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«50 L'ASSISTANCK PUBLIQUE.
des ressources égales à tous les bureaux, elle n*y parvient guère ; les arrondissements riches sont toujours, grâce à l'abondance des aumônes qu'ils recueillent, bien plus favorisés que les autres et dépassent amplement la portion congrue à laquelle les autres sont réduits; ainsi le II* a pu dépenser 115 fr. 85 cent, par ménage; le V1I1% 116 fr. 55 cent. ; et le IX*, le [Ans oi>ti lent de tous, 127 fr. 75 centimes.
Cette part gardée aux indigents est bien maigre, dira-t-on, et ce n'est pas avec la moyenne la plus élevée, avec 127 francs, qu'on sauvera un homme de la misère ; non certes ; mais il ne s'agit point de donner des renies à ceux qui en demandent; la mission des bureaux de bienfai^nce est heureusement moins difficile, elle consiste à venir en aide à un individu momentanément empêché, à soigner les malades, à permettre à l'ouvrier appauvri par suite d'un chômage forcé d'attendre des jours plus lavorables. En étudiant de près la [lopulation toute spédaie qui a sans cesse recours à la charité [)ublique et privée, nous pourrons nous convaincre qu'elle est peu intéreasanlc, qu'elle affecte la misère bien plus qu'elle ne la ressent et que l'administration qui gère le dépôt sacré du bien des pauvres est obligée à une extrême ctrconsiieetion {)oiir ne. |ias cHre abuséeet dépouillée.
Oue de fois dos gens qui avaient obtenu des bons de pain solliciU's avec insistance les ont-ils cédés au bou-
LES BUREAUX DE BIENFAISANCE. loi
langer, et ont acheté de Teau-de-vie avec l'argent qu'ils avaient obtenu ? Que de fois ceux à qui Ton avait accordé plusieurs bons de viande (50 centimes ou i franc par bon) les ont accumulés, ont demandé au boucher un beefsteak en échange et ont été le manger au cabaret en Tarrosant d'un ou deux litres de vin ! Ces cas-là se présentent si fréquemment qu'qn ne les compte plus et l'on fait bien, car, en matière de charité, il vaux mieux être trompé cent fois que de se tromper une seule.
Chaque bureau de bienfaisance a sous sa direction immédiate plusieurs maisons de secours disséminées dans t'arrondissenumt et qui relèvent de lui., exacUîr ment comme il relève lui-même de l'administration centrale. Le nombre de ces maisons est arbitraire ; il en existe cinquanie-s^ à Paris qui sont distribuées avec intelligence, selon la pauvreté, détendue des différents quartiers et les difficultés du parcours; elles sont dans notre immense capitale comm^ ces refuges qu'on a établis sur la r^oute de certaines montagQes que l'accumulatioo à^s neigios rend dangereuses pendant rfaiver. Ainsi le XUi* arrondissement (la Glacière^ la BuJltie-aux-Gailles) possède qjM.ailrc maîsoi^s^ et le II* (Opéra) n'en a qu'uae qui suffii amplement aux besoins de cette zone dont la richesse par>ient faciLeopef^t 9 «eut^^sili^er l'i^digea^ce..
Un drapeau et une inscription exfjliealive les dis-
tingucDl. Sans èire consiruilcs sur un modèle idenliquc, elles ont enlrc elles de tels points de ressemblance, qu'après en avoir visité une on les connail toutes. Elles sont dirigées par ces femmes admirables qu'on rencontre au chevet de tous les malades, auprès du berceau de tous les orphelins, dont les mains délicates pansent toutes les plaies et qui semblent un diclame vivant pour (ouïes les infortunes; le peuple, qui (le longue date les connaît et les aime, les appelle les Petites-Sœurs des pauvres, les Sœurs-Grises, les Sœurs-du-Pot, les Bonnes-Sœurs ; elles appartiennent à la congrégation des lazaristes, bien connue des voyageurs, que fonda saint Vincent de Paul, et leur vrai nom est Filles de Charité \ Elles sont là dans un milieu que l'on dirait créé pour elles, près des pauvres qui les sollicilenl, à côté d'une richesse relative qui leur permet de les aider.
La maison est d'une propreté merveilleuse, c'est l'unique coquetterie de ces saintes filles d'avoir des
I J(; prie le lecteur de m'cxcuser si je mets sous ses jeux rordure suivante ; iiiuis il est bon de rappeler comment les hommes de la Commune apprécièrent les services rendus à la |)opulation par les Sceurs de Charité. Voici, à ce sujet, ce (|ue le Père Duchêne disait dans son duniéro du i" prairial an 7'J : « Ah ! les gueuses ! qu'est-ce qui aurail dit ça ? avec leurs airs de sainte Nitouche ! c'est mauvais comme la gale! et ça veut gagner le ciel comme ça? est-ce que dans le Paradis, où les calotiMs prétendent qu'on ne reçoit que des honnAlcs gens, il peut y avoir place pour des bougresses semblables? Non, foutre! ou le Père Duthéne n'est qu'un jcan-foutre, et nom de Dieu, ça n*est pas Trai !
ciiivi'cs éblouissanls et des parquets périlleux à force d'être frottés. La lingerie, dont elles sont Irès-fières, lorsque les armoires en sont bien garnies, répand une odeur de lessive corrigée par le parfum de quelque chapelet de racines d'iris caché derrière des piles de serviettes. Elles sont obligées d'avoir toujours une grosse provision de linge, car elles prelent des draps de Ht, même des chemises, a ceux qui n'en ont pas, et ceux-là sont nombreux ; une fois par mois on change les draps, une fois par semaine les chemises ; il n'est pas toujours facile de les faire restituer cl l'on en a souvent retrouvé dans les magasins du monlde-piété. Elles ont aussi leur réserve de vêlements chauds, tricots et gilets de flanelle, de bas de laine, de chaussons, de camisoles doublées de finette. Dans une de ces maisons, j'ai vu de vieilles chaussures précieusement rangées sous une table : brodequins d'hommes et bottines de femmes se trouvaient cote à côte. C'est parce qu'une des sœurs s'est imaginé d'aller
Savez TOUS ce qu^elles fonl, ces gueuses-là, patriotes? le père Duchêne Ta vous le dire : eh bien, toutes ces chatteniitcs, qui ne font rien pour la nation et qui s^amusent k prier le ci-dev.int Dieu entre leurs repas, au lieu de traTailler, ces chaltemiles ont toutes été collées par les jennfoulres des anciens régimes dans les hôpitaux où les citoyens qui n'ont pas de quoi sont forcés d'aller faire le saint après s'être toute leur vie es {uintés pour nourrir les fainéants. Et dans ces sacrés hôpitaux — dont le Père Duchéne, qui connaît ça» va un de ces jours dénoncer la foutue organisation — elles font tout ce qu'elles veulent et n'en prennent qu'à leur aise. » (Numéro du 20 mai 1871 )
iU L'ASSISTANCE POBLIQUÈ.
(Jùêler les vieux souliers à domicile; elle trouve ainsi moyen , ÉauB bourse délier, de chausser ses pauvres qui vont pieds lius.
La maison s'outre généralement par une salle garnie de bancs et chauffée à l'aide d'du poêle qu'une grille protège, car il faut éviter que les etfants puissent se brûler. C'est là que les malades prennent place deux ou trois fois par semaine, lorsque \e ttiédecin divisionnaire du bureau de bienfaisanoe vient faire la visite et donner ses consultations. Selon la pauvreté du quartier, la moyenne des consultante varie entre vingt-cinq et trente-cinq. I^es médecins arrivent à Theure indiquée; ils se font généralement un point d'honneur de ne pas laisser attendre ces clients, qui bien souvent quittent leur ouvrage pour venir raconter le mal dont ils souffrent. Un à tin, on les fait entrer; ils montrent leur carte d'indigent pour prouver qu'ils ont droit aux médicaments gratuits; lorsqu'ils ne sont pas inscrits au contrôle du bureau, on ne leur doit strictement que la consultation, mais qui s'arrêterait à une vaine formalité *?
Les cas pathologiques curieux sont fort rares; ce
* Les ordonnances délirrées par les médecins du bureiii de bienfaisance sont de Irois couleurs différentes : blancheê pour les malades traitée h domicile, jaunes pour les indigents inscrits ati contrôle, roses pour ceux qui ne sont pas inscrits ; dans ce dernier cas, il faut, pour avoir des médicaments gratuits, obtenir le visa, toujours actordé, du secrétaire-trésorier du bureau de TarrondisseUient.
qu'on rencontre le plus fréquemment^ c est la blessure «iccidentelle, le rhumatisme et Tanémie ; presque tous ces malades illettrés qui , confondant l'estomac , le cœur et la poitrine, se plaignent volontiers d'éprouver quelque chose quelque part, ont un mot qui peint assez nettement leur état ; ils disent : « J'ai une langueur qui me tient partout, n  beaucoup d'entre eux on ordonne des bains qu'ils vont prendre dans certains établissements voisins de la maison de secours et qui se font rembourser le prix au bureau de bienfaisance ; le plus souvent on leur prescrit un traitement simple, facile à suivre et qui n'est pas moins salutaire que les potions les plus compliquées.
On voit là de vieux routiers qui connaissent par expérience les habitudes médicales et qui arrivent en se plaignant d'une faiblesse générale, de difficulté de digestion et qui, d'un air trùs^humble, déclarent qu'ils n'ont pas plus de force qu'un poulet. Si le médecin, qui connaît bien sa clientèle et est au fait de ses ruses ftimilières, fait la sourde oreille, le malade dit d'un air capable et convaincu : a Je crois que du vin de quinquina me ferait du bien. » Dans ce cas-là, on a affaire à un ivrogne qui n'a plus de quoi boire. Cette drogue amère, dure aux lèvres, rêche au palais, leur (bit encore illusion; c'est exécrable, mais ça leur parait meilleur que de l'eau. J'ai eu la curiosité de «]rn(\ter le vin de quinquina de l'assistance publique; il
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n'est point préparé avec dn vin de Madère, comme celui de Séguin, ni avec du vin de Malaga, comme celui de Bugeaud; il est composé d'un alcoolat de quinquina mêlé à un gros vin du Midi, qui lui donne plus de montant, mais ne lui ôte rien de son insupportable âcreté. La consommation qui s'en fait est telle, les indigents en réclament avec tant d^insistance que , en i869, dans les seules maisons de secours, on en a distribué 55,221 litres.
11 en est de même de l'alcool camphré, de cette drogue dont l'odeur seule est odieuse. Bien des gens se font des bosses et des contusions exprès, prétendent qu'ils ont des douleurs dans les articulations afin d'obtenir une fiole de ce liquide violent et brûlant comme du vitriol ; rentrés chez eux, ils le coupent avec de Tenu sucrée au caramel et le boivent comme de Teau-devie: aussi 1,906 litres ont été donnés en i869, et la moitié n'a pas servi à ce que les apothicaires appellent c< l'usage externe. »
A ces consultations les femmes sont plus nombreuses que les hommes; beaucoup d'entre elles amènent de pauvres petits enfants scrofuleux, injustement frappés dès la naissance par les suites de la débauche paternelle. Ils font pitié à voir avec leur face pâle et bouflie, leur tête trop lourde pour le cou trop grêle et déjà sillonné de cicatrices, avec l'air sérieux et réfléchi de ceux qui souffrent. Là est la vraie commiséra-
ti'on ; on éprouve un sentiment mêlé de colère et d'attendrissement en présence de ces êtres chétifs, malvenus, qui n'ont point demandé h naître et qui toute leur vie Iraineront une exislence étiolée, rachitique, peutêtre impotente, à coup sûr misérable.
Une femme entra, jeune encore, visage émacié, cheveux d'un blond terne, œil bleu très-doux, lèvres décolorées et flétries : une figure du douzième siècle, comme on en sculptait sur les églises au temps de la maigreur universelle. Elle portait dans ses bras un pauvre être qui semblait n'avoir que le souffle; elle le regardait avec compassion et le montrait au médecin. J'interrogeai cette femme. <c Quel âge avez-vous? — Trentequatre ans. — Vous avez d'autres enfants? — Monsieur, j'en ai dix. — Qu'est-ce que fait votre mari? » Elle devint toute rouge, ses yeux se mouillèrent, et d'une voix à peine distincte, elle répondit : « Des enfants! » Je ne puis rendre l'impression que je ressentis ; ce mot cynique en lui-même était, dans sa brutalité naïve, l'explication de tant de misère, de tant de sacrifices, de tant de rêves déçus et d'une si profonde désespérance, que le médecin et moi nous nous regardâmes comme si nous venions d'entendre la révélation d'un forfait. Lorsqu'elle se leva pour partir, le docteur me fit un signe rapide, je la regardai marcher et je reconnus avec épouvante que ses dix enfants allaient bientôt avoir un frère.
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Ileurelisenficnt toutes ne sont point ainsi et ne sont pas, quoi qu'elles fassent, condamnées par leur fécondité même à une misère irrémédiable. C'est là mieux que partout ailleurs peut-être, eti les voyant défiler une h une, qu'il est facile de se convaincre que la femme n'abdique jamais, à moins qu'elle ne soit absolument vaincue et matée par l'âge. Tant qu'elles n'ont point perdu toute figure humaine, la coquetterie pemste; le médecin en causant avec moi exprimait Cotte idée avec une forme saisissante : « Elles n'ont pas de quoi manger, mais elles portent de faux chignons! d Gela est strictement vrai. Il y a là des femmes pour qui le médicament obtenu est littéralement une sorte de nourriture, et qui trouvent moyen, on ne sait comme, dV cheter de la pommade et des jupons bouffants.
Il faut qu'elles aient soixante ans et plus pour re* noncer à « embellir leurs charmes, d On ne sait plus alors à quel sexe elles appartiennent ; ce sont des êtres hybrides; leurs lèvres molles, couvertes d'un duvet roussâtre qui ressemble à une moisissure de mauvais aloi, leur voix forte et éraillée en ont fait des hommes, tandis que leur cou ridé, augmenté d'un fanon pendant, leurs mains faibles, une certaine câliuerie du regard, dénoncent qu'elles sont encore des femmes; c'est un genre neuire que l'histoire naturelle a oublié de classer.
Elles sentent la crasse et le graillon ; Un madraà
LES BUHEAUl DE BIENFAISANCE 159
fripé est roulé autour de leur tête comme tin turban informe et laisse échapper quelques mèches^ grison* nanles ; elles marchent dans des souliers éculés, audessus desquels s'enroule la spirale de bas douteux ; à la main, elles tiennent un cabas ressemelé de cuir, meuble ambulant où elles enferment tout ce qu'elles possédait: les croûtes de pain qu'on leur a données, le inillet acheté pour leur seHn, quelques paires de savates ramassée au coin des bornes, la tabatiète et tout le fatras des petits ustensiles de ménage. Elles sont insatiables dans leurs demandes '^ il leur faut du tilleul pour les faire dormir, de la Camomille «pour leur pauvre estomac, x) du vin de quinquina pour les fortifier; du sirop de gomme pour la tisane ; les plus hardies font comprendre qu'elles voudraient bien du sucre pour leur café au lait, mais elles en sont pour leurs frais d'éloquence. Si l'assistance publique ne refusait imperturbablement le sUcre, elle serait ruinée en moins de deux ans.
On est fort généreux envers les pauvres gens. Nonseulement on leur distribue des médicaments gratuits, mais lorsqu'ils ont besoin de lunettes, de genouillères, de bas élastiques, de béquilles et de ces appareils orthopédiques que les ouvrages de force rendent si souvent indis|>ensables au peuple de Paris, on leur en fait donner. Heureux lorsquMls ne le^ vendent pas immédiatement potir aller boire ! L'ordonnance signée par
le médecin esl formulée sur une feuille imprimée, divisée en deux parties, car, selon les médicaments prescrits, elle doit être portée à la pharmacie de la maison de secours ou à un des apothicaires de Paris ; trentesept substances, considérées comme dangereuses ou offrant des difficultés reconnues de manipulation, sont réservées exclusivement à ceux-ci ; les autres sont fournies par les Sœurs de Charité, à qui une longue pratique a enseigné toutes les recettes du formulaire.
Ces excellentes femmes s'agitent silencieusement dans leur pharmacie proprette, manient les bocaux, font les dosages, préparent les drogues, roulent les pilules avec un aplomb charmant; d'un coup d'œil elles lisent l'ordonnance souvent hiéroglyphique, en deux tours de main elles ont préparé le médicament demandé, elles l'ont roulé dans un papier d'enveloppe; par le petit judas ouvert sur la salle d'attente, elles le passent au malade qui l'attend et qui, presque toujours, trouve ce qu'il n'y en a pas assez. » Quelquesunes de ces pharmacies possèdent, sans peut-être s'en douter, des richesses qui seraient fort appréciées à rhôtel des commissaires-priseurs : elles ont hérité, à la fin du siècle dernier, des drogueries des couvents supprimés par la révolution, et elles gardent des pots, des vases, des buircs en faïence de Delfl, de Rouen, de Ilafruenau, de Nevers, qui feraient se pâmer d'aise plus (rnn amateur de bric-à-brac. Reléguées sur lesarmoi-
res en chcne, ces potiches servent à décorer la pièce, aux murailles de laquelle on a accroché un crucifix et le porlrail de saint Vincent de Paul.
Le va-et-vient dans les maisons de secours est incessant. Pour les quartiers populeux, c'est l'endroit connu et respecté où Ton s'empresse d'accourir aussitôt qu'un accident est arrivé, qu'un malheur est découvert, qu'une infortune se fait jour. On sait que la on peut venir en toute confiance, que les formalités administratives sont négligées dès qu'il y a urgence apparente, et qu'on est toujours accueilli par des femmes pour lesquelles la charité est le premier devoir et le plus impérieux besoin.
La Tacdnaiioo et Tinstruction obligatoires. — Trois francs de prime. — Fondation llontyon. -^ Enquête. — Lcâ visiteui-s. — Quarante-six zones. — ^allc de dépouillement. ^ Travail préparatoire. — 185,400 visites. — La tournée des visiteurs. — Impression. — Misère de surface. — Cinquante indigents intéressants sur cent mille. — Le pays de la misère. — La cité Doré. — Père et mère. — L'indigent lettré. — Exigences et menaces. — Ix: peuple souverain s'avance ! — La visiteuse oflicieuse. — Dans certains Cis l'indigence est une fortune. — La veuve d'un général. — Société d'exploitation. — Aux enterrements. — Surcharge de chiiTres. — Une des causes de la fécondité des indigents. — Efforts inlruclueux. — Le mobilier et le cabaret. — La mise en scène. — Deux domiciles. — Les main;:. — Misèref réelles. — La femme d'un éditeur célèbre. — Morte de faim. — Bonnes qualités des indigents. — Les GUes -mères. — La raison d'Etat. — L'économie des petits ménages. — L'anjant de la fille-mère. — Bons de nourrice. — Mandats lacérés. — Statistique. — Rapidité de l'action bienfai>anle.— Aller au Parvis. — Salle de distribution. — Les signatures. — Déconvenue. — Les layettes. — Loi du S4 vendémaire an U. — Domicile
ÏA'2 L'ASSISTANCE PUBLIQUE.
de secours, -<- Secours de route. «- Trutemeot des maladas à domicile. — Impartialité de rassistance publique. — Son importance polilique et sociale.
Tous ces secours, qui constituent ce que l'ou appelle les secours ordinaires sont distribués par les bureaux de bienfaisance, représentés par leurs com* missaires, leurs dames de charité ou par les maisons; mais en veKu d^unc décision adoptée depuis un anéié administratif du 19 juillet 1816 et qu'on ne saurait trop louer, nul père, nulle mère ne peuvent être inscrits sur les contrôles, s'ils n'ont (ait vacciner \mn enfants et s'ils ne les envoient à Téeole gratuite. Loin d*ètre onéreuse pour les pauvres, la vaccination leur rapporte même un léger bénéfice, car on donne trois francs à l'indigent qui fait efficacement inoculer son enfant. Ce sont là deux mesures excellentes, ear elles ont pour but de garantir, autant que possible, à cette popuLition ordinairement maladive et igoorapiet la santé physique et la santé morale.
Il est néanmoins des cas où Von passe par-dessus ioule considération et où l'admiaistratiao centrale agit elle-même el accorde ce que Ton nomme les secours lîxtraordinaires. Ceux-ci se composent en première ligne de la fondation Montyon, n^ar la rente 4les 5,512,000 francs qu'il a laissés en 18S0 auxpauyres de Paris a été affectée par lui à une destination spéciale. Elle est réservée à fournir des secours 4e owva^
Icscence aux indigents inscrits ou non inscrits qui ont passé cinq jours au moins dans un hôpital. Gomme il est facile, en contrôlant les feuilles d'entrée et de sortie, d'avoir l'état civil de la maladie d'un individu, on est certain de n'être point trompé et de se conformer toujours à la volonté du donateur. Le total de ce genre de secours a été, en 1869, de 157,955 francs, distri* bues non-seulement en espèces, mais aussi sous forme de vêtements, d'aliments et de combustibles.
Toute demande adressée à Tassistance publique donne immédiatement lieu à une enquête; aussi l'administration a-t-elle sous ses ordres un service ambulant dont l'unique mission est de se rendre au domi'cile des indigents , d'étudier leurs ressources , leurs besoins et de faire un rapport qui le plus souvent détermine la distribution ou le refus du secours. €e personnel, qui est obligé de déployer une activité extraordinaire pour ne jamais se laisser arriérer, est composé de soixantedeux visiteurs, auxquels une longue et trè»pénible pratique ne laisse plus guère d'illusions. Paris est divisé par Tassisldn^e publique en quaranle-six Tones, qui sont attribuées aux visiteur*; ceux-ci, à force d'aller dans le même quartier, finissent par le connaître jusque dans ses recoins les plus mystérieux*
Le matin ils arrivent dans une immense salle qui liuir est spécialement consacrée; ils trouvent réunies et déjà classées les demandes arrivées la veille; ils les
lU L ASSISTANCE PUBLIQUE.
collationDent, en prennent connaissance, et ensuite consultent ie dossier du signataire. Gomme toutes les administrations bien dirigées, Tassistance publique possède une collection de dossiers individueb des plus curieuses; c'est la biographie même de Tindigence parisienne ^ Le secret de bien des gens est là; et peutêtre en les (.arcourant serait-on fort étonné de voir que plus d'une personne riche laisse ses parents misérables vivre d'aumônes arrachées à la charité publique. Une fois ce premier travail accompli, et lorsque déjà le visiteur sait qui il va rencontrer, il se met en routp. et commence sa tournée, qui bien souvent le retiendra jusqu'au soir. C'est un peu un métier de juif errant, car en 1869 le service central a fait 185,400 visites.
J'ai accompagné les visiteurs dans leurs courses, et j'en suis revenu avec une impression qu'il m'est trèsdidicile de déûnir d'une fa(;on précise. La misère que j'ai vue est effroyable, mais elle est surtout une misère de surface; certes, il faul s'en réjouir, mais comment
* Le 24 mai 1871 , los ^n^ns de ia Coiumune, dont plus d'un coanaissait rusbîstancc publique pour avoir été y recevoir des aumônes, uni rois le feu à Tadminislration : rien n'a élé éparj^nê, ni les archives, qui reiifermaienl tant de richesses historiques, ni les dossiers des hôpitaux, ni ceux des hospices, ni ceux des indigents secourus k domicile, ni a» dossiers si émouvants à parcourir où Ton réunissait avec tant de soins les notes iudicati\es, les lettres anonymes, les langes, les menus bijoux qui servaient bien souvent à reconstituer Tctat civil des enfants trouvés ; tout a été brûlé : les documents pour servir à l*histoire de la bien- ^ai^ance parisienne ont élé anéantis d'un coup.
ne pas s'irriter eu comprenant que le plus souvent elle est le résultat de débauches précoces, de paresse, d'ap- [létits désordonnés, et que l'argent qu'on demande, qu'on obtiendra sera presque toujours dépensé au cabaret? Est-ce à dire qu'il faut faire trêve à sa générosité et cesser de donner? Non pas; sur cent mille aumônes, si une seule touche juste, apporte un soulagement et fait un bien réel, cela suffit; la charité n'a |>oint été vaine, elle n'est pas en défaut. Du reste, à quoi bon se préoccuper de la question d'ulililé? C'est par respect pour soi-même et d'une façon abstraite qu'on doit être bienfaisant; toute bonne action qui trouve sa récompense ailleurs que dans la conscience de celui qui l'a faite devient immédiatement inférieure et médiocre.
Sous ce rapport, les visiteurs sont très-dignes d'éloges; ils font le bien avec la conviction profonde, formée par une lente expérience, qu'ils n'arriveront pas à un sérieux résultat; derrière l'indigence ils voient très-nettement le vice qui l'a causée, mais ils ne gardent qu'un souvenir : celui de la misère constatée, et c'est cela qu'il faut secourir avant tout. Dans plus de cent rap|)orls j'ai lu : « Ce qu'on peut donner ne remédiera à rien et sera promptement absorbé par la débauche, mais la pauvreté est telle qu'un secours est nécessaire. » A un chef de service, h celui qui par
fonctions connaît les indigents , leurs habitudes et IV. 10
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leurs mœurs, je disais : « Sur cent mille indigents aidés par vous, combien en exisle-t-il d'inlércssanis?» Il leva les épaules d'un air découragé, et me répondit : c( Une cinquantaine ! »
C'est dans les quartiers excentriques, qui jadis appartenaient aux communes suburbaines, qu'il faut aller po^r voir cette population toute spéciale dans son milieu. Vers la barrière d'Italie, la barrière de Fontainebleau, le boulevard d'Ivry ; dans les rues du Château-des-Rentiers, de la Fosse-aux-Chevaux, des Malmaisons, de la Colonie, de l'Espérance, qui tombe à pic dans un marécage de la Bièvre, dans l'horrible rue Harvey, qui est un cloaque bordé par des antres sans nom, à la Butte-aux-Cailles, dans des rues qui n'ont jamais été pavées et où le vieux réverbère à l'huile se balance encore sur une corde tendue, on comprend bien que la misère se propage et se perpétue parmi des êtres insouciants, car jamais je n'ai vu une telle masse d'enfants grouiller sur le pas des portes, dans les ruisseaux et sur les tas d'ordures.
Tout ce pays, qui est juxtaposé à l\aris comme une gibbosilé purulente, exhale une odeur particulière, formée par les émanalioiis des fabriques de noir animal, des paquets de fumier amassés dans les cours, des eaux stagnantes à laquelle se mêle un relent de vieilles loques et de caves moisies. Pour retrouver une impression semblable, il faut se souvenir de certains
villages des Calabres ou des villes juives d'Orient, Ilébron, Safeth et Tibériade. Le type même de la saleté, de ramoncellement et de la misère imprévoyante se trouve dans un rassemblement de masures coupé par des ruelles en zigzag et qu'un hasard ironique a fait appeler la cité Doré. Les cours des miracles devaient être ainsi. De quoi se compose la population qui gite dans ces niches malsaines? On n'ose guère se le demander. Les maisons sont très-basses et n'ont ordinairement qu'un rez-de-chaussée; les chambres en sont étroites et obscures ; des cabarets s'ouvrent à tous les coins; des joueurs d'orgue tournent leur insupportable manivelle devant des groupes d'enfants si peu habillés qu'ils ont l'air d'être nus ; des chais, des chiens, des poules sont là comme dans une basse-cour ; il y a des fondrières çà et là et du fumier partout.
Une femme avait écrit pour demander un secours d^accouchée. Au fond d'une cahute, dans une chambre grise de poussière, nous avons trouvé une jeune ûlle qui avait quatorze ans et demi ; à ses côtés, et fumant sa pipe, se tenait un gamin de seize ans environ, le nez en l'air, la tignasse ébouriffée, l'œil impudent. C'étaient la maîtresse et l'amant, ils sont chiffonniers tous deux; le produit de celle belle union, un avorton gros comme le poing , dormait sur un las de guenilles dans la hotte paternelle transformée en berceau. Le père et la mère eussent mérité d'èlre fouettés, mais
il y avait un cnfanl, el le secours fut iramédiatemenl accordé.
Dans la inéme truanderie, et presque porte à porli^ avec ce précoce ménage, habite depuis longtemps déjà un type assez curieux. C'est l'indigent lettré, agressif el quinteux, qui menace tout de suite de s'adresser en haut lieu si Ton ne fait pas droit à ses réclamations. La nature n'a point été clémente pour lui,, il faut en convenir : il est borgne et à demi paralysé des jambes. Il porte un nom connu parmi les virtuoses de la musique. 11 a été lui-même professeur de piano aux jours de sa jeunesse; il a eu une petite fortune, el quand on lui dit : a Vous l'avez donc mangée? » 11 répond : « Ma foi, non, je l'ai bue. » Pe chute en chute, il est tombé au contrôle de l'indigence et a épousé une chiffonnière dont il a quatre enfants. Sa délicatesse n'est point excessive, car il a été condamné pour vol, ce qui ne l'empêche pas d'écrire au directeur de l'assistance publique : a Pourquoi me faites-vous attendre? me croyez-vous donc né pour demander l'aumône ? »
Toutes les fois qu'on n'accè«]e pas à ses demandes, qui sont fréquentes, il écrit une lettre de dénonciation contre le visiteur de son quartier : « C'est un homme j;;rossier, méchant, qui se moque des pauvres et cherche à leur arracher le pain de la bouche. » Il aime les citations, il en fait à chaque phrase dans ses ietli'es; parmi une vingtaine je recueille celle-ci, qu'il adresse
an préfet de la Seine, parce que Tassislanee a refusé de Jui venir en aide: « Les mauvais fonctionnaires excitent au mécon lentement générai et causent la perle des gouveniements, a dit M. Guizot, ancien ministre ; » puis il ajoute : « Justice, ou les journaux en retentiront. » •
L'assistance publique ne s'émeut guère de cette phrasëol(^ie et de telles menaces; elle est impassible et dédaigne les injures. Dans ïe rapport qui suivit les derniers fait que je viens de signaler, je lis : « X. a le caractère altier, il est aigri et en veut à la société; ninlîzré ses tort?, un secours pourra le ramener à de meilleurs sentiments. » Est-il réellement indigent? fniit-il, comme il le dit lui-même, qu'on n'ait ni cœur ni âme pour le repousser? Il est accablé par des charges très-lourdes, mais il fait le métier d'écrivain public et gagne en moyenne sept ou huit francs par jour; il abuse même de sa belle écriture pour envoyer des lettres anonymes et insultantes aux employés de Tadministration, maïs on n'en tient compte et l'on a pitié de lui.
Il n'est pas le seul de son espèce, et la plupart de ceux qui se sont fait une habitude de s'adresser à l'assistance publique n'ont d'autre argumentation que cellc-xâ : Je demande, donc (^i doit me donner. Â certains moments de troubles politiques, lorsque les fauteurs de mauvaises* espérances ont jeté la graine des
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ambitions confuses dans les cœurs sonfirants, lorsqu'on parle, sans savoir ce que Ton dit, de la tyrannie du capital et de l'esclavage du prolétariat, lorsque les sophismes faciles à faire semblent prendre un corps et toucher à l'heure d'une réalisation plus rêvée que possible, l'indigent ne demande plus, il exige. Quand il vient dans les bureaux de l'adminislration, il entre le chapeau sur la tête, la mine hautaine, la voix acerbe et le ton impérieux. Volontiers il dirait : Le peuple souverain s'avance ! Dans ce cas-là, on le met tout simplement à la porte, quitte à lui envoyer un secours le lendemain.
Il y a des indigents, des femmes surtout, qui n'ont pas d'autres moyens d'existence que le recours à la charité publique; celles-là sont au fait de toutes les sociétés de bienfaisance; elles ont chez elles, sur leur commode, sur une table, à une place très-apparenle, quelque petit Jésus de cire, quelque crèche minuscule ornée de clinquant que dos âmes charitables et trop naïves peuvent prendre pour l'indice de sentiments religieux très-sincères. Non-seulement c'est une industrie de quémander pour son propre compte, mais c'en est une de faire quémander les autres. Actuellement, il existe une femme qui s'est instituée d'ellemême visiteuse des indigents; elle va chez eux, les phiinf , les engage à solliciter les aumônes et, moyennant cinquante centimes, écrit leur lettre de demande.
Qui croirait qu'elle gagne ^ vie, et même assez largement? On est promptement mis sur la piste de pareilles menées ; lorsqu'on voit constamment la même écriture, la même formule, signée par des noms différents, il n'est point difficile, sans longue enquête, de découvrir la vérité.
Il faut penser que ce n'est pas, après tout, un si sot métier que de mendier ainsi, car il y a des individus qui en vivent et l'ont préféré à tout autre. Lorsque par bonheur l'indigence vient se greffer sur un nom connu el respectable, c'est presque une fortune. Une femme titrée et veuve d'un général de la restauration vit depuis quarante ans dans une aisance relative, et n'a d'autres moyens d'existence que les secours qu'elle reçoit à titre d'aumône des Tuileries, des ministères, de la chancellerie de la Légion d'honneur, de l'assistance publique et de toutes les sociétés bienfaisantes qu'elle a pu découvrir. Comme elle ne suffisait pas à la correspondance considérable qu'elle était forcée d'entretenir, elle prit une demoiselle de compagnie qui lui servait de secrétaire, faisait les courses et allait quêter à domicile. Lorsque l'aubaine avait été fructueuse et qu'il s'agissait de la partager, les deux femmes se prenaient aux cheveux, se gourmaient d'importance, et faisaient un tel vacarme dans la maison que plus d'une fois leur portier fut obligé de monter chez elle pour y mettre le holà. A sa demoiselle de
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compagnie, elle a ajouté deux autres solliciteuses par habitude, el ces quatre femmes forment ainsi une sorte de société régulière pour Texploitation de la charité à Paris.
Il y a des indigents qui, malgré le dénûmcmt où les maintient une paresse invincible, possèdent on ces* tume en drap noir complet et un chapeau orné d'un crêpe. Ils sont à Taffût de tous les enterrements, se mêlent aux amis qui suivent le corbillard, parlent du déFunt en termes attendris, et, comme dans une certaine classe du peuple parisien attaché à nos yieilles traditions païeimes, toute cérémonie funèbre est suivie d'un repas, ils s'assoient à la table, font largement honneur au dîner, et savent toujours s-esquiver quand le moment de payer Técot est arrivé.
On ne satirait trop se mettre en garde contre les ruses, souvent grossières, parfois très-compliquées, que bien des gens emploient pour attirer suf eux les largesses de l'assistance publique: Une femme obtient du commissaire de |X)lice de son quartier un certificat en règle attestant qu'elle est mère de quaire enfants; elle surcharge le 4 et en fait un iO. Du reste, lorsqu'ils se sont accoutumés à demander des secours, ils reconnaissent rapidement la façon d'agir de l'administration, ils savent que le nombre d'enfants est le motif le plus sérieux qu'on peut invoquer près d'elle pour obtenir une allocation. Dès lors, il n'estpeut-étre pas
rès-difficile de comprendre pourquoi la population indigente est si particulièrement féconde.
Parfois l'assistance, au lieu de donner un secours insignifiant^ ;s 'est acharnée, pour ainsi dire, à sauver les malheureux de la misère. Comme ils sont logés en ^mi, pe qui e$t ruineux, elle leur a-'loué un appartement dont elle a payé les cleu;^ premiers termes d'avance; ils n'ont .pas de meubles, elle leur a donné un mobilier composé d'un lit de noyerpoli, d^une couverture de l^ne, de deux oreillers; on y ajoutait un lit en fer, une couchette en fer avec sommiers et matelas pour les enfants; six chaises, une t<')ble, une commode en noyer; tous ces objets, nevenaql à plus de trois cents francs et livrés dans le courant du mois de juin 1866, étaient vendus au mois d'août suivant par le ménage nécessiteux moyennant cinquante francs, qui en un seul jour étaient dépensés au. cabaret.
Quelques-uns déploient un véritable esprit dMnvention dans la mise en scène de leur misère. Un ouvrier galochier obtint, il a quatre on cinq ans, un succès qui a fait bien des jalonx parmi ses semblables. Il était installé dans une cahute de bois, ouverte à tous les vents et dans l'intérieur de laquelle l'isil pouvait plonger. Là, sur une litière de paille, accompagné de deux ou trais enfants qui ne lui appartenaient pas, il geignait tout le jour, 6t, lorsqu'on le regardait, il cassait en trois unç yieillecrdiUe de pain, la distribuait
aux enfants et leur disait : « C'était notre réserve, mangez'la puisque nous n'avons rien reçu depuis avant-hier. » Les aumônes pleuvaient. Un journal fort répandu signala le fait; la compassion publique s'émut, et dans l'espace de quinze jours cet indigent épique reçut plus de 6,000 fr., dont il ne restait plus trace au bout de deux mois.
On fit faire une double enquête par le service des visiteurs et par la préfecture de police ; elle démontra que Findividu était un des solliciteurs habituels de l'assistance publique et en outre qu'il avait deux domiciles, l'un dans lequel il jouait sa comédie d'Ugolin devant les badauds, l'autre où il dépensait en fort mauvaise compagnie l'argent qu'il avait dérobé à la commisération des personnes charitables. Ce n'est pas aux yeux, ce n'est pas au visage qu'il faut regarder ces farceurs, qui ne sont que trop nombreux, si l'on veut savoir la vérité, c'est aux mains, car le travail laisse des traces ineffaçables dont nulle rouerie ne peut donner l'apparence.
Sont-ils donc tous ainsi? Malheureusement non. Il existe des misères terribles et devant lesquelles le cœur se brise. 11 y a quelques années, un jeune homme sortant d'un bal au pelil jour et traversant la rue du Chorclie-Midi aperçut une femme agenouillée près d'une borne et fouillant dans des tas d'ordures, d'où elle relirait des fragments de légumes, des trognons de
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choux, qu'elle mangeait avec avidité. Il s'approcha et reconnut avec stupéfaction une femme qui avait été riche, très-riche, qui jadis avait reçu à sa table le monde des lettres et des arts, qui était si bien disparue qu'on la croyait morte depuis longtemps, et dont le mari, éditeur célèbre à la fin de la restauration, après avoir gaspillé une fortune considérable dans des opérations hasardeuses, après en avoir dissipé les débris avec une couturière à la mode, avait obtenu un lit à Bicétre, h l'hospice de la vieillesse.
La pauvre créature, réduite à des extrémités qu'on ne peut soupçonner, écrasée par Tage, ébranlée par une sorte de maladie nerveuse qui ne lui laissait plus guère que la perception des besoins physiques, sortait chaque matin dans les rues de Paris avant que les boueux les eussent nettoyées, et y ramassait une abjecte nourriture qu'elle disputait aux chiens errants. Dès que le fait fut porté à la connaissance de l'autorité compétente, un secours fut envoyé à cette malheureuse, qui peu de jours après était accueillie dans un asile hospitalier \
Parfois la misère est plus saisissante encore et plus implacable. Au mois de décembre 1868, une femme maigre, jaune, marchant avec peine, manifestement souffrante et âgée d'environ trente-cinq ans, se préserïta vers six heures du soir au mont-de-piété de la
* Le msiri est mort ^ Bicétre; la femme est morte à la Salpètrière.
nie Sainl-Jacqiîo?, où elle voulut engager quoique^ objets (le lingerie, qui furent refusés parce qu'ils n'offraient aucune valeur appréciable. Elle s'éloigna sans mot direct tomba évanouie m bas de Tescalier^au moment où elle allait metlre4e pied dans la rue. Le portier et les iilspecteurs de police s'empressèrent à la secourir pendant qu'un voleur, profitant de l'émotion générale, enlevait prestement le pauvre paquet de barder dédaignées par le préteur sur gages. On transporta cette mnlheureuserà la pbarmacie la plus voisine^ rue Saint-Jacques, n*" 169. Tqus les soins qui lui furent administrés restèrent «ans résultat, elle ne reprit pas conrtaissance. Ia». commiss^il^e de police piévenu nrriva en bâte, et d'urgence la fit admettre à Phôpital de la Cbarité, où elle expira deux heures après sans avoir rouvert les yeux, sans avoir prononcé une jKirole; on constata qu'elle était inorte de faim.
Hélas ! de n'est point un paradoxe dédire que ceux qui s'adressent à la cbarité pubbVjuesont bien souvent ceux qui en sont le moins digues. Cependant, maigre les reproches qu'on est en droit d'adresser aux indigents, malgré l'étonnement, l'espèce de déconvenue étrange que l'on éprouve en les étudiant de près, lorsqu'on découvre de quoi se compose leur misère, il faut reconnaître qu'ils ont des qualités très-sérieuses, qui^ sans les absoudre tout à fait^ plaident du 'moins les circonstances atténuantes en leur faveur. Ils sont très-
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pitoyables les uns pour les autres, ils s'aident volontiers, ils s'ingénient à se secourir mutuellement, et sans peine ils partagent entre eux ce bien des pauvres, cju'ils regardent comme leur patrimoine particulier. Dans ces quartiers malsains et populeux, dans ces maisons surchargées d'habitants où l'air semble mesuré comme l'espace, dès qu'un malheur est signalé, chacun s\*mpresse d'accoucir, apportant avec abnégation tout ce qu'il possède, son dernier vêtement, son dernier sou, parfois son dernier morceau de pain.
Cette charité fraternelle pour deis souffrances connues, car elles ont été partagées, jeur vaut l'indulgence et la commisération de ceux qui ont à apprécier leurs besoins. Et puis, le moraljsle ne doit-il pas se dire que ces malheureux sont bien souvent excusables de demander a l'ivresse Toubli de leurs maux, et qu'une vie de privations perpétuelles pousse invariablement à la recherche de jouissances, d'autant plus violentes qu'elles ne sont qu'accidentelles? C'est pour eux une faconde rétablir l'équilibre rompu, une sorte «le vengeance contre les épreuves endurées.
Mais il est une catégorie d'indigents qu'il sufBt de voir pour être profondément ému, c'est celle des ûUesinères. Elles pullulant dans les rues de Paris, et, sans les secours que leuc distribue largement l'assistance, on ne sait ce que deviendraient les malheureux petits êtres conçus dans une heure de débauche et mis au
monde dans le coin d'un taudis mal famé. L'abandon moral de ces pauvres filles est tel que, si on leur demandait quel est le père de leur enfant, la plupart pourraient faire la réponse restée célèbre : a C'est un monsieur que je ne connais pas. »
La pitié et la raison d'État intenriennenl dans d'égales proportions pour engagera leur venir en aide. En effet, d'une part, il est impossible de n'être pas remué au spectacle de telles infortunes qui, pour avoir été amenées par l'imprévoyance et l'inconduile, n*en sont pas moins réelles, saignantes, et pèseront sur toute une existence qu'elles empoisonnent à la source et font misérable à toujours ; d'autre part, l'intérêt même de la population, toute morale mise à part, exige que ces enfants anonymes vivent, qu'ils soient élevés, qu'ils ne disparaissent pas avant d^ètre devenus des hommes ; il faut, dans de pareilles circonstances, se rappeler le mot horrible qu'une pauvre femme, accusée d'avoir pratiqué des manœuvres abortives, dit en pleine cour d'assises: « Et de l'argent? L'avortement, c'est Técononiie des petits ménages ! » En outre, la mère à laquelle on donne une layette, un secours, à laquelle on paye les mois de nourrice, coûte bien moins cher à l'assistance publique que l'enfant abandonné, recueilli^ et que parfois il faudra garder jusqu'à l'âge de vingt et un an*.
' Le maximum des secours accordés à une accouchée, ^ compris la
LES SECOl'KS EXTRAORDINAIRES. ^59
Là aussi, parmi ces jeunes filles perdues pour qui une si dure expérience n'est que l'accident normal d'une vie sans direction, le vice est en permanence; il a saisi sa proie et ne la lâche plus. Autrefois, lorsqu'elles sortaient de l'hospice de la Maternité, ou qu'elles avaient été aidées par les sages-femmes des bureaux de bienfaisance, on leur remettait une somme de trente-cinq francs qui était destinée à solder les pix'mières avances faites à la nourrice. On a été obligé de renoncer à ce système. Les amants de ces malheureuses les attendaient devant l'hôtel même de l'assistance publique, sur le trottoir, prenaient l'argent qu'elles leur remettaient sans même essayer de faire une observation, tant cet acte monstrueux leur semblait naturel, et s'en allaient dans les estaminets interlopes, où ils restaient jusqu'à ce que le dernier sou fût dépensé. Dans tout crime commis par un homme, il faut chercher la femme, dit-on ; soit, mais dans toute action coupable commise par une femme, il faut chercher rhomme : les deux sexes n'ont rien à s'envier.
L'assistance, voyant que les secours qu'elle accordait conduisaient à un but opposé à celui que son devoir lui imposait d'atteindre, a remplacé l'allocation en
layeltc, les mois de nourrice, etc., est de 580 francs. Un enfant abandonné, recueilli par Fassistance publique, élevé jusqu'à Tàge de douze JUS, coûte au minimum, si c*est un garçon: 1,836fr. 06 cent., si c'est une 611e 1,770 fr. 42 cent.
espèces par un simple bon qui, pour certains bureaux de nourrices désignés, équivaut à de Targent comptant. I.a première fois que ces mandais furent distribués, on fut assailli de réclamations qu'on n'écoula pas, et la majeure partie des bons furent jelés, dispersés dans la riic comme des paperasses inutiles. En présence de tels faits, si fréquemment renouvelés, on se rappelle involoniairement le mot de l'auteur de Paul et Vtrginie : « Âh ! que le bien est difficile à faire ! »
Pendant le cours de Tannée 1869, l'assistance publique a reçu 61,080 demandes de secours extraordinaires, qui toutes ont été l'objet d'une enquête au dossier et au domicile des solliciteurs; 17,855 ont été écartées, soit parce qu'elles émanaient d'individus notoirement signalés pour mener une existence immorale, soit parce qu'elles suivaient à un intervalle trop rapproché une subvenlion déjà accordée : 45,225 personnes ont donc participé à la distribution des fonds de bienfaisance dont l'administration centrale s'est réservé l'emploi.
Malgré des formalités nombreuses et impérieusement exigées par les nécessités d'une comptabilité et d'un contrôle tres-sévèrcs, on agit avec une rapidité relativement remarquable. Si la demande arrive le lundi matin, le rapport du visiteur est remis lemardi, et dès le mercredi, Tindigcnt, qui a été prévenu par lettre adressée à son domicile, peut se présenter à la
c«'iisiïcde l'assistance. Les familiers de la maison appellent cela c( aller au parvis » ; car l'administration hospitalière a gardé la vieille appellation que le peuple de Paris lui donna lorsqu'elle était située sur la place de Noire-Dame,
Dans une grande salle d'attente, les indigents se réunissent, prenant l'air pileux s'ils peuvent, causent entre eux, se montrent leur lettre d'avis et parfois ^e donnent rendez-vous à la sortie pour aller «boire un canon » de compagnie. Un à un, ils passent devant le guichet du caissier qui, sur un registre, écrit leur nom, la somme qu'ils reçoivent, et les invite à signer. J*ai examiné avec soin une double feuille qui contenait soixante noms; sept étaient écrits nettement, lisiblement, par des personnes évidemment accoutumées à manier une plume; quarante n'étaient que d'informes gribouillages tracés lentement, avec effort, par des mains lourdes, épaisses et inexpérimentées; treize étaient remplacées par des croix.
Un regard suffit pour apprendre à qui l'on a affaire. I^s habitués arrivent avec aplomb, comme de vieilles connaissances, ils disent bonjour et prennent la plume avant même qu'on leur ait demandé s'ils savent signer. Ils empochent ce qu'on leur donne sans faire de réflexion, mais il est certain que le plus souvent ils trouvent l'aumône insuffisante ; plus d'un voudrait, comme autrefois Scarron, loucher une pen-