IV
382 élèves externes sont chaque jour répandus dans les salles hospitalières et s'empressent autour des malades. Les visites qui, réglementairement sont quotidiennes, devraient s'élever au chiffre de 30,740; mais en 1869 les chefs de service en ont manqué 6,169; car ils se sont absentés 3,257 fois par suite de congés obtenus, 811 fois pour cause motivée, 512 fois le dimanche, sans doute pour aller à la campagne, et 1 ,589 fois sans autorisation ni prétexte.
A diviser le nombre des lits par celui des médecins et des chirurgiens, on voit que chacun de ceux-ci a en moyenne quatre-vingt-onze malades à visiter tous les matins; les plus favorisés n'en ont que quarantedeux, les plus occupés en ont cent cinquante. Cela est excessif, dépasse souvent les forces d'un homme, et ne lui laisse pas le temps matériel nécessaire pour examiner un malade. En effet, en admettant que chaque lit réclame trois minutes, ce qui n'est pas trop, tout chef de service devra, en moyenne, rester quatre heures et demie chaque jour à son hôpital, ce qui est inadmissible et ne s'est pas vu fréquemment, car, à moins de circonstances exceptionnelles, la visite ne dure guère plus de deux heures.
Tous les hôpitaux de Paris sont soumis aux mêmes règles et sont outillés de la même façon. Quelques-uns cependant, créés en vue d'une spécialité définie, tout en restant comme discipline sous l'empire de l'orga-
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nîsation générale, comportent des services particuliers. A ce point de vue, il faut citer les Enfants malades et Saint-Louis.
Dans le premier de ces hôpitaux, qui est charmant, si un tel mot peut s'appliquer à un pareil établissement, divisé par de longues avenues de tilleuls, ômé de parterres pleins de fleurs, on a installé, avec toutes les ressources modernes, des gymnases, l'un couvert, pour les temps froids ou pluvieux, l'autre en plein air pour les jours d'été. C'est là qu'on amène les petits êtres rachitiques et souffreteux que l'assistance a recueillis. Mesurant les exercices sur leurs forces, ou plutôt sur leur faiblesse, on cherche, au moyen des jeux du tremplin, du portique, du chevalet des haltères, à donner un peu de vigueur à leurs muscles mous, grêles et sans ressort. Y réussit-on? J'en doute, mais cela du moins amuse ces malheureux avortons et leur apprend à tirer parti de leur débilité. Néanmoins dans le traitement de cette mystérieuse maladie qu'on nomme la choréc, la gj^mnastique produit des résultats excellents et presque certains.
A la gymnastique physique on a ajouté une gymnastique intellectuelle, et chaque jour les dames de Saint-Thomas-de-Villeneuve font la classe aux enfants et leur apprennent à débrouiller l'écheveau confus de leurs jeunes idées. Des installations analogues se retrouvent à Sainte-Eugénie. Du reste, l'assistance pu-
bliqucî prend un inléret particulier aux enfants malades; en dehors des deux hôpitaux parisiens qui leur sont exclusivement consacrés, elle a fondé pour eux Thôpital de Forges, celui de la Roche-Guyon et celui de Berck, où les petits scrofuleux, si nombreux à Paris, peuvent jouir du bénélice des sources sulfureuses et des bains de mer.
Saint-Louis, réservé aux traitements des maladies de la peau, a dû être muni d'un établissement balnéaire; il peut s'en trouver de plus grandioses, de plus élégants dans certaines villes d'eaux fréquentées par les gens riches, mais je ne crois pas que, dans le monde entier, aucun hôpital en offre un plus complet, plus habilement aménagé.
Les salles de bain, nouvellement construites, sont ouvertes dans un pavillon isolé, près de ces beaux ombrages qui donnent à Saint-Louis un faux air de château situé au milieu d'un parc; elles contiennent tous les appareils imaginés pour soumettre le corps humain à l'action de l'eau en vapeur, en douches, en jets, en gouttelettes; il y a là non-seulemenl des baignoires et des piscines, mais des douches écossaises, des douches générales, des douches locales, des douches circulaires chaudes, froides, lièdes, brûlantes, glacées, l'ne sorte de tribune munie de manivelles correspondant aux tuyaux de chaque appareil permet à un seul inlirniier d'administrer en même
temps dix bains dVspèce différente. Les salles de sudation et d'hydrothérapie confinent à une chambre où sont rangées les boites à fourneau destinées aux fumigations aromatiques et cinabrées*. En 1869, les salles ont vu donner 251,201 bains de toute espèce.
Le docteur Thierry, qui au siècle dernier était si heureux de retrouver sur un de ses clients la pituite vitrée perdue depuis les anciens, aurait aujourd'hui de quoi se réjouir, car les salles ont vu passer des malheureux atteints de ces épouvantables maladies dont l'extrême Orient semble avoir gardé le monopole. Qu'il y eût parmi nous quelques cas très-rares d'élépliantiasis, nous le savions, mais que la lèpre, la vriiie lèpre, la lèpre biblique se trouve encore parfois dans la population parisienne, c'est ce qui est fait pour surprendre; et cependant, l'on n'en peut douter lorsqu'on a consulté les registres de l'hôpital bâti par Henri iV.
Saint-Louis possède fleux raretés d'un ordre bien diiTérent, un ormeau gigantesque qui fui un des arbres de la liberté plantés pendant la révolution, et
* 1^ système des bains est très-deTcIoppê aujourd'hui dans nos hùpilaui. En additionnant ceux qui ont été admini<tn''s aux malades internes, 5^:2, .'>9l, aux malades externes 21'i,0!)(i, au bureau central 4.l6i, aux it.digents à la suile d'ordonnances délivrées dans les maisons de secours, 00.167, on voit que pendant le cours de 18»»9 Tassistance {Niblique a dimné gratuitement 591^718 bains.
ai LRi liWlTACL.
•rit^iinu» miu^nr^ mimef. i^fEÎMiiirées, qu'on Ta bientiit fémiiâir, rni truTsit la première osiiie à gaz de Paris: mais PiôoLGii affire une auiosilé bien plus iiiip«3r^are : 'i-i^L aa musée potholoçiqae, qui, déjà con^dénbie. p«]iim «ie^nir d'une richesse sans par^Ile. E :!}aQiiai: a«}ar'sealânent «ks estampes, des phijCDtrnptiies. ies an^oiîuîis. mais aa<sî des facsimik ie ta^as It^ «.-os iafer'^egitnts ipi'fMi a recueillis dans les iert ict>s. L'imiudija 'iiî la oatiire, obceooe à Taide des pn>!éi^ i*t M. Baratta, £ût lilieîoa et donne une sécurité parÉiije i robserrjteor.
KiQiearYfiisemeiit on n'a pu ranger cette précieuse coU<h!tîoa ipe dans un I«xal tout à fait insuffisant; on a terme un pa5sa:£e de communication, on Fa muni d'jrm«3ires vitrées, et c'est la le musée. D fôt regreltable que ra«iinLiiist ration n'ait pu disposer tout de siii-.e d'un emp acement très-vaste, car il y a là le princif-e dune institution excellente qu'il faudrait encûuncer vivement tt î:énéniliser dans tous les hôpitaux. L assistance publique en sentira certainement bitrQtôt elle-même la nécessité ; renseignement chirurgical et méiiical va forcément vers elle, car seule elle pjssèile, en vertu même de sa mission, les objets d'r-tudes pratiques, c'est-à-dire les malades et les ca- * davres.
Elle comprendra qu'à côté de Tinslruction clinique faite chaque jôur par le professeur devant ses élèves,
SERVICES SPÉCIAUX. SSi
il sera bon de posséder une série de points de comparaison qui permettront d'avoir sous les yeux Tensemble de tous les phénomènes que le même mal peut présenter. Le musée pathologique de Saint-Louis, la coU lection léguée à Thôpital Necker par Civiale, celle que le docteur Depaul forme en ce moment à la Clinique, celle que M. Yoillemier a réunie dans un cabinet de l'Hôtel-Dieu, ne sont que des embryons qu'il faut développer, qui pourront un jour fournir à Tenseigne» ment médical français des ressources considérables, et qu*on ne saurait trop augmenter.
L'assistance publique, en . prévision de Fépoque probablement peu éloignée où elle sera mise en possession de l'enseignement médical, ferait bien, je crois, de modifier dès à présent le système par lequel elle recrute ses médecins et ses chirurgiens. Aujourd'hui, quand un docteur a satisfait au concours insti» tué pour juger les candidats aspirant au titre de médecin d'hôpital, il entre immédiatement en fonctions et reste chef de service jusqu'à l'âge de soixante ans et même jusqu'à celui de soixante-cinq, s'il est professeur à la Faculté de médecine. Les choses sont arrangées de telle sorte que très-peu de médecins peuvent pro- Gter de cet admirable champ d'obsenation qu'on appelle un hôpital, et qui seul donne l'instruction positive, expérimentale, sans laquelle on peut être un savant, un pathologiste distingué, mais sans laquelle
Si LES BOPiTACX.
on nesaarait derenîr un boo praticien. Or, dans l'intérêt de la population, (fa il faut considérer avant tout, ce sont les praticiens qui sont indispensables et dont on ne saurait tn>p multiplier le nombre.
On peut facilement, il me semble, arriver à ce résultat, d'abord en divisant les services de façon qu'ils ne soient en moyenne composés que d'une quarantaine de lits, ensuite en ne gardant les médecins que six ans dans les hôpitaux, où ils seraient à la fois chefs de service et professeurs. De cette manière, une bien plus grande quantité de médecins et d*élèves pourrait prendre part aux seules études vraiment fécondes qui en feront des hommes autorisés. Je sais que de telles mesures augmenteraient singulièrement les dépenses; mais, tout en continuant à donner aux internes une rétribution qui leur est indispensable, il ne faudrait pas hésiter à exiger des médecins un service gratuit en échange des incomparables richesses scienti6ques qu'on met à leur disposition. Les moins prodigues mêmes n'hésiteraient point à accepter ces conditions nouvelles, car nul n'ignore que le titre de médecin ou de chirurgien d'hôpital est actuellement le plus sûr moyen d'attirer la clientèle.
Ce sont In de très-graves questions, touchant à toutes sortes de prérogatives, sur lesquelles il est prudent de ne point trop insister, et dont le temps amènera na- Inrelhnnent la sohition. Aussi, pour revenir aux ame-
liorations exclusivemenl matérielles opérées dans notre système hospitalier, on ne peut nier qu'elles n'aient été considérables, menées avec ensemble, et qu'elles ne constituent en faveur de notre époque un progrès très-appréciable.
Relativement aux institutions intéressant la généralité des malades, les hôpitaux de Paris sont complétés d'abord par la grande maison d'Ivry, ouverte le {^juillet 1869 (2,000 lits), où l'on reçoit les incurables, les infirmes, les vieillards rejetés des services ordinaires, car ils ne laissent espérer aucune chance de guërison *; ensuite par l'asile de Vincenncs et par celui du Vésinct. La construction de ces deux derniers établissements fut décidée le 8 mars 1855 par un décret de Tempereur, qui abandonna des terrains appartenant au domaine de la couronne. Ils furent inaugurés l'un le 51 août 1857, l'autre le 29 septembre 1859, et étaient placés tous deux sous le patronage direct de l'impératrice*. Le premier recueille les ouvriers convales-
* La maison cTWry a remplacé, en les réunissant. les Incurablesfemmes de la me de Sèvres et les Incurables-hommes situés d'abord tobourg S;iint-Nartin, dans l'ancien couvent des Hécollets, puis en dernier lieu dans la caserne Popincourt, que Tadministration de la guerre mettait k la disposition de Tassistancc publique, moyennant un loyer annuel de 20,000 francs.
* Un décret do 3 août 1865 plaçait la maison de Charenton, TinstitDti<m des Jeunes aveugles, Tinstitution des Sourds-muets de Paris, rini(titulion des Sourde s- muettes de Bordeaux, Tinstitution des Sourdsmocts de Chambéry, Tasile de Vincennes, l'asiîe du Yésinet et rhospire
cents et le second les ouvrières convalescentes, ce qui permet aux hôpitaux de se débarrasser facilement de leur trop-plein, et aux malades de reprendre progressivement des forces avant de retourner au travail. En outre, l'assistance publique possède, dans le haut du faubourg Saint-Denis, un vaste immeubk contenant 350 lits, spécialement construit pour servir de maison de santé \ et où elle reçoit, moyennant on prix déterminé, variant selon les conditions de quinie à quatre francs par jour, les malades de classes moyennes qui, n'étant pas en situation de se faire
du'Mont-Genèvre sous le haut patronage de riropératrira. Ce décnl déterminait très-nettement le rôle de la souveraine dans les pays de loi salique comme le nôtre : elle doit être la grande maîtresse de b bienfaisance.
* La petite bourgeoisie, le monde des employés, celui des artistes et des gens de lettres, connaissent bien cette Maison municipale de 9aMé^ qu*on nomme toujours la Maison Duboi<i, en souvenir du célèbre àth rurgien qui pendant bien longtemps y donna des soins. La roainii, créée par arrêté du conseil général des hospices, en date du 16 nivôie an X (6 janvier 1802), fut d'abord installée dans Tancien hospice da nom de Jésus, faubourg Saint-Martin; en 181 6, elle fut transférée dans Tancienne communauté des sœurs grises du faubourg Saint-Denis. Ex* propriée deux fois, en 1855 par Touverture du boulevard de Strasbourg, en 1855 par le percement du boulevard de Magenta, elle occnpe dqNiii cette époque le numéro 200 du faubourg Saint-Denis. Les dépensci nécessitées par l'acquisition des terrains, la construction, Tamenblement. ?e sont élevées h la somme de 5,015,512 fr. 41 cent. C*est, io«s tous les rapports, une maison de santé modèle, supérieure à la plupart des établissements particuliers du même genre. C'est Ui que sont mocti Gustave Planche, Henri Murger, Charles Barbara et bien d'autres.
traiter chez eux, reculent devant les salles communes de l'hôpitaL
Dans un ordre d'idées qui, pour être plus restreint n'en est pas moins important, l'administration cherche à mettre au point de vue du prompt rétablissement des malades toutes les bonnes chances de son côté. C'est ainsi qu'elle a fait élever dans les jardins de l'hôpital Saint-Louis des baraques en bois destinées au traitement des opérés. Cet essai paraît n'avoir pas été heureux. Les baraques, construites en planches trop légères , étaient brûlantes en été, glaciales en hiver, et l'on a dû les abandonner en attendant qu'on lésait améliorées. Cela est fâcheux, car l'isolement et le calme sont toujours bienfaisants pour l'homme qui vient de subir une opération grave.
Il y aurait, je crois, un moyen facile de remédier aux inconvénients signalés. Toute baraque bien faite, à moins qu'elle ne soit affectée à une destination essentiellement provisoire, doit être double et présenter exactement l'image de deux maisons que Ton aurait emboîtées l'une dans l'autre. L'intervalle qui sépare les deux murailles est comblé avec de la paille, avec du foin et mieux encore avec de la sciure de bois. De cette façon on est parfaitement garanti contre les excès de la température : les gardes-chasse qui vivent sur les hauteurs de la Forét-Noire en pourraient dire quelque chose.
Un autre genre de tenlalive faite à Gochin a donné (les résultais irréprochables. Dans un grand terrain vague appartenant à Thôpital et tout plein de folles herbes, on a dressé des tentes de dimensions diflerentes, dont la plus grande contenait dix-huit lits qui étaient occupés, lorsque je l'ai visitée. C'est presque le système du plein air appliqué aux opérations, et jusqu'à présent il a assez bien réussi pour qu'on ait décidé en principe de le généraliser et de l'établir à Necker, à Saint-Antoine et dans les autres hôpitaux ou l'on trouvera un emplacement convenable.
L'emplacement, voilà en effet la grande, l'incessante difficulté contre laquelle on se heurte lorsqu'on veut construire quelque chose dans cet immense Paris où chaque parcelle de terrain vaut son pesant d'or. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à regarder le nouvel Ilôtel-Dieu qu'en ce moment même on termine dans la Cité et qui pourra sans doute être inauguré en 1872*. Comme la place manquait en largeur, on l'a prise en hauteur ; l'élévation tient lieu de superficie. I.ies étages sont tassés les uns sur les autres, et l'on est ef-
* Non-seulement le nouvel Hôtel-Dieu n'a pas été inauguré en 1872, mnis il a même été quelque peu question de le démolir tout à fait. On s'est arrêté, dit-on, à une parti moins radical et Ton se contentera de raser Pétage supérieur. On ferait bien mieux de couserver celui-ci. or on éviterait une dépense d'un ou de deux millions de inatn-d^œuTre r( Ton aurait de vastes greniers toujours fort utiles dans de pamls établissements. Voir PU'ces justificatives, n* i.
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lvi\\é en {Hinsant à la quantité de mîll.ides qu'on pourra engouflVer dans cette vaste caserne, qui à Theure qu'il est coûte déjà 7)7,900,000 francs.
Il est vraiment bien difficile de comprendre qu'à notre époque, après Texpérience acquise, avec les théories formulées par la science, on ait pu penser à bâlir un hôpital dans un endroit assez resserré pour ne com- |Mirler ni promenades, ni jardins, ni préaux convenables et dans un milieu tel qu'il se trouve avoisiné, sinon dominé, par des monuments comme Notre-Dame, la caserne des gardes de Paris, le Tribunal de commerce et le Palais de justice.
L'architecte, on peut en convenir, a tiré bon parti de 21,000 mètres superficiels qu'on lui a livrés; il a sagement divisé la construction intérieure, il a api^liqué partout autant que possible le système de l'isolement; les salles les plus vasles ne peuvent contenir que vingt-six lits ; il a multiplié les chambres à deux, à quatre lils; il a ménagé des dégagements, il a tenu compte de foules les exigences, il a été au-devant des inconvénients supposés, et s'il imagine une façade à la fois simple et grandiose indispensable à un établissement de celte importance, s'il imprime au dôme de la chapelle un slyle rappelant l'époque du petit appareil et du plein cintre qu'il a employés, s'il remplace le cadre en bois de ses lucarnes par des cadres en pierre, il n'aura jkis échoué dans la tâche très-ardue qu'il
avait acceptée; mais on n'en restera pas moins surpris de voir un hôpital général, un hôpital de huit cents lits se dresser à côté de l'ancien Hôtel-Dieu, dont la situation est justement critiquée depuis plus d'un siècle.
Avant de prendre un parti définitif, on a consulté l'Académie de médecine et la Société de chirurgie; ces deux compagnies éminentes, qui n'ignoraient pas que Dupuytren avait en 1 824 loué ce la position heureuse, la bonne exposition, la salubrité de l'Hôtel-Dieu, » furent néanmoins à peu près unanimes à demander que l'hôpital central par excellence fût déplacé. On proposa de le reconstruire dans Tile Louviers, au Gros-Caillou, sur divers terrains placés dans l'enceinte de Paris, mais près des fortifications. L'assistance publique proposant une autre solution qui offrait des avantages extrêmement précieux.
Elle voulait, reprenant une idée émise par M. d'Argout, idée qui avait donné lieu à un projet tracé en 1853 par M. Gau, construire, entre le quai de Montebelloet la rue Galande, une simple infirmerie de deux cents lits destinés aux cas d'urgence rigoureuse; de plus, elle eût bâti dans les communes nouvellement annexées quatre hôpitaux de deux cents lits chacun. On satisfaisait ainsi aux exigences scientifiques et aux exigences municipales; d'une part, on évitait l'agglomération des malades, de l'autre on portait des asiles
hospitaliers dans les quartiers qui en sont encore dépourvus. Des considérations d'un ordre tout spécial firent repousser ce projet, qu'on se repentira peut-être amèrement un jour de n'avoir pas adopté.
A bien chercher les motifs qui ont fait décider l'érection d'un Hôtel-Dieu considérable dans la Cité, on en trouve trois principaux. D'abord la religion est intervenue et a dit que l'hôpital parisien par excellence, celui que nos pères, associant toujours l'idée de charité à celle de la Divinité, appelaient la maison Dieu, devait être placé près de Notre-Dame, sous l'aile de cette vieille église métropolitaine élevée sur le lieu même où Paris a pris naissance; ensuite la théorie architecturale a dénoncé clairement l'intention de ne mettre dans la Cité que des monuments, et elle a affirmé que THôtel- Dieu devait faire partie de ceux-ci; enfin, l'édilité a trouvé bon de forcer l'assistance à faire acte d'agent voyer supérieur, de l'amener à détruire les ruelles infectes que THôtel-Dieu nouveau a déjà remplacées, et de la faire concourir pour une forte moyenne à l'embellissement et à l'assainissement de Paris.
Quoi qu'il en soit, le mal étant sans remède, à cette heure, qu'on ne l'aggrave pas en utilisant le terrain qui borde la façade occidentale du nouveau monument, et qui est circonscrit par la caserne et le tribunal de commerce; qu'à des sacrifices déjà bien onéreux on en ajoute encore un, qu'on se garde bien de dresser là
:>iO LES HOPITAUX.
quelque autre édifice, que cet emplacement soil laissé libre, qu'on le réserve pour le marché aux fleurs, el puisque dans cet immense caravanséraï, où chaque lit reviendra à 52,000 francs, les pauvres malades n'auront ni jardins, ni promenades, ni préaux omhragés, qu'ils n'aient pas du moins sous les yeux les tristes murs des maisons mitoyennes, et enfin qu'ils puissent lospirer le parfum de fleurs qui montera vers eux.
Indépendamment des établissements hos])italiers municipaux dont je viens de parler, il existe à Paris un hôpital qu'il serait d'autant plus injuste de ne pas mentionner qu'il est dû à l'initiative individuelle; c'est l'hôpital Israélite de la rue Picpus. Il a été élevé en partie à l'aide des dons de cette famille Rothschild qui, par son inépuisable et grandiose bienla isance, semble être une sorte d'assistance publique; la communauté juive est intervenue aussi el a offert un certain nombre de lits dont chacun porte le nom du donataire. L'établissement est vaste, forcément irrégulier à cause des constructions diverses qu'où a utilisées ou ajoutées après coup ; mais il est d'une propreté irréprochable, muni de beaux jardins, parfailement outillé el divisé en trois sections distinctes : Thôpital proprement dit, un hôpital exclusivement réscné aux enfants, el un asile pour les vieillards infirmes; celle triple institution |)eul actuellement abriter 100 pensionnaires.
I/idce qui a déterminé ia fondation de celte maison est très-simple. Les israélites trouvaient dans nos hôpitaux les soins que leur état exigeait, mais ils y commettaient plus d'un péché involontaire, car ils étaient réduits à manger la nourriture commune. Or, h cet égard, les prescriptions des livres saints sont impéralives. J'ai dit ailleurs* comment la viande sur pied doit èivG sacrifiée et non abattue; de plus, pour se conformer à Tordre réitéré aux chapitres xxiu et XXXIV de l'Exode, et xiv du Deutéronome : « Tu ne feras point cuire le chevreau au lait de sa mère, » — il faut préparer les aliments d'une façon toute spéciale. Beaucoup d'israélites fervents fuyaient l'hôpital pour n'être point induits en prévarication ; aussi la création d'un hôpital où la viande est tuée et préparée selon les rites a été un inestimable bienfait pour le grouiKî juif qui vit à Paris et qui peut, à cette heure, recevoir les secours de la science la plus éclairée, tout en restant fidèle aux traditions des ancêtres.
Ixvs dortoirs ne contiennent que peu de lits ; partout il y a de l'espace et de l'air ; on a multiplié les salles afin d'éviter la réunion d'un trop grand nombre de malades dans la même pièce, etde plus, avec une intelligente sagacité, l'on a gardé des chambres absolument isolées où Ton peut soigner les personnes atteintes de maladies contagieuses. C'est en somme un petit
* Tome II; diap. vu, p. 106 et seq.
hôpital modèle, el il serait à désirer qu'il y en eûl beaucoup de semblables à Paris. Il est destiné aux israélites, mais sans exclusion, et s'il se produit quelque accident dans le voisinage, l'individu qui en a é\é victime est admis immédiatement, quelle que soit sa religion et devient l'objet des soins qui lui sont nécessaires. En outre, les gens du quartier se pressent aux consultations ; chaque année, dix ou douze mille d'entre eux passent dans le cabinet du médecin ; il est superflu de dire que les conseils et les médicaments leur sont gratuitement donnés.
Si précieux que soit un tel établissement, il n'apporte, on le comprend, qu'un soulagement bien minime à nos hôpitaux ; aussi peut-on se demander si, quand le nouvel Hôtel-Dieu sera ouvert, notre système hospitalier sera complet et en rapport avec les besoins d'une population toujours croissante*. Non ; l'assistance publique lésait bien, el elle n'ignore aucune des nécessites qui viendront l'assaillir; elle y fera face de son mieux, et des aujourd'hui elle a décidé en
* L'inauguration du nouvel lïôlel-Dicu n'entraînera pas, j*cn suis persuadé» la destruction totale de l^ancicn. Les besoins sont si urgeoU et si incessamment renouvelés, que je serais fort surpris qu'on ne conservât pas longtemps encore les bâtiments du quai Montebello. Il sepas^ sera un fait analogue à celui qui s'est produit pour la grande maisoù des Incurables- femmes j située rue de Sèvres; on devait la démolir après rinslallation de la maison dlvry, et Ton a été trop beureui àe l'avoir pour en faire une aimexe à la Charité. Cette destination o'êUirf ((uc proNisoire il est probable que nous n'en verrons pas la fin«
principe l'creelion d'un nouvel hôpital sur l'ancienne commune de Ménilmonlant , aQn de dégager un peu les services démesurément chargés de Saint- Antoine et de LaRiboisière; les terrains sont achetés, mais la bâtisse, l'outillage, le mobilier, sont, pour six cents lits, estimés en moyenne à neuf millions, et l'on n'ose passer outre. De plus, entre Necker, situé sur Vaugirard, etBeaujon, placé au sommet du faubourg Saint-Uonoré, il y a un énorme quart de cercle, qui n'a aucune maison hospitalière, qui est occupé par une classe de gens pauvres et laborieux.
Là, aux confins des fortifications, il y a de vastes terrains qui sont dans des prix abordables; c'est là qu'on a établi l'asile Chardon-Lagache, les Petits-Ménages et Sainte-Périne. Ne pourrait-on utiliser les fondations abandonnées aujourd'hui d'un grand palais qui devait servir à une Exposition permanente de l'industrie? Nul emplacement ne serait plus propice, à cdté de la Seine, près du hameau Boileau, desservi par des routes nombreuses, par le chemin de fer de ceinture, par les bateaux-mouches qui volent sur la rivière. Si cjc% deux hôpitaux pouvaient être promptement construits, ils rendraient un immense service à la population parisienne; mais ce ne serait pas tout encore, car nous ne posséderions par une maison exclusivement réservée, comme le Small-poz Hospilal de Londres, au traitement de la variole, qui nous a
prouve récemment encore qu^il fallait toujours compter sérieusement avec elle.
Pour un tel asile ouvert à l'épidémie, je conseillerais le voisinage de la Seine et des plantations nombreuses qui incessamment purifieraient l'air. Déplus, il faudrait dans ce cas imiter les Américains, auxquels le développement de l'initiative individuelle a donné une expérience qu'il est toujours bon de consullcr, car elle est supérieure à la noire, dédaigne avec raison les dépenses de luxe et ne tient compte que des exigences pratiques. Dans le nouveau monde, on bâlit les hôpitaux en bois, ce qui permet d'en améliorer la forme et la distribution toutes les fois qu^elles sont reconnues défectueuses. Au bout de cinq ans, on y met le feu; la perle est loin de représenter rintérêl des sommes énormes absorbées par l'érection des monuments en pierre de taille. Ce système offre un avantage nolable qu'un Américain me faisait apprécier d'une façon saisissante en me disant : c< Nous brûlons du même coup la contagion et les punaises ! d
Ce sont là des travaux d'utilité première, auxquels il faut ajouter la construction de pavillons isolés pour les femmes en couches à la Maternité, et bien des réfections de vieux corps de logis dans les anciens hôpitaux ; on ne peut les entreprendre cependant, quoique les projets en soient préparés, car on se trouve en présence d'une dépense prévue de 50 millions, qui s'élè-
vcra certaincmenl à 40 et plus. Cela est désespérant. On dirait que les mois et l'argent n'ont plus la même valeur qu'autrefois; avec 42,000 francs Louis XVI faisait lïâlir Necker, avec 40 millions nous ne verrons pas la fin de l'Hôtel-Dieu. L'impression et l'image restent cependant les mêmes ; nous sommes effrayés au seul énoncé d'une (elle somme, sans réfléchir que la découverte des mines de la Californie et de l'Australie, que les six milliards frappés en France dans l'espace de dix-huit ans, ont infligé aux espèces métalliques une moins-value considérable. Depuis 1852, la France a dépensé pour ses chemins de fer 20 milliards, pour ses grands travaux publics dix milliards, elle a prêté aux étrangers 8 milliards 275 millions. Eu 1852, elle avait 400 millions déposés à la Banque, aujourd'hui (juin 1870) elle en a 1,400, ce qui prouve qu'elle ne s'est point appauvrie; elle est, ciprcs l'Angleterre, la nation la plus riche du monde ; reculera-t-elle devant une aumône, c'est le mot, de 50 millions pour doter sa capitale d'un système hospitalier irréprochable et qui permettrait de secourir efllcacement tous les malades indigents, si nombreux dans une ville aussi populeuse que Paris * ?
< Ces lignes ont été écrites avant la guerre entreprise, en 4870, par le ministère OllÎTier-Grainont et avant rindeinnitê de cinq milliards négociée par M. Jules Favre en 1871 .