‹ ParisChapitre 15 sur 34 · I. — BIOÈTBB · texte numérisé non relu

I. — BIOÈTBB

1^ grange aux queux. — CaTerne de yoleun. — Construction de Richelieu.

— Commanderie de Saint -Louis destiné aux invalides. — Réunion à l'b6pital général. — Le diable Vauvert. — Double étymologie. ^- Les grands remèdes. — I.e fouet. — Transport des malades à l'ancien couvent des Capucins. — Promiscuité. ~~ Huit pensionnaires par couchette. — Cachots des condamnés k mort. — Scellement des prisonnien. — Du Chitelet. — Révoltes. — La petite Force, — Massacres de septembre. — Destination exclusivement hospitalière en 1836. — L'édifice. — Disette d'eau. — Le puits de Germain BofTrand. — Attelages humains. — Manège; machine â vapeur. — Réservoin. ~- Vingt et un hectares. — Les coun. — Anciens soldats. — Proportion des âges. — Mauvais sentiments. — Caractères insupportables. — Causes morales. — Où se recrute Ui population de Bicêtre. — > Ivrognerie. ~- Rentrée un soir d'été. — Ardeur au travail. — Ateliera.

— Les échoppes. — Travail dans les dortoirs. — Réfectoires. — i»500 litres de coco par jour. — La cantine. — Débitant. — A4iudicataire. — Intervention administrative depuis 1837. — t II est défendu de fumer, i

— Défaut disparu. — 140 lits dans le même dortoir. — Peu de distraction.

— Insensibilité. — Société de secoun mutuels. — Cimetière d'Ivry. — Les grands infirmes. — I.es gâteux. — Les auges. — Une infirmière. — Chariots. — Infirmerie. — Usine à gas. — La lingerie. — La vacherie.

— Bicétre devrait rejeter les épilepiiques, les idiots, les fous et être un asile exclusivement réservé à la vieillesse indigente.

En 1286, Jean de Ponloise, évêque de Winchester*, acheta du chapitre de Notre-Dame une grande métairie qu'on appelait alors la Grange aux queux (cuisiniers), et y fit bâtir une maison de plaisance qtmA fut le manoir de Gentilly. Acquis par Âmédée Y cl- ^ Savoie, le domaine, par suite d'arrangements part^^' culiers, devint la propriété de Jean d'Orléans, duc d^^^ Berry, qui, reprenant les constructions à demi ruf J^^' nées, y éleva un château magnifique dont le donjo^c3on dominait Paris. Pendant la querelle des Armagnacs mcs et des Bourguignons, ceux-ci s'emparèrent du manoiis ir, y mirent le feu et le détruisirent en partie. Tel qu' '^ ^'il était en 1416, le duc de Berry le légua à son premi^^ Mer possesseur, au chapitre de Notre-Dame, en échang^^ge de quelques prières et de deux processions.

Nul n'entretint plus le vieux château, qui se tran^ ^^sforma en une véritable caverne de voleurs; ce repair* ^ de brigands élait assez redoutable pour qu'on fit -^"^ obligé de lui donner assaut et de l'enlever à mai -Sn armée en 1519. Rentré en 1632 dans les apanagi royaux, il fut rasé de fond en comble par Richeliei qui le fil rebâtir dans la forme que nous lui voyoïw-^ aujourd'hui, l'érigea en commanderie de Saint-Loui^f et le destina a servir d'asile à des officiers devenus

* C'est lui qui, sur le point de mourir, disait : • Comment est-il donc possible ([ue je meure, étant si riche ! Quoi ! Taisent ne peut donc rien

à relîi ? i>

invalides par suite de leurs blessures. Un moment, vers 16i8, on y déposa les enfants trouvés, ainsi que je Fai déjà dit, et en 1657 Louis XIV, qui avait déjà formé le projet de bâtir un hôtel spécialement réservé aux invalides, réunit la commanderie, qu'on avait placée sous le vocable de Saint-Jean-Baptiste, au système de rilôpital-Général, et la consacra aux pauvres, aux femmes de mauvaise vie, aux iils insoumis, aux vagabonds et aux voleurs. Ce château, qui a eu tant de destinations différentes, c'est Bicêtre.

D'où lui vient ce nom? Sans nul doute de la contraction francisée du mot Winchester; mais il semble que l'étymologie est double, et qu'on est arrivé, avec deux mots d'acception très-différente, à faire un seul et même nom. Toute la plaine qui s'étend entre Montroupe et Gentilly était non-seulement mal famée, mais causait une insurmontable épouvante aux bourgeois parisiens. C'est dans ces parages qu'habitait le fameux diable Vauvcrt dont il a été tant parlé. On y arrivait par la rue d'Enfer; ces vastes terrains nus et très-solitaires, ouverts déjà à cette époque de nombreuse excavations destinées à l'extraction des pierres de taille, étaient fréquentés par tous les malfaiteurs, qui échappaient facilement aux inutiles poursuites des soldats du guet. Les voleurs y trouvaient des endroits propices pour le refuge et l'embuscade; c'est là que, sons la Fronde, les sorciers à la mode conduisaient les

dupes naïves et hardies auxquelles ils faisaient apparaître le diable.

On prétendait que la nuit ces lieux maudits étaient le théâtre de rondes sataniques, et qu'on y entendait constamment un bruit de chaînes accompagné de plaintes déchirantes. Le château et la plaine qu'il dominait étaient frappés d'anathème, et nul ne poavait en approcher sans s'exposer à un malheur. Or par quel terme vulgaire le peuple de Paris exprimait-il l'idée de malheur, d'accident, de désastre fortuit survenant sans cause explicable? Par le mol bissêtre, d'après la vieille tradition païenne qui regardait les années bissextiles comme néfastes, et qui par inflltration élait venue jusqu'à nous. Le mot subsiste encore dans quelques provinces de France, notamment dans le Berry, où il sert à désigner un homme à la fois colossal et de forme indécise qui apparaît à ceux que la mort menace. Ce mot élait autrefois d'un usage très-fréquent; Molière Ta employé dans P Étourdi :

Eh bien, ne voilà pas mon enragé de maître? Il va nous faire encor quelque nouveau bissétre!

Dans un rapport présenté, en 1657, au cardinal Mazarin, l'orthographe populaire qui semble entraîner la signilication spéciale qu'on vient d'indiquer est conservée : a Bissestre est une maison vrayement royale, si elle esloit achevée. » Il est donc fort pro-

BIGËTR^. 313

>le que les deux appellations se sont confondues en 3 seule qui a gardé deux sens difTérents : pour les :rés, Bicôtre était l'ancien château de Tévéque de nchester; pour la masse, c'était un lieu de maliir. Quoi qu'il en soit, le mot, tout en ayant perdu 1 acception première, est resté familier dans le peut de Paris comme synonyme de mauvais et d'ingournable; d'un méchant garnement, on dit encore : st un vrai Bicétre.

La maison, il faut l'avouer, avait une réputation Bslable qu'elle méritait bien. Elle était devenue,

5 Louis XVI, un hospice, un hôpital, une prison \ <§t là qu'on faisait passer par les grands remèdes is gens atteints de maladies provenant de débau- :s;)> mais, comme en vertu des vieilles habitudes Lésiastiques ils n'y étaient reçus ccqij'à la charge :re sujets à la correction avant toutes choses et eltés, )> on peut penser qu'ils ne témoignaient pas

grand empressement à s'y rendre. La révolution ' 6n à cette coutume barbare, et tous les malades ciaux, détenus et maltraités à Bicétre, furent trans-

6 le 12 mars 1792 à l'ancien couvent des capus, qui est maintenant l'hôpital du Midi, lusqu'cn 1802, époque où le conseil général des ipices fut mis en possession d'une partie de Bicétre,

Voir Piècet justificaUres, n* 5.

le régime intérieur fut déplorable, plus douloureux encore que celui des hôpitaux. Les vieillards, les jeunes gens, les épileptiques, les aliénés, les femmes, les enfants, les incurables de toute espèce, étaient enfermés pêle-mêle. Le rapport de M. de Pastoret ne laisse aucun doute à cet égard : « Les sexes y étaient confondus comme les âges, comme les inGrmités. » Pour obtenir la disposition exclusive d'un lit, il fallait payer une pension annuelle de 150 livres.

Ceux qui étaient trop pauvres pour se donner un tel luxe avaient une couchette pour huit ; ils se divisaient en deux escouades de quatre per^nnes chacune : la première dormait de huit heures du soir i une heure, la seconde de une heure à six heures du matin. Grâce à un pareil système, chaque nuit les dortoirs devenaient des champs de bataille. Dès les premières années de l'empire, cet état de choses fut modifié, et la maison fut meublée de manière à pourvoir aux besoins de tout le personnel. Elle n*en resta pas moins un objet d'horreur et de réprobation, car c'est là qu'on déposait les criminels envoyés aux galères qui attendaient le départ de « la chaîne » pour le bagne, et là aussi que l'on gardait les condamna à mort jusqu'au jour de leur exécution.

Los cachots où ces malheureux étaient enfermés existent encore; il est difficile d'imaginer quelque chose (le plus bêlement cniel, et les pozzi du palais

ducal de Venise n*ont rien à leur envier. C'était un souterrain divisé en une série de compartiments étroits, Pennés de lourdes portes, ne recevant qu'un jour de souffrance, c'est le vrai mot, par un soupirail ouvert ians la voûte ; devant ces cabanons s'allongeait une ^lerie oA se tenaient les sentinelles.

L'obscurité humide et malsaine devait y être insupportable. De telles cages de pierre ne rassuraient pas les geôliers ; au siècle dernier, Du Chatelet, qui par ses délations permit à la police d'arrêter Cartouche, dont il était le complice, y passa quarante-trois ans, ittaché par quatre chaînes scellées dans les murailles. Duand, oppressé par l'atmosphère infecte où il vivait, il sentait ses forces s'épuiser, il contrefaisait le mort; m le mettait sur un brancard pour le porter à la salle ie n*pos. Pendant le trajet, il pouvait respirer à l'aise et se livrait à une débauche de grand air. On y fut pris plusieurs fois, si bien que, lorsqu'il mourut réellement, on n'y voulut pas croire, et qu'on le laissa dans ses chaînes jusqu'à décomposition presque complète. Ces cachots servent aujourd'hui de caves à la pharmacie de l'hospice.

A Bicetre, où l'on jetait tout le ramassis des vagabonds de Paris, où de malheureux accusés de délits politiques étaient enfermés par voie de lettres de ca- [^hct, ou la nourriture, insuffisante et détestable, donnait le scorbut aux prisonniei*s, où la discipline était

d'une brutalité excessive, les révoltes furent nombreu* ses ; plus d'une fois la maréchaussée accourut au secours des gardiens menacés, et dut rétablir l'ordre à coups de fusil. En 1756, les détenus delà petite foue s'étaient soulevés ; on en fusilla quatorze, et les autres furent pendus le lendemain après avoir été préalablement fouettés.

Pendant les journées de septembre 1792, Bicêtre subit un véritable sac ; les massacreurs, qui rêvaient je ne sais quelle épouvantable épuration sociale, vinrent avec du canon, forcèrent les portes, assaillirent les prisonniers, qui se défendirent hardiment sous la conduite de leurs gardiens, et, sans pitié comme sans merci, tuèrent tous ceux qui ne parvinrent pas i s'échapper dans la campagne. Ce qui se passa là fut d'une cruauté stupide, comme tous les actes qui appartiennent à ce qu'on nomme dérisoiremenl sans doute « la justice du peuple. » On tua les criminels les infirmes, les employés, on tua tout, jusqu'aux enfants idiots. En parlant de ceux-ci, un des assassins dit un mot qui a été retenu : « Ces petits-là, c'est plus dur à abattre que des hommes. »

Aujourd'hui il n'y a plus de criminels à Bicétre. Depuis 1856, depuis que sur la place de la Roquette on a élevé le dépôt des condamnés, la maison est devenue exclusivement hospitalière; elle est à la fois un hos])ice ouvert aux vieillards, aux infirmes, et un asile

filGËTRE. 317

réservé aux aliénés, aux épileptiques et aux idiots. C'est de Bicétre considéré comme hospice de la vieillesse (hommes), que nous avons à nous occuper actuellement ^

L'édiGce est énorme. C'est un vaste château royal d'un style un peu froid, rendu incohérent par des adjonctions successives ; mais sur la colline qu'il occupe au bout d'une belle avenue de marronniers, il a grand air et s'étale majestueusement dans le paysage. Il domine et découvre Paris, qui, couché dans la brume bleuâtre, apparaît comme une immense ville indécise et fantastique. Placé au sommet d'un coteau que continue une plaine sèche et pierreuse, Bicétre a longtemps souffert de la soif; il manquait d'eau, il n'avait ni puits ni fontaine ; chaque jour, on allait chercher l'eau à la Seine, au port l'Hôpital, à peu près à l'endroit où s'élève aujourd'hui le pont d'Austerlitz.

Une telle pénurie d'un des éléments indispensables à l'existence créait un inconvénient assez sérieux pour qu'il ait été question, au commencement du

* Dès le 3 septembre 1870, on a commencé à évacuer Bicétre; les aliénés, les épileptiques, les idiots ont été dirigés sur divers établissements de province : les infirmes et quelques vieillards ont été envoyés h Gircbes, k l'hospice de la reconnaissance (Brezin) ; d'autres ont préféré se rendre dans leur famille, et ont reçu une indemnité quotidienne de 1 fr. 50 c. Bicétre fut livré à Fautorité militaire, qui en fit un h6pital où plus de 1,800 varioleuz ont trouvé place en décembre 1870. La maison t été rendae à sa destination normale en juillet 1871.

dix-huitième siècle, d'abandonner une maison si mal située. Germain Boffrand fut chargé de faire des sondages et de reconnaître s'il n'existait pas dans l'enceinte même de l'établissement une source ou une nappe d'eau qui pût désaltérer la population de Bicétre. Il se mit à l'œuvre en 1753, et en 1755 il avait creusé ce fameux puits dont la célébrité est universelle. C'est un immense puisard d'un aspect vraiment imposant. Lorsqu^on se penche au-dessus de la margelle, qui n'a pas moins de cinq mètres «de diamètre, on voit briller l'eau, qu'une profondeur de cinquantehuit mètres fait paraître toute noire. Selon la saison, la nappe exploitable est de trois à quatre mètres. Les huit derniers mètres de Fexcavation ont été creusés dans le roc vif; tout le reste est maçonné au ciment romain.

C'étaient les pensionnaires de fiicétre qui jadi^» étaient condamnés à extraire l'eau nécessaire aux besoins de la maison. A cet effet, trois brigades, composées chacune de trente-deux hommes pris parmi les indigents, les aliénés et les épileptiques, étaient sur pied jour et nuit. À l'aide d'un cabestan à huit branches, à chacune desquelles quatre hommes étaient attelés, on manœuvrait deux seaux contenant 270 litres, qui, montant et descendant, se faisaient équilibre dans la longue gaîne de pierres. On arrivait ainsi à verser dans le réservoir 156,600 litres d'eau en vingt-quatre heu*

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res ; mais c'était au prix de difficultés excessives, qu'augmentaient encore les attaques subites dont les épileptiques et les fous étaient souvent atteints.

Cette méthode primitive, à laquelle il était cruel d'astreindre des vieillards, et que nous avons blâmée au dépôt de Villers-Gotterets, où elle est encore employée, fut maintenue jusqu'en 1857. A cette époque, elle céda la place à un manège tourné par des chevaux,qui, ne produisant point de résultats satisfaisants, disparût à son tour devant l'installation d'une machine à vapeur. Celle-ci donna facilement 280,000 litres d'eau en dix heures; mais, cette quantité ne suffisant pas encore, on est obligé d'emprunter 150,000 litres à la Seine et 50,000 à l'aqueduc d'Arcueil.

Cette masse énorme est reçue dans de magnifiques réservoirs voûtés, qui, s'ils ne rappellent pas Bin-Bir- Direck, la citerne aux mille et une colonnes de Constantinople, n'en sont pas moins d'une construction très-habile, disposés de manière à conserver dans toutes les conditions de salubrité possible 1,139,005 litres d'eau, qui répondent largement aux exigences de Bicétre, dont la consommation n'est que de 400,000 litres par jour.

C'est une ville que ce Bicêtre; il couvre plus de vingt et un hectares de superficie (212,959°,50 c). Lorsque nous l'avons visité, il contenait 2,981 habitants. Il y a plus d'une sous-préfecture de seconde

classe qui n'est pas aussi peuplée. Plantées en quin* conces, sous lesquels les pensionnaires trouvent des bancs pour se reposer, les cours sont entourées parties portiques qui offrent un lieu de promenade et un abri pendant le mauvais temps. Tout le monde est éveillé à sept heures du matin en hiver, dès six heures en été. Comme il faut avoir soixante-dix ans accomplis ou être frappé d'une infirmité incurable pour être admis dans rhospice, on peut imaginer que les adminisiréSj c'est ainsi qu'on les nomme, ne sont point positivement ingambes.

Assis par groupes ou se promenant à pas lents, appuyés sur une canne, ils sont presque tous déjà courbés vers la terre qui les réclame. Quelques-uns, se tenant roides encore malgré leur grand âge, marchant les épaules effacées et la tête droite, n'ont pas besoin de montrer leur médaille de Sainte-Hélène pour prouver qu'ils sont d'anciens soldats. Ceux-là s'arrêtent volontiers; du bout de leur bâton, ils dessinent des lignes sur le sable et s'animent en parlant. Si on les écoute, on les entend dire : c< Le maréchal passa au galop, son chapeau tout de travers, il se tourna vers nous en criant comme un possédé; » ou bien : <k â peine avons-nous le temps de nous former en carré, voilà ces diables de dragons qui reviennent, o Ces vieux braves se racontent, sans se lasser jamais, leur dernière bataille. Laquelle? Waterloo.

Parmi les vieillards admis en hospitalité à Bicêtre, les plus nombreux sont les septuagénaires, 528 ; de soixante-quinze à quatre-vingts ans, le chiffre diminue déjà, 209; de quatre-vingts à quatre-vingt-cinq, il s'affaiblit encore dans une proportion notable, 133 ; de quatre-vingt-cinq à quatre-vingt-dix, on n'en compte plus que 26 ; de quatre-vingt-dix à quatre-vingt-quinze, il n'en reste que 6, témoins encore vivants de la révolution ; au delà de quatre-vingt-quinze ans, il n'y en a plus; le néant de la chair a déjà commencé.

Les années, les infirmités, qui pèsent double sur lies hommes d'un si grand âge, ne leur ont point laissé une mansuétude extrême dans le caractère; dans tout hospice de la vieillesse, les sentiments qui dominent sont la haine, l'envie, la malfaisance. Entre eux, ces lH.M}uillards se disputent, s'injurient; ils se provoquent, se cachent des gardiens pour « vider leurs querelles, x> ont des combats, où les insultes d'ailleurs tiennent plus de place que les horions, car dans leurs mains le bâton qu'ils brandissent ressemble au tclum imbelle de Priam. Ce troupeau de vieillards est fort malaisé à conduire : ils ne se révoltent plus comme autrefois, mais ils font une opposition systématique à chaque article du règlement. D'avance ils trouvent tout absurde, même le gouvernement qui les fait vivre.

On ne doit pas en être surpris. L'ingratitude est le

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plus impérieux besoin de l'ame humaine et pour celleci la recoimaissance est un poids insupportable. En dehors de cette cause générale, qui seule suffirait à expliquer le mécontentement perpétuel des pensionnaires de Bicelre, il en est d'autres, multiples, indi\> duelles qui appartiennent à chacun d'eux en particulier. Certes, c'est un grand bienfait d'être admis dans cette maison hospitalière et de sentir que le repos matériel est acquis jusqu'à la fin ; mais pour en arriver là, pour en être réduit à considérer comme une grâce suprême de pouvoir manger la pitance de la cha* rite publique, il faut avoir subi tant de déboires, tant de misères, tant de désillusions, il faut avoir été battu par des flots si contraires et avoir échoué sur tant d'écueils, qu'il reste au fond du cœur un levain d'amertume contre l'humanité tout entière, contre la vie elle-même.

C'est ce qui les rend excusables, ces malheureux, et c'est ce que les rapports administratifs font ressortir avec une sage indulgence lorsqu'ils constatent que la population de Bicotre est toujours mécontente et frondeuse; ils ajoutent cependant une observation im* portante : « Il est à remarquer, disent-ils, que les administrés qui ont reçu le plus d'éducation, qui ont connu l'aisance, sont ceux qui se plaignent le moins. » Pour CCS derniers sans doute, c'est l'orgueil qui leur ferme la bouche. Quoiqu'il en soit, en 1848, pendant

li's jouriKH^ de juin, on a pu voir quel esprit animait ces vieillards; le principal meurtrier du général Bréa appartenait à l'hospice.

La majeure partie des pensionnaires est formée cfanciens artisans, de vieux militaires, à qui nulle Mcssure grave n'a ouvert les portes de Thôtel des Invalides, de domestiques qui n'ont pas su faire d'économies. A côté de ces indigents, et ne s'y mêlant qu'avec réserve, vient un certain nombre de déclassés qui ont connu des temps meilleurs; ce sont des artistes, des écrivains, des professeurs, des inventeurs, des commerçants, des fonctionnaires, qui, par suite d'incurie, de mauvaises chances, se sont trouvés acculés par le siirl et ont frappé à la porle hospitalière. Ceux-là sont vraiment à plaindre, et cependant l'on vient de voir que ce sont eux qui se plaignent le moins.

Tous du reste — est-ce l'effet de l'âge, de la désespérance, ou du mauvais exemple — ont le même vice, l'ivrognerie. Ils peuvent sortir le jeudi et le dimanche, à la condition d'être rentrés à neuf heures. Aprt^ la révolution de février, les sorties avaient été rendues quotidiennes; mais les abus devinrent si irraves, qu'un arrêté du 17 janvier 1850 décida qu'il n'y aurait plus que deux jours de liberté par semaine. Four Tusage qu'on en fait, c'est bien assez.

Il faut s'asseoir vers huit heures, par une soirée d'été, à la porte extérieure de l'hospice, et voir les

pensionnaires oscillant, titubant, tombant, débrail Ja casquette sur le coin de l'oreille, chantant à'mJ^^^ voix chevrotante quelque refrain obscène, pour co//^' prendre que le vin et l'eau -de-vie sont devenus pour eux une jouissance impérieuse. Les environs de Cicètre sont peuplés de cabarets où s'engloutissent loules les ressources de ces pauvres diables. Lorsqu'ils reviennent dans un état d'ivresse trop accuse, on les punit, on les prive de sortie, comme des collégiens paresseux. La passion est plus forte, et, dès qu'ils sont dehors, ils retombent aussitôt dans leur péché de prédilection.

D'autre part, c'est peut-être à ce goût des liqueurs fortes, qui coûte cher à satisfaire, qu'il faut attribuer l'ardeur au travail qu'ils témoignent presque tous. En effet, si l'on constate qu'ils n'ont en général aucun sentiment religieux, on remarque qu'ils sont actifs cl assidus. L'administration, sentant qu'une occu{Kition constante esl, dans une maison si peuplée, une cause essentielle de tranquillité et de bonne tenue, encourage le plus qu'elle peut les pensionnaires au travail.

Elle a des ateliers de (ailleurs où se font les raccommodages de la maison, des ateliers de cordonnerie où Ton fabrique les chaussures ordinaires et même les chaussures orthopédiques qui sont commandées par le bureau central des hôpitaux, et des ateliers de tapisserie où Ton ne répare, à j)roproment parler, que les

matelas, les sommiers et les traversins. Tous les ouvriers, dirigés par un surveillant contre-maître, appartiennent nu personnel de la maison , et sont pris indistinctement parmi les indigenis, les épileptiqnes et les aliénés.

On a réserve le rez-de-chaussée de l'ancienne P'orce pour les corps d'état isolés qui ont besoin d'un outillage spécial. Une très- vaste salle est divisée en un grand nombre d'échoppes, qui servent d'ateliers particuliers aux indigents valides ; c'est une faveur trèsrecherchée d'être admis dans cette espèce debazîir, où l'emplacement, variant de 1 mètre 70 à 5 mètres, est loué en raison de 50 centimes à 1 franc 50 par mois. On y gratte la corne, on y polit le papier, on y roule des carcasses de pétards, on y enfile des perles, on y prépare des mèches de veilleuse, on y tourne des ronds de serviette, on y enlumine des gravures communes ; dans des baguettes de châtaignier, on laiWe des faussets destinés à oblitérer les trous que les marchands de vins et les employés de l'octroi font d'un double coup de foret aux tonneaux dont ils veulent goûter le contenu. Chacun arrange son échoppe à sa guise; il en est peu qui ne soient ornées d'un fragment de miroir.

Les infirmes, les impotents, ceux qui ne peuvent quitter leur lit, mais qui ont conservé le libre exercice de leur main, obtiennent la permission de travailler dans les dortoirs; on a été obligé de limiter les aulo^

risa lions accordées et de veiller à ce que chaque ruelle ne devint pas une sorte d'atelier muni de tours, encombré de matières premières, bruyant et tout à fait incompatible avec un lieu spécialement destiné au repos. Il en était ainsi autrefois, et ce n'est pas sans peine qu'on est parvenu à donner aux dortoirs rapparence qu'ils doivent présenter. Jadis l'incurie administrative était poussée à ce point que chaque pensionnaire avait près de son lit même l'attirail d'un petit ménage, sans oublier le fourneau sur lequel on faisait cuire loutc sorte de ragoûts.

Sous le rapport des repas, de notables améliorationi^ ont été inlroduiles par l'administration; de 1841 i 1850, on a construit de grands réfectoires où toute h population valide est tenue d'aller manger. Avantcelte époque, les vivres, distribués à heure Cxe, étaient consommés dans les dortoirs, dans les cours, au grand mépris de la propreté et de la salubrité ; de plus, bien des ivrognes vendaient leur ration à vil prix, afin d'avoir quelques sous pour se griser les jours de sortie. Tout est fort bien ordonné à cette heure, et seuls les infirmes ont droit de manger dans le dortoir.

Comme tous ces vieillards ont constamment soif, la pharmacie met chaque jour à leur disposition 1,500 litres de coco, qu'ils vont puiser eux-mêmes dans une immense cuve qui contient l'eau et les bâtons de réglisse. Il va sans dire que celle (isane n'est rien moins

que de leur goût, el deux fois par jour, de sept heures à neuf heures du malin, de une heure à trois heures de raprès-midi, ils peuvent aller à la cantine, où ils trouvent en quantité déterminée du vin rouge, du vin blanc el même de Teau-de-vie. Cette cantine est gérée et alimentée par l'administration ; autrefois il en était autrement.

Avant 1802, un débitant vendait à boire à tous les reclus sans distinction. Un rapport fait en 1790 établit que le bénéfice net de cet industriel élait en moyenne de 46,000 livres par an. Deux arrêtés du cîbnseil général des hospices, l'un du 29 avril, l'autre du 1 7 septembre 1802, supprimèrent le débit, et mirent la cantine en adjudication pour une somme qui s'éleva progressivement de 13,000 à 18,000 francs. Le fermier ne cherchait qu'à réaliser un gain considérable, livrait des boissons frelatées ; on buvait à toute heure, l'ivrognerie régnait en permanence à Bicêtre avec tous les désordres qu'elle comporte. Les inconvénients de ce système furent tels, qu'en 1837 trois arrêtés successifs du conseil général des hospices abolirent le fermage des boissons et décidèrent l'établissement d'une cantine gérée par l'administration. Les résultats ont dépassé tout ce qu'on avait pu espérer, car depuis lors la maladie et la mortalité ont diminué d'un dixième.

Les salles de la cantine ressemblent à celles d'un

grand cabiiret : murailles nues, sol bitumé, tables

bancs en bois, comptoir d'étain défendu par une

tite barrière derrière laquelle se tient le sommeli^^»— .er.

On est surpris en voyant une large pancarte indiquaKZ^s^n

qu'il est défendu de fumer. Une telle prohibition da^H^^saD

un lieu réservé spécialement c< au culte de Bacchu .as

parait bien excessive. Du reste, lorsqu'on voit répéHr- ^sSté sur tous les murs d'une maison la phrase ii i mn ^kii

telle : c< Il est interdit de fumer, » on est à coup j ^ sA dans une dépendance de l'assistance publique, car ja

mais une administration n'a fait une telle guerre ai

cigare et à la pipe; ce qui tendrait à prouver qu( ^ 1

directeur général ne fume pas.

Malgré les améliorations qu'on n'a cessé d'appor à l'hospice depuis trente ans, la distribution des eaux, dans certains services, est encore bien déf tueuse. Il y a des dortoirs, celui de la salle Saintgustin par exemple, qui contiennent beaucoup tro[^ lits : 120 réglementaires et 20 supplémentaires, vaste que soit une chambre, il est contraire aux gences les plus simples de la salubrité d'y enta^ 140 personnes, et surtout 140 vieillards qui tous plus ou moins sujets 5 quelque infirmité. Le dortc^^^ Saint-Auguslin est cependant fort recherché maigre ^^ dangereux encombrement.

La cause qui le rend précieux aux administrés Je Bicôtre est assez bizarre pour mériter d'être signalée.

Ce dortoir est placé de façon à découvrir Paris tout entier. Lorsque pendant la nuit un incendie s'allume dans la grande ville, un des pensionnaires donne bien vite la nouvelle; tous se réunissent aux fenêtres se tassent les uns contre les autres, discutant sur le lieu précis du sinistre, riant si les flammes prennent des proportions imposantes et s'amusant beaucoup, car, ainsi que disait l'un d'eux, « ils ont si peu de distractions! »

L'insensibité de ces vieillards est vraiment extraordinaire; leur cœur semble avoir été ossifié par Tâge. Un vieux brave bômme très-honnête, et que bien des écrivains ont connu, était entre aux Incurables; il m'écrivit, me priant avec instance d'aller le voir. Quand j'arrivai, il me dit : « J'ai quelque chose à vous dire, mais j'ai oublié ce que c'est, attendez donc... Ah! voilà : ma femme est morte il y a quatre jours; je savais bien que j'avais quelque chose à vous dire. » Il est à noter que ce malheureux avait été un mari modèle.

Cependant, s'ils oublient volontiers les autres, ils ne négligent pas de penser à eux-mêmes, et ils ont fondé entre eux une société de secours mutuels, inaugurée en 1858, reconstituée en novembre 1863, et qui aujourd'hui fonctionne avec régularité sous la présidence du directeur de l'hospice. En dehors d'une cotisation régulière de trente centimes par mois, chaque socié-

laire doit verser un droit d'entrée qui varie selon son âge : avant 70 ans, trois francs ; de 70 à 76 ans, cinq francs; après 76 ans, huit francs. Tout sociétaire malade est transporté à Tinfirmerie, reçoit vingt et un sous par mois, et, s'il meurt, il n'est pas jeté au corbillard banal ni à la fosse commune : on lui fournit un convoi de douze francs cinquante centimes, et Ton dépose sa dépouille dans un terrain surmonte d'une croix commémorative.

Autrefois le cimetière réservé aux pensionnaires de Bicetre attenait à la maison même et longeait le chemin des Coquettes; il a été définitivement fermé et abandonné le 15 décembre 1860. Aujourd'hui les morts sont portés au cimetière d'Ivry, à ce Champ det navets où Ton verse les épaves de la Morgue et de réchafaud. Lorsqu'un des membres de la société de secours mutuels est décédé, tous les pensionnaires sont prévenus par une affiche appliquée sur les piliers des cours, et la plupart se font une sorte de devoir d'assister au service funèbre, qui se fait dans la chapelle élevée en 1669 par Levau, chapelle d'un style fort médiocre, comme la plupart des édifices religieut de cette époque.

Ainsi que dans tous les autres établissements hospitaliers, les différents services sont séparés; un corps de logis spécial, vieux, mais restauré et tant bien que mal approprié aux exigences, est réservé à ce que Ton

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appelle les grands-infirmes. Ce sont les paralytiques, les cancérés et les gâteux. En entrant dans les dortoirs où ces malheureux croupissent, on s'étonne que la mort se soit arrêtée sur le seuil. Le spectacle d'une vie inutile, inconsciente, immobilisée, pleine de souffrance, dégoûtante, qui persiste en dépit de l'âge et des infirmités accumulées, est fait pour révolter le cœur, surtout lorsque l'on pense, — et dans de tels lieux cette impression vous saisit inévitablement, — à tant d^étre jeunes, intelligents, aimés, indispensables, qui sont parties avant Theure et ont laissé après eux des regrets que rien n'éteindra.

Les plus hideux parmi ces cadavres vivants, ceux dont il est difficile de s'approcher sans répulsion, ce sont les gâteux. Ceux-là sont retournés vers tous les inconvénients de Tenfance. Leurs lits, qu'ils ne quittent jamais, s'appellent des auges; de hauts côtés en bois les protègent contre les chutes, ils dorment sur des paillasses qu'il faut changer au moins tous les jours. On doit les traiter comme des nouveau-nés, les faire mnnger, les laver et leur rendre les soins qu'on devine sans qu'il soit besoin de les définir. Par un contraste étrange et qui est à Thonneur de l'humanité, le personnel des infirmières est aussi bon dans les hospices qu'il est déplorable dans les hôpitaux. On dirait qu'à force de vivre avec les mômes infirmes, de les secourir, de pourvoir à tous leurs besoins, on finit par

s'attacher à eux et par aimer cet épouvantable métier, qui ne donne ni repos ni trêve.

J'avais remarqué une infirmière, grosse fille d'une quarantaine d'années, qui s'empressait autour des auges, et joyeusement faisait manger les gâteux. Je l'interrogeai. « — Combien avez-vous de lits à soigner? — Quinze. — Combien de temps dure votre service quotidien? — De cinq heures du matin à six heures du soir. — Depuis quelle époque êtes-vous aux grandsinlîrmes? — Depuis dix-huit ans. — Combien gagnezvous par mois? — Vingt el un francs. — Vous aimez volreétat? — Ah! oui, monsieur; sans mes malades, je m'ennuierais trop. »

Tous les paralytiques ne sont point dans ces funèbres dortoirs; quelques-uns, qui peuvent encore remuer les bras, sont placés dans de petits chariots à quatre roues qu'ils sont capables de mettre eux-mêmes en mouvement, et à l'aide desquels ils se promènent. Quand le chariot verse, c'est tout de suite un événement, et l'on va chercher les infirmiers pour ramasser le pauvre diable. Souvent les contusions sont assez graves pour que le blessé soit transporté à l'infirmerie, qui est très-belle, et où l'on garde douze lits, qu'on appelle lits externes^ pour les habitants des villages voisins, exposés par leur métier même à subir quelquefois des accidents redoutables dans les carrières qu'ils exploilent.

Nous avons vu là un homme atlaqué d'un oedùnic effroyable, sorte d'élcphantiasis qui lui tuméfie les ex- Irémilés, lui gonfle les membres et l'empêche de se mouvoir. 11 est suspendu dans un appareil consiruit exprès pour lui. Il a trenle-neuf ans, en voilà quatorze qu'il esl dans cet étal. Ses ongles poussent, tombent, repoussent comme les feuilles des arbres; parfois il souffre le martyre et pleure comme un petit enfant. Il aime l'existence et dit : c< Quand je serai guéri... »

Comme une ville, Thospicc de Bicetre fait son gaz lui-même, a une usine bien outillée, qui, construite de 1858 à 1860, occupe un emplacement voisin delà chapelle proteslanle et des salles réservées au repos des morts, aux autopsies et aux ensevelissements. La buanderie, les magasins généraux, la pharmacie, qui est très-amplement pourvue, les celliers, sont en rapport avec l'importance de cetle vaste institution hospitalière ; mais la lingerie dépasse tout ce qu'on peut voir en ce genre; c'est un musée de serviettes et de bonnets de coton. Chaque catégorie de linge est pliée d'une façon particulière, par douzaine, et assemblée de manière à former un dessin spécial, de sorte que l'on peut reconnaître à première vue combien on possède de paires de draps, de bas ou de chemises. Ce n'est pas sans un certain orgueil que la surveillante chargée de ce service en montre les détails, qu'on ne se lasse pas d'admirer.

53>i LA VIEILLESSE.

C'est à Bicétre que Tassistance publique a installé la vacherie dont elle tire le lait qui lui est nécessaire pour la consommation des hôpitaux et des enfants assistés. Le seul moyen que l'administration ait encore imaginé pour avoir du lait pur est d'entretenir des vaches et de les faire traire elle-même; de cette façon, elle est du moins assurée de la sincérité des produits qu'elle envoie aux malades. L'étable est large, et nous y avons compté dix-huit beaux animaux , qui nuninnient couchés sur une haute litière.

Tels sont les différents services qui appartiennent ou qui sont rattachés à Thospice de Bicétre. Il sérail i désirer que la maison fût exclusivement réservée aux indigents et aux infirmes, et qu'on en éloignât les épileptiques, les idiots et les fous, qui devraient être enfermés dans des établissements spéciaux ; les divisions qu'ils occupent, les vastes bâtiments où ils sont loges, donneraient des places enviées à tous les vieillards qui traînent dans nos rues, dans les garnis infects, une existence misérable, et que la préfecture de police ramasse pour les envoyer dans les dépôts de Saint-Denis et de Villers-Colterets, mais qui, par leur âge, par Timpossibiiilé où ils se trouvent de subvenir aux besoins les plus impérieux de la vie, semblent désignés pour obtenir un asile à l'hospice de la vieillesse.

Cette confusion de Tindigence et de la maladie nerveuse, de la caducité et de Tinsanité mentale, donne à

LA SALFÊTRIÈRE. 355

Bicêtre, malgré ses Ircs-largcs proportions et son aspect grandiose, un caractère pénible qui rappelle trop celui des maladreries du moyen âge, et qui semble une anomalie avec le progrès dont l'assistance publique a si souvent pris la généreuse initiative. Malheureusement cette confusion déplorable, nous allons la retrouver à la Salpêtrière.

Manon Lescaut. — Le petit arscnaL — Rapport de 1788. — Péle-mélc. — La geôle. — Massacre. — En 1802, le conseil des hospices prend possession de la Salpôtrière. — Désastre. — Choléra de 1832. — Choléra de 1849.

— 1,859 malades, 1,402 morts. — Dévouement. — Succursale en cas d*épidémie. — Ville de 4,500 âmes. — Le marché. — Les vivandières. — La blanchisseuse. — Coquetterie. — Le cœur ne vieillit pas. — Les jours d'entrée. — Exploitation honteuse. — Acrimonie constante. — Disputes. — Passé mystérieux. — Origines. — La veuve Goignard. — La beauté passe et la laideur reste. — Vie végétative. — Les exaspérées. — Salle Sainte- Eugénie. — Travail des valides. — La fée. — Douceur. — Personnel des surveillantes. — Les nouveaux dortoirs. — Baraques. — Petites chapelles. ^ Un portrait. — Les anciens dortoirs. — A détruire. — La Forêt-Noire.

— La chambre des Treize. — Panorama. — Les recoins enviés. — Le salon. — Les privilégiées. — Le bâtiment Saint-Félix. — Valois-Lamotle.

— a Na chambre. » — Grandes infirmes. — Le quai'tier des cancérées. — Noli me tangere. — Une moribonde. — L'infirmerie. — La hauteur. — Les cuisines. — Les repas. — Le café au lait. — Buanderie générale. — La pellicule variolique. — La lingerie. — Maladies du larynx. — Le linge qui peluche. — Le respirateur de Tyndall. — Les aides épileptiques. — L'accès. — Le marais. — La génisserie. — Le cow-pox. — Système de retraite pour les employés de l'assistance publique. — Le repos. — Modifications futures. — La chapelle. — Les huit nefs utilisées pour isoler les catégories de pensionnaires. — Le suisse. — Les sermons. — L'enfer et le Dieu vengeur. — Le Bon Pasteur. — La peur du diable est l'inverse de Tamour de Dieu. — Congrégations. — Plébiscite. — Congrégation de la Sainte- Vierge. — La Fête-Dieu. — Les quêtes. — Abus à faire cesser. — Société secrète. — Les zélatrices. — Livres religieux. — Agitation troublante. — Renversement d'idées. — L'hospice de la vieillesse devrait être

éloigne de Paris. — L'entrepôt des liquides. — L'école de nicdeaoe --

L'école pratique. — Ce qu on devrait faire de la Salpélrière.

Sur le boulevard de l'Hôpital, à côle de la gare -^ chemin de fer d'Orléans et presque en face du JarJrî des Plantes, s'ouvre la grande porte de la Salpêlriènf f Dès qu'on la franchit pour pénétrer dans la vaslecaur divisée en quatre parterres inégaux et entourée d'arbres, dès qu'on a devant les yeux le désagréable dôme octogone de la chapelle, élevée en 1669, une image s'impose immédiatement à l'esprit. Le visiteur, pour peu qu'il soit lettré, ne songe ni à Pompone de Bellièvre, qui fui le vrai créateur delà maison, ni à la comtesse de ValoisLamotle, qui y fut amenée en ûacre après la terrible matinée du 21 juin 1786; il ne se souvient que de Manon Lescaut. Le peintre a été si habile que la fiction est devenue plus vivante que la réalité, et qu'il faut faire un certain effort de raisonnement pour ne pas demander aux surveillants de vous conduire à la cellule où la maîtresse de Desgrieui fut si cruellement enfermée, et où elle cachait « ce teint de la com|K>sition de l'amour » sous rhumble conit^tte des prisonnières.

Celle inévitable impression s'efface vite à l'aspect de vieilles femmes assises sur K^ bancs, et Ton comprend

* iVihiant la diin'C du siêi:e«une ambulance de 5r>0 lits fut établie à h S.il|»èlnèro, dont lo directeur, M. Gobert, mourut ficliinc d'un zèket d'un <iê\ouoiuenl que ni la fatigue, ni Page ne purent ralentir.

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aussitôt que Thospice a perdu le caractère de maison correctionnelle qu'il gardait encore au siècle dernier. C'était, dit une notice faite en 1657 pour le cardinal de Mazarin, c< un grand emplacement de dix-huit à \ingt arpents dans lequel il y avait divers corps de bâtiment de trente ou quarante toises de long, en forme de grange, où se faisait le salpêtre, et d'autres où il y avait une fonderie et quelques lieux propres à des magasins. » On l'appelait communément le /?efit arsenal; redit royal du 27 avril 1656 en fit don à l'administration de l'Hôpital général, et décida qu'il serait mis en état de recevoir les mendiants.

La Salpêtrière et Bicêtre semblent avoî> été fails pour une destinée commune. Comme l'hospice de la vieillesse (hommes), l'hospice de la vieillesse (femmes) a conlenu !jne population où tous les éléments se trouvaient confondus. Tenon, dans son rapport de 1788, dit qu'on y rencontrait « des femmes et des filles enceintes, des nourrices avec leurs nourrissons, des enfants mâles depuis l'âge de sept à huit mois jusqu'à celui de quatre à cinq ans, des jeunes filles de tout âge, des vieilles femmes et des vieillards mariés, des folles furieuses, des imbéciles, des paralytiques, desépilep- !iques, des estropiés, des teigneuses, des incurables de loute espèce, » tout cela pêle-mêle. Il s'y trouvait même des femmes atteintes d'écrouelles, car 5 cette époque la vertu miraculeuse s'était retirée de nos rois,

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