IV
558 Là vieillesse.
et c'est en viûn que Louis XVI aurait dit : « Je te touche, Dieu te guérisse ! »
Dans les jardins, des marchands avaient dresse des baraques où se tenait une foire perpétuelle ; a c'est im cloaque aflrcux, » disent Camus et la Rochefoucauld- Liancourt. Au centre même de l'hospice s'élevait une geôle divisée en quatre services distincts : le Cmmufiy maison d'arrêt pour les ûlles publiques, — la Correction^ réservée aux filles débauchées qui pouvaient revenir au bien, — la Prisotij où l'on gardait les personnes arrêtées par ordre du roi, — la Grande- Force^ destinée aux femmes flétries par la justice. Les malheui*euses qui étaient détenues au mois de septembre 179*2 ne furent point épargnées, le massacre fut plus régulier qu'a Bicèlre; mais il n'en coûta pas moins la vie à Irente-cinq victimes, qui toutes, il faut le dire, portaient sur l'épaule la lettre V, dont à cette époque on mai^quail les criminels condamnés pour vol*.
Lorsque le conseil général des hospices prit possession de la Salpèlrière en ISOiî, on se mit rapidement à rœuvre pour épurer celle maison gangrenée, rendre les dolenus aux prisons, renvoyer les enfants, les fillesmères, les hommes mariés, et pour lui donner enfin le canictèro exclusif d'un hospia* consacré aux fenmies
* Voir PiV'cY* jusUficaHres^ n* 0.
vieilles, indigentes el infirmes. Cependant, malgré les réclamations du conseil général, on y conserva«des divisions affectées au traitement des épileptiques et des aliénées. Voilà longtemps qu'on promet de les déplacer, mais il se passera sans doute encore bien des jours avant que la Salpétrière en soit débarrassée.
La Salpétrière a supporté, il y a peu d'années, un désastre considérable. Le choléra de 1852 n'avait pas frappé sur l'hospice avec une intensité trop vive ; il avait traversé, il est vrai, ces vieilles salles imprégnées de la contagion de deux siècles, mais sans dépasser la mesure qu'il observait dans les autres quartiers de Paris ; sur 5,000 pensionnaires, on ne compta que 546 malades el 528 décès. De 1852 à 1849, des améliorations matérielles sans nombre furent apportées à la Salpétrière; les services furent organisés avec plus de soin, les cours dégagées, les dortoirs agrandis, ce qui permit de remédier à l'entassement des lits.
Quand 1849 arriva, on était donc légitimement en droit d'espérer que l'épidémie serait cette fois plus clémente encore. 11 n'en fut rien. On eût dit qu'ouverte dans la direction de Test, d'où vient le choléra, la Sal- |)èlrière recevait les premiers coups et les amortissait au bénéfice de la ville tout entière. Il y eut en 1849, sur cette malheureuse maison, deux attaques parfaitement distinctes qui l'ont décimée. La première eut lieu au mois d'avril ; sur 4,252 |x5nsionnaires, 546 furent
atteintes par le fléau, et 422 moururent ; la st^coode, aussi brutale, proûta des grandes chaleurs et se manifesta au mois de juin. L'hospiee n'avait plus qu'une population de 3,7 10 individus ; le choléra en frappa 5i!2 et en tua 420.
Dans Tintervalle de ces deux assauts, le mal et la mort s'étaient ralentis, sans cesser cependant leur œuvre de destruction. Aussi, lorsque l'épidémie disparut et que Ton ût les comptes funèbres, on constata que, sur 1,859 personnes atteintes, 1,402 avaient péri. Dans certains dortoirs, la mortalité fut effroyable. Â la salle Sainte-Madeleine, réservée aux cancérées d aux galeuses, il y avait une cholérique sur deux pensionnaires, et les décès s'élevèrent au chiffre énorme de 84 pour 100. Le personnel des surveillantes, des infirmières, des médecins, fut admirable d*abnégalion, et le directeur de la maison mourut debout, brisé par le fléau contre lequel il luttait au premier rang.
Dans les cas d'épidémie, c'est à Bicélrc et à laSalpélrière cpie l'assislaiice publique demande secoui's; on profile des vastes dimensions de ces deux établissements pour y installer des malades. Pendant la conlajiion variolique qui, dans Télé de 1870, a sévi sur Paris, on avaii organisé un service de varîoleux à la S:il|HMrière, dans des bàlinienls condamnés à tomber bienlôl, (^t un service de convalescents à Bicêlre. Ce n'est pas la place (|ui man(jue, car, si Bicètre rappelle
une petite sous-préfeclure, la Salpétrière ressemble à une sous-préfecinre'de première classe. C'est vraiment une ville. Elle s'étend sur une superficie de trente et un hectares (508,821 mèlres), et comprend quarantecinq corps de logis recevant le jour de 4,682 fenôtres. La population de la Salpêlrière au 31 décembre de Tannée 1869 était de 4,551 âmes. C'est, du reste, croyons-nous, le plus grand hospice connu dans le monde entier.
Dans les hôpitaux ordinaires, c'est le portier qui est cantinier et qui débite aux pensionnaires les denrées autorisées. Ici, il ne peut en être de même, la population est trop considérable; aussi, en dehors d'une c.mtine générale, qui ne diffère que bien peu de celle de Dicélre, a-t-on élé obligé d'ouvrir, a l'inlériour même de la maison, un véritable marché, où l'on rencontre des fruitiers, des épiciers, un café, des marchands de tabac.
J'ai vu là quatre ou cinq vieilles femmes qui fumaient gravement leur pipe. Comme je m'approchais, elles se sont levées en me faisant le salut militaire, et j*ai reconnu d'anciennes vivandières de régiments. Il est dans le marché une boutique qui, plus que toute autre, est conslamment en activité, c'est celle de la blanchisseuse, qui, malgré les nombreuses ouvrières qu'elle emploie, ne parvient pas à satisfaire toutes A ses pratiques, » tant elle a de fichus et de bonnets
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à blanchir, a repasser, à plisser, à tuyauter, à godronner. La coquetterie des pensionnaires est inexprimable, et, lorsque vient le jour de visite ou le jour de sortie, elles n'ont ni fin ni cesse qu'elles n'aient affublé leur vieille personne de quelque bel affiquet tout battant neuf.
Celte coquetterie est-elle tout h fait platonique? Si Ton pouvait lire les correspondances qui bien souvent sont échangées entre Bicêtre et la Salpêlrière, on hésiterait à en répondre. Lorsque pour les besoins du jardin, pour des transports de bois, pour ce que Ton appelle les gros ouvrages, on fait venir au boulcvani de THôpilal quelques-uns des pensionnaires les moins invalides de Bicétre, on ne peut imaginer de quels soins ils deviennent immédiatement l'objet de la part des pauvres vieilles, qui les regardent passer avec des regards pleins de convoitise, de promesses et d'attendrissement.
Si elles maudissent quelque chose, ce n'est point leur âge, c'est la discipline qui les arrête plus souvent qu'elles ne voudraient. Leur cœur est encore si faible, si enclin aux doux épanchemenls, que, le dimanche et le jeudi, pendant les trois heures réglementaires où l'enlrée de l'hospice est rendue publique, on est obligé de les surveiller d'une façon toute spéciale pour les cmpeclier de donner leur ration à de vieux gueux sans V(*rgogiie qui, sous prétexte de venir les voir, se fort
LA SALPËTRIÈRE. 343
nourrir par elles, et leur extorquent les quelques sous qu'elles ont pu gagner pendant la semaine.
La compassion intéressée qu'elles éprouvent pour les débris du sexe auquel elles n'appartiennent pas, elles ne la ressentent guère les unes pour les autres. Kntre elles, ces femmes sont acariâtres, sottisières et mauvaises. Elles se disputent sans cesse, se prennent au bonnet, et l'on a bien de la peine fi mettre du calme au milieu de cette engeance endiablée. Lorsqu'elles entrent à l'hospice, emportées par la mobilité d'impressions naturelle aux femmes, elles se lient avec leurs compagnes de chambrée, leurracontent tout ce qu'elles ont fait, et se livrent parfois à des confidences qui ressemblent bien à des confessions.
Ces belles amitiés ne durent guère, les disputes leur succèdent, et, comme les pensionnaires de l'hospice sont aussi fortes en gueule que les servantes de Molière, Dieu sait avec quelle acrimonie, quels verbes violents, elles se reprochent ce que la veille peut-être elles se sont confié avec tant d'abandon. Si, dans des heures d'épanchement, elles se sont entre elles dévoilé leur passé, elles le cachent soigneusement à l'administration, ce qui prouve qu'il est loin d'avoir été toujours irréprochable. Un profond mystère entretenu par elles plane sur leur origine, et il est à peu près impossible de savoir avec certitude d'où elles viennent.
Ily ^ parmi elles des domestiques, de petites houti
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quiùres, des marchnndns des quatre saisons, des ouvrières ; on y a retrouvé des femmes colosses qui avaient eu leur jour de célébrité dans les foires, des filles vieillies que la prostitution avait inscrites sur ses registres. C'est à la Salpêtrière que mourut la femme du fameux Coignard, le faux comte Pontis de Sainte- Hélène, et là aussi que sont venues finir, hideuses, hébétées, détruites, bien des femmes qui, au temps de leur jeunesse, avaient vu à leurs pieds tout le Paris de l'élégance. CellesKîi, il est presque facile de les reconnaître; elles ont conservé dans le regard une sorte d'impudence volontaire qui se môle à une expression d'indicible tristesse.
Si elles ont été belles jadis, on ne s'en aperçoit guère; la plupart sont d'une laideur inexprimable. Couchées dans leur lit, la tôle couverte du bonnet blanc, le drap ramené sur les épaules, elles ressemblent à de vieux hommes; elles ont la voix rauqueet de la barbe au menton : on sait bien que ce sont des femmes, mais on est toujours tenté d'en douter. Beaucoup d'entre elles sont tellement vieilles, tellement affaiblies par tous les heurts de l'existence contre lesquels elles se sont meurtries, qu'elles flottent entre l'imbécillité, le retour à l'enfance et la mort; elles ne peuvent supporter ni reproches ni observations; elles ont peur de tout, et, quand on les regarde, elles se metlent h pleurer.
LA SâLPÊTRIÈRK. 345
Iros, au conlraire, énergiques et trèsvivanles leur âge, oscillent entre la folie et la raison, éral, celles-ci sont taciturnes, renfrognées, en $, pour me servir d'une loculion vulgaire Irèsîive. Elles se croient en butte a des persécutions; X leur parlent, qui les menacent, mais ne les nt pas; elles aiment la lutte, la cherchent, s'y avec une extrême violence. A leur avis, tout est is, le lit, la nourriture, levin, les médicaments; »rt à faire pour les calmer et les maintenir en 'une d'elles avait groupe près de son lit tous les le la maison; grâce h elle, le dortoir était une erie; un tel élat de choses était intolérable et nit bon ordre. Depuis ce temps, elle est devenue de et dit qu'elle veut mourir, malheureuses, que l'on pourrait, sans craindre imettre une erreur, transporter dans la division 3nées, occupent une salle à part, la salle Sainteie, qui forme une sorte de section pénitentiaire, endant elles subissent le régime et la discipline is à toute la maison.
es qui sonl restées valides et peuvent encore îuvrc de leurs doigts travaillent pour le compte iministration. Les moins alertes font de la 0, les autres cousent des draps, des chemises, cnt des bas, préparent des mèches de veilleuse; faut bien besogner pour gagner quatre ou cinq
sons par jour. Quelques-unes ont conserve une adresse de mains, et une acuité de \iie extraordinaires : une vieille, âgée de quatre-vingt-deux ans, surnommée la fée^ ne se sert pas de lunettes, et fait des points piqués avec une perfection à rendre jalouse une lingère à la mode.
On est très-bon pour toutes ces vieilles femmes, qoi geignent du matin au soir et sont revéches comme des tôtes de chardons. D'habitude on ne les interpelle que par un petit nom d'amitié : « maman, v et les surveillantes déploient a leur égard un grand bon vouloir. En général, le personnel des surveillantes et des sonssurveillantes est excellent. Dans leur costume gris, coiiïées du bonnet de tulle noir posé sur un bandeau de batiste blanche, elles ont une apparence austère difficile h défmir, et qui a quelque chose à la fois de monacal et de protestant. Plusieurs appartiennent i de bonnes familles, ont été élevées à l'institut de Saint- Denis, et disent avec orgueil qu'elles sont filles de la Ix'gion d'honneur.
Elles n'ont que des émoluments bien maigres, comparativement à la très-pénible fonction qu'il leur faut remplir : au maximum, 500 francs par an. La règle qui leur est imposée n'est point rigoureuse, mais elle les astreint à une sujétion presque constante, car c'est tout au plus si chaque mois on leur accorde deux ou trois jours de liberté. Quant aux filles de service,
il y en a qu'il faut admirer; elles sont jeunes, charmantes, et trouveraient facilement, au lieu d'une rémunération illusoire pour un métier spécialement répugnant, une existence momentanée de plaisirs et de luxe.
Les dortoirs de la Salpêtrière, du moins ceux qui ont été améliorés depuis une trentaine d'années, sont très-beaux, éclairés par de larges fenêtres et dans de bonnes conditions de salubrité. Comme on a voulu éviter l'encombrement, et que cependant il était indispensable de donner aux pensionnaires quelques meubles où elles pussent serrer leurs vêtements, tous les lits sont munis d'un grand tiroir et accostés d'une baraque, sorte d'armoire en bois blanc qui recèle les mille petits ustensiles si chers aux femmes.
Lorsque la porte de ces capharnaûms est entr'ouverte, on aperçoit des fioles, de vieux pots de pommade, des tasses à demi pleines de salade, des sucriers, des coquetiers, des soupières ébréchées, et un tas d'autres inutilités qui composent le mobilier personnel de ces pauvres vieilles. Dans plus d'une de ces baraques s'élèvent de petites chapelles ornées de Vierges en plâtre, de fleurs de clinquant, d'images coloriées, devant lesquelles repose un bénitier.
Près d'un lit occupé par une femme très-âgée, j'ai vu un portrait à l'huile qui n'était pas absolument mauvais, et qui représentait, de grandeur naturelle,
la tête d'une petite fille morte couronnée de roses blanches. J'ai regardé la femme, elle m'a compris, car, à la muette question que je lui adressais, elle a répondu : « C'est ma fille ; voilà soixante ans que je l'ai perdue, je n'ai jamais quitté son portrait. » Ses yeux se mouillèrent, et elle ajouta : c< C'est tout ce que j'ai sauvé du naufrage. »
Les anciens dortoirs, qui pour la plupart sont situes sous les combles, devraient être démolis. Ils sont en contradiction flagrante avec tous nos établissements hospitaliers. Il y en a qui sont trop étroits, beaucoup trop bas de plafond , trop peuplés, où les lits se touchent sans inteiTalle, et qui de plus sont littéralement empoisonnés par le voisinage de certains lieux mal aménagés et tout à fait rudimentaires. On pourrait croire que les pensionnaires apprécient les dortoirs neufs, et qu'elles considèrent comme une faveur d'y être admises; loin do là, elles semblent ne rechercher, au contraire, que les coins obscurs où elles peuvent échapper plus facilement à la su neil lance.
Deux dortoirs, qu'on a surnommés l'un la ForU- Noire et l'autre la chambre des Treize, font l'objet de leur envie; elles assaillent l'administration de demandes pour obtenir d'être placées dans ces salles privilégiées, qui sont au dernier étage des deux bâtiments en façade sur la cour d'entrée : le bâtiment Mazarin et le bâtiment Lassay. La perspective à cette hauteur
LA SALPÊTRIÈRID. 549
est à la vérité sj)lendide : elle embrasse tout Paris jusqu'aux collines de Belleville, de Sainl-Cloud et de Meudon; mais les vieilles sont blasées sur C(î spectacle, que la faiblesse de leur vue leur rendrait du resle indifférent. Ce qu'elles aiment dans ces deux chambres, ce sont les chambres mêmes, qui cependant ne sont point belles.
La Forêt-Noire est bien nommée ; c'est un long dortoir dont le plafond est soutenu par une telle quantité d'cLais qu'on le croirait élevé sur pilotis; de plus, vingt et une grosses poutres transversales sont placées si bas qu'elles forcent un homme de taille moyenne à se courber. La chambre des Treize^ ainsi appelée à cause du nombre de lils qu'elle contient, est également empêtrée de poutrelles et de soliveaux. En outre, ces deux
salles sont failes en brisis; le plafond, suivant la forme du toit, s'abaisse tout à coup et tombe sur le plancher à angle obtus. C'est celte disposition si désagréable aux yeux, si contraire à l'hygiène, qui rend ces chambres précieuses aux pensionnaires; dans l'intervalle relativement considérable qui sépare leur lit de la muraille inclinée, dans ces recoins, elles installent quelques meubles, et trouvent moyen d'établir là une sorte de retrait qu'elles nomment pompeusement leur salon. Être dans la chambre des Treize ou dans la Forêt- Noire est pour ces pauvres femmes un rêve toujours caressé, et que bien souvent la mort empêche de réa-
lîscr. Et cependant, pour atteindre à ces lieux fortunés, il faut gravir une centaine de marches, ce qui est bien dur pour des jambes de septuagénaire.
Le besoin d'isolement qui travaille toutes ces vieilles ne montre-t-il pas combien la vie forcée en commun est pénible pour la plupart des natures ? Ce besoin de fuir une compagnie imposée, de se recueillir, apparaît encore plus évidemment lorsqu'on sait à quelles obsessions le directeur est en butte dès qu'il se produit une vacance dans le bâtiment Saint-Félix. Celte construction dépendait sans doute de l'ancienne Font; c'est là que fut enfermée la comtesse de Valois-Lamotte, c'est là que, dans son désespoir, elle se plaçait en hiver à demi nue sous une fontaine ouverte, c'est de là qu'elle s'est sauvée en juin 1787, un an après son incarcération, sans qu'on ail jamais su, sans qu'on sache positivement encore aujourd'hui qui favorisa son évasion*.
Ce bâtiment est un carré long entourant un [Hîtit jardin; si l'on en croit le rapport de M. de Pastoret, il contenait jadis deux dortoirs qu'on a coupés par des refends, et qu'on a divisés en soixante-huit cham-
* La solution de ce problème était fort ]>robablement aux ardiires He la préfecture de police dans deux cartons intitulés : Affaire du Collier et qu*on ne communiquait pas. Ces précieux documents, qui conteoaieol, dit-on, la vérité sur un point si conlrovei'sé de notre histoire, ont été délniilslors de Tincendie de la préfeclure de police, en mai 1871.
brettes moins grandes que bien des cellules de prison. Il faut avoir donné l'exemple d'une conduite irréprochable, ou être appuyé par des recommandations sérieuses, pour obtenir la jouissance d'un de ces cabanons ; on les réserve ordinairement pour l'aristocratie de la Salpêtrière, pour les pensionnaires que des malheurs inattendus ont réduites à la triste condition de demander un suprême asile à la charité publique.
Les privilégiées de Saint-Félix reçoivent de l'administration un lit, deux chaises, une commode et une armoire; elles sont libres d'arranger à leur guise ce réduit qu'avec tant d'orgueil chacune d'elles appelle « ma chambre. » On met des rideaux en perse à la fenêtre et autour du lit, on colle un papier gai sur la muraille, on accroche à côté de la croisée des portraits photographiques, on installe le chat familier sur un coussin, on a dans une cage quelques oisillons, serins ou chardonnerets ; en un mot, on s'ingénie à faire de ce cabanon un a chez soi, » à lui donner un caractère individuel qui est une sorte de protestation contre la règle uniforme de l'hospice. Toutes les heureuses qui vivent là et qui ont gardé quelques souvenirs palpables de leur existence passée les répandent avec complaisance autour d'elles ; sur une commode, j'ai remarqué une couronne de mariage et un bouquet virginal de fleurs d'oranger abrités par un globe de verre.
Comme à Bicêtre, on a consacré des divisions sépa-
rées aux grjndes-infirmes ; mais le dortoir des gâteu- SOS csl bien encombré; nous y avons compté soixantetrois lils. Pendant que je le visitais, une vieille impolonle desoîxanlc-dix-huit ans recevait la visite de son lils, Agé de cinquante-quatre ans, aveugle et pensionnaire des Quinze-Vingts. Comment fera- l-on comprendre à ces pauvres gens, qui sans doute ne s'en préoccupent guère, dans quel but ils ont été jetés ici-bas pour mener une telle existence?
Un quartier spécial est réservé aux cancérées : jamais Dante ni Callot n'ont imaginé des monstres pareils a ceux qui sont là, et desquels on déloume son regard. La plupart des misérables qu'on a reléguées dans ces dortoirs isolés sont atteintes de l'horrible mal qu'on a bien nommé le hipus^ car il est dévorant comme un loup; c'est le même que le moyen âge appelait ndi me tangere : ne me touche pas I C'est la dartre ron- {j^eante, celle qui lentement, mais inévilablement, désagrège les tissus, les ouvre et les détruit jusqu'aux os, qu'elle met à nu. Chez les femmes, bien plus fré. quemnient que chez les hommes, elle se jetle au visage et en fait une plaie vive, si épouvantable, si hideuse, qu'elle défie toule comparaison. La face est un mélange de tubercules, d'ulcères, de cicatrices blanches, qui laissent écouler une sanie perpétuelle. La peau, rugueuse, boursouflée par des soulèvements internes, semble être j)ralinée partout où elle n'est pas tombée
sous l'action corrosive de celte maladie féroce. Les lèvres, le nez, les paupières mangées, donnent au visage l'apparence d'une tôle de mort 3anguinolenle : c'est un cauchemar.
L'une de ces malheureuses est devenue pour ses compagnes môme un le) objet d'horreur qu'on lui enferme la figure dans un bonnet de colonnade en forme (le cornet qui la cache absolument aux regards. Par une ironie du sort, elle porte le nom de la magicienne des rajeunissements, elle s'appelle Médée.
Les grandes-infirmes ont une infirmerie spéciale; on les y transporte quand une maladie accidentelle vient s'ajoutera leur mal incurable. L'une d'elles mourait lorsque j'ai passé près de son lit. Ses yeux hagards et Ûollants regardaient déjà au delà ; la froide rosée que la mort répand sur les fronts qu'elle va toucher baignait son visage, ses lèvres pâles murmuraient des sons indistincts; un prêtre était près d'elle; avec le baume des dernières onctions il frottait le front, la paume des mains, la poitrine et disait à demi-voix des prières auxquelles répondait une fille de service. Les voisines de la moribonde la contemplaient sans effroi, sans envie, avec une indifférence bestiale qui est peutêtre, après tout, le seul sentiment qui subsiste dans ces pauvres cerveaux si faibles qu'ils ne peuvent plus concevoir ni une pensée, ni un souvenir, ni une espérance. Pour les malades des autres services, il existe If. 23
une vaste infirmerie isolée entre deux parterres ; les salles en sont assez spacieuses pour qu'on ait pu placer les lits de telle sorte que chacun d'eux soit en face d'une fenêtre, disposition excellente, et qu'il serait bon d'appliquer autant que possible à nos hôpitaux. Toutes les pensionnaires qui ne sont pas retenues à l'infirmerie soit au quartier des grandes-infirmes, soit dans leur dortoir respectif, par quelque indisposition passagère, sont répandues dans les cours, dans les jardins, ou assises à l'ombre d'un immense quinconce, si touffu qu'il ressemble à un vrai bois, et qu'on appelle la HatUeur. C'est là qu'elles passent la plus grande parlie de la journée à bavarder et surtout à médire les unes des autres.
Les cuisines de la Salpetrière sont une curiosité ; celles de l'abbaye de Thelême devaient être ainsi. Avec les immenses fourneaux, les bassines de cuivre éblouissant, la rôtisserie active, les grandes tables où Ton découpe les viandes, les amas de légumes qu'on jette à la pelle dans les chaudières, avec les marmitons empressés et le chef grave qui atlise les feux en jetant partout le coup d'œil du maître responsable, on pense involontairement aux appreis de la noce du « riche Gamachc. »
La nourriture, qui nous a paru préparée avec soin, est distribuée dans des réfectoires; on ne sert dans les dortoirs que les pensionnaires infirmes ou trop vieil-
LA SALPÉTRIÊRE. 555
les. Le repas qu'elles préfèrent toutes, ce n'est ni le dîner, ni le souper, c'est le déjeuner, qui cependant ne se compose que d'une tasse de lait chaud; mais, moyennant dix centimes, la cantine du marché leur fournit du café noir et deux morceaux de sucre, et elles peuvent alors faire ce leur café au lait, » insipide boisson dont toutes les femmes de Paris sont si friandes, au grand détriment de leur santé. C'est pour les habitantes de la Salpêtrière un tel besoin, qu'on ne leur interdit jamais, même lorsqu'elles sont malades et réduites à la diète. Une femme portant un réchaud sur lequel pose une gamelle pleine de café passe littéralement sa journée à monter les escaliers, à entrer dans tous les dortoirs et à distribuer, contre payement, sa médiocre marchandise, toujours attendue avec impatience.
Les vastes dimensions de l'établissement ont permis d'y installer quelques services d'intérêt général, entre autres une buanderie et des ateliers de raccommodage. La Salpêtrière fait le blanchissage d'une partie des hôpitaux de Paris; aussi la buanderie y est-elle organisée d'une façon supérieure. Autour de six bassins énormes, plus de deux cents femmes, placées dans des auges et dans des baquets, lavent le linge que les maisons hospitalières envoient régulièrement. Il est inutile de s'appesantir sur ce qu'on voit là et sur les inconvénients que présenterait un tel amoncelle-
iii*ja\ it\*^stë^ ùt hiiïàiAu ùt cbezuîf^is, ie dnp^ maculée. H ]e§ Laii^hT^ r 1IU5 ksçiiek €*ii tnTjîlle n êuicnt
Ou a j>u y conslitler. jtoidail la dernière rphlànie de petite iér*ole. cc»mbi«D les idées reçues sodI parfois démtDÛts pair Its faits, fl est généralement admbqtie b [X'Uicule Tririilique est an des agents de contagion les plus puissants. Les Chinois raocînent en appliquant une pellicule pulvérisce dans l'iotérienr de la narine. lÀi& blanchisseuses de la Salpètrîère ont reçu tcal le linge où les varioleui de nos hôpitaux aTaient dormi, couché, étaient morts; ou ils avaient séjourné pendant la [lériileuse période de la desquamation. Si des civatures humaines ont été exposées à absorber les germes d'une maladie qui se communique avec la plus (extrême facilité, certes ce sont ces lavandières : aucune d'elles n'a élé alteinte.
On ne peut douter que l'action de secouer frcquemnuînt du linge ne porte un préjudice grave a la sanlé. Les ouvrières, les surveillantes employées au senice spécial de la lingerie en fournissent la preuve. Ce sont elles (|ui re(;oivenl le linge lavé, séché et plié. En terme i\c. niénaj.'^e, elles le visitent, c'est-à-dire que, deployant chaque j)ièce une à une eirexaminantavec soin, elles voient et décident si elle doit être envoyée aux aleliei's île raccommodage ou au magasin [central, ioules ces femmes ont mal au larynx, sont sujelt»îsà
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une toux sèche et continue qui les fatigue beaucoup.
L'espèce d'impalpable duvet qui se détache de la grosse toile, surtout lorsque celle-ci est fatiguée par l'usage et par des lessives répétées, pénètre dans les voies respiratoires, les irrite, provoque un picotement perpétuel, et finit par amener des affections sinon graves, du moins Irès-génantes. Or presque tout le linge qui passe entre les mains des lingères de la Salpôlrière est du linge qui peluche, c'est le mot consacré, cl il en résulte pour elles cette sorle d'inconvénient spécial auquel il serait facile de remédier en leur disiribiiant ces respirateurs en ouate de coton que J. Tyndall préconise et fait adopter avec tant de succès en Angleterre. Cet appareil, trcs-facileàporter et dont le prix est extrêmement minime, appliqué sur la bouche et sur les narines, arrête au passage les corps étrangers, si imperceptibles qu'ils soient, et ne laisse passer que de Tair respirable absolument purgé de toute matière parasite.
liCS femmes de la lingerie se font aider dans leur fatigante besogne par des pensionnaires valides. Comme il faut une certaine vigueur pour manier ces grosses masses de linge, on choisit de préférence les moins Sigées, qui sont les épileptiques. Bien souvent, au milieu de leur travail, une de ces malheureuses se lève, pousse celte plainte déchii*ante qu'on n'oublie jamais
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quand on l'a entendue une fois, et tombe sous l'impulsion du mal qui la saisit. Ces accidents sont si fréquents, qu'on n'y fait guère attention, et qu'ils semblent faire partie de la vie usuelle. On prend la malade, on l'élend sur un paquet de linge en l'isolant de la muraille et des meubles pour qu'elle ne se blesse pas pendant les convulsions, on desserre ses vêtements et on la laisse là jusqu'à ce que l'attaque ail pris 6n, jusqu'à ce qu'elle soit sortie du sommeil qui suit inévitablement de tels accès.
C'est aussi à la Salpétrière, dans les vastes terrains qu'on nomme le marais^ que l'administration a établi le jardin central qui fournit des fleurs aux parterres et aux préaux de tous les hôpitaux de Paris. Cela peut paraître excessif au premier abord, mais cette attention pour les malades est très-judicieuse, très-humaine, car rien ne leur fait plus de plaisir que la vue de la verdure et des plantes en floraison. Dans un coin du marais, on a installé au mois d'avril 1870, sous la direction d'un praticien habile, une génmeriCj élable destinée à recevoir un certain nombre de génisses, sur lesquelles on produit le cow-pox dont on se sert pour les vaccinations et les revaccinations. Les résultats obtenus paraissent satisfaisjmts, et ils engageront sans doule l'administration à conserver, à augmenter, li faire fruclifler cette précieuse fabrique de vaccin, qui, dans les cas d'épidémie, peut devenir
une ressource inappréciable pour la population parisienne.
 la Salpêlrière et à Bicetre, on peut se rendre compte facilement du système de retraite que l'assislance publique met en œuvre pour ses vieux employés. Après trente ans de service et soixante ans d'âge, elle leur accorde, suivant l'importance des fonctions qu'ils ont exercées, une pension qui varie pour les hommes entre quatre cents et deux cent cinquante-quatre francs, pour les femmes entre trois cent cinquante et deux cents francs. Une telle somme est fort minime et à peu près insufiisante pour répondre aux besoins de la vie la plus modeste. Aussi à cette retraite plusieurs anciens employés préfèrent-ils le repos.
Pour être admis au litre de reposant ou reposante, il faut remplir les conditions d'âge et de service exigées pour la pension ; selon qu'on a fait partie des employés de première, de seconde ou de troisième classe, on obtient dans un des hospices de la vieillesse une chambre et un cabinet, une chambre isolée, un lit dans un dortoir commun. On reçoit la nourriture, les vêtements, une certaine quantité de bois et de chandelles, et les soins gratuits lorsque l'on est malade. En outre, il est accordé a chaque reposant, suivant la catégorie à laquelle il appartient, un secoui*s annuel de soixante-douze francs pour la première classe, de cinquante francs pour la seconde, de trente
francs pour la troisième; coftc indemnité s'augmente de trois francs par année de service dépassant le chiffre réglementaire de trente ans.
A la Salpèlrière ainsi qu'à Bicetre, un bâtiment est réservé aux personnes en repos^ qui vivent entre elles comme les petits bourgeois d*une bourgade de province. Les hommes qui savent quelque métier en tirent parti pour accroître leur bien-être, les femmes tricotent et parfois se réunissent le soir pour faire une partie de nain jaune ou de biribi.
L'impulsion donnée aux services multiples de la Salpêtrière est à la fois très-douce et Irès-uni forme. Les améliorations opérées dans les aménagements sont à Tabri de tout reproche; celles qui restent encore à faire dans diverses constructions trop vieilles, et dont il a fallu tirer parti, sont nombreuses et urgentes. 11 faut espérer que, dans un avenir prochain, les anciens dortoirs auront disparu, et que les dispositions intérieures de l'hospice répondront au progrès général de noire système hospitalier ; mais, à moins de tout bouleverser de fond en comble, on ne pourra jamais donner à l'établissement entier une apparence régulière et monumentale. Construits sans plan déterminé, selon les besoins qui s'imposaient, au hasard de remplacement qu'on trouvait libre, les différents édiflces ont été répandus çà et la d'une façon tout arbitraire.
Seul le bâtiment qui fait face à l'entrée sembleétre
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le résultat d'une conception déûnie; c'est celui où s'ouvre la chapelle, dont il faut parler, car elle joue un tros-grand rôle dans l'existence des pensionnaires de l'hospice. Elle est formée d'une rotonde à laquelle huit nefs aboutissent; la direction a fort habilement profité de cette disposition pour isoler les unes des autres toutes les catégories de pensionnaires lorsqu'on les conduit à la messe. Les indigentes sont placées dans une travée, les épileptiques dans une autre, les idiotes dans une troisième, et ainsi de suite. Le personnel ecclésiastique est nombreux, les cérémonies sont très-pompeuses, l'encens brûle à profusion, et les chants de l'orgue montent sous les voûtes sonores. Un personnage impassible assiste aux services religieux avec une solennité peu commune ; c'est le suisse, qui n'est autre qu'un vieux bonhomme emprunté à Bicétre. On le revêt, pour la circonstance, d'un uniforme galonné sur toutes les coulures, on le coiffe d'un chapeau à trois cornes, on lui applique desépauletles en or, on lui passe autour du corps un large baudrier rouge passementé, et on lui met entre les mains une canne de tambour-major. Jamais général fantastique dans les bamboches des petits théâtres ne fut plus sérieux et plus comique. Il se sent admiré, se redresse, et fait valoir sa haute taille. Pénétré de l'importance de sa mission, il ne sourcille pas, et il ne laisse même pas tomber un regard sur les pauvres
vieilles qui le contemplent avec ravissement lorsqu^il passe auprès déciles dans ses splendeurs et sa sérénité. Parfois, souvent même, on fait des sermons aux femmes de la Salpêlrière. J'en ai écouté, et j'ai élé surpris d'entendre qu'on leur parlait de l'enfer, de peines éternelles et d'un Dieu vengeur. Â quoi bon ces évocations redoutables? Est-ce dans un tel lieu, dans la maison ouverte à la vieillesse, à la maladie, a l'in- Ormité incurable, qu'il faut faire gronder des paroles de menace et d'épouvantement? Les misérables auxquelles on s'adresse n'ont rien compris à la vie, sinon qu'elles y ont souffert ; si la vie future n'est pour elles que l'allenle redoutée d'une souffrance possible et plus grande encore, n'y a-l-il pas de quoi désespérer? C'est vers ce vieux troupeau qui a laissé sa laine à toutes les épines du chemin, c'est vers ces brebis dénudées, surmenées, fourbues, tombées sans force au seuil de la mort que le bon pasteur doit venir ; c'est à ces pauvres pécheresses si cruellement punies déjà, qu'il faut, plus qu'à tout autre, faire entendre des paroles de douceur, d'espérance et de commisération.
On semble n'avoir pas compris que la peur du diable est le contraire de l'amour de Dieu, et il est à craindre qu'on ne trouble beaucoup ces faibles têtes avec des praticjucs religieuses exagérées. Les indigentes sont divisées en neuf congrégations qui sont la congrégation du Saint-Sacrement, du Sacré-Cœur, de
la Sainle-Vierge, de Sainte -Geneviève, de Saint-VincenUle-PauI, du Rosaire-Vivant, delà Sainte-Enfance, de la Propagation de la foi et des Ames du purgatoire. Ce choix est fort habile, surtout en ce qui concerne les trois dernières congrégations.
C'est un grand honneur fort recherché, d'appartenir à ces sorles de confréries ; on n'y est pas toujours admis d'emblée, et il s'est présenté tel cas où la puissance ecclésiastique a fait appel aux usages du pouvoir séculier. Une fois on a consulté le suffrage universel et fait un véritable plébiscite pour savoir si une pensionnaire désignée était digne d'être reçue membre d'une des congrégations. On peut juger quel remueménage dans tout l'hospice, et combien ces procédés, puérils en eux-mêmes, cruels pour la malheureuse qui en est l'objet, sont de nature à détruire le calme dont ces femmes ont avant tout besoin.
Au jour de la Fête-Dieu, après la messe, nous avons vu défiler toutes ces congrégations, distinguées les unes des autres par des cordons de différentes couleurs portés en sautoir et par des bannières d'une extrême richesse, que ces malheureuses ont payées de leur pauvre argent. Il est difGcile de voir passer la congrégation de la Sainte-Vierge sans réprimer un sourire. Quoi ! l'immaculée par excellence, le type de toute chasteté) celle dont la pureté miraculeuse déjoua les lois inéluctables de la nature, est symbolisée par des
vieillardcs qui pour la plupart sont arrivées à la caducité à travers tous les désordres de la vie ! Il y a là de quoi surprendre, et, à la Salpétrière, la congrégation de la Vierge devrait faire place à celle de Sainle-Madoleine ou de Sainte-Pélagie.
Ces cérémonies sont bonnes en elles-mêmes; elles ont un grand éclat et occupent les esprits des pensionnaires, pour qui elles sont une distraction d'un ordre élevé. liOrsque Taumônier, revêtu d'un costume éblouissant, abrité sous le dais, tenant entre ses mains l'ostensoir de vermeil, passe dans les jardins, les cours cl les promenades, précédé par la musique d'un régiment, escorté de ses assci^seurs en vêtement de gala, suivi du suisse plus doré que jamais, accompagné par loules les femmes valides de l'hospice marchant sous leur bannière respective; lorsqu'au bruit des fanfares mêlés aux chants religieux, au milieu des fumées de l'encens et des fleurs que jettent les petites idiotes habillées de blanc pour figurer des anges, il s'arrête aux reposoirs préparés, élève l'hostie et donne la bénédi^ tion à la foule, certes le spectacle ne manque pas de grandeur.
On aurait tort de le supprimer, ou même de l'amoindrir; mais pourquoi faire des quêtes à chaque messe? Ce n'est pas sans éprouver une impression pénible qu'on voit ces pauvres vieilles, réduites presque toutes à des extrémités sans nom, tirer de leur poche leur dernier
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SOU Cl le mettre en souriant d'une façon contrainte dans la bourse qu'on leur présente. Les frais du culte prélèvent ainsi environ quatre-vingts francs par mois sur la pauvreté. C'est trop, beaucoup trop, et l'administration de l'assistance publique, en augmentant le budget de la chapelle de la Salpelriere, devrait une fois pour toutes racheter ces quêtes et y mettre iin.
Ce n'esl pas tout. Les quêtes publiques, les congi'égations oriicielles, n'ont point sufG au zèle des pensionnaires de la Salpêtrière, ou de ceux qui les dirigent. 11 existe parmi elles une société religieuse secrète dont les membres sont nommés les zc/a/nce«. 11 y en a environ 1 ,500 qui donnent quinze centimes par mois; d'autres, moins dénuées ou plus excitables, versent cinq francs et même dix francs chaque mois. Cet argent est employé à faire dire des messes et à acheter des livres de piété qui sont ensuite revendus aux initiées. Parmi ces livres, qui presque tous ne sont que des opuscules sans valeur, nous citerons le Manuel du Rosaire vivant^ les Annales de la Propagation de la foij les Annales de la Sainte-Enfance. On fait des lectures pieuses aux malades. Le secret de l'association est bien gardé; le but mystérieux qu'elle poursuit n'a pas encore été nettement défini, et lorsqu'on interroge une des zélatriceSj elle se reiifennc dans un n;utisme absolu.
I^es pensionnaires sont fort agi ces par (ouïes les
ambitions, toutes les envies, que réveille en elles le dcsir d*appartcnir à ces différentes catégories religieuses. Au lieu d'employer leur argent à payer leur café au lait ou à acheter quelque bon fichu de tricot pour l'hiver , elles le consacrent à des œuvres inutiles et troublantes. Sous ce rapport, la Salpelrière offre un exemple qui renverse toutes les idées admises : on croit ordinairement que la religion doit donner de l'argent à la misère; là, c'est le contraire qui se produit, et la misère donne son épargne à la religion.
En visitant ce grand établissement, ces vastes cours, cet immense jardin pol»iger, en parcourant le large espace où sont dispersés les bâtiments qui datent de Louis XIV et ceux qu'on a récemment élevés, dont les noms disent les fondateurs, tels que Mazarin, Lassay, Fouquel, Bellièvre, Pastoret, Esquirol, Rambuteau, il est difficile de ne pas penser qu'un si ample terrain devrait recevoir une autre destination, et que la Salpetrière, subissant le sort de Sainte-Périne, des Petits- Ménages, des Incurables, devrait être rejeléc hors des fortifications. Certes il est indispensable que Paris offre à sa population malade ou blessée un refuge transitoire dans des infirmeries ou des hôpitaux ; mais toute maison hospitalière qui a un caractère exclusif de permanence, qui est un asile définitif, qui abrite pour toujours la vieillesse et les infirmités, doit être reportée au loin, à la campagne*
On avait pu croire un instant que les trente et un hectares de la Salpêtrière, situés à proximité de la Seirie, à la porte de la gare du chemin de fer d'Orléans, facilement reliés à Taide du pont Napoléon au chomin de fer de Lyon, verraient s'élever le nouvel cutrepôt des liquides. On n'a pas voulu déranger des ^2ibîludes traditionnelles, et Bercy tout entier est des- ^^né à devenir l'entrepôt. Est-ce à dire que la Salpê- ^l'ière doit être immobilisée dans sa destination actuelle ^l rester éternellement l'hospice des vieilles femmes? Nous ne le croyons pas.
Notre École de médecine est manifestement insuffisante et trop étroite aujourd'hui : elle s'ouvre au milieu d'un quartier resserré, coupé de ruelles qui n'offrent que des débouchés dérisoires; en outre, TËcole pratique de médecine, établie tant bien que mal dans l'ancien couvent des cordeliers, est pour la population environnante un foyer d'infection qui, pendant l'été surtout, devient insupportable. Les pa\illons d'anatomie, pleins de cadavres en décomposition^ versent la peste autour d'eux.
11 serait digne de la France, qui devrait se préoccuper sérieusement de l'enseignement supérieur, de donner aux écoles théorique et pratique de médecine une ampleur réclamée depuis longtemps. Si jamais l'on se décidait à metire ces deux établissements en rapport avec notre civilisation, nul emplacement nd
serait plus favorable que celui de la Salpètrière; là, on pourrait bâtir, à côté des salles réservées aux cours, des pavillons de dissection, un musée pathologique, une bibliothèque, un hôpital clinique, une école de pharmacie, centraliser, en un mol, dans une vaste instilution tout renseignement scientifique auquel le voisinage du Jardin des Plantes et des précieuses collections qu'il contient donnerait un caractère général vraiment imposant.
Un tel projet ne rencontrerait certainement aucune opposition chez les intéressés; l'assistance publique, la ville de Paris, les ministères compétents, y donneraient volontiers les mains, et cependant on peut affirmer qu'il ne se réalisera point, car il exigerait une dépense dont nul budget ne consentira sans doute à accepter la responsabilité.