OPINION DE M. BARTHOLDI
M. Bartholdi est le président de la Société des artistes libres ; son opinion est donc des plus intéressantes, surtout à cause du rôle joué par les membres de cette Société dans la question des récompenses.
La Société des artistes libres est une commission d'étude avancée ; c'est une sorte de comité de vigilanm un club révolutionnaire, comme le Club des saisons; sa mission, ou du moins celle qu'il s'est imposée, es; de signaler les réformes qu'il croit utiles, et de formule? des revendications. Les membres qui la composent, pour la plupart gens de talent, ont eu, dans la question de la scission, une attitude très correcte; ce sont eux les premiers, après toutefois Courbet en 1871,
comme on le verra à Y Appendice, qui ont demandé le roulement du jury, avec l'espoir, par ce moyen, d'en faire partie un jour, ce qui est naturel.
Cette Société a-t-elle une bien grande utilité?
Ses membres en sont persuadés; en tous cas, cela leur permet d'échanger leurs idées, de se sentir les coudes et de faire parler d'eux.
Ils ne manqueront pas de revendiquer comme leur appartenant les améliorations introduites par la Société des artistes français; il importe peu que l'idée soit d'eux ou d'un autre; l'important, c'est qu'elles soient faites.
Voici la lettre de M. Bartholdi ; elle fut publiée par un journal du soir :
« Paris, 4 janvier 1800.
» Mon cher ami,
» Vous avez bien voulu nie demander si je pourrais vous donner quelques éclaircissements simples et précis sur la question qui agite le monde artistique en ce moment.
» Vous rendrez service à tout le inonde si vous contribuez à rétablir un peu de calme et permettre à chacun de se ressaisir. L'esprit des artistes est plus judicieux qu'on se plaît à le dire et un peu de sang-froid leur permettra de tout réparer.
» Les journaux parlent beaucoup trop de leurs agi-
tations, de leurs « coteries ». Qu'on épargne aux artistes ces excitations; quand on ne fera plus la galerie autour d'eux, le calme reviendra.
» Quand on aura laissé de côté les questions personnelles, les mots échappés à chacun, les arrière-pensées prétendues des uns ou des autres, quand on n'envisagera que les faits, on sera étonné que la question ne soit pas résolue.
» La Société des Artistes français et les membres dissidents, après les débats qui ont eu lieu, se trouvent avoir décidé les uns et les autres qu'il n'y aurait plus d'exempts du jury du Salon.
» Il y a aussi accord dans les esprits de part et d'autre sur le principe d'un roulement dans V organisât ion du jury; tout ce qui peut être désiré après cela n'est que de peu d'importance. L'entente sera donc facile, si chacun, comme il faut l'espérer, prend généreusement la résolution d'écarter les questions de personnes ou le souvenir des froissements.
» Telle est la situation simple des choses, car personne ne peut désirer la destruction de la Société, et les dissidents eux-mêmes ont déclaré que telle n'était pas leur pensée.
» Que l'on crée "des sociétés particulières, qu'il y ait des nuances d'écoles, des groupes, des expositions séparées, tout cela est naturel ; mais la grande Société doit être respectée par tous. Elle a été instituée pour être la famille des artistes de toute nuance, elle n'a pas manqué à son devoir jusqu'à présent, elle a fait beaucoup en peu d'années; le débat actuel lui-même ne serait
peut-être pas né si elle avait eu moins de sollicitude pour les jeunes artistes. Elle a établi la solidarité des intérêts, fortifié la défense de la propriété artistique, créé une caisse de retraite ; elle soutient ses membres, sous la forme la plus discrète et la plus fraternelle ; peut-on songer à mettre en jeu l'avenir tout entier d'une telle institution ? Un artiste qui s'en retirerait pour une simple divergence d'opinion sur certains points, n'aurait-il pas quelque remords, en songeant qu'il prive du bénéfice de sa solidarité des confrères intéressants? On peut, selon moi, discuter, critiquer, combattre, mais on ne doit pas abandonner ce drapeau de la solidarité qui plane au-dessus de tous les groupes.
» Je vous ai dit aussi, cher ami, de n'envisager que les faits et de n'écouter que votre jugement; vous voyez que j'avais raison, puisque je n'ai pu m'empêcher d'exprimer une opinion.
» Recevez, etc.
» bartholdi. »