III. —LES A8ILE
Pclitcs>maisons. — Origine de Charenton. — Les deux salles de l'Il^Uel- Dieu. — Défense de recevoir les aliénés dans les liApitaux. — Ferrus à Bicêtre. — Forme Snintc-Ânne. — M. Haussmann. — Projet pour la conslruction de dix asiles municipaux. — Destination modifiée. — L'asile Sainlc-Anne. — Bureau central. — Ce qu'on devrait en faire. — Nudité des terrains. — Deux divisions. — Douze pavillons. — Syï^tème français.
— Distribution. — Le bacchanal. — Surveillance. — Lavabo. — lî«n exemple. — Salles de bains. — Gymnastique. — I es réfectoires. — Humanité. — Alimentation scicnlilique. — Catégorisation des maladtf. — Les préaux. — Jardins indicateurs. — Moyens de répression. — La canii.sole, le manchon, les entraves. — Le no rèslraint. — Moyenne d»^ cellult^s de î>ùreté. — Les loges. — La cellule capitonnée. — Violence des crises. — L'enfer. — Gestes instinctifs. — Imaç:cs symboliques. — La bai-;noire. — Le bouclier. — Il faut se rappeler les prescriptions d'Arétn.' de Cappadoce. — Les paisible*. — Vie végétative. — Ce que peut devenir une femme. — Le siège de Paris. — la prison de la Santé et l'asit Saintc-.\nne. — La guerre entre gens civilisés. — Distribution des aliénés dans les différents asiles. — Vaucluse. — Le domaine de la Gilquillièn:.
— Paysage. — Souvenirs. — Aliénés travailleurs. — L'aliéné respecte l'outil qui lui est confié. — Loi du 16 messidor an VIL — Vaucluse pendant la guerre franco-allemande. — Le docteur Billod. — Cartel de sauvegarde. — Intelligence et énergie. — Médaille commémorative. — Distributions identiques. — Deux défauts h signaler — Le quartier d« agités. — Déprimés en province, — Surexcités à Paris, — Esprit d'imi-
UtioD. — Déreloppement de certaines facultés. — Période d'incubation. ^ Un Russ'». — Les absorbés. — Sonde œsophagique. — Tempête intérieure. — c Epanchemcnt du songe dans la YÎe réelle, t — L'absolu. — Perversion des sensations. — Uypcrusthésie. — La conscience àfx moi. — Ville-Ëvrard. — Changement de destination. — Hodilicntions indispensables. — Pour se distraire. — Prix de Sainte-Anne, de Yaucluse, de Yille-Érrard. — Constructions inutilisées. — On devrait y placer les épileptiqucs et les idiots. — Le quartier des idiots à Bicétre. -^ Erreur do la création. — Pignon, Agnon, — Singes malfaisants. — École primaire.
— H. Deleporte, instituteur des jeunes idiots à Bicôtre. — L'auge matelassée. — Aura epiUj}tica. — Le bourrelet. — École de la Saipétrière.
— L'institutrice. — Dévouement filial. — Prestidigitation. — Le tour du •erin. — La pitié persiste. — Bal costumé, — Nymphomane. — La plume blanche. — 7,115 aliénés à Paris. — Insuffisance des asiles municipaux.
— Paris forcé d'avoir recours aux asiles de province. — Il faut revenir au projet de M. Ilaussmann. — Asile à créer pour les convalescents.
Ijù nom des petites-maisons est reslc populaire; on croil généralementque c'était un hospice ouvert à tous les aliénés; rien n'est moins exact; il en contenait 50 seulement (44 en 1786), qui payaient une pension annuelle de 500 francs, portée à 400 en 1795. En réalité, un seul asile élait, au commencement de ce siècle, réservé à la folie, asile insuflîsant alors qui depuis est devenu la maison de Charcnton *. L'origine en est très-humble. Par acte authentique des 12 et 13 septembre 1641 y Sébastien Le Blanc, sieur de Saint-Jean de Dieu, fonda sur le fief de Besançon, en la censivede
* La maison de Charcnton est un pensionnat payant divisé en trois classes : i.500 francs, 1,200 francs, 900 francs; le ministère do la guerre, par traité spécial, paye 3 fr. 50 c. par journée d officiers, H2 fr.Al c. par journée de sous-officiers ou de soldats. Les pensionnaires en chambre payent annuellement 900 francs pour un domesliqae, 800 francs pour une bonne.
Charenton-Sainl-Maurice, uii]hdpital de sept lits, qu il nomma Notre-Dame de la Paix, et il en conGa la direction aux frères de la Charité, qui s*y inslallèrenl le 10 mai 1645. La fondation primitive a été respecléeel s^appelle aujourd'hui la salle du canton. L'institution se développa, reçut des pensionnaires et rendait de sérieux services à la population, lorsqu'elle fut supprimée par un décret du 12 messidor an 111, qui .dispersait la communauté religieuse, et ordonnait de rendre les malades à leurs familles ou de les interner aux petites-maisons. Un arrêté du directoire, en date du 27 prairial an V, la rétablit, en la plaçant dans les attributions du ministère de l'intérieur où elle est encore.
Un seul hôpital acceptait alors les aliénés; cVlail THôtel-Dieu, et, pour le traitement qu'il leur réservait, il eût mieux fait de les repousser. Deux salles leur étaient consacrées, l'une pour les hommes renfermant dix lits à quatre places et deux lits à deux places; Taulrc pour les femmes contenant six lits à quatre places elhuil lits à deux places. La première était conligue aux salles des blessés, la seconde aux salles des fiévreux. Le traitement thérapeutique était absolument nul ; quant au traitement moral, on en jugera par les lignes suivantes, que nous empruntons textuellement à un rapport manuscrit rédigé en 1756 par les médecins de l'Hôlel- Dieu. « Quoique la salle Saint-Louis et celle de Sainte-
Martine soient, pendant tout le cours de Tannée, remplies de personnes qui ont l'esprit aliéné, on voit cependant tous les jours les hommes et les femmes destinés au service de ces salles se conduire comme s'ils n'étaient pas accoutumés à ces sortes de ma« ladics : on s'attroupe autour des insensés, on s'occn[)e de leur folie, on rit de leurs extravagances; autres fois, on s'amuse à les obstiner, à les contrarier, à les mettre en colère, surtout à la salle des femmes. »
Tenon, en 1786, constate la même absence de soin -^ et d'humanité : «Comment a-t-on pu espérer qu'on traiterait des aliénés dans des lits où l'on couche trois ou quatre furieux qui se pressent, s'agitent, se battent, qu'on garrotte, qu'on contrarie dans des salles infiniment resserrées, à quatre rangs de lits où, par un malheur inconcevable, on rencontre une cheminée qui n'éteint jamais ! » Enfin en 1791, la Rochefoucauld- Liancourt, revenant sur les mêmes faits, demande la création de deux établissements exclusivement réservés auxaliénés. On ne lui donna pas raison immédiatement; mais l'arrêté de prairial, qui reconstituait l'hospice de Charenton, défendit de recevoir les fous dans les hôpitaux de Paris. On n'obéit pas sans doute bien ponctuellement, car un nouvel arrêté du 19 frimaire an VII interdit absolument radmission des aliénés à l'Hôtel- Uieu, à partir du 1""* pluviôse de la même année. Bi-
ceire et la Salpêtrière, tout en gardant leur triple et déplorable caractère de prison, d'hôpital, d'asile poor l;i vieillesse, ouvraient leurs portes toutes grandes aux malades frappés d'affection mentale, mais le service n'y fut bien définitivement bien organisé qu'en
La direction médicale de Bicêlre appartenait en 1835 à Ferrus, qui, ayant reconnu que le travail manuel était favorable aux malades, obtint que l'administration de l'assistance publique consacrât à une exploitation exclusivement servie par les aliénés la ferme Sainte-Anne, d'une contenance de cinq hectares, qu'elle possédait à la lisière même du mur d'enceinte de Paris, près la barrière de la Santé.
On y établit quelques cultures maraîchères, une blanchisserie pour le linge des hôpitaux et une porcherie qui compta parfois jusqu'à 700 têtes. Loin d'être une source de bénéfices, cette exploitation se soldait tous les ans par un déficit qui variait entre 7,000 cl 54,000 francs, mais les fous en retiraient un bienêtre appréciable, trouvaient au grand air des occupations faciles, une activité physique qui reposait leur cerveau et des distraclions qu'on ne saurait trop leur prodiguer. En résumé, la ferme Sainte-Anne n'était point une maison particulière, elle restait simplement une annexe de Bicêlre. Les choses demeurèrent dans cet étal jusqu'en 1860. M. Ilaussmann, alors préftl
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do la Seine, comprenant que les 2,195 places gardées pour les fous à Bicclrc et à la Salpêtrière étaient insuffisanles en présence d'une population d'aliénés qui s'élève à plus de 6,000 individus, exprima l'intention de faire bâtir dix asiles de 600 lits chacun ; la dépense totale élaitévaluée à 70,000,000. Ce projet grandiose et très-humain n'a reçu qu'un commencement d'exécution par la construction de trois vastes asiles, Sainte- Anne, Ville-Evrard et Vaucluse, et l'on s'est vu obligé de changer la destination primitivement attribuée à deux de ces établissements : Sainte-Anne devait être un hôpital clinique pour l'aliénation mentale, Ville- Évrard était réservée à une maison de convalescence où le malade eût trouvé la transition indispensable entre la vie disciplinée de l'asile et la vie libre. Aujourd'hui, Sainle-Aqne, Ville-Évrard et Vaucluse sont des asiles où l'on reçoit indifféremment toute sorte d'affections mentales, récentes, anciennes, intermittentes, chroniques, curables ou incurables.
Sur le boulevard Saint-Jacques s'ouvre la rue Ferrus, qui débouche dans la rue Cabanis, en ftice d'une grande grille par laquelle on pénètre dans l'ancienne ferme, devenue l'asile Sa in te- An ne. Un vaste bâtiment servait autrefois de i:ureau central, avant qu'on eût abandonné le système des placements volonlaires, auxquels on reviendra certainement ; il sert de logement au médecin résidant et au médecin adjoint, mais il
4lf LES 1LIÉ5ÉS.
foomil êfiY Qtnké d*ane façon normale à recevoir ks mabdes expédiés d^or^eDoe par les hôpitaux, dont le plQç «omeol le délire rexél la forme de raliéoalion sans être TaliéDalioD même, et se dissipe rapidemeDl soas rinfloence de Fisoienient aidé par les moyens thérapeoliqoes.
(hï pousse nne grille et Ton pénètre dans Tasile proprement dit. Ce qui frappe au premier coup d'œil, c'est la nudité des terrains : des allées sablées, un xastc gazon, pas un arbre. H ne peut guère en être autrement, l'asile n^ayant été inauguré que le 1' mai 1867. Au lointain, sur sa colline grise, on aperçoit Bicétre : les deux tristes maisons peuvent se regarder h traTors l'espace. Les bâtiments exclusivement réservés aux malades se composent de douze pavillons identiques, six pour le service des femmes, six pour le service des hommes. Ces deux divisions, absolumenl séparées , sont complétées à leur extrémité par une demi-rotonde dont chacune contient neuf cellules d^isolement. lies quartiers sont semblables, construits sur le même modèle, divisés de la même façon, bâtis delà même pierre blanche, couverts de la même tuile rouge.
Deux étages seulement : système français très-préconisé par Esquirol, qui considère comme dangereuse et malsaine la superposition des salles et des dortoirs. Au premier étage, trois dortoirs de 16 lits ; au rei-de-
chaussée, un dortoir, un réfectoire et une salle de réunion s'ouvrant sur une galerie couverte où l'on est facilement à l'abri de la pluie et du soleil ; celle galerie donne ellc-môme de plain-pied sur un large préau encadré d'un saut-de-loup et de murs qui, sans masquer la vue eitérieure, sont assez élevés pour offrir quelque garantie contre les tentatives d'évasion. La maison est d'une propreté irréprochable, car chaque matin on fait ce qu^on appelle le bacchanale c'est-à-dire un nettoyage à fond.
Nulle fenêtre, nulle porte ne peut être ouverte qu'à l'aide d'un passe-partout, que le surveillant ne quitte jamais; il est rare, en effet, qu'un fou n'ait pas par momenis une envie irrésistible de se tuer, et il faut empêcher les malades de se jeter par la croisée, sous prétexte de voir le temps qu'il fait. La surveillance, du reste, est incessante; le jour, les aliénés vivent littéralement sous l'œil de leurs gardiens; la nuit, ceux-ci ne sont séparés d'eux que par un grillage qui leur permet de constater tout ce qu'ils font; en outre, les chambres des infirmiers communiquent entre elles par une sonnette d'appel ; en cas d'alerte, on peut demander main-forte.
A chaque dortoir est annexée une salle de toilette munie d'un lavabo en marbre recevant et rejetant l'eau automatiquement; on exige des malades qu'ils prennent des soins de propreté, et l'on a raison, car.
sans cela, la plupart s'abandonnant eux-mêmes, arriveraient promptement à l'état où était Charles VI, lorsqu*on Gt entrer dans sa chambre de Thôtel Saint- Paul quatre hommes masqués qui le lièrent et le maintinrent jusqu'à ce qu'on lui eut coupé les cheveui, lavé le visage et rogné les ongles. Les lavabos de la division des femmes sont outillés avec un luxe intelligent, et le directeur de Sainte-Anne a donné là un exemple qui devrait bien être suivi dans tous les hôpitaux et dans toutes les prisons.
Les salles de bains sont remarquables; elles ne valent pas comme ampleur celles que nous avons admirées à l'hôpital Saint-Louis, mais elles sont munies de tous les appareils nécessaires pour appliquer facilement les différents systèmes de l'hydrothérapie; des chambres pour les bains de vapeur, une étuve sèche pour les bains thermo-résineux, une piscine, une salle spécialement réservée aux bains de pied donnent occasion de varier à TinGni les essais du traitement balnéaire, auquel, en ce moment, on parait attacher une importance exclusive. Une gymnastique , dite de chambre, fortement scellée dans la muraille d'un large couloir bien éclairé, permet aux malades qui viennent d'être trempes dans la piscine, ou qui ont subi la douche froide, de faire «leur réaction. » Au demeurant, rhydrothcrapie spéciale appliquée aux aliénés se réduit à peu de chose. Ce traitement aquatique
consiste en deux opérations fort simples et absolument identiques, quoique difTérentes : donner des bains déprimants aux surexcités, donner des bains surexcitants aux déprimés. Dans cet ordre d'idées, on a même été jusqu'à essayer les bains sinapisés.
Les réfectoires, très-aérés, sont intéressants à parcourir ; on peut voir là combien la science est devenue humaine et constater les efforts que Tadministration fait pour bien prouver à ces malades qu'ils sont des hommes, en leur témoigant une confiance presque toujours justifiée. Malgré les raisons d'économie et de prudence qui conseillaient la vaisselle d'étain, je n'ai aperçu que de bonnes assiettes en porcelaine, des verres en cristal, des fourchettes pointues, des cuillers ordinaires et des couteaux, — arrondis, il est vrai, d^une lame un peu molle, — mais enGn de vrais couteaux aptes à tailler le pain et à trancher la viande. Nul n'aurait eu tant de hardiesse il y a quarante ans et nul aujourd'hui ne regrette de l'avoir. Dans le seul quartier des agités, les couteaux sont supprimés.
Le régime alimentaire est purement scientifique, si l'on j)cutdire; il a été établi d'après les doctrines professées par M. Payen, qui déclare, après expérience, que la nourriture d'un homme se livrant à un travail très-modéré (à Sainte-Ânne le travail est à peu près nul) doit contenir 310 grammes de carbone et 20 grammes d'azote; or la nourriture est combinée de tellt
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sorte qu'elle renferme: carbone, 510,02; azole, 20,06; de plus raliment plastique et fortiGant par excellent;, la viande, domine, et l'on ne fait maigre que le vendredi.
On pourrait croire que, dans un asile aussi vaste, composé, pour chaque division, de sis quartiers distincts, on a réuni ou séparé les malades selon le geore d'afTection dont ils sont atteints ; il n'en est rien ; les malades sont pêle-mêle; on ne les catégorise que seloo leur agitation plus ou moins vive. Gela doit surprendre au premier abord, mais il ne peut y avoir de doute eo présence des afOrmalions faites, après essais de toute sorte, par des savants de religion, de langue et de théories différentes. Ils sont unanimes sur ce point : les malades divers se surveillent mutuellement, le délire de l'un neutralise les effets du délire de l'autre ; ils ne complotent rien, parce que chacun d'eux poursuit un but particulier, exclusif de celui d'autrui; les malades semblables, au contraire, se comprennent, car ils souffrent du même mal; ils s'entr'aidenl dans Tacconiplissement de leurs projets insensés, et, comme ils tendent tous vei*s le même résultat, ils se concerlent pour rallcindre. Vingt mélancoliques, avec impulsion au suicide, groupées ensemble dans le même quartier, ne passeraient pas deux jours sans tenter de s'étrangler mutuellement, et il est fort probable qu'elles réussiraient. La division normale, conseillée
par la théorie, confirmée par la pratique^ se fait entre les tranquilles, les demi-agités, les agités; restent les paisibles, qui sont réduits à la vie végétative : nous en parlerons.
Âiï premier regard, en entrant dans les préaux, on reconnaît dans quel quartier Ton se trouve, et il n'est pas besoin d'interroger les gardiens pour savoir que Ton est en présence de malades tranquilles ou de malades agités ; le jardin seul est une indication suffisante. Celui des fous tranquilles est propre, les gazons verdissent respectés par le pied du promeneur, l'éeorce des jeunes arbres est intacte, il y a des fleurs arrosées, cultivées avec soin, des capucines surtout qui poussent vite et grimpent le long des piliers de la galerie. Les malades causent entre eux, lisent, fument, saluent quand on passe; penchés sur la table de la salle de réunion, quelques graphomanes écrivent avec précipitation. Si les membres du parquet et du gouvernement lisent toutes les lettres qui leur sont expédiées par les aliénés, ils ont fort à faire et leur place n'est point enviable.
Chez les demi-agités le jardin est plus inculte et les fleurs sont rares; on s'y vautre volontiers sur le gazon ; chez les agités tout est en désordre; le sable des allées, chassé à coups de pied, est répandu sous les galeries; sur les gazons s'entre-croisent des sentiers tracés par des malheureux atteints de déambulomanie, qui mar-
chent sans s'arréler du matin au soir, toujours sur la même ligne, comme des animaux féroces dans une cage; quelques-uns pris par un accès de loquacilé parlent avec des intonations théâtrales et répètent incessamment la même phrase. Plusieurs vont la tête baissée, sombres, les bras retenus sur la poitrine par la camisole de force ; lorsqu'on passe auprès d'eux, ils feignent de ne pas vous apercevoir ou vous jettent un regard farouche.
La camisole de force employée dans les asiles est co toile flexible, épaisse et douce ; elle n'a sous ce rapport aucune ressemblance avec celle dont on use dans les prisons ; celle-ci se boucle par sept fortes courroies de buffle, celle-là se lace à l'aide d'une grosse bande de toile tordue. A ce moyen de répression il faut ajouter le manchon qui immobilise seulement les mains, et les entraves qu'on peut nouer au-dessus de la cheville pour empêcher les malades de frapper leurs compagnons à coups de pied; quelques fous ayant la manie de rejeter toujours leurs souliers sont chaussés avec des brodequins fort ingénieux, amples et souples, mais fermés à l'aide d'une clef qui manœuvre un petit écrou fixant la lanière d'attache.
C'est par ces moyens qu'on arrive à se rendre facilement maître des fous les plus furieux, à paralyser leurs violences et à neutraliser leurs tentatives, — si fréquentes, — de suicide et d'homicide. Il est rare
qu'une heure ou deux de cdmisole ne ramène pas un calme relatif dans les esprits les plus surexcités. Doiton conserver pour les aliénés l'usage de la camisole de force? est-il préférable de le bannir? Grave question qu'on agite depuis une vingtaine d'années et qui n'a pas encore été résolue. L'Angleterre, qui n'a répudié les chaînes et le ferrement que bien longtemps après nous, n'admet pas aujourd'hui qu^on emprisonne les bras d'un fou dans un vêtement fermé, et elle met en œuvre ce qu'elle appelle le no restraint.
r/aliéné est toujours libre, falIût-il trois ou quatre gardiens pour réprimer ses instincts dangereux, fallûtil , pour être bien certain qu'il ne s'étranglera pas pendant la nuit, faire coucher un suneillant avec lui, supplice qui dépasse de beaucoup celui de la camisole. L'adoption de ce système a amené une modiflcation dans l'aménagement des asiles anglais, où l'on a cru devoir établir les cellules de sûreté dans la proportion 4e 75 pour 100 aliénés, tandis que chez nous, dans nos asiles municipaux nouvellement bâtis, la proportion est de 4 pour 100. En tout cas, et à la suite de longues discussions, la science aliéniste française a repoussé le no re$traint, et maintient que l'usage de la camisole est salutaire aux aliénés.
Quand je suis entré dans la demi-rotonde où s'ouvrent les cellules d'isolement qu'une vieille tradition léguée par Bicétre et la Salpêtrière fait encore appeler
ks kees, one personne qui m'accompagnait m*a dit : m ld« c'esi la misèfe des misères. » L'on ne cric pas, on hurle : on ne parie pas, on jappe ; on ne gcmil pas, on rugit. Bien sonrent, ici ou ailleurs, je sais entré dans la cellule des surexcités, jamais je n'en suis sorti sans avoir attrapé quelque horion ou sans que Ton m*ait craché au TÎsage. Tout en bois, garnie d'an lit, munie d'un escabeau fixé par une chaîne au lambris, la cellule s'outtc d'un côté sur le corridor de roode^ de l'autre sur un petit préau isolé où le malade piétine plutôt qu'il ne marche.
Une de ces loges est entièrement capitonnée : plancher, plafond, murailles, disparaissent sous une trèsforte toile, tendue sur un matelas de Classe. Dans une K>ite si bien bourrée on peut déposer sans péril, pendant la durée de raccès, les aliénés chez qui le mai sViaspène; c'est en Tain qu'ils bondiront comme des chats sous rinfluence de la chorée, qu'ils se jetteront la tète contre les murs; toute précaution est prise, et c'est à peine s'ils se feront une contusion. La violaice, la brutalité de mouvements que certains malades dévelop|ient pendant leurs crises déflent toute croyance. J'ai vu une lypémaniaque obèse et déjà vieille parcourir TÎngt fois de suite le tour d'une vaste salle en faisant la culbute sur elle-même, comme le clown le plus agile, sous l'impulsion d'une attaque de névralgie intercostale.
lies malades qui en sont réduits à cet état d'excitation extravagante souffrent au delà de ce qu'il est possible d'imaginer. Lorsqu^on parvient h les calmer et qu'on les interroge, on reste profondément ému. « Vous souffrez ? — Le martyre ! — Où souffrez-vous? — Je ne sais pas ! — À la tête, aux membres, à la poitrine, au cœur? — Non, je souffre partout et ma souffrance n'est nulle part. » Ceci est exact, cette souffrance a cela de terrible et de vraiment démoniaque qu'elle est insaisissable, indéfinissable, intangible, qu'elle trouble assez la raison pour la bouleverser et qu'elle lui laisse assez de lucidité pour comprendre l'horreur du désastre. Tous ceux qui l'ont subie et qui en sont sortis par la guérison disent la même parole : «J'ai traversé l'enfer! » Un jour j'interrogeais une mélancolique qui venait de tomber en stupeur après une période d'agitation, et je lui disais, pour tâcher de Tarracher un peu à elle-même: « Où êtes -vous? » elle me répondit : « Dans le Styx ! »
Si ces infortunés ne peuvent exprimer la nature toute spéciale de leurs souffrances, ils ont du moins certains gestes fréquemment renouvelés dans les bras, dans les épaules, dans la mâchoire inférieure, gestes que leur volonté est impuissante à refréner, qu'il faut étudier et dont il serait bon de tenir compte, car ils déterminent peut-être quels sont les nerfs qui sont en crise d'excitation ou d'affaiblissement. Je me souviens
i5g LES ALIÉNÉS.
(l'aToir TU y dans le préau où les agités d'une maison de santé étaient enfermés, une muraille que j'ai r^ardée pendant longtemps et qui était couTerte de dessins dont j'aurais bien youIu pouvoir déchiffrer le sais mystérieux. Us représentaient presque tous des tètes vues de profil ; du sommet du crâne de chacune d'elles s'élevait soit un fer de lance, soit une flamme, soit un petit drapeau. Il y a là, ce me semble, une indication précieuse pour les spécialistes, car ces images symbolisent la forme lancinante, brûlante ou vacillante que la douleur revêt, et marquent exactement le point où elle se produit.
Lorsque l'on met ces agités dans des bains que Ton prolonge parfois pendant plusieurs heures sans parvenir à les apaiser, il faut éviter qu'ils ne s'enfoncent la tèle dans l'eau ou qu'ils ne s'échappent pour courir tout nus en vociférant. La baignoire est donc revêtue d'une sorte d'appareil nommé le bouclier, adhérent aux rebords et percé d'une échancrure semi-circulaire qui emboîte le cou du malade. Ainsi couverte, la baignoire ressemble à une boîte oblongue d'où sort un visage effaré. A Sainte-Anne, les boucliers sont en forte toile; ils sont excellents, car ils permettent de maintenir le malade, qui peut impunément pour lui, y donner des coups de pied.
On devrait en généraliser l'usage et supprimer pour toujours ces redoutables boucliers en tôle ou en cuivre
dont on se sert encore à la Salpétrière, et contre les parois desquels les folles se brisent les ongles, et parfois même se luxent les pouces des pieds. Autant que possible, lous les instruments destinés à modérer la violence des mouvements chez les pensionnaires des asiles doivent être en étoffe très-souple, afin d'éviter les accidents causés par la résistance inflexible des corps durs. C'est l'antique prescription d'Àrétéede Cappadoce et de Paul d'Égine ; pourquoi faut-il être obligé de la rappeler encore aujourd'hui ?
Il n'y a point d'aussi minutieuses précautions à prendre, ni de camisole de force à employer dans le quartier des paisibles ; là le jardin pousse à la grâce de la nature ; nul malade ne le cultive, nul malade ne l'abimc ; il verdit, fleurit et se fane en présence d'indifférents qui le voient peut-être, mais qui à coup sûr ne le regardent pas. Là sont les imbéciles et les malheureux qui, après avoir passé par les atroces douleurs du délire aigu de la paralysie générale, sont arrivés au dernier terme de la vie végétative.
Assis pour la plupart dans de grands fauteuils de bois appropriés à leur dégradante infirmité, insensibles à tout, retournés vers la première enfance par le long chemin dont chaque étape est une souffrance, ils vivent encore; c'est tout ce que Ton en peut dire. Si par hasard un retour inespéré de vigueur se fait momentanément en eux, s'ils ressaisissent quelque chose
4m LES 4LIÉ.NËS.
de leurs forces éteintes, c^esl pour essayer de mdlrc le fea à lear paillasse oa d'étrangler leur gardien. )^me dans cet état, un fou est dangereux. C'est un spectacle pénible: rame menrt-elle donc avant la mort déOnitiTe?
Il y a quelques années, je visitais un asile; je me suis arrêté à regarder quelque chose qui avait été une femme. Ça était affaissé et comme écroulé dans un grand fauteuil ; ça remuait un peu ; la lèvre inférieure rabattue laissait écouler la salive, la paupière à peine soulevée couvrait un œil où le regard était éteint, la tête rasée dessinant les os, à peine revêtus d'une peau parcheminée, avait un déchamement de squelette; parfois une pauvre voix éraillée dis«iit : a Ah ! ah ! ah ! » Je me suis incliné avec un respect profond et pour ainsi dire historique, car ces restes lamentables représentaient la descendante du plus grand homme de mer qui jadis ait combattu contre nous, au temps de Louis \1V.
Quand les arbres auront poussé dans les jardins et dans les cours de Sainte-Anne, ce sera un asile remarquable; mais il lui manque encore ces beaux massifs de robiniers, de tilleuls cl de marronniers qu'on trouve dans les vieilles maladreries de Bicêtre, de la Salpêlrière et qui leur font d'admirables préaux. Tout a été combiné jX)ur mettre les services en rapport les uns avec les autres, et des galeries couvertes
ctâblissenl des communications abritées en Ire toutes les parties de la maison ; on peut reprocher à la lingerie d'être située au second étage, au-dessus des cuisines et d'une salle de réunion générale, ce qui est fort gônant pour la distribution du linge; mais c'est là un inconvénient minime et compensé par de tels avantages, qu'il serait puéril de s'y appesentir.
Quelques pierres plus blanches, quelques tuiles plus fraîches indiquent que Ton a déjà pansé les blessures qui n'ont point été épargnées à cet asile sacré pendant le siège de Paris par les armées allemandes. Sainte- Anne a reçu 105 obus. Un fait prouvera à quel point les ennemis étaient exactement renseignés sur ce qui se passait chez nous. Les quartiers du Petit-Mon (rouge, de la Glacière, de la Maison-Blanche, de l'Observaloire, étaient sous le feu de quatre batteries établies onlrc fiagneux et THay; l'objectif de celles-ci fut la prison de la Santé, car les détenus, s'échapjiant à la faveur d'un incendie et se jetant dans Paris, pouvaient amener une complication redoutable. C'était bien raisonné, et c'est ainsi qu'on se fait la guerre entre gens civilisés. On dut alors diriger sur Mazas et sur la Conciergerie les détenus de la Santé, où, à leur place, on mit 950 prisonniers allemands. Le jour méme^ du transfèremenl, la Santé
* Les dates sont curieuses à rapprocher : daus la nuit du 8 au U janvier 1871, la Santé commence à entendre le sifflement des obus; le
cessa immédiatement d'être en butte aux projectiles ennemis, qui s'adressèrent à l'asile Sainte-Anne, dont les pensionnaires lâchés à traTers la ville n'auraient pas produit un meilleur eflet que leurs Toisins de la prison ; mais les aliénés n'y étaient pas seuls, car Tasile se doublait d'une ambulance militaire inutilement protégée par le drapeau de la convention de Genève.
Quoi qu'il en soit de ces faits, qui appartiennent à l'étemelle histoire de la folie humaine, l'ancienDe ferme où Femis était si heureux d'envoyer travailler ses aliénés est aujourd'hai un vaste établissement aménagé de façon à contenir facilement 600 malades. Le jour où je l'ai visité, il en renfermait 524, soignés par quatre médecins, dont un seul est résidant, surveillés, aidés, servis |>ar 120 personnes, dont 50 sœurs de Marie-Joseph. Le directeur, un homme fort expert, qui a meublé, outillé, organisé l'asile, appartient à Tordre exclusivement administratif.
CVsl à Sainte-Anne, avons-nous dit, qu'on amène les aliénés exjxyiés par rinfirmerie spéciale située près du Palais de juslice. On les garde provisoirement el on les distribue, selon les vacances, dans les quar-
U, quatre projectiles éclatent dans les cours; 426 détenus pour délits de tiroit commun sont évacués en hâte sur Maïas. Le tO, les prisoaniers allemands sont extraits de la grande Roquette et conduits à b Santé ; une heure après leur entrée, Tobjectif des batteries ennemies était changé.
tiers de l'asile même, à la Salpêtrière, à Bicétre, à Ville-Évrard ou à Vaucluse. Dans ce dernier cas, on les envoie, escortés de gardiens, par le chemin de fer d'Orléans, à Êpinay-sur-Orge, où une voiture vient les chercher pour les conduire dans le plus magnifique asile que je connaisse.
C'est un domaine de 110 hectares, qui s'appelait jadis la Gilquillière ; le comte de Provence le débaptisa et le nomma Yaucluse pour plaire au marquis de Grussol, son propriétaire. Le château, qui n'est qu'une assez belle maison, existe encore et n'a pu être utilisé pour le service des malades ; il est entouré d'un parc ombreux, percé de grandes allées; le terrain légèrement incliné domine le cours de la petite rivière d'Orge, et la vue que l'on embrasse du sommet des vertes hauteurs semble avoir été faite « pour le plaisir des yeux, » ainsi que Ton disait au dix-huitième siècle.
En face se développe la forêt de Sainte-Geneviève, où mademoiselle de Fontange, accompagnant Louis XIV à la chasse, entoura son front du ruban qui devait la rendre immortelle dans un pays où la mode domine tout; à gauche, des pentes boisées descendent vers les prairies qui vont jusqu'à Épinay; à droite, la vieille seigneurie que Hugues Gapet donna en 991 à Thi* baud Filc-Étoupe, Monllhéry, dresse son donjon lézardé sur la colline et regarde les champs où se livra entre Louis XI et le comte de Gharolais la plus étrange
46i LES ALIÉNÉS.
bataille dont l'histoire ait gardé le souvenir, car tout le monde se sauva, et chacun chanta victoire. L'air est pur et fortifiant ; un fait vraiment exceptionnel le prouve : Tasile, qui fut inauguré le 23 janvier 1869, est resté cinq mois et demi sans avoir un seul décès à constater sur une population moyenne de 600 individus.
 rétablissement sont annexés un moulin et une ferme exploités par les malades. J*ai vu passer les tr^ vailleurs; ils s'en allaient vêtus de leur bon costume d'été en toile bleue rayée de blanc, la tête abritée par un large chapeau delatanier, portant sur Tépauleles houes, les louchets, les râteaux et les faux ; d'amples bidons de café noir mêlé d'eau très -légèrement alcoolisée les accompagnaient sur une petite charrette et devaient leur permettre de se désaltérer pendant les instants de forte chaleur. Des ateliers pour le cha^ ronnage, la forge, la cordonnerie, la menuiserie, la confection des vêtements, sont occupés par les malades, dont on obtient sans peine un travail suffisant pour subvenir aux besoins de la maison.
On est toujours surpris de voir confier des outils, des instruments tranchants à des fous qui, subitement, peuvent devenir dangereux et les employer à des actions mauvaises. Il n'est pas sans exemple, mais il est extraordinairement rare qu'ils s'en soient servis pour commettre un homicide on pour se donner la mort.
L'nlicné respecte Toulil avec lequel il exerce son mé» lier, que ce soit une hache, un frappe-devant ou une faux; on dirait que l'idée de le détourner de l'usage consacré ne lui vient pas; s'il veut faire un mauvais coup, il volera un couteau, ramassera un tesson de bouteille, et n'utilisera pas la pioche ou le mcriin qu'il a eu en main pendant toute la journée.
L'exemple donné par Ferrus a été suivi. Partout on fait travailler les aliénés; administralivement, on s'appuie sur l'article 13 de la loi du 16 messidor an VII, qui dit : « Le Directoire fera introduire dans les hospices des travaux convenables à l'âge et aux infirmités de ceux qui y sont entretenus; » scientifiquement, on a constaté les excellents résultats que Ton obtenait, résultats prouvés au besoin par ce fait que dans la nuit qui suit les jours de repos imposé, dimanches et grandes fêtes, le sommeil des aliénés est incomplet et troublé.
Dans ces durs mois d'automne et d'hiver |>endant
lesquels Paris, investi par les armées allemandes, éUnt
isole du reste du monde, l'asile de Vaucluse a rendu
d'inappréciables services aux aliénés, car c'est là qu'on
avait expédié en hâte tous les malades de Ville-Evrard*
l'n clnblissement construit pour contenir 600 places
normales se vit fout à coup envahi par une population
de 1,208 fous qu'il fallait nourrir, soigner, protéger
au milieu des corps de troupes eunemies (|ui occu^ IV. 50
WiS L£i ALIÉ5ÊS.
paient l^ ennirm^. coopaient loates commonications et hattaûMtîïi T^r^tie dans b camp^ne Toifine.
L^ mt^fiscîiHiînectieor, M. Bîllod, déploya dans ces cfroMistiaeesplas qnedifBcîles ane habileté, uneéner- ^ et ane in'eUi^ence au-dessus de tout élo^e. Il n'abattit pt>tnt !e drapeau de la France^ il maintînt intacte h di^nifé de Tadministration qu^il représentait, se refosa énerziqot oient à fonte réquisition, ferma ses p:rtes qu*îl ne laissa fraochir à aucun déUichement prussien, et à travers des difficultés qu^on peut à peine soupçonner niTitailla l'asile de telle sorte, que nul n'y souffrit trop de la faim ni du froid. Dès le i4 septembre, aussitôt que les patrouilles prussiennes apprurent^ il comprit que l'asile, n'étant \mn{ hôpital militaire et ne renfermant pas de blessés, ne jouirait qu'à titre o^urtois et par conséquent fort aléatoire des bénélices que la convention de Genève assure aux maisons hospiLilières faisant fonction d'ambulance.
L'attitude desofGciers, leurs demandes qui commençaient à ressembler terriblement à des contributions de guerre, ne lui laissèrent aucun doute sur le sort qui lot ou lard lui serait réservé. Se rappelant notre vieux proverbe français qui dit qu'il vaut mieux avoir afKiire au bon Dieu qu'à ses saints, il s'adressa direclenient au prince royal de Prusse, et il fit bien, carie Hh septembre il reçut du quartier général de Vcrs.iilles un cnrlel de sauvegarde qui libérait l'asile de
Vaucluse de toul logement, de toute réquisition militaires, et qui autorisait le directeur à circuler dans « toute la contrée » pour l'achat des vivres nécessaires aux aliénés. La bataille principale était gagnée, mais le directeur ne put éviter bien des escarmouches dont il sut toujours se tirer à son honneur.
Ne limitant pas son rôle à la conservation de son pei*sonncl administratif et malade, il reçut les dépôts qu'on lui apportait de toutes parts, et, malgré les sérieux périls auxquels il s'exposait, il abrita les fugitifs qui venaient lui demander secours; il eut ainsi plus de trois cents femmes et enfants cachés dans l'infirmerie, la ferme et les bâtiments d'administration. Il fallait nourrir ce pauvre monde effaré et aflamé; ce fut là un surcroit de difficultés auxquelles on ne fit face que par des miracles de persévérance et de bon vouloir. La commune d'Épinay-sur-Orge, reconnaissant qu'elle ne devait son salut qu^au courage habile de M. le docteur Billod, a fait frapper en son honneur une médaille commémorative, juste hommage rendu à un dévouement qui ne s'est pas démenti et qui a pris mille formes ingénieuses pour sauver tant de malheureux.
Yaucluse est rentré aujourd'hui dans les conditions normales. Loi'sque j'ai visité l'établissement, il contenait 507 malades traités par 2 médecins et surveillés |>.ir 39 gardiens et serviteurs. Ladis|)osition des bâti-
LES AUÊ5ÉS.
3iiiti5. ti îi^irition dos bommes cl des femmes, la i'.-^'Afic irsqairtier^. Torganisation des services, sonl 3a.1l :rîi'.> î c: -]'-;e nous avons vu ù Sainlc-Anne cl ^ ^:\t : :^ ujo,^ Iroaverons à Viile-Evrard. Une sorlc I: -Lir. uni'o:ine, sauf les modificalions imposais yi: .1 c.j ^ù'znn'Âon des terrains, a élc adoplé pour Il o:iLjiro:tîoQ de as trois asiles; aussi accuseni- Ls loos lr>U les mêmes qualités cl les mêmes dé-
LiS'iuaLléssoct considêt-ables, les déliiuls minimes; .i^:c\ s<Milcme::t m*0Dt frappé ; certains édiliccs indisj<'asxli:cs, qu^il est inutile dedésigner, sont places dans Ic< préjux mêmes, loin des salles de réunion, loin des J.-r.oirs: il faut absolument passer en plein air, c*csl-àiiire s*jU5 la pluie ou sous la neige, pour s'y rendre. Celte disposition offre désavantages qui ne me semblent l»as coaî|<''n<«"s suflisammenl par les inconvénients do toute sorte qu'elle impose aux malades. I/autrc défaut tient à ce que tous les quartiers sont identiques, ce qui e^l irréprochable au point de vue arcliilcclural, mais semble pou rationnel au point de vue pratique, car, s'il c>t in>ii:nilîantde réunir 48 aliénés tranquilles ou paisibles dans le mémo préau et d'en faire coucher 16 d.ins le même dortoir, cela devient tout de suite iliflicilr, dangereux même, lorsqu'il est question desajjili'S. Je crois qu'il eût mieux valu faire les quartiers des surexcitées moins amples et plus nombreux pour mul-
liplicr la surveillance, cl de n'y enfermer jamais qu'un personnel de 15 on 20 malades.
Ce vice de dislribulion inlérieure tient à une cause fort singulière. Le médecin sur les données duquel les plans définitifs ont été arrêtés avait longtemps vécu en province et il avait organisé l'asile d'Auxerre. Or, en province, les fous déprimés, c'est-a-dire tranquilles, sont beaucoup plus nombreux qu'à Paris, où les excités dominent dans une proportion notable, et l'on aurait dû en tenir compte dans l'édification des élablissemenls destinés à renfermer les uns et les autres. On a remédié autant que Ton a pu à cet inconvénient en ne mettant que 14 lits au lieu de 16 dans les dortoirs des agités, mais il eût bien mieux valu faire des dortoirs de 6 lits et des préaux pour 18 malades.
Dans l'état actuel, la discipline souffre un peu de cet ordre de choses, ce qui n'est pas un bien grand mal ; mais, la surveillance étant plus divisée et moins efficace, les évasions sont assez fréquentes. Dès qu'une évasion est signalée, il Hiut redoubler de zèle et ouvrir des yeux clairvoyants, car la manie de se sauver devient presque immédiatement épidémique. Il en est de même pour le suicide; quand un aliéné a réussi à se tuer, la plupart essayent de l'imiter, et il est bien rare qu'on n'ait pas quelque nouveau malheur à déplorer; lorsqu'il s'agit de se débarrasser de la vie, les aliénés déploient une persistance, une hypocrisie, une
Ttylooté fixe et prédominante qui mettent en défaut les précantîotts les plus subtiles et feraient croire que la maladie suscite chei eux des facultés spéciales et presque sorfanmaines.
Si Faliénation mentale trouble certaines facultés de renlâidement, elle en développe parfois d'autres à un point extraordinaire. On dirait que l'état de stupeur dans lequel tombent fréquemment les malades est pour quelques-uns d'entre eux une période d'incubation, d'éducation interne dont ils sortent avec des donsinlelleo tuels qu'on ne leur connaissait pas dans leur \ie normale. C'est ce qui a fait dire que des fous se metlaicol inopinément à parler des langues qu'ils ignoraient; ceci est impossible, mais il est constant que la mémoire, surexcitée tout à coup sous l'action d'un afflux nerveux, peut rappeler d'une façon qui paraît miraculeuse une langue que l'on a entendue jadis et qu'en étal de santé Ton ne sait réellement pas.
Il va en ce moment même à Yaucluse un Russe qui y fut amené il \ a onze mois; il ne put pas dire deux mots de français, cl il se contentait de démontrer pnr signes qu'il ne comprenait rien de ce qu'on lui (lisait. Il fut saisi de dépression et resta huit mois sans ouvrir la bouche; quand il se réveilla de sa torpeur, il siivait le français , non pas comme la Bruyère ni comme Monles(iuieu, mais assez pour expliquer trèsr.etirmenl son étal mental, pour racouter son histoire,
pour expliquer qu'il a^ait éié (aillcur dans son pays el pour demander de l'ouvrage. Je l'ai tu el j'ai causé avec lui. Pendant celte sorte de sommeil extérieur, les ▼ocables qu'il entendait se sont groupés dans sa mémoire avec leur valeur spéciale, les corrélations qui existent entre eux, et, étant fou, il s'était fait en lui, à son insu, un travail dont il recueillit le bénéûce sans en avoir eu la peine.
La stupeur est si profonde parfois chez les malades, leurs organes sont frappés d'une paresse tellement invincible, qu'ils se croient morts; ils n'ouvrent ni les yeux ni la bouche et refusent de manger. Le docteur Billod a imaginé une bouche artificielle fort ingénieuse qu'on place de force entre les lèvres de Tabsorbé et qui permet de lui faire avaler quelques aliments; mais, s»i l'on tombe sur un malade dont les mâchoires sont maintenus par une contraction nerveuse, il faut y renoncer ; on lui briserait les dents et l'on n'arriverait à rien. On se sert alors d'une sonde œsophagique que Ton fait passer par une narine et que Ton dirige de fagon qu'elle pénètre dans le pharynx ; et c'est ainsi qu'on peut envoyer de la nourriture liquide jus<{ue dans l'estomac h l'aide d'un instrument fort prosaïque dont Molière a souvent abusé dans ses comédies.
Lorsque ce mode de nutrition se prolonge, — j'ai connu un aliéné qui l'a supporlé pendant dix-sept mois, — le patient finit souvent par être atteint de
scorbut, maladie qui du reste n'est pas rare cIîoz les fous. Il ne faut pas croire que ces êtres imtnobiles, qui vivent dans une concentration incompréhensible, muels, sans regard, sourds et pétrifiés, ne pensent à rien. C'est le contraire qui est vrai; l'agitation intérieure est formidable chez eux, un chaos de pensées se heurte dans leur tôte ; ils sont un monde et vivent au centuple, emprisonnés dans un corps qui se refuse à toute manifestation extérieure. Lorsqu'ils sortent de celte rigidité, on est surpris de voir que rien ne leur a échappé, et l'on reste parfois stupéfait en écoutant le récit des phénomènes psychologiques dont ils ont été le théâtre fermé.
Gérard de Nerval, qui ne fut que trop compétent en pareille matière, décrivant les régions fantastiques à travers lesquelles il a été si souvent transporté*, a appelé la folie c( un épanchement du songe dans la vie réelle. » Cette expression, que nul aliénistc ne répudierait, est d'autant plus frappante, qu'il est impossible de reconnaître si le récit de Gérard de Nerval esl emprunté à des rêves ou à des réalités moi bides. Évidemment les réalités et les rêves sont si étroitement mêlés, tellement confondus, qu'il ne parvenait pas a les distinguer lui-même. Bien des fous ressemblent a des gens mal réveillés qui vivraient sous l'empire d'un
« Aurélia, ou le Rêve et la vie, par Gérard de Nerval, 1 toI. iii-18.
cauchemar persistanl; dans le rôve comme dans la folie, on ne guide pas sa pensée, on esl guidé par elle ; de plus, comme dans le rêve aussi, toute idée intermédiaire disparait; on ne voit que le but poursuivi. Le fou, entre la conception et la réalisation de son désir n'admet, ne suppose aucun obstacle; le relatif s'eflace, on peut dire qu'il ne comprend que l'absolu. Une mélancolique vous dit : Rendez-moi, je vous prie, un service; prenez un bon couteau, et coupez-moi le cou! — On se récrie, on parle de responsabilité, de juslice, d'échafaud. — Elle reprend : Ne dites donc pas de niaiseries; prenez vite le couteau, rien n'est plus simple, dépechez-vous, je n'ai pas le lemps d'attendre. Gomme dans le rêve encore, les sensations extérieures font germer des idées connexes. Un homme se découvre la nuit en dormant, il a froid, il rêve qu'il est en Sibérie. De même pour l'aliéné : une hystérique a des constrictions à la gorge et soutient qu'elle a avalé une pomme qui c< ne peut pas passer; » un maniaque sent distinctement un crapaud qui lui ronge l'estomac; il meurt; à l'autopsie, on découvre qu'il a un squire voisin du pylore; les femmes qui rejettent invariablement leurs vêlements et veulent absolument rester nues (Théroigne de Méricourt, morte en 1817, était ainsi) sont de pauvres créatures qui ont la peau animée d'hyperesthésie (excès de sensibilité) et qui ne peuvent supporter le frôlement le plus léger.
C4 IMi kUtJtS.
ht péTvssFft ài^ stmsatMQ^ est leUe^ qa'on oialade ^ ^ssû Jtï TÊsKp^ p»:«r étudier les gouttes de soeur ^':î <tMB:. ^ iifr dutc><iilieiit en coulant et qui cepen- -Lmc iWa-iK («s^. Ûb ne peut pas dire, suiîaDl la $:raL Lkt ivoire, qaVJes n'existent que dans son imafïsiitSiGL. «ar C «B a l'impression physique, très-nette, fft^db^. p«sîdie. dœ sins doute an tres>aillenieDl ôt raejqa^ âki Derreox épanoui sous l'épidémie.
L'alîéttiti jc n'^ttrint gueie que les adultes et elle re§|«::e /«inriiice. H.jier a dit : « La folie n'apparaît q^\ tiz b eocsdecce eu moi, Ters Tâge de quatorze 1IÎ& u |f4i2S til. >» J*ai pu constater à Yaocluse Teiactr:»ie d cette as^ertînn. et je Tai vérifiée aussi à Ville- Éirard «lui e$t un d<>niaine do 185 hectares situé près .:e >\:ui!.}->ur-îl3n!t% entre la route de Slrasbourget :jc*r,J *iv Chelles. t>t a^le, qui avait été ouvert le -!• j-n\ • ' S»>9, a st?i vi de qu;irtier général au prince •ii: Sa\e, u a été |»ris par nous, et comme il était do- T^iiné {ar le plateau dWvrun, on peut croire que les j ftye^liles le Font j«oint é^^targoé. Les 248 malades «juè j*} ai ^us étaient dans des conditions analogues à ccKes d«mt j'ui parié; deux médecins, quarante empIoNes, dont sept soeurs de Saint-Joseph, veillent sur eu\ ; c'était un dimanche et nul travailleur aliéné n'était aux champs.
L'idée première qui a dirigé la construction de Ville-K\rard n'ayant |)oint été suivie, il se trouve que
diverses modincalions sont nécessaires pour que rétablissement puisse rendre les services qu'on lui demande. Primitivement ce devait être une maison de convalescence, de sorte qu'on a évité avec soin tout ce qui rappelait la réclusion. Les murs d'enceinte sont trop bas, si bas que de la route et des champs voisins on plonge littéralement dans les jardins et l'on voit lout ce qui s'y passe ; de plus les préaux particuliers des cellules réservées aux femmes agitées sont peu éloignés de la berge du canal de Chelles.
Les bons paysans, les Parisiens désœuvrés qui, le dimanche, trainent leur ennui à travers champs, excitent ces malheureuses pour se distraire ei les exaspèrent parfois jusqu*à la fureur; une grille mal placée, ouvrant sur la campagne, permet aux cabarctiers du voisinage, qui ne s'en font pas faute, de passer de l'eau-de-vie aux infirmiers et parfois même aux malades. Le peu d'élévation des murs rend en outre les évasions très-fréquentes. C'est là un inconvénient auquel il est facile de remédier, et je ne vois pas alors ce qui manquera à Yiile-Évrard pour devenir un éUiblissement moins bien situé, mais aussi bien aménagé que Vaucluse.
Sainte Anne a coulé 9,504,705 francs, Vaucluse 5,151,001, Yille-Évrard 6,155,552, mais dans ce dernier chiffre il faut compter les dépenses de constructions fort imporlanles qui ont été faites dans un
470 LKS ALIÉNÉS.
vnslc parc sépare de Tasilc par la roulo. C'est une ?érie de pavillons isolés ; ils n'ont pas encore été habiles cl constituent une maison de traitement pour lc> aliénés, qui serait aux asiles ce que la maison municipale de santé est aux hôpitaux. Ce premier projet a été abandonné, mais les bâtiments restent; ils sont neufs, de bonne apparence, placés au milieu d*un jardin charmant, bien abrités, d'une surveillance facile; il convient de les utiliser et de transporter là le service des idiots et celui des épileptiques, qui encombrent Bicetre et la Salpétrière sans utilité pour la science, sans profit pour Tadministration.
J'ai parlé ailleurs de ces deux maladreries, qu'il faudrait avoir le courage de jeter bas, si on pouvait imposer un loi sacrifice à Tassislance publique, qui, forcée de procéder avec une irréprochable économie, fait effort pour tirer le meilleur parti possible des anciennes dépendances de l'hôpital général, dont clic a hérilé. Les vieilles maisons, comme les vieilles gens, tiennent à leurs mauvaises habitudes, et dans Icsa^- Iules des aliénés de Bicetre j'ai trouvé encore l'immonde baquet en bois, qui est un foyer d'infection permanente.
Le quartier des idiolsà Bicetre est une hideuse ronfermerie installée lant bien que mal dans d'anciens bâtiments trop étroits, désagréablement distribues, branlants de vétusté et qui, depuis longtemps auraient
(lù tomber sous la pioche des démolisseurs ; il est du moins hygiéniquement disposé en bon air sur la hauteur qui domine la plaine de Gentilly, mais on ne peut le parcourir sans Irislesse, car il n'y a pas de speclacle plus navrant que celui de ces animaux a (iice humaine, chez lesquels rien d'humain ne subsisle. On est élonnd que la vie se soit emparée de ces difformes apparences était pu s'y installer. Leur crâne déprimé, leurs yeux atones, leur lèvre pendante et baveuse, leurs gestes incohérents, leur démarche oscillanle, assez semblable à celle de jeunes ours dressés sur leurs patles de derrière, en font un objet d'étonnement et de commisération infinie. Lorsqu'on les regarde, on prend la création en flagrant délit d'erreur, et l'on se demande pourquoi Texislence a été infligée à des créatures qui doivent rester closes dans un non-élre permanent.
Beaucoup d'entre eux sont aphasiques, c'est-à-dire ne peuvent parler. Ils entendent cependant, ils peu- Tcnt articuler des sons, mais il leur est impossible de retenir un mot et de lui reconnaître une valeur significative quelconque. Il y en a cependant qui parviennent à se forger deux ou trois vocables pour exprimer non pas des idées, mais des besoins malériels fort simples; Esquirol cite une idiote qui disait pignon lorsqu'elle voulait manger et agnon quand elle avait soif. On ne peut dire qu'ils aient des vices, puisqu'ils ne comprennent pas la différence du bien et du mal ; ils
478 LES ALIKNÉS.
ont des habitudes invariablemenl mauvaises et des mœurs déplorables : ce sont des singes maladroits et malfaisants.
Parmi eux, il en existe quelques-uns qui prplereni quelques paroles, chez qai la matière mal couforDiée n'a pas envahi l'âme tout entière, et qui offrent une lueur incertaine, vacillante, à peine visible, dont on cherche cependant à tirer [»arti. Ferrus est le premier qui ait essayé de les faire instruire, et Bîcêtre possède une école, — école bien primaire, — pour les jeunes idiots. I-.eur instituteur mérite d'être nommé, car jamais, je crois, tache plus ingrate n'est incombée à un homme.
Depuis trente-deux ans, M. Deleporte a vu passer tous les jeunes idiots que Bicèlre a renfermés. Sans se décourager jamais, il a roulé ce rocher de Sisyphe; à force de patience, de persistance, il leur a donné quelques notions de lecture, d'écriture, de calcul et de géographie. Il a tenté jvir tous les moyens imaginables de mettre un peu de lumière dans ces cerveaux obscurs ; il a réussi quelquefois ; mais pour combien de jours, pour combien d'heures? Presque tousses écoliei-s sont épileptrques; un accès survient, tout est oublié: on recommence, on serine de nouveaux ces malheureux êtres inconsistants; à la première attaque, tout s'envole.
Près do la classe, dans une salle largement néiée,
LKS ASILES. 479
esl une sorte de grande auge en bois, capitonnée de matelas, c'est là qu'on porte ceux que terrasse le mal sacré. Cela est sinistre à voir. Un enfant est au travail, Vaura epileptica^ le souffle mystérieux passe, un frémissement imperceptible ride la peau du front, l'œil tourne et devient blanc, un peu d'écume rosâtre apparaît au coin des lèvres contractées, une pâleur grise envahit le visage, un bêlement plaintif s'échappe de la poitrine oppressée, et le malheureux est abattu par la convulsion. Quelques-uns ont des accès si fréquents et tombent si brutalement du haut mal, qu'on est obligé de leur encercler la tête dans un bourrelet de caoutchouc.
A la Salpétrière aussi on a établi une école pour les jeunes idiotes; il y a là une institutrice que souvent j'ai vue à l'œuvre et que je n'ai jamais pu contempler sans émotion, car je connais son histoire et je n'en sais guère de plus touchante. En 1847, une femme devint folle et entra à la Salpôtrière ; sa iîlle, qui avait reçu une éducation sérieuse, obtint de la suivre, de rester près d'elle afin de lui donner des soins. Cette tolérance ne pouvait être que provisoire; elle devint détlnitive grâce au dévouement filial. Mademoiselle X».. se chargea d'apprendre à lire et à écrire aux idiotes»
Il y a vingt-trois ans qu'elle n'a quitlé le froid quartier où ses élèves sont recluses, et rien, ni une santé visiblement chétive, ni l'ingratitude d'un labeur éner-
ut LES ALIÉNÉS.
nac. na pa 1 1 faire nrnoncer à la lâche sacrée qu'elle a ivirhrrrcaér: avec une aLn^lion admirnble. Eslclle piiT^ed»? SI peine? Ken peu, si l'on ne considère que I*^ ifrvoI'T^pfemcnt rudimentaire des pauvres cerveaux qa"e:le vi.ul ccbîniT ; suffisamment et selon son cœur, s Ton nirrnrqiio une vieille femme fort douce, un peu saava:ze, s'empivs^anl volontiers autour des en&nls, t{ui se promène dans le prcau ombragé du quartier — de la nv^sure — de? idiotes ; la mère et la fille sont réunies. Si cela est contraire au i-èglement, il faut Ikuit ceux qui ont su y manquer pour aider a cette l)onne action.
Ces malheureuses petites fdles dénucis, et dont la vie serait insupportable, si elles pouvaient en conce\oir Taraertume, ont parfois une distraction qui les occupe et les fait joueuses pendant une heure ou deux. Tuus les ans. le directeur de la Salpètrière fyit venir, au carnaval, un prestiJigiUiteur qu'on installe avec son théâtre [Kirlalif dans la salle de réunion d'un des quarliei's neufs. C'est une vraie fête de famille ; on v invile les idiotes sages, les épileptiques simples, les folles tranquilles, les indigentes en hospilalilé. II y a des lumières, des fleurs, quelques draperies. Toutes les spectatrices, assises sur des chaises, sont immobiles et silencieuses : riiébètenienl des visages e>t à peu |»n»s général.
On voit là de pauvres fillelles épileptiques déjî'i gn-
LES ASILES. 48i
gnécs par Tembonpoint, et qui, malgré leur jeunesse, ressemblent à de grosses vieilles femmes dont la peau serait tendue sur une chair malsaine et trop gonflée. Parfois on entend au fond de la salle une plainte traînante, mélopée douce et tremblée; c'est une malade qui tombe. Dans ses différents tours, qui n'étaient point bien compliqués, l'homme, voulant faire entrer un serin dans une coquille d'œuf, fit mine de lui écraser la lêtc enlre ses dents ; il y eut un murmure et comme un sentiment unanime d'horreur: l'humanité dans ce qu'elle a de plus beau, la pitié, subsiste donc encore ! Une autre fois j'ai assisié à un bal costumé donné aux folles ; on leur avait ouvert le magasin aux vêlements, et elles s'étaient attifées selon leur goût, en marquise, en laitière ou en pierretle. Généralement la folie des femmes est bien plus intéressante que celle des hommes : l'homme est presque toujours farouche, fermé, obtus, il raisonne même dans le déraisonnement; la femme, qui est un être d'expansion universelle, exagère son rôle, parle, gesticule, raconte et initie, du premier coup, à tous les mystères de son aberration. Je me rappelle ce soir-là une vieille bossue vêtue en folie : elle allait et venait, manifestement nymphomane, tournant autour de deux ou trois hommes qui étaient là, et tendant ses bras maigres vers eux avec une expression désespérée.
Tout se passa bien du reste. Lepiano élait tapoté en If. 31
mesure par une malade ; les ilUes de service et les aliénées dansaient ensemble et obéissaient ponctuellement à une folle qu'on avait coiffée d*un chapeau à plumes en signe d'autorité. Fière de ses fonctions et de son marabout blanc, elle mettait Tordre partout où il en était besoin. On offrit des sirops et des massepains ([ui furent acceptés avec un empressement de bonne compagnie. Lorsque je me retirai, une femme s'approcha de moi et me dit : « Marquis, votre fête était charmante; je suis attendue aux Tuileries, veuillez dire qu'on fasse avancer ma voiture, mes gens sont dans l'antichambre. » Celle qui me parlait ainsi avait été fruitière dans la rue Harvey.
Les asiles dont je viens de parler sont amples et vastes, mais ils sont loin de suflire aux besoins de la population parisienne, ainsi qu'il est facile de s'en convaincre par les chiffres suivants : au 31 décembre 1871, les aliénés de Sainte-Anne, Vaucluse, Ville-Évrard, Bicêtre et de la Salpétrière, étaient au nombre de 2,257; Charenton en contenait 503, et les onze maisons de santé particulières établies à Paris ou aux environs en renfermaient 523, ce qui donne un total de 3,265; mais à cette même époque notre ville avait à répondre de 7,115 fous*.
Pour satisfaire à des besoins si pressants et si nom-
* Le nombre des hommes esl inférieur à celui des femmes : %*ùoô {DUT les premiers, 4,180 pour les secondes ; ce qui inOrme ropinion
brcux, l'assistance publique, qui ne dispose dans ses établissemenls que des places libres, a fait, en vertu de Tarlicle l*' de la loi du 30 juin 1858, un traité avec trente-quatre asiles de province, qui soignent pour son compte 3,772 malades; déplus vingt-cinq autres asiles en ont reçu 80 à des conditions débattues ; c'est donc une masse de 3,852 aliénés que Paris est obligé d'évacuer sur les départements, faute d'établissements pour les recevoir et les garder.
En présence de ces faits, il y a lieu de regretlcrque M. Haussmann n'ait pu mettre son projet à exécution, et il faut espérer que ce projet sera repris plus tard, car il est indispensable que Paris offre tous les moyens curatifs possibles à une maladie qui semble devenir plus fréquente depuis qu'elle est mieux étudiée. Si ce vœu était exaucé, il faudrait consacrer un des dix asiles aux convalescents, car bien souvent on prend une rémittence pour la guérison ; les lits sont demandés, les aliénés frappent à la porte, on se hâle de leur faire place et l'on renvoie des malades qu'on aurait dû garder encore. Et cependant les rendre à leur milieu avant que leur système nerveux ait retrouvé son équilibre, à ce milieu perturbant qui a été une des causes de leur mal, c'est les exposer à l'une de ces nombreuses rechutes que constatent les statistiques hospitalières.
des médecins qui allribucnt à Tusage du tabac une influence prépondêranlc dans les maladies luenlales.
I¥. — LA SCIEHCE.
1 a sûreté de Dicélrc. — Les cages. — Fous prétendus criminels. — Li iii>iiie homicide est incurable. — Lacune de la loi de 1838. — Article 61 du code pénal. — Récidive. — Folie circulaire. — Les fous dançereoi en An;zletcrre. — Double péril. — La sécurité publique et le malade nesoot point sauvegardés. — La justice est blessée. — La vieille Tliémij. — Us confesseurs du Droit. — 11 faut imiter TAngleterrc. — Cicn jii<;.*. — Erreurs historiques. — Rayaillac, Charlotte Corday. — L*arme de l'aliéaé.
— Les mélancoliques ir^é^oIus. — Suici<lc par homicide. — Lcmaire. — Verger. — Principe morbide. — Le hascbich. — Cleptomanie. — l*yromanie. — llystérisme. — Perversion du goût. — Souvenir d'un procès célèbre. — Erreur judiciaire semblable à deux cent trente ans de di»« îance. — Gilles Garnier, Antoine Léger. — Désordres de rcncépkaie cen- ^tatés pur l'autopsie — Un p<;nsionnaire de la sûret4Î de Bicétro. — Résultat de l'enquête sur l'insanité mentale des criminels. — 1 sur 1003; SO sur 1,000. — Coupables ou malades? — Responsabilité humaine ^ Action de l'assistance publique limitée par ses ressources. — Agitées ah»dunnées à elles-mêmes. — Traitement par l'indifTérence. — Locatioo iavariablc. — InsufTisance numérique du personnel médical. — Aven bit par Ferrus. — L'asile d'Illenau — Le directeur Roller. — Traitoneot moral. — Traitement thérapeutique. — L'opium cl le chlorhvdrati: de morphine. — Surveillance thérapeutique suivant les aliénés guéri». — le type du médecin aliéniste : le docteur Uergt. — Aimer les malades. — U science aliéniste stationnairc en France. — Pourquoi. — Ce que devrait être le directeur d'une maison d'aliénés. — Où est l'aclioD du médecin?
— L'autorité morale. — Fausse route. — Il faut savoir d*où procède la l'ulie. — Le microscope. — Charles Robin. — Il n'cvistc p.is, en France, une seule chaire de pathologie mentale. — Enseignement à créer. — Hôpital clinique à ouvrir. — Le rôle de la science.
Bicetre contient un quartier spécial, rejcléà l'extrémité de la maison et formé d'une rotonde qui se compose de vingt-quatre cellules, séparées de la salle centrale où se tiennent les gardiens par des grilles de fer semblables à celles qui défendent les loges des animaux féroces au Jardin des Piaules ; c'est lasàrelé. L'homme
enclos dons cette geôle est comme une bêle; on lui passe sa nourriture à travers les barreaux et on le lâche parfois dans un petit préau attenant à sa prison, préau désolé, sans verdure. brAlé par le soleil, mais entouré de basses murailles qu*on dirait faites exprès pour faciliter les évasions. C'est dans ces cages, bonnes tout au plus à garder des loups, qu'on enferme les condamnés qui ont donné des preuves d'aliénation mentale, et qu'on aurait peut-être bien fait d'examiner scientifiquement avant de les traduire devant le jury. Ces malheureux ne peuvent rester dans les prisons parce qu'ils sont fous; ils ne peuvent être admis dans un asile parce qu'ils sont condamnés ; on a trouvé un moyen terme et on les jette dans ces cachots annexés à Bicêlre : dix hommes les surveillent; ce n'est pas trop. Autrefois on les employait à agencer ces couronnes de papier peint qu'on donne dans les pensionnats aux distributions de prix ; aujourd'hui ils font du filet. Le professeur qui leur explique les mystères de la navette et du moule est un horrible cancéré du quartier des grands infirmes.
Il y a là une question fort grave; que doit-on faire de ceux qu'on appelle fort improprement des fous criminels, car, s'ils sont fous, ils ne sont point criminels, et, s'ils sont criminels, ils ne sont point fous? Un aliéné ne commet pas d'assassinat, il ne peut commettre qu'un homicide; en un mot, il n'est jamais
coupable; mais, pour n'êlre point coupable, il n'en esl pas moins dangereux, car la manie homicide est incurable, c'est Esquirol qui Fa dit. Or à cet égard, la loi du 50 juin 1858 offre une lacune regrettable qui cause d'insurmontables embarras à la justice, à la préfecture de police et à Tassistance publique.
Voici un fait qui se renouvelle tous les jours. Sons l'obsession d'uiTe impulsion irrésistible, un homme en frappe un autre et le tue. Il est arrêté ; interrogé par le juge d'instruction, il divague et ne laisse aucun doute sur son insanité ; un médecin aliéniste est appelé, et reconnaît que l'inculpé a agi sans responsabilité. L'article 64 du code pénal est formel : « Il n*y ni crime, ni délit, lorsque le prévenu étnit en étal de démence au moment de l'action ou lorsqu'il a été contraint par une force h laquelle il n'a pu résister. «On se trouve donc en présence d'un malade ; il n'appartient pins à la justice, qui rend une ordonnance Je non-lieu. C'est son devoir, et elle ne peut s'y soustraie.
Mais sous l'influence de l'isolement, de ce que l'on nomme le changement d'étal, l'exaltation s'efface, la manie s'apaise, la raison reparaît, et le malade guérit. Que va-t-on faire? 11 ne faut point oublier que la manie homicide esl incurable. Cet homme, n'étant ni prévenu ni condamné, ne peut être gardé en prison. Il n'est plus aliéné, il ne peut donc être reçu dans un
Là science. 487
asile. Pour lui, la justice est sans loi, la police sans pouvoir. Le voilà sur le pavé, retourné à sa vie ordinaire, à ses habitudes plutôt mauvaises que bonnes, en bulte à toutes les causes de surexcitation qui déjà ont fait éclater son délire et le feront éclaler encore. Un nouvel homicide est commis; grande rumeur : c'était un fou, ne le savait-on pas? ; pourquoi ne l'a-t-on pas fait enfermer? Soit; mais la liberté individuelle, que l'on trouve si fortement compromise par la loi de 1838, qu'en fait-on dans ce cas?
Il y a tel genre de folie où les malades passent par des alternatives presque régulières, variant entre la fureur et une surexcitation qui ne dépasse pas beaucoup la moyenne d'un cerveau naturellement exalté; c'est ta folie à double forme de Baillarger et la folie circulaire de Falret. Dans les intervalles de violence et de calme relatif, un malade frappé de cette affection peut commettre une série de meurtres et être toujours relâché parce qu'il lui suffira d'être momentanément emprisonné pour entrer dans la période d'apaisement.
L'Angleterre, qui pousse parfois jusqu'à l'absurde le respect de la liberté individuelle, ne s'est laissé prendre à aucun sophisme ; elle a été droit au but, au but pratique, à celui vers lequel il faut tendre lorsque l'on comprend que le premier devoir d'un gouvernemenl est de protéger la sécurité sociale. Le fou atteint
de monomanie homicide, de cleptomanie, de pyromanie, qui, ayant tué un de ses semblables, volé, allumé un incendie, revient à la raison, n'est jamais rendu à la liberté ; on le considère comme un malade en rémittence, mais sujet à des rechutes qui peuvent mettre la société en péril, et par conséquent comme un individu dangereux qui doit vivre sous une surveillance continuelle.
C'est là un exemple qu'il faut suivre, et suivre au plus vite, car chaque jour les feuilles publiques racontent quelque malheur occasionné par un aliéné libre, dont la vraie place, l'événement le prouve trop tard, était dans un asile ou une maison de santé. La science a un grand rôle h jouer dans cette question, il lui appartient de formuler les principes indiscutables sur lesquels on peut s'appuyer pour reconnaître, déterminer et affirmer l'aliénation mentale. Celle lacune de la loi de 1858 n'est pas seulement préjudiciable à la sécurité publique, elle a en oulre des conséquences redoutables pour l'aliéné lui-même qu'elle ne sauvegarde pas et pour la justice qu'elle entraîne à des erreurs. Dans l'auteur de certains faits monstrueux, le jury a peur de reconnaître un fou qu'il faudra relaxer immédiatement, puisqu'il ne serait pas coupable, et, dominé par le très-légitime souci du salut général, il condamne.
On dit, je le sais, et c'est un argument qui paraît
péremptoirc : De tels fous sont un danger permanent, et la société a le droit, a le devoir de s'en débarrasser. Nulle société n'a le droit de tuer ses malades, à moins qu'elle ne revienne aux temps barbares où l'on étouffait les malheureux qui avaient été mordus par un chien enragé ; mais la question est plus haute et d'un ordre plus abstrait. Toutes les fois qu'une erreur de celte nature est commise, c'est l'expression la plus élevée, l'expression presque divine de la société qui souffre et qui est blessée, c'est la justice. Or tout ce qui peut porter atteinte à la justice, tout ce qui est de nature à amoindrir son prestige, à diminuer le respect qui lui est dû, est mauvais, dangereux et coupable.
De toules les divinités que nous avon& adorées, une seule est restée debout : c'est la vieille Thémis. Au milieu de nos bouleversements matériels et de notre effarement moral, lorsque nous tourbillonnons sur nous-mêmes sans pouvoir trouver la roule qui mène au port, elle est demeurée impassible et sereine, équitable pour tous, rassurant les faibles et lâchant de contenir les exaltés. Elle nous a donné une leçon grandiose et dont il faut profiler, en nous prouvant qu'on peut traverser un naufrage sans rien abandonner de soi-même, et à l'heure suprême, quand on a cherché des martyrs pour confesser le droit, on l'a trouvée digne d'êlre associée à Dieu même; la robe du juge et la
robe du prêtre ont été trouées par les mêmes balles.
Il faut, en imitant l'exemple de TAngleterre, donner à la justice le pouvoir de mettre hors d'état de nuire le maniaque qu'elle est contrainte aujourd'hui de frapper par des lob qui ne sont pas faites pour loi; il faut qu'elle appelle plus souvent Taliéniste à son aide ; car bien des cas qu'elle a sévèrement jugés ajppartenaienl à la pathologie mentale. Ce n'est pas l'esprit d'impartialité qui lui manque; mais la science aliéniste est si jeune encore, — elle date des preniiers jours de ce siècle, — elle a à lutter contre tant de préjugés^ elle a des formules encore si confuses, qa'on semble redouter d'être trompé par elle.
Dans une circonstance restée certainement présente à l'esprit des lecteurs, le jury, guidé par la justice, a fait preuve d'une clairvoyance que malheureusement il n'a p«ns toujours eue au même degré. Un enfant de quelques mois appartenant précisément à une famille de magistrats fui enlevé aux Tuileries par une fille qui, facilement retrouvée, fut arrêtée et comparut en cour d'assises. Sur le verdict du jury, elle fut acquittée. Bien jugé! La GUe était hystérique et elle avait élé « contrainte par une force à laquelle elle n'avait pu résister, » pour parler comme l'article 64 ; donc elle était irresponsable.
L'histoire elle-même, faute d'avoir élé écrite par des hommes qui soient descendus un peu profonde-
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ment dans Tétude des troubles nerveux de rintelli- ^encc et de la volonté, a formulé bien des jugements qu'une cour de cassation scientifique invalidera quelque jour. Une impulsion irrésistible, née, chez des Hres maladifs, sous l'influence d'une cause religieuse et d'une cause politique, arme le bras de Ravaillac, cpie les feuillants avaient renvoyé comme visionnaire, et conduit Charlotte Gorday chez Marat. L'un est un monstre indigne de merci, l'autre est presque déiflée, et un grave historien l'appelle l'ange de l'assassinat. Tous deux me paraissent irresponsables et victimes d'un cas pathologique parfaitement caractérisé; car l'un et l'autre ont obéi à ce que l'on nomme vulgairement une idée fixe. Pour apprécier sainement des faits de cette nature, c'est l'acte lui-même, l'acte abstrait qu'il faut voir et non les événements, souvent déplorables, qui en ont été le résultat.
Un monomane qui tue s'y reprend rarement à deux fois; il emploie le couteau de préférence, et le coup [pi'il porte d'un seul jet est presque toujours instantanément mortel; on dirait que toutes ses facultés concourent à développer en lui une adresse, une précision qu'un homme sain d'esprit ne peut atteindre. Laccnairc, qui se donnait pour un professeur d'assassinat et dont l'état mental était absolument indemne, l'a jamais réussi à tuer du premier coup.
Il est une variété de fous très-étrange qu'on ne sau-
rait examiner de Irop près aTant de se décider n les envoyer en cour d'assises, ce sont les mélancoliques irrésolus; ils ne rêvent que la mort et n'osenl poinlsc la donner; pour arriver au but vers lequel ils aspirent avec une intensité qu*il est impossible de comprendre lorsqu'on ne Ta pas constatée soi-même, ils prennent un chemin détourné qui les conduit invariablement au meurtre : ils tuent dans l'espoir d'être arrêtés, jugés, condamnés, exécutés. Us parviennent au suicide par Thomicide. Quelques-uns ont été frappés de la peine capitale; ils ont accepté l'arrêt avec joie, — Lemaire fut ainsi, — et ne se sont point pounrusen cassation aûn de monter plus promptement sur cet échafaud qui était Tobjet de leur passion.
Pour le criminel le meurtre est un moyen, pour l'aliéné le meurtre est un but. Lorsque, dans un crime, l'on ne peut découvrir aucun mobile plausible d'inlérét, de vengeance, de jalousie il est probable, sinon certain, qu'il est Foeuvre d'un fou : Papavoine, Philippe, Verger.
Celui-ci n'a trompé aucune des prévisions que l'examen de son état mental avait fait naître. Il avait éle signalé comme aliéné pouvant facilement devenir dangereux, sans nouvelles causes perturbantes, par le seul développement probable de son exacerbation inlellectuelle. C'était un prêtre, on redouta le scandale; déplus, Tagitation commençait autour de la loi de 1838; ao
lieu de rinterner dans un asile, on prit le moyen moins sûr et plus dispendieux de le faire surveiller. Il ne faisait plus un pas sans être suivi par des agents; il s'en aperçut, s'en fatigua, partit pour la Belgique, revint inopinément et se rendit, le 5 janvier 1857, à Téglise de Sainl-Élienne du Mont, où Ton sait ce qui se passa. On m'a affirmé que, lorsqu'il a commis l'homicide qu'il a expié entre les mains du bourreau, il avait un frère fou à Bicêlre et une sœur employée à la Salpêtrière, où elle avait été Irailée et guérie d'un accès d'aliénation mentale.
Ïjq principe morbide qui force une lypémaniaque à briser une assiette est semblable à celui qui contraint un monomane à tuer ; certes le résultat est différent, mais la cause est identique; ces deux faits ont donc une valeur scientifique égale.
Sous l'action de certaines substances stupéfiantes ou excitantes, l'esprit perd une partie de ses facultés ou du moins cellas-ci sont profondément modifiées. Le haschich* est le plus énergique de ces agents de Irouble. Le docteur Moreau (de Tours) l'a longuement expérimenté sur lui-même et sur les autres ; il a publié en 1844 un livre fort curieux qui contient le résultat de ses expériences sur ce qu'il nomme justement
* Haschich en arabe signifie proprement herbe; appliqué à la substance dont je parle, il veut dire Tiierbc par ciccUcncc. Le chanvre indien d'où on rexlrail se nomme fassouck.
la folie artificielle. Il a raconté les difTércntes fantasias dont il a été le héros et le témoin ; mais il n'a pas dit que le principal expérimentateur, savant à la fois ingénieux et profond, homme du monde et de façons parfaites, était sous l'influence du haschich, atteint de cleptomanie ; il volait les montres, les bijoux, et fourrail prestement les couverts d'argent dans ses bottes, avec une habileté que lui auraient enviée lés pensionnaires de la Roquette et de Clairvaux.
Si la folie artificielle peut produire la manie du vol, que penser à cet égard de la folie réelle? Que d'ivrognes intoxiqués par l'alcool se sont a amusés» à mettre le feu à leur maison ! La plupart des incendies qui, dans la campagne, dévorent les toits de chaume et surtout les meules de céréales et de foins sont le fait de fillettes de quatorze à seize ans, maladivement prédisposées à la pyromanie. Cet âge est particulièrement dangereux pour les jeunes filles qui ne sont déjà plus des enfants et ne sont point encore des femmes. Qui de nous n'a remarqué les troubles nerveux dont elles sont affectées et qui, lorsqu'ils offrent peu de gravité, se manifestent par une perversion du goût? Elles mangent du charbon, de la mine de plomb, du plaire, du papier imprimé, des araignées, de la bougie. Tout cela est fort innocent ; mais en même temps elles ont fréquemment des hallucinations.
Si ces hallucinalions prennent un corps, si elles se
fixenl sur un individu, si la malade obéit à ce besoin impérieux de faire parler d'elle qui trop souvent tourmente les femmes atteintes d'hystérisme, qu'en résullera-t-il ? Dn procès en cour d'assises peut-être, où la justice, trompée par les apparences, n'admettant pas la perversion d'un élre si jeune et ne soupçonnant pas la maladie, fera des efforts désespérés pour découvrir la vérité, renversera ses habitudes, tiendra audience à minuit afin de pouvoir entendre le principal témoin qui théâtralement ne parle qu'à cette heure et passe ses journées dans la prostration. Si, d'autre part, l'accusé ne peut établir l'alibi qui le sauverait, sans perdre à toujours une femme qui s'est confiée à son honneur, il surviendra une condamnation d'autant plus regreltablc qu'elle sera plus sévère. Un tel procès est impossible de nos jours, dira-t-on ; je l'espère, car la médecine légale a fait de grands progrès et est écoutée; mais le fait s'est produit à Paris même en 1855 \ Volontiers nous appelons le dix-neuvième siècle un siècle de lumières ; il a commis des erreurs flagrantes dont il est bon de se souvenir pour éviter la pierre contre laquelle nous avons déjà butté : à deux cent trente ans de distance, je trouve un fait absolument analogue et conduisant à la même méprise. En 1594,
* Un fait analogue vient d'être jugé h Montauban avec une grande perspicacité : le principal témoin était aussi une fciume hystérique, mais elle n^est point parvenue à abuser le jury.
IK LES ALl£5£S.
le poriement Je Dâie condamne à éire traîne sur une cbie ei brûle ^îf on certain Gilles Gamier, surnommé rermite de SdînUBonnei, loop-garoa qui habitait une foret et aTaic tae on efisant dont il avait mangé les en. (raîf les ; en 1 S^ (« Antoine Lét;er va vivre dans les bois, enlève one pelîîe tille de «[uatorze ans, la tue, mange son coeur et est condamné à mort par la cour d'assises do Ver^iilcs. L*un et Taotre étaient deux maniaques frjp^^ de lycanthropie. Esquirol et Gall fircDl Faotopsie de Léger ; ils trouvèrent que la pie-mère adhérait au cerveau ; Charles Robin a constaté un accidcnl identique chez Lemaire, et Momble avait la dure*mère adhérente à la boite osseuse.
11 y a en ce moment a la sûreté de Bicè(re un jeuiie homme cv^adamné a une longue peine inramante pour un attentat aux mœurs commis dans des conditions particulièrement révoltantes. Il a la pâleur grise caractéristique^ uu certaiu boursouflement des paupièn^; sa pupille, semblable à celle des oiseaux crépusca- Iaire<* Feniroulevecl et la bécasse, est dilatée comme s*il avait pris Je la belladone. Il est paisible et soumis à s«m sort, quoiqu'il ne comprenne guère en quoi il Ta mérite. Fin elTel, il est sujet parfois à ce qu'on nomme dt^s alsecoes: il tombe subitement dans une S()rle d'extase où il reste plongé un jour ou deux : il en sort brusquement, reprend vie à la minute précise où Tacces l'a s^iisi et ne conserve aucuu souvenir de ce qu'il
a fait pendant que son corps seul était sur terre et que son ame voyageait dans les espaces ouverts à la folie. Son état mental, reconnu après sa condamnation, lui a du moins valu d'être enfermé à la sûreté et lui a épargné les galères.
Lorsque l'on essaya d'établir en France l'isolement cellulaire dans les prisons, il ne manqua pas de gens qui, ne sachant pas le premier mot de la question et ne se doutant pas que le système en commun est une école où le crime est publiquement professé, déclarèrent que tous les détenus allaient immédiatement devenir fous. Une commission, choisie parmi les alié. nisles les plus savants et qui comptait dans son^ sein des hommes tels que Ferrus, Lélut, Parchappe, fut chargée d'étudier l'état mental des condamnés enfermés dans les maisons centrales.
Le résultat de cette enquête, publié en 1844, donna sur l'insanité des criminels des notions qu'on ne soupçonnait guère. A cette époque, la proportion des aliénés, par rapport à la population totale de la France, était de 1 sur i,000; dans les prisons, la proportion fut de 20 sur 1,000. Le système cellulaire n'y était pour rien, puisque les maisons centrales vivaient sous le régime libre.
Il est bien difficile en effet, lorsqu'on a, sans parti pris d'avance, étudié de près les malfaileurs, les prostituées et les fous, de ne pas reconnaîlre que, bien IV. 52
souvent, la folie se recrute dans le crime, comme le crime se recrute dans la folie*, de cette étude, on garde une commisération inexprimable pour ces êtres coupables ou malades, qui seront toujours un danger public parce que leur cerveau sans équilibre n'a pu comprendre le mécanisme et les nécessités de la société où le hasard les a fait naître. On dit d'eux que la vie sans frein qu'ils ont menée, comme malfaiteurs ou comme filles, lésa rendus fous; cette opinion est plus spécieuse qu'exacte ; les excès ont sans aucun doute développé, aggravé un mal qui à la fin est devenu incurable ; mais, dans le principe, c'est parce qu'ils tendaient pour la plupart déjà vers l'aliénation qu'ils ont choisi délibérément cette existence qui traverse les bouges et les geôles pour se terminer dans les cellules de Bicêtre ou de la Salpêtrière.
11 y a peut-être plus d'analogie que l'on ne croit entre la récidive de certains criminels et la rechute des aliénés. Aujourd'hui les savants américains élu dient l'alcoolisme et s'aperçoivent que c'est presque toujours une maladie chronique el très-souvent héréditaire. Problèmes redoutables, qu'on ose à peine effleurer, car la solution scientifique ne laisserait peutêtre à l'homme qu'une responsabilité dérisoire.
* Sur les 2,248 présumés qui onlctc examinés à Tinfirmenc spéciale en 1S72, C25 (418 hommes, 207 femmes) étaient prévenus ou condamnés; cette proportion est énorme, elle dépasse le quart.
C'est là le côté moral de la question, et les pouvoirs législatifs auront un jour à s'en occuper sérieusement. Quant au côlé matériel, nous devons dire que l'assistance publique ne néglige rien pour offrir aux aliénés des asiles irréprochables. Ce qu'elle a fait à Sainte- Anne, à VilIe-Évrard, à Vaucluse prouve ce qu'elle ferait si ses ressources n'étaient pas aujourd'hui plus limitées que jamais. Prise entre la nécessité de ménager les biens qu'elle administre et l'obligation de secourir les infortunes qui crient vers elle, elle prend un moyen terme et elle exige peut-être des médecins un travail que leurs forces ne leur permettent pas toujours d'accomplir.
Dans les préaux d'un des asiles dont j'ai parlé, j'ai vu les femmes agitées se tordre, se débattre et souffrir en présence d'une gardienne impassible. Quoi ! nous avons les anesthésiques les plus puissants, l'éther, le chloroforme, le chloral ; nous avons le chlorhydrate de morphine, l'atropine, la narcéine, et quand une lypémaniaque entre en fureur, se mord, se frappe, se déchire, la camisole de force suffit, on la traite par l'indifférence, et il n'y a pas là un médecin qui accourt pour la calmer? En outre, dans une déposition reçue par une commission extra-parlementaire, qui recherchait les moyens d'améliorer la loi de 1838, deux magistrats ont déclaré qu'ils avaient constaté , dans un asile public, qu'un médecin continuait à rédiger le
bulletin sanitaire d'un aliéné mort depuis plusieurs mois.
À quoi tient cela ? Écoutons les malades^ ils ont un mot familier, une locution invariable qui nous l'apprendra ; ils disent : Le médecin passe ; le méikcin va passer. Il passe en effet, et ne peut guère faire autrement, car il n'a pas le loisir de s' arrêter. Nous sommes forcés de répéter ici ce que déjà nous avons dit dans notre élude sur les hôpitau:!^ : le personnel médical n'est pas assez nombreux et les malades le sont trop. Les cinq asiles municipaux contiennent 5,920 places ; ils sont sous la direction thérapeutique de 15 mé. decins, dont 8 seulement résident dans rétablissement même. Le service est donc distribué de façon que chaque médecin a 261 malades à soignera
Nous demandions aux médecins d'hôpitaux de consacrer trois minutes à l'examen d'un malade ordinaire ; mais ici la question n'est pas tout à fait la même, car il est indispensable de causer avec les fous, ne serait-ce
* Celle moyenne est dépassée quelquefois : au 15 juin 1872, la division des petites loges de la Salpctriire, dirigée par un seul médecin, contenait 527 malades. Du reste, voici à la même date la [»opulalion et le personnel médical des cinq asiles : Sainte-.Vnnc 52 i mabdcs 4 médecins, — Ville-Évrard 248 malades, 2 médecins ; — Vauclus*- 507 malades, 2 médecins; — Bicélre 419 malades, 5 médecins; la Salpélrière 902 malades, 4 médecins . Bicélre et Ville-Évrard, évacués pondant la période d'investissement, n'ont pas encore de services bien complets. En étal normal, Ville-Évrard peut rcnferiiier COU malades et Bicélre 740.
qu'alin de pouvoir apprécier le degré et la nature de leur aberration. Or il faut bien cinq minutes pour interroger un aliène, se rendre compte de son état, de Tcffel que le traitement a pu produire; cinq minutes par malade donnent un total de vingt et une heures ; c'est ce qu'exigerait une visite consciencieuse dans les salles. J'admets que la moitié des malades soient paralytiques, aphasiques, gâteux et incurables ; le total est encore de dix heures et demie. On ne doit donc pas s'étonner si les agités hurlent sans qu'on vienne à leur aide, et si un médecin signe machinalement un bulletin sanilaire qui depuis longtemps aurait dû ôtre converti en bullelin de décès.
Un aveu explicite a été fait à cet égard par un spécialiste émincnt, et il est bon de le citer, car il dispense de tout commentaire. Ferrus, médecin en chef de Bicêtre , et ensuite inspecteur général des asiles d'aliénés en France, a écrit : « Dans le service des aliénés de Bicêtre, où se trouvent moyennement de 700 à 800 individus, il m'a fallu plusieurs années d'une étude suivie pour prendre une connaissance exacte de chacun d'eux, ce qu'il m'eût été difficile d'obtenir si je n'avais été bien secondé*. »
J'ai visité beaucoup d'asiles et dans bien des pays; j'en ai vu un qui me parait être un modèle au point
* Des Aliénés, par E. Femis. Paris, veuve Iluzard; in-8% 1854, p. 206.
de vue du personnel médical et des soins que Ton prodigue aux malades, c'est Télablissemcnt d'illenau*, que Falret père signalait dès J845 à ratlenlion du monde savant dans les Annales médico-psychologûpm. Le docteur RoUer, qui Ta fondé en 1837, le dirige encore; l'infatigable vieillard semble avoir trouvé une nouvelle jeunesse, une vigueur toujours renaissante dans l'accomplissement du devoir et dans l'amour de sa profession. Pour une population d'aliénés qui ne peut pas s'élever au-dessus de 420, il y a un personnel de 150 gardiens et sept médecins résidants qui tous les jours, deux fois, sous la présidence du directeur, se réunissent en consul talion, étudient les cas spéciaux, suivent le cours général de chaque maladie et participent ainsi à leur expérience mutuelle. Un journal hebdomadaire publié par la direction, et dans lequel les pensionnaires sont désignés par un numéro, porte aux familles des nouvelles de leurs malades, qui sont individuellement visités au moins trois fois chaque jour par un médecin. Un corps de musique est attaché à l'asile; on encourage les aliénés à la vie agricole, h la vie ouvrière, on leur laisse toute la liberté compatible avec leur sécurité et celle des autres. Les médecins accompagnent souvent les malades dans leurs promenades et leur donnent quelques notions de botanique
* Près d'Achern, dans le grand-duché de Bade.
LA SCIE.NCE. 503
usuelle; les lectures en commun, les concerts, sont fréquents, cl comme le lait est un aliment excellent pour les aliénés, que la glace leur est indispensable, il y a une élable de 24 vaches et trois glacières exclusivement réservées pour leur service.
Le (raitemenl thérapeutique joue à Illenau un rôle prépondérant ; je n'ai pas qualité pour me permettre de l'apprécier, mais je puis dire qu'en 1871 il a été consommé par les malades onze kilogrammes d'opium brut et cinq kilogrammes de chlorhydrate de morphine. Ces chiffres méritent d'être retenus, car ils renferment un enseignement dont il serait bon de profiter. Le résultat est à signaler : les guérisons sont dans la proportion de 42 pour 100, el j'en tends guérisons sans rechutes, car j'ai établi mon calcul sur une moyenne de plusieurs années.
Ce n'est pas tout de soigner les malades et de les sauver, il faut les suivre et les surveiller de loin lorsqu'ils sont rentrés dans leur milieu. Le statut d'Illenau est impératif à cet égard. Le directeur écrit au curé et au maire du village, de la ville où revient le convalescent ; il leur indique le traitement prescrit et les charge de s'assurer que son ancien pensionnaire ne s'en écarte pas. Tous les quinze jours d'abord, puis tous les mois, tous les trois mois, enfin tous les semestres des lettres sont échangées, des recommandations sont réitérées dans le but de consolider la gué-
rÊçy» «i'an paysan^ — d*un prince, — jusqu'au mowbtEX :à le ikdear Relier estime que nulle rechute z.'eïC î r«ti-:<<iU:r. J'ai longuement éludié cel asile en «f c^xnajil K rezret profond que nous n'eussions rien ^ sembijilie à Paris, dans le pays où Philippe PincI a Caii b rêroiu'Jon que Ton sait et fondé la pathologie
Tai m ià. dan> la personne du docteur Ilergt, spécialement chargé de la division des femmes, le type éa mÀiecin aliênisie. De six heures du matin a mi- Bi;it. il es! sur pieds, et nul médicament important B*e$t administré qu'en sa présence. Dès qu'il a quelques minutes de loisir, il va les passer près de ses maladts pour leur faire des lectures, leur raconter des historiettes, écouter leurs plaintes et faire pénétrer l\<:»oir dans le cœur des plus désespérées. Il n'est plus jeune, car il est d'âge à s'être dévoué jusqu'à épuisement, en ISôiî, à Marseille, lors de la gi*ande épidémie de choléi^, et les cheveux blanchissants qui entourent sa tète toujours penchée semblent augmenter encore rincomparable douceur de son regard. Il est partout à la Ibis, chez celles qui pleurent, chez celles qui se frappent, chez celles qui sont furieuses; il n'a qu'un moyen de répression : une inaltérable mansuétude. Je Técoutais un jour pendant qu'il donnait des conseils à une surveillante qui se plaignait de la dureté de son lal>eur; il lui disait : «Ma fille, fais-loi ai-
mer de les malades, aime-les et tout sera facile. » C'est là un mot d'ordre qu'on devrait répéler sans cesse à ceux qui ont affaire aux aliénés, car jamais on ne saura leur témoigner assez de commisération.
Nous ne pouvons raisonnablement exiger de notre personnel médical des résultats analogues à ceux que je viens d'indiquer, il mourrait inutilement à la lâche. Il devrait être doublé pour le moins, alln que chaque malade eût droit à une consultation approfondie et souvent renouvelée; mais si l'assistance publique, par un de ces tours de force auxquels elle nous a accoutumés, mettait le nombre des médecins en rapport avec celui des malades, tout ne serait pas dit; car l'étude du désordre mental semble rester stationnaire en France depuis longtemps, tandis que chaque jour elle accentue ses progrès chez les nations voisines.
On a dit qu'à Paris les médecins aliénisles forment une corporation sans maîtrise; le mot est spirituel, mais dépasse le but. Nous avons des savants de premier ordre; mais s'ils ont de la science, ou peut douter qu'ils aient la foi, et ils paraissent ne pas croire à leur art, un des plus élevés qui existent. Pour trouver la cause de cette sorte de scepticisme, il faut remonter au point de départ et voir que tous nos aliénistes procèdent d'Esquirol. Or Esquirol était un philosophe ingénieux, un observateur Irès-pérspicace, un philanthrope convaincu, mais il était si peu médecin qu'on
pourrait presque afOrmer qu'il ne rétait pas do iool. Il a écrit : a Une maison d'aliénés est an instrumeol (le guérison ; entre les mains d'un médecin habile, c'est Tagent èhcrnpeutique le plus puissant contre les mahulios mentales. » Idée juste en principe, mais qu'oïl a eu tort de rendre tellement absolue, qu'aujourd'hui le séjour dans un asile suilit et que le t^ait^ nient médical est presque partout négligé.
Certes l'isolement, la vie régulière est disciplinée, réloigncnicnt du milieu pervertissant sont un grand bienfiiit pour l'aliéné, surtout si celui-ci trouve dans son asile l'unité parfjite du traitement rationnel, œ qui n'a lieu que rarement, car le directeur idéal d^uœ maison de fous devrait être à la fois médecin, prêtre et administrateur, afin qu'il n'y eût aucune déviation dans la direction imprimée au malade. Si le traitement moral suffisait, un administrateur intelligent pourrait facilement l'appliquer.
Ce que je cherche dans nos asiles, c'est l'action du médecin, et je ne l'aperçois que bien peu, que bien rarement dès que je suis sorti de la salle d'hydrothérapie. A voir nos aliénisles à l'œuvre, on dirait qu'à force de si> considérer comme les investigateurs jurés des désordres de l'esprit, ils ne sont plus que des philosophes dissertant sur les différentes formes des aberrations de la pensée. Ont-ils donc oublié leurs éludes premières? ne se souviennent-ils
plus que l'aliénation, toujours produite par une altération matérielle, exige des soins constants, assidus, et qu'elle peut être modifiée, soulagée, guérie même dans beaucoup de cas par une médication énergique et suivie ?
Ils partent d'un principe qui est vrai pour quelques rares malades, mais qui est radicalement faux et vicieux pour le plus grand nombre; ils estiment que, pour ne pas perdre leur autorité morale sur l'aliéné, ils ne doivent le voir que rarement. — Non, l'influence ne s'impose pas; elle s'acquiert lentement, en prouvant au malade qu'on porte intérêt à ses souffrances, qu'on les comprend, qu'on les partage, et l'on détermine ainsi une soumission, une volonté de guérir, un retour vers l'espérance que l'on n'obtiendra jamais si Ton se contente de passer rapidement en lui disant : — Allons! ça ira mieux! — Le maître, Esquirol, n'a-t-il pas dit : « Il faut vivre avec les malades? » J'ajouterai, avec le bon docteur Hergt : « Il faut s'en faire aimer. »
La science aliéniste est-elle bien certaine de ne point s'être engagée dans une voie sans issue et de ne pas prendre les apparences pour la réalité? S'épuisant à regarder les phénomènes extérieurs de la folie, elle ne voit plus qu'eux; elle s'ingénie a mille divisions minutieuses et détaillées; n'a-t-elle pas étudié la variété de l'aliéné déchireur, comme si tous les fous, en accès de
délire aigu, D'araienl pas une propension souvent in- TÎccible à lacérer tout ce qui tombe sous leurs mains? II ne s*a2it j»Iu> aujourd'hui de dire comment procède la folie, ce qui est relativement facile ; il s'agil de déîerminer d*où elle procède, où git la lésion qui Ta fait naître, quel est le point spécial qui est alleint. En un mot, il faut découvrir la cause et ne point se ciL»n!enler de constater les effets.
La question est fort importante, on ne saurait la serrer de trop près. En reprenant la classiiicaliond'EsquiroK on peut dire que la lypémanie, la raonomanie, la manie« la démence, Tidiotie, sont les cinq modes d*étre de l'aliénation ; mais où siège le principe morbide? Dans Tencéphale, dans la moelle épinière, dans les grands nerfs? C'est là a^pendant ce qu'il faut savoir, sinon la science se complaisant à des nomenclatiires in<;éniouses, à des observations plus ou moins intéressantes, restera immobile et n'atteindra qu'ini- ]arfailement le grand but qu'elle doit toujours poursuivre : le soulagement et la guérison des malades.
Sous ce rapport, on a beaucoup à faire encore; mais le microscojMî qui, entre les mains de Vircliow et de Charli^ Robin, est devenu un instrument d'investigation d'une puiss^mce illimitée, indiquera sans doute un jour à quelle partie lésée de notre organisme on doit allribuer telle ou telle forme de délire. On peut cire certain que l'Académie des sciences appuiera de son
influence toute étude entreprise pour arriver à dégager ces nombreux desiderata; j'en ai la preuve dans les encouragements dont elle a honoré les travaux du docleur Luys sur le système nerveux cérébro-spinal.
Croirait-on, que dans un pays comme le nôtre, où plus de 50,000 aliénés sont traités dans les asiles publics, indépendamment de ceux que renferment les maisons de snnlé, de ceux qui ont été confiés à des congrégations religieuses, de ceux qui sont gardés à domicile, croirait-on qu'à l'École de médecine de Paris, a cette école qui, au temps de Richerand, de Broussais, de Roux, de Dupuytren, de Marjolin, d'Andral, a jelé des lumières dont le monde a été ébloui, il n'existe même pas un cours de pathologie mentale, et que cette science toute spéciale, si difflcile et si complexe, est effleurée secondairement dans la chaire de pathologie générale !
Ici l'Ëtat peut et doit intervenir; cet enseignement est à créer. On parle beaucoup actuellement de dépenses utiles, je signale celle-là ; il n'en est pas de plus indispensable, il n'en est pas de plus urgente. Il faut aussi consacrer un hôpital clinique au traitement des aliénés; Sainte-Anne est admirabiement disposé pour cet objet; rien ne remplace ces leçons faites et, pour ainsi dire, démontrées au lit des malades, leçons fécondes en instruction précise, et sans lesquelles on n'acquiert jamais que la vaine expérience des théories
f Jo5 OU IIM4I15 bien comprises. On doit croire à la I)onne ToloDté do gooTemement, on ne peut douter de celle de Tassistance publique, car son existence même n'esl qu'une expansion de bon vouloir; avec leur concours et par leur accord, la science trouvera sans peine les moyens de pénétrer les secrets que la nature n*a pas encore révélés, et elle saura guérir le plus horrible des maux dont Thumanité est affligée lorsqu'elle aura appris à en connaître l'origine organique.
FIS ^^ criTRiÊMB tolumi:
■••tire de Umie XVI à Amelot.
Versailles, le 8 juin 1777.
Les dernières fois que je me suis promener à pied, j*ai été vive* ment affligé. Monsieur, de la grande quantité de mendiants dont les rues de Paris et de Versailles sont remplies, nonobstant les mesures que j'ai ordonnées depuis plusieurs années à l'efTet de faire cesser cette plaie. Demandez au lieutenant général de police et à l'intendant de Paris des mémoires tant sur rétablissement des ateliers de charité ouverts pour occuper les pauvres valides que sur les secours à fournir aux paroisses et aux hôpitaux pour les faire travailler et pour faciliter en même temps l'admission des infirmes. — Je veux savoir comment il est pourvu à Tentretien de ces établissements. La création de nouveaux impôts me répugne ; où serait le bienfait pour le peuple s'il y trouvait une charge nouvelle? Il j aurait des mesures tout à lu fois d'humanité et de rigueur à prendre pour, d'un côté, secourir la misère réelle^
ot détmire tic Taiitrc la mendicité efllrontce et pjresseusc, soarœ tic crimes et de scandales. — La base de lout règlement devrait cslrc t)ue tout mendiant se retirast dans le lieu de sa nai>saiic<;, à moins t|u*il ne prist un état qui pût le faite vivre sans aumosoes, la surveillance serait bien pins éflicace et la répression plus sûre. 11 i;o faut iKis non plus souffrir (|ue les mendiants aillent qiiesler et mendier dans l'in'érieur des églises, ni aux portes dis niai^oiLS cela ln>uble le service divin, nuit au recueillement desfidelsd amené îles vols. Ce ( oint est trà important, n'y aîant rien qui list plus d'honneur à une aduiinistration que Textirpation delà mendicité. Aux valides le travail, aux invalides les liopitaux, et les maisons de force à tous ceux qui résistent aux bienfaits de la lo\. Tcnci la main à Texccutiou des règlements qui existent et reooojnundei à Lcuoii* la sévcnté. Si ces règlements sont insuniMiil^ il faut que mon conseil y |>ottrvoit et completter ce service [or une ordouiunce '.
Louis.
t L.'ui* \H HMt cwr. |Mr Imêd^ Renée, p. 2^5-256. 1 vol. ui-v\ l'jr». b.pjuu;; Dulut. i>Ôis. :î* cUiiiuib
NUyËRO 2
Hoto mur !• — rwioe dn barean central.
Le Bureau central est chargé cl*onvrir aux malades qui s'adressent à lui la porte de riiôpiUl. Une double situation des lils dis-* ponibics lui est envoyée quotidiennement par chacun des établissements, et lorsque le médecin ou le chirurgien de service a reconnu la nécessité d'une admission, il est remis au malade un bulletin in(li(|uant Thôpital où il doit se rendre. Telles sont, avec les consultations données aux personnes dont l'entrée a l'hôpital n*est ps jugée indispensable, les principales attributions du Bureau central.
On passera sous silence la délivrance gratuite des bandnpcs qui a lieu deux fois par semaine, la visite des indigents qui sollicitent leur placement dans les hospices et quelques autres détails de service de peu d'importance, pour ne s'occuper que de l'admission des malades dans les hôpitaux, but fondamental auquel doit répondre l'institution du Bureau central, mais dans des conditions nouvelles d'assistance qui peuvent être facilement réalisées et constituent encore une lacune à combler dans son mode de fonctionnement.
Lorsqu'cn ciïet, la distribution des lits mis a sa disposition a été opérée, lorsque des consultations ont été données aux malades ajournés ou refusés, la mission du Bureau central, dans l'étit actuel des choses, est terminée. Soit que le manque de lits dans les hôpitaux, soit que l:i nature des affections soumises à l'examen du médecin, s'oppose a l'admission de certains malades, un grand nombre d'entre eux S3 retirent sans avoir reçu aucun soulagement, pour les uns, c'est un ajournement, pour le^ autres c'est