‹ Paris; ou, Le livre des cent-et-unChapitre 13 sur 21 · UN ÉLÈVE DE DAVID · texte numérisé non relu

UN ÉLÈVE DE DAVID

Uu nouveau tumulte dans l'atelier suspendit son travail et son rêve.

Ahel aussi revenait de Rome. Son nom prononcé par tous les écoliers qui l'entouraient, l'interrogeaient, et l'étouffaient en l'embrassant, dans un désordre de surprise et de plaisir, fit accourir de son coin la nièce de M. Léonard»

Elle s'aperçut la première qu'Abel était pale

!i3o UN ÉLÈVE

et chancelant sous ses cheveux blonds et touffus, et sous sa haute stature. — « Déjà ! » dit-elle en lui offrant une chaise et en l'examinant avec intérêt. — «Est-elle Flamande! repartit M. Léonard. Est-ce qu'on dit jamais déjà, aux amis qui reviennent ?»

— « Cela veut dire : quel bonheur ! mon oncle. Et puis, n'est-il pas Flamand comme moi, lui ? Il entend bien ! » poursuivit-elle en le regardant de l'œil intelligent d'une sœur.

Abel sourit ; et son front pâle reprit couleur.

— «C'est bon! continua-t-elle en levant son doigt qu'elle agita près de sa bouche : j'en étais sûre. Est-ce qu'on resté un an à Rome quand....» — «Quoi, mademoiselle qui savez tout? » dit son oncle qui ne savait rien. — « Quand on y prend les fièvres, mon oncle! Regardez comme le voilà fait! Il faut bien un peu d'air natal, et mille choses qui sont à Paris, pour se reposer de l'école romaine. Hein! monsieur, ai-je prédit juste?»

Jja figure un peu altérée du jeune peintre éclata de bonheur. Il demanda l'entrée de l'atelier pour un compagnon de route, arrivant avec lui de Rome, passionné de peinture, Allemand de naissance , et d'une famille assez riche pour ne pas suspendre son existence au l)out de ses crayons.

— « Bravo ! cria toute l'école. S'il peint le portrait, il pourra faire crédit à ses amis; et s'il crée des chefs-d'œuvre, il pourra les garder pour lui. — Oui ! vive la peinture quand on n'en meurt pas , dit Corbet ; à bas les Vandales , qui disent insolemment : Gueux comme un peintre! »

— ce Vous voulez bien le recevoir, n'est-ce pas, M. Léonard ? lui et ses cartons , n'est-ce pas ? » — «Parbleu! répondit M. Léonard, rayonnant comme les jeunes; est-ce qu'on est jamais de trop pour s'éclairer et pour apprendre ? et puis, présenté par vous, mon cher Abel, ne sût-il faire qu'une oreille, et moins encore, il sera reçu chez moi comme un Gérard-Dow ou un Der Burg. »

— « Expliquez-moi ce que vous aviez l'air de chuchoter des yeux à ce cher et honnête Abel , qui en devenait rouge, demanda M. Léonard en dînant avec Ondine.

— «Vraiment, mon oncle! c'est bien difficile à deviner, répondit sa nièce avec une gaieté caressante : vous ne savez donc pas? poursuivit-elle en avançant sa tête avec l'importance enfantine d'une confidence sérieuse. »

— «Rien! sinon qu'il était parti pour Rome, et qu'il revient de Rome. »

— «Oh! moi, je sais! reprit Ondine mystérieuse et riante. Il a pris le mal du pays à

aJa UN ÉLÈVE

Rome, parce qu'il avait emporté le mal d'amour. Il est amoureux , mon onc^ ! » Et elle appuya ses deux coudes sur la table pour faire de la cause^ rie et de la morale.

— * Amoureux de quoi ? » dit M. Léonard , la bouche pleine. — « Oh ! vous verrez bien ! car je gage qu'avant six mois il est marié. C'est pour cela, mon oncle, qu'il voulait et qu'il a eu le prix de peinture. Ah! moïi oncle! on dit devant vous tant de choses que vous n'entendez pas ! »

— a II paraît que vous entendez tout, vous! » répliqua M. Léonard en éclatant de rire. « Et c'est juste, au reste; vous êtes fille et curieuse! »

— « Pas curieuse, mon oncle. Je suis là; j'entends; et je retiens Ce qui en vaut la peine. J'ai très-peu, bien peu d'histoires dans ma, tête, mon pncle ! Je n'ai écrit que celle-là. »

-^ a C'est-à-dire que vous barbouillez le papier que je vous donne pour vos dessus, avec les pieds de mouche indéchiffrables que j'ai déjà vu rouler dans vos cartons ! Faites-moi le plaisir de me montrer ce qui vous a passé par la tête sur Abel. S'il n'y a pas de quoi frémir de voir une pauvre petite Flamande dégénérée , qui ne sait pas encore mettre une tête ensemble, d'après la bosse y s'aviser de faire des esquisses d'après nature ! Allez un peu me chercher votre carton ; cç doit çtre beau ! »

Ondine resta droite et indécise ^ regardant si le iix)nt de son oncle grondait comme lui : mais il n'avait pas un pli, et ses yeux dansai^it par TefFort qu'il faisait pour s'empêcher de rire. — «Voilai mon oncle,» dit -elle en posant un petit carton tout ouvert sur lé coin de la table où son onde mangeait encore quelques cerises qu'elle avait glissées devant lui; car Elisabeth ne pouvait pas tmijours ajouter le luxe d'un tel dessert à l'unique mets dont elle chargeait leur petite table.

— « Allez ! allez à vos soins de ménage , mademoiselle : ôtez la nape avec. Cette pauvre Elisabeth qui n'écrit pas d'histoires! » dit M. Ijéonard, en éloignant de la main sa nièce qui obéit; et il oublia quelques instants sa palette pour par** courir ces papiers d'une jeune fille.

« Pour ma Soeur.

«Vous savez bien, ma sœur? vous savez bien Abel , qui venait voir mon oncle , qui est bon comme Philippe^ et qui a peint la colère de Jacob ,^ dans un coin du Louvre, sous les verrous ou nous ne pouvions lui crier, bonjour et courage! qu'à travere la porte? Eh bien! ma sœur, il est à Rome!

«On dit qu'il y a des fièvres, à Rome; des ^vpes de gloire , d'ardent soleil , d'admiration ,

a34 UN ÉLEVÉ

de fatigue; bien des fièvres, ma sœur! et il en a déjà une qu'il emporte; une qui lui a fait peindre la colère de Jacob, et gagner ce prix si souhaitable !

«Il était donc content de partir; mais il en était aussi bien fâché, parce qu'il a de l'amour comme Philippe en avait pour vous quand il voulait être votre mari, quand il n'aurait pu vous quitter sans devenir malade. Si Abel allait aussi le devenir, de son amour et des fièvres de Rome, il en pourrait mourir, et ce serait bien dommage; car j'ai entendu raconter de lui des choses qu'il faut que vous sachiez , ma sœur, comme tout ce que j'apprends d'aimable à retenir.

«Il y a eu, durant seize ans, je ne sais quel voile triste sur sa naissance. Je n'ai pas bien compris ce que ses amis racontaient entre eux des premiers chagrins de son enfance, mais c'était grave et touchant, car leur figure était émue et sérieuse.

« Il passait alors pour un orphelin , et il ne l'était pas! Ce mot! vous savez, ma sœur! comme il tombe sur le cœur de ceux qui sont aussi des orphelins.... J'écoutais donc avec amitié totit ce que l'on disait d'Abel, et ses succès m'ont donné bien de la joie !

« Ce semblant orphelin fut élevé sous le simple

nom d'Abel. Pas d'autre nom. Et c'était triste quand ce nom n'avait pas encore un pauvre petit rayon de gloire pour se soutenir seul dans le monde.

« Par cette espèced'abandon, peut-être d'ignorance de lui-même et des siens, son caractère, vous l'avez pu voir, a pris une forme sérieuse et sensible; privé de parents poiur l'aimer, il a su de bonne heure se faire des amis pour le plaindre et rattacher à cette vie où on le laissait entrer tout seul. De sa petite province du Nord qui donne la main à celle où nous sommes nées, ma sœur, et dont les clochers disent de loin bonjour à ceux de nos églises, on l'envoya tout jeune, tout vague et tout surpris, à Paris, pour y cultiver dans l'étude du dessin les dispositions étonnantes qui étaient nées en lui. Il eut le bonheur d'entrer tout droit dans l'école de David, c'était comme entrer dans la Légion-d'honneur!

«Une main presque invisible et chère, dit-on, versait autour de lui, chaque année, le prix de sa mystérieuse existence ; mais cette main, comme celle de Dieu, qui nous soutient et que nous ne voyons pas, cette main, ma sœur, ne pressait jamais la sienne!

(c Comme ce doit être triste , n'est-ce pas , de ne pouvoir dire : je vous remercie! à ceux qui

a36 UN ÉLÈVE

ont ie droit de nous donner? Ainsi ^ quand ébloui de ses peintures ^ et fatigué d'un travail assidu, il cherchait un regard intime et puissant pour le ranimer, il n'en rencontrait pas. Je me figttre, moi, qu'alors il élevait ses yeux au ciel, parce que j'y regarde $Duvent, et qu'il les* rabaissait tout humides sur ses dessins épars, sur son isolement; et sur ce, là-bas, là-bas.>.> qui serre le cœur, qui gène la respiration, quand on dit:

J'irai seul !

a £t puis, David passait derrière lui, s'arrêtait comme le soleil qui jette sa chaleur sur une jeune plante. Il frappait doucement sur sa tête penchée , et lui disait d'une voix qui relève : «Va donc! Abel! va donc! regarde bien là^bas, mon ami, tout au bout de mon pinceau: eh bien!

c'est Rome; il faut que tu y portes de mes nouvelles ; il faut que tu ailles saluer Rome avec mon nom , et que le tien y entre en même temps, d

<x C'est dans une de ces heures d'abattement , sans doute , et en laissant errer ses yeux devant lui, qu'il a rencontré ceux d'une belle et douce jeune fille. Il faut croire, ma sœur, qu'elle le regardait comme il fallait pour lui donner bien du courage , car il travailla tant , et de ses crayons, et de son génie, et de toute son âme, que l'autre jour le prix est tombé sur son front.

Googk

tottt jeune , tout rongissant , tout étonné d'une telle chose. David le pressa fortement contre lui avec cette affection émue, et profonde, et de père , qu*il porte à ses élèves. <* Merci , Abel ! lui dit-il; à Rome, Abel ! à Rome; tu y trouveras de ma famille, Abel. Il faut que toute mon école rende visite à Rome, un laurier dans la main. )« Et c'est-doux de penser qu'Abel est maintenant un rayon de plus dans l'auréole de ce grand maître.

« Mais la jeune fille humble , et douce, et puissante? pensez-vous, ma sœur, qu'elle ne fut pas bien contente d'avoir un tel empire dans les yeux, et qu'ils ne se remplirent pas de joie et de larmes quand Abel coiu*ut lui porter sa couronne? quand il lui dit d'une voix qui sortait libre de soa cçefur dilaté, que ce prix, ce triomphe, cet avenir qui s'ouvrait large et beau devant lui ; tout serait pour elle ! tout pour elle à son retour! Sans doute, elle a pleuré, ma sœur, en disant adieu J au revoir \ Mais quelle jeune fille ne voudrait pas pleurer ainsi? Quel bonheur de penser que toutes ne sont pas venues pour rien sur la terre, pour regarder vite et s'enfuir.... inutiles qu'elles soi^t au bonheur des autres!

« Ce qui vous touchera , je crois , c'est qu'it voulut, ^vant dé partir pour Rome, revwr dans

Page 1