoup de bons esprits.
Car, le peuple, essentiellement honnète et généreux, ne veut pas croire à la trahison. Elle répugne tellement à sa noble nature qu'il lui faut la voir consommée, qu'il lui faut se senlir livré pieds et poings liés, pour qu'il consente à se dire. trahi. Ces hommes qui le commandaient ne les avait-il pas tout récemment élus avec enthousiasme sous l’Empire ; ce vénérable Garnier-Pagès, dont les longs cheveux bfancs et les vastes faux-cols blancs symbolisent si bien la pureté d'âme et l’antique candeur, pouvait-il trahir? Jules Simon, le philosophe du devoir, le vertueux philanthrope toujours logé sous les toits ; Pelletan, l'austère buveur d’éau, le bon père de famille; Trochu, l'inventeur de la force morale, l’enneani juré du luxe et des prostitulions de l'empire, le tartufe le mieux réussi qui ait jamais été vu ; tous ces braves gens pouvaient-ils trahir ?
Il y avait bien Gambetta, qui, comme le câméléon, change - de couleur selon qu'il passe d’un sol à un autre sol, du milieu bourgeois au milieu ouvrier. JL y avait bien Jules Favre, ce visage de traître. Il y avait bien le gros petit Picard, dont le ventre est le seul dieu, et qui a toujours inspiré médiocre confiance. Mais, la probité inattaquable des autres ne répondait-elle pas de la probité de ceux-ci? Se défier d’un gouvernement si honnête, l’attaquer, c'était travailler pour les Prussiens.
Donc, il fallait se résigner, il fallait ronger patiemment son frein, laisser se perdre tant d'heures précieuses pour le salut de la République, assister impuissant et la rage au cœur à la trahison de ces gens-là, jusqu’à ce qu'il vint au peuple un éclair de bon sens et d'énergie. 11 fallait hâter ce ment, en reproduisant chaque jour les réclamations qui
précèdent dans les journaux républicains le Combat, la Patrie en danger, le Rappel. C'est ce que fit Flourens. Mais la presse n'agit qu'à-la longue, dans les situations pressantes elle est l'impuissance personnifiée. Elle ne pcut que constater, à chacun des moyens de salut perdu par les traitres et les incapables, qu'il en reste encore d’autres; elle ne peut qu'adjurer l'opinion publique de contraindre à marcher en avant ceux qui demeurent obstinément immobiles.
1} fallait, pour éviter le découragement, se retremper parmi le peuple. Ah! qu'il était beau à voir alors, si plein d’ardeur, d'enthousiasme, de confiance dans la victoire! Il allait à travers les rues, chantant fièrement la Marseillaise ou le Chant du Départ, souriant à la menace de l'invasion prussienne, prêt à la refouler au pas de course jusqu'au Rhin. Il ne croyait pas qu'on püt le tromper, usurper le nom de République pour le conduire à travers l'opprobre et la défaite à la monarchie. Il saluait une ère nouvelle de régénération, d'égalité sociale, de justice et de paix universelle. Pour conquérir ces grandes et belles choses, il était prêt à verser tout son sang. Il s’enrôlait en foule dans les rangs de la garde nationale, qui devenait une admirable armée. I ne calculait pas s’il aurait un morceau de pain à manger, à donner à sa femme et à ses enfants; le salut de la patrie l’appelait, il quittait son gagne-pain, son atelier, son solaire quotidien. À cette époque, M. Jules Favre n'avait pas encore dédaigneusement fixé à trente sous par jour le prix du sang d'un citoyen parisien. Il n'avait pas encore accordé aux « nécessiteux » ces trente sous qu’il reprend d’ailleurs si dextrement dans nos poches, aussitôt donnés, en nous ven-
‘ dant tout ce qui ne lui appartient pas, la farine de nos magasins, les chevaux de notre armée, le bois de nos forêts. En attendant l’aumône si dérisoirement insuffisante de Jules Favre, on allait gaiement, le ventre creux, apprendre l'exercice du fusif et monter la garde aux remparts.
La bourgeoisie, crédule, à laquelle on peut prendre, comme l'a fait Napoléoa I, milliards sur: milliurd:, en lui
faisant peur du peuple, avec qui l'égalité luï coûterait infniment moins cher et lui rapporterait beaucoup plus de bonheur, la bourgeoisie n'est point méchante naturellement. Elle ne le devient que si un imposteur, cherchant à diviser pour régner, lui montre le spectre rouge. Alors, rendue furieuse, comine le taureau, elle se précipite sur ses frères,
les massacre aux journées de juin. Mais, le 4 septembre, elle était au contraire pleine d'amour de la concorde, dont elle sentait le pressant besoin vis-à-vis de l'ennemi commun, pleine de désir d’union intime et sincère avec le peuple. Ces sentiments ont été changés ensuite par l'intrigue machiavélique de MM. Favre et Trochu, qui avaient besoin, pour pouvoir nous livrer aux Prussiens, de nous désunir. Aux premiers jours du siège, ils étaient très-réels et trèspuissanis.
Ainsi, la situation morale était magnifique. Confiance absolue de tous les citoyens les uns dans les autres et dans leurs chefs. On ne demandait qu'à être sauvé de la défaite, du déshonneur, qu’à défendre énergiquement Paris, et l’on était prêt à Lous les sacrifices pour atteindre à ce but sacré. Jamais pouvoir aussi complet, dictature aussi absolue, ne | fut accordée d'aussi bon cœur à aucun chef de peuple. Le gouvernement de la défense nationale pouvait tout demander, tout prendre, tout ordonner pour le salut public, on ne lui refusait rien. Si ces gens-là avaient eu seulement une lueur d'intelligence et de probité, ils sauvaient la France
et fondaient la République à tout jamais, rien qu'en laissant libre essor au peuple. | Mais ils n’ont jamais eu qu'une seule idée : la défense est impossible, qu'üne seule préoccupation : traiter avec l'ennemi au plus vite. Le reste, tout ce qu'ils ont fait pour contenter l’ opinion publique : escarmouches avec l'ennemi, travaux du génie aux remparts, commandes de canons à tir rapide, armement, puis mobilisation en partie, de la garde nationale, n’a été que mensonge et comédie. Ils n’ont pas eu un seul moment la volonté sérieuse de faire usage de ces
immenses ressources pour chasser l'ennemi. lls ont permis au Parisien de jouer au soldat; mais, jésuitiquement, ils ont tout fait en même temps pour le décourager de la résislance, en le fatiguant de gardes inutiles aux remparts, en l'ennuyant par une inaction prolongée, en l'énervant par une famine préméditée et factice.
Si Paris n'avait pas été doté par Thiers de forts et de remparts, cela aurait sans doute mieux valu. Le plan de Trochu aurait pu s’exécuter plus vite et plus aisément. Ce guerrier serait allé, dès l’apparition du premier hulan dans
le département de la Seine, porter à Guillaume sur un plat
d'argent les clefs de Paris. [1 n’aurait pas été obligé de jouer la comédie lugubre de la défense, de la lutte à outrance jusqu’au dernier morceau de pain ; il n’aurait pas fait mourir de faim tant de braves gens, fait écraser par les obus prussiens tant de pauvres femmes et de petits enfants ! L’entêtement et l'incapacité de cette étroite cervelle bretonne, de ce Trochu à qui l’aveuglement des Parisiens confiait la décision suprèine de leurs destinées, ne le cèdent
qu’à son infatuation de lui-même. Cet homme veut être
adoré. 1l ne consulte personne : ni conseil de guerre, ni délibération, ni examen sérieux des forces de l’ennemi, des positions que celui-ci occupe, des meilleurs moyens de le vaincre. Rien, absolument rien, le plan de Trochu, à lui seul, opère tout cela. Ce plan a une vertu magique, c'est un charme, un talisman. — Général, nous sommes battus, le pain manque, nous allons être forcés à nous rendre. — J'ai mon plan. Ne vous inquiëtez de rien. Mon plan sauvera 1nfailliblement Paris. Vous le trouverez déposé chez mon notaire,. M° Ducloux.
76 Le PARIS LIVRÉ.
Les collaborateurs de Trochu. — État:major de la défense : Schmitz, Ducrot, Vinoy.
Les collaborateurs de ce plan merveilleux furent à la hauteur du chef d'emploi. Certes, la France aura bien à rougir de toute cette guerre, de toutes ces trahisons,; de toutes ces lâchetés, de toutes ces fuites, de toutes ces capitulations et de toutes ces captivités d'armées entières. Mais, le plus honteux de tout, ce sera d’avoir confié à de pareils ânes la défense de sa capitale. Une population brave el intelligente, comme on l'est à Paris, ccmmandée par de tels lâches qui reculent toujours et ne savent même pas, comme a au moins tenté de le faire Bourbaki, terininer leur opprobre d’un coup de revolver, commandée par de tels imbéciles qui n’ont pas su livrer un seul coinbat heureux, tandis que l'héroïque Garibaldi, avec de très-faibles forces, gagnait d’'incessantes victoires !
Ah! ces généraux bonapartistes, ils ont tous aux mains le sang du peuple, une tache qui ne s’efface point; toutes les étoiles d’or, tous les crachats d’argent, toutes les croix scintillantes de diamant, n’y font rien, elle ne s’efface point. Les années s’écoulent ; pendant vingt ans, leur victime râlait au loin dans les faubourgs, ils ont joui en paix de l'argent du crime. Ils se croyaient sauvés, ils disaient : Cette paix durera
autant que nous. Nous devancerons la justice du peuple.
Mais, la tache de sang ne s’est pas effacée à leurs mains. La voyez-vous ! Le Deux décembre, Aubin, Ricamarie, Mentana, les écorgés du Creuzot crient vengeance. Le pauvre ouvrier
désarmé, fusillé à bout portant, la jeune fille qui lançait des
pierres aux assassins de son fiancé, et reçoit une balle en pleine poitrine, tombent et de leur sang généreux rougissent le pavé, tandis que Canrobert le tr iomphant, et Palikao le
INACTION DE TROCIIU. 77
superbe et Vinoy l'invincible passent fièrement à cheval, entourés de leurs états-majors resplendissant de dorures.
Voici venir les vengeurs. Du Nord, ils descendent par ‘bataillons serrés. Les malédictions des assassinés de l'Empire portent fruit. Le châtiment marche à grands pas, moissonne ces infâmes, ne s’arrètera que quand ils seront tous tombés, tombés, non pas noblement , dans leur sang, sur le champ de bataille, la face encore menaçante tournée vers le ciel bleu, la droite crispée sur le sabre. Comme est tombé hier le héros de la Pologne, Rochebrune. Ils en sont tous incapables. Mais, tombés dans la boue, genoux en terre, face suppliante tournée vers le vainqueur prussien. Traineurs de sabres dont les dents grincent de peur, dès qu’its ne sont plus à dix mille, bien armés, contre les enfants de Ja rue Tiquetonne. Ah! pauvre France, toi qui avais eu des Du Guesclin et des Bayard, des Turenne, des Hoche et des Marceau, toi qui as encore sous la tunique du soldat et du sous-officier, sous la vareuse du marin, tant de braves cœurs intrépides, se peut-il bien que tu sois tombée dans cet abject militapisme de lâches coquins échappés au bagne!
M. le général Schmitz, fidèle secrétaire de M. Trochu, homme qui n’écrit, n’a@t et ne pense que « par ordre, » rédige en français douteux les bulletins des victoires de son patron. Si quelque chose peut encourager la défense, si des marins, des gardes nationaux, des gardes mobiles ou des soldats de la ligne ont fait preuve quelque part de réelle bravoure et d'ardeur de vaincre, soyez sûr que M. Schmitz n'en dira rien. Mais, s’il y a des désastres à signaler, des blessés ou des tués en nombre satisfaisant, quelque bonne reculade, « quelque retraite opérée en bon ordre après une forte reconnaissance, dont le but a été entièrement atteint!, » M. Schmitz s'étend complaisamment sur tout ce :
1 Phrase stéréotypée, reproduite dans les bulletins Schmitz après chaque menue défaite de M. Trochu,
que les Prussiens ont gagné, sur tout ce que les Français ont perdu.
Paris a la fièvre, cherche avidement des nouvelles; les journaux n’ont pas le droit de parler des opérations militaires. La seule bouche autorisée est celle de M. Schmitz. Et il emploie huit jours à lasser la patience de tout le monde, en racontant chaque matin les exploits fantastiques d'un personnage douteux, nommé le sergent Hoff, qui a tué huit Prussiens! |
M. Schmitz ne trahit pas. C’est la faute de sa femme de chambre, si les Prussiens savent très-bien le mot d'ordre, à peine est-il donné, s'ils connaissent à l'avance chaque fois qu'on se propose de les altaquer, l'heure exacte et le lieu précis de l'attaque. Sans doute, cette femme a un mari prussien, qui se fait de bonnes petites rentes, grâce à ce trafic conjugal d'espionnage domestique. Dès lors, tout s'explique; l’honorabilité du digne chef d'état-major général est entièrement à couvert. Et quand, après cinq mois de £e manége, la presse ose timidement réclamer, M. Trochu, indigné, prend lui-même la plume pour défendre son collaborateur en trahison. « On se permet, dit-il éloquemment, d'attaquer le général Schmitz. C'est une trame odieuse, dont les fils sont entre les mains de la justice. » La justice n'a jamais vu ces fils ; mais, nous avons vu tomber sous les
‘ balles prussiennes beaucoup de nos frères et de nos amis,
envoyés aux plus odieux guet-apens.
Afin d'étuffer le scandale, M. Schmitz, néanmoins, est rentré dignement « dans la vie privée. » Il n’a point daigné s'expliquer davantage, l'opinion publique doit être satisfaite. Qu'elle hésite, d’ailleurs, pour trouver le traître entre Schmitz, Trochu, Ducrot et Vinoy; qu’elle se fixe-sur l’un ou l’autre de ces quatre messieurs, elle ne se trompera guère. Gelui d'entre eux qui ne trahit point de parti pris et pour gagner de l'argent, trahit par ineptie et lâcheté.
À Ia paix, M. Schmitz ira se fixer à l'étranger, dans quelque aimable résidence, et y jouir du fruit des services
INACTION DE TROCHN. 79
qu’il a rendus à la France et à la Prusse. Ingrate patrie, tu n'auras point ses os! à moins qu'il n'y ait encore assez de sang dans nos veines, pour que nous mettions tous ces compères en Jugement.
D'après les lois de la guerre, le commandant de place, qui n’a pas épuisé tous les moyens de défense, doit être condamné à mort.
Le général Ducrot, « le plus grand stratégiste des temps modernes, » atteint dans ses proclamations, en fait de rodomontade, le sublime du genre. « Il ne veut rentrer dans Paris que mort ou victorieux. » Et il va se faire battre stupidement par les Prussiens; et après sa désastreuse bataille, au lieu de se brûler la cervelle, il rentre chez lui diner. Il a donné un moment d'émoi et d'espoir à cette population nerveuse de Paris; on a cru trouver en lui un homme, il se montre poule mouillée. Du reste, il avait bien le droit de violer ses promesses aux Parisiens, l’homme qui a violé celles faites par lui aux Prussiens, et qui a souillé ainsi l'honneur national. Oui ou non, était-il prisonnier sur parole? Si oui, c'est un infâme qu'il fallait arrêter de suite, et rendre aux Prussiens. Si non, si les Prussiens l'ont laissé fuir, il est leur complice, c'est un espion et un traître, venu à Paris pour nous perdre; il faut le fusiller.
Vinoy, général du Deux décembre, accepte avec résignation la tâche de dégager le gouverneur de Paris, « qui ne capitulera pas, » d’une promesse gènante. L’Escobar breton, nourri dans la pratique des restrictions mentales, n'avait point dit que Paris ne capitulerait pas. Il supprime le poste de gouverneur, met Vinoy à sa place, celui-ci capitule, le tour est fait. O peuples, combien l’on vous croit bêtes, combien impudemment on se joue de vous!
N'avant qu’un honneur de bonapartiste, Vinoy trouve trèsnatyrel et très-simple d’attacher son nom à une infamie. Là où un Beaurepaire se brüûlerait la cervelle, lui triomphe, lui caracole fièrement à cheval sur les boulevards, Jamais
aussi honteuse capitulation n'a été faite: livrer à l’ennemt unc garnison trois fois plus nombreuse que l’armée assié- - geante, et cela sans avoir même tenté une seule sortie | sérieuse, sans avoir même essayé de ravitailler la place, livrer à l'ennemi des forts qu'il n'aurait jamais pris et qui devaient se faire sauter plutôt que de se rendre, des remparts qui n’ont servi à rien, un matériel de guerre immense, c’est la plus grande infamie qui ait jamais été commise. « Le moment critique est arrivé, dit négligemment Vinoy. | Je ne suis qu'un soldat. J’exécute les ordres qui me sont - donnés. » Vous vous trompez, monsieur Vinoy, ce n’est pas soldat, c'est bourreau qu'il fallait dire. Vous n'êtes qu’un | bourreau et un lâche. Ne prostiluez pas ce nom desoldat qui | peut redevenir glorieux en France. Vous avez tremblé devant les Prussiens, vous avez mieux aimé leur livrer Paris que les combattre. Mais vous avez tué des hommes désarmès, des passants inoffensifs, blessé des vieillards, des femmes et des enfants sur la place de l'Hôtel-de-Ville, le 22 janvier. C'est votre seul exploit, votre seule victoire dans cette guerre, et | cet exploit est vraiment digne de vous, digne du Deux décembre, digne de vos deux patrons, Bonaparte et Trochu. Il y avait quelques courageux citoyens qui voulaient protester contre l'opprobre et la reddition de Paris, une poignée à peine d'hommes, puis des curieux, puis des femmes dont les enfarits mouraient de faim et qui demandaient à manger, vous avez tiré en plein dans cette malheureuse foule. Ah! comme ils étaient braves et beaux vos officiers de mobiles bretons commandant les feux de pelotons sur le peuple parisien! Vous devez être fier d'eux, général d’assassins ; vous les décorerez, n'est-ce pas?... à moins que nous ne vous mellions tous en jugement, comme vous le méritez. Pourquoi ne vous êtes-vous pas rendu prisonnier à Sedan, en même temps que vos camarades de promotion et de déshonneur? pourquoi êtes-vous venu dans notre ville, souiller nos pavés de notre sang? Le dernier caporal nous aurait ramené vos soldats mieux que vous, ne les aurait pas
découragés, démoralisés comme vous l’avez fait chaque jour en leur assurant que la défense était impossible, ne les ‘aurait pas laissés souffrir de la faim et du froid, mourir gelés, faute dé surveiller l'intendance, faute de leur procurer des chaussures chaudes et de la flanelle, surtout ne les aurait pas conduits à l'assassinat des Parisiens, mais à la bataille contre les Prussiens !
Les généraux qui commandent en sous-ordre. — Leur sénilité. — Lèur inertie et leur mauvais vouloir.
Ed
Derrière ces quatre personnages brillants et illustres se pressait la foule des illustrations militaires de deuxième ordre. En général, jésuites de ton et de sentiments, ne ser- . vant la République que pour la trahir et avec l'ardent espoir de l’enterrer au plus vite, gens qui figureraient mieux dans un couvent de révérends pères que dans un camp. Les plus jeunes, ceux que leur âge rendait presque impatients et téméraires plus que ne le comoortaft le plan Trochu, avaient au moins soixante ans. Car Trochu, voyant le cadre des officiers français prisonniers de guerre tout entier en Allemagne, s’était bien gardé de le remplacer en donnant de l'avancement à des officiers jeunes et intelligents, hardis, capables.
Ne croyant qu'à l'expérience, à la routine, et aux cheveux blancs, il était allé convoquer, pour défendre la jeune République, des vieux qui avaient déjà un pied dans la tombe. Collection de gouttes cet de rhumatismes, très-respectable quand elle’garde la ciambre et n’entrave point l'élan d'un peuple vers sa liberté. Ban et arrière-ban des culottes de peau retraités, rappelés à l’activité, « pour aider de leurs lumières et de leur énergique concours » le sauveur Trochu. Vicillards glacés par l'âge, fatigués par leurs campagnes
contre les Kabyles et leurs longues années de garnison, qui n'avaient aucune envie de se faire tuer pour défendre la République, qui regrettafent amèrement leurs gouvernantes, leurs pantoufles, leurs robes de chambre et leurs coins du feu, qui n'aspiraient qu’à la paix, qui excitaient sans cesse . leurs soldats à la demander, afin de rentrer chez eux au plus vite, et ne tarissaient point de plaisanteries sur l’ardeur des gardes nationaux, « des guerre à outrance, des soldats
. .detrente sous. »
Ces vieillards, égoïstes et stupides, est-il besoin dele dire, ne savaient rien de la guerre contemporaine. Leur parler des manœuvres de Grant, de la campagne de Bohème, eût été peine absolument perdue. Tout au plus avaient-ils bu l’absinthe dans les tranchèes de Sébastopol, fui devant les Mexicains, pris part aux deux ou trois grandes tueries d'Italie. La vraie écolé militaire pour eux, c'étaient les razzias sur les pauvres diables d'Arabes. On conçoit aisément qu'ils aient eu depuis le commencement de la campagne actuelle une sainte peur du Prussien. Rien qu’à l'idée d'entrer en lutte avec lui, on les voyait tout ahuris. Et cependant, ils méprisaient d’un profond mépris « le pékin », le civil, cette bonne bête, dont ils vivent grassement depuis vingt ans, et qu'ils fusillent si volontiers, sur les ordres du prince. Le pékin prend sa revanche en Amérique, en Prusse, où il devient général, où il apprend à battre si bien tous les héros : moustachus des estaminets français.
Ils disaient, ces vieillards insensés : Les gardes mobiles ne se battront pas. Folie que d’aller an-devant de l'ennemi avec des gens qui s’enfuiront à la vue du premier casque prussien. Menés à l'ennemi, les mobiles se sont très-bien battus, même mieux que la ligne, dont les cadres, essentiellement bonapartistes, perdent tout. Quand on a proposé de faire avec la garde nationale de Paris autre chose que des patrouilles et des gardes aux remparts, ils ont été pris d’un rire inextinguible. Ils prétendaient voir déjà la course furibonde, échevelée, de tous ces boutiquiers, se sauvant à
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la première décharge des Prussiens pour venir s’abriter
derrière les jupons de leurs femmes. Ils faisaient insulter
par l’un d'eux, le général-gendarme Clément Thomas, préposé au commandement de la garde natienale, les citoyens
placés sous ses ordres. À en croire ce misérable, nous n'é-
tions qu'un ramassis d'ivrognes, de malfaiteurs et de filous. M. Clément Thomas en venait même à se demander « si la garde nationale ne serait pas plutôt un obstacle qu'un secours pour la défense. »
Placée sous le feu le plus terrible de l’ennemi, à Montretout, mal commandée, fractionnée en petits corps isolés auxquels les généraux de l’armée de ligne ne daignaient même pas envoyer d'ordres, la garde: nationale de Paris s'est mieux battue que les mobiles, Elle a forcé, par sa fière et indomptable attitude, ses ennemis des états-majors qui déjà ricanaient, qui espéraient la voir plier très-vite et se dégoûter à tout jamais de la guerre, elle a forcé tout le monde, même Trochu, à la respecter, à l'admirer.
Constituant une sorte de mandarinat, ennemi de toute innovation, de tout mouvement, de toute défense civile, républicaine, ces vieillards formaient deux comités, le comité d'artillerie et celui du génie. Le premier devoir d’un gouvernement, voulant réellement sauver Paris, aurait dû être de dissoudre ces deux comités, de donner essor au bon vouloir et à l’activité d’une foule de jeunes gens qui étouffaient, obscurs et inutiles, sous l'éteignoir des Guiod et des Chabaud-Latour, et qui auraient pu rendre, dans ces armes savantes, d'immenses services. Mais cela ne convenait
pas au plan de Trochu; d’ailleurs, n'était-il pas trop bon
camarade de promotion et trop bon chrétien pour toucher à des « positions acquises, » pour inquiéter des généraux dont l’unique tort était de ne pas vouloir défendre Paris ? Même il finit par les décorer.
Et cependant, le génie n’a su rien faire qu'amuser les badauds de Paris par d'inutiles travaux aux remparts. La position de Châtillon, que nous avons occupée, puis laissée
reprendre aux Prussiens, et qui nous est devenue si funeste * dans le bombardement de la rive gauche, n’était-il pas bien facile de la fortifier, de s’y rendre inexpugnable? Mais, Picyrd, ministre des finances, qui avait à payer son traitcment de cent mille francs à l'archevêque de Paris, qui, au lieu de créer à la République, par des mesures révolutionnaires, les ressoureos indispensables pour sauver Paris, pour épargner à la France la honte ct les dix milliards à donner ‘aux lrussiers, n'a jamais su que tripoter avec la Banque, Picard refusa l'argent nécessaire. Et le gèuic n’insista pas. Puisque Paris devait ètre livrè aux Prussiens, il était bien inutile en effet d’entreprend e de pareils travaux. Mieux valait économiser l'argent pour payer notre rançon, que de l'employer à des travaux de terrassement.
Au plateau d'Avron, que nous avons eu pendant trois scmaines; il était bien facile, avec de la terre et des troncs d'arbres, de créer une forteresse imprenable, d'où nous aurions pu inquiéter au loin nos ennemis. Cette position, trèsimportante pour nous, ne devait être abandonnée à aucun prix. Le génie n'a voulu y exécuter aucun travail, et si les Prussiens ne nous ont pas fait cruellement expier la faute de l'avoir abandonnée, c' est qu’en nous rendant, nous leur en avons épargné la peine.
Le ministère de la guerre, systématiquement hostile à tout progrès, voué aux traditions bureaucratiques les plus absurdes, peuplé de -ces employés mollusques, chefs de divisions, chefs et sous-chefs de bureaux, excellents pour émarger en temps de paix et pour enterrer dans leurs cartons tout projet utile, braves gens qui continuaient à paperasser consciencieusemént, tandis que les Prussiens étaient aux portes, dirigé par le vicux bonhomme Le F16, qui a eu peutêtre de l’énergie il y a vingt ans, cerveau des‘plus ramollis aujourd'hui, gardé avec un soin jaloux par les mêmes huissiers impertinents à:cravates blanches que sous l'empire, r’élait qu'une nécropole.
Le Flô a eu pourtant une idée neuve et remarquable pour
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la défense de Paris. Ça été de constituer un bataillon avec tous les commis, tous « les graltoirs » de son ministère, de ddnner à ce bataillon les meilleures armes qu’il put trouver, des carabines américaines remingtôn, armes de prècision et à longue portée, excellentes pour les tirailleurs d'avant-postes, et de charger ce bataillon de héros de monter nuit ct jour la garde autour du ministère!
L'arine qui avait le plus besoin d’être activement perfectionnée, l'artillerie, ne pouvait d’un pareil ministère recevoir aucun élan. Comme les médecins dont s’est joué Molière n’entendaient point parler de la circulation du sang qu'ils n’eussent envie de se moquer, le général Guiod, à la seule pensée de canons se chargeant par la culasse et fabri- .qués par l'industrie civile, éclatait de rire. Même avec la grossièreté de paroles, habituelle aux vieilles culottes de peau, il flétrissait énergiquement cette insanité. Un homme qui est seul resté honnête parmi les membre: du gouvernement, qui seul a pris au sérieux son devoir, au moins dans la partie restreinte dont il était chargé, Dorian, ministre des travaux publics, dut batailler un mois entier avant d’avoir l'autorisation de fabriquer d'excellents canons. Il est vrai qu’il a travaillé pour les Prussiens, que ces canons viennent de leur être livrés, qu'ils s’en serviront contre les Français non encore soumis, comme ils viennent de se servir contre nous des canôns de Metz que le prévoyant Bazaine recommandait tant à ses soldats de ne pas gâter.
Thiers mendie le secours des monorques et ne l’obtient pas. — Trochu refuse l'alliance des républicains.
Ne voulant point défendre la France, les hommes qui régnaient à l'Hôtel de Ville n’eurent qu'une idée pour terminer la guerre : mendier l'intervention des monarchies
EE
étrangères. Aussitôt maîtres du pouvoir, ils envoyèrent le meilleur politique qu’ils purent trouver, M. Thiers, en voyage diplomatique. Puis, ils attendirent dans une criminelle inaction, le résultat de ce voyage.
Thiers crut-il vraiment à sa mission? ou bien, jugeant de suite qu ‘elle n’aboutirait pas, ne fit-il cette inutile démarche | que pour mieux tuer la République, que pour mieux montrer | à la France la nécessité de la monarchie constitutionnehe, seule capable de traiter avec l'Europe monarchique, et de réparer les désastres causés par l'Empire?
Un homme intelligent ne pouvait même admettre que la sainte alliance des rois, que la Russie, étroite parente de la Prusse, que l'Angleterre dont la reine pleure un Cobourg et qui a toujours voulu l’abaissement.de la France, que l’Autriche toute saignante de ses nombreuses défaites, consentissent à sauver. la République des menaces prussiennes. D'ailleurs, au cas où la protection mendiée serait accordée par un de ces rois, que ferait la Prusse? Elle n’en tiendrait aucun compte. Et le rnonarque compatissant ne ferait pas, à coup sûr, la guerre pour le salut de la République française, mortelle ennemie de tous les trônes européens. Mieux valait demander à ces rois de se suicider que d’ implorer leur secours en faveur de notre République. Celle-ci n’a d’autres alliés que les peuples; elle s'affranchira elle-même, elle les affranchira par la propagande toutepuissante de l’idée révolutionnaire et avec leur aide renversera tous les rois.
N'était-il pas évident d’ailleurs que le comte de Bismark
n'avait pas engagé l'Allemagne dans une lutte aussi grave,
sans avoir à l'avance préparé le terrain diplomatique? Pénétrer en France, marcher sur Paris, dicter dans cette capitale vaincue le démembrement du territoire français, tout cela n’était possible qu’à conditicn d'avoir la complicité des autres grandes puissances. Comment leur faire accepter ce changement si complet de l'équilibre européen, cet immense agrandissement de la Prusse, sans leur donner en échange
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de sérieuses compensations? Puisque la Prusse prenait l’occident, ne fallait-il point partager l'Orient entre la Russie et l'Angleterre? À la Russie, Constantinople, clef de son empire: à l'Angleterre, l'Égypte, passage de l'Inde. Vaste plan de monarchie universelle, où il ne restait plus debout que quatre puissances maîtresses du -monde entier : en Europe la
” Prusse, en Amérique les États-Unis, en Asie et en Europe la
Russie et l’Angleterre. La France disparaissait, s’en allait prendre place au dernier rang des nations serves, de ces pauvres nations mortes, Italie, Espagne, Irlande, Pologne, qui se sont attardées au catholicisme, à la croyance aux miracles, à la vie stérile des couvents, tandis que le reste de l'humanité marchait dans les voies fécondes de la science!
Comme il apparut bientôt après par la dénonciation du traité de Paris, ce vaste plan de partage du monde éfait déjà tout préparé. Que pouvait en échange de ces projets si brillants, si Séduisants, offrir à la Russie, à l'Angleterre, la République bâtarde représentée par M. Thiers et défendue par le plan de M. Trochu? Rien, absolument rien. Et quelle sympathie pouvait-elle rencontrer chez les peuples pour forcer la main aux gouvernements, les contraindre à nous porter secours ? Aucune, absolument aucune." Toutes les nations justement irritées des forfanteries insupportables «du grand peuple, » nous haïssaient même à cause de l'infamie de Bonaparte, bras séculier des jésuites et du pape, cham- . pion assidu de la réaction et du catholicisme dans le monde entier, au Mexique, en Chine et en Cochinchine, en Syrie et à Mentana, souteneur universel de toute politique d’oppression et de retour au moyen âge.
Ah! si Paris n’avait pas eu les menottes aux mains, si ce grand foyer révolutionnaire avait brûlé, si nous avions pu fonder la République véritable, démocratique et sociale, universelle, les rois, au lieu de rire de nous, auraient tous tremblé! Sentant à l’ébranlement profond de leurs trônes que les peuples, plus instruits et plus mürs, ne veulent plus d'eux et ne combattront plus, comme ils le faisaient en
æ 1795, contre le droit, le vrai et le bien, contre la Révolution, ils se seraient empressés d'intervenir. Et, afin de détourner la terrible menace, ils nous auraient offert, ils se seraient chargés de faire accepter à la Prusse une paix immédiate, la meilleure possible.
M. Thiers fut reçu par la cour de Pétersbourg avec une politesse exquise. Cette politesse était évidemment de très-bon augure ; elle signifiait que la Russie, pour complaire à notre ambassadeur, était prête à envoyer trois cent mille honmes à notre secours. Pauvres grands enfants que nous sommes, tombés en décrépitude sénile par l'effet du Bas- Empire et du catholicisme, nous croyons niaisement les plus absurdes mensonges, pourvu que notre vanité en soit flattée! Ia suffi, aux derniers jours de l’Empire, lorsque nous étions partout vaincus, de publier que le ezar, empereur de toutes les Russies, avait invité M. Fleury, ce personnage peu recommandable, notre ambassadeur, à s'asseoir « sur une seule fesse, » dans le traîneau impérial, à une chasse à l'ours, pour que cette galanterie impériale fit palpiter d’espoir tous les cœurs vraiment français. Qui refusait de croire à l'alliance russe était justement traité d’ennemi de la patrie.
Malgré toute l'eau bénite de cour dont il fut comblé, M. Thiers n’obtint d'autre résultat que d'avilir le nom de la République française, et de faire perdre à notre défense un temps très-précieux. C’est assurëment ce qu'il avait dû prévoir. Trop expérimenté pour s'être avéuglé un instant sur l'inutilité des efforts qu'il s’était chargé de tenter.
Euhardie par ces échecs diplomatiques, la réaction monarchiste, s'en vint, sans aucun respect pour le nom français, intriguailler chez l’ennemi à Versailles, espionner à Paris, monter des trames orléanistes à Tours et à Bordéaux, faire partout le mal. |
Malgré la sage doctrine de Monroë, qui réserve l'Arnérique aux Américains et leur interdit l'intmixtion dans les affaires du vieux monde, malgré le vaste dévelonpement des
intérêts germaniques aux États-Unis et l'augmentation constante de la prolifique émigration allemande dans ce pays, malgré la politique anglaise de démembrement et d’affaiblissement des États-Unis, suivie pendant leur guerre de sécession par l’imbécile Bonaparie, contrairement à tous les intérêts français et dans le seul espoir de tuer une République, malgré l'edieux et stupide égorgement d'une autre République par le même despote aux portes des Américains, outragés, menacés dans leur indépendance par la fondation en pleine Amérique républicaine de ce trône pitoyable d’un ‘archiduc autrichien destiné « à régénérer les races latines, » malgré cette attitude toujours hostile de . la politique bonapartiste qui avait forcé les Américains à chercher ailleurs des sympathies, à se (tourner vers la Russie et la Prusse, malgré tant de légitimes motifs de répulsion, la République américaine était disposée à nous secourir. Non certes qu’elle se crût obligée, comme nous le prétendons avec notre vanité habituelle, à nous témoigner une. bien grande reconnaissance pour le service que nous lui avons rendu lors de sa fondation. Ah ! si l'Amérique n'avait pas eu de meilleurs républicains que la Fayette, cet ami de Louis-Philippe, qui voyait en ce roi « la meilleure des républiques, » elle n’aurait pas établi les institutions sensées et bienfaisantes dont elle jouit. Non certes qu’elle se sentit bien sympathique à cette singulière République française d'avocats bavards, ignorants et brouillons, de journalistes déclamateurs, de généraux jésuites, d'hommes d'État intrigants, avides et incapables, si différents de ses hommes politiques toujours raisonnables, toujours pratiques. Mais elle nous aurait aidés par amour des principes, par intelligence politique, pour empècher l'Allemagne de tomber dans le même abime que la France, de tomber en Bas-Empire, et de venir peut-être un jour renouveler dans le nouveau monde les folies mexicaines de Bonaparte. Elle n'aurait pas envoyé, à la façon monarchique, une expédition pour nous secourir, puisque ses institutions s’y opposent sagement.
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Mais, l'initiative individuelle étant libre chez elle et toutepuissante, elle aurait laissé l'opinion publique soulever le pays en notre faveur, organiser d’abondantes souscriptions, créer des armées de volontaires commandées par ses meilleurs généraux pour voler à notre secours.
Le plan de M. Trochu ne pouvait permettre de pareilles excentricités. Comment lai, bon catholique, aurait-il pu, | sans perdre son âme, s'entendre avec des huguenots réprouvés par notre saint-père le pape! comment lui, fils de cette vieille entêtée royaliste, la Bretagne, aurait-il pu, sans répugnance insurmontable, s'allier avec des républicains autres que M. Thiers et que M. Jules Favre? Il repoussa avec une sainte indignation les avances diaboliques de ces Américains réprouvés. Des ouvertures lui furent faites, il n’y répondit même pas. Il eut soin de s’entourer de personnages esclavagistes, particulièrement désagréables aux Américains, afin de leur ôter toute tentation de revenir à la charge. | |
Prim, ce misérable traître, Trochu espagnol, aujourd'hui châtié, l’un des auteurs de l’épouvantable guerre qui ravage et désole l'Europe, tourmentait en ce moment sa patrie par ses intrigues monarchistes. Le Hohenzollern ayant manqué, il intriguait pour la maison de Savoie. De généreux citoyens espagnols étant venus demander au ministre des affaires étrangères de la République française son appui, afin de triompher promptement du parti royaliste et de consacrer ensuite toutes les forces de l'Espagne délivrée à sauver la France, M. Jules Favre les remercia pompeusement de leur bon vouloir, et ne conclut aucune alliance avec eux.
L'Italie, à peine affranchie du joug étranger, était tombée sous un autre joug, non moins dur et pesant, celui des jésuites de robe courte, tout-puissants depuis Mentana, grâce à l'alliance de Bonaparte. Sa flotte vaincue à Lissa, son armée battue à Custozza, ne servaient plus qu'à garder Garibaldi prisonnier dans l'île de Caprera, ou à le blesser au guet-apens d’Aspromonte. Ces défaites, ce rôle ignoble de
gendarmes pour ses braves soldats, tout cela lui était imposé par son protecteur Bonaparte. Il lui prenait encore sa capitale Rome, y dépensait les millions de la France à voler, à humilier, à trahir l'Italie. Elle frémissait de rage, regardait vers Caprera si le libérateur ne lèverait point l’étendard de la révolte contre une si infâme royauté. Au bruit de la chute du tyran dont Victor-Emmanuel n'était qu'un satellite, elle fut tout entière transportée d’un élan immense. Elle ne demandait qu'un signal pour briser ses chaines, marcher, sous les ordres de Garibaldi, au secours du peuple français. Le signal ne fut pas donné. Garibaldi seul, entrainé par son grand cœur, accourüt en France. Le gouvernement lui fit de grands éloges et une belle réception, mais entrava constamment son action. On espérait l'étouWer sous les fleurs, l'empêcher de rien faire. S'il avait obtenu le commandement qu’il méritait, au lieu d'être réduit à batailler obscurément dans l'Est, si au lieu de ses vingt mille soldats avec lesquels il est d’ailleurs toujours victorieux, on lui en avait donné deux cent mille, Paris serait sauvé depuis longtemps, Paris n'aurait connu ni les horreurs du bombardement, ni celles de la famine, ni l'horreur suprême de la capitulation.
Telle a donc été à l’extérieur la politique des hommes du 4 septembre. Demander du secours là où il était impossible d'en obtenir ; refuser le secours de tous nos alliés naturels. S'ils ne sont point traîtres, ils sont les plus ineptes person-
nages auxquels peuple ait jamais confié ses destinées.
Les Allemands sous les murs de Paris. — Siége fictif des premiers temps. -Trochu reste immobile, ou ne fait rien qui vaille.
Cependant, tandis que Trochu attendait dans la plus complète inaction le résultat des négociations de Thiers, tandis
que les ministères étaient encombrés de hideux solliciteurs, s’arrachant les lambeaux de la patrie mutilée, tandis que les ministres casaient bien tous leurs parents, cousins et protégés, l'ennemi avançait toujours. Nul obstacle. Si les Prussiens avaient eu quelque général d'avant-garde audacieux, ils auraient pu entrer à Paris dès le 18 septembre, Trochu ne les en aurait pas empêchés. Bien qu'ayant deux cent mille hommes sous la main, en garde mobile, marins, troupe de ligne, bien qu'en pouvant trouver de suite quatre cent mille autres, prêts à se battre, dans la garde nationale, il affirmait n'avoir aucun mnoyen de résistance. Nos forts étaient à peine gardés, l’élan du peuple parisien n'était pas utilisé, on ne voulait lui donner que de vieux fusils à piston, armes dérisoires, et quand Cluseret offrait d'importer de suite d'Angleterre cent mille fusils à tir rapide, on lui refusait obstinément. Trochu espérait pouvoir dès lors mettre son plan à exécution, « livrer nos forts en deux heures, et Paris en vingt-quatre heures, » comme il l’avouait naïvement au Conseil. |
Ce qui sauva Paris alors, ce fut l'erreur complète des Allemands sur son état moral. Bismark et Guillaume, quand ils eurent pris Bonaparte à Sedan, s’imaginèrent que c'en était fait de la France, qu'avec son empereur elle avait perdu toute sa force morale. Ils comblèrent de soin leur prisonnier, l'envoyèrent à Wilhemshœhe engraisser dans un palais, afin de pouvoir, après la prise de Paris, traiter avec lui, avec « le seul pouvoir régulier qui fût en France. » Puis ils marchèrent sur la capitale, espérant qu'il suffirait de se montrer sous ses murs pour que «la nouvelle Sodome, » comme l’appelajient dans leurs sermons les pasteurs protestants de Berlin, pour que « la Gomorrhe de l'Occident » se rendit à merci. Quand ils aperçurent du haut des collines qui l'environnent la grande cité, ils s'arrêtèrent un moment avec Stupeur, se demandant s'il serait bien possible d'investir une aussi vaste circonférence.
Mais, quoi! cette ville n'était-elle pas peuplée de Français
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méprisables, de ces lâches qui se laissaient assommer par. les agents de police de l’Empire, et qui, depuis l'ouverture de la campagne, ont constamment fui devant les courageux Allemands et se sont laissé désarmer par centaines de mille? n'y avait-il pas dans les faubourgs de Paris « une populace » . ignoble de pillards et d’ivrognes, plèbe de Bas-Empire, qui, - saisie de peur à l'approche des Prussiens, se jetterait sur ses chefs pour les contraindre à capituler? Quand ils virent qu'on n’apportait pas les clefs de la ville à Guillaume, dès l'apparition du premier casque prussien à l'horizon, ils imaginèrebt que parmi les républicains « rebelles à l'empe- - reur Napoléon » se trouvait un général très-brave, nommé Trochu, lequel contraignait les Parisiens à ne pas capituler. Justele contraire de la vérité, Paris ne demandait qu'à devenie un vaste camp, qu’à faire de chacun de ses fils un soldat; pour être victorieux, il ne lui a manqué que de remplacer par un bon chef un chef détestable.
Afin de contre-balancer les effets de la bravoure supposée et de.la force morale de Trochu, afin de terrifier les Parisiens couards, les Allemands jugèrent suffisant de faire un simulacre de siège. Ils n’avaient pas encore de grosses pièces | d'artillerie, de canons de siège; ils braquèrent sur les hauteurs, qu'on leur laissa très-paisiblement occuper, leur arti:lerie de campagne, laquelle faisait au moins menaçante figure. Quand ils n’eurent plus assez de canons, ils braquèrent des tuyaux de poêles ! des factionnaires, en bois peint et en carton, veillaient nuit et jour, à côté de ces batteries. Ils tendirent des fils de fer tout autour de la ville, persuadés que ces fils de fer suffiraient à emprisonner deux millions de Parisiens et à les affamer pourvu que, par delà les fils, il y eût quelques sentinelles prussiennes. Puis, ils s'établirent tranquillement dans les riches villas des bourgcois de Paris, mangeant bien, buvant bien. Quelques corps de cavalerie, quelques troupes d'infanterie, furent chargés de se promener à l’entour des fils de fer, afin de simuler l'armée assiégeante. Même, pour la commodité de ces
pi PARIS LIVRÉ.
troupes, et afin de leur épargner la fatigue, un chemin de fer de ceinture fut établi. Ainsi, l’on voit au théâtre dix figurants tourner autour d'un paravent, et représenter une grande armée.
Ils nous méprisaient Lien ces Allemands ! Et certes ils en avaient le droit. Ce qui les confirma le plus dans ce mépris, ce qui les engagea puissamment à persévérer dans le siége, ce fut la visite honteuse que M. Jules Favre se permit de leur faire au château de Ferrières. Ce vil personnage alla gémir aux pieds de l'impertinent Bismark sur les malheurs de la patrie. Il larmoya, il fit du pathos prétentieux et vide. L’Alle- mand, plein de morgue et de légitime dédain, fut inflexible : « Donnez-moi la clef de Paris, le mont Valérien, cinq milliards, l'Alsace et la Lorraine, sinon point de paix. »
Trochu se laissa enfermer dans Paris, ne bougea point, perdit dans l'inaction tout ce beau mois de septembre, où avec un peu d'activité, de cœur et d'intelligence, il aurait pu si aisément sauver la France. Il feignit l'inspiration mystérieuse, posa en dieu sauveur, parla plus que jamais de son plan qui avait déjà fait l'admiration de l’impératrice. Les badauds tombèrent en extase. Les journaux de la bourgeoisie, qui avaient soutenu l'opposition constitutionnelle sous l’Empire et qui étaient parvenus avec cette opposition au pouvoir, aux emplois lueratifs, aux places de toute sorte, n’admirent point que l’on püût critiquer le plan de Trochu « sans avoir de l'or prussien dans les poches. » Les journaux de l’ancienne police impériale, tels que le Figaro, un moment effrayés par le mot de République du 4 septembre, puis complétement rassurés par la bonhomie de Trochu, firent chorus. Quant aux journaux du peuple, il fut à peu près prouvé que leurs rédacteurs, Delescluze, Blanqui, Félix Pyat émargeaient chez M. de Bismark. Ainsi se forme l'opinion publique dans cette ville spirituelle de Paris!
Ce courageux et noble vieillard, Raspail, a bien raison de s'en prendre toujours de nos malheurs aux jésuites. S'ils ne sont pas la cause directe de tous nos maux, ils sont
au moins les ennemis perpétuels de notre salut. C’est par eux que nous avons été gouvernés, sous le nom de République, depuis le 4 septembre. Favre et Trochu, étant deux Jésuites de robe courte, ont été soutenus par leur toutpuissant parti. Ces jésuites sont les maîtres de toutes nos administrations civiles et militaires, de presque toute la fortune publique, -de la plupart de nos journaux. Ils domiuent l'opinion publique en calomniant sans cesse leurs adversaires, en exaltant aux nues leurs partisans, quelque incapables et funestes au pays que soient ces partisans. fl faudra une révolution radicale à la France pour se débarrasser de cette lèpre, si elle ne veut périr.
Dès le 19 septembre, Trochu eut le plaisir de voir les effets de son plan : la déroute des Français. Enfermé d’ordinaire au Louvre et ne sachant rien dès mouvements de l'ennemi, laissant en présence de forces prussiennes considérables, des troupes françaises trop peu nombreuses ou inexpérimentées, il amena une panique qui aurait pu effrayer Paris. Le combat de Châtillon montra aux Parisiens la fuite honteuse d'hommes vêtus en zouaves. Ce n'était qu'un travestissement de recrues, de soldats tout nouveaux, pris dans les dépôts. Mais, ils n’en avaient pas moins l'uniforme de zouaves, et sans doute M. Trochu comptait beaucoup sur « l'effet moral » de cette révoltante exhibition pour encourager Paris à la résistance.
Comme on s’étonnait pourtant de-ne le voir rien faire, il partit en guerre le 23 du même mois et Vint à bout de prendre Villejuif, que du reste les Prussiens ne défendaient pas. Non content de ce succès de son plan, il se fit battre le 80 à Chevilly et à l'Hay. Puis il se reposa.
Tactique de Trochu. — Rapports du fidèle Schmitz. — Le fameux plan à l’œuvre. — Pigeons et ballons. — La Commission des barricades.
Aussi bien que l'histoire politique, l’histoire militaire de ce siège est lamentable et navrante. Tant de bon vouloir de tous, armée et garde nationale, tant d'ardent désir de se sauver, de sauver la France, tout cela entravé, perdu, gaspillé! Nous avons entendu au mois de septembre des soldats, au visage brillant de colère, s'écrier : « Oui, nous vengerons nos braves camarades {uëés par les Prussiens. Qu'on nous laisse marcher en avant et nous vaincrons. » Deux mois après, ces .mêmes soldats, fatigués par une longue et insupportable inaction, systématiquement découragés par leurs généraux, et démoralisés par une série de défaites, épuisés par le manque de nourriture réconfortante & de vin, glacés dans les tranchées, privés de vêtements chauds de dessous en flanelle, tandis qu'il y en avait tant à réquisitionner dans Paris, pieds nus dans des souliers froids et humides, criaient : « La paix ! la paix ! » et en voyant passer les bataillons de gardes nationaux ricanaient : « Ah! les voilà ces guerre-à-outrance! »
Chaque fois que le général Trochu sortait en guerre, il faisait canonner par les forts, pendant toute la nuit, l'endroit où il devait se battre. Cela ne faisait aucun mal aux Prussiens, mais avait l'avantage de les avertir à temps du point où ils devaient concentrer leurs troupes. Cela émouvait les Parisiens et, à force de bruit, leur faisait croire à la réalité
de la guerre. Cela rassurait le général, comme si cette :
canonnade, qui ne portait point, avait dû, à elle seule, faire une trouée, lui ouvrir une large voie où il n'aurait plus eu qu'à passer ensuite triomphalement et sans afcun danger. Chaque fois qu’il rentrait vaiacu, le fidèle Schmitz prenait sa
bonne plume et recopiait son éternel rapport militaire aux Parisiens : « Bonne et solide reconnaissance bien conduite, et qui a entièrement atteint son but. Engagement sérieux où se sont révélées les brillantes qualités militaires qui font la gloire et la force de notre armée. Nous avons conquis plusieurs positions importantes, mais devant le retour de forces ennemies très-supérieures, nous avons dû les abandonner. La retraite s’est effectuée en bon ordre. Le moral des troupes est excellent. Le gouverneur de Paris est satisfait de l'élan, de la fermeté, de la bravoure de l’armée. »
Ah! misérables hypocrites, charlatans sans cœur, tout galonnés d'or, c'était donc pour jouer le peuple de Paris, pour satisfaire son ardent désir de lutte, mais sans avoir vous-même aucune foi dans la possibilité d’un succès, que vous faisiez massacrer inulilement tant. de braves gens! tant de braves gens qui allaient au combat de tout cœur, qui s’exposaient gaiement à la mort, aux plus atroces blessures, croyant qu'ils aidaient à la délivrance de la patrie et non pas qu'ils servaient de comparses à une atroce comédie! tant, dé marins héroïques qui attaquaient l'ennemi avec le sabe et la hache, et voulaient se faire sauter plutôt que de rendre les forts, tant de jeunes soldats, braves fils de nos campagnes, arrachés à leurs mères qui ne les reverront plus, tant de gardes nationaux dont vous avez rendu les petits’enfants orphelins !
Ces sorties insensées de Trochu, faites sans aucun plan, sans aucun bul, sans aucune idée, uniquement pour obéir
. à la pression de l'opinion publique, quand Paris s'impatien-
tait trop de le voir inactif, n'auraient-elles coûté la vie qu’à un seul homme, sont un crime. Il aurait fallu, dès le premier jour du siège, harceler chaque nuit l'ennemi sur tous les points de la circonférence protégée par nos forts, ne lui laisser établir aucun travail, bôlir aucun terrassement, installer aucune batterie, employer à ces sorties nocturnes tantôt une moitié, tantôt l’autre moitié de la garnison, qui aurait ainsi été tenue toujours en éveil, et jamais fatiguée,
‘. « 4 late.
puis quand on aurait eu une armée bien aguerrie, bien relevée au moral par de continuels succès, la lancer une nuit, d'un élanirrésistible, par trois ou quatre points différents, tout entière sur l’ennemi, et le terrasser, sans autre tactique que d'aller toujours de l'avant par colonnes serrées à la baïonuette, et de perdre six mille hommes, s'il le fallait, pour sauver notre République et notre honneur.
Trochu prétendait bien aguerrir ses soldats en les conduisant à ces rencontres, où il laissait en réserves les deux tiers de son effectif, ne lançait sur l'ennemi qu’une force très-insuffisante. Cette force, néanmoins, pleine d'élan et de courage, s’emparait, en versant beaucoup de sang, des positions ennemies, mais, n'étant pas soutenue, devait bientôt se replier. Quelle singulière tactique! quel singulier moyen d'encourager les soldats à marcher en avant ! On ne s’aguerrit pas en reculant toujours.
FNous connaissons aujourd’ hui le plan de Bazaine pour la
eddition de Metz, qui fut concerté à Londres entre l'impératrice Eugénie et Bourbaki. Garder une armée entière dans la place, afin d'en épuiser plus vite les provisions de boyche, fatiguer cetle armée par des sorties inutiles, décourager ainsi la population civile, l'affaiblir par une famine calculée, la faire passèr lentement par une série de souffrances voulues, longues attentes aux portes des boulangeries et des boucheries, pain immangeahle , nouvelles désastreuses du dehors; puis, le dernier morceau de pain vénu, déclarer qu'on a tout fait pour sauver la ville, qu'une mauvaise fortune s'attache à nos armes, qu'il est impossible de vaincre, : et livrer tout aux Prussiens, armes, canons, munitions et forteresses. Le plan de Trochu pour la capitulation de Paris n'est-il pas une seconde édition de celui de Bazaine ? N’a-t-il pas été conçu par les mêmes têtes? C'est ce que nous apprendra bientôt l'histoire des intrigues bonapartistes de Londres et de Wilhemshæe. \
Pour bien exécuter ce plan machiavélique de trahison, il fallait non-seulement affamer Paris il fallait encore le sé-
parer du monde entier, le maintenir dans la plus complète ignorance de tout ce qui se passait au dehors, feindre que nous étions entourés d’une muraille de fer infranchissables de lignes prussiennes tellement épaisses qu'aucun espoir ne pouvait rester de les percer, inventer, tandis que de braves gens arrivaient bonnement à Paris sans rencontrer aucun Prussien, quelque moyen mystérieux, qui frappât l’imagination des badauds, de communiquer à travers les airs au moyen de ballons et de pigeons, déchiffrer pompeusement les dépèches des pigeons à l’aide de la lumière électrique, monopoliser ainsi toute nouvelle. dans les mains du gouvernement, confisquer la pensée, la volonté, l’action de deux millions d'hommes, diviser de plus en plus à l'intérieur de la ville, par des défiances réciproques, le peuple et la bourgeoisie, faire craindre aux Parisiens du centre les Parisiens des faubourgs plus que les Prussiens, ne pas savoir soi-même ni où était l'ennemi, ni ce qu'il faisait, ni combien il était, et ne pas le laisser savoir aux autres, entourer de ténèbres “et de trahison l'esprit d'un peuple tout entier.
Bien venue était parmi les traîtres {oute nouvelle de désastre. D'abord, ils devenaient inquiets ; comment annoncer au peuple la nouvelle sans trop l'irriter ? Puis ils espéraient qu'elle hâterait l’heure de la capitulation en produisant sur les esprits « l'effet psychologique » désiré par Bismark et par eux. « Strasbourg a capitulé. r Cela voulait dire dans leurs bouches que Paris devrait bien se hâter d'en faire autant. Ils déerétèrent une statue de bronze à la malheureuse ville qu’ils avaient si lâchement abandonnée, afin de couler en bronze leur ignominie. Ils s’imaginaient imiter ainsi les grandes inspirations patriotiques de la Convention, et ils n'étaient qu'odieux et ridicules. Plus tard, M. Jules Simon, se rappelant que la Convention, tandis que l'ennemi menaçait la France, n'avait pas cessé, tout en décrétant la victoire, de veiller au progrès de la science, fut encore plus grotesque. Il fit gonfler et partir un ballon, envoya en Afrique un astronome de choix observer une éclipse de soleil,