IV
143 LES ILIÉXÉS.
TiHirs, le? Pères de Téffiisc, les docteurs es exorcismes; il rappela les « bien-jugés » antérieurs, les condaronations suÎTÎes de supplices, et affirma son droit de frapper à mort les coupables du crime de sortilège a qui détruit les fondements de la religion et tire après soi dVtranges abominations, d
Le roi tint bon, ordonna de cesser les poursuites conmiencées contre d^autres prévenus, et par ce fait mit tin à des persécutions que rien ne justifiait. Il n'en resta pas là, et deux ans plus tard, en 167:2, Colbert lui fit signer la célèbre ordonnance qui interdit aux parlements d'évoquer dorénavant les procès pour cause de sorcellerie. Les bûchers furent éteints ; mais faute de savoir que la démonomanie est une maladie et non un crime, plus de 20.000 individus avaient expié dans les flammes le tort d'être atteints d'aliénation mentale.
lÀ se ferme l'époque que l'on peut appeler l'ère thaumaturgique de la folie, et Fère de la répression commence. Nul hôpital pour recevoir les fous, nulle maison |K)urles soigner; on les enferme où Ton peut, dans les cou\enls quand ils sont tranquilles, dans les prisons quand ils sont agités; on les enchaîne, on les frappe; ils croupissent sur la paille, on va les voir pour salisfiiire une curiosité malsaine, on les excite pour en rire. Les j:ens qui se piquent de beaux scntiuionls ne se gênent gurre pour s'en amuser. La phrase
Là possession. 405
qui revienl si souvent dans les lettres de madame deSévigne, et dont Coulanges fit une chanson : «Les voyezvous? — Non. — Ni moi non plus.» — est une allusion plaisante, mais cruelle, à une pauvre folle détenue dans une communauté religieuse et à laquelle où rendait visite pour s'en divertir. Il restait, comme on voit, bien des choses à faire encore pour arriver à l'idée si simple de soumettre ces malheureux à un traitement scientifique, mais du moins ils gardaient la vie sauve cl n'avaient plus à redouter la surexcitation des exor* cismes.
Les parlements et le cierge firent un suprême effort pour ressaisir le redoutable pouvoir que Louis XIV leur avait sagement enlevé. A Aix, où le parlement de Provence avait conservé bon souvenir du procès de Gauffridi, on voulut tout à coup évoquer une nouvelle affaire de possession (1751), affaire très-triste, d'une moralité douteuse, et dans laquelle on vit qu'un vieux prêtre avait étrangement abusé d'une pauvre fille hystérique, visionnaire, théomane et souvent liallu* cinée. La fille, qui se nommait la Cadière, était fort à plaindre et tout à fait innocente; on la renvoya dos à dos avec son confesseur; il n'y eut là nulle terreur, nul appareil trop violent; tout sombra dans le ridicule, on chansonna les deux coupables, on se moqua des parlementaires et des prêtres; nul n'y gagna, ni la justice, ni la religion.
404 LES ALIÈNES.
Cel exemple ne fui pas perdu ; aussi, lorsque les jaiisénisles appelants de Paris furenl atleinls de délire, d'extases, de névropatliie, lorsque les seènes du cimelière de Saint-Médard firent croire à quelques bonnes femmes que le diable recommençait à faire des siennes, on se contenta de simples mesures de police pour empêcher le scandale de devenir une cause de trouble public, et pendant dix ans (1751-1741) on laissa les convulsionnaircs se mettre en croix à domicile, se jeler Ja télé en bas, se marcher mutuellement sur la poi- Irine et se donner des coups de bûche sur l'épigaslre, à la grande joie de la Condamine, qui était très-friand de pareils spectacles; Ton ne brûla personne, et, faute de persécution, l'épidémie cessa d'elle-même.
L'apaisement est fait; les parlements déclarent, en 1708, que les possédés ne sont que des malades; Cagliostro aura toute facilité pour évoquer le diable et le mettre en rapport avec le cardinal de Rohan; Mesmer pourra réunir tous les nerveux autour de son fameux baquet, personne ne s'en occupera, ni les gens du roi, ni le clergé, ni la police. Encore quelque temps et le seul exorcisme qu'on emploiera contre les diables réciilcitrants sera la douche de Charenton.
La science n'est pas restée oisive et, pendant que la justice humaine se désarmait enfin contre les aliénés, elle (essayait de formuler des principes qu'on pût a|>- [>li(jucr à leur j^dérison ; en Suisse, en Angleleraso»
flollande, en Allemagne, en Italie, en France, un mot d'ordre semble avoir élé donné; Plaler, Willis, Boerhaaye, Fleming, Fracassini, Morgagni,Boissier de Sauvages, Lieutaud, Lorry, décrivenl avec soin les différents phénomènes de pathologie mentale qu'ils ont étudiés; mais lorsqu'il s'agit d'indiquer le traitement à suivre, ils font presque tous fausse route, car le point de départ est erroné.
C'était le temps où régnait sans partage la fameuse théorie de rhumorismej en vertu de laquelle tous nos maux proviennent de nos humeurs, sang, lymphe, bile, etc.; l'homme était plus ou moins malade selon que l'humeur pcccante était à un degré plus ou moins haut de crudité ou décoction. Donc deux remèdes uni* versels qui devaient suffire à tout, la purgation et la saignée. Molière, avec ses Diafoirus, n'a rien exagéré, il suffit de lire les lettres de Guy Patin pour s'en convaincre'. La folie violente résidait dans le sang, la
< Bordou, qui fut un homme d'inâniment d'esprit et qui exerça la médecine dans le milieu du dix-huitième siècle, essaye de réagir contre cette déplorable manie d'affaiblir les malades uutre mesure en les s:iignant sans discrétion ; il dit : « J^ai tu un moi: e qui ne mettait point de terme aux saignées ; lorsqu'il en avnit fait trois, il en faisait une quatrième par b raison, disait-il, que rannée a quatre saisons, qn'û y a quatre parties du monde, quatre âges, quatre points cardinaux. Après 1.1 quatrième, il en faisait une cinquième, car il y a cinq doigts dans la main ; à la cinquième il en joignait une sixième, car Dieu a créé le monde en six jours. Six ! il en faut sept, car la semaine a sept jours, comme la Grèce a sept sages ; la huitième sera même nécessaire, parca
folie triste résidait dans la bile, la folie gaie résidait dans les sucs de la rate'. On saignait, on purgeait jusqu'à blanc, et les malades ne s'en trouvaient pas mieux.
Le grand révolutionnaire en l'espèce, celui dont les travaux devaient avoir une influence si féconde sur la thérapeutique, fut Baglivi, qui créa réellement la physiologie expérimentale. Mort à 38 ans, en 1707, il avait eu le temps de formuler sa théorie du solidisme^ qui renversait l'humorisme, car il établit que les parties solides du corps sont la cause morbifique et que les fluides ne sont atteints que secondairement. Les œuvres de Baglivi étaient peu connues en France; ce fut un jeune médecin, nommé Philippe Pinel, qui en donna une édition complète en 1788 '.
Le traducteur fut un réformateur, au sens absolu du mot, et c'est à lui que les aliénés doivent de ne pins être traités comme des bétes féroces. C'était un homme d'une sagacité incomparable, observateur pro-
que le compte est plus rond ; encore une neuvième : quia numéro Deut impari gaudel ! «
* La théorie do l'humorisme a laissé des traces profondes dans b nomenclature pathologique ; c'est ainsi, pour ne parler que des maladies mentales, que le mol mélancolie n'a réellement aucun rapjiort avec r;i£fection nerveuse à laquelle il se rap|.orte ; car le p.tXx; x''*-'"^ "" la noire hile — n'y est pour rien.
* G. Baglivi Opéra omnia medica, praclica et analomica, noMM cdiiionem mcndis innumeris cxpurgatam^ noiis illustravit ei prœfatus est Ph. Pinel. Paris, 1788. 2 vol. in-8\
fond, très-persistant dans sa volonté, timide jusqu'à la gêne, jusqu'à la maladresse, dévoré de l'amour de rhumanité et très-courageux au besoin, ainsi qu'il le prouva pendant la Terreur, en cachant des proscrits à Bicétre et en faisant tous ses eiïorts pour sauver Condorcet ; c'était une âme sensible dans la grande acception du terme si sottement prodigué à cette époque. En 1791, il publia son Traité médico-philosophique de T aliénation mentale^ et, à la fin de 1792, par l'influence de Cousin, de Thouret et de Cabanis, il était nommé médecin en chef de Bicêtre.
Ce qu'était Bicêtre à cette époque, je l'ai déjà dit; d'un seul mot, c'était un cloaque. Les aliénés, comme bêtes dangereuses, étaient tenus ù part, enfermés dans des cabanons de six pieds carrés qui ne recevaient d'air et de jour que par le guichet dont la porte était percée; les planches du lit, garnies d'une botte de paille renouvelée tous les mois, étaient scellées dans la muraille; les rapports du temps disent que ces loges étaient des glacières. Enchaînés par le milieu du corps, portant des fers aux pieds et aux mains, nus pour la plupart, grelottant dans cette atmosphère humide, ne recevant ni soin ni médicament, les malades étaient dans un état de fureur permanente, injuriaient les curieux qui venaient les voir en partie de plaisir, se ruaient sur leurs gardiens dos que ceux-ci osaient ouvrir la porle, essayaient de se briser la tête contre les
408 LES ALIÈNES.
murs et réussissaient souvent. C'est en présence de ces misérables que Pinel se (rouva.
Dans la Nosologie de Cullen, dont il avait donné une traduction en 1785, il avait lu que, « s'il faut modérer les emportemenls des fous, il ne faut le faire qu'avec une exlrême douceur; que les chaînes sont barbares, les irritent, rendent le mal incurable ; qu'on les immobilise, sans danger pour eux, à l'aide d'une camisole étroite dont les manches sont attachées l'une à l'aulre; qu'il convient de laisser aux malades toute la liberté compatible avec leur état, et qu'il est bon de les isoler de leur milieu habituel. » C'est de là, s;ins nul doute, que lui vint l'idée première de la réforme qu'il sut accomplir ; mais il y fut singulièrement aidé par un humble fonctionnaire dont le nom est oublié aujourd'hui, car il l'a absorbé dans sa propre gloire.
Il rencontra à Bieêtre un homme du peuple, déformes un peu rudes, de cœur généreux, sorte de bourru bienfaisant, qu'on appelait Pussin; c'était un simple surveillant spécialement chargé du service des aliène^, service fort pénible, auquel il avait, de son autorité privée, associé sa femme. Pussin, sansavoirpris l'avis de personne et sans qu'on Tcût remarqué, expérimentait depuis longtemps le système que Pinel allait inaugurer. Il accompagna le médecin en chef dans sa première visite; les fous hurlaient et se démenaient comme (rimbilude, Pinel dit à Pussin : a Quand ils
deviennent trop méchants, que faites-vous? — Je les déchaîne. — Et alors? — Ils sont calmes! » L'expérience venait au secours d'une théorie préconçue, et lui donnait une force extrême.
Pinel, après avoir étudié ses malades avec soin, déclara que son intention était de déferrer tous les aliénés qui lui avaient été confiés. Couthon fut délégué à Bicétre, moins pour assister h un spectacle intéressant que pour vérifier si Ton ne cachait pas quelque <i aristocrate » dans les cabanons. — En entendant les cris de ces pauvres êtres, il dit à Pinel : « Il faut que tu sois fou toi-même, pour vouloir décliainer ces nnimaux-là. )>
La scène eut un caractère théâtral qui se ressent de Tépoque. Il y avait, depuis douze ans, dans les cabanons, un homme redouté entre tous, ancien soldat aux gardes, nommé Chevingé, qui, atteint d'alcoolisme, avait été conduit à Bicêlro et enchaîné comme les autres fous. Il était évidemment guéri, mais sa fureur ne cessait pas; sa force herculéenne lui avait permis de briser plusieurs fois ses fers, de jeter bas sa porte d'un coup d'épaule, et les gardiens qui s'étaient chargés de le réintégrer dans sa fosse avaient été h moitié assommés par lui.
Pinel, après lui avoir fait une courte allocution, le délivra le premier et le chargea d'aller enlever les chaînes des autres maladies, en lui disant qu'il a con«
fiance en lui el qu'il le prend désormais à sou service. Ce fui en pleurant que Chevingé obéit à Tordre qu'il venait de recevoir; on ]ieut imaginer la joie de ces malheureux, qui se sentaient les membres libres, qui pouvaient aller respirer au grand air après une si dure, une si étroite réclusion. Chevingé fut, en effet, le domestique de Pinel, et son dévouement ne se démentit j^ mais ; dans les jours de disette, lorsqu'on ne pouvait presque plus se procurer d'aliments, il allait dans la nuit à Paris, et chaque matin il rapportait à son maître le repas quotidien. Il était si parfaitement doux et bon que, lorsque Pinel fut marié et père, il en fil,— ceci est littéral, — une bonne d'enfants.
De même que Colbert avait clos l'ère ihaumalurgiqne, Pinel venait de fermer l'ère de la répression exclusive, Tèrede la thérapeutique allait enfin s'ouvrir. Après tant de combats, la victoire restait au bon sens, a l'observation, à l'humanité.
Parlant de ceux que pendant si longtemps on a brûlés, on a enchaînés et maltraités, Pinel dit iccCesonl (les n^alades; » grande parole el déportée incalculable, qui aura un jour une influence déterminante sur la science médico-légale. Esquirol les classe, définit leur mal et dit : « Pour apprendre à les guérir, il faut vivre avec eux. » Ferrus les rend au travail; il prouve que Taliéné peut encore faire acte de civilisation, el qu'en étant utile aux autres, il devient ulile à lui-mènio.
LA LOI DE 1838. 4ii
Pendant que la France pose ainsi les bases morales de Taliénisme, Roller, créant en Allemagne un établisse* ment modèle, réunit autour de ses malades tout ce qui peut les rappeler à la vie normale, et démontre, par sa longue et constante pratique, que l'opium et ses dérivés ne sont point seulement des calmants pré« cieux, mais qu'ils constituent le moyen curatif le plus héroïque que l'on puisse employer pour combattre, pour vaincre les troubles de l'esprit, consécutifs d'une altération des grands centres nerveux.
C'est par ces hommes que la science aliéniste a été fondée; d'autres sont venus qui ont développé leurs prémisses et fécondé leur doctrine ; mais ceux-là ont été les maîtres, les bienfaiteurs, et, à ce titre, l'humanité leur doit une reconnaissance éternelle.
Lenteur des progrès. — Circulaire ministérielle de 1819. — Les aliénés de Fontenay-le-Conile en 1843. — Matière réglée par des arrêtés de Police. — Enquôle de 1855. — Loi votée le 30 juin 1838. — Fonctionnement de la loi à la satisfaction générale. — Opposition imprévue. — Itésultat funeste.
— La liberté individuelle. — Tout aliéné peut devenir subitement dangereux. — Un fou raisonnable. — Coups de sabre. — Un fou aimable. — Glace descellée. — Prétendues séquestrations arbitraires. — L'intelligence ne prouve pas l'intégrité des facultés de l'intellect. — Lieux communs. — Une séquestration arbitraire : le marquis de Sade. — Le tbéâtre et le roman. — Ce que sont les fous. — Œuvre d'un aliéné. — Eléments romanesques. — Garanties. — Mécanisme de la loi. — Les placements volontaires. — On y renonce dès 1844. — En 1850, la mesure est généralisée.
— Pourquoi. — Séquestrations nécessaires. — Placements d'office. — Procédé; contrôle; responsabilités engagées. — Démonstration par l'absurde. — Placements d'urgence : par les commissaires de police, par les
médecins d'bûpilaux. — Erreurs de diagnostic. — Médecin délégué. Registre obligiiloire. — Le procureur de la république est arisé. —Do* - micile de secours. — Rapports successifs. — Sortie toujours exigible. — Action du tribunal. — Peines énoncées par la loi de 1838. — Projet de loi Gambetta et Magnin. — Rbétorique déclamatoire. — Jury spécial. — Débat contradictoire. — Rêveries. — Influence du monde extériear nr les aliénés. — M. de Villèle dupé par une folle. — Modificatioos iofignifiantes. — Commission permanente. — Il faut dégager U re^ponsabilit/ du médecin. — Bienfait de l'isolement. — C'est dans la famille que Tilicné est séquestré. — Les asiles incessamment surveillés. — lofirmier condamné. — L'asile protège les aliénés contre les captations. — Desideratum de la loi de 1838. — Elle ne protège pas les biens de l'aliéné. — Article 24éludé. — Faute d'un local réservé, lesalirni^de Paiisenteroés au di'pùt. — Infirmerie spéciale ; 1" janvier 1872. — Les cellules et b dortoirs. — Pbarmacie et salle de bains. — Ancien mode de procéder. « Les fous à Paris.— Carnavale. — Un lunatique. — Alcoolisme. — Le fiége et la Commune. — />s présumét. — Examen des malades. — Action de la préfecture de police. — Curiosité. — Commisération. — Moyenne dci aliénés. — L*alicné est transféré à l'asile Sainte-Anne.
Chacun s'empressa de célébrer ce qu'on nomma justement la grande ad ion de Pinel et Ton prétend que les chaînes tombèrent, comme par enchonlemeni, des bras de tous les fous séquestrés en France, tieci est singulièrement exagéré. Une circulaire du ministre de rintérieur, en date du 16 juillet 1819, signale avec sévérité l'état misérable dans lequel on laisse les aliénés en province. Abandonnés dans des loges souterraints, sans lumière et sans air, leur sort n'avait point élé modifié ; on renouvelait à peine la paille qui servait de litière aux fous tranquilles; quant anx agités, ils couchaient sur la terre nue ou sur le pavé; leurs gar- ' diens, toujours armés de gourdins, de nerfs de bœuf, so faisaient précéder par des chiens bouledogues lorsqu'ils entraient dans les cellules.
L'autorité compétente ne ménageait pas ses prescriptions ; elle recommandait, elle ordonnait de substituer partout, en cas de nécessité rigoureuse, Tusage de la camisole de force à celui des chaînes; mais il faut croire qu'on nel'écoutait guère, car, en 1843, le docteur Dagron, actuellement directeur-médecin de Tasiie de Ville-Évrard, envoyé en inspection dans la maison de Fontenay-le-Comle (Vendée), trouve quinze femmes et vingt hommes nus, enchaînés dans les loges, et parmi eux un nommé Guyon qui, depuis pliis de deux ans, avait les pieds entravés dans des ceps. Tant il est vrai que la paresse, l'horreur instinctive de toute innovation , l'obtuse ténacité des habitudes prises rendent stériles les conceptions des génies les meilleurs.
Néanmoins un principe avait été posé et il fallait €a déduire les conséquences. Pour la séquestration des aliénés , on se heurtait à chaque pas contre des diflicultés sans cesse renaissantes, car la matière n'était réglée que par des arrêtés de police ; de pi us, aucun établissement spécial n'avait été construit pour les abriter; ils élaient emprisonnés dans les hospices et, plus souvent encoi*e, confondus avec les criminels dans les maisons de détention. Un tel état de choses appela enûn l'attention du gouvernement.
En 1835, une enquête permit de constater ofliciellement les abus dont les aliénés avaient à souffrir et
les besoins qu'il était urgent de satisfaire ; un premier projet de loi, présenté le 6 janvier 1857, ne fut pas accueilli avec faveur ; il fut remanié, communiqué aux conseils généraux, qui donnèrent leur avis motivé et ne devint loi que le 30 juin 1838 ; une ordonnance royale du 18 décembre 1839 en détermina la portée elTapplication. Les décrets du 25 novembre 1848, du 18 janvier 1852, du 20 mars 1856 établirent un«c^ vice d'inspection générale pour les maisons d'aliénés et réglèrent l'organisation intérieure des asiles.
La loi de 1838, excellente dans ses dispositions fondamentales, fonctionna sans encombre et à la satisfaction des intéressés pendant une vingtaine d'années; puis tout à coup, sans motifs sérieux, elle fut attaquée et battue en brèche avec une violence excessive; on parla de séquestrations arbitraires, de dénis de justice, de lettres de cachet, et l'on rajeunit de vieilles calomnies plus ridicules encore que méchantes. De celle question des aliénés qu'on n'aurait jamais dû soulever, car elle avait été résolue avec un grand souci de la justice, on fit une arme d'opposition quand mêraê, sans réfléchir qu'on incriminait d'un seul coup deui administrations pleines de bon vouloir envers les malheureux et un corps médical qui a donné trop àe preuves d'intégrilé pour ne pas mériter d'être à l'abri du sou|)(;on. Le résultat a élé funeste, car pendant que tous les inléressrs, si injustement accusés, chercbiiienl
5 meUre leur responsabilité à couvert, c'est raliéné, c'est le malade qui a pâti.
On s'est servi d'un mot à l'aide duquel il est facile de passionner les esprits en France ; sur tous les tons . 3n a parlé de la liberté individuelle. La liberté individuelle est sacrée, elle est à la fois la sauvegarde du citoyen et celle de l'autorité, mais elle ne doit être protégée qu'à la condition expresse de ne point porter atteinte à la liberté collective ; or il n'y a pas de Fou, si paisible, si éteint, si déprimé qu'il soit, qui, à un moment donné, sous Tinfluence subite d'une impulsion irrésistible, ne puisse devenir un danger public. Chaque jour les faits diven des journaux racontent, en blâmant l'autorité de son défaut de vigilance, les malheurs causés par des aliénés qu'on croyait inoffensifs ou guéris. Les plus habiles, les plus savants peuvent s*y laisser prendre, à plus forte raison les ignorants, qui sont fort nombreux en pareille matière.
Pinel rapporte c< l'observation » d'un maniaque enfermé ùBicetre; des mandataires d'une section voisine vinrent, ])endant la révolution, faire une perquisition dans les salles résenées aux aliénés ; le malade, inter» rogé par eux, leur parut jouir de la plénitude de ses fucultés, on le prit pour une victime du a pouvoir li- Iierticide )>et on l'emporta en triomphe pour le rendre à la vie commune. A i^eine cet homme raisonnable avait-il dépassé la porte de l'hospice, qu'il s'empara
416 LES ALIÈNES.
d'un sabre, lomba sur ses libérateurs et en évenira quelques-uns. C'était d'habitude un fou très-calme ; le passage sans transition d'un mode de vivre à un aulre avait suffi pour déterminer chez lui un accès furieux.
Récemment, dans un de nos asiles municipaux, un fait moins grave s'est passé : un fou était si tranquille, si aimable, de si bonne compagnie, qu'il jouissait d'une liberlé relative considérable; il se promenait dans tout l'établissement sans contrainte et allait fort souvent chez le directeur, qui aimait à causer avec lui. Un soir, dans le salon de la direction, une glace énorme placée au-dessus d'une cheminée se détacha tout à coup de la muraille et tomba; fort heureusement il n'y avait personne près du foyer. Après enquête faite, on aquit la preuve que la glace avait été descellée, inclinée légèrement sur le marbre par le fou paisible, qui guettait, eu riant, l'effet que produirait sa « bonne plaisanterie. » Je cite ces deux épisodes, et je pourrais sar.s peine en ciler des milliers de cette nalure.
On a fait grand bruit autour de certains procès donl le souvenir est dans toutes les mémoires; on sail aujourd'hui à quoi s'en tenir sur ces prétendues sé- (jucstralions arbitraires ; l'opinion publique et les tribunaux en ont failjustice. Mais il faut bien savoir que les prouves d'intelligence données par un individu ne démontrent nullement qu'il n'ait été, qu'il ne soit fou. On peut écrire un mémoire, faire un plaidoyer
remarquable, accumuler avec une habileté consommée Coule Mrle d'arguments en faveur de sa capacité menlale, adresser des pélilions aux autorités législatives, et n'en avoir pas moins été un malade dont l'étal pathologique a exigé impérieusement un séjour plus ou moins long dans un asile. On peut être un écrivain de beaucoup de talent et n'avoir aucun équilibre dans la raison : Gérard de Nerval Ta prouvé; on peut passer par trois formes successives d'aliénation, par l'hypocondrie d'abord, ensuite par la mélancolie, enfin par la manie des persécutions, et être un homme de génie: les Confessions et lu biographie de Jeaii-Jacques Rousseau sont là pour l'affirmer. On ne doit donc pas conclure de l'intelligence déployée, dans un moment donné, à l'intégrité des facultés de l'intellect, ce serait s'exposer à commettre des erreurs graves qui seraient préjudiciables et à l'individu cl à la société.
En fait de séquestrations arbitraires, l'occasion a iié propice pour les faire connaître depuis deux ans ; les tribunaux sont ouverts à loule réclamation, les journaux s'empresseraient d'accueillir les plaintes; je ae crois ps qu'on en ait formulé. Pour élre impartial, il convient de dire que ce sont là de ces lieux communs que l'on répète volontiers sans y attacher grande importance et sans en connaître la valeur.
J'ai regardé de près dans celte question; des masses
le documents scieutiliqiies et administratifs uni passé IV. 27
entre mes mains. Je ne connais qu'une séquestration arbitraire, une seule. Elle date des premiers lempsda consulat. Bonaparte, trouvant pour la quatrième Fois, sur sa table de travail, deux livres infâmes envoyéspar leur auteur, écrivit : ce Enfermez le nommé de Sade comme un fou dangereux. » L'ordre fut exécuté. Parmi ceux qui ont eu le courage de feuilleter les ouvrages de cet homme atteint de satyriologie, qui donc oserait dire que, tout arbitraire qu'elle fût dans la forme, cette séquestration n'ait pasété justiGée?
Pour bien connaître les fous, il faut avoir vécu avec eux ; cette dure obligation a été dans ma destinée ; j'en puis donc parler avec quelque expérience. On se les figure ordinairement tout autres qu'il ne sont ; en ceci comme en tant de choses, le théâtre et le roman ont perverti nos idées. On s'imagine volontiers que le fou est un être qui n'a plus une lueur de raison, qui divague sur tout sujet, qui pleure quand il devrait rire, rit quand il devrait pleurer, prend les nuages pour des éléphants, ne se rend compte de rien et ne sait même pas où il est.
Un tel homme se rencontre évidemment; le délire général existe; il y a dans les asiles plus d'un malade dont on peut dire qu'il a réellement perdu la connaissance de soi-même et des autres, la notion de l'espace et du temps ; maïs le cas le plus ordinaire est le délire partiel vi Ton se irouve alors en présence d'un mono-
maniaque, c'est-à-dire d'un individu qui peut causer raisonnablement de toutes choses, excepté d'une seule sur laquelle l'insanité éclate immédiatement et presque toujours avec violence.
J'ai eu sous les yeux un travail manuscrit composé de quatre forts volumes in-4^; c'est le résumé, avec commentaires, de tout ce qui a été écrit sur la folie par les auteurs grecs, latins, allemands, anglais, italiens et français. Cette œuvre remarquable de lucidité, de méthiDde, de composition, a été faite par un pensionnaire de Charenton, ancien magistrat, homme très-sage, très-instruit, très-doux, qui parfois et tout à coup se voyait chargé par dés escadrons de cavalerie lancés sur lui au galop. 11 en ressentait une angoisse qui déterminait invariablement un accès de fureur.
Non-seulement le théâtre et le roman nous ont donné des idées erronées sur la folie réelle, mais ils ont accrédité dans la foule ignorante et crédule cette sottise des séquestrations arbitraires. Il n'y a pas à discuter le point de départ du dramaturge et du romancier ; c'est un droit absolu pour chacun d'eux de prendre tel sujet qui lui convient, dans la vie, dans le code, dans l'histoire, où bon lui semble ; il sufGt qu'un fait lui paraisse admissible pour qu'il puisse, s'il le veut, rintroduire dans son livre ou le mettre à la scène; mais c'est In un élément romanesque, rien de plus, et il n^a d'autre valeur que celle du mérite litté-
ilontaire et le placement d'office. Pour ier, il est nécessaire d'être muni d'un «feDiédecin qui n'est point parent de l'aliéné ji^partient pas ù l'établissement où celui-ci ^fiù admission. Le directeur doit constater ^malade, celle de la personne qui l'amène yr immédiatement le préfet de police. On a j) ce qui touche les asiles publics, à ce genre lOTt, ce qui est fort regrettable ; car les forremplir pour le placement d'office sont plus 4, par conséquent, préjudiciables aux ma-
44 , le conseil général de la Seine, sur la n de M. de Rambutcau et d*après l'avis du inéral des hospices, a cherché à restreindre tdes placements volontaires, qui, croyait-on,
l'encombrement des maisons de Bicctre et (étrière, seules ouvertes à la folie. En 1850, parait devenir générale. Maison avait beau
les placements volontaires, les cas de sens indispensables ne diminuaient pas, et dès ifecture de police s*est vue dans la nécessité ir, par les placements d'office, en faveur des int l'état mental on l'indigence exigeaient ement l'entrée dans un asile municipal et 'est ainsi que ce mode de placement s'est , cl aujourriini c'est par le seul interme-
rairc avec lequel il esl présente au public; mais que (les esprits sérieux se soient laissé prendre à ces Actions, c'est ce qu'il esl diflicile d'admettre, surtout en présence de la loi de 1838, contre laquelle se sonl accumulées tant de préventions, et qui s'est au contraire appliquée à donner des garanties multiples à la liberté individuelle.
Les lois sont les instruments à l'aide desquels les hommes se protègent contre les instincts naturels de rhomme; or la folie est, le plus souvent, le retour aux instincts animaux, aux désirs impérieux, aux impulsions invincibles, au meurtre, au vol et au reste. 11 était donc d'un intérêt soeial supérieur d'isoler les malades atteints de ce genre d'affection , de les mettre, autant que possible, dans l'impossibilité de nuire aux autres et à eux-mêmes ; mais il fallait éviter à tout prix qu'abusant d'un emportement momentané, d'une bizarrerie d'esprit, d'une irritabilité de caractère, on n'arrivât à faire séquestrer des personnes de raison saine, qu'on aurait pu avoir un intérêt quelconque à faire disparaître en les enfermant. Aussi la loi de 1858, qui est à la fois loi d'assistance et loi de sécurité, a-t-elle entouré l'entrée d'un malade dans un asile de toutes les précautions imaginables et y fait-elle concourir des autorités différentes qui se contrôlent mutuellement.
La loi distingue deux genres de placements : le
placement volontaire et le placement d'office. Pour opérer le premier, il est nécessaire d'être muni d'un certificat de médecin qui n'est point parent de l'aliéné et qui n'appartient pas à rétablissement où celui-ci demande son admission. Le directeur doit constater ridentilé du malade, celle de la personne qui l'amène et prévenir immédiatement le préfet de police. On a renoncé, en ce qui touche les asiles publics, à ce genre de plaa^mcnt, ce qui est fort regrettable ; car les formalités à remplir pour le placement d'office sont plus longuos et, par conséquent, préjudiciables aux malades.
Dès 1844, le conseil général de la Seine, sur la proposition de M. de Rambutcau et d*après l'avis du conseil général des hospices, a cherché à restreindre le nombre des placements volontaires, qui, croyait-on, aidaient à l'encombrement des maisons de Bicélre et de la Salpétrière, seules ouvertes à la folie. En 1850, la mesure parait devenir générale. Mais on avait beau repousser les placements volontaires, les cas de séquestrations indispensables ne diminuaient pas, et dès lors la préfecture de police s*est vue dans la nécessité d'intervenir, par les placements d'office, en faveur des aliénés dont l'état mental on l'indigence exigeaient impérieusement l'entrée dans un asile municipal et gratuit. C'est ainsi que ce mode de placement s'est iJévcIopfé, et aujour.riini c'est par le seul inlermé-
diaire de la préfecture de police que les fous trouvent un abri et des soins \
Un certificat médical, une demande d'admission signée par des parents ou des amis du malade, nn procès-verbal rédigé par le commissaire de police du quartier habité par l'aliéné, relatant les faits de noto> riété publique et reproduisant l'interrogatoire qu'il a fait subir à celui-ci, sont les premières pièces exigées. Conduit à une infirmerie spéciale, l'aliéné est examiné par un médecin délégué qui donne son opinion motivée ; dirigé sur l'asile désigné, il y est reçu par le médecin résidant qui le ce vérifie, x> et, s'il le ti*ouvc égaré d'esprit^ signe son billet d'entrée. Ainsi, pour qu'une séquestration arbitraire ait lieu, il faut que les parents qui formulent la demande, que le médecin qui donne le premier certificat, que le commissaire de police qui rédige le procès-verbal, que le médecin de l'infirmerie spéciale, que le médecin résidant de l'asile, se soient tous, au préalable, concertés, qu'ils soient des coquins ou des imbéciles; c'est là une démonstration par l'absurde qui aurait dû suffire à ramener les esprits les plus prévenus.
< Je n*ai point h m*occuper de la façon dont les malades font leur entrée dans les maisons de santé particulières et je ne crois pas deroir parler de celles-ci ; en disant le bien que je pense da quelques-unes, j'aurais l'air de faire « une réclame ; » en exprimant mon opinion sur |os autres, je craindrais de nuire à l'exploitation d'une industrie privée.
LA LOr DE 1838. 423
Il se présonlc pourtant dans une ville aussi populeuse que Paris tel cas si subit, si impérieux qu'il faut négliger toute formalité et agir au plus vite. Un fou, laissé en liberté, est pris d'accès furieux, il court dans les rues, armé, et se jette sur les passants; une mélancolique trouve la vie insupportable, la mort lui apparaît comme un bonheur suprême, et pour rendre ses enfants heureux elle essaye de les égorger; ce cas spécial se produit très-fréquemment. La loi d'assistance devient alors loi de sécurité, et, agissant en son nom, le commissaire de police expédie immédiatement le malade à l'asile le plus voisin. C'est ce qu'on nomme le placement d'urgence. Il en est d'une autre sorte provoqués par les médecins d'hôpitaux; lorsqu'un malade donne des signes d'aliénation et trouble le repos des salles, il leur suffit d'un certificat pour le faire diriger sur Sainte-Anne; souvent, en pareilles circonstances, on commet des erreurs de diagnostic et l'on prend pour une affection mentale ces accès de délire et d'incohérence qui suivent ou accompagnent quelques maladies aiguës, telles que la pneumonie et la fièvre typhoïde. Dans tous les cas, le directeur de la maison où le malade a été reçu doit, dans les vingtquatre heures, aviser le préfet de police et lui faire parvenir toutes les pièces à l'appui, lesquelles sont réunies et forment un dossier particulier pour chaque aliéné.
Lorsque le placement a eu lieu d'urgence, le préfel (le police délègue un médecin qui se transporte à Tasile, interroge, examine le malade et fait un rapport qui conclut au maintien ou à la levée de la séquestration. De plus, chaque directeur est tenu d'avoir un registre sur lequel sont relatés les nom, prénoms, âge, qualité, domicile, état civil de l'aliéné ; on y ajoute la date de l'entrée et les observations médicales ; ce registre doit être communiqué aux médecins de l'asile, aux inspecteurs, aux magistrats chargés des inspections trimestrielles, aux délégués de la préfecture de police, aux parents qui ont provoqué la séquestration.
Ce n'est pas tout; dans les trois jours qui suivent l'entrée d'un malade dans l'asile, on doit en donner avis au procureur de la république de l'arrondissement et, s'il y a lieu, au procureur de la république du domicile de secours*, en notifiant le nom de la personne placée et le nom de la personne qui a effectué le placement. Quinze jours après l'admission et ensuite tous les six mois, un rapport médical, constatant l'état du malade, est adressé au préfet de police.
Toute réclamation émanant d'un aliéné doit être expédiée sans délai par le directeur au représentant de l'autorité qui en est l'objet ; le préfet peut ordonner
* Le domicile de secours s'acquiert par un an de séjour ; loi du 24 démiaire an II, titre V, art. A.
la sorlie, le président du tribunal le peut aussi, même malgré l'opposition du préfet; que le malade soit guéri ou non, sa sortie peut toujours être obtenue par les membres de sa famille; mais, dans ce cas, si le médecin déclare, après examen, que l'état mental du malade est de nature à faire courir des dangers à la sécurité publique, le préfet peut prendre un arrêté en vertu duquel l'aliéné est maintenu en séquestration jusqu'à ce qu'il ait acquis un degré d'amélioration qui lui permette de rentrer sans péril dans la société. Si cet arrêté parait excessif aux intéressés, ceux-ci ont toujours le droit d'en appeler au tribunal, qui, réuni en chambre du conseil, prononce sur le différend immédiatement et en dernier ressort. Toutes ces prescriptions sont suivies à la lettre sous peine d'un emprisonnement de cinq jours à un an et d'une amende de cinquante francs à trois mille francs, ainsi qu'il est dit au titre III, art. 41 de la loi du 50 juin 1838.
Telle est dans son ensemble cette loi très- préservatrice, qui a été attaquée avec tant d'acrimonie, sans qu'on ait pu cependant citer un seul fait sérieux, scientifiquement constaté, qui ait porté témoignage contre elle. Après l'avoir discréditée au sénat, au corps législatif, dans la presse périodique, par des brochures, on a demandé qu'elle fût abrogée et remplacée par une autre loi dont le projet a été déposé, le 21 mars 1870, par MM. Gambcttn et Magnin.
L^^ iiiiaê^T ûPTismiîsu: is^ vietiin» sacrifiées à k searae nioiiinK. m 7 perle «je madûnations crimiitilt3- -fC / m 7 k yna^'emaît : « Qui saut si Ton ne «nini Ms. -a. ^irasismt TÀfifice de 1838, d*y trouTer :e Trime suus :aainK pâertv*! » D d*t a là en somme ne btaacmiD t-anohasi ^ nue médiocre rhétorique. Lff!? -sî^Eiaciir-ç ri nniet ^prî, ^ croîs bien, n'en sont •^ J9 •siiûn«ear«w Hcnsist les médecins, comme in- ~er5sê« r^'usfflt !es !iisi;rîstnts, sans doute comme mMmçeîHîics. -ft ^jçalnK ^*ira jury spécial, lire au stfr^ ^Jm^ï•Tsê à? sx saembres^ décide, en plein Iribu- 3iil. ^'i ^çt jçctîmn oa non de prononcer rintemcneac Ftji Î3iE^iii'i pnfsamé aliéné: celuî-<î serait déifmrr rar tu i^-irit «xi par un a%~oué. Donc débat .••'crrufftrCi.cr^ •??: prv'?ecce du fou, après interrogavt*i : x'î^'t'. rijî'iow, réplique, résumé, déclamtion s.'tfcztfil'f i'fsjîinês. En vérité Ton croit rêver quand ;c :: ie ror^r es elucubrations !
M25 parifr 'Vi Je? suites qu'un tel débat pourrait i^::r sur : u> d'un cerveau égaré, sans dire que les fus è:.»r:: sifflement dts malades, il n'est pas plus i::i!o de us jupiT p^urles envoyer dans un asile, qu'il nV<! név:es>iHre «ie réunir l'appareil imposant de la jn-tic»^ pur demander h un jury si l'on doit faire entrer un tôbrioitanl à THôlel-Dieu, on peut affirmer que co m«>lo de pnx^yer est vicieux entre tous et qu'il en-
traînerait des erreurs déplorables. Il faut être dans une ignorance absolue de ce que c'est qu'un fou, n'avoir d'autre science que celle des préjugés vulgaires, pour ne pas savoir que le monde extérieur, l'objectif, qui exerce sur certains aliénés une action surexcitante, produit au contraire chez beaucoup d'autres une sorte de compression qui les rappelle à eux-mêmes et leur donne toutes les apparences de la raison. Il y a alors
répercussion du moral sur le physique, comme dans les crises aiguës, dans le délire, dans les hallucinations de toule sorte, il y a répercussion du physique sur lemoml . Tel individu qui chez lui, dans son milieu habituel, maison , appartement ou cabanon , s'abandonnera à dès accès de fureur qui sont plus forts que sa volonté, demeurera calme, paraîtra sensé, trompera l'observa* teur le plus sagace, si vous le placez en présence de lieux qu'il ne connaît pas, de gens qu'il n'est pas ao* coutume à voir, d'un spectacle qui l'étonné et le maintient. C'est ainsi que des aliénés deviennent tranquilles et aptes à tout comprendre, dans les premiers jours de leur entrée dans un asile. Un jury qui ne sera pas composé d'aliénistes et d'hommes spéciaux se laissera facilement abuser par les malades les plus violents, car ceux-ci sont presque toujours les plus dissimulés. En dehors de leurs crises, du point précis qui fait surgir la divagation, beaucoup d'aliénés sont gens avec lesquels on peut causer de omni rescibili.
Des hommes fort inlelligenls y ont été pris et oui donné à rire. M. de Villèle reçut un jour la visite d'une femme qui lui exposa, avec un entraînement de langage et un charme inexprimables, certaines idées sar le rôle de la presse dans les gouvernements constitotionnels. Le ministre, ébloui de tant d'esprit et de logique, entre dans les idées de son interlocutrice, lui fait (les promesses pour la création d'un journal dans lequel elle aura la haute main, parle en conseil du projet qu'il va mettre à exécution, et y renonce avec peine lorsqu'on lui démontre, pièces en mains, qu'il a eu affaire à une aliénée !
Si la loi de 1858 est appelée à subir de nouveau une discussion législative, il est à désirer, dans Tintérêt des aliénés, qu'elle en sorte avec une consécration éclatante qui, sans mettre fm à des insinuations malveillantes, permettra du moins de continuer Temploi de mesures dont on s'est jusqu'à présent bien trouvé. On pourra néanmoins, pour donner satisfaction à ce que l'on appelle l'opinion publique, y introduire une modification qui n'en compliquera pas le mécanisme et ne le modifiera pas essentiellement.
Plusieurs commissions extra-parlementaires se sont occupées de celte question qui, comme l'on dit, est à l'ordre du jour. I^ Société de légidatinn comparée a réuni des hommes graves, magistrats, spécialistes, et elle los a interrogés. Notons en passant qu'a la question
posée par le président : « Àvcz-voiis eu occasion de conslaterdes cas de séquestration arbitraire ?» il a toujours été répondu : «Non.» L'opinion à peu près unanime des personnes éminentes appelées à émettre un avis a été qu'il serait bon de nommer une commission permanente composée de itiédecins, de magistrats, de notaires, qui seraient chargés d'aller visiter les aliénés, de les interroger et de faire rapport à l'autorilé qui en a charge.
Une telle commission serait iiioffensive et peut ôlre créée facilement. Je vais plus loin, il ne serait pas mauvais qu'un des membres de la commission de permanence et un des substituts du petit parquet fussent délégués pour assister les médecins de la préfecture de police dans l'examen des aliénés enfermés à l'infirmerie spéciale. Ce serait une garantie nouvelle ajoutée aux précautions que la loi de 1858 a déjà édictées ; on n'en internerait pas un fou de moins, on n'en ferait pas une séquestration arbitraire de plus, mais l'on dégagerait ainsi la responsabilité du médecin aliéniste, qui, la partageant avec deux autres personnes dont, un magistrat, serait moins en butte aux récriminations des advei*saires de la loi.
Ceux-ci ne se contentent pas d'incriminer le mode de placement, ils en arrivent à condamner l'isolement qui est imposé aux aliénés, dans leur intérêt et dans l'intérêt d'autrui. C'est cependant le moyen tliérapeu-
lES iLlf Ifs.
igpit k fim^ dBestat qm Vnm ak encore deoomrert; le dÈattBomsat «Téut el et ■flien, la ropUire des habi- '2Bà& prises. l'AHMMfcat des parais trop souvent SaffÊsês i nasuie in adÎMi les réfcries d'un cerreau miaite ^ pour ae pas le ooairarîer » sofBsenl seals, •laiis iiâsB des <a&^ à ija^aei vn calme relatif dans les
0 âiai jfflwniiwr les faes, el Fod j arrÎTe aisément par b ifiscipiÎBe d*iu rêjiiiie oniforme ; lorsqu'ils restât ims^ levr CuuUe, ils sonl indiciduaiisés outre ■esore ; oa kwr obâ, on Ta an-devani de leurs déars : i^pal qjmt Icns chimères son! écoutées, ils ne feat isom efibrt pour se reprendre à la réalité. Plus ils ^senfienl loin des lenrs, |dus ils essayent de se dominer ptMir s*eB rappraber. Willis raconte que, dans rètabli^sefnect qu*il arait foodé en Angleterre, les mabde^ tftranger^ guêrissaîant plus vite que les autres en raison même de Tisolement bien plus complet où Téloignement de leur pays el souvent leur ignoraoce de là bn^ue les avaient placés.
Il est un fait irréfutable qu'on a bien souvent constitê. Les malades qui ont été guéris dans une maison de sanlê et qui sont atteints par une rechute courent d'eux-mêmes et au plus vite dans l'établissement où iiôjà ils ont été soignés, tant ils comprennent le bienfait lie tvtto vie pénible, il est vrai, douloureuse parfois au lielà de toute expression, mais qui du moins prend
LA LOI DE 4 838. 43i
Tâme en tutelle, soigne le corps, neutralise les tentatives de suicide, empêche les crimes et peut ramener à la raison.
Veut-on savoir où la séquestration, dans le mauvais sens du mot, se produit le plus fréquemment? Dans la famille. Au début de la maladie, on a voulu garder Taliéné; on Ta entouré de soins; par suite d'un sentiment de honte mal conçu, par économie peut-être, on a rejeté loin la pensée de le déposer dans un de ces établissements spéciaux où les malades trouvent de laides jardins et des soins appropriés. On s'est laâsé de voir que Ton n'arrivait à aucun résultat, on a perdu |>atience devant rirritabilité d'un pauvre être que tout exaspère; on l'a rudoyé, maltraité; on Ta relégué dans un coin; pour qu'il ne pût nuire, on l'a attaché à un fauteuil fixé à la muraille, dans quelque réduit obscur de la maison ; on lui jette une nourriture insuf- Gsante, comme à un chien; on dit : Il est si méchant, au lieu de dire : Il est si malade ! S'il crie, on le bâillonne; il croupit dans ses ordures, dans sa vermine, et d'une créature vivante, qui peut-être aurait guéri si on l'eût confiée en temps opportun à des aliénistes, on fait un je ne sais quoi qui remue encore, qui ne peut pas mourir et qui n'a plus rien d'humain. Je n'exagère pas; les cours d'assises ont jugé plus d'un de ces drames domestiques , et combien sont restés ignorés qui ont eu un dénoûment qu'on n*ose se figurer!
43i LES ALIÉNÉS.
Dans Tasile, tout se passe en plein jour ; le prcfel de police par ses délégués, les magistrats, les médecins, y regardent à toute heure, et rien de semblable, rien d*approchant ne peut s^y produire. Les malades y sodI respectés, soignés, traités avec une extrême bienveil- Innce. Toute injure échappée aux infirmiers est immédiatement punie par Texpulsion. 11 y a peu de temps, à rétablissement de Vaucluse, un gardien, qui venait d'être maltraité par un fou en accès furieux, s'oublia ju^qu'à donner un soufDet à celui-ci ; on ne se contenta pas de le chasser, il fut appréhendé par les gendarmes dans Tasile même, traduit en police correctionnelle et coodamné à quinze jours de prison. Le dii-ecteur qui avait provoqué ces mesures sévères sait qu'il n'a fait que soo devoir; on n^a pas plus le droit de Trapper un fou qu'on n^a le droit de frap|>er un plithisique : l'un et l'autre sont des malades.
L'asile est en oulre un lieu «le protection pour les inlêrèls des aliénés; là ils sont défendus contre les lestaineiils aiilidalés, contre les donations entre- vifs, les coiilrals de ventes dérisoires, el tous autres actes analogues que lii>p souvent la cupidité des familles arrache à leur rai>on vacillante. Sous ce rapport, la loi de I ^5^ est incomplète ; à (oixre de vouloir protéger la persi)nne nièuie du malade, elle a oublié de proléger i-ulfisaminenl se> biens. Dans la semaine même de l'admission, un adnlini^HMteul de\rait être nommé
|)oiir gérer les biens de l'aliéné et pour veiller à ce quM re(;oive des soins en rapport avec son élat de fortune.
Plus d'un malade rentrant chez lui après avoir été guéri a trouvé ses biens dilapidés par une femme prodigue, par des enfants insouciants, par des parents avides qui ont le préjugé populaire et absurde que la folie est un mal incurable. Plus d'un homme riche de 50,000 ou 40,000 livres de renie a été placé au début dans des maisons où Ton payait 6,000 francs par an ; la pension a diminué, elle est tombée à 5,000 francs, puis à 1,200 francs, et enfin le malheureux a élé poussé dans un asile public pendant que sa famille vivait grassement de son revenu, qu'elle aurait dû consacrer à son traitement cl h son bien-être. Il y a longtemps que Falret père a demandé que les aliénés fussent assimilés aux absents.
11 est une prescription de la loi qu'on a laissée longtemps et qu'on laisse encore en souffrance. L'art. 24 dit expressément : « Dans les lieux où il n'existe pas d'hospices ou d'hôpilaux, les maires devront pourvoir au logement des aliénés soit dans une hôtellerie, soit dans un local loué à cet effet. Dans aucun cas, les aliénés ne pourront être ni conduits avec les condamnés ou les prévenus, ni déposés dans une prison. » En 1869, un ouvrier fut subitement frappé d'un accès de
folie aiguë dans une petite ville du département de IV. 28
l'Eure; en attendant qu'il pût être conduit à rétablissement d'Évreux ^ il fut déposé à la prison. Le fail, en lui-même, n'a rien de grave; le malade était seul, enfermé, et il reçut tous les soins nécessaires; mais il est toujours mauvais de manquer au texte précis d'une loi.
C'est cependant ce que nous avons vu à Paris depuis 1858 jusqu'au l*' janvier 1872. Faute d'un local quelconque dans lequel on pût provisoirement isoler les aliénés qu'on amenait chaque jour à la préfecture de police, celle-ci, qui ne tient pas les cordons delà bourse et qui, en matière de dépenses, est toujours obligée d'attendre le bon plaisir du conseil municipal, en était réduite, malgré ses incessantes réclamations, à faire interner les fous au dépôt. Elle les séparait avec soin des prévenus, elle résenait pour eux ses meilleures cellules ; mais elle n'en donnait pas moins œl exemple au moins singulier d'une administration spécialement chargée de veiller à la stricte exécution de la loi et qui y manquait la première d'une façon flagrante. Aujourd'hui il n'en est plus ainsi ; celétalpix)visoiro qui n'a duré que Irenle-qualrc ans (c'est peu en France, où le définitif seul est transitoire) n pris fin récemment.
La reconstruction du Palais de justice et de la préfecture de police a amené la réédificalion du dépôt, borle de i^eôie d'atlenle où Ton enferme momentané-
ment les criminels, les prévenus, les vagabonds, en aitendnnl qu'ils soient diriges sur les prisonsdésignées. On y a annexé une infirmerie indépendante, ayant une entrée spéciale, un service particulier, et que surveille un employé du bureau de la préfecture, exclusivement chargé de tout ce qui concerne les aliénés. La loi est exécutée dans sa lettre et dans son esprit : les fous sont là chez eux, sans communication possible avec la population roulante du dépôt.
Des cellules réservées aux aliénés occupent le rezde chaussé où s'ouvrent aussi le cabinet du médecin délégué et celui de l'employé. C'est triste, propre et Froid. Un gardien se promène incessamment devant les cellules, dont le guichet est toujours cntre-bâilié. Il veille à ce que les aliénés ne se blessent pas dans leurs mouvements furieux, il leur donne à boire, et ne répond guère à leurs divagations. Au premier étage, un dortoir de sept lits est destiné aux infirmes qu'on envoie à Saint-Denis ou à Villers-Cotterets; un autre dortoir également de sept lits est consacré aux enfants qu'on doit conduire à l'hospice des Enfants assistés. Une pharmacie suffisamment approvisionnée permet de donner les premiers soins aux malades^ qui trouvent aussi des bains dans une salle voisine*
L'ouverture de cette infirmerie est un véritable bienfait. Autrefois l'aliéné amené d'abord au dépôt était conduit au bureau central des hôpitaux, au par-
Ti$ de Xotre-Danie: l-i il éuît eiamioé ci on oonslalait son élat mental. Si l'employé, mû par ce senliment de commisération qai e$l comme fonctionnel chez la plupart des a^nts de la préfecture de police, n'avait pas libellé d'arance toutes les paperasses nécessaires, le pauTre diable était réintégré au dépôt où Fod préfiarail les pièces administratires qui doivent le suivre, assurer son itientité el le faire admettre dans rclablisçement désigné. Toutes ces formalités lentes, pénibles, qui trop souvent aidaient à satisfaire la curiosilé brutale du public, ont été supprimées. On sort de rinGrmerie pour aller directement à Fasile.
Les fous ne manquent pas à Paris. Sans compter ceux qui ont cherché dans les asiles Tabri ou la guérison, il y en a plus d'un qui court les rues, et il ne faudrait pas chercher longtemps dans nos souvenirs p>ur y retrouver le type de ces <r originaux, » qui étaient de véritables aliénés. Mes contemporains n ont |)oint oublié cet Italien qui portait un nom prédestiné, car il s'appelait Carnavale; il sortait toujours velu iYun costume éclatant, couvert de rubans de toutes couleurs, et souvent il soulevait^ d'un air respectueux, rénorme chapeau de général dont il se coiffait, c'est qu'il venait de rencontrer un mort illustre, Dante, Pétrarque, le Tasse, Machiavel, Laurent de Médicisou Paul Farnèse, que seul il avait le privilège de reconnaître; il vivait honnêtement, chastement, dans une
mansarde de la rue Royale, où il entassait, à côté d'une collection de vieux chapeaux, les légumes qui composaient exclusivement sa nourriture pythagoricienne; il variait peu le menu de ses repas; six mois de pommes de terre, six mois de haricots blancs; il ne s*en portait pas plus mal et sortait parfois la nuit pour aller rendre un culte à deux ou trois gros arbres qu'il connaissait et qui servaient de demeure momentanée à des nymphes de théâtre qu'il avait aimées au temps de sa jeunesse. Il était connu de tout Paris, et souvenl, à cause de son costume emphatique, il était pris pour un marchand d'eau de Cologne, ce qui lui causait un chagrin profond dont on avait quelque peine à le consoler; homme instruit, du reste, il gagnait en donnant des leçons d'italien de quoi suffire aux très-modestes nécessités de son existence.
On se souvient aussi de cet homme du monde, — j'entends du meilleur, — spirituel, intelligent, caustique, causeur de verve intarissable, qui, lorsqu'il avait une course pressée a faire, prenait tous les fiacres qu'il rencontrait; qui, lorsqu'il avait chaud, entrait au café Tortoni, discutait longuement avec les garçons les glaces qu'il voulait prendre, se les faisait apporter, les versait dans ses bottes, et se plaignait de ce que la groseille était aigre et la vanille trop sucrée; qui portait un gilet constellé de diamants et qui, s'il passait, un jour de pluie près d'un théâtre au moment
43ê LES 1L1£5(ÉS.
oà b repr^sentalioD allait finir, retenait toutes les iDÎtores dÊ{>anibies afin de se donner le plaisir de faire moailier its spedaleors. La place d^un pareil lufKUic était aux petites-maisons; là du moins il eût éfiléles avanies dont les gamins Font trop souvent rendu victime. Si Ton cherchait bien aujourd'hui, on trouverait fadlement des excentricités publiques analogues à celles-ci et qui résultent d^nn défaut de pondération dans les facultés mentales.
Sans entrer dans des détails qui appartiendraient à un traTail eidusivement scientifique, sans parier non plus de cette lie à outrance de Paris, qui débilite le système nerreui en le surexcitant, on peut constater une cause qui s'accentue chaque jour davantage et qui produit des perturbations mentales passagères d*abord et d'une violence excessive, puis chroniques et enCn permanentes. Celte cause redoutable, qu'il faudrait combattre par tous les moyens possibles, c'est l'alcoolisme, dont le docteur Jollj entretenait déjà rAcadémie de médecine en 1866. Le péril signalé s'est aggravé el décuplé par les circonstances douloureusement exceptionnelles que Paris a traversées depuis deux ans; il constitue aujourd'hui une sorte de péril social pour lequel on ne saurait trop se hâter de chercher le remède.
La période (l'investissement et celle de la Commune ont eu à cet égard une indueiice désastreuse sur la po*
pulalion ouvrière; pendant le siège, quand celle-ci demandait h se battre, on lui donnait à boire, et sous la Commune, on lui donnait à boire pour qu'elle allât se battre. A ces deux époques, dans l'espace de neuf mois, Paris a absorbé, en vins et en alcools, cinq fois l'équivalent d'une consommation annuelle. On arrive promptement ainsi au delirium tremens; nous en avons la preuve dans les ruines entassées par l'accès de pélrolomanie alcoolique dont Paris, qui semble àéjh l'avoir oublié, ne se relèvera pas de sitôt. Plus d'une des brutes qui ont ordonné d'incendier notre ville avaient passé par les établissements d'aliénés, et y retourneront; plus d'un des malheureux qui leur ont obéi y sont actuellement.
Ce n'est point leur faute si l'infirmerie spéciale nouvellement ouverte n'a pas été dévorée par les flammes, ils ont fait ce qu'ils ont pu pour la détruire : les pierres de taille ont résisté et les aliénés malades trouvent du moins un lieu tranquille où ils peuvent attendre l'heure d'être envoyés à l'asile qui les attend. Là on ne les nomme ni des fous, ni des aliénés; tant que le médecin ne s'est pas prononcé sur leur état, on les appelle des présumés : présumés atteints d'aliénation mentale. Il en vient beaucoup; deux cent un dans le seul mois de mai 1872, c'est-à-dire six et demi par jour; sur ce nombre, deux seulement ont été reconnus sains d'esprit ; c'étaient fort probablement deux
ivrognes qu'une nuit de calme avait momenlanément rappelés à la raison. On peut supposer qu'ils sont revenus dans le mois de juin.
Chaque jour un des deux médecins spécialistes cornmissionnés par la préfecture de police se rend à Tinlirmerie, il prend connaissance dos dossiers envoyés par le commissaire et reçoit les malades isolément, l'un après l'autre. J'ai assisté à cette visite et il ne fallait pas une grande perspicacité pour deviner l'état mental des pauvres êtres qui ont défilé devant moi; mais il n*en est pas toujours ainsi et souvent la science tâtonne longtemps pour arracher à Vàmé le secret de sa perturbation*. Le certificat médical est immédiatement rédigé et transmis au délégué du bureau des aliénés qui le transcrit sur le registre des entrées.
C'est la préfecture de police qui envoie ses agents,
toujours vêtus en bourgeois pour cette circonstance,
chercher les malades chez eux; elle les soustrait, autant que possible, à l'indiscrétion jmblique et paye la voiture qui les amène à l'infirmerie. Il se produit alors un fait constant. Lorsque l'aliéné est dans son domicile, il est condamné presque invariablement à la curiosité railleuse et dépravée de ses voisins ; on s'amuse
* Très-souvenl des aliénés sont amenés, à la porte de riofirmerie, en fiacre par leurs parents on par dos agents, qui ont choisi l'heure de la visite du médecin, pour éviter au malade le séjour dans les cellules d'attente.
LA LOI DE 4 838. 4il
de lui et parfois on ne craint pas d'exciter son délire; dès qu'on le voit emmené, emporté parfois, on n'éprouve plus pour lui qu'un sentiment de profonde commisération, on dit : Le pauvre homme, on l'arréle, il n'était pa$ méchant cependant, et s'il fait du mal aux autres c'est parce qu'il a perdu la tête. Et le malade laisse un souvenir douloureux dans le cœur de ceux pour qui, la veille encore, il n'était qu'un objet de risée.
L'infirmerie ne chôme pas. Du 1" janvier 1872 au l*' janvier 1873, 2,248 présumés y ont passé; deux y sont morts ; 225, reconnus indemnes ou n'élant pas dans le cas d'être séquestrés, ont été immédiatement rendus à la vie commune ; 42, qui offraient des accidents pathologiques particuliers, ont été dirigés sur les hôpitaux ordinaires; 1,970 ont été envoyés dans les asiles, 9 dans les asiles privés ou à Charenton; à ces chiffres il faut ajouter 449 placements d'urgence faits directement par les commissaires de police, en vertu de l'article 19 de la loi du 30 juin 1838 et 591 placements volontaires effectués dans les maisons de santé, et nous aurons ainsi un total de 3,068 aliénés internes à Paris pendant 1872 ; ce qui équivaut, pour une année bissextile, à 8.36, par jour.
Lorsque la visite du médecin est terminée, quand toutes les pièces administratives ont été préparées et signées par qui de droit, les aliénés sont introduits
4i2 LES ALIÉNÉS.
dans une voilure divisée en plusieurs cellules capitonnées, de façon à éviter tout accident et à empêcher les maniaques ou les mélancoliques de se briser la léte contre des surfaces résislanles. L'employé chargé s|)écialement du transfèrement des malades monte sur le siège et les accompagne lui-même à l'asile Sainte-Ânne, où cesse la mission de la préfecture de police et où vont commencer celle de l'assistance publique et celle de la science.