I.V\|Vililioii luonôo en ISOO par Garihaldi a eu
pour résultat de faire entrer le royaume des Deux-Sicilcs dans les habitudes des peuples civilisés. Autrefois, du temps des Bourbons, comme il était admis que tout individu qui demandait un passe-port pour l'étranger ne pouvait être qu'un jacobin, on ne délivrait jamais de permis de voyage. Il n'en est plus ainsi, et chacun peut circuler à sa guise. Les habitants des provinces méridionales ont bien vite proGtc de ce droit nouveau pour se débarrasser de leurs enfants et pour les répandre sur le monde entier. C'est la Basilicate qui fournit aujourd'hui les neuf dixièmes de ces petits malheureux^
C'est une sorte de commerce monstrueux dont ceux qui s'en rendent coupables ne comprennent probablement pas l'immoralité ; les choses se passent régulièrement et le plus souvent par-devant notaire ; c'est la Irailedes blancs. Un exploiteur parcourt les villages, recueille les enfants qu'on veut bien lui remettre et les prend à bail, ordinairement pour trois ans. Tout ce que ces enfants gagneront, n'importe où, pendant ce laps de temps, lui appartient, et en échange il donne à la famille une somme défînitlveou une somme annuelle. On signe des actes en forme, stipulant dédit en cas de non-exécution des clauses du traité.
J'ai eu plusieurs de ces contrats sous les yeux. Il est
* La majeure partie de ces pauvres TÎrtuoses vient de Marsicovetere, Corleto, Laarenxano, Calvello, Piziinisco, Viggiano.
5i LA ME?IDICIT£.
impossible d*y mettre plus de naïveté et de bonne foi. Un père loue son fils comme il louerait un champ. L'enfant est un capital dont le produit appartient légitimement au père. C'est là le principe ; il est fort simple, comme on voit. Très-immoral chez nous et absolument contraire à nos usages, il n'a rien qui choque les populations de la Basilicate, pour lesquelles il devient une ressource parfois fructueuse. Les exploiteurs se croient si bien dans leur droit que souvent, à l'étranger et notamment à Paris, ils ont eu recours à leurs consuls pour faire respecter la lettre des sousseings par les exploités lorsque ceux-ci s'y montraient récalcitrants.
Cette industrie a ses commis voyageurs, ses recruteurs, ses placiers. Les uns vont chercher les enfants, et les amènent à Paris entre les mains d'un patron qui les attend et les paye tant par tête ; d'autres préviennent les intéressés que dans tel village se trouve un enfant bon musicien et de physionomie agréable; d'autres enfin, et ce ne sont pas les moins dangereux, lorsqu'ils apprennent qu'un patron a été expulsé par mesure administrative, réunissent les pauvres petits qui appartenaient à sa bande, en saisissent la direction et les exploitent.
Le métier n'est pas mauvais. Un de ces hommes, surnommé il Cieco^ vit actuellement à Londres avec une fortune évaluée à plus de 200,000 francs gagnée
dans cet aflreux commerce. Autrefois ils défendaient à outrance leurs prétendus droits ; aujourd'hui, plus prudents et éclairés par quelques arrêts de condamnation, ils prennent la fuite dès qu'ils se sentent inquiétés et abandonnent les enfants, qui deviennent cequ'ils peuvent. La naïveté de leurs coutumes mêle parfois un élément ex- Iraordinairement comique aux faits les plus graves. En i867, le nombre toujours croissantdes petits Italiens força l'administration à user de rigueur ; les patrons furent, tous et individuellement, prévenus à domicile que, s'ils ne cessaient immédiatement leur métier, on les reconduirait à la frontière en vertu de la loi du 3 décembre 1849. On peut présumer qu'ils vont recourir à leur ministre plénipotentiaire, au ministre de l'intérieur, au préfet de police pour faire rapporter la mesure d'expulsion ; nullement ; à la date du i 0 octobre 1867, ils rédigent une adresse au peuple français et font leurs adieux à a la terre hospitalière, sœur de l'Italie. » L'adresse tout entière est un modèle de rhétorique et de lieux communs.
Le personnel des patrons est loin d'être irréprochable, et, si l'on pouvait fouiller dans le passé de chacun d'eux, il n'est pas douteux qu'on n'y trouvât des souvenirs médiocrement édifiants. Un inspecteur de police m'a dit le mot : « C'est de la société bien mélangée. » Je le crois sans peine. Il y a un peu de tout : de réels virtuoses qui ne manquent pas d'un certain talent, des
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Les tribananx onl en à sérir contre des faits d^une cmaaté abominable; mais le plos soorent les condamnations n'ont pu atteindre les contomaces, qui promptenient araient pris la fuite. En juin 1866, un nommé Peilittieri fut couTaincu d^aroir pendant quatre jours et quatre nuits tenu un enfant attaché sous son propre lit avec une corde de harpe serrée à Taide d'une clef faisant tourniquet ^ A y regarder de près, il n'y a guère d'existence plus misérable que celle de ces pauvres êtres. Au point de vue moral, on devine quelle redoutable influence doit exercer l'espèce de vagabondage permanent auquel ils sont condamnés; lorsque
* \jt rapport ibiien (13 juin 1866) dit : // (padrone) quale ebhe Valroce corraggio di tenerlo legato con una corda d'arpa per quatro giorni et quatro notli iotto il proprio letlo ; la corda era ttretia con una chiarf. 1^ patron fut condamné h quatre mois de prison par défiiul.
dès l'enfance on apprend à tout devoir à la charité publique, il y a bien des chances pour qu'on ne soit jamais qu'un coquin. A vivre de hasards, sous le soleil et la pluie, à prendre les mœurs, sinon les habitudes, des rebuts les plus immondes de notre civilisation, on s'ctiole vite et la santé est promplement détruite. Aussi, d'après des calculs sérieux établis par une autorité italienne compélente, on peut affirmer que sur iOO enfants émigrés 20 reviennent au pays, 30 s'établissent à l'étranger et 50 meurent de misère et do privations.
C'est le matin qu'il faut les surprendre dans les garnis qu'ils habitent, avant l'heure du lever. Ils ont dos quartiers de prédilection : la rue Simon-le-Franc, la rue de la Clef, la rue des Boulangers, la place Saint- Victor; une vieille tradition les y ramène sans cesse ; ils s'y assemblent ou, pour mieux dire, s'y amassent. Cinq, six, quelquefois sept lits dans une même chambre; dans chaque lit trois, quatre, cinq, parfois six enfants. Lorsqu'on entre à l'improviste dans ces singuliers dortoirs, on reste surpris de voir surgir des têtes de partout. En efTet, il y a un traversin à chaque extrémité du lit; les enfants couchent tête-bêche et tout nus, selon la coutume italienne. Aux murs, au plafond sont pendues les harpes qui, entre leurs mains, sont plutôt un prétexte qu'un instrument de travail; sur des planches reposent quelques hardes de rechange et des
sacs de grosse toile contenant les pâtes expédiées ou apportées d'Italie.
Lorsque j'ai pénétré dans un de ces bouges dont l'odeur inexprimable vous saisit à la gorge, comme une fumée de mauvais aloi, la recette de la veille, déjà comptée et divisée, n'avait point encore été encaissée*; des piles de monnaie de bronze, de hauteur inégale, s'alignaient sur une commode; onze tas différents correspondaient à onze enfants ; l'écart était relativement considérable, car il variait entre 32 sous et 5 francs 15 centimes. Tout appartient au patron, qui doit nourrir, habiller et loger l'enfant. A voir ces petits malheureux traîner dans nos rues des guenilles empruntées à de vieux uniformes de collégiens, on peut facilement imaginer d'où viennent les haillons qui les revêtent; la nourriture, sauf la soupe qu'ils reçoivent le matin avant le départ, leur est donnée le plus souvent par la charité publique ; dans bien des restaurants, dans bien des cuisines on leur distribue des rogatons supérieurs sans doute à la gamelle du patron; reste le logement : sauf exception, il coûte 5 francs par tête et par mois.
< C'est une femme bien connue dans le quartier Saint-Victor qui sert de banquier aux patrons italiens. Elle reçoit Targent en dépôt et ne sert jamais d'intérêt. Elle a ainsi parfois plus de 00,000 francs en caisse; avec ce capital, elle fait de gros placements à très-courtes échéances, et est parvenue ^ amasser une fortune qui, dit-on, n'est pas médiocre.
Ces enfants, — j'en ai été frappé, — sont tenus avec une propreté relative assez soignée; on ne leur épargne ni Teau ni le peigne. Tous les préparatifs qui précèdent le départ, toilette, déjeuner, raccommodage fort sommaire des vêtements déchirés, lambeaux auxquels on met des pièces, durent jusqu'à neuf heures; on accorde tant bien que mal les instruments, on remet des cordes, quand on en a, aux harpes et aux violons, on visite Toutre de la cornemuse des pifferari ; tout est prêt, on descend, c'est le mot, dans Paris. Si, avant de commencer leur journée, les enfants ont regu des instructions, elles doivent se borner à ceci : Rapportez le plus d'argent possible et ne vous faites pas arrêter.
Cette dernière recommandation est mal écoutée, car il n'est point de jour qui n'en voie paraître au dépôt. Ils n'en sont guère émus; l'arrestation est une des chances de leur métier, ils le savent sans doute ; ils tâchent de l'éviter, ils se sauvent lorsqu'on les poursuit, ils mordent, ils égratignent quand on les saisit ; mais une fois au poste ou dans les préaux de la préfecture, ils deviennent doux comme des moutons. Lorsqu'on a néglige de les fouiller, ils tirent bien vite de leur poche un paquet de cartes grasses et se mettent à faire une partie de scopa, qui est le jeu favori des Italiens du Sud.
La situation de ces enfants esl des plus dures; s'ils
ne rapportent pas d'argent au patron, ils sont battus; s'ils en demandent aux passants, ils risquent d'être menés au poste. Ils succombent à cet épouvantable métier, d'autan t plus promptenient qu'ils sont plus jeunes, et, il faut bien le dire, plus ils sont jeunes, plus ils sont précieux, car on s'attendrit à les voir et on leur fait volontiers l'aumône. Quand les enfants sont arrêtés, les patrons crient à l'injustice : empêcher tel enfant qu'ils louent 100 ou 120 fitincs par année de mendier à leur profit, c'est leur causer un préjudice grave. Ils se contentent maintenant d'échanger leurs doléances, car ils savent qu'il n'est point prudent d'aller en fatiguer certaines oreilles.
Les arrestations sont nombreuses et, on peut Tavouer, ne produisent que de bien médiocres résultats. En 1867, pendant l'année de l'Exposition universelle, à ce moment où toutes les gloires et tous les vices du monde semblaient s'être donné rendez-vous à Paris, on a mis la main sur 1,544 petits mendiants italiens. C'est anormal et la proportion varie entre 400 et 700; en 1868, 698; en 1869, 431. Est-ce à dire que ce genre de mendicité a une tendance à diminuer à Paris? Non pas; de guerre lasse, sans doute, on y fait moins attention. On tourne dans un cercle vicieux qui énerve et désarme l'administration.
Voilà une espèce qui se reproduit constamment. Une bande de cinq individus, revenant de province, arrive
LES QUATRE MENDIANTS. Ul
à Paris et est abandonnée par son cornac à la gare même du chemin de fer. Dénués et sans logement, les cinq virtuoses vont coucher dans une maison en construction, ils y sont surpris et conduits chez le commissaire de police ; interrogés, ils reconnaissent n'avoir pas un sou vaillant et demandent à manger. On les interne au dépôt et on les remet ensuite au consul d'Italie, qui les fait escorter jusqu'au pays natal, d'où ils reviennent quinze jours après avec des papiers parfaitement en règle et sous la conduite d'un nouvel exploiteur qui se donne pour leur oncle ou leur proche parent. On peut les renvoyer cinquante fois, cinquante fois ils reviendront. Et s'ils sont* si nombreux parmi nous, c'est que Paris est non-seulement un lieu d'attraction, mais aussi un lieu de transit pour ceux qui vont en Angleterre et en Amérique.
La question est plus grave qu'une question de simple police. A moins de promulguer une loi qui empêche rémigration, l'Italie ne peut se refuser à délivrer des passe-ports, et à moins d'être armée d'une loi qui interdise l'immigration, la France ne peut clore sa frontière aux voyageurs. Au mois de mai 1868, le sénat italien a été saisi d'un projet de loi qui pourrait apporter certaines entraves à ce genre de trafic, mais — quandogue bonus dormitat — il faut croire que la formule défmitive rencontre de grandes difficultés, car on en esl toujours au même point. L'article 1'''^
contient toute la loi en germe : nul enfant ne peut être conduit à rétranger, loué ou cède, à moins qu'il n'ait seize ans accomplis. — Il est à désirer qu'un parti radical soit rapidement pris à ce sujet, car le scandale est au comble et nous sommes littéralement envahis. Si, en vertu de la loi du 5 décembre 1849, nous expulsons les patrons, en admettant toutefois qu'on ait réussi à s'en emparer dans des conditions qui permettent de constater leur culpabilité, les enfants sont immédiatement pris par d'autres exploiteurs; si au contraire ce sont les enfants que nous renvoyons dans leur pays, ils sont sans délai cédés de nouveau par leurs parents à un patron qui nous les ramène. Agir par masse d'expulsions, sans se préoccuper des erreurs qu'on pourrait commettre, ce serait manquer aux lois los plus simples de l'humanité; c'est là du reste un procodé mauvais, que des temps révolutionnaires même n'ont pu faire excuser et qui serait de nature à justifier dus représailles. Cependant ne pas montrer quelque vigueur en présence d'un mal si particulièrement per sistant, n'est-ce pas s'en rendre complice jusqu'à un certain point, et n'est-ce pas accepter une lourde part de responsabilité dans l'avenir à jamais perdu de ces malheureux petits êtres que la cupidité exploite et semble préparer aux mauvaises destinées qui vont vers le crime en passant par la mendicité, la fainéantise et la dépravation ?
Article 274 da code péntl. — Prévoyance et humanité de la loi. — La mendicité est une passion. — Avoir eu une affaire. — Pas luxueux. — Dans on naufrage. •— > Faire la noce. — 2,588 arrestations. — La maison de répression de Saint-Denis. — Délabrement. — Léproserie. — Cbauffoirs.
— Ateliers. — Lei vieilles femmes. — A quoi sert la cellule de punition.
— Dortoirs. — Encombrement. — Statistique. — Infirmerie. — Mortalité.
— Hbtorique d'un projet. — Trente-cinq ans de bavardages inutiles. — Décret de Madrid. — Dépôt de mendicité de Yillers-Cotlerets. — Le cbitcau. ^ Le puits. — Un desideratum. — Jours de sortie. — Un poète.
— La cantine. — Sceurs de la Présentation de Tours. — « J*en ai trop fait. > — Mouvement statistique. — Inutilité de la répression ; insuffisance de l'hospitalité. — Exemple de la Hollande. — 5,147,862 hectares de jachères mortes en France. — Colonies pénitentiaires à créer.
Lorsqu'un mendiant a été arrêté, ii jouit du bénéfice de la loi du 20 mai 1865, qui règle les conditions des flagrants délits correctionnels, et il est immédiatement livré par le petit parquet à la sixième chambre, qui le condamne ou le renvoie de la plainte. Dans le premier cas, aussitôt qu'il a terminé son temps à la prison de la Santé ou à Sainte-Pélagie, il est transféré au dépôt de la préfecture de police pour être mis à la disposition de l'administration, qui doit le faire conduire dans un dépôt de mendicité. L'article 274 du code pénal est impératif à cet égard ; un arrêt de la cour de cassation, en date du 1*^ juin 1855; un arrêt de la cour impériale, du 7 décembre 1861 , disent que « l'envoi au dépôt de mendicité n'est point une peine, mais une mesure de police qui est à la discrétion de
l'aulorilé administrative sans qu'il soit possible aux tribunaux de modifier la clause susdite. x> Ce n'est point en effet, comme souvent on semble le croire, une continuation arbitraire du châtiment édicté par la loi; c'est, en principe, la mesure la plus humaine qui se puisse imaginer.
A priori^ l'homme qui mendie est dénué de ressources; ce n'est point en prison, à moins de circonstances exceptionnelles, qu'il peut s'en créer ; une fois son écrou levé, il va donc se retrouver sur le pavé de Paris, sans un sou vaillant en poche, et exposé, parce seul fait, à retomber dans le délit pour lequel il vient d'être incarcéré. La loi, dans ce cas, jetterait l'homme dans la récidive forcée et serait coupable. Au lieu de cela, elle prend ce mendiant qui est quitte avec la société, puisqu'il a purgé sa condamnation, elle le met dans une maison où il est nourri, habillé, logé, chaufle, mais où il est astreint à un travail en rapport avec ses forces, travail dont le produit, si faible qu'il soit, lui permet d'amasser une petite somme d'argent à l'aide de laquelle il pourra parer à un chômage ou subsister l)endant le temps nécessaire i)Our trouver des moyens d'existence. Cctle idée est irréprochable, et Tapplicalion en donnerait des résultats excellents, si les mendiants n'étaient presque toujours des êtres d'une insurmontable perversité.
Du dépôt de la préfecture de police on les amène,
par les méandres sans nombre d'un long couloir en planches, jusqu'à une petite geôle voisine du bureau où se lient le chef de service qui doit prononcer sur leur sort. Un à un, on les fait entrer ; un garde de Paris les accompagne et les surveille. Chaque dossier, préparé d'avance, a reçu toutes les pièces qui peuvent êlre uliles. D'un seul coup d'œil, on voit à qui l'on a affaire, et, quatre-vingt-quinze fois sur cent, c'est à une vieille connaissance. Il y a des mendiants âgés de vingt-cinq ans, qui, plus de quarante fois, se sont accoudés contre la petite barrière prudemment élevée entre le chef de service et les gens qu'il interroge. Voyant un homme fort jeune encore qui avait déjà été arrêté une quinzaine de fois, je ne pus m'empêcher de dire : « Mais la mendicité est donc un vice incorrigible? » Un employé qui passait répondit : « La mendicité est une passion. »
Les types se succèdent avec des différences de surface, car le fond est toujours le même : paresse et abrutissement. Des gens parlent de leur grand âge et de la peine qu'ils ont à travailler à cause de leur vieillesse; on vériOe la date de leur naissance, ils ont quarante-sept ans. On leur dit : a Vous devez avoir eu quelque affaire?» Ils répondent : « Pas beaucoup, trois ou quatre seulement. » Mneaffaire, c'est avoir comparu en police correctionnelle ou en cour d'assises.
J'en ai vu apparaître un, traînant la savate, mina-
If. o
bie, Toûl inquiet, la barbe hérissée : ses longs cheveux loi doonaient Tapparaice d'un paquel de crins d'où serait sorti un bout de nez échancré ; du fond de celte masse Tdue el mal peignée s'échappait une voix sourdement éraillée; on dirait que tous les égouts du vice se sont vidés sur lui. A tout ce qu*on lui demandait, il répondait par un gn^nement affirma lif. Il est marié, il a des enfants ; il a lassé toutes les sollicitudes; il connaît le chemin de la maison de répression, il y retourne sans peine, il n'est point récalcitrant et dit : « Je ne suis pas luxueux; avec deux sous de pain par jour, je peux bien vivre. » A la question : a Où est votre acte de naissance? » j ai entendu cette réponse qui déCe tout coounentâire : a Comment voulez-vous qu'on ait un acte de naissance, quand on est né à Paris, dans un naufrage? »
Beaucoup de ces hommes qui, en liberté el livrés à eux-mêmes, sonl d'insupportables paresseux, deviennent, dès qu'ils sonl incarcérés, des travailleui-s excellents, habiles, courageux; promptement ils gagnent des sommes relativement importantes : 100, 2U0 francs, quelquefois plus. Ils demandent à être relaxés. Quoiqu'on sache parfaitement ce qui va se produire, on leur donne la clef des champs, parce qu'il n'y a aucune raison qui permette de retenir sous h^ verrous un homme propriélaire d'une masse suffisante [>our subvenir aux premiers besoins. Trois joui^
après, rindividu est arrêté en flagrant délit de mendicité; lorsqu'on fait devant lui le compte de Targent qu'il possédait, qu'on lui explique que facilement il eût pu vivre pendant un ou deux mois, il répond : « Ah ! voilà, j'ai fait la noce. » CJt cent fois de suite il recommencera; et ils sont tous ainsi. Peut-être est-il plus facile d'agir moralement sur un voleur que sur un mendiant de profession.
Il y en a beaucoup à Paris; pendant le cours de Tannée 1869, on en a incarcéré 2,588, parmi lesquels les hommes représentent les deux tiers. La femme est plus résistante, elle sait mieux restreindre ses besoins ; se sentant maladroite et peu leste à la fuite, elle hésite à se mettre dans le cas d'être arrêtée ; elle reculedevantlamendicitéagressive, familièreàThomme; elle subit moins l'abrutissement causé par les plaisirs violents, par l'ivresse, et elle garde une sorte d'esprit d'indépendance qui Téloigne des dépôts de mendicité.
La maison de répression de Saint-Denis, où l'on envoie les mendiants à l'expiration de leur peine, est le plus immonde cloaque qui se puisse voir. Depuis que j'ai entrepris cette série d'autopsies sociales, j'ai été contraint de descendre dans bien des bouges et de visiter bien des sentines; mais qu'il pût exister à la porte de Paris, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, sous l'administration directe de TÉlnt, un lieu si
j)tirliculièrement délabré, pourri et malsain, c'est ce que je n'aurais osé imaginer. Si les vieilles cours des miracles du moyen âge avaient possédé un hôpital, il n'eût pas été autrement.
11 eût été, comme la répression de Saint-Denis, installé dans des masures, les escalieVs eussent été si roides qu'il eût fallu s'aider de deux rampes pour pouvoir les gravir; les chauffoirs étroits, étouffés, obscurs, eussent été propices à toutes sortes d'infamies; les cours pleines de poussière et de fange, selon la saison, n'eussent même pas été pavées; l'air vital, épaissi par des miasmes putrides, eût à peine circulé dans les chambres, où Ton est contraint d'entasser trois fois plus de monde qu'elles n'en peuvent contenir; certains ateliers eussent été établis, faute de place possi* ble, dans des caves où l'on gèle, mais où l'on n'y voit pas; c'eût été, en un mot, le séjour des épidémies et du vice réunis pêle-mêle. Il me faut évoquer mes souvenirs de voyageur pour découvrir un analogue à celle misérable hospitalète, et je ne le trouve que dans la léproserie de Damas.
Cette maison de répression où tout tombe en ruines^ qui (»st étayéc à l'intérieur et à l'extérieur, est une ancienne fabrique de cuirs. Dans les premières années du règne de Louis XVI, on l'appelait la Française^ et on y inslalla un hôpital pour les gardes françaises malades par suite de débauche ; puis, par un décret de
vendémiaire an II, on en fit une maison de repression pour les mendiants valides. I/objet auquel on l'avait consacré n'a point changé; tant bien que mal, on a soutenu la vieille construction que le temps lézarde; elle va tomber un de ces jours. Ce n'est plus une maison, c'est une ruine.
Ix)rsque j'ai été la visiler, il faisait froid ; une pluie de mai's drue et serrée tombait, qui délayait la boue des préaux et les rendait inhabitables. On était dans les chauffoirs, où s'entassait toute cette sordide population groupée autour de poêles en fonte qui répandaient^me odeur infecte. Parmi les malingreux vêtus de la souquenille grise, parmi ces vieillards qui ont connu toutes les geôles et dont la face a toutes les impudeurs, on peut remarquer avec horreur et stupéfaction de jeunes hommes, presaue des enfants de dixhuit à vingt ans, qui rougissent jusque dans le blanc des yeux loi'squ'on les regarde fixement, et qui sont choyés par ces vieux pécheurs, dont ils sont les compagnons les plus chéris.
Rien n'est de plain-pied, rien ne se commande ; partout il faut franchir des degrés, tourner des couloirs, se baisser pour passer sous des linteaux trop bas cl marcher avec précaution pour éviter de se heurter contre les étais sans nombre qui soutiennent le plafond. Il y a des ateliers pour des tailleurs, des cordonniers, des cordiers, des fabricants de liens, de chaî-
Les femmes sont sons la direction de surveillantes laïques; l'une d'elles, alerle, intelligente et jolie, qui roulait bien répondre à mes questions, m'a paru mener son vieux bataillon avec vivacité et régularité; il faut beaucoup d'entrain uni à beaucoup de patience pour maintenir dans les limites de la discipline ces esprits facilement inquiets et sans grande responsabilité ; les bonnes paroles réussissent mieux que les menaces, et les sévices font plus de mal que de bien. Comme je demandais à voir la cellule de punition où Ton enferme les récalcitrantes, la surveillante hésitait ; enfin, rougissant beaucoup, elle fit jouer une grosse serrure et ouvrit une lourde porte bardée de fer. Je m'aperçus que du cachot elle avait fait une sorte de grenier à débarras ; il était difficile d'avouer plus ingénieusement que pour guider tout ce mauvais monde elle n'a jamais recours qu'à des mesures de douceur et d'indulgence.
Les dortoirs sont fort grands, mais l'encombrement des lits, — 100, 120 par pièce, — rend les dimensions illusoires. Parfois le nombre des détenus est tel qu'on est forcé de réunir deux lits côte ri côte et de déposer un matelas au point de jonction, de sorte que trois personnes couchent dans un espace qui normalement devrait être réservé à une seule. Car non-seulement les bâtiments s'écroulent, non-seulement ils sont si vieux, si délabrés, qu'on n'a osé y mettre la
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pioche pour y éliiblir le gaz et des calorifères, mais la place manque. L'étroitesse des locaux est dangereuse au point de vue de la santé, elle rend les abus trèsfaciles, détruit presque toute surveillance; elle a un inconvénient plus grave encore, elle paralyse le bien qu'on pourrait faire, car elle ne suffit pas à loger la population qui encombre ces lieux de désolation. En 1869, les entrées ont été de 1,025 hommes et388 femmes; les sorties de 779 pour les premiers et 252 pour les secondes ; au 31 décembre, le chiffre tolal des détenus était de 862 : 552 hommes et 510 femmes. Pour porter un jugement sérieux sur celte population, il faut savoir que parmi les 1,025 hommes, 470 ne savent ni lire ni écrire, que parmi les 388 femmes 283 sont complètement illettrées; ainsi, sur 1,413 reclus, 753, c'est-à-dire plus de la moitié, n'ont reçu aucune espèce d'instruction.
Grâce à une pareille accumulation, rinfirmerie ne chôme pas ; elle est plus vaste ou du moins mieux aménagée que les ateliers et les dortoirs ; les lits sont placés moins près les uns des autres, une sorte d'allée médiate les sépare, et en la traversant on peut voir les malades amaigris s'agiter faiblement sur leur grabat. Tous les cas de maladies séniles semblent être représentés dans cette infirmerie; il y a des gâteux, des aveugles, des épileptiques, des paralytiques, des incurables do toute sorte, des moribonds de toute espèce,
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dont la place senîi dans des hospices plotdl que dans one maison de impression.
On meurt beaucoup a Saint-Denis : 138 femmes, 390 hommes en 1869. Ceh se comprend; b plupart de ceux qui arrÎTent à celte dernière étape ne tiennent plus à la TÎe que par un fiU et pour eux le dépôt est l'antichambre du cimetière. \ ces causes inhérentes aux individus euxHnemes, il faut ajouter celles qui ress:ortenl de Tinsalubrité de l'établissement, insalubrité singulièrement augmentée et toujours entretenue par un égout à ciel ouvert apportant dans les préaux le dégorgement des ruisseaux de la ville^ et par une affreuse petite rivim^ qu*on nomme le Crould, qui, après avoir recueilli tous les produits chimiques des usines qu'elle met en mouvement^ passe au milieu des cours^ empoisonnées par ses émanations nauséabondes.
Il faut jeter par terre au plus vite cette maison de maliVliction, qui est une honte pour l'administration centrale*. C'est bien la peine d avoir quelques préten-
■ Ceii zrice an dèTtiueiDefit fk$ «niplo^ês q«e b ncprwsîon de SaÎBl-tirab ni fos été détruite )or$ du $i^re de l^uris. Soixante obes soài lomU:» «or h tiubiMi. W fe« y prit oo» fbi$ et oote lois on jor- TÎnt à THriDdiY. L'jntorit-.^ iràliuinf av:ail cMiTVfti me partie de Fêta- UiMiemenl es nuîjoo de p«nitioQ pour W$ H^ijts iodtscî|iliDés. Le DûcnfcfY d« cmii-ci dq<is» 800. çpà fiuvnt «c»r$$4xefimt mis fn liberté, r n'rti nps£*ît qof «miabIi? . df<^«t< pn^TentÎT^fiient. krç^fpie le Î2 jani»-T I^TI. an ubii$ pèwinaA dans War dorUw Uessa trois bomnes dont un nManM le lendetuain ; à h siit<^ de cet incident, les prisomûers furent rewi*^-
LES DÉ POTS. Tf)
lions à être un peuple civilisé pour conserver de pnreilles masures que le seul soin d^une dignité qui se respecte devrait faire raser immédiatement. Comment la préfecture de police n*a-t-elle pas pris les mesures nécessaires pour faire construire une mnison de répression en rapport avec ses besoins ? Parce qu^elle a les bras liés, en quelque sorte, comme j'ai déjà été forcé de le dire à propos de la prison de Sainl-Lazare*; parce qu'elle n'est que pouvoir exécutif, parce qu'elle n'a pas de budget, 'parce que c'est la préfecture de la Seine qui doit lui fournir les bâtiments, les locaux, les ameublements qui lui sont indispensables; parce que, tout en utilisant de son mieux les établissements qui lui sont confiés, elle est contrainte de les accepter tels qu'on les lui donne.
La division des pouvoirs est un excellent principe en matière administrative, mais lorsqu'il est poussé jusqu'à l'absurde, il peut facilement produire les effets désastreux que nous venons de constater. Pour prouver dans quelles lenteurs les autorités délibérantes peuvent parfois se laisser endormir, il n'est point superflu de raconter sommairement l'histoire des modifications que la maison de répression de Saint-Denis a dû subir et n'a point subies.
Dès 1854, le conseil général de la Seine exprime In
« Voir tome lîî; chap. xv, len Priions, p. 301 et teq.
pensée d\abnndonner le dépôt, qui est insufTisant, et d'en construire un autre approprié aux exigences sans cesse renaissantes auxquelles il faut pourvoir. On mit quelque temps à se décider, et, en 1840, on proposa l'acquisition de Tancien couvent des Ursulines, situé à Saint-Denis même, et qui facilement eût pu être converti en maison de mendicité. En 1845, au mois de décembre, le conseil général, tenant à se rendre compte par lui-même de l'état des choses, se rend à Saint-Denis et trouve avec étonnement plusieurs détenus couchés dans le même lit ; le fait s'explique de lui-même : il n'y a place que pour 716 lits, et il y a 903 reclus.
En 1846, le conseil, édifié par sa propre expérience, reconnaît que la vétusté et l'exiguïté des bâtiments de Saint-Denis les rendent impropres aux besoins qu'ils ont à satisfaire; 1846 et 1847 se passent en pourparlers stériles; on tâte tous les projets, sans se fixer à aucun; il est question d'acquérir les terrains des Moulins-Gémeaux, du barrage; on lève les plans, on fait des études, des devis; mais toute décision reste flottante et Ton ne s'arrête à rien. La révolution de 1848 met à néant ces projcls, qui sont repris en 1849, tant l'urgence est pressante; en novembre 1850, le conseil fait examiner deux terrains proposés et semble pencher un moment pour l'acquisition de l'ancienne manufacture de Jouy. On ne conclut pas; mais comme
il faut prendre un parti, le conseil décide «qu'il convient de [solliciter du gouvernement la présentation d'une loi qui, en réglant d'une manière défmitive les mesures propres à réprimer la mendicité, déterminera à qui incombe le soin de pourvoir aux dépenses que celle répression peut nécessiter et dans quelles projK)rtions devront y concourir TÉtat, les départements et les communes. » C'était une fin de non-recevoir. il est inutile de dire que nulle loi ne fut présentée.
Le 14 novembre 1854, la question qui, depuis vingt ans, n'avait pas fait un pas^ revient devant le conseil général; celui-ci adopte en principe le déplacement du pénitencier de Saint-Denis. Aussi, lorsqu'on février 1855 la maison, par suite des pluies d'hiver, menace de s'écrouler loul à fait, on n'y ordonne que les réparations indispensables, car, dit le préfet de la Seine, « j'ai pensé qu'au moment où il est Irès-sérieusement question d'établir une aulre maison départementale, il ne convenait pas d'effecluer dans l'ancienne des améliorations coûteuses qui pourraient tomber en pure perte. »
C'était bien raisonner, mais alors il eût fallu ngir^* Kn août 1866, après qu'à différenles reprises on a élé obligé d'étayer les bâtiments les uns après les autres, le conseil d'arrondissement, le conseil municipal de Saint-Denis poussent un cri d'alarme et déclarent que la situation est intolérable. I^ conseil général pa-
78 LA MEMDICITÉ.
raît s'émouvoir; le 16 décembre 1868, on décide l'achat d'un terrain appelé les Presles^ et situé sur la commune de Nanterre; mais on avait compté sans les habitants, qui s'inquiètent, et trouvent la future maison de répression placée trop près d'eux; on écoute leurs plaintes ; nouveau délai ; cependant, le '28 avril 1869, la préfecture de la Seine demande à la préfecture de police de lui préparer un projet de construction; enHn, le 18 décembre 1869, le conseil « délibère x) l'acquisition d'un autre emplacement désigné sous le nom de Notivelle'Francey et appartenant à la même commune; le rapport ajoute : «La dépense qui résultera de cette opération est comprise parmi celles auxquelles est destinée la surimposition de six centimes autorisée par la loi du 10 août 1868. » Les choses en sont là. A-t-on acheté les terrains? J'en doute ; mais la maison de Saint-Denis continue à tomber en ruines*.
Une seule maison de répression, réservée au trop plein des mendiants de la population de Paris, était insuffisante, on l'a reconnu depuis longtemps, et un décret impérial daté de Madrid, le 22 décembre 1808,
* La question vient de faire un pas. Le 10 novembre 1871, le conseil général a décidé la reconstruction d*une maison de répression pour remplacer celle de Saint-Denis ; une délibération du même conseil en date du 23 avril 1872 autorise Tacquisition d'un terrain de 125,000 mètres sur la commune de Nanterre; une première somme de 250,000 fr« est consacrée à cet objet*
crcki un dépôt de mendicité pour le dépcirtement de la Seine dans l'ancien château de Villers-Cotterels. Là, du moins, les constructions sont solides^ Tair n^est point ménagé et remplacement est bien choisi sur les lisières de la forêt. Si Saint-Denis se recrute dans les bas-fonds du vagabondage et de la mendicité, Villers- Collerels reçoit beaucoup d'infirmes et de vieillards qui n'ont point trop d'antécédents judiciaires. Dans les deux établissements, du restCj la préfecture de police fait placer, à titre d'hospitalité, des malheureux qui sans elle n'auraient point d'asile et vagueraient dans les rues comme des chiens errants.
Elle n'est point difficile dans ses choix. L'administration de l'assistance publique, par un scrupule légitime, refuse d'admettre dans les hospices des hommes qui ont traîné sur le banc des cours d'assises et dans les cabanons des maisons centrales; mais parce qu'ils ont été criminels jadis, parce qu'ils le seraient peut-être encore, faut-il les traquer et les abattre comme des animaux féroces? Cette idée est insupportable. La préfecture de police, à la fois compatissante et prévoyante, voulant éviter que les gens ne meurent de faim ou ne soient entraînés par la misère à de nouveaux méfaits, les envoie dans ses dépôts, où du moins ils trouvent le pain quotidien, une petite rémunération de leur travail, le couvert, le coucher, l'in*iirmerie et la sépulture.
Villers-CoUerels, par sa tenue intérieure, {^ar la liberté relative dont les reclus y jouissent, ressemble bien plus à une maison hospitalière qu'à une maison (le répression. Le vieux châleau, bâti par François P% garde grand air, malgré Tétrange population qui l'habite, avec ses deux tours, ses hautes cheminées de briques, son escalier monumental, ses délicates sculptures où la salamandre emblématique marche au travers des llammes*.
On a modifié Tancienne distribution ; les salles ont été coupées par des refends; des soupentes ont diminué la hauteur des pièces; la chapelle, une merveille de la Renaissance, est devenue un dortoir; mais là du moins chacun trouve une place suffisante; il y a de larges préaux, et, contre les murs, des bancs où les pauvres vieux peuvent s'asseoir pour se réchauffer au soleil. Le puits immense, sorte de vaste piscine où descendent des seaux confenant quatre-vingts litres, est une curiosité du pays. Mais pourquoi faut-il que ce soient les reclus, tous vieillards, la plupart infirmes, qui soient forcés de tourner la lourde manivelle qui fait monter l'eau nécessaire à leure besoins? Une telle manœuvre n'exige pas moins que l'effort de dix honi-
* le châleau de Villcrs-Cotlercl5 passa du domaine royal dans Tai»nagc des d'Orléans. C'est là que Louis XI Y vint recevoir la princesse P:il:itine qui allait épouser Monsieur et devenir la mère du futur régent. A In date du 10 avril 1718, Madame fait allusion k cette entrevue dans une de ses lettres.
LES DEPOTS. 81
mes. Ne seriût-il pas humain cl digne d'une adminis- Iration qui mieux que louleaulrcsait pratiquer la vraie charilé, de donner à ces pauvres gens une de ces petites machines à vapeur, un Jack-felloiCy un Donkey-en/jinc que les Anglais et les Américains utilisent si bien sur les quais de leurs porls de mer pour décharger les iLivires? Avec une pelletée de charbon et quelques (ours de roue, le moteur obtiendrait à lui seul plus de besogne que lous ces cacochymes qui peinent, qui s'épuisent pour faire un labeur auquel leur fiiiblesse les rond impuissants.
A Villers-Cotlerels, il m'a semblé qu'on travaillait quand on voulait. La grande occupation est d'effiloquer du linge et de le réduire en charpie; celle-ci est |)ayéc 10 centimes le kilogramme; il faut environ quinze jours pour en amasser un kilo. On cause, on lit, on fume dans les cours ; une fois par semaine, le mardi pour Ic3 hommes, le mercredi pour les femmes, on va se promener dans la foret et fort souvent l'on renlre gris. Il y a une grande tolérance pour le costume; on permet la moustache et même la barbe. Le hasanl y a rassemble quatre ou cinq ménages, on les autorise à manger ensemble; dans une salle commune, sur le bout d'un banc, ils peuvent s'asseoir et échanger leurs gamelles.
Dans celle tourbe de misérables, il y a plus d'un
désesjjéré. J'ai aper(;u là un homme de soixante ans iv. G
dont je savais Thisloire. Un jour, il avait fait une tragédie en cinq actes et en vers; elle n*était ni meilleure ni plus mauvaise que beaucoup d'autres. La couleur locale n'était peut-être pas d'une exactitude très-scrupuleuse, car Malek-Adhel disait à Philippe Auguste :
J 'étends sur le carreau le premier qui s'avance ;
mais ce sont là des vétilles auxquelles il ne faut point s'arrêler. L'auteur présenta sa pièce à l'Odéon, où elle fut refusée ; il la fit imprimer, et de là viennent tous ses malheurs. Il en offrit un exemplaire à l'Académie française qui, selon son invariable usage, lui en fit accuser réception par lesecrétaire perpétuel. La lettre disait que la pièce serait déposée à la bibliothèque de l'Institut et elle était signée : Villemain. Le pauvre auteur crut et croit encore, de bonne foi, que son œuvre avait paru tellement remarquable qu'on l'avait jugée digne d'êlrc mise dans les « archives » de l'Académie; il rêvassa d'autres poésies, abandonna tout travail productif, laissa arriver la misère sans trop voir qu'elle venait, puis un matin, pris au dépourvu, serré de près par ia nécessité, il ramassa du pain où il en trouva, au dé* pot de Villers-Cotlerets. Quand je passai près de lui^ il émieltait son pain dans une écuelle où flottaient quelques haricots. « Comment vous trouvez-vous ici? lui demandai-jc; — Bien, me répondit-il. Me voilà ras*
sure sur la vie matérielle ; je vais pouvoir me remettre a travailler. »
Comme à Saint-Denis, le quartier des hommes est prudemment séparé de celui des femmes ; là du moins les fortes murailles, la division même des bâtiments rendent la surveillance facile. Lorsque j'ai traversé la partie réservée aux femmes, elles se pressaient vers la cantine, avec des tasses à la main, et demandaient leur café au lait; au rez-de-chaussée, elles habitent de grandes pièces où les murs lambrissés portent de belles boiseries dorées. On laisse perdre sans nul profit des œuvres d'art importantes, et il y a entre autres sur la voAtede l'escalier des bas-reliefs très-saillants qui sont un excellent spécimen des bonnes sculptures décoratives de la Renaissance et qui devraient trouver place dans un de nos musées. Partout il y a de l'air, du soleil, un grand horizon de verdure, et dans cet asile les reclus ne paraissent point trop malheureux.
Ce sont des sœurs de la Présentation (de Tours) qui surveillent les femmes et gouvernent l'infirmerie. — Là, une femme était étendue, maigre et déjà marquée pour l'autre vie; ses mains jaunes, décharnées s'agitaient doucement devant elle avec le mouvement lent et rliythmique des ailes d'un oiseau. Elle nous laissa passer, sans remuer la tête, puis tout à coup d'une voix assez forte, elle s'écria : «Ma sœur, je ne puis pas mourir et ça m'ennuie. — Priez Dieu, répondit la
^i LA JUtMMtilf-
liiliji'ki^mdtj ci iJ voub rappellera. — Je voudrais moorif ;iu)our<l liui, avaul \tvh heures, — Prit z IMco^ repli^jMa la îx^'Uf , — Vv'ufrAt pour moi, repril h moril/'/i^U^s il im; liùti'Àmie paf^, j'en ai trop fait! » La sanir 6'i^(/i'iM/<jill<'J al quelques femmes l'imitèrent.
iWlfiiil ratiti(';e 1809, le mouvement du dépôt de VilInb-tiolUfritU a été, pour les hommes, â22 entrées iil l'i?! fni\'i\i*h\ pour les femmes, 58 entrées elGosor- |jiit);i)u lit (IfVtMubn», la population totale de la mai- Miiii iMiiil (In ilMi honunes et 515 femmes; dans le iiMirant do rnnnéo, il éiail mort 79 femmes et 12i
Immimmo^.
l<\, il u') a point tronfanls gardés près de leur \\\^\\\ il u*N a poini do jouuos gens, comme à Sainlm>»M*i vo HOMi hion iVvllomonl dos vieillards, des ii> limu\> \\\^\\\ U\\\\\\^\\\^ s%Ma incuruldos; quelques-uns >\vM^ o^Mp^^^\^^\ sbu> U xiUo c\muwo jardiniers, comme \^^v^^\\i^Hs\x, s^^ isH^xout |^rv^"^w suf les gages qu'ils ^\\s^\v^»l sls^ \^v^^ v^iuolvJtvc l^rur iKHirriture^ acheter vIm t«UiN s^; bsviv vtV :v.-ittj»5v ctt ura^^p*? utt nMT^de vin.
Aivv.N V NV>»i.^>*».vv»«v i>iv<t Ait âuiiMi inajs si Ton
\, . ^v...\» i .j a . {*A -»k Util le 'it'M^ K^) imes t*«
LES DEPOTS. 85
inclira facilement qu'il faut les modifier, les agrandir et les mettre en rapport avec les besoins, qui dcviennenl de plus en plus impérieux. Tels qu'ils sont cependant ils rendent encore de grands services : dans l'un, on aide à réprimer un délit et à empêcher celui qui l'a volontairement commis d'y tomber de nouveau ; d:ms Tautre, on vient au secours de l'infortune réelle, do la misère, delà faiblesse, de la décrépitude. Mais, il faut bien le dire, ce n'est point avec de telles mesures qu'on éteindra la mendicité. Si une société qui se respecte doit du pain aux infirmes, elle ne doit que la possibilité du travail à la paresse et à la fainéantise. Or, ce sont là deux vices inhérents à la nature humaine; les lois terribles des siècles passés, le bannissement, la marque au fer rouge, l'essorillement, la déportation, les galères ont vainement tenté de diminuer le nombre des mendiants; nos prescriptions plus douces, très-prévoyantes et très-hdmaines, n'obtiennent pas un meilleur résultat. Les dépôls diminuent forcément le nombre des mendiants qui exploitent Paris, mais n'affaiblissent en rien les habitudes vicieuses qui semblent être le fond même de leur caractère naturel.
En présence de ce fait persistant, en considérant que beaucoup de ces hommes sont jeunes et pourraient travailler, en s'assurant par les relevés stalistiques qu'il finit aux 2,588 mendiants arrêlésà Paris en 1869
ajouter 14,095 vagabonds, ne peut-on pas se demander s'il ne serait pas temps de prendre un parti sérieux, et si nous ne devrions pas, tout en profitant de la dure expérience faite par la Hollande, suivre l'exemple qu'elle nous a donné par l'établissement de ses colonies pénitentiaires intérieures d'Ommerschans et de Frederiksoord î
La France possède aujourd'hui 5,147,862 hectares de terres en friche ou jachères mortes* ; avec les chemins de fer et les canaux, l'engrais arrive partout; avec la sonde des puits artésiens, l'eau peut jaillir sur les terrains les plus stériles; les vagabonds et les mendiants valides bien dirigés, maintenus dans les étroites prescriptions d'une discipline à la fois préventive et paternelle, peuvent devenir des agriculteurs suffisants. En échange de la main-d'œuvre que l'on exigerait d'eux, ils auraient le pain de chaque jour, une rémunération proportiohnelle, au besoin une part du champ cultivé. La civilisation y gagnerait de toute manière, car nous augmenterions les ressources agricoles de la France et nous débarrasserions nos villes d'une race parasite où le crime va souvent chercher ses auxiliaires les plus redoutables.
* Les départements qui possèdent le plus de terrains en jachères sont la Marne 165,487 hectares, rAUier 154,043, la Vendée 144,522, les Deux-Sèvres l!28,C80, le Puy-de-Dôme 131,488, l'Yonne 116,559, la Vienne 11G,44!2.