LE FRONTON DE L* ARCHE
En voilà assez, n'est-ce pas , En voilà trop du livre de M. Alcide Morin? On n'y trouve absolument rien qui rappelle ou la gaieté des vaudevilles de Marc-Michel et Labiche, ou la passion de Fanny, ou la légèreté de M. About. Ce monsieur Morin et ses Ténèbres auront pourtant des lecteurs, à ce qu'on assure. On lui compte, à ce qu'il paraît, trois cent cinquante dis-
ciples, pas un de plus, pas un de moins, auxquels il fit naguère un cours, qui fut fermé par ordre de la police, si j*ai bonne mémoire. Ces trois cent cinquante, en tête desquels brille M. Triât, le gynmasiarque, achèteront comme un seul homme l'ouvrage nouveau de leur professeur de ténèbres.
En effet, le fond du système, c'est Tapologiedes ténèbres ; c'est la guerre contre le soleil. Le professeur nie la lumière au profit de l'obscurité. Il accuse le soleil d'imposture. Il prétend démontrer que le froid et non la chaleur vient de cet astre, dont il a fait son ennemi intime. Il pointe contre lui des batteries de raisonnements chargés de nuages. C'est peut-être pour cela que Phébus, ébranlé dans son empire, luit si peu depuis le commencement de l'été.
La seule chose amusante du volume pour le vulgaire qui n'est pas initié, c'est la table des matières qui le termine. L'auteur professe la même horreur pour les tables, les nomenclatures et les dictionnaires que pour le soleil lui-même ; aussi a-t-il donné une forme toute nouvelle à ce complément de son œuvre. Il l'intitule : Mémoire des travaux exécutais dans ce livre, et termine par un pour acquit^ suivi de sa signature, conune s'il s'agissait d'un mémoire de peinture ou de serrurerie.
J'aurais bien voulu rencontrer Henri Delaage, qui passe pour être sur un bon pied dans l'autre monde ; je lui aurais demandé ce -qu'il pense et ce que l'on y
pense du grand-prêtre des ténèbres et de ses fantaisies caligineuses. Delaage, par malheur, était invisible ces jours-ci. Je n'ai aperçu de ce personnage surnaturel qu'un portrait en quelques lignes tracé par la comtesse Dash, en tête d'im livre qu'elle lui dédie : les Lions. « Vos aspirations vers l'idéal, vers un monde supérieur, vous placent dans une sphère à part, où vous voyez de haut les événements de la terre »» dit la comtesse-écrivain à son jeune ami, et elle ajoute : « Portez bonheur à ce livre, vous qui êtes bon et qui portez le bonheur avec vous. Parlez des Lions partout où vous pouvez en parler; faites-les lire à tous ceux qui vous aiment, et jamais livre n'obtiendra un succès plus certain. "
Ce Delaage passe en effet, dans notre monde de lettres où l'on est moins sceptique qu'on n'en a l'air, pour jeter aux gens qu'il aime des sorts heureux. Si l'on s'en rapporte à ses dévols, il est absolument le contraire à*\mjettatore, et certaine bague enchantée qu'il porte au doigt serait un talisman qui lui soumet la fortune.
Quoi qu'il en soit, vous me voyez curieux d'avoir son avis sur un livre qui, provisoirement, m'intrigue autant qu'il m'ennuie et me paraît surtout propre à armer d'un châtiment terrible les parents qui ont des enfants rétifs à élever.
Voici comment j'entends la chose : — « Alfred, si vous touchez encore à ma montre je vous ferai lire
deux pages des Tènèh^es de M. Moriiï. .» Alfred, qui ignore la portée de cette menace nouvelle, désobéit au père ou à la mère que vous venez d'entendre parler, et touche à la montre interdite. Vite, vous faites asseoir le petit coupable devant vous et le forcez à lire à haute voix, sans passer un mot, deux pages de M. Alcide Morin. Je dis deux pages, pas une de plus. Il y aurait de l'inhumanité à aller plus loin, et vous risqueriez d'avoir maille à partir avec les tribunaux dont les parents dénaturés sont justiciables. D'ailleurs, deux pages suffisent pour imprimer à Tenfant une terreur salutaire de l'autorité qui dispose de pareils châtiments et le rendre souple comme un gant.
Feu Mgr le duc d'Orléans, le brillant fils aîné de Louis-Philippe, dont la fin si déplorable acquise à l'histoire depuis près de vingt ans semble pourtant un rêve trop affreux pour s'être réalisé ; — feu Mgr le duc d'Orléans, ayant un jour jeté les yeux, je ne sais par quel hasard, sur un volume de Ducray-Duminîl, romancier populaire qui fleurit dans les dix dernières années du dix- huitième siècle, fut si frappé de l'ennui profond exhalé parce bouquin, qu'onTentendit, pendant quelques jours, dire, en plaisantant, à la gouvernante du jeune comte de Paris : « Si Paris n'est pas sage, il faudra lui lire, M™* Gassies, — Alexis ou la Maù sonnette dans les bois, Cœlina ou V Enfant du mystère, Victor ou V Enfant de la forêt, à votre choix. — En effet, tous ces produits indigestes se ressem-
blent et se valent, mais ne s'avalent pas sans douleur.
Ducray-Duminil eut pourtant son heure de .vogue, n régna, avec plus d'indignité sans doute, mais avec non moins de retentissement que, plus tard, Frédéric Soulié, Eugène Sue et quelques autres princes du feuilleton. Qu'il y a loin d'une notoriété même éclatante et frisant la popularité à la vraie gloire ! Demandez plutôt à M. Ponson du Terrail !
Dans im autre genre, la réputation parisienne la plus fraîchement éclose est celle de M. Sardou, l'auteur des Pattes de Mouche ^ comédie que joue chaque soir le Gymnase. Trois cents personnes à peine bégayaient le nom de M. Sardou, il y a un mois. A présent la ville entière sait ce nom par cœur, et je compte sur M. Sardou pour s'arranger de manière à ce qu'elle ne l'oublie pas.
Il n'est pas seulement un auteur dramatique du plus bel espoir, il est, de plus, un médium authentique et de première force. Il est en rapport avec les esprits, et l'un d'eux, descendant un jour sous sa plume ou son crayon, s'est servi de sa main pour dessiner la merveilleuse maison que Mozart habite dans je ne sais quelle planète. C'est un palais construit uniquement avec des instruments de musique passés, présents — et à venir. Avis à M. Wagner ! c'est pour ces derniers seuls qu'il devait écrire.
M. Sardou convient lui-même, avec la modestie qui sied à son vrai mérite, que le meilleur de
ses pièces il croît le devoir à des collaborateurs invisibles et surnaturels. Il compose, lid avons-nous entendu dire, dans un état d'hallucination qui lui fait voir un théâtre, entendre des acteurs imaginaires sous la dictée desquels il écrit son dialogue et dont les mouvements lui enseignent les jeux de scène qu'il transporte ensuite sur des planches plus matérielles. L'impression que lui laisse le jeu de ces comédiens fantastiques est telle que, si parfaits que soient les interprètes en chair et en os que M. Montigny, par exemple, a mis à sa disposition, il regrette toujours la diction magique, les attitudes irrésistibles de ces artistes que lui seul a vus et qui lui ont révélé sa pièce. M^i® Déjazet seule, dans les deux rôles qu'il a écrits pour elle avant les Pattes de Mouche, lui a paru reproduire et égaler les prodiges aperçus aux heures de son hallucination.
Cependant le grand Dumas s'est embarqué, tous les journaux vous l'ont dit, avec quelques amis, son photographe ordinaire. M, Legray, et un jeune officier de marine, M. Emile, qui s'est signalé dès le début, en servant la messe à un prêtre grec qui a béni le navire.
On sait que l'auteur des Trois Motcsquetaires, dont la riche nature se distingue par tcmt de mobilité, est toujours l'homme de son dernier ouvrage. Quand il eut fait l'épopée dont d'Artagnan est le héros, il ne parlait plus qu'escrime, longues épées, duels à quatre.
Au temps où Balsamo sortit de sa plume infatigable, le magnétisme l'occupait uniquement. Comme il a fait paraître en dernier lieu son Paris à Astrakan ^ il ne rêvait plus que voyages et préparait son embarquement dans sa tête, lorsqu'un beau matin on lui annonça : M"* Emilie, du théâtre de Belleville I et uneingénue fit son entrée dans le cabinet de travail.
La demoiselle raconta d'où elle venait, ce qu'elle voulait. Elle venait de Belleville et se proposait de n'y plus retourner. Elle demandait la protection du plus ancien des Dumas pour qu'il la fît entrer, incontinent, sans perdre une minute, le jour même, n'importe dans quel théâtre parisien.
— Mais encore faudrait-il le temps de voir, de chercher. . . ce n'est pas un déménagement qui puisse s'opérer dans les vingt-quatre heures.
— Il faut qu'il soit fait dans deux heures, dit l'impétueuse ingénue. Je ne peux plus jouer au théâtre de Belleville, je n'y peux plus rester, fût-ce un quart d'heure.
Le protecteur demanda pourquoi ; celle qui désirait être protégée répondit qu'une raison de santé motivait son grand empressement. — « Dès que je parais en scène là-bas, j'ai des maux de cœur insupportables, dit-elle. Cela m'a d'abord fait croire à une position... et j'ai été consulter mon médecin, qui m'a répondu négativement à la question. Alors j'ai cherché ailleurs la cause de ce malaise quotidien. J'ai observé que, les
soirs de pluie, il était plus fort ; et, de recherche i recherche, d'observation en observation, j*en suis ai rivée à conclure que ce qui affecte si péniblement nw organisme, c'est Todeur du Titi en général, et du Ti mouillé en particulier. Or Tannée est déplorablema pluvieuse, et le Titi, comme vous savez, donne beai coup au théâtre de Belleville.
Le grand Dumas, qui est le premier metteur € scène du monde et qui porte jusque dans la vie ord daire ses préoccupations théâtrales, se souvint que si tous les vaisseaux de la Porte-Saint-Martin et autn ports de mer du boulevard, les rôles de mousses soi toujours remplis par des petites femmes de la tremp de M"* Emilie, et il lui offrit de s'engager avec lui pou créer un rôle de mousse.
— Où çà 1 fit-elle en sautant de joie à la proposition dans un drame de vous 1
— Pas tout à fait, mais à peu près, répondit ei souriant Timpresario du brick qui voyage en ce mo ment sur la turquoise liquide de la Méditerranée, et séance tenante, on inscrivit M*** Emilie, sous le non de M. Emile, et en qualité de mousse, sur les rôles d( l'équipage.
Pour que M. Emile s'habituât à sa transformation, on le fit immédiatement équiper, et nous l'avons tous pu voir en terre ferme, portant crânement sa casquette de velours sur la tête.
Le jour de la Saint-Emile on lui donna de l'avance-
(K^ent ponr sa fête. Il trouva, en s' éveillant, un bel s^Diûforme d'aspirant de marine à côté de son lit, et id^'est avec ce grade qu'il a pris la mer.
cJ Je voudrais voir d'ici la mine que ferait le pauvre v^papB que M. Emile a assisté dans ses cérémonies, si iDefamais son regard tombait sur ces lignes relatives à Tenfant de chœur aux yeux sans innocence qui loi a r^lBervi la messe.
^r En fait d'yeux, parlez-moi du nouveau chroniqueur ,ridu journal le Courrier de Paris , qui signe Solanges ses i^^feuilletons, qui s'appelle Clésinger du nom de son ^r mari et Sand du chef de sa glorieuse mère. Salut et ^ bienvenue aux plus beaux yeux de la chronique ! Le a plumage d'ailleurs ne nuit pas au ramage et le babil de cette nouvelle recrue fera honneur au bataillon où nous ri servons avec elle. Notre nouvelle camarade a pensé devoir, dès son début, pourfendre un peu M. About. i' C'est tellement la mode de tomber sur l'auteur de iT ToUa, dans ce moment-ci, que ce sera très-mal porté .: demain; voilà, sans doute, pourquoi M"*® Solanges n aura voulu se dépêcher.
i. Cependant M. Sarcey de Suttières, Tamî et le disciple et le confident de M. About, atterré du nouvel if adversaire qui sortait contre son ami des coulisses de jj la chronique, suivait tout pensif le chemin de My cène, i je veux dire le trottoir du boulevard. Quelqu'un le rencontre et, l'abordant par une citation classique pour se j faire bien venir d'un preux de l'École normale :
. • Quel snjet inconnu tous tronble et yoqb altère? •
— « Ces misérables chroniqueurs I répond M. Sarcey d'une voix que la colère étrangle ; ils le prennent pour la tête du Turc des Champs-Elysées et c'est sur lui qu'ils viennent essayer leurs poings. **
Que M. Sarcey de Suttiëres apaise cette indignation qui, d'ailleurs, est d'une belle âme quand il s'agit d'un frère d'armes! Les arbres bien vivants, dont les racines sont solidement ancrées dans un sol généreux* n'en poussent pas moins pour avoir été secoués par les passants. M. About et les siens n'en iront pas moins jusqu'aux astres» si la faculté de s'élever est en eux, parce que pendant trois mois ça aura été un divertissement en vogue de leur jeter des pierres;
Nous, qui ne sommes pas sans goût pour les qualités brillantes de M. About, ce que nous redouterions pour lui, à la place ]de M. Sarcey de Suttières^ son écuyer, ce ne sont pas les attaques plus ou moins vigoureuses d'un ennemi plus ou moins bien armé, mais plutôt les auxiliaires compromettants. Ainsi il se distribue depuis quelque temps, sous le manteau de la cheminée, un factum qui a la prétention de venir en aide au Bon jeune homme de V Opinion nationale dans la croisade qu'il a entreprise contre la direction des Musées. Cet écrit, qui a la forme d'une lettre adressée à M. Villot contre la restauration des tableaiuc, est-il bon î est-ii mauvais î Je n'm sais rien. Il est égoé Gra-
iiehoh, ettelamè suffirait, si j'étais M. About, pour interdire formellement à Gkdichon de servir sous mes drapeaux.
En effet, comment Toulez-yous que la cause que (X)utient M. Yalentin de Quévilly ne soit pas perdue d'avanee, si Ton peut dire : ^ Godichon et Yalentin sont d'avis. . . » Il n'en faut pas davantage ; c'est une cause entendue et perdue pour Yalentin par la fauté dé son allié.
Appelez-le iGrolichon, Gobichon, Galichon, Qiongali ; de toutes façons, c'est un ami fatal à traîner der« rièrie soi.
Peut-être est-ce injuste, mais un beau nom est une puissance incontestable en ce monde. C'est le contons fument de V édifice^ quand il est porté comme par ce jeune prince de Polignac qui va devenir le gendre de M. Mirés. Appelez le même homme, Godichon, et douez-le de tous les mérites complexes et, pour ainsi dire, contradictoires que possède le jeune prince, et vous verrez si son chemin sera aussi aisé I
Le prince A. de Polignac est, comme l'on sait, né du second mariage de l'ancien premier ministre de Charles X avec une Anglaise de la plus rare beauté^ iniss Campbell; il était frère de cette charmante ltf*»« Sosthènes de La Rochefoucauld, la perle et l'orgueil dttfaubourg Saint-Germain, que nous avons vue périr )âi cruellement, il y a peu d'années, d'une angine mcM?^ qu'eBe avait attrapée en lignant son enfant.
L'éducation du jeune prince de Polîgnac se fit en Allemagne ; il y but abondamment à la source des lettres, des arts et des sciences en même temps. Il nous revint, vers 1848, à temps pour prendre part à une invasion des Tuileries que les légitimistes considéraient comme la revanche de 1830. Il fut nommé par acclamations capitaine des gardes mobiles au lendemain des journées de Février. Un an après, il se présentait à rÈcole polytechnique, et un homme bien distingué, M. de Loménie, qui cumulait alors les fonctions de répétiteur de littérature àTÉcole avec Temploi de rédacteur chargé de la séance des Chambres au Moniteur du soir, se souvient peut-être de l'effet qu'il produisit un jour sur ses confrères de la tribune des journalistes, en leur contant qu'il venait de lui passer par les mains un mathématicien qui était un littérateur hors ligne et qui s'appelait le prince de Polignac.
Ce jeune homme a trouvé le temps, en dix ans à peu près, d'être homme du monde, capitaine d'artillerie, de faire les guerres d'Italie et de Crimée, de traduire Faust entier en vers français de la plus belle façon, de composer un Mémoire sur les nombres premiers qui a été lu à l'Académie des sciences, et, tout récemment, ne vient-il pas d'inventer un nouveau pont pour l'essai duquel le gouvernement a voté des fonds % Une seule chose aurait pu manquer à cette nature comblée par la Providence. Son mariage lui apporte une femme charmante et les richesses qui ne sont pas hé-
réditaires chez les PoUgnac. Quoi de plus simple et de mieux 1 Le beau-père et le gendre sont ici trop hommes d'esprit tous deux pour ne pas s'entendre, et le seul mot qu'il faille dire en définitive sur ce mariage dont on a tant parlé, c'est que c'est un déménagement d'écus qui vont demeurer on ne peut plus à propos dans les mains de l'homme le mieux fait pour les loger noblement.
Lorsque la main de sa fille lui fut demandée pour le jeune prince de Polignac, M. Mirés subordonna à trois conditions le oui qu'il prononça. Sou gendre devait prendre l'engagement de ne s'occuper ni de finances, ni de politique, et de suivre sa carrière.
L'évêque de Marseille a voulu bénir lui-même les deux jeunes époux, et c'est parce que l'çn attendait monseigneur que le mariage a été retardé de quelques jours. J'ai vu le moment où les méchantes langues allaient exploiter ce très-simple ajournement.
Le mariage de M. Olympe Aguado fait du bruit à son tour. Il épouse, on le sait, une demoiselle sans fortune, fille d'un simple officier allemand que la grande-duchesse de Bade, reconnaissante des soins qu'elle en avait reçus, légua àTImpémlrice des Français. Celle-ci avait donné à M"* de Freystedt un logement aux Tuileries et douze mille livres de rente. On sait quelle piété filiale règne chez les fils de M™' Aguado. Cette famille, que sa grande richesse met si fort en vue, ne mérite pas d'être moins remarquée
pour rmpim de aes aienibres et la douce mtîimfé dewi vie domestique. Aussi M. Olympe Aguftdo ne voulait? U se marier qu'avee une personne capable de servir en même temps de compagne à lui et à sa pière. Il a trouvé chez M^^' de Freystedt ces vertus et ces char? mes réunis d*épouse et de fille, et il a demandé sa maia sans s'enquérir de la dot. C est le mariage de M^^« Mirés renversé, en ce sens que tous les écus sont ici du coté du fiancé.
Les Abyssiniens sont furieusement à la mode. J'entends par là les officiers de marine qui sont revenus cette semaine de la mission en Abyssinie dont M. le capitaine Russel était le chef éminent. Les jeunes n^essieurs de Bonsonge et George de La Guéronnière, tous deux enseignes de vaisseau, avaient été attachés à M. Russel, et il faut entendre leurs relations merveilleuses sur cette patrie des girafes, des éléphants, des hippopotames et des zèbres, sans parler des hommes qui ne sont guère là-bas moins curieux que les animaux. Revenir d'im grand voyage extraor*dinaire a toujours été un titre à la faveur la plus marquée de la société parisienne. Témoin lenthousiasm^ avec lequel notre maître, le vicomte de Launay, raconte que furent fêtés, dans Thiver de 1841, les jeunes Persans qui s'appelaient MM. de Sercey, Cyrus Gférard, Daru, de Lavalette. C'est le même accueil que trouvent aujourd'hui nos Abyssiniens échappés aux périls les plus pittoresques, aux aventures les plus
étranges chez des peuples armés de lances et de javelots. On se les arrache, nos Abysaniens ; c'est à qui les aura à dîner. Les recevoir, c'est un honneur brigué, les connaître c'est une position, et connaître quelqu'un qui connaît quelqu'un d'entre eux, ma foi, c'est encore un avantage.
SoMMJLiBB : Le jeu du tteeple-chaae, — Comme quoi quatre enfants faisaient de la chronique sans le savoir. — La Croix de Bemy, — Encore Léotard dit le Paganîni du trapèze, dit le bien-aimé des dames. — Comment c'est en nageant dans la Garonne qu*il a appris à voler dans l'air. ^~ L'Europe changée en Californie pour l'homme aux trapèzes. — Adieux d'Alexandre Dumas à ses collaborateurs.
— Le drapeau du roman-feuilleton planté à Gênes. — * Alinéas et panaches I — Le boulevard est grand et Dumas est son prophète.
— Les deux Garibaldi, ou la légende et l'histoire. — W^^ Clémentine et la photographie. — Biches et lait de chèvre à Interlaken.
— Reprise de la Poule aux oeufs d^or. — Reprise du Juif^Errant, — MU« Suzanne Lagîer. — Le portefeuille d'Eugène Sue et la lettre de M, MoAn-'AgiU, — Un vrai prince Rodolphe et une fausse Fleurde-Marie, au temps des Mystères de Paris. — Littérature épistolaire des lecteurs. ^~ M. E. About et la chronique. — M^i* Solanges. — Les bruits qui courent sur la Presse, — Le prince A. de Polignac.
— Siraudin confiseur à l'enseigne du Vav4eviUisU infidèle. — Autre vaudevilliste tourné vers une autre industrie. — M. CoUiot. ^~ Un nouvel auteur dramatique, M. J. Périn. •— M. Baudelaire et les Paradis artificiels.
Paru, 28 Juin.
Mardi ou mercredi dernier, quatre petits citoyens dont le plus âgé n'a pas dix ans, messieurs Arthur,
Jules, Alfred et Théodore, jouaient au steeplcchase dans un salon ami de cette chronique.
Ils étaient assis tous quatre autour d une table ; le carton qui représente le champ de courses hérissé de haies à sauter, traversé de rivières à franchir, coupé d'obstacles de toute nature comme à La Marche, ce carton était sur la table, au milieu des enfants. Chacun d'eux avait pris le cheval avec lequel il voulait en-' core courir les chances d'une partie.
— « Le mien s'appelle Léotard, fit Arthur.
— « Et le mien Dumas, fit Jules.
— " Et moi j'ai choisi Garibaldi^ dit Alfred.
— « Et moi CUmerUine, » dit Théodore.
Pourquoi des nomsl C'est que les enfants ne manquent guère l'occasion d'être parrains de quelque chose* Est-il une poupée entre leurs mams, ou un petit chien ou un mouton qui ne soit baptisé ! Le premier usage qu'ils font du droit de propriété, c'est de nommer à leur guise la chose qui leur appartient.
Et pourquoi ces. noms-là plutôt que d'autres? C'est que ce sont ces noms-là qu'en ce moment ils entendent le plus souvent prononcer autour d'eux. Ils leur entrent par l'oreille et leur sortent par la bouche.
Tout enfant est un écho.
Toute chronique est un steeple-chase. Jules Sandeau, Théophile Gautier, Méry, M™* Emile de Girardin avaient bien compris cette vérité lorsqu'ils intitulèrent la Croix de Bemy, un volume où vous les avez vus
il*
courir tous les quatre. Ne s'agit-il pas en e&t pour la chroniqueur, de distancer ms conourreats sur uaa route qui n'est ni sans difficultés, ni sans périls, et d'arriver le premier, dans le meilleur état possible, à la nouvelle du jour, qui est le but commun de nos plu^ mes de course 1
Ces enfants qui jouaient au steepU'ckase, fiedsaient *de la chronique sans le savoir, comme M. Jourdain de la prose, et la liste de leurs chevaux nous dicta précisément le sommaire d'un feuilleton d'actualités.
Ce fut Léotard qui toucha le premier le but. ^Commençons donc par l'homme aux trapèzes.
Il émerveille de plus en plus ceux-là même qui font profession de ne plus s'étonner de rien. D est le Paganini du trapèze et de la voltige invraisemblable. Nonseulement il accapare tous les yeux, mais il traîne les âmes après lui. Qiaque soir, Vers dix heures, au mor ment de ses stupéfiants exercices, les plus jolis cœurs de Paris, — j'entends ceux qui battent dans les plus jolis corsages, — lui appartiennent sans conteste ; il y règne du droit du plus hardi et du plus adroit. H a» parmi les femmes, le même succès inépuisable que YOrphée mix enfers d'Offenbach eut naguère parmi les hommes. Ses pratiques se retrouvent tous les soirs aux mêmes plaees, avee le même enthousiasme. Le reste de la représentation est inutile et compte pour rien. L'attente de Léotard, voilà ce qui remplit réellement le spectacle jusqu'à l'heure o]i il paraît &a&a «t
à la fia seulement de la soirée. NéaaiQoins il fturt arliyeF de bonne heure, car à huit heures et dessie U u'^ a déjà plus de place aux premières. Mais le courage est contagieux I Le jeune Léotard a su inspirer à ses admiratrices des passions si intrépides qu'e]les hra-r vent même, au besoin , Thumiliant martyre des se^ condes.
Cet homnip qui bondit de trapèze en trapèae cemma un volant bien lanoë va de raquette en raquette, cet homme ailé, ce personnage aérien a la tête d'un dr seau. Bst-ce & ce signe que son père reconuut la yocar tion filiale t Le père était le T^iat de Toulouse, la viUf des capitouls, de Clémence I^aure et des Jeux Floi^ux. Les poutres, les cordages, les échelles furent le prer mier alphabet que dut étudier le jeune Léott^. A Tâge oii nous a'iitres nous éperons ba, be, bi, bo, iu dans les livres, lui lisait déjà couramment dans la fSyvkr nastique paternelle.
Non moins soigneusement formé à la natation dès ses plus jeunes ans, il fut plus d'une fois pris pour ua poisson par la Garonne, étonnée des jeux que ee nour veau-né accomplissait dans son sein. J'aieiitendu oour vent demander, depuis que Léotard est la merveille i la mode, comment il ne s'était pas cinquante fois brisé la tête et les reins au temps où il étudiait cette eourne aux trapèzes dont on ne peut, san£i lavoir vue, si^ faire une idée. En effet, vous aurez beau, par une prér caution indii^ensable pour un commençwt, suqpendra
les tmpèzes à très^peu de mètres au-dessus du sol, la diute, qui est probable, peut être encore extrêmement dangereuse. C'est par ses talents réunis de gymnastique et de natation que notre Léotard a pu arriver, sans trop de périls et parfaitement intact, au point où nous le voyons.
En effet, les premiers trapèzes sur lesquels il cher* cha à réaliser les prodiges qui font sa gloire, furent placés non pas au-dessus de terre, mais au-dessus de Teau. n tombait, qu'importe î il en était quitte pour piquer une tête dans la rivière, son autre élément, puisque nous avons vu qu'il était amphibie. H recom^ mençait, tombait encore ; nouvelle immersion. C'était une partie de plaisir. A force de tomber sans péril, il apprit à ne plus tomber, et voilà comment peu à peu, de chute en chute, de progrès en progrès, il devint roi du trapèze.
Que de beaux yeux vont se mouiller ! J'ai ouï-dire que l'engagement de Léotard touche à sa fin. M. Dejean, directeur du cirque des Champs-Elysées, pour conserver ce Tamberlick de la gjrmnastique, lui aurait fait des propositions dignes de sortir des lèvres de M. Calzado : 120,000 fr. pour un an! Voilà ce qu'il offrait à Léotard, le bien-tdmé, pour qu'il continuât à fidre froid dans le dos aux Parisiennes. Le jeune Léotard, âgé de vingt-deux ans, a refusé de passer sur ce pont d'or, auquel il ne trouve pas encore des arches assez massives. A présent que le voilà baptisé par la
célébrité parisienne, il songe à exploiter successivement les différentes capitales» Pour lui, la Californie est en Elurope. J'oserai approuver de toutes mesforces le plan de MM. Léotard père et fils, car il est à peu près prouvé que la récolte de leurs trapèzes nomades pourra s'élever à deux ou trois cent mille francs par an, et m'est avis que ces épis-là sont très-bons à moissonner ; ce sont les seuls qui ne craignent rien des pluies diluviennes dont le ciel s'acharne à nous faire jouir.
Léotard avait gagné la course ; le cheval Dumas arriva second sur le turf en carton de nos petits amis ; parlons donc de M. Alexandre Dumas, qui exploite, en ce moment, un fameux regain de bruit et de fécon^ dite.
On le joue au Vaudeville, on le joue à la Porte- Saint-Martin, on le lit dans le Constitutionnel; il donne à la fois, dans le Siècle, les Mémoires d^ Horace et les Mémoires de Garibaldi ; il a un roman en train dans Wnivers illustré; il n'a pas interrompu, tant s'en faut I la publication de son Monte^Christo, où il est aussi seul que Robinson dans son île avant l'arrivée de Vendredi; et chaque numéro du Monte-Christo, qui paraît une fois par semaine, contient à peu près la matière de trois volumes de cabinet de lecture. En même temps, — et tandis que M. Dumas fils promène en Bretagne ses contemplations mélancoliques et son précoce dégoût des hommes et des choses, — M. Du-
mas pbre navigaot découvre, joue au ]^ete, au lUivigateuTv^u Christophe Colop^b d^ euve^. N'avoii9nous pas appris Tautre jour qu'U venait de débarquer fièrement à Gênes, — : en fait de terres inconnues, -^ et d y planter le drapeau du roman-feuilleton 1
Mobile existence! généreuse et riante nature 1 mén lange d'homme de génie et de hâbleur I vrai trésor pour la chronique, car sa personnalité vaut mieux que les œuvres de pacotille où il la vend en détail I On % calculé que s'il lui fallait lire tout ce qui se publie concurremment sous sa signature, il ne lui resterait pas une nunute pour manger et boire, et que s'il était condamné à régler tout le papier noirci qui se débite sous son nom» ses nuits y passeraient avec ses jours.
Peut-être entre-t-il un peu d'exagération dans ce compte, qu'il faudrait alors écrire conte; toujours est* il que, la veille de son départ pour l'expédition qui nous l'a ravi, l'auteur des Mousqiietaires rassembla autour de lui ses collaborateurs grands et petits, vailr lante armée dont le défaut de temps m'empêche de vous faire l'énumération, et leur tint à peu près celanr gage, après avoir trois fois passé la main dans sa cé«lèbre chevelure i
« Amis et compagnons de plume, la France notre mère qui attend de nous son pain littéraire, ne doit pas rester dans le besoin, parce que nous quittons son sol bien-aimé. C'est pourquoi, je vous laisse la signature
sdeiiile. MiiltipUez-rVoiiB, surpassez-vous, fdites en sorte que Pumas atiseat ^it eupore présent partout, et sou- Yenez-vpiis de notre C|ri de guerre : Alinéas et panaphesl n
n dit et, pleins d'une noble ardeur, Tassem^blée, tout en récoutant, faisait déjà de la copiq sur ses ge-r DOUX. Dumasi notre cher auteur, a pu partir tr^-* quille ; il sait que nous ne manquerons ni de romans ni de drames de cape et d'épée signés de son nom, animés de son souffle. Avant de mettre à la voile^ il a, comme on dit en terme de guerre, assuré ses derrières.
Le boulevard est grand et Dumas est toujours son prophète.
n s'est constitué Thistorien de Garibaldi, autre hères à la mode. Garibaldi n'arriva pourtant que le troii^ème dans le steeple chose d'Arthur, de Jules, d'Alfred et de Théodore ; et encore cette place lui fut-elle vivement disputée par Clémentine, qui, au dernier tournant, fit des prodiges pour se classer plus avantageusement, mais quoi qu'elle en eût, elle ne put em-^ pêcher GraHbaldi de gagner sur elle d'une longueur de tête.
Il y a deui; Garibaldi qui ne se ressemblent guère \ celui delà légende et. celui de l'histoire. Tous deux n'ont de commun qu'une bravoure et un patriotisme si éclatants qu'il est impossible à la fable de les exagérer. LeL l^endci qui a plus de succès jusqu'ici que l'hisi-
toire, représente le moderne Timoléon 'de la Sicile comme une espèce de Christ brun. Voilà pour le visage. Quant à Thabit, j'ai trouvé, — non pas dans les loges de concierge, s'il vous plaît, — mais dans des salons parfaitement dorés et raisonnablement intelligents, quantité de personnes qui ne sauraient se figurer Giuseppe Garibaldi autrement qu'avec des allures de Fra Diavolo,
Un plumet rouge à son chapeau £t couvert de son manteau Du velours le plus beau.
Sur la couleur du plumet, toutes les légendes sont d'accord ; quant à celle du manteau, il y a deux opinions en présence : l'une publie qu'il est blanc, comme le panache de feu Henri IV,. pour être plus facile à distinguer dans la mêlée sur le chemin de la victoire ; l'autre soutient qu'il est noir comme l'Erèbe. Toujours est-il que ce général légendaire est dans l'habitude de se porter drapé — dans son manteau noir ou blanc — à l'endroit où les balles et les boulets fauchent des files entières de soldats. Là, appelant près de lui quelque compagnon préféré, il se sert tranquillement de son épaule pour y appuyer sa lorgnette et regarder la physionomie du combat. Vainement la mort pleut de tous côtés ; le petit groupe formé par le chef, sa lor-
gnette et son porte-lorgnette, semble avoir été trempé dans le Styx.
Voilà le Garibaldi théâtral qui n'a pas cours seulement dans les mansardes et auquel on a bien de la peine à substituer les portraits vraiment photographiés sur nature. J'ai aperçu Garibaldi, en 1848, à Paris; je Tai revu plus à mon aise, à Tépoque de la guerre d'Italie.
C'est un homme de moyenne taille, au visage bon, mais énergique, au corps fatigué comme celui d un ouvrier qui ne s'est pas épargné dans les rudes travaux de la Uberté. Ses cheveux, sa barbe, d'une plantation vigoureuse, ont été roux, avant de grisonner.. Sa voix est modeste, presque humble, et son langage ne pêche jamais par Temphase. Son calme est inaltérable. Au lieu du feutre à plume que lui prêtent les récits fabuleux, il a porté pendant toute la guerre d'Italie un simple képi en drap bleu, qu'il inclinait beaucoup sur ses yeux.
Cependant, comme il était alors général au service du Piémont, il fallait bien qu'il eût, pour les cérémonies, un costume de général. Un jour, — ce fut un de ses petits bonheurs intimes de la campagne, — on lui perd son fameux chapeau galonné qui l'ennuyait tant : « Quel bonheur ! dit-il, me voilà dispensé de m'en coiffer à l'avenir. »
Sur son uniforme, au lieu des aiguiDettes auxquelles son grade lui donnait des droits, il portait bien plus
volwtiers m fwlarà ea si^utwr, ou il repoMÎt ultorwr tivement Tun et l'autre de ses^vaillants hiw que lea rhuma^mes n'ont pas épargnés. On lui a vu souvent à la main, au lieu de cette épée fulgurante que les ba^ dauds aiment à lui supposer, un simple chasse-mouches avec lequel il se plaisait à défendre sa monture contre les piqûres des insectes. Cavalier d'une soUdité à toute épreuve, sa tournure à cheval, quand il ga-r lope, serait plutôt d'un meunier que d'w dieu. Bref, il e^t ^impossihle de sacrifier moins à la ipise en scène que cet athlète énergique du devoir révolutionnai]^*
Que vient faire derrière lui M^^® Clémentine, des Délassements-ComiquesICe sont les hasards du 9teepl^. chose qui l'ont placée là. Elle est célèbre, elle aussi, non-seulement en vertu de sa«^grace et de sa gentilr lesse, mais surtout parce que la photographie a multiplié ses images. Depuis l'invention de la carte-: portrait, la photographie peut faire des héros et surtout des héroïnes aussi bien que la ironique eUe-; même. H n'y a qu'à exposer un peu partout, dans un costume avenant, la belle ^ laquelle on veut du bien. *r- M Quelle est cette jeune personne aux charmes aocentués qui, tantôt en bébé, tantôt en titi, tanto^; en débardeur, se prélasse à toutes les vitrines, dans toutes les collections^ dans toutes les attitudes I «r-r C'est M}^^ Clémentine, des Délassements-Comiques. Le Mm est dessous. ** Multipliez ce dialogue par cent paille voij^ et le pToduit eet we vraie popnterité,
Toatea Itti petites dames des Délassemmts-Conuq))09 avs^nt prpjeté, j>endan^ la fermetarp de cette fapît^ à iqeuclies qm étsit leur théâtre, une excursioa ^ Ii^ierl^eD, pu une administration prévoyante n*eût pa¥|t-être pas été fâchée de les attirer. Pourquoi à Intorlakenl sims doute ps^rcQ qu'on y fait la cure au luit de chèvre qui doit rendre les buveurs assef iu«* gaxnbe^ poui* suivre un troupeau de biches dans leurs ébats.
Quoi qu'il en soit, le programme est chai^gé ; on n^ va plus ^ Interlatcen, et le boulevard du Temple les iretient tput^ pour jouer ou figurer daus la reprise de la JPovle avx Œvf^ d!oT. C'est M. Hostein, directeur du Cirque-Olympique» directeur qui n'est ni borgne x4 manchot, qi4 a eu l'idée de remonter ainsi une fée-i ^e connvie en la truffant de jolies den^oiselles qui ont fait au boulevard et continueront ailleurs 1^ fortui)i| des Délassements-Comiques.
Nous Sûimnes dans la saison des ouvrages dramatiques ressemelés, retapés, remontés. |Cn fait dfi ideipc-neuf, l'Ambigu-Comique vient produire, avec un succès qui marche toujours, le Juif-^ErTaiti de feu !l^ugène Sue. M^^® Suzanne ^gier s'y distingue fort ei^ reine Ç^cchanale. Elle a un talent souple comipa ses reins d^s le pas de carnaval qui fait le charme di( vingt-deuxième tableau. X<a mêipe actrice ne s'essayait-elle pas récenmient à côté de Brossant, en uuc( ^epréseutatiou dopuée à son béuéfice, sur la scène des
Italiens, dans le rôle même de M^* de Léris du Caprice, créé par M^^ AUan, continué par Augàstine Brohan I N'est-elle pas engagée au Gymnase 1 N'atrelle pas joué à la Porte-Saint-Martm, à la Graieté, à l'Ambigu, des reines, des servantes, des aventurières et des saintes ! Présentement, dans son rôle de Bacchanale, elle jette au vent une verve insolente, des pieds hardis, et, joignant les traditions du vieux cancan aux leçons du nouveau, rhythme ses hanches comme feu Mogador.
A propos de cette reprise du Juif-Errant, il me revient en mémoire deux circonstances de la vie d'Eiigène Sue, dont je me trouvai le témoin et le confident fortuit. C'était au plus fort de la vogue de ce romanfeuilleton, qui a donné naissance au drame du même nom ; Eugène Sue, en rentrant chez lui un jour, après une promenade je ne sais où, s'aperçut qu'il avait perdu son portefeuille.
Pour vous faire comprendre l'importance de cette perte, il faut vous rappeler ou vous révéler la manière de travailler du fameux romancier, qui peut être appelé à bon droit le fondateur de la prospérité du Constitutionnel, dont le tirage monta de six mille à à trente mille à l'occasion de la publication du JuiJ- Errant dans ses colonnes. Eugène Sue a écrit tous ses grands romans feuilleton par feuilleton, au jour le jour.
Il n'a même jamais daigné construire d'après un
plan conçu, mûri, tracé d'avance; chaque matin il produisait sa tâche au courant de la plume, — ce qui explique les négligences de son style, — puis se reposait jusqu'au lendemain. Seulement, dans Tintervalle de ses heures de production, il portait avec lui certain portefeuille que je vois encore, où il notait, qu'il fut en promenade, en visite, ou même à table, les mots, les idées, les traits qu'il récoltait en lui-même ou glanait chez autrui.
Le portefeuille perdu renfermait donc, par suite de ce système, les matériaux nécessaires à la continuation du Juif-Errant,
L'auteur était contrarié, autant que pouvaient le contrarier les choses littéraires qu'il aifecta souvent de dédaigner ; il se demandait si le lendemain les abonnés du journal auraient leur pâture quotidienne, lorsqu'un commissionnaire mystérieux, qui ne voulut pas accepter de récompense honnête, quoique son procédé le fiit, vint déposer chez le romancier ses notes égarées, avec une lettre ainsi conçue :
« Cher maître,
« Sous prétexte de m' entretenir la main, c'est moi qui ai subtihsé votre portefeuille. J'ai reconnu promptement que ce rapt pouvait me priver du plaisir que j'ai tous les matins à lire, dans le Constitutionnel ^ votre beau roman le Juif^Errant^ qui nous intéresse tant
moi et mes camarades ! c'est pourquoi je mé hâte dé vous rendre l'objet.
- Pardon de la méprise.
« Un de vos admirateurs pour la yie,
* « Maxn-Agilb. »
Cette ëpître prouvait au romancier que les classés les plus infimes de la société ou plutôt les plus antisociales lisaient son œuvre avec le même intérêt que la bourgeoisie ou le faubourg Saint-Germain, qui protestait, lui, mais qui lisait à force. Néanmoins, Eugène Sue fut un peu choqué de la familiarité du coquin qui signait Main-Agile, sans vergogne, et la qualité de l'épître dérangea le plaisir dé la restitution à laqueQe elle servait de commentaire. Il avait beau s'être converti aux idées démocratiques , Eugène Sue resta toujours un dandy, plus choqué que personne lorsqu'un malotru l'avait effleuré de sa blouse sale dans la rue.
L'autre anecdote que j'ai promise est antérieure à celle qui vient d'être contée et se rapporte à ht publication des Mystères de Paris,
Nous trouvâmes un soir tout songeur le peihlî*e de Jacques Ferrand, de Fleur-de-Marie, du MaîtHB d'École et du Chourineur. — Qu'avez-vous t lui dit-on . PonJ* toute réponse, il tendit un papier, en invitant celui qtd lui Avait adressé cette <luestioii à lire ce qui était tttWîé
— aw —
ea encre bleue sur le chiffon rose qu'il nous passait.
La lettre venait d'un mauvais lieu, quoiqu'elle exprimat en langage passable des sentiments louables. £31e était écrite par une Madeleine, qui, après avoir la riiistdire de Fleur-de-Marie, ne votQait plus vivre, disait-elle, que pour le HBpentir et la purftcation. Seulement, elle ne pouvait sortir de la maison infâme où eHe s'était fait agréger au troupeau, parce qu*eUe devait de Tàrgent à la maîtresse du logis. Elle demandait à Tauteur de Fleur-de-Marie le petit capital nécessains pour s'acquitter et sortir de Tantre.
Eugène Sue voulut faire cette bonne action qui s'offrait à lui. Il alla, en personne, avec l'un de nous^ délivrer la malheureuse fille et lui remit, outre l'argeht néeessaire à sa liberté, quelques secours pour l'aider à vivre de la vie honnête dont elle disait ne plus vouloir sortir. Pais il la perdit de vue.
Trois ou quatre ans après, un soir que nous nous promenions sur le boulevard avec lé grand romancier^ il nous montra, dans une voiture découverte, dfeux femmes trèè-parées. L'une était la créaturte qui est devenue presque immortelle sous le nom de la Dame aujc camélias.
Dans Tautre, s» vue fidèle avait réconnu la iausse Fleur-de-Marie, envers laquelle il s'était conduit naguère commfe tm vrai pAntse Rodolphe.
n parait que la vertu n'avait pas aittusé longtemps sa protégée, et à eh juger par sa tournure et sa ihise,
qu'elle avait trouvé un placement de ses vices à cent mille pour cent.
Les romanciers qui peignent les passions dans leur déchaînement et les situations extnir-sociales sont généralement en butte à des communications aussi nombreuses que finguliëres de la part de leurs lecteurs. Je suis convaincu que Ton pourrait faire des volumes presque aussi intéressants que les histoires qu'ils ont contées, avec un recueil des lettres adressées à Dumas, à Soulié, à Balzac, à Sue par des lecteurs satisfaits ou mécontents, tantôt pleins d'enthouâasme, ' quelquefois sévères et dénigrants comme un érerntement signé Planche ou B. Jouvin. Quelques-uns prennent pour confesseur leur romancier favori, accusent leurs fautes et demandent des conseils ; d'autres, plus nombreux, le prendraient volontiers pour leur banquier et demandent de Targent, augurant que ThoMme qui a un si beau style doit être doué ausa d'une belle âme et d'un cofFre-fort accessible ; un petit nombre de femmes exaltées le^prendrûent volontiers pour amant et demandent de l'amour.
On écrit aussi à force aux chroniqueurs. Mais, la correspondance que ceux-ci reçoivent de leurs lecteurs est peu variée : le chroniqueur est semblable à un dieu pour ceux auxquels il a rendu service ou offert les confitures d'un éloge bien senti; en retour, on ne ménage pas l'encens à ses narines. Au contraire, les mécontents ne se gênent pas pour exprimer leur indigna-
tion au même chroniqueur dans des termes qui sont rarement signés quand ils ne sont pas polis. Ces pauvres chroniqueurs I engeance complaisante, en somme, donnant plus de poignées de main que de coups de poing, on est quelquefois bien sévère et bien exigeant pour eux ; on veut qu'ils parlent et qu'ils ne parlent pas de vous I C est là une double prétention assez difficile à satisfaire en même temps, convenez-en 1
Notre métier est un grand instrument d'influence, d'accord, mais à condition que l'on saura en jouir. M. Edmond About, en homme trop spirituel pour ne pas sentir la puissance qui est dans le feuilleton d'actualités et de racontages, voulut y revenir; c'est pourquoi il a fait reprendre du service dans le feuiljeton de V Opinion nationale naissante, à son vicomte . Valentin de Quévilly,. naguère si brillant au Figaro. n paraît que lui-même est moins content de cette nouvelle campagne du bon jeune homme, p^^u'il projette, à ce qu'on assure, de le réintégrer dans ses foyers.
Pour que la chronique ait toute la puissance dont elle est susceptible, le mystère n'est pas une condition défavorable ; un peu de son prestige est perdu par le chroniqueur auquel gn peut dire familièrement, con^me à Valentin de Quévilly : « Bonjour, compère Guilleryl n En outre, tout en tapant à l'occasion comme un sourd, de manière à prouver qu'il ne paraît pas bon à se frotter à vous, il est prudent de mettre aussi à la caisse
— KM— i
d'épargne qudqties aiiak que la rBComiaiàsanoe def J services rendus attache sincèrement à tous. D man* qwit aux lettres de Yalentin le mystère qui tous grandit ; la bienreillance qui vous fait des clients jprêts à s'armer pour votre cause. Edmond About s'étonnait, l'autre jour, du silence que les journaux français font généralement autour de sa toute récente brochure; c'est que peu de gens se soucient de lui être a^éables. Il a tant griffé et si peu fait patte de velours I Si la brochure en question était ausâ bien d'Henri Desroches, le courriériste à l'eau de rose du QmsiitMiionnelt qui ne donne jamais que des accolades atout le monde, ses obligés, aussi nombreux que les grains de sable au bord de la mer, se verraient obligés de prendre fait et cause pour leur bienfaiteur et vanterai^t à V&xvi he& mérites de sa publication.
Celle qui signe Solange^ les feuilletons du Courriel de J^ris, la jdie recrue de la causerie parisienne, ne paraît pas plus que M. Abouti pécher par excès d'aménité. Elle immole assez volontiers un confrère par feuilleton* Le premier jour, elle a déchiré About lui-in^e, à belles dents ; plus tard, ça été Albéric Second qu'elle a choisi pour victime. Ainsi de suite ; il aeioble fiedloir à la dame que quelqu'un reste sur le carreau cliaque fois qu'elle a pris la plume.
M. About, qui ne travaille pas pour le roi de Prusse, semble avoir envie, de plus en i^us, de tourner à l'homme politiqpie. Grand bien lui fasse I mais la Mtté*^
rature regretterait ce vif esprit auquel eDe doit quel* ques beaux jours.
Lie bruit a couru récemment d'un changement de propriété à la Presse et, par suite, dHm remaniement complet du personnel de la rédaction. Dans cette coml>inaison, M. Solar, dont la figure orientale a pris depois peu des airs d'Ottoman mécontent, céderait son journal à M. 'Mirés, et cehd-d le mettrait sous la direction de son gendre, M. le prince de Polignae. M. About entrerait, derrière celui-ci, à la Pressé transformée, avec la mission spéciale debâtonner (ceci s'entend au figuré) MM. Prévost-Paradol et Neilltzer, absolument comme Polichinelle bat le ccmunissaire dans la parade classique. Mais rien de tout ceci n'est destiné à aboutir. M. de Polignae, avatit comme après son entrée dans la famille Mirés, poursuit sa carrière d'officier d'artillerie, et ne songe nullement à diriger des batteries d'alinéas. * •
n garde son métier; ainsi ne fiedt pas Siraudin, l'auteur dramatique qui, décidément, ouvre un magasin de confiseur, au coin de la rue de la Paix et de la rue Neuve-Saint- Augustin, à l'enseigne du Vaudevilliste infidèle. On lui souhaite la vogue du Fidèle Berger.
A l'instar de Siraudin, un autre vaudevilliste moins connu, M. Colliot, se décide à essayer aussi de l'industrie; mais il l'aborde d'un autre côté. Encouragé par M. Clairville, qui mettra sans doute des fonds dans l'entreprise, M. Colliot veut marcher sur les brisées
des Compagnies Domange et Rieher. La Société rivale qui est en voie de formation exploitera un procédé nouveau si perfectionné, que messieurs les vidangeurs pourront faire leur service en gants blancs et en bottes vernies, bref, en vraie tenue de jeunes premiers, des pieds à la tète.
Tandis que les transfuges du théâtre tâtent ainsi de spéculations d'un goût tout différent, un jeune honmie du monde, héritier d'un des grands noms militaires du premier Empire, a abordé la comédie en signant simplement Jules Périn. Son {uroverbe de début : un Trait (Tunion^ joué sur le théâtre Saint-Marcel, a paru digne des scènes les plus délicatement littéraires.
Nous souhaitons de grand cœur à M. J. Périn toutes prospérités dramatiques imaginables. Puisse-t-il trouver dans un bonheur constant au théâtre une sorte de paradis artificiel!
C'est le titre d'un nouveau volume de M. Baudelaire, vrai poëte, mais qui a le tort de se considérer trop comme le charnier des coupables éclairé par la lune. Il a donné, il y a deux ou trois ans, un recueil d'une forme saisissante : les Fleurs du mal. Quelques poëmes un peu lesbiens attirèrent sur ce volume l'attention de la justice, qui poursuivit, puis acquitta à peu près l'auteur, à condition que certaines pièces dispartdtraient du livre incriminé.
M. Baudelaire publie aujourd'hui, sous cette étiquette : Les Paradis artificiels^ de curieuses études
SOT le haschisch et ropium. Il y a quelques années, le haschisch était bien à la mode parmi nos Parisiens, devenus, en paroles du moins, de terribles preneurs de cette drogue que fournit le chanvre. C*est une pilule, ayant un goût terreux, que tantôt Ton absorbe en fumée par le tuyau de sa pipe, et que tantôt l'on avale, comme Ton peut, en prenant le café.
Mais les effets I Quelles sont, en définitive, les sensations que nous donne cette ivresse î Tâchons de dépeindre en quelques mots les prétendues jouissances de ces paradis artificiels auxquels M. Baudelaire vient de consacrer bien des pages.
Autant de natures diverses, autant de résultats différents, attendu que le haschisch a tout simplement pour conséquence de décupler l'intensité de la pensée sous Tempire de laquelle noussonmies dans le moment et de donner un corps à nos rêves. Avez-vous des diagrinst le haschisch aboutira pour vous à ime tragédie pleine de larmes. Êtes-vous musicien î il vous fera faire votre partie dans quelque prodigieux concert. Êtes-vous amoureux t vous le serez cent fois, mille fois plus qu'avant.
La première phase, celle par laquelle passent à peu près tous ceux qui ont absorbé du haschisch, c'est un rire nerveux, saugrenu, maladif, plus près de la douleur que de la gaieté. Cet état dure environ cinq minutes; puis TengQurdissement lui succède et les haUucinations se produisent. Nous venons de dire
— SIO — €0Vfmmi elles varient suivant la ntuation d'esprit et ^ eomr de ehaeim. Les objets extérieurs influent aussi sur les effets du haschisch. Si, autour de vous, il y a des glaoes et des dorures, il vous semble habiter xm palais éblouissant aux murs de diamant. Le voimnage d'un ariire, d'un oiseau, vous ferait croire que vous avez été, que vous êtes oiseau ou arbre. La notion du temps s'oifuit complètement. Chaque minute pèse somme une éternité. La volonté, «— c'est là le caractère le plus général du phénomène, -^la volonté a c(xnplév temoii diqparu. Or, qu'est-ce que l'homme sans vo-> lonté f c'est une phrase sans verbe.
Le lendemain d'une expérience de haschisch, vous vous levez faible et énervé. A chaque mouvement Ton cramt de briser ses membres comme s'ils étai^t de verre... Ahl croyezHnoi, laissons le haschisch aux Orientaux et ne visitons les paradis artificiels que dans le livre de M. Baudelaire. «
SowAisft : CkriMdi et Léotard tot^omn en Boène. — Alex. Dn- HUM «t ChnMdi — Les deux Damae à Athènes. — A. DoniM fils, lisez : Alceste Damas. — Un père est un pompier domié par la nature. — M. Léotard père est le Père de la débutante, — Ébats dsa Pnmien'Parii anx MWê colonn$i, m~ Constant père et fils. *- Cli4xmaiite cluuison de M. de LabédolUère, dit Mirlitonnin dans les faubonrgs. — Gogaettes monarchiqaes et religieuses. — Ziéphir et la rose. — Métra et Pîlodo, à Habille. — Invasion de Brésiliens. — Signalement dn Brésilien an physique et au moral. — Le Pied de Mouton et les jambes de biche. — Les Photographies comiques, pour la réouverture des Délassements. — Citation de la Bemtê turopéenne à propos des sœurs KascMsio. — Les deux Be^ vues ou chien et chat, — A bas les cérémonies I — Bossini, en musique, en politique ; ce qu*il est, ce qu'il croit être. — Le Réveil des marmottss on la question italienne traitée par nn professeur de daqaes, — Provinciaux, garde k vonsi -9- (Quatorze henres de voiture, rien que çal — Les petites voitures. — Soutane et carrick. -» H* Ponson dn Terrail. — Son mariage. — Son industrie. — StngiiUèn ibikm d*apfès l^tnella la euenlaixie de M. BiUanlt se trouverait détenxûner n|ie hausse sur le roman-feuilleton.
Paris, iS Juillet.
Garibaldi et Léotard sont encore en scène.' Dumas anssi est en scène encore et toujours. Nous n'avons
pas changé de héros. Cela devient monotone ; mais, que youlez-yotts \ ce n'est pas notre faute.
Alexandre Dumas s'est séparé de Garîbaldi auquel sa collaboration doit manquer. Tandis que le dictateur de la Sicile s'organise des cent-gardes, parmi lesquds on remarque le baron Pisani, Alexandre Dumas a fait voile vers la Grèce.
Une douce surprise y attend son cœur paternel : son fils, que Ton crojrait en Bretagne, va se trouver à Athènes pour Tembrasser à son débarquement au Pirée. — Mon fils ! — Mon père ! — Reconnaissance, coup de théâtre. Le décor ajoutera beaucoup à l'effet de cette embrassade des deux Dumas. Du haut de l'Hymète, les fameuses abeilles dont le miel est si doux seront aux premières loges pour contempler la scène, qui ne manquera pas d'émouvoir les entrailles . de marbre du Pentélique et les sapins du Parnasse. Quel spectacle I Aux pieds de l'Acropole, l'auteur des Trois Mousqv£taires se jetant dans les bras de son fils, qui est le père de la Dame aux Camélias l
Celui-ci est envahi de plus en plus par la mélanoolie et la misanthropie. A, Dumas ^ quand il s'agit du plus jeune des deux par droit de naissance, ne veut plus dire Alexandre, mais Alceste Dumas.
Quant au jeune Léotard, il faut qu'il soit incombustible pour que les regards phosphoriques et chimiques que lui lancent tant de petites dames n'aient pas encore mis le feu à son maillot. Il est vrai que son
213 — père est toujours aux cotes de ce bel Hippolyte. Un père est un pompier donné par la nature. Le jour où le père Léotard a vu des bandes d'incendiaires en crinolines et falbalas se diriger du côté de son rejeton, il a demandé à M. Dejean, directeur du Cirque, -la faveur de revêtir Thabit bleu à boutons de métal qui dislingue ses écuyers; et ainsi vêtu selon Tordonnance, il suit son fils dans Tarëne, prêt à marcher sur toute étineeUe. Un journaliste, qui adnûrait cette vigikûice, en a surnommé Tauteur le Père de la dèbU" tanie.
Maintenant, Muse, dis-nous les ébats des premiers- Paris ! Il s'agissait de ^ndre la crémaillère à Mont- Parnasse, dans le Cafi des Mille Colonnes, Est-ce à cause du nom de la maison qui rappelle à MM. les journalistes l'architecture de leurs feuilles t il y avait beaucoup de journalistes sérieux à cette fête d'inauguration d'un établissement qui ne l'est pas.
MM. Constant père et fils dirigent les Mille Coloti" Ties, pour vous servir. Lorsqu'ils se sont vus, par suite de l'annexion des banlieues, agrégés à la grande cité, ils ont voulu faire peau neuve à l'occasion de l'honneur et en l'honneur de l'occasion. Cela est un peu plus sérieux pour des cafetiers de renouveler leur mise en scène, je vous prie de le croire, que pour un journal de se faire imprimer en caractères neufs.
Ces Mille Colonnes sont devenues tout simplement un Louvre où l'on joue la poule,* un Versailles où
Ton boit des caaeitM» m templt w laa dwseuFs of« fiai^t i^ eâté des eemiomm^teiura.
Ccanme il est, i ce qu'il paraît, dans la destinée des gazetiers d'essuyer les plâtras de toute oonstnietioB, de tente production, da toute invention» la céréoipnie d'inauguration ne pouvait se passer de gaaetiers. On les a appelés pour baptiser de verres de Champagne les dorures et les glaces de ces Mille Colmnef. Les journalistes passent leur vie i être parrains de cette façon-là. Us y mettent peut-être par trop de complaisance. Qu'on se le dise ! La dignité... mais, pardon ; j'ai failli moraliser.
Par le Siècle I la jolie chanson de circonstance que M. de LabédoUière a improvisée au dessert I M. de LabédolUère est à la fois un ei;;cellent coeur, une plume très-aotive et très-savante dans les matières sérieuses, et un rimeur 'des plus aimables. Le journaliste nous dérobe un peu le poëte aujourd'hui. H fut un temps que la banlieue, où il était populaire, le surnommait Mirlitonnin et le chantait, fallait voôrl A présent, Stts une circonstance exceptionnelle, le chansonnier ne revient plus aux anciennes risettes de sa muse. Mais, s'il a beaucoup appris... à ses lecteurs depuis dix ans qu'il rédige dans un grand journal, il n'a rien oublié des gaietés harmonieuses de sa jeunesse. J'en prends à témoin les couplets suivants, dont les MiUe Oel^mue garderont le souvenir :
Veuillez excuser mon amdAoe,
6i je elifljuMnme de tniTerst
Maie oomment sur le Moai-PenAaie
S*empteher d'aligner des vers?..*
Lee dienx païens qa*on aime encore
Du paye sont les habitants ;
▲ Baochua oomme à TerpsjrcAore,
Chez Constant nous restons oooitants.
Et puis, sous peine d'être en faute, n me semble que, dans ce jour, Je dois un hommage à notre hôte t^ôi créa ce diaimant séjour, fien osuvre, de tovs applaudie, n ¥a toiyomni la complétaati En notre époque de folie, Lui seul peut se dire constant.
«Tai vu ces lieux dans mon enbnee Et, je Tayoue, ils étaient laids; Aujourd'hui leur magnificence ^
Du restaurant fait im palais.
Parfois bizarre, atrabilaire^ Maître Public exige tant!.....
Les soins prodigués pour lui plaire.
Chez Constant Tont rendu constant.
A l'appel de ma voix anûe, Qu'on boive en l'honneur de Constant I Pttis^ quittons la gastronomie Pour la danse qui nous attend.
Les lanciers^ la polka, la gigue, Veulent des jambes de vingt ans; Aux vins que Constant nous prodigue Gardotts-bOtts d^tre trot> constants.
La-dessusy zcmjlvie et basse ^ zon violon I l'orchestre entame un quadrille et la foule se précipite dans les jardins, où les prêtresses de Terpsychore (pour continuer à parler noblement) attendaient les cavaliers de bonne volonté.
Cette petite fête, qui a été charmante, s*est prolongée jusqu'à deux heures du matin. La plus franche cordialité et catera.,. Vous savez le reste de la phrase.
Pourtant, un rédacteur du journal légitimiste et religieux V Union, est accusé d'avoir arraché trois boutons de son paletot à im rédacteur du journal révo^ lutionncdre et garibaldien V Opinion nationale ^ en prétendant lui démontrer ^vec trop de chaleur, que la dernière fois que Voltaire ouvrit la bouche sur . son lit de mort, ce fut pour avaler un chandelier de cuivre. ^
Les défenseurs du trône et de Tautel, left paladins dé la tradition, sont généralement les plus aimables en société. Ce sont eux qui sèment Tentrain à pleines mains. Ainsi, l'autre soir, le jeune rédacteur d'une fettille royaliste» s'est fort distingué par la manière dont il a accentué, — un chapeau de femme posé sur sa tête où roulent les destins de l'Europe, — certain quadrille soigné.
Un autre, — pas un royaliste celui-ci, — tout de blanc vêtu, avec une légère cravate du rose le plus tendre au cou, valsait avec Zéphyrine. Couple léger I
couple charmant! On disait, en les voyant tourbillonner : «« Zéphir et la rose ! »
A propos de danses en plein vent, les seules que la saison comporte, vous savez que Mabille a change son chef d*orchestre. Après dix années de service, l'illustre Pilodo, à qui Nadaud a fait cadeau (comme tout cela rime, bon Dieul) d'une immortalité garantie, est admis à faire valoir ses droits à la retraite.
Le jeune et brillant Métra lui succède ; Métçftr-déterré par Mabille qui cherchait partout, lanterne en main, le chef d'orchestre de ses rêves, dans les profondeurs de la Courtille. ,
L'héritier de larchet dé M. Pilodo avait eu jusqu'ici l'humble destinée de faire danser aux habitués de la Folie-Robert des quadrilles à deux sous et des polkas à un sous la pièce. Il y a loin de là aux éblouissements du jardin de l'Allée des Veuve^jardin célèbre dans l'Europe entière, Eden cher^ dans tous les sens, aux étrangers de distinction.
Paris, en ce moment, est beaucoup envahi par les Brésiliens. Signalement du Brésilien : des diamants à la chemise que ces demoiselles aimeraient mieux à leurs oreilles ; un beau teint cuivré ; voilà pour le physique. Au moral, ils se distinguent par les excellents cigares plats qu'ils fument du matin au soir et distribuent, sans compter, à leurs amis et connaissances.
Les mêmes Brésiliens étudient l'histoire naturelle,
— chapitre des bîches, — avec un goût et s'en pénètre avec une facilité vraiment admirable.
Au bout de huit jours, les Buffon et les Cuvier du boulevard des Italiens n*ont plus rien à leur apprendre.
C'est ainsi que Tun de ces voyageurs devant lequel
on annonçait, l'autre jour, la prochaine reprise du
^^.^^^..JPied de Mouton^ à la Porte-Saînt-Martin, s'écria
i^à-propos tout parisien :
^îfed de bœuf, ou de mouton, que nous importe %
l'important c'est qu'il y ait des jambes de biches* »
Des jambes de biche dans des maillots de soie terminés par des brodequins de satin ; héks I hélas ! soupire la morale, en se cachant les yeux dans ses mains pour faire semblant de ne pas vouloir voir. Mais je vous avertis qu'elle regarde, la, sournoise, ^itre ses doigts adroiœment écartés.
Des jambes de biche en fricassée, en- sauté, à la poulette, c'est l'explication de bien des succès, le menu de bien des théâtres qui sont Brésiliens en ceci ; c'est l'épigraphe qu'on pourrait mettre en tête de bien des pièces ; c'est peut-être l'épitajJie qu'il faut graver sur la tombe de l'art dramatique^ ce bel art que nous aimons tant !
Mais bah ! si l'on réfléchissmt, on ne rirait jamais, — pas même à l'enterrement de son oncle- Héritage.
Toujours est-il que les Brésiliens peuvent espérer ; on leur servira beaucoup de jambes de biches et des
mieux tournées, dans ce Pied de Motiton, Il y aura aussi le corps de ballet du théâtre Drury Lane, engagé tout exprès par le directeur du théâtre de la Porte-Saint-Martin. Quarante paires de pieds ailés.
Oscar, le régisseur des Délassements-Comiques, connu pour improviser des actrices capables de débiter le dialogue et de chanter le couplet aussi lestement que les restaurateurs les plus prompts vous rédigent une côtelette à la minute , Oscar ne peut suffire aux leçons que lui demandent les demoiselles qui aspirent à des rôles de fées ou de génies dans le Pied de MoU" ton, assaisonné de couplets tout neufs de la façon d'Hector Crémieux.
Saluez le nom de l'auteur i* Orphée!
On connaît déjà le titt'e de la pièce par laquelle les Délassements -Comiques, déménagés à l'Eldorado, feront leur réouverture. La chose s'appellera les Photographies comiques. On n'est pas plus actuel, comme vous voyez! Ajoutez que, si nous sommes bien informé de ce qui s'apprête, la pièce est de l'école d'Aristophane. C'est dire que les personnalités n'y seront pas évitées ; au contraire ! On prétend que la plupart des célébrités parisiennes de la littérature et des arts y seront représentées avec leurs mises, leurs allures et leurs façons caractéristiques.
Du début des sœurs Marchisio à l'Opéra dans la SémiramiSf je ne dirai rien, par la raison qu'il en a déjà été question partout. Barbara et Carlotta au-
ront, ou je me trompe fort, toutes les femmes pour elles : « Oh t que d'éloges une femme est prête à donner à une femme laide I Avant Tesprii, ayant le cœur,, avant la fortune, avant la noblesse, ce qu'elle redoute le plus, c'est la beauté. La beauté est la suprême puissance ; c'est le rayon où convergent tous les regards ; c'est le foyer où tous les cœurs prennent feu. J'avoue que j'ai beaucoup plaint les laides : ce sont les déshéritées de la création ; à peine sait-on qu'elles existent, et c'est pourquoi les femmes, avec la générosité d'à-propos et l'ironie qui les caractérisent, leur font si volontiers l'aumône de démonstrations presque affectueuses.
« C'est une grande disgrâce d'être laide ; mais c'est peut-être un privilège. Une femme laide n'est point recherchée, c'est-à-dire point leurrée, point trompée, point abusée, point abandonnée ; le sentiment qu'elle inspire, en supposant qu'elle puisse en inspirer un, est le plus près possible de l'amour. Ce n'est pas l'ardente curiosité ou la vanité non moins ardente que des riva- Htés mettent en jeu, et qui font le feu d'une passion vive ; c'est un attachement, peu capable de s'amoindrir, puisqu'il n'y a là aucun enjeu, ni aucune chance de désillusion. »
Ces lignes, qui ont dû être placées entre guillemets, sont extraites d'un article de la Revue européenne : un Poète moraliste, article qui n'est lui-même qu'un recueil de pensées cueillies dans l'œuvre inédite d'une
femme du monde. Il y a de jolies choses dans ce bouquet où j'ai mis le nez àTintention des Marchisio, une manière détournée de vous faire leur portrait. Quant à la Bévue européenne y ainsi que sa sœur ennemie, la Qmtemparaine, sachez que je les soupçonne très-fort toutes les deux de remettre périodiquement en circula^ tion, pour se donner loccasion de les démentir, ces bruits de réconciliation et de mariage entre elles qui ne doivent trouver aucune créance. Autant vaudrait publier les bans d'un chien et d'une chatte. La comparaison n'est peut-être pas très -noble ; mais, bah ! il y a si peu de monde à Paris maintenant ; on peut se mettre à son aise, et j'ai rencontré hier un duc en chapeau de p£Ûlle.
Non-seulement Rossini n'a voulu assister ni à aucune répétition ni à la première représentation de son plus majestueux chef-d'œuvre francisé ; mais encore, à ce qu'un de ses amis intimes m'affirmait l'autre jour, ce génie est le théâtre d'un phénomène assez singulier. Il se sent comme étranger à tant de productions immortelles qu'il a enfantées. 11 n'a pour elles rien qui ressemble à l'attachement paternel. Il croirait volontiers que tout cela est né d'un de ses ancêtres qu'il a connu autrefois et qui n'est plus. Au fond, son opinion sur lui-même c'est qu'il est non pas un grand musicien, mais un jeune homme très-gaillard et parfaitement vert.
Un côté curieux encore, mais non pas admirable
chez ce grand artiste quasi désavoué et déshérité par lui-mêoie, c'est la violeuce de son indifférence en politique. Que l'Italie soit à T Autrichien, au Chinois, au Turc, à Dieu ou au diable, peu lui importe, pourvu qu'on y mange chaud, que l'on y boive frais et que le lazzarone y puisse dormir la tête à l'ombre et les pieds au soleil. Là où sont repos et jouissances, là est la patrie à ses yeux. D'ordinaire, les sceptiques de cette espèce sont du moins tolérants et se contentent de sourire et de lever les épaules quand ils voient s'agiter les convictions, les enthousiasmes, les dévouements. Rossini, au contraire, en veut à mort à ces enfantUlageSf et je l'ai vu éclater en colères bien amusantes contre les tressaillements patrioticiues de l'Italie enceinte de son indépendance.
Chacun envisage la question italienne à son point de vue. Pour le professeur de danses Markowski, dont nous avons eu déjà quelquefois l'occasion d'entretenir nos lecteurs, l'annexion de la Savoie s'est traduite par l'insertion dans son répertoire d'un nouveau pas comiqae : le Réveil des marmottes. Vous avez vu plus d'une fois dans la rue des petits ramoneurs danser en jouant de la vielle et en chantant : Youp la Catarina! C'est leur danse même que M. Markowski a traduite en langue plus civilisée et qu'il exécute en compagnie d'une demoiselle Lucile sous le nom de Réveil des marmottes. Vous me croirez facilement si je vous dis que c'est infiniment plus gracieux
de voir lever tantôt Tune, tantôt Tautre jambe à une demoiselle avenante qu'à un petit ramoneur.
Nous sommes dans la saison des provindaux; c'est le moment de signaler .une industrie malhonnête qui me paraît avoir des intentions sur leurs bourses. Voici ce qui est récemment arrivé à Tun de nos amis, Parisien avisé par bonheur et difficile à tenir au bout de son hameçon pour tout pêcheur de profits illicites : il passait rue de la Œaussée-d'Antin, à pied, lautre soir. Il pouvait être entre huit et neuf heures. Une dame de mise distmguée, d'allure modeste, agréable de visage, mais visiblement troublée, s'approcha de lui, après un petit manège dont le sens, facile à démêler, était celui-ci : « Je voudrais, mais je n'ose aborder ce monsieur. » — « Que voulez-vous, Madame! — Mon Dieuî que j'ai peur! Vous allez me prendre pour une aventurière... La fatigue... une bottine qui me blesse... Si je ne relevais pas de maladie, je me punirais d'avoir oublié ma bourse en forçant mes pieds exténués à me porter jusqu'au bout. . . Ah I Monsieur, quel service vous me rendriez en mettant à ma disposition, pour une course, ce coupé de remise qui est là. — Comment donc! Madame, c'est la chose du monde la plus simple. . . Cocher I Psit ! psit ! — Vous me voyez confuse, Monsieur, de mon indiscrétion. — Au contraire. Madame, je suis trop heureux... Où faut-il vous conduire î — Monsieur, je vais chez une de mes sœurs, rue Saint-Denis. — Comme cela se trouve ! j'ai
justement affaire dans ce quartier, et j'allais prendre une voiture pour m y rendre quand ma bonne étoile m'a fait vous rencontrer ; ainsi, vous voyez, Madame, que loin que vous me deviez la moindre reconnaissance, c'est à moi de bénir le ciel qui m'a envoyé une compagne de voyage charmante. »»
La dame baisse les yeux et relève sa robe pour franchir le marche-pied. On monte en voiture, on part, on arrive. La dame disparaît dans le passage du Grand-Cerf, non sans avoir encore remercié son galant chevalier. Celui-ci qui, bien entendu, n'avait jamais rien eu à démêler avec la rue Saint-Denis, se fait ramener dans les parages plus civilisés du boulevard de la Madeleine. Là, il descend et veutcongédier son véhicule en lui offrant le prix d'une heure grassement rémunérée.
— Monsieur veut rire, dit le cocher !
— Comment I nous avons trois quarts d'heure, et je vous paie une heure, avec un gros pourboire I . . .
— Ce n'est pas ça ; c'est que la petite dame me devait quatorze heures !
Elle a donc couché dans le fiacre qu'elle m'a mis sur le dos, pense notre ami ; et il ajoute tout haut : « Cocher, je ne paie que ce que j'ai consommé. Vous m'avez voiture une heure, rien de plus, rien de moins. « Le cocher élève la voix et veut intimider sa pratique récalcitrante. Mais il n'avait pas affaire à un novice. — « C'est à prendre ou à laisser ; vous n'aurez rien au-
dessus de ce qui vous est légitimement dû. J*ai votre numéro... d'ailleurs, voici un sergent-de-ville auquel nous allons exposer Taffaire... » Là-dessus le cocher fouette et court encore.
C'était un de ces cochers marrons, vêtus de guenilles, plus sales que Chodruc-Duclos, comme il en circule encore en petit nombre dans Paris.
Sorti vainqueur de son aventure, notre ami se renseigna près de l'administration et apprit que certains flibustiers, sur lesquels la police a Tœil ouvert, faisaient métier de jouer aux passants, de compte à demi avec des drôlesses, le tour qui avait peu réussi cette fois.
n faut, du reste, rendre justice à l'organisation des Petites- Voitures Parisiennes et à la surveillance vigilante dont les cochers sont l'objet. Si l'on n'est pas encore arrivé à la perfection, on s'en rapproche chaque jour davantage, on y marche de progrès en progrès.
Le Courrier de Paris du Consiituiionnel et celui de T Opinion nationale ^ où M. About va être remplacé, diton, par l'avocat-joumaliste Stéphen-Carraby , ont dit ces jours-ci leur mot sur la question des Petites-Voitures* sans vouloir aborder la question à mon tour, je consignerai ici une observation curieuse : c'est que sur les quatre à cinq mille cochers peut-être, que M. Ducoux, l'administrateur général de la Compagnie, possède sous ses ordres, il y a trois cents prêtres défroqués.
La société ne tendant pas précisément les bras à
ces déserteurs de Tautel, ils ont dû ceindre leurs reins du carrick à collet, mettre un fouet vulgaire dans leurs mains faites pour aspirer à la crosse épiscopale, et voiturer ceux dont ils avaient le pouvoir d'absoudre les péchés. Conduire Cocotte ou Rossinante après avoir mené les consciences, quelle décadence !
Matériellement, les revenus d*un cocher de la Compagnie impériale sont assez beaux. On lui alloue 3 francs de fixe par jour, somme sur laquelle deux fois 50 centimes sont prélevés pour son habillement et les frais d entretien et de nettoyage de sa voiture. C est donc 40 sous qu'il touche.
Puis, ily a le casuel, à savoir les pourboires.
Les cochers des voitures à quatre places, se plaignent d'être les moins favorisés sous ce rapport. En effet, ils ont le plus souvent affaire aux familles qui ne donnent pas sans compter, tandis que la voiture à deux places, qui ménage des tête-à-tête, est quelquefois, pour son conducteur, l'occasion de bien beaux lucres I
Toutefois, M. Ponson du Terrail gagne plus d'argent avec ses romans. On sait que ce romancier vient d'épouser tout ce qu'un honnête homme peut souhaiter de rencontrer en mariage : grâce, jeunesse, considération, vertu, fortune. C'est M^^® Jarry, d'Orléans, qui lui a apporté toutes ces dots réunies. On félicitait d'autant plus M. Ponson du Terrail sur son mariage, au lendemain de la circulaire de M. Billault contre le feuilleton-roman. Mais, loin que cette mercuriale
porte atteinte aux revenus des faiseurs en vogue, j'en connais un qui, depuis ce jour, sollicite de M. Delamarre qu'il augmente le prix convenu de son feuilleton dans la Patrie^ et cela sous prétexte que la fabrication et la vente du roman-feuilleton constituant désormais une espèce de commerce interlope, comme celui des usuriers, cette industrie doit rapporter de beaucoup plus gros bénéfices à ceux qui se risquent à l'exercer.
Sommaire : Pouah ! fi ! — Brochures jaunes et roses. — Cm dames. — Lm étudiants et les femmes du Quartier^Latin en 1860. — Afireuz. réalisme, voilà de tes coups ! — Comment la plume et le pinceau peuvent aborder, sans se souiller^ les amours malpropres. — Chaplin, Nanteuil^ Nadaud. — Le Marchand d'habits illustré Itl — Cours de pantalontologie. — Histoire d'un paletot racontée par luimême, avec son ortographe. — Plus de crinolines ! Jupe sensitive.
— Ce quiplatt aux femmes, selon M. Ponsard. — Idem^ selon Voltaire. -^ Pourquoi Ton a surnommé Voyageur une de ces dames.
— La grande compagnie des voyageurs qui ne bougent jamais. •-- A. Dumas père. -^ A, Dumas fils. — Ses pièces passées, sa prochaine pièce. — Sa tête, boite de photographie; son œil, verre d*objectif. — Une chasse à la panthère et une souris dans un pantalon. — Naturel, mais absurde. — Les salons de M. Markowski tournent à la basse-cour. — Ma ne proteste contre un livre qu'on lui a fait signer et n'accepte que sous bénéfice d'inventaire un bal qu'on lui offre. — M. de Yillemessant. — Tafliberlick promis à Blois. — Le regain des dîners du Figaro. — Un flacon de benzine contre les taches offert au soleil. ^- La comédie à Yille-d'Avray chez M"* Dalloz. — M, le comte et M"** la comtesse de Momy. —
Le budget de M. de Morny et notre camarade ThéoeL — Le comte Koucheleff. — M. Home. -* Une solennité dans les caves du Café Anglais. ^
Paris, 8 aoûL
Pouah ! les vilains petits livres ! Il y en a de roses, il y en a de jaunes; ils se vendent chez tous les libraires , parce qu'aucun éditeur n'ose guère y mettre son nom; ils n'ont pas de nom d'kuteur ; ils ne sont pas même signés d'un pseudonyme ; à peine mis en vente, ils en sont à leur deuxième, à leur troisième, à leur quatrième édition. L'un est intitulé : les Étudiants et les Femmes du Quartier-Latin en 1860, l'autre s'appelle Ces' Dames. En voilà deux. Ce ne sont pas les seuls de la même famille. On a la bonté de nous faire quelques politesses dans l'une et l'autre de ces pubUcations; nous ne sommes pas prude, Dieu merci ! mais nous voyant traité en camarade dans des pages que nous réprouvons, nous serions bien près de nous trouver coupable, comme ce philosophe de l'antiquité qui, s'entendant louer par un méchant, disait : « J'ai peur d'avoir fait quelque chose de mal. »»
Sans doute, il est permis à la chronique de ne pas fuir les rivages de la Bohême galante ; où en serionsnous, en ce temps où la vie des honnêtes gens est si plate ou bien tellement murée ! Où en serions-nous, alors que la plus légère indiscrétion , — quand par hasard il y a matière à être indiscret, — est punie comme un
forfait ; où en serions-nous, — en nos jours de crinolines cerclées de fer comme les portes d'une prison, ef d'iiabit noirs au deuil sempiternel, — si Ton n'avait la ressource d'aller de temps en temps débrailler sa muse dans des compagnies que le père ne recommande pas à son fils, quoique lui-même ne se fasse généralement pas faute d y dérider à l'occasion la majesté paternelle 1 Et moi aussi, je suis lun des peintres du monde interlope ; ce qui ne m'empêche pas de crier raca aux petits livres qui sont les Yapereau des célébrités malsaines et les almanachs du commerce. . . amoureux*
Affreux réalisme, marais pestilentiel, voilà de tes coups 1 Tu corromps l'air que l'on respire ; tu infectes, tu rends inhabitable le pays à dix lieues à la ronde. Le ruisseau de la fantaisie qui coule rapide et clair sur un lit de cailloux peut côtoyer impunément les bords les moins reconmiandables. Mais le lourd réalisme, le réalisme stagnant, le réalisme qui met sur tous les i des points gros comme des maisons, c'est à fermer les yeux et à se boucher le nez, quand il vient faire ses fouilles dans un terrain scabreux. On n'est plus un écrivain, on est un égoutier. Je maintiens les droite et même les devoirs que nous avons de peindre la grande ville dans ses mœurs irrégulières et aventureuses, mais il y a peindre et peindre. La sauce doit faire passer le poisson et l'art idéaliser la matière.
Quand Chaplin et Nanteuil tiennent le pinceau; quand Nadaud manie la rime, certes la convention est
bien loin, la vérité est toute moderne et quelquefois 1 bien nue, mais enveloppée d'idéal. Faute de ce vête- .. ment impalpable, le même objet révolte au lieu de cb&rmer. O mes amis, parlons et parlez de ces dames, I pinsque dans leurs parages habitent aujourd'hui le trait,. Tanecdote et l'originalité ; mais, s'il vous plaît^ ; ne soyons pas de plain-pied avec les héroïnes de ces i petites brachures qui m'ont presque mis en colère. ^ ConsidéronS'les du haut de notre écritoire, comme les g dieux païens regardaient les choses humaines du haut de leur Oljrmpe. On ne nous pardonnera de nâettre en ., scène ces actrices de la folle vie qu'à la condition de savoir embrasser en elles les traces du passé, les racines de l'avenir, le sens du présent. Or, il n'y a rien de tout cela dans vos photographies.
Après en avoir médit, j'emprunterai pourtant un document au volume rose intitulé les Étvdiants et les femmes du Quartier- Latin en 1860, dont l'auteur (je vous le dis entre nous), est un élève fort distingué de rÉcole des mines.
Le héros de la citation que vous allez lire est le marchand dhaiits illustré de la rue de l'École-dejj Médecine :
A LA PROSPÉRITÉ OtJVRiÈRE.