‹ Paris livréChapitre 8 sur 20 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Gambetta s'envole à Tours. — État moral de la province. — Les gardiens de la paix publique. — Lettre à Rochefort.

Confier aux airs la fortune de la France, en la personne . de Gambetta, n’était pas une mince entreprise. Les vents semblaient ne pas se douter quel poids glorieux ils allaient porter. Deux jours ils contrarièrent le départ de l'illustre voyageur. Enfin, plus cléments pour notre salut, ils enlevèrent le vaisseau aérien chargé de Gambetta et le déposèrent au Nord, à Montdidier. Arrivé à Tours, l’avocatproconsul ne trouva naturellement rien de fait. La délégation grotesque: le Fourichon, le Crémieux, le Glais-Bizoin, vieillards goutteux adimirablement choisis pour électriser la province, l’armer toute entière et la lancer au secours de Paris, avaient paisiblement digéré et dormi, reçu de nombreux solliciteurs, casé les protégés de leurs femmes de chambre, puis repris leur somme.

Une population de trente millions d'hommes assistait impassible, inerte, à son envahissement et à sa ruine par quelques centaines de mille hommes d'Allemagne. La longue

habitude d'obéir servilement aux ordres venus de Paris rendait la province incapable d'agir par elle-même. Paris supprimé, il semblait que la province fût décapitée. - Si différente de la centralisation républicaine nécessaire pour affranchir la volonté du peuple, pour tuer les féodalités renaissantes etles despotismes locaux, la centralisation monarchique avait supprimé dans les départements toute spontanéité, tout esprit d'initiative, tout nerf et toute énergie. Sous l'empire, c'était bien la province qui régnait en France, puisqu'elle imposait, de par ses suffrages, aux capitales, à Paris, à Lyon, à Marseille, le régime impérial dont ne voulaient point ces capitales. Mais elle ne gouvernait point. . Elle était même durement gouvernée par les ministres que ses élus, ou plutôt les élus des préfets, avaient pour unique mission de soutenir toujours et quand même. Son conservalisme aveugle lui coûtait le plus pur de son sang versé dans des expéditions insensées, le plus clair de ses ressources absorbé par les milliards de la dette publique, ” des favoris et des favorites, de l’expédition mexicaine et des tripoteurs d'argent. Elle votait tout par ordre, elle aurait voté la vente de la moitié de la France pour acheter des diamants à l’impératrice, tänt elle était terrorisée, depuis le Deux décembre, par les préfets de l'Empire et autres agents électoraux, maires, gendarmes et gardes champêtres: Imaginez la stupeur de cette population moutonnière, quand elle vit disparaître par un effondrement subit l'écrasaut despotisme qui pesait sur elle. Elle n'eut ni joie de l'Empire tombé, ni crainte des Prussiens, elle resta indifférente, attendant ce que Paris déciderait, ce que Paris ferait pour chasser l’envahisseur étranger, tant vingt années d'Empire ont bien réussi à extirper de nos cœurs tout germe de vertus civiques, à n'y laisser que vil et stupide égoisme ! Bien manger étant la principale satisfaction de la province

sous l'Empire, le hourgeois continua à bien manger; l'ou- .

vrier continua à jeuner mélancoliquement ; les dames continuèrent à aller à confesse et à mettre leurs fils en pension

chez les jésuites; lés messieurs « les plus avancés » continuèrent à lire les livres de M. About sur le Progrès, et ceux de M. Renan sur la vie de Jésus: l'herbe continua à pousser dans les rues, et les Prussiens continuèrent à avancer.

Comment d'ailleurs aurait-on pu s'entendre? Où étaient les citoyens, capables de défendre leur patrie, dans la France impériale ? Une bourgeoisie corrompue, un peuple ignorant et soumis, voilà tout ce que renfermait la France.

Le parti républicain, égorgé aux journées de juin et au Deux décembre, décimé par la misère, la fièvre et la faim, à Cayenne, à Lambessa, proscrit, éparpillé dans le monde entier, constamment traqué, pourchassé de ville en ville, de village en village, pendant tes vingt années d'Empire, n’était ni en nombre ni en force.

Le pouvoir judiciaire restait aux mains de ces magistrats qui ont fait l’opprobre de la France, en condamnant avec une servilité inouïe tous les républicains. Les misérables tremblèrent d'abord, puis, voyant qu'on n’osait pas toucher à leur inamovibilité, ils reprirent courage et continuèrent leurs intrigues réactionnaires. Le pouvoir administratif fut occupé par des envoyés de Paris, par de nouveaux préfets, fruits secs du barreau parisien, inconnus aux pays qu'ils - devaient administrer, n'ayant ni le courage, ni le talent nécessaire pour grouper autour d'eux un parti républicain, pour donner carrière à l'initiative individuelle de chacun, pour agir révolutionnairement.

Le pouvoir représentatif fut laissé pendant longtemps à ceux qui avaient livré la France désarmée d’abord au despotisme de Bonaparte, et ensuite à l'invasion des Prussiens, aux conseils généraux de l'Empire. De leurs mains qui, pour gagner la sportule des faveurs impériales, avaient applaudi . àla guerre, ces infâmes osèrent voter les subsides nécessaires à la défense du pays. Ah! vous n’avez plus le droit de défendre la France, vous tous qui l'avez trahie vingt ans, serviteurs bien rétribuëés des crimes de Bonaparte. Vous

approuviez tout, dette publique sans ceâse eroissante, guerre du Mexique et guerre de Prusse, agiotages des banquiers juifs, des Fouid, des Mirès et des Pereire, démoralisation de la jeunesse, écrasement de la pensée, suppression de la science véritable, tout vous était bon, même la plus effroyable décadence, pourvu que vos ventres s’arrondissent et que vos fils fussent bien casés. Vous étiez quelques familles qui dévoraient la France, et vous prétendez maintenant la sauver. Arrière! Vous n'avez ni le droit de veiller à son salut, ni même le droit de verser votre sang pourelle. Allez rendre gorge, allez expier dans quelque cachot le mal que vous nousavez fait. Nous ne vous pardonnerons pas, car demain vous recommenceriez.

Tous les ravages faits par les Prussiens, depuis le commencement de cette guerre, n’équivalent pas aux ravages moraux qu’a faits dans nos cœurs la corruption bonapartiste propagée par ces vendus. L'invasion prussienne a montré au peuple, qui ne voulait pas nous croire, nousles républicains, « les exaltés, » dans quelle pourriture nous vivions. Peutêtre nous sera-t-elle bonne et salutaire en cela. Peut-être, fléau nécessaire, nous aura-t-elle sévèrement châtiés d’avoir subi tant de turpitudes, d'en avoir empoisonné le monde pendant vingt ans, nous donnera-t-elle la force de revivre d'une vie saine, jeune, pure et honnête, si nous en sommes encore capables. ;

Quoique n’ayant pas puisé dans les habitudes du barreau les inspirations élevées que les hommes de 1793 trouvaient dansla méditation constante des grands penseurs, Gambetta ne manquait pas d’intentions meilleures que celles de ses collègues. Quand il tomba des airs en province, on lui montra ce qu'il y avait déjà de fait, c'est-à-dire rien. Quelques agitations confuses, sans élan et sans entente, à droite, à gauche. Nul ne dirigeant le mouvement, tous ceux qui avaient pris les armes s’occupaient uniquement de défendre chacun sa ville natale, ce qui était le meilleur moyen de livrer aux Prussiens la France entière. Gambetta se mit à

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l'œuvre. Nous le retrouverons plus tard. Quoiqu'il ait aidé avec ses pigeons aux mensonges qui nous ont perdus, nous lui devons cette justice qu'il n’a pas, comme Trochu, voulu trahir. Sa grande faute, la faute qui a stérilisé tous ses ef. forts, c’est de n’avoir pas renié Trochu et Favre dès le début, et de ne s'être pas étroitement allié avec les républicains. Si, au 5 octobre, il s'était uni à nous, au lieu de se jouer de nos réclamations avec des phrases pomrpeuses, il aurait pu arrêter le triomphe de la réaction et sauver Paris.

Une nouvelle manifestation eut lieu à l'Hôtel de Ville, trois jours après la première. Celle-ci fut tumultueuse. Flourens n'y était pas. M. le comte de Kératry, cet orléaniste zélé qui s'était emparé de la préfecture de police le 4 septembre, se signala ce jour-là avec sa brigade de sûreté. Car elle vivait encore cette odieuse brigade qui, sous l'Empire, s’était tant illustrée par des exploits vraiment bonapartistes, accablant « de bourrades » des vieillards, des femmes et des enfants, blessant à coups de casse-têtes ou d’épées des passants inoffensifs. Elle était seulement travestie et rasée. Sous ce règne du mensonge, on avait trouvé ingénieux d'appeler les anciens agents de police «gardiens de la paix publique, » de leur couper la barbe, de les habiller de cabans de pécheurs, de les promener d’abord trois par trois le long dés boulevards, puis enfin de leur rendre tous les postes de police des quartiers du centre, en attendant les autres. Par. tout hypocrisie, mensonge et réaction.

Cherchant successivement tous les moyens d'agir, cruelle- ‘ment tourmenté de voir le temps se perdre à ne rien faire, Flourens écrivit le 9 octobre une lettre à Rochefort. C’était le seul homme du gouvernement qui eñt encore quelque popularité. Il l’y adjurait, au nom de cette popularité, au nom du salut commun, de donner immédiatement sa démission de membre du gouvernement : « Ne restez pas plus longtemps avec des traitres, lui disait-il, ne devenez pas davantage complice de Trochu, le plus inepte et le plus funeste des temporisateurs. » Le lendemain parut en tête du Rappel

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la réponse de Rochefort: « J'ai fouillé dans les sous-sols les plus impénétrables de ma conscience, j'en sis sorti convaincu que je devais continuer de siéger au gouvernement. »

Furieux de se voir ainsi attaqués, menacés de perdre ce reste de popularité qu’ils avaient l’impudence de vouloir encore conserver, les traîtres décidèrent l'arrestation de Flourens. Rochefort, craignant de l'avoir compromis par la publication de sa réponse, vint dans la nuit l’avertir de se mettre en sûreté. Le lendemain, d’ailleurs, ils changèrent d'avis. Trochu ne se sentait pas encore assez maitre de la situation pour vouloir la guerre civile. Il désavoua Kératry, lui refusa les deux mesures que celui-ci réclamait : l’arrestation de Flourens et la fermeture des clubs, l'obligea même à donner sa démission. Le noble comte, laissant là ses fidèles agents de police, s’envola en ballon, et s’en alla reprendre en province le fil de ses menées orléanistes.

Trochu se fait batire. — Nous sommes vainqueurs au Bourget malgré Jui. — 11 nous y laisse écraser par Jes Prussiens.

Tandis que tombaient une à une toutes nos places fortes de l'Est, tandis que Toul capitulait, tandis que toutes nos villes, tous nos villages restaient ouverts sans défense aux Prussiens, Trochu, toujours impassible, attendait. Pour occuper le tapis et faire croire aux Parisiens qu'il se battait, il avait soin chaque nuit de troubler leur sommeil par le tir des forts. Ce tir dans l'obscurité ne produisait que du bruit, et ce que M. de Bismark a si justement appelé « un gaspillage inutile de munitions. » Depuis la défaite de Chevilly | et de l'Hay au 30 septembre, M. Trochu avait passé les pre- | miers jours d'octobre sans rien faire que le tir des forts. Il

avait pourtant une excellente armée, toute prête à marcher, bien supérieure en nombre à celle qui investissait alors Paris, 1l avait le temps le plus favorable pour faire de grandes sorties.

L'opinion publique s’inquiétait de cette inaction prolongée, même les dévots au plan commençaient à trouver l’attente longue. Pour satisfaire tout le monde, M. Trochu sortit en guerre le 45 octobre, et alla se faire battre à Châtillon. Même histoire que pour toutes ces rencontres, nous cesserons désormais de la répéter : les soldats, pleins’ d’ardeur, enfoncent tout, s’élancent à la baïonnette sur les Prussiens et les font fuir, il n’y a qu’à marcher en avant, et nous sommes vainqueurs; mais M. Trochu a eu soin de n’engager les Français qu’au nombre de un contre dix Prussiens, le reste de son armée est mis prudemment « en réserve. » Revenus de leur première surprise, les Prussiens s’aperçoivent du petit nombre des Français, les enveloppent, font donner toutes leurs réserves, forcent nos braves soldats à abandonner, la rage dans le cœur, toutes les positions conquises au-prix de leur sang, et à se replier derrière les forts, mutilés, impuissants, découragés.

Quand il est battu d’un côté, M. Trochu va se faire battre d'un autre, se heurtant lourdement et toujours au hasard, sans aueun plan, contre les murailles de la prison qu'il a laissé construire autour de lui.

Le 21, il marcha sur la Malmaison et Montretout, y versa du sang, puis recula derrière les forts. Cependant, le 28, et bien malgré lui, nous primes le Bourget. Ce fut notre seul succès pendant les cinq mois du siège de Paris, et ce succès fut obtenu par le courage et l'initiative des francs-tireurs et des gardes mobiles parisiens, malgré la défense expresse du général Trochu detriompher sur aucun point de notre ligne. Aussi, de combien de malédictions n’accabla-til pas ces vainqueurs, qui avaient commis le crime de montrer combien il était facile de vaincre et qui avaient fait palpiter de

joie le cœur de la population parisienne tout entière. 7,

118 PARIS LIVRE, ” Cela n’était pas dans son plan. Le succès de son plan était

même compromis par ce succès d’un genre tout différent.

Prendre le Bourget, quelle folie! le conserver, plus grande folie encore! Cette position était tout à fait inutile ; il fallait la sacrifier de suite, la laisser reprendre aux Prussiens, car elle sortait de la ligne d'opérations combinée par Trochu, dans le silence du cabinet, pour le salut de Paris. O misérable menteur, comment cette position pouvait-elle vous être si inutile, puisque vous avez ensuite versé tant de sang pour la reprendre, sans y réussir, il est vrai ! Ou elle était nécessaire à la défense de Paris dès le 28 octobre, ouellene l'a jamais été. D'ailleurs, il suffit de jeter les yeux sur la carte pour s'assurer de son importance.

Les infortunés mobiles, coupables d’avoir battu les Prussiens, furent condamnés à mort dans le cerveau irfâme de M. Trochu. Haïneux comme tout Tartufe qui se voit pris en flagrant délit de trahison, il se promit aussitôt une vengeance terrible contre ces braves jeunes gens. Elle était facile, il n’y avait qu’à les laisser au poste qu'ils avaient conquis, sans leur envoyer aucun secours. Le retour offensif des Prussiens était inévitable. Il eut lieu le 30. Un seul choix restait alors aux Parisiens trahis : se sauver ou se faire tous tuer. Ah! s'ils s'étaient déshonorés par la fuite, comme il aurait triomphé ce bon M. Trochu. « Voyez donc, se seraitil écrié, combien il est impossible de se battre avec de pa-

reilles troupes quws’enfuient dès qu'elles voient l'ennemi;

combien j'ai raison de ne jamais attaquer les Prussiens en rase campagne, de rester enfermé derrière mes murailles, ‘afin d'éviter de grands désastres et de grandes hontes. » Ils préférèrent mourir. Aussi grands que les trois cents Spartiates, n'attendant plus aucun secours, mais espérant qu'au moins leur mort ouvrirait les yeux aux Parisiens sur la trahison de Trochu et sauverait leur Paris bien-aimé, ils attendirent de pied ferme, sans aucun trouble, les masses formidables de l’ennemi. Ils furent tous écrasés. Pas un homme ne bougea pour les secourir. Trochu savoura sa

vengeance. Ainsi fut exterminée dans cè guet-apens la fleur de la jeunesse de Montmartre. Vieux mont des martyrs, tu fus encore digne de ton nom!

Il fallait expliquer cette boucherie aux Parisiens, la leur faire même approuver. Une réflexion bien simple devait se présenter à tous les esprits : si le Bourget était si inutile qu'il fallüt l’abandonner, pourquoi n'avoir pas envoyé de suite aux mobiles qui l'avaient occupé l’ordre de le quitter, de se replier sur nos avant-postes. S'il fallait, au contraire, le garder, pourquoi n’y avoir pas envoyé assez de troupes et d'artillerie pour le défendre. M. Trochu prit la plume, rejeta tout le blâme sur « la faute d’une troupe qui s'était: laissé surprendre par l'ennemi, après l'avoir surpris! » Mais, grand général, vous qui avez. des prétentions d’écrivain et d'orateur, vous qui avez écrit un livre, vous ignorez donc les éléments mêmes du langage militaire. Vous ignorez qu’unetroupe esttoujours commandée par quelqu'un, et que ce quelqu'un est seul responsable, s’il se laisse surprendre.

Vous avez ensuite rejeté la faute sur M. de Bellemare, qui a été décoré par vous pour le récompenser d’avoir si bien coopéré à votre plan. Eu réalité, M. le général de Bellemare ne vaut ni plus ni moins que vous; tous, vous êtes traîtres, soit par incapacité, soit de parti pris. Vous avez même daigné expliquer à des gardes nationaux réactionnaires qui commençaient à douter un peu de votre génie, « que si vous aviez voulu sauver les mobiles du Bourget, il vous aurait fallu engager vingt mille hommes, que les Prussiens n’auraient pas manqué d’en envoyer quarante mille, que vous auriez dû alors en engager cent mille, et que de fil en aiguille l’armée entière y aurait passé, qu'il valait donc infiniment mieux pour tout le monde que les mobiles aient succombé. » |

Convaincus par ce raisonnement lumineux, les braves réactionnaires n’ont pas manqué de crier : Vive Trochu ! et sont allés raconter à leurs femmes que décidément vous étiez plus grand homme encore qu'ils ne l'avaient pensé.

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