‹ ParisChapitre 9 sur 34 · I. — L'AMGIEll SYSTÈME · texte numérisé non relu

I. — L'AMGIEll SYSTÈME

Ori'^ine prubahic. — Cuhiculum hospitale. — L'hôtellerie devient hôpital. — La «iernière ahbessc de Fontevrault. — Contraste — Miniature du i|uinxit'me siècle. — Plusieurs malades dans le même lit. — Incendie de 17"!?. — Enquête de 17t^5. — Rapports de Tenon. — 1,219 lits pour r»,418 malades. — Entassement. — Malades, moribonds, cadavres côte à côtt*. — Bonnes intentions de Louis XYI. — La révolution remédie aux inconvénients signalés. — La peste de Marseille en 1720. — M. de Bel- «unce. — i814. — Abnégation des Parisiens. — Abattoirs inachevés convertis (>n hôpitaux. — Barrequeroents à la Salpétrière et à Saint-Louis. — .VmbuUnces Tolantes.* — Exigences des alliés. — Recherche dfs blessés. — 129.531 malades et blessés. — Ce désastre enrichit les hôpitaux. — Le choléra de 1852. — Brutalité de l'épidémie. — Panique. — Hôpitaux tem- |M>raires ft auibulances. — Dévouement du personnel des hôpitaux. — Influpuœ alcoolique. — Mortalité comparée des choléra de 1852, 1849, iJCVi. — Le service des hôpitaux n'est plus en rapport avec la population d«* Paris. — Quinze hôpitaux. — Les huit hôpitaux généraux. — Lvs sept hôpitaux spéciaux. — 7,095 lits. — Paris et Londres.

L'étymologie du mot hôpital {hospes) indique tout d'abord la destination de ce genre d'établissement. A

l'époque oii l'absence de roules ne permettait de cheminer qu'à cheval ou à pied, où les mœurs primitives des peuples nomades subsistaient encore, où les pèlerinages étaient incessants, le cubiculum hospUale^ la chambre d'hospitalité, existait dans la demeure des personnages riches; les municipes, les congrégations religieuses, dans un but à la fois charitable et intéressé, pour attirer et retenir les étrangers, firent construire des maisons où les pèlerins, les voyageurs trouvaient le gîte et parfois même la nourriture. Ceux qui étaient arrêtés par la fatigue, la misère, la souffrance, par un accident quelconque, y prolongeaient leur séjour.

Il est probable que pendant une de ces famines, une de ces épidémies si fréquentes au moyen âge * le caractère de l'institution se moditia; les hôtes firent place aux malades, et plus d'une maison d'hospitalité devint une maladrerie avec le double caractère d'hospiœ et d'hôpital. Ce dernier mot a subsisté, quoiqu'il ait aujourd'hui singulièrement dévié de son acception

* « Sur soixante-treize ans, il y en eut quarante-huit de famines et (répidémies. En 987, grande famine et épidémie; en 989, grande famine; en 900-094, Tiuiine et mal des ardens; en 1001, grande famine; en iOOl-1008, famine et mortalité; en iOlO-1014, famine et mal des ardens; tn 1027-10*29, famine (anthropophagie); en lOôl- 10"»5, fiimine atroce; en 1055, famine, épidémie; en 104r>-10iO, famine en France et en Allemagne; en 1055-1058, famine et mortalité pondant cinq ans; en 1050, famine de sept ans, mortalité. » (Michelel, Histoire de France^ 2' édil , !. Il, p. 155-150.)

première. Il est à peu près certain que l'hôpital parisien par excellence, THôtel-Dieu, traversa ces différentes phases. Ce fut d'abord au septième siècle un couvent de femmes sous l'invocation de saint Christophe. On sait qu'en 829 c'était déjà un refuge hospitalier où les chanoines de Notre-Dame allaient à Pâques laver les pieds des pauvres. Le moment précis où THôtel-Dieu cessa d'être une hôtellerie analogue aux caravanséraïs d'Orient ne peut être parfaitement précisé; mais ce doit être vers le milieu ou vers la fin du douzième siècle qu'il fut exclusivement et pour toujours consacré aux malades. S'il était encore ouvert aux étrangers, c'était seulement lorsqu'ils étaient blessés ou souffrants. 11 devint ainsi et resta l'infirmerie centrale du peuple de Paris.

La religion, la royauté le prirent sous leur protection immédiate; on lui accorda des privilèges, des dotations, on lui fit des legs, on l'enrichit à l'envi. Dès lors il ouvrit ses portes à tous les infirmes de la grande ville, et parfois on peut être surpris de la qualité des personnes qui lui demandèrent un abri, car en 1793 il reçut et vit mourir sur l'un de ses grabats la trenteseptième et dernière abbesse de Fontevrault, Julic- Sophie-Gillette deGondrin dePardailland'Anlin, descendante directe du seul fils légitime de madame de Montespan .

Loi^u'on visite les hôpitaux de Paris, qu'on re-

marque les parquets cirés, les rideaux blancs tendus devant les larges fenêtres, les lits séparés les uns des autres et munis de tous les ustensiles indispensables, lorsqu'on voit les religieuses proprettes glisser comme des ombres bienfaisantes à travers les vastes salles bien éclairées, lorsqu'on sait que les hommes les plus illustres parmi les médecin et les chirurgiens tiennent à honneur de soigner les malades, lorsqu'on parcourt les énormes cuisines, les caves immenses, la pharmacie toujours en action, la lingerie regorgeant de linge, il est diflicile de se figurer ce qu'ils étaient autrefois, avant que des administrations régulièrement constituées, contrôlées et surveillées en aient pris la direction.

Le plus ancien monument plastique figurant une scène dMiôpiliil que nous possédions appartient aux archives de l'assistance publique : c'est un manuscrit sur vélin inlilulé iec< Livre de la Vie active^ » dalanl du quinzième siècle et exécuté aux frais de maître Jehan Henry, conseiller du roi, président en la chambre des enquêtes de la cour du parlement, chantre de rr^glise et provist»ur de rilôlel-Dieu de Paris. Une des très-curieuses miniatures emblématiques de ce précieux volume représeiit(» une salle d'hôpital. Sur le sol carn^lé de pierres blanches et noires, quatre lits sont j)osés, si rapprochés les uns des autres qu'ils se lonch(»nt, tît (ju'on ne pourrait passer entre eux; les ma-

lades qui reposent sont nus, et il y en a deux dans chaque lit.

Le peintre a fardé la vérilc, qui était bien autrement /amentable; à ce sujet, il ne peut y avoir de doute, car tous les historiens qui ont parlé de l'Hôtel-Dieu sont unanimes pour dire qu'on mettait quatre, cinq et [larfois six personnes dans la même couchette. Cet état de choses, qui aujourd'hui nous soulèverait le cœur, ne semble pas avoir trop révolté ceux qui en furent témoins. Au dix-septième siècle, Sauvai, à qui l'on n« peut nier un esprit généreux, se contente de dire : « On voudrait bien que les malades ne fussent pas tant «î'ïseiiible dans un même lit, à cause de l'incommodité, ^ y ayant rien de si importun que de se voir couché avec une personne à l'agonie et qui se meurt. » A ce "Moment (1650), l'Hôtel-Dieu contenait 2,800 malades. ^^ peut se iigurerce qu'étaient les salles qui servaient ^ toutes sortes d'usages, même à faire sécher le linge ^^*"tant de la lessive; une ordonnance de 1755 mit fin «'^ Un pareil abus.

ïl fallut le grand mouvement philosophique du ^^■11* siècle pour qu'on se préoccupai sérieusement des "Malades admis dans les hôpilaux, et pour qu'on es- ^yùl de remédier aux maux sans nombre qui lesacca- "■aienl. On profita de l'incendie qui, en 1772, dé- ^^'uisit une grande partie de rHôlel-Dieu et dura Pendant onze jours, pour demander la reconstruc-

in LES HOPITAUX.

tion de l'hôpital central. On voulut avec raison réloigner du cœur même de la Cité. Poyet, un architecte fort intelligent, proposa de le rebâtir sur Tile des Cygnes, alors séparée du Gros-Caillou; il lui donnait la forme du Colisée de Rome, et le composait d'une série de pavillons convergent vers un centre comme les rayons d'une roue convergent vers le moyeu. Le projet était excellent; aussi ne fut-il point adopté, et la routine prévalut. Tant bien que mal, la vieille maladrerie fut relevée, et, comme par le passé, on reprit ce système d'entassement qui rendait les soins illu» soires et les guérisons presque impossibles.

Cependant c'était l'heure où la France entière semblait prise d'une tendresse universelle. Une des Ames les plus sèches qui aient existé, Jean-Jacqoes Rousseau, avait mis la sensibilité à la mode; on avait le goût des plaisirs champêtres, on buvait du lait à Trianon; une philanthropie un peu mièvre, mais qui néanmoins ne fut pas infructueuse, agitait tous les cœurs et mettait des pleurs de compassion dans tous les yeux. On voulut se rendre compte de l'état de nos hôpitaux: trois hommes, qui fort heureusement étaient des hommes de bien et de savoir, Tenon, Bailly et LarochefoucauId-Liancourt, furent en 1785 délégués par l'Académie des sciences, queliOui XVI avait interrogée, pour étudier l'Hôtel-Dieu. On possède les rapports qu'ils publièrent; ceux de Tenon surtout sont extrêmement

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remai-quables : ils constatent avec une indiscutable autorité combien furent dangereux pour la sanlc publique les développements excessifs qu'une charité exagérée, déréglée, beaucoup trop abandonnée à ses inspirations irréfléchies, avait donnés à une seule maison hospitalière. On en avait fait une sorte de magasin pathologique où Ton rassemblait indistinctement tous les malades et toutes les maladies.

Lorsque Tenon visita Thôtel-Dieu, 1,219 lits recevaient 0,41 8 malades; non-seulement plusieurs de ces malheureux étaient couchés sur le même grabat, mais on en avait placé sur l'impériale du lit, et le secours d'une échelle était nécessaire pour arriver jusqu'à eux. ^'^^ seule salle, celle de Saint-Charles-Saint-Antoine, ^oienail, selon les .nécessités, de 558 à 818 fiévreux. On entassait les malades de telle sorte qu'il nous faut aujourd'hui un effort considérable d'imagination pour ^'ïïprcndre comment on pouvait y parvenir; on n'avait *ocuo souci des contagions, aucune notion des règles "ygiéniques les plus élémentaires. Les blessés, les fé- "***ciiants, les opérés, les femmes en couches, les en- "^8^, les galeux, les aliénés, les varioleux, lesphthisiques, les convalescents vivaient ou plutôt mouraient ^'^'^s les mêmes salles, sur les mêmes matelas. La place réservée à chaque malade n'avoit guère plus de "Uit pouces *.

* Sur les 1,t21U lits, il y en avait 753 grands, ayant 52 pouces de

Les cadavres restaient souvent plusieurs heures près des moribonds qu'ils avaient précédés; les opérations se faisaient dans la salle commune, sur le lit même où le malheureux était pressé contre ses compagnons.

Un détail est horrible et dénote l'intolérable atmosphère oiVces misérables croupissaient: quand on soulevait la couverture d'un lil, il s'en échappait uncbuéc visible. La mortalité régulière était d'un sur quatreet demi.

La cœur de Louis XVI se souleva lorsqu'il apprit à quel état les malades étaient réduits; on décida que riIôtel-Dieu serait supprimé et qu'il serait remplacé par quatre hôpitaux placés aux extrémités de la ville, dans de vastes terrains où l'on trouverait facilement de l'espace et des arbres. Ce beau projet s'en alla à vaul'eau et ne reçut pas même un commencement d'exécution. Les fonds nécessaires avaient cependant été déposés; mais Loménie les employa à des dépenses ordinaires auxquelles son incapacité peu scrupuleuse n'avait point su faire face.

Il fallut la révolution et certaines mesures justiOées par les circonstances pour que l'Hôtel-Dieu * cessât

largeur, et 480 petits ayant trois pieds. Pendant les inomens de prese, on mettait ordinairement six malades dans les premiers et quatre dam les seconds.

* IVndant la révolution, rilùti>l-Dicu s'appelle le grand hospice humanité; cV>st, du moins, le titre administratif qu'on lui donue. Mais le i>ei4plc de Paris ne se laisse pas prendre à ces désignations noufelias

d'être un charnier qui faisait dire à Cuvier que « les souffrances de l'enfer devaient surpasser à peine celles des malheureux serrés les uns contre les autres, étouffés, brûlants, ne pouvant remuer ni respirer, sentant quelquefois un ou deux morts entre eux pendant des heures entières. » Fleuriot, maire de Paris, et l'agent national Payan avaient réuni le palais de l'Archevêché à l'hôpital, afin que chaque malade fût au moins cerliiin d'être placé dgnsun lit séparé; aussi Mercier, dans son Nouveau Paris ^ s'écria-t-il qu'il n'apprenait pas « sans la plus douce émotion » qu'il y avait à rilôlel- Dieu 250 lits vides.

Pour qui connaît Paris, on comprend vile que ce chiffre est singulièrement exagéré, mais il constate du moins que l'entassement impitoyable d'autrefois avait pris fin, et qu'un grand progrès venait de s'accomplir. Du reste, il est facile de reconnaître combien, au siècle dernier, la thérapeutique était peu avancée, et comme, en cas d'épidémie, on perdait rapidement la tête. Pour un peu, on serait retourné aux exorcismes, et le grand remède employé était encore les processions, les promenades de châsses et les cérémonies qui, si elles n'ont rien à faire avec Thygiènc, ont du moins pour (îUes d'être inoffensives.

empreintes d*un esprit philosophique ahstrail qui jamais n'a pénétre les masses ; la tradition persiste et la vieille maison fut toujours appelée FHôtel-Dieu, même aux jours les plus intolérants de la Terreur.

IT4 LIS i*>?ITiri.

Od k n: bien m 1 T^>. pie£>i.>Dt celte fameuse peste de Maneîlk: qui «k^iiu î M. fie Belsunce une imroor- Ulité ^jDt les cau5^ panissent discutables. Le ravage fui effroyable e£ fort augmente par des troupes de voleurs qui s'abattirent, conmie des oiseaux de proie, sur b TÎlie pleine de catiavres. On n*y allait pas de mainmorte en ce temps-là. et Ton employait pour traiter les malades des moyens curatifs qui^ pour être péremptoires, n'en étaient que plus abominables. A Aii, un homme ayant été reconnu atteint de la peste, fut muré dans sa maison, et, aux portes de la ville, on tua, sans autre forme de procès, trois voyageurs qui arri- \ aient de Marseille.

M. de Beisunce, a qui avait fait merveille jusquelà. » se sentant moins fort que la contagion, abandonna la partie tout à coup, accumula des vivres dans sa mais^jn, et s'y enferma après en avoir fait maçonner les |)orles *. Ix* bon peuple de Marseille se iacha contre son évéc|uc; il entoura le palais épiscopal de corps

* I/u«agc de murer Ie> [«ortes, en cas de contagion, parait Hn nue coutume transmise qui était de règle générale à cette époque ; en effet, Kiiiiiianuel de Gmianges écrit de Rome à M. de Lamoignon, en date et Il janvier i<J91 : « Il y a des bruits de peste du côté de Naplesqw font peur, et déjà, pour plus grande précaution, toutes les porteide îloiiio M)nt murées, hors trois ou quatre qui sont gardées soignenseiiM-iit. Enfin Ton ne peut plus sortir )>our rentrer, qu^arec un billet de >.iiil«''. I» — IM tics de madame de Sévigné, de sa famille eidese^ amis; i\" ITM.*); t. X, p. 2, édit. llachette.

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morts, ctcn lança même par-dessus les murs ^; maisson espérance fut trompée, et le prélat que Millevoye devait chanter put échapper aux atteintes de l'épidémie, k Paris, nous avons traversé deux ou trois crises redoutables; notre population n'a pas été beaucoup plus 'sage que celle de Marseille; elle a jeté quelques prétendus empoisonneurs à la rivière; mais elle a eu pitié des malades, et si elle a muré les deux extrémités de la rue de la Mortellerie, c'est lorsque tous les habitants l'avaient quittée.

Dans ce siècle-ci, notre administration hospitalière a été mise deux fois à de rudes épreuves, et deux fois, a force d'énergie et de vaillance, elle a Iriomphé des difGcultés excessives qu'elle avait à combattre. Au moment où, après une lutte qui avait duré vingt-deux ans, la France, surmenée, harassée, semble s'écrouler sur elle-même, en 1814, nos hôpitaux des bords du Rhin, attaqués par le typhus, évacuèrent leurs malades devant l'ennemi qui avançait à grandes marches. Précédant nos armées refoulées, coupées, presque disséminées, malgré des prodiges de valeur et de stratégie, nos paysans, chassés par les bandes étrangères, vinrent se réfugier à Paris, que déjà on croyait imprenable. Avec eux, la contagion entra dans la ville, et les hôpitaux, qui n'étaient point outillés alors comme ils le sont au-

« Mathieu Marais, Mémoirei, t. V% p. 414454.

If. 13

jourd'hui, furent subitement envahis et devinrent trop étroits pour la fouie des malades et des blessés.

L'administration de la guerre, débordée depuis longtemps, ne pouvait recevoir tous les soldats qui venaient frapper à la porte du Val-de-Grâce et du Gros- Caillou. Tout le poids de la situation retomba avec une effroyable pesanteur sur le conseil général des hospices, dont la caisse était vide et le matériel insuffisant. Il était urgent de trouver 6,000 lits supplémentaires, garnis et prêts à être mis en service. On flt appel à la charité des habitants de Paris ; ceux-ci étaient épuisés par des réquisitions de toute nature, par des impôts sans cesse accrus, par Tarrêt forcé de toute transaction commerciale, par la suspension de tout travail. Le peuple avait grand'peinc à vivre dans ces jours de douloureuse mémoire; il sût se dépouiller avec une admirable abnégation. Chacun s'empressa d'apporter ses draps, ses matelas, ses couvertures, et les mairies furent encombrées par les objets de literie qui affluaient de tous côtés. En vingt-quatre heures, les 6,000 lits étaient au pouvoir de l'administration; mais où les placer ?

On avait pensé h convertir le château de Bercy et rhôtcl des Invalides en hôpitaux provisoires ; de graves difficultés s'opposèrent sans doute à la réalisation de ce projet, car il fut aussitôt abandonné que conçu. Le préfet de la Seine, qui, comme chef de la cité, avait en

tout ceci une responsabilité considérable, offrit au conseil des hospices de lui livrer les abattoirs du Roule, de Montmartre et de Ménilmontant, dont la construction, ordonnée par les décrets impériaux du 9 février, du 19 juillet 1810 et du 24 février 1811, n'était pas encore terminée. On accepta avec empressement, et l'on se mil à l'œuvre avec une activité que les circonstances stimulaient singulièrement. En moins de huit jours, ces grandes bâtisses, qui n'étaient que des chantiers pleins de pierres de taille, furent disposées de telle sorte que 4,100 malades y furent installés, et lorsque le calme se rétablit, on constata avec surprise que la mortalité avait été bien moins pesante dans ces sortes d'ambulances, nécessairement aménagées d'une façon imparfaite et insuffisante, que dans les hôpitaux les mieux organisés.

Les blessés ennemis commençaient à afQuer ; les combats de Graonne, de Soissons, de Laon, poussaient vers Paris des masses de blessés et d'estropiés ; c'est pour eux qu'on gardait les places que la mort bien plutôt que la guérison faisait dans nos hôpitaux, où Ton ne recevait plus guère les indigents civils. Les comités de bienfaisance en étaient d'ailleurs chargés et les taisaient traiter à domicile. Dans les cours de l'hôpital Saint-Louis, de la Salpêtrière, on fit élever des baraques de façon à pouvoir abriter 10,000 ou 12,000 individus. On avait cru par ces mesures aller au-devant

de toutes les exigences, car on n'avait pas prévu que Tennemi, nous dérobant ses marches, allait apparaître devant Paris, livrer bataille et occuper la capitale de la France.

Dès la veille du combat suprême, le conseil des hospices fit couvrir de matelas et de paille les vestibules, les corridors, le plancher des hôpitaux et des églises ; le 30 mars, à cinq heures du matin, les chirurgiens, les médecins, accompagnés de' leurs élèves, étaient à leur poste dans leur service respectif, où de minute en minute on apportait les blessée. Dupuytren avait orga* nisé une ambulance volante au pied même de la butte Chaumont, où l'engagement fut très-vif. A Saint-Louis, la mitraille et les boulets balayaient les cours où Ruffin, Béclard et Richerand faisaient leurs opérations. Ce jour-là, 10,864 blessés furent conduits dans les hôpitaux de Paris, et y reçurent tous, sinon des soins, do moins un asile. L'administration de la guerre quitta Paris le 31, laissant à la préfecture de la Seine la direction des hôpitaux militaires.

On n'était pas à bout de peine. Dès leur entrée à Paris, les alliés demandent 6,000 lits ; ils étaient les maîtres et parlaient comme tels, il fallut obéir. U lendemain, nouvelle réquisition de 6,000 autres lits; ce fut encore le Parisien qui fournit sans murmurer toute la literie qu'on réclamait; il ne fallut pas plus de sept jours pour que les 12,000 lits exigés fussent

prèls et mis à la disposition des coalisés. En un seul jour, la population assistée par les hôpitaux s'éleva à 31,000 individus. La boulangerie générale fournissait le pain à tous, et la pharmacie centrale ne laissa pas un seul malade manquer de médicaments.

On pourrait imaginer que les membres du conseil des hospices, épuisés par un travail surhumain, trouvèrent la tâche au-dessus de leurs forces, on se tromperait; l'humanité parla plus haut dans leur cœur, et non contents d'avoir à soigner cette armée de blessés aux multiples besoins desquels il fallait pourvoir, ils chargèrent un des leurs (M. Delalandc) et M. Serres, inspecteur des élèves de l'Hôtel-Dieu, d'aller recueillir entre Paris et Meaux les soldats abandonnés. En six jours ils découvrirent et ramenèrent 9,512 Français et étrangers, auxquels il faut ajouter H, 400 malades que les hôpitaux situés entre Meaux et Troyes évacuèrent sur Paris. Si l'on additionne ce que les hôpitaux permanents et transitoires reçurent dans cette période, on arrive au chiffre vraiment excessif de 129,531 malades et blessés.

Qui croirait qife de telles conjonctures devinrent presque un coup de richesse pour les hôpitaux? Rien n'est plus vrai cependant. Les dons en nature et surtout en literie avaient été si particulièrement abondants qu'on pût, une fois la crise passée, donner deux matelas à tous les lits, qui réglementairement n'en

ig2 LES HOPITAUX.

possédaient qu'un ; en outre, on eut une réserve considérable qui permit de distribuer des couchettes aux indigents à domicile. Ce grand désastre fut donc une source d'améliorations pour notre ameublement hospitalier et d'enrichissement pour les pauvres. Du l'esté, les souverains alliés rendirent justice au zèle et au dévouement dont le conseil des hospices avait donné tant de preuves, et ils le Grent solennellement remercier*.

Dix-huit ans plus tard, en 1832, de nouveaux devoirs, moins douloureux peut-être, mais plus terribles par la nature mystérieuse du mal qui les imposait, vinrent accabler le conseil des hospices. Ce n'étaient pas cette fois des armées ennemies qui envahissaient notre capitale, c'était une maladie étrange, presque inconnue, tant elle avait été rare dans notre pays, et qui fondit tout à coup sur Paris avec une violence inouïe. Le choléra avait ravagé la Russie et la Pologne, mais rien ne faisait présager que nous serions assaillis par lui, lorsque, le 13 mars, le bruit se répandit qu'un

' Pendant la période d^nvcstissement i870-7i, nos hôpitaux n'oot point chômé ; j'ignore le nombre de blesses qui y ont été admis, mais je sais que le total de ceux-ci fournit 398,057 journées d'hôpital. Malgré le caractère d'ambulances militaires dont ils étaient revêtus ptr les circonstances mêmes, ils n'ont point trouvé grâce devant les baUeries allemandes : Necker, les Enfants malades, la Pitié, Cochin, la Maisoo d'accouchement, Lourcine, le Midi ont reçu des obus, de même que h Salpétrièrc, les Incurables à Ivry et les Ménages à Issy.

la maladie dans Paris, de dire][à quel corps de métier elle s'est adressée de préférence, sur quel âge elle a sévi, combien d'heures il lui a fallu pour mettre un homme au tombeau.

Ces chiffres, si tristement éloquents pour qui sait les lire, prouvent que les excès auxquels les ouvriers se livrent ordinairement le dimanche n'ont pas été sans influence sur l'épidémie, et qu'ils l'ont augmentée d'une façon presque régulière et normale pendant toute la durée du fléau. En effet, les hôpitaux civils ont reçu 15,777 malades; si l'on divise ce total par cent quatrevingt-neuf, qui est le nombre des jours cholériques, on voit que la moyenne des entrées quotidiennes a été de 72.36; mais, en relevant lenombre des admissions pour chacun des jours de la semaine pris isolément, on reconnaît que le dimanche donne en moyenne 67.88 et le lundi 76.85 ; notable différence, qui doit être portée au compte du cabaret.

Deux fois encore, en 1849 et en 1854, Paris Iravei'sa des crises analogues ; mais on s'était pour ainsi dire familiarisé avec le redoutable fléau asiatique, la population resta calme, et le service hospitalier normal put satisfaire à toutes les exigences. Le choléra de 1849 fut plus meurtrier cependant que celui de 1832 ; voici, du reste, le chiffre des décès à Paris pendant ces trois épidémies: en 1832, 18,402 ; en 1849, 19,165 ; en 1854, 9,217.

Ce service, bien que très-fortement organisé, aurait besoin d'être augmenté dans des proportions sensibles, car il n'est plus en rapport avec la population qu'il a mission de secourir. En effet, Paris ne possède aujourd'hui que quinze hôpitaux, dont huit ont un caractère général et dont sept sont réservés à des spécialités nettement définies. Les huit premiers sont : l'Hôtel-Dieo, qui contient 834 lits; — Notre-Dame de la Pitié, destiné dans le principe, par édit de Louis XIII, en date du 27 avril 1612, à renfermer les pauvres : 726 lits; — la Charité, d'abord installée, en 1602, au quai Malaquais sous les auspices de Marie de Médicis, qui avait fait venir de Florence des religieux de l'ordre de Saint-Jean de Dieu, et plus tard, établie, par suite d'échange de terrains opéré en 1616, où nous la voyons à présent : 467 lits ; — Saint-Antoine, ouvert en vertu d'un décret de la Convention du 17 janvier 1795 dans les bâtiments d'une ancienne abbaye relevant de Cîteaux : 594 lits; — Nccker, fondé en 1776 avec un premier fonds de 42,000 francs donnés par Louis XVI dans une ancienne maison de bénédictines: 445 lits; — Cochin, bâti de 1780 à 1782, grâce aux libéralités du curé de Saint-Jacques du Haut-Pas : 197 lits; — Beaujon, réservé dès 1784 par le célèbre financier à l'entretien de vingt-quotre orphelins, converti en hôpital par décret conventionnel du 17 janvier 1 795 : 416 lits ; — La Riboisière, dont la construo-

tion, décidée en 1859, commencée en 1846, ne fut achevée qu'en 1854 ; les différentes dénominations qui lui furent imposées rappellent les événements politiques de l'époque; ce fut d'abord l'hôpital du Nord, puis l'hôpital Louis-Philippe, ensuite l'hôpital de la République ; madame de la Riboisière, en mourant, légua toute sa fortune en nue propriété à l'assistance publique qui, par transaction, toucha 2,600,000 fr., put, grâce à cette somme importante, mettre la dernière main à l'hôpital inachevé et donna à celui-ci le nom de la bienfaitrice; il renferme 634 lits. A ces divers hôpitaux il convient d'ajouter le bâtiment des Incurables femmes qui, annexé momentanément à la Charité, offre un supplément de 530 lits.

Les sept hôpitaux spéciaux sont: Saint-Louis, bâti par ordre de Henri IV sur les plans de Claude Villefaux pour abriter les pestiférés, fut ouvert en 1612, et est réson é aujourd'hui aux maladies cutanées et à un service de chirurgie ; il contient 823 lits * ; — le Midi, ouvert en 1792 sur l'emplacement d'un couvent de capucins, exclusivement attribué aux hommes malades lies suites de débauches: 336 lits ; — Lourcine, un

* On conservait précieusement aux archives de Fassistance publique le plan sur parchemin de rhôpitul Saint-Louis, visé en c«s termes par Sully : « Le roy, apnt veu les trois plants qui lui ont été représentés pour la maison de santé, a ordonné que le présent sera suivy. Fait à Fontainebleau par nous, grand voier de France. — Maximilien de Béthnne. »

im LE$ lOFiTiri.

2Dcien nefose acbeié par radmuiîslratjon en 1853, et ooTert ec InSI aux femmes que leur incondaîte fortait (Teolrer à lliApital : 276 lits ; — les Enfants malades^ maison appropriée en 1 802 au traitement des enfants par le conseil général des hospices qui avait été mis en possession d*un refage pour les femmes de mauvaise vie fondé en 1752 par Languet de Gergy, curé de Saint-Sulpice : 618 lits; — Sainte-Eugénie, inaugurée le 9 mars 1855 et consacré aussi aux enfants, et qui avait été préeédenmiant Thôpital Sainte- Marguerite, puis des Enfants trouvés, puis des Orphelins : 545 lits ; — la Vatemité, qui occupe depuis un décret du 1 5juinet 1 795 les anciens bâtiments de Port- Royal et où Ton n'admet que les femmes en couches : 500 lits; — enfin les Cliniques, sorte d'infirmerie située sur une partie de remplacement occupé avant la révolution par le couvent des cordeliers, et qui, après avoir été ouverte et fermée plusieurs fois, fonctionne régulièrement depuis le l*' décembre 1854; c'est là que l'on étudie les cas pathologiques curieux qui peuvent au point de vue de renseignement offrir un inlérét particulier : 152 lits.

Ainsi l'assistance publique met à la disposition des indigents ou des malades qui ne peuvent se faire soi- ^mer à domicile un total de 7,695 lits répartis ai cpiinze maisons difTérentes. Disons tout de suite que Ixifidres, dont la population est bien plus considé-

rable que celle de Paris \ ne possède de 4,134 lils dans ses dix-huit hôpitaux, où l'admission est souvent entourée de formalités très-compliquées.

Formalilés nulles. — Modes d'admission. — L'urgence. — Consultations gratuites. — Maladies engendrées par la malpropreté. — Bains. — Le bureau central. — ModiGcation bienfaisante. — Salle d*attentc. — Spécimen des maladies parisiennes. — Extension raisonnée donnée au traitement à domicile. — Il faut savoir être impitoyable. — Bulletins de vacance envoyés par chaque hôpital. — Les privilégiés de la souffrance. — Murmures. Mouvement annuel des services du bureau central. — Entrée à l'hôpital. — Le lit. — La pouillerie. — Le costume. — Bulletins signalétiques. — Petites médisances. — Égalité des soins, inégalité des milieux. — Système déplorable des adjonctions. — Agrandissements successifs de rilAtcl-Dieu. Encombrement. — Modèle. — Propreté. — Autel de la salle. — Intolérance protestante. — PuriCcation des salles. — Salles d'alternance. — Ventilation. — Pluie méotide. — Ce que coûterait un bon système de ventilation. — Les préaui. — La cantine. — La cuisine. — Aliments refroidis.

— Cuisines norwégiennes. — Raccommodage du diner. — Isolation des services. — La visite. — Traitement moral. — La salle des opérations.

— L*in>tant solennel. — Procédés ancsthésiques. 103,179 kilogrammes de farine de graine de lin. — Les internes. — Les six communautés hospitalières. — Les infirmiers. — Personnel déplorable. — Ivrognerie. — Devoir professionnel. — Le jour de la visite, — La fouille. — Les fraudes. — La branche de lilas.

A Paris, les formalités sont nulles ; tant qu'il y a de la place dans les hôpitaux, on y reçoit les malades, on y exerce Thospitalité dans la plus large acception du mot. Ce sont les hommes de science, médecins, chirurgiens, internes, qui seuls décident si l'individu qui se

* D*jprès les derniers recensements, la population officielle de Paris est dt; 1,825,274 et celle de Londre^de 3,2U,707 liabiUnls.

présente est admissible; radministraiion se contente de déterminer le nombre de lits dont elle dispose. Dans les cas urgents, elle n'hésite pas à faire dresser des couchettes supplémentaires qu'en termes techniques on nomme des brancards, et qu'on installe momentanément au milieu des salles qui ne sont pas trop encombrées.

On entre de trois manières dans ces tristes et secourables maisons, ou d'urgence, ou par la consultation gratuite, ou par le bureau central. Lorsqu'une personne est frappée d'un mal subit ou atteinte par la brutalité d'un de ces mille accidents si ordinaires dans nos rues, on l'amène en fiacre à l'hôpital le plus voisin , ou sur une de ces sinistres civières abritées par un tendelet en coutil blanc et bleu que nous avons tous vues passer avec émotion ; un examen sommaire permet de constater la gravité de la maladie, rinscription sur le registre est rapidement faite, et le malheureux trouve aussitôt un lit et les soins que son état réclame.

Chaque jour, dans chaque hôpital, après la visite réglementaire que les médecins et les chirurgiens sont tenus de faire dans les salles affectées à leur service, il y a deux consultations gratuites. Tune pour la chirurgie, l'autre pour la médecine. C'est là dans une chnmbrette souvent bien étroite, parfois même dans riiéuiicycle de ramphithéâtre destiné auxjleçons^ que

se présentenl les malades trop pauvres pour payer les conseils du médecin. En vertu de notre galanterie traditionnelle, les femmes passent les premières. Quelques-unes se sont mises en frais de toilette, elles ont arboré le chignon des dimanches et le petit chapeau à fleurs. Les hommes sont plus simples, ils portent leurs vêlements de travail; on voit qu'ils viennent de quitter l'atelier ou le magasin.

IjC médecin examine attentivement un à un ces malades, qui emportent l'ordonnance à l'aide de laquelle des médicaments gratuits leur seront distribués; on retient les plus souffrants, et on leur remet un bullelin d'entrée qu'ils n'auront qu'à présenter aux employés de l'hôpital pour être immédiatement admis. Ces consultations sont fort appréciées par le peuple de Paris, qui s'y rend avec une conflance justifiée; les médecins des hôpitaux ont en 1869 donné ainsi 505,005 consultations gratuites; à Saint-Louis seulement, le nombre s'est élevé à 90,866, dont 65,565 pour la médecine, ce qui prouve combien les maladies cutanées et les maux engendrés par la malpropreté et la négligence, tels que la teigne et la gale, sont fréquents dans la classe ouvrière. Les bains ordinaires ont été très-nombreux, 212,696; dans ce total, Saint- Louis, dont le système balnéaire est fort important, entre pour 129,166.

I^ bureau central créé par un arrêté du conseil des

hospices, en date du 4 décembre 1801, fonctionne depuis le 22 mars 1802 au parvis Notre-Dame, dans le lourd bâtiment en pierres de taille qui, servant aujourd'hui d'annexé à l'Hôtel-Dieu, toujours insuffisant, était avant 1807 le chef-lieu de l'assistance publique ; on y donne des consultations gratuites, on y fait des pansements, on y délivre des médicaments tous les jours, de dix heures à quatre heures *. Autrefois il n'en était pas ainsi, et le bureau ne représentait guère qu'un lieu d'examen pour les malades, qu'on dirigeait ensuite sur les hôpitaux ou qu'on renvoyait, selon les cas. Sur l'initiative de l'assistance publique, ces nombreux services ont e'té organisés, marchent depuis le 1" mai 1869 avec une régularité parfaite, et sont pour la population indigente de Paris une source de secours extrêmement précieux.

' En dehors de ce service de traitement général externe, il y a des traitements spéciaux et des services particuliers ainsi divisés : maladies des yeux, lundi cl vendredi à 2 heures; maladies des femmes, mardi et samedi, à 2 heures; maladies du larynx, mercredi à 5 heures; teignes, mardi et samedi ail heures; orthopédie, mercredi à 1 1 heures; maladies des dents, lundi et mercredi à i heure; vaccinations et revaccinations, jeudi à i heure ; délivrance d'appareils, lundi et mercredi ail heures ; délivrance de chaussures orthopédiques, mercredi à 1 1 heures ; consultations des aveugles et des paralytiques, le trobième jeudi de chaque mois à 5 heures; délivrance de bains, tous les jours ï 1 1 heures et demie et à 5 heures et demie ; application de Tentouses el éicctrisation, tous les jours à 2 heures. Il est superflu, je crois, d^ajouter que ce service considérable est absolument gratuit dans tous les détails qu'il comporte. En réalité, il est diflicile de faire mieux et plus.

La vaste salle d'altente no désemplit pas; en regarilaiit les individus assis sur les bancs de bois, on a en quel({ue sorte un spécimen de toutes les souffrances humaines, et Ton peut voir à quel point notre race parisienne est chétive, étiolée, lymphatique et malvenue. Ce qui se rencontre là le plus fréquemment, c'est Tanémie, la phthisie, Taffection cutanée; c'est la blessure accidentelle qui parfois devient un mal incurable. Si l'on cherche à dégager les causes de tous ces maux réunis, on trouvera presque toujours une invincible imprévoyance, des habitudes d'ivresse et le manque de nourriture substantielle.

Lorsqu'un homme a un domicile régulier, qu'il est dans ses meubles, comme on dit, surtout lorsqu'il est marié, il faut, pour qu'il soit admis à l'hôpital que sou étal soit particulièrement grave. On lui fournit le plus souvent les médicaments, on le visite chez lui, un lui porte les secours dont il a besoin ; en un mot, on développe autant que possible le système des traitements à domicile, quelque coûteux qu'il puisse être pour l'administration, afin de désencombrer les hôpitaux et d'en garder les places disponibles pour les pauvres diables qui, n'ayant ni maison ni famille, S4>nt réduits à giter dans le galetas des garnis.

Bien des misérablôs à bout de ressources viennent au bureau central dans Tesjioir d'obtenir un lit hospitalier, l'abri et la pitance quotidienne. 11 faut savoir IV 13

n'être point pitoyable pour ces gens-là, car si Ton écoutait leurs plaintes, si Ton accédait à leur désir, ils encombreraient les hôpitaux, et les vrais malades resteraient sur le pavé. On ne les repousse pas, on leur donne un bain dont, en dehors de toute thérapeutique, ils ont un impérieux besoin; on leur glisse quelque monnaie dans la main, on change leurs vêtements sordides contre des bardes plus propres laissées aux hôpitaux par des malades décédés ; on leur distribue des soupes, et, s'ils ont besoin d'un pansement, ils trouvent un infirmier et une religieuse prêts à leur rendre les soins les plus répugnants.

Des bulletins portant le nombre des lits vacants dans chaque hôpital sont remis aux chirurgiens et aux médecins qui donnent les consultations au bureau central ; ceux-ci savent donc toujours à combien de malades ils peuvent accorder l'hospitalité. Parmi les individus qui se sont adressés à eux, ils font un premier choix, et réservent pour un examen ultérieur ceux qui leur paraissent le plus gravement atteints. C'est là le groupe privilégié de la souffrance; lorsque la consultation est terminée, il s'agit de faire une sélection déflnitive, car la proportion de ces malheureux dépasse invariablement celle des lits dont on peut dis|)oser.

On désigne alors ceux qui, sains danger pour euxmêmes, sans péril pour la santé publique, ne peuvent attendre. Selon le mal dont ils souffrent, selon les

vacances indiquéte, on les dirige sur tel ou tel hôpital. Ils ont parfois des sourires d'une joie navrante: enfin ils vont donc pouvoir étendre leurs pauvres membres endoloris et dormir à leur aise ! Les autres sont mécontents, ils se plaignent, ils sont injustes. On les remet au lendemain, on leur dit que la place seule et non pas la bonne volonté fait défaut ; mais on ne réussit guère à les calmer, et la plupart se retirent en maugréant. Ce spectacle est très-pénible. On a beau comprendre que le possible a été fait, que les hôpitaux, si vastes qu'ils soient, ne peuvent recevoir tous les malades qui se présentent, on a beau savoir que l'encombrement deviendrait promptement un danger redoutable, on se sent ému de pitié, et l'on voudrait pouvoir, d'un coup de baguette, centupler les ressources dont dispose notre organisation hospitalière.

Il est intéressant de constater quel a été le mouvement des nombreux services du bureau central, qu'on nomme aussi le dispensaire des hôpitaux. Du l^** mai 1869 au i*^ mai 1870, on y a dirigé 16,128 malades sur les hôpitaux, et l'on en a ajourné 1,801, qui tous ont été placés peu de jours après, ou du moins ont été soignés à domicile; le traitement général a compris 6,592 consultations, 14,093 pansements et 12,030 délivrances de médicaments; les traitements spéciaux se sont trouvés en présence de 10,350 cas particuliers se

196 LES HOPITiUI.

groupant en six ca'.cgories distinctes : maladies des yeux, ^2,825; maladies de femmes, 2,592; maladies du larjnx, 758; teigne, 1,628; orthopédie, 1,590; maladies des dents, 879. Les diverses opérations des senices particuliers s'élèvent à 19,017 et se divisent ainsi : consultations pour les aveugles et les paralytiques, 555 ; délivrances de certificats pour l'admission dans les maisons de retraite, i,281 ; vaccinations et revaccinations, 1,078; bains, 6,778; applications de ventouses et électrisations, 1,504 ; soupes et bouillons, 1,086; enfin délivrances d'appareils, 6,255.

On parait fort lai^e dans la distribution des appareils, car dans la nomenclature détaillée qui note tous ceux qui ont été donnés, on a indiqué des voitm*es mécaniques, des fausses dents et des yeux artificiels. Si dans la première année de son installation le bureau central a fait une pareille besogne, si ses services réunis totalisent 78,210 opérations de toute nature, on peut présumer dès à présent quel énorme et fécond développement une telle institution est appelée à recevoir sous l'impulsion de Tassislance publique et avec l'aide du corps médical *.

Loi^squ'un homme est admis dans un hôpital, il est infjcril sur le registre des entrées et il est conduit dans une salle qui, sauf do bien rares exceptions, est

* Voii PU'Ct'S JiutificuUveéf d*" ^.

placée SOUS le vocable d'un saint. Là le malade est déshabillé par les inGrmiers et couché sur un fort bon lit en fer, entouré de rideaux blancs sur toutes les faces, et composé d'un sommier élastique, d'un matelas, d'un traversin, d'un oreiller. De l'impériale pend une forte corde, munie à l'extrémité inférieure d'un morceau de bois en forme de manche de vrille, qui, tombant a la portée du malade, lui permet de prendre un point d'appui, de se hâlet\ c'est le mot, lorsqu'il veut se soulever. Au-dessus de sa tête s'allonge une planche qui sert de vide-poche; à côté du lit une table de nuit supporte l'écuelle, le pot à tisane et divers autres ustensiles en vaisselle d'étain.

Dès qu'un individu, homme ou femme, est entré dans la salle qui lui été désignée, il quitte son linge, ses vêtements, et jusqu'à l'heure de sa sorlie il ne doit plus porter que la livrée de l'hôpital ; s'il meurt, celui-ci hérite de ses bardes, à moins qu'elles ne soient réclamées par sa famille ; comme on l'a vu plus haut, elles serviront à habiller un indigent. Tous ces vêtements, qui bien souvent ne sont que des guenilles, sont réunis dans un vestiaire spécial ou empaquetés isolément dans des serpillières; ils sont étiquetés après avoir été secoués, lavés, savonnés, soufrés, désinfectés de tout germe de contagion et purgés des parasites qui les habitaient.

Le costume réglementaire est fort simple : une ca-

pote en drap bleu, et le classique bonnet de coton ; les femmes ont un jupon, une casaque de molleton, et portent une coifîe de cotonnade blanche ornée d'une petite garniture plissée. Certes, c'est là une bien modeste coiffure, mais lorsqu'elles se savent ou se croient jolies, elles trouvent moyen, surtout à Lourcine, de donner à cette espèce de cornette toutes les formes imaginables dont quelques-unes sont vraiment charmantes de crânerie et d'imprévu.

Au montant de chaque lit est fixé un cadre in-octavo dans lequel on glisse une feuille formulée qui est le bulletin particulier du malade. D'un coup d'œil on y voit son nom, son état civil, la date de l'entrée, s'il a été vacciné et revacciné avec ou sans succès, le nom, l'état, le siège, les variétés, la date de la maladie; plus tard, et selon les circonstances, on inscrira sur ce même bulletin la date de la guérison ou de la mort, celle de l'autopsie si elle a été pratiquée, et les observations particulières qu'on aura trouvé intéressant de recueillir. Ces feuilles, signées par le chef de service, sont précieusement conservées, et servent à dresser une statistique très-curieuse où l'on pourrait retrouver la constatation quotidienne de la situation sanitaire de Paris.

On m'a dit que certains médecins, fatigués d'avoir à remplir ces méticuleuses formalités administratives et n'en comprenant pas toute l'importance scientifique,

SERYIGES GÉNÉRAUX. 199

s'amusaienl à donner des diagnostics erronés; on m'a dil que d'autres, cherchant à diminuer la nécrologie de leurs salles, se hâtaient de renvoyer les malades désespérés, afin que, mourant à domicile, ceux-ci ne figurassent point sur les états particuliers de leur service. Ce sont là peut-être de ces médisances puériles auxquelles le Parisien se livre volontiers, et il faut n'y pas attacher trop d'importance.

Les dispositions prises pour soigner les malades ont été imposées par un r^lement général et sont analogues dans tous les hôpitaux : c'est la même literie, ce sont les mêmes vêtements, les mêmes ustensiles, mais par malheur ce ne sont pas partout les mêmes salles. Forcée de tirer parti des bâtiments souvent bien vieux, presque toujours mal distribués qu'on mettait à sa disposition, l'assistance publique n'a pu encore donner à toutes ses inûrmeries une ampleur désirable. Si les salles de La Riboisière sont vastes, aérées, éclairées par de larges fenêtres, quelques salles de l'Hôlel-Dieu, de la Pitié, de la Charité, sont trop étroites, ouvertes sous les combles, trop chaudes en été, trop froides en hiver, mal disposées pour le service, sans dégagements, et juchées en haut d'escaliers plus roides que l'échelle de Jacob.

 l'Hôtel-Dieu, qui heureusement est condamné à disparaître, on peut voir combien le système des agrandissements successifs et des adjonctions est dé-

plorabic. Le corps principal s'élend sur le plrri! Notre-Dame; pour le faire commuDÎquer avecl'anuex du bureau central, on a creusé un tunnel qui pass sous la place, et [xiur le mettre en rapport av<rc 1^ corps de higis situé sur le quai de Monlebello, oa construit le pont Saint-Charles, pont couvert en Iwt 2 qu'une allumelEc mettrait en feu; or ces deux couloL i formés par le pont et par le tunnel dégagent un ca ^us» rant d'air permanent tellement insupportable qu'«» » est forcé d'y tenir constamment allumé, en toute s^~^ mson, un calorifère dont les tuyaux, serpentant le lo w^g des murailles, donnent un peu de cbaleur à celle g 1.3 cîale atmosphère. De plus, pour se rendre du bure— d'admission aux bâtiments assis de l'autre coté l'eau, à la salle d'accoucbemenls par exemple, il Ti* gravir cent soixante-quatorze marches.

Quelques salles, malgré des dimensions consîeE râbles, sont trop peuplées ; celle de Sainte-Marthe, <1< a pris la place de la salle tlu Légal, détruite en 17 "73 et que le cardinal Dupral avait fait élever dans le a zîème siècle', a trois rangées delilsj avant l'inccu J ■ elle renfermait cent couchettes, aujourd'hui elle

■ ■ Au didiin IS.IS, commença il croistrd'lKMlcl Dieu d« Palier. Nontieur Ie ehincdior de France. inaJslre Anlhoinc ilj i'n^, qui ■■^ï ''* Taire ilo ses deniers «I ï «es déitcns. El pour ce Taire il tL'Iiepla ln»« ^ °° qunire inaiiions qui i-sloîcal juaques au ccing, pour Un Vm "'

mont, ni y ilonna deux mu lit* anit.dl'bmil j( nal dHn bouTgeoiëilt Ptm '

contient encore quatre-vingt-huit. Les salles du nouvel Hôtel-Dieu, que Ton termine en ce moment, n'auront au maximum que vingt-six lits; — c'est assez dire que, sans les nécessités imposées par la disposition même du bâtiment, cette salle serait divisée en quatre et n^ofTrirait point un enœmbrement qui est aussi contraire à la régularité du service qu'à la rapide guérison des malades. Â mon avis, l'idéal de la salle hospitalière se trouve à Saint-Antoine, au rez-dechaussée : un seul rang de lits placés en face d'immenses croisées qui laissent entrer l'air et le soleil ; le malade respire à l'aise, il est dans une solitude relative, il jouit de Taspect du ciel et des grands arbres qui semblent lui promettre la santé.

Toutes les salles qui, pour la majeure partie, sont par(]uelées en point de Hongrie, sont tenues avec une propreté merveilleuse. Cela est indispensable dans de pareils endroits, je le sais ; mais on ne reste pas moins frappé d'un certain étonnement à la vue des rideaux éblouissants de blancheur, des vitres transparentes, des boiseries lavées, des parquets cirés à outrance. Au fond de toute salle d'hôpital desservi par une com-

Anlf-rieurement ï cette époque Hnsuffisance de riIôlel-Dicu élait déjà reconnue, car il y eut une tentative faine pour élever une succursale sur les bords de la Seine, dans les terrains qui fort probablement appartenaient a i'abbayc de Saint* Gennain des pré::, ou tout au moins, qui en relevaient. C*est à cette cause, sans doute, qu'il faut aUribuer l*;ivorlement du projet. (V. Pièces juslificatives y n" 5.)

munauté religieuse s'élève une sorte d'autel portant généralement une statue de la Vierge, enguirlandée de fleurs et placée entre deux chandeliers ; ce sont les soeurs qui s'amusent à faire de petites chapelles comme les enfants au jour de la Fête-Dieu.

En feuilletant le registre des délibérations du conseil général des hospices, on pourrait se convaincre que plusieurs fois et avec insistance les protestants ont demandé que ces emblèmes « des superstitions du papisme » fussent enlevés, parce que de telles images étaient un scandale pour les puritains de la réforme. Sagement, on n'a tenu aucun compte de leurs observations, et l'on a laissé les religieuses hospitalières se livrer aux innocentes distractions où elles se complaisent. Non-seulement les salles sont nettoyées et frottées tous les jours, non-seulement les objets de literie sont changés toutes les fois que cela est nécessaire, mais deux fois par an tous les matelas sont enleyés, envoyés au magasin central, où ils sont dépecés, passés à l'étuve et cardés à nouveau. De plus, de temps en temps, surtout lorsqu'une maladie épidémique s'est développée, on purifie les salles, absolument comme on (Icsinfecle un navire qui a eu la peste.

On procède avec celte méthode précise et méticuleuse qui fait sourire beaucoup d'esprits forts, mais dont nos diverses administrations se sont toujours bien trouvées. A l'aide de vapeurs nitreuscs, de l'hyper-

SERYIGES GÉNÉRAUX. 203

chlorate de soude, du permanganate de potasse, on détruit rapidement tous les germes morbides qui peuvent s'être accumulés dans une salle; puis après quelques jours d'aération complète, on la livre aux ouvriers qui rabotent le parquet, brûlent el détachent les peintures, enlèvent l'enduit des murailles et le mastic des vitres ; puis tout est refait à neuf et l'on met à la disposition des malades un emplacement aussi sain que s'il n'avait jamais été visité par la maladie. Ces précautions ne semblent pas encore suffisantes, car les hôpitaux ont, spécialement dans les services d'accouchement, des salles dites d'alternance, qu'on vide, qu'on laisse reposer pendant quelque temps, afin d'éviter, autant que possible, les mauvaises chances de la contagion.

Autrefois pour ventiler les salles, on se contentait, en ouvrant la porte et la fenêtre, de mettre les malades dans un courant d'air; mais comme ceux qui sont dans un milieu infect n'en peuvent que bien rarement reconnaître la fétidité par eux-mêmes, les malades regimbaient, criaient qu'ils avaient froid, et mettaient la tête sous la couverture pour éviter l'oxygène qui leur arrivait d'une façon trop aiguë. Aujourd'hui et avec raison on donne à la ventilation une importance extrême. C'est du reste une science relativement nouvelle. Le premier essai sérieux fut fait à Londres en 1715 dans la salle du parlement par le docteur Desa-

204 LES UOPITADX.

guliers, qui appliqua en partie les idées émises par le cardinal de Polignac en 1712 dans son livre de la Mécanique du feu. En France, on ne s'en est vraiment occupé ;ivec succès que dans ce siècle-ci, et grâce aux travaux de MM. Darcet, Chevreul, Dumas, Boussingault, Gavarret, on est arrivé à des applications pratiques qui semblent ne laisser rien à désirer.

Tous nos hôpitaux sont pourvus actuellemenl d'une machine à vapeur qui chasse dans les salles de l'air froid ou de l'air attiédi, selon la saison, pendant que de hautes cheminées d'appel, douées d'un tirage considérable, enlèvent Tair vicié et le repoussent vers le ciel. On a dit que l'air rejeté ainsi dans la circulation générale constituait une sorte de pluie méotide chargée d'insectes, de miasmes, de pellicules qui |)ouvaient répandre la contagion et la mort. 11 serait facile, à l'aide d'un appareil incandescent, de brûler au sommet du long tuyau d'aspiration, de griller lous ces miasmes délétères, réellement matériels et que le microscope reconnaît avec certitude. Pour parvenir à ce résultat, il faudrait obtenir la température dite le rouge sombre, c'est-à-dire 700 degrés. C'est une dé* pense de 2,000 francs par vingt-quatre heures et psLT chaque cheminée de ventilateur*. Les quinze ha^\. taux de Paris en ont chacun quatre en moyenne^ ce

* Acidémic dis sciences, siance du 14 mars 1870.

qui fait soixante; or le total des frais entraînés par colle seule combustion s'élèverait annuellement à 45,800,000 francs. II est fort probable que tant qu'on n'aura pas trouvé un moyen moins dispendieux de neutraliser un véhicule d'épidémie qui parait encore très-problématique, on s'en fiera aux coups de vent et à la grâce de Dieu.

A tout hôpital il faut des endroits réservés pour la promenade des malades; c'est ce qu'on appelle les préaux. Ceux de l'Hôtel-Dieu sont nuls, ceux de La Riboisière trop étroits, dominés en partie par de hautes murailles et insuffisants; les plus beaux sont ceux de Saint-Antoine, de Saint-Louis et de Necker. Un vaste espace couvert de grands arbres permet aux convalescents de se baigner dans les effluves d'un air vivifié, lies préaux de Necker surtout sont charmants; il y a des berceaux de clématites, de beaux gazons, des plateskaodes de fleurs. Cet hôpital du reste est bien connu, il est presque célèbre dans la population parisienne. Ses hautes salles, son calme parfait, l'espèce de petit /wrcqui l'avoisine le font rechercher par les malades. Aussi les lits y sont-ils rarement libres, car c'est à qui ^^oiandera à y être admis.

Dans ces préaux, les malades qui sont en état de se 'ev%2r se réunissent quand ils veulent, une fois que la "'•site médicale est terminée. Velus de leur longue •^^t^ppelande, coiffés de Taffreux bonnet blanc, ils

s'assoient au pied des marronniers, causent entre eux, jouent aux dames, aux dominos, et, s'ils ont quelques centimes, vont à la cantine acheter du tabac à fumer ou quelques-unes des rares denrées dont la vente n'est pas interdite, mais dont le prix est tarifé par l'administration. C'est le concierge qui remplit les fonctions de cantinier, place fort enviée dans le monde des employés subalternes des hôpitaux, car elle rapporte de gros bénéfices.

Dans certaines maisons, comme Beaujon, comme la Charité surtout, fréquentées par les domestiques du faubourg Saint-Honoré et du faubourg Saint-Germain, auxquels leurs maîtres envoient volontiers de l'argent, un cantinier gagne sans effort de 3,500 à 4,000 fr. par an. On débite là aussi de menus objets, plumes et papier, aiguilles et coton pour les femmes ; mais pourquoi n'cst-il pas permis d'y vendre de la laine en écheveau et du fil? Craint-on que les convalescentes ne travaillent pour leur propre compte, et ne devrait-on pas plutôt les y encourager, car peut-être pourraient-elles gagner quelques sous qui les aideraient à vivre lorsqu'elles sortiront de l'hôpital?

C'est généralement sur les préaux ou sur les cours, dans des corps de logis situés au rez-de-chaussée, que s'ouvrent la pharmacie, les magasins, les celliers, les cuisines. Celles-ci sont toujours très-amples, sablées de sable jaune, très-claires et baignées dans une at-

SERVICES GÉNËRAUX. 207

Diosphère insupportable de chaleur. Les vases de cuiwre bouillonnant sur le fourneau noir reluisent comme de la vaisselle d'or ; les marmites portatives à compartiments sont rangées sur des étagères, chacune devant une étiquette portant le nom de la salle qu'elle doit desservir. La nourriture est très-saine : de la viande, du poisson frais, des légumes, du bouillon qui m'a paru savoureux. Les malades, selon leur état sanitaire, 3ni une part, deux, trois et même quatre parts; c'est là qu'on s'arrête, car c'est la pitance d'un homme bien portant.

Dans les hôpitaux, comme dans les prisons, comme dans tous les grands établissements où la cuisine est située loin du lieu de distribution des vivres, où il faut monter des escaliers, traverser des corridors et diviser préalablement la nourriture avant de la donner à ceux qui l'attendent, on mange froid, ou, ce qui Yaut encore moins, refroidi ; la graisse est à demi figée, la viande a perdu de sa saveur et la friture du poisson est déjà flétrie. C'est un inconvénient auquel il serait possible de remédier, en employant au transport des cantines contenant les vivres ces boites intérieurement capitonnées qu'on nomme des cuisines norvégiennes et qui facilement conservent pendant plusieurs heures aux aliments une chaleur de soixante degrés.

Autrefois on évitait ce désagrément, mais pour en

créer un beaucoup plus grave. Au milieu de chaque salle s'élevail un fourneau sur lequel on faisait habituellement chauffer les tisanes et les cataplasmes; quand l'heure des repas sonnait; il servait à raccommoder le dîner, c'était le mot consacre. Sous prétexta de raccommoder le bouillon, les infirmiers, les religieuses elles-mêmes ne se gênaient guère pour faire cuire toutes sortes de ragoûts, et ratmosphère déjà trùschargée de la salle ne tardait pas à devenir into- \érablc. Il a fallu des années de lutte pour arriver à déraciner ce vieil abus, que les maladreries du moyen âge nous avaient légué ; encore aujourd'hui une suneillancc incessante est nécessaire pour l'empêcher de se reproduire.

Quant au vin distribué aux malades, il est très-bon et en quantité suffisante. Pour un homme qui est aux quatre parts de nourriture, on donne quarante-huit centilitres de vin pur, ce qui équivaut à trois grands verres ordinaires. Lorequ'un médecin juge qu'un malade a besoin d'une nourriture spéciale, il lui suffit de faire un bon pour Toblenir immédiatement. Sous ce rapport, l'alimenlalion des opérés et des femmes en couches est toujours particulièrement recommandée et soignée.

Dans tous les hôpitaux, les salles réservées aux fiMunies sont sévèrement séparées de celles qui sont (ouhiacrocs aux hommes; de plus, les services sont

éjralcmenl isolés Itîs uns des antres : ici la chirurgie, là la médecine; il faudrait des cas (rencombrcnient i'\c4?ssif et d'urgence extraordinaire, dont je ne connais aucun exemple, pour qu'un blessé fût mêlé aux malades. La visite réglementaire, que tous les médecins d'hôpitaux doivent faire chaque jour, a lieu le matin, oi'ilinairement de huit à dix heures. Li tête nue, ou rouverte d'un bonnet de velours noir, le grand tablier lilanc serré autour du corps, le chef de service fait >uii entrée dans la salle, suivi des internes, des élèves, d'un infirmier qui porle un pot a eau, de la religieuse : c'est un instant toujours attendu avec impatience par les m ilades, car pour ceux qui souffrent l'apparition «!u méilecin est presque toujours une esjK»rance de soulagement.

11 passe devant chaque lit, s'arrête, interroge le malade, fait quelques observations scientifiques à haute voix, s'il y a lieu, dicte l'ordonnance immédia temcnt écrite par l'élève en pharmacie qui Taccom- [lagne, réconforte d'une bonne parole ceux qui se déciMiiMgent, promet la guérison aux im|)atiens, et sait, ^'il est habile, varier son attitude selon les gens aux- Hiiels il s'adresse; c'est un art, un très-grand art, de <ivr>ir parlerauxmalades, et jadis je l'ai vu pratiquer iKune fa<;on éminenle, loi'squ'au temps de ma jeunesse, je suivais la visite des hôpitaux.

(Ict art «*sl surtout délic;il et de formes multiples

1T. Il

dans les salles de chirurgie, lorsqu'il faul préparer un malheureux 5 subir une opération cruelle, parfois une amputation qui le fera impotent pour sa vie entière. 11 faut de la patience, de la finesse, beaucoup de douceur surtout, et, sous aucun prétexte, dans aucun cas, il ne faut imiter ces chirurgiens poseurs qui, ne tenant pas compte des révoltes instinctives de la chair, croient affirmer leur force en violentant le malade, en ne lui laissant même pas le droit de réplique, et semblent s'imaginer que la brusquerie, sinon la brutalité, est un attribut de leur profession. Les meilleurs, les plus instruits, parmi ceux qui ont donné dans ce travei*s ont perdu quelque chose de leur valeur intrinsèque. Dans le service de chirurgie, il y a toujours une minute solennelle et pendant laquelle il se fait un grand silence, lorsque les infirmiers enlèvent un homme de son lit pour le porter à la salle des opérations, qui parfois est en forme d'amphithéâtre, comme a Nccker et à La Riboisière, parfois, comme à Saint- Antoine, une simple chambre dont les portes sont fortement rembourrées et capitonnées pour empêcher les cris de douleur d'être entendus. Avec précaution on élend le patient sur le sinistre matelas recouvert d*unc toile cirée noire sur laquelle un drap est placé. Les instrunienls préparés sur un plateau portatif que l'élrvc peut ItMiir h la disposition du maître sont, selon le dej^ié d'humanité du chef de service, visibles

OU recouverts d'un linge blanc; les compresses, la charpie, les bandes, sont disposées d'avance sur une tablette.

Autrefois, il y avait h\ un instant terrible, c'était celui qui précédait immédiatement l'opération; bien des coeurs vaillants faiblissaient, et j'ai vu plus d'un pauvre homme à qui on allait enlever un membre se mettre à pleurer en disant : « Q^^est-ce que je vais devenir? » Le chirurgien, la manchette retroussée, lui tendait la main : « Allons, mon brave, du courage ! ça ne sera pas long! » On jetait une serviette sur le visage du misérable afin qu'il ne pût rien voir; les élèves le saisissaient et le maintenaient avec force pour neutraliser les mouvements spasmodiques, et l'opéralion commençait.

Aujourd'hui cela est moins dramatique, j'allais presque dire moins intéressant. Les procédés anesthésiques ne sont plus repoussés par personne ; Téther^ puis le chloroforme, enfm le chloral, ont apporté pour cette minute de torture une stupéfaction, une sorte d'inconscience mentale qui donne une insensibilité relative dont on profite pour opérer en toute sécurité et pour enlever au patient la connaissance immédiate de sa douleur. Dans cette voie il y a encore d'immenses découvertes à faire, et l'on peut légitimement espéi'er qu'avant peu d'années on arrivera à localiser l'aneslhésie au lieu delà généraliser comme on le fait actuellement.

C'est pendant la visite ou immédialement après, suivant la gravité des cas, que les pansements sont faits soit par le chirurgien lui-même, soil par les élèves, soit par l'infirmier. Ils sont fréquents, nombreux, renouvelés dans la journée, lorsqu'il y a lieu, et ont exigé en 1869 l'emploi de 4,389 kil. 50 grammes de charpie, et la quantité énorme de 105,179 kil. de farine de grain de lin. En dehors des heures consacrées à la visite, les malades ne sont point abandonnés à eux-mêmes ; les internes de service se tiennent jour et nuit dans une chambre particulière qu'on nomme la salle de garde, et où l'on est certain de les rencontrer pour porter secours à un malade ou pour recevoir les individus amenés d'urgence.

Ils appartiennent à l'hôpilal, y demeurent, et, tout en perfectionnant leurs études, apportent un peu de jeunesse et de gaieté à ces milieux lamentables. Ils vivent en bonne intelligence avec les religieuses qui dessei*vent tous les hôpitaux de Paris, sauf la Maternité, le Midi et les Cliniques, où, pour des causes qu'il est facile de comprendre, elles sont remplacées par des surveillantes relevant directement de Tadminislration. Six communautés se sont réparti nos maisons hospitalières : les Auguslines veillent sur THôtel- Dieu, la Charité, Saint-Louis et La Riboisière ; les sœurs de Sainte-Marthe, un ordre janséniste d'une exireme Hiansuétude, occupent Saint-Antoine, la Pitié et Beau-

jon ; les filles de Saint-Vincent-de-Paul ont Necker el Sainte-Eugénie ; les religieuses de la Compassion, qui dans ce cas sont bien nommées, ont pris Lourcine ; les s<vurs de Sainte-Marie sonl à Cocliin et les dames de Saint-Thoraas-de-Villeneuve aux Enfants malades; elles se distribuent dans les hôpitaux proprement dits de Paris, selon l'importance de chacun d'eux, en un personnel de 259 femmes, qui forment, avec l'assis- Uinre publique et le corps médical, un ensemble trèsprérieux, très-imposant, où, la charité, la science et la religion se donnent la main. Elles ont la haute direction pour la discipline des salles, el il est bien ran* qu'elles ne soient pas très-respectées par les malades. Ce[>endant à Lourcine leur patience et leur pudeur sonl parfois mises à de rudes épreuves, et plus d'une s'est sauvée en se signant et en se bouchant les oreilles pour ne point entendre des refrains que ne désavouerait pas un zouave en goguette.

Les religieuses ne suffiraient pas à donner aux ma- Lndes les soins qu'ils réclament. Aussi l'assistance en- In'tient-elle dans les hôpitaux des hommes et des femmes h gages, qu'on appelle serviteurs de seconde classe, cl qui sonl, à proprement parler, des infirmiers el des infirmières. Les premiers sont au nombre de 'iOI, el les secondes au nombre de 499. C'est là le cillé défoclueux de l'institution, et les chefs des services administratifs on scientifiques sont imanimes à recon-

naF?re que, sauf exceptions connues, ce personnel est déplorable. Recmté dans la mauvaise classe de la population, parmi les ouvriers congédiés, les domestiques sans place, il ne donne aucune aide gratuite aux malades, qui sont forcés d'avoir toujours Fargent à la main pour attendrir des cœurs où la vénalité tient pins de place que la compassion.

On doit reconnaître que pour avoir toutes les qualités nécessaires à un bon infirmier, il faudrait être un ange, et que peu d'hommes seraient capables de remplir cette très-pénible fonction. Un infirmier a pour le moins dix lits à surveiller, et les soins qu'il est appelé à rendre sont les plus répugnants. Comment les pajet-on ? Ils ont en dehors du logement, de la nourriture el du costume, un gage qui varie enli*e quinze et vingt un francs. ' 11 est bien difficile pour ce prix de trouver dos phénix; mais c'est le malade qui paye, et il n'est pas rare qu'un infirmier se fasse quarante et cinquante francs de pourboire par mois.

Leur grand défaut, c'est l'ivrognerie; on ne sait commenl s'y prendre pour mettre le vin hors de leur attoinlo ; à rilolel-Diou, à La Hiboisière, les brocs qu " font la navette du cellier aux salles sont munis d'u"T cadenas ihu\ le sommelier et la religieuse ont seuls clef; précaution inutile, ils savent dans les récipien

* En inoyoniif. un inûnnier coûte par mois à radmmistratioD 79 r>9 cent., et une infînnière Ct» fr. ;i8 c*Mit.

les mieux clos introduire quelque paille, parfois une sonde qu'ils ont dérobée au médecin, et la ration arrive toujours réduite à destination. Ils boivent le vin de quinquina ; dans les services d'accouchement, les infirmières volent le rhum dont on se sert pour ranimer les enfants à demi éteints. Bien plus, les chirurgiens qui font des préparations anatomiques sont obligés de les enfermer à double serrure, parce que les infirmiers ont l'épouvanlable courage de boire l'alcool où ces détritus humains sont conservés. Du reste, plus j'étudie ce monde de l'ignorance et de la misère, plus j'acquiers cette conviction que les habitudes d'ivresse sont quatre-vingts fois sur cent la cause des maux qu'il faut secourir.

C'est un métier peu recherché que celui d'infirmier ; la plupart de ceux qui l'exercent ne le font que momentanément, et tâchent d'y échapper le plus tôt possible. Ceux qui s'en sont fait une ressource définitive et qui, parfois, s'at tachant aux malades, deviennent de bons serviteurs, sont faciles à reconnaître ; ils sont hideux. Cela est frappant, surtout à Saint-Louis; les malheureux qui par suite d*une maladie ont été défigurés et n'offrent plus aux regards que des faces de monstre, sont restés là comme infirmiers, car ils ont compris qu'ils ne trouveraient point de place ailleurs, et que partout on les chasserait comme des objets de dégoût. Par une anomalie moins étrange peut-

être en France qu'en d'à titres pays, ce personnel généralement vicieux, sans scrupule, grossier cl de mauvais instincts, a un sentiment très-vif du devoir professionnel : quel que soit le danger, il ne déserte pns. Pendant h dernière épidémie de petile vérole, tous les infirmiers étaient à leur poste, et nul n'avait fui devant la contagion. En cela, ils sont un peu semblables à ces soldats mauvais sujets, familiers de la salle de police, et qu'on retrouve toujoui's au prcniiiT rang à rheurc du combat.

D'ordinaire les hôpitaux sont très-calmes. Les salles sont bien l'asile de la souffrance et de l'affaissement ; elles ont l'air d'être naturellement silencieuses, et machinalement on y parle à voix basse. Elles ne s'animent que deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi, de une heure à trois. Ce sont les jours cl les heures d'entrée ; chacun, sans carte ni permission, est admis à visiter les malades. Pendant ce laps de temps, les préaux sont déserts, car chacun doit rester nu lit ; c'est une mesure qui peut paraître puérile au premier abord, mais elle est justiOéo par des nécessités de surveillance auxquelles les malades, dans leur intérêt même, doivent être soumis.

Parfois la foule abonde (il y a des dimanches d'hiver où l'Hôtel-Dieu a reçu plus de cinq mille visiteurs); mais lorsque le ciel est pur, lorsque la paye a été faite la veille, on s'en aperçoit bien vite; la campagne at-

SERVICES GÉNÉUAUX. 217

tire on le cabaitîl relient lopins gr«nnd nombre. En général, les hommes reçoivent bien plus de monde que les femmes, qni paraissent nn pen abandonnées une fois qu'elles sont sur le grabat hospilalier. Au mois de mai, j'ai assisté à l'enlrée de THôtel-Dieu ; debonl sur le grand perron, je regardais les groupes qui stationn«nient sur le parvis, attendant que Theure réglementaire eût sonné. Des marchands d'oranges, de biscuits, dVchandés, de sucre d'orge, circulaient sur les trottoirs voisins et criaient : « Voyez, messieurs et dames, voyez pour messieurs vos malades ! «A une heure précise, les deux portes latérales s'ouvrirent, celle de gauche pour les hommes, celle de droite pour les femmes. Tout individu qui entre est fouillé avec soin, on ôte h« casquettes, on lAte les jupes, on frappe sur la robe des enfants portés à bras, on prend des préc^iu tiens sans nombre; mais bien souvent elles sont déjouées. Ln grande ambition de ces imprudents est d'introduire en fraude quelque flacon d'eau-de-vie, que le malade pourra boire en cachette, quitte à en mourir une heure après. On m'a montré, avant de les restituer, les objets saisis un dimanche; c'étaient des bouteilles et des bocaux qui contenaient de l'absinthe, des l»runes h l'eau-de-vie, du rhum et même un assaisonnement de salade tout préparé. On laisse passer les fleurs, môme celles qui, comme les jacinthes et les I II bénMjses dégagent un parfum trop violent. Dans la

salle Sainte-Marlhe, j'ai vu un moribond qui pleurait en regardant une branche de lilas que sa femme venait de lui apporter.

Statistique. — Hortalité. — I/IIôtcl-Dieu et La Rib<%îère. — La iDorUlhé <rtin hôpital est en raison du genre de population qui le fréquente. — Les morts. — Le garçon d*amphillicAtre. — Commerce révoltant. — Dentiste.

— Les salles de repos. — Chambre des morts. — Le caTeau de l'Hôtcl-Dieii.

— Une falourde. — La Chapelle. — Saint-Julien le Pauvre. — Personnel médical. — Visites réglementaires. — Proportion. — Les Enfants malades.

— Gymnastique. — L'école. — Succursales en province. — Saint-Loais. ~~ Salle de bains. — La lèpre. — Les curiosités de Saint-Louis. — Musée pathologique. — Insuffisance du local. — Avenir des musées spécuax. — Modifications à apporter dans le recrutement du personnel scientifique. — Ivry, Vinccimcs, le Vésinet. — La Maison municipale de santé. — Les baraques de Saint-Louis. — Les tentes de Cochin. — Le nouvel Hôtel- Dieu. — Huit cents lits. — Premier projet de Tassistanco publique. ~^ Motifs qui ont déterminé la construction du nouvel IIdteM)ieu dans la Cité.

— Pronostics. — Espace à garder près du nouvel Hôtel-Dieu. — Hôpital Rothschild. — Futur hôpital a Ménilmontant. — Lacune entre Neckor et Reaujon. — Emplacement indiqué. — Smnll-pox-IIospital. — Les incendies d'hôpitaux en Amérique. — La fortune de la France. — Sacrifice i faire.

Le va-et-vient est incessant dans les hôpitaux de Paris ; les causes de maladies et d'accidents sont tellement nombreuses dans une agglomération aussi puissante que les lits ont à peine le temps de refroidir. Le mouvement pour 1869 a été considérable : 95,335 malades sont entrés dans les hôpitaux, 82,282 en sont sortis, 10,429 y sont morts, et la population occupant nos quinzemaisons hospitalières était, au 31 décembre, de 6,585 individus. Le nombre de journées a été de

2,457,882 qui, à raison de 2 fr. 73 cent, en moyenne par journée et par lit, ont exigé une dépense de 6,710,017 fr. 86 cent. La mortalité n'atteint donc pas tout à fait le neuvième des malades^ et c'est là un résultat général qui me parait prouver en faveur de notre système hospitalier.

On s'est livré à de longues discussions sur la question de la mortalité dans les hôpitaux, et l'on a fait des théories à perte de vue ; mais on a surtout tenu compte de la construction même de l'hôpital, sans trop s'inquiéter de savoir par quelle catégorie d'individus ceiui-ci est fréquenté. On signale le danger de l'agglomération ; depuis les travaux de Tenon, on préconise le principe de l'isolement des pavillons. Cela est excellent, sans contredit ; mais THôlel-Dieu, qui estcomposé de pièces et de morceaux, où les salles sont encombrées, où les bâtiments vieux et mal bâtis doivent être imprégnés d'éléments contagieux, l'Hôtel-Dieu, qui n'est en somme qu'une réunion de maladreries superposées, est le plus sain de tous nos hôpitaux, celui où la mort frappe avec le plus d'indulgence ; tandis que La Riboisière, construit selon les règles de l'art hospitalier le plus avancé, composé de pavillons isolés, aéré, grandiose, si parfaitement outillé qu'on a pu, dans un esprit de critique à outrance, le surnommer le Versailles de la misère, donne une proportion de morts plus forte que celle des autres hôpitaux.

Oïl allribiio la salubrité relative de rHôtel-Dieu à oc ijiio, formelle bàliments p<arallèles séparés les uns lies autres, placés sur les rives de la Seine, il est conslamnient balayé par dos courants d'air vivifiant qui ein|>iirtonl It^ miasmes putrides et versent à flots l'oxyliono autour dos malades. Pour expliquer les nombreux diVos qui alloignonl La Rilxiisière, on a parle des vices possibles do la oonstruction, de l'étroitesse des préaux, do la hauteur di^ murailles^ on a cherché des causes o\olusi\omonl matérielles, et Ton n'a pas vu que cet hoî»ilaK par le milieu mémo qu'il est appelé h desser- \ir, aoouoillo la p:irlio la pluschélive, la plus anémii|no lie la [v^ulntion de Paris. En effet, situé dans l'anoion enclos S;unt-Lizan\ il est forcément le réccplaolo do tous les cas morbides qui lui arrivent de Cli- ^n;nu^Mï^^, do Montmartre, de la Chapelle, de la Villoiu\ do IVHiAillo. i'e>l-à-dire des quartiers où la m.U.idio, l^ ùiblosso Si^nt littéralement en perraa-' noîUY,

lo< îv.îl-vîi^ qn \ionnent demander asile dans celte i:rî: ,:, o: lvV;o nwisi^:^ ont à peine as?ci de vigueur 1\\:: Ss' ns.ii'.r, 0-î':.î *!> entrent^ ils sont épuisés i?c ' i\ .:.;..:> .v'^t: :îir'> ; on lo voit bien après les *..,..,.> .*h.r::\ v.'i-^, qui jvur cotte cause réussis- ^ '.; :- . ^ V /v : :\.: \;irs; le patient les supporte, t\v:. . /, ^ rs i^-:-. 1^. vie et la m«-»rl, ne peut '.' ^.■' . ."-^ : ss. :> , o: meurt. Il n'en est

StllVICES^SPÉClAUX. "m

|ioint ainsi à Saint-Anloine, qui reçoit la vigoureuse {MijMilalion du Faubourg; à Necker, ([ui eontiue aux grands quartiei*s allant du Luxembourg aux Invalides; à la Charité, à Beaujon, où vont les ouvriers en chambi"c el les gens de livrée ; c'est là une raison morale, pour ainsi dire, absolument extérieure à l'hôpital luiinènic, et dont il faut d'abord se préoccuper lorsqu'on veut apprécier sans parti pris les causes qui peuvent îuiluer sur la mortalité.

Puisque nous en sommes sur ce triste sujet, il n'est |>uinl superflu de dire comment les morts sont Iraitrs dans les hôpitaux. Lorsqu'un malade a rendu le dernier soupir, il est laissé sur le lit qu'il occupait, afin qu'on puisse constater s'il n'est pas victime d'un cas do mort apparente. Au bout de deux heures, les infirmiers l'enveloppent dans un drap, le couchent sur une

civière munie d'un couvercle et le trans}K)rtent à la

chambre de repos, où ils le livrent à un employé spécial qu'on nomme le garçon d'amphithéâtre. C'est un serviteur de première classe qui remplit cette fonction peu enviable et pourtant fort enviée^ car elle procure des liénéfices relativement considérables. Les garçons d\'impliithéâlre sont spécialement surveillés; c'est à eux qu*est confiée l'intégrité du mort qu'on leur remet*.

* (In dit qu'un des membres influents do la Commune est parvenu à dépister toutes les recherches, après la bataille des se]it jours, en fai- »jut K'6 fonctions de garçou d'amphithéâtre à Thùpital Saint-Louis.

Un fait très-grave qui s'est produit, il y a peu d'années, dans plusieurs hôpitaux a révélé à l'administration des abus d'un ordre révoltant. Au mois de janvier 1866, on apprit qu'une ancienne Bile soumise faisait le négoce de dents et de cheveux ; elle s'en cachait si peu qu'elle tenait magasin ouvert dans le quartier des Halles. La police prévenue fit une descente chez cette marchande de débris humains, saisit ses livres et acquit la certitude que les garçons d'amphilhcâtre de la plupart des hôpitaux de Paris étaient les pourvoyeurs de cet horrible commerce qui, dans dans l'espace de cinq ans, avait rapporté à quatorze d'entre [eux la somme de 12,625 francs 65 cent. On peut regretter que, pour éviter un scandale, l'assistanoe publique ait cru ne pas devoir livrer ces hommes à la police correctionnelle; mais du moins on ne saurait lui reprocher d'avoir manqué de vigueur, car elle les jeta immédiatement à la porte. L'un d'eux s'est fait dentiste, s'intitule ancien praticien des hôpitaux, et continue à opérer sur les vivants les effractions de mâchoires qu'il commettait sur les morts*.

* Un pareil et si révoltaut cuniinercc n^ctait poiat nouveau et onaTail iiièiiic tenté judis (l'y Taire participer rilôtel-Dieu. En effel, je lis dans une notice puisée aux sources mônics des archives de Tassistance publiqu(! : « Kn 1050, un liourgeois de Paris, Simon Lanier, a Tidée de passer avec les administrateurs un contrat par lequel il s'engage à acheter pendant deux an^ les cheveux des malades que le barbier devait couper par ordonnance des médecins, ï raison de cent livrée par an;

SERVICKS SPÉCIAUX. !223

fiC cadavre est lavé, étendu sur une dalle de pierre, a moins qu'il n'ait été réclamé par un chef de service pour la salle des autopsies; il y reste vingt-quatre heures, abrité sous un couvercle en toile cirée dans la plupart des maisons, en zinc à l'Hôtcl-Dieu, où Ton ne iHîul prendre trop de précautions contre les rats, qui sont nombreux et voraces. Sur ce cercueil provisoire est posé le bulletin qui porte l'état civil du défunt. La famille est prévenue, et il faut qu'elle soit bien pauvre, bien dénuée, pour ne pas envoyer une cliemiseet un bonnet destinés à revêtir le morl; vieille tradition puérile, mais respectable après tout, et qui rappelle l'époque païenne où l'homme parlait vers l'autre vie armé et prêt au combat.

Ces salles de repos, qui toutes sont aussi éloignées que possible des pavillons réservés aux malades, sont laides pour la plupart, dallées, humides, très-aérées; mais il y plane une vagne odeur de putridité que le clilore, le vinaigre et l'acide phéniquc parviennent mal à neutraliser. Les salles les mieux disposées sont

rannre suifanleh compagnie résilie le contrat « parce que le dit particulier ne pouvait [las faire 5on prouflGt desditschevculx. » — En 1058, le aii'ur Dupont, qui ^c 4]ualifie d'opéraleurdu lioy^ demande ù acheter • It's dents di*8 personnes mortes à rhoslel Dieu )>our en aider le public ; » la c(»mpagnie ne tcuI point conclure ce mm rhi*. m — ^ote* pour servir à l'histoire de VIIôtel-Dieu de Paris, par Léon Brièle, arcliii i>U:-paléo(;ntphe, p. TJ. Paris, Tliorin, 1870. Brochure hi-8" de •40 pages.

celle de La Uiboisièrc, celle de Neckor, où chaque dall^csl enfermée sous des rideaux, celle des Enfants malades, où les sinistres tables sont remplacées par de pelils lils en fer surmontés d'une croix : rcisfxîct de celle dernière salle, qui ressemble à un dortoir, est à la fois Irès-lrisle et très-doux.

Après vingt-quatre heures de repos, le corps est mis en bière et déposé dans la chambre des morts, qui n'est en général qu'un cabinet étroit et sans caraclère. A riIôlel-Dieu, c'est une sorte de caveau peint en noir, tendu de larges draperies noires, éclairé de deux becs de gaz contenus dans des globes en verre dépoli, et muni de deux lits de camp qui supportent les bières de léger sapin au-dessus desquelles un grand crucifix semble veiller. C'est d'une apparence lugubre et réellement dramatique. Dans le dur langage des garçons (rampliithéàlre, urt cadavre disséqué et non réclamé s'appelle une falourde.

Les parents, les amis conviés arrivent; le corps, chargé sur le corbillard, est conduit à la chapelle de riiôpilal, et un prêtre récite les prières consacrées. Ces chapelles n'ont rien qui puisse fixer l'attention; ce sont des espèces de halles badigeonnées, sans slyle, s.ins beauté, ornées de fort mauvais tableaux, et où parfois, comme à Necker, on est surpris de voir la slalue d'Aaron et celle de Melchisédech. Une seule fait exception, c'est celle de rilôlel-Dieu, qui est Tan-

SKRVICES SPÉCIAUX. *225

cienne église qualifiée jadis de basilique, du prieuré de Sainl-Julien le Pauvre.

Dans l'origine, on y recevait les pèlerins et les voyaji:eurs ; Grégoire de Tours y logeait lorsqu'il venait à Paris*. On ignore la date de sa fondation ; elle fut détruite sans doute et réédifiée vers le douzième siècle, car certains dét^iils d'architecture, entre autres les arcs-doubleaux composés d'un faisceau de tores sépares par des gorges, indiquent cette époque. Aujourd'hui c'est une ruine sombre, triste, dominée par les hideuses masures de la rue qui porte son nom; la révolution en a détruit le portail, dont les moignons brisés apparaissent encore et semblent réclamer une restauration. L'intérieur est froid, ramassé; les colonnes trapues, les pierres solides, disposées en petit appareil, donnent à tout l'édifîce une apparence sérieuse qui n'est pas sans grandeur. Il est à désirer, quand la démolition du vieil Hôtel-Dieu permettra enfm d'assainir cet horrible quartier, que l'on conserve cette antique cha- |Kîlle où la tradition affirme que Dante est venu s'agonouiller.

L'assistance publique met à la disposition de l'énorme population qui vient demander des soins à nos hôpitaux un |)ei*sonnel médical d'élite choisi au concours : 8-4 médecins et chirurgiens, 115 internes^

■ « Indiebus, Parisios adTeneratti et ad hasilicam benti Julianimart)ris luetuni habebam. » (Lib. IX, cap. vi.)

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