J'A H IS OUBLIÉ
Ce Vicomte était tout simplement le fils d'un concierge de la rue de Buci, il était intelligent, honnête, par conséquent pauvre ; il ne resta pas honnête et devint riche, et en même temps fils de noble maison. Il s'entoura pieusement des reliques qui pouvaient avoir appartenu aux aïeux postiches qu'il venait de se poser, sans souffrance, il accrocha sur ses murailles dos panoplies poussiéreuses : des casques, des cuirasses, des corselets, des épées toutes rouillées d'un sang qui ne coulait pas dans ses veines.
Le Vicomte avait un respect particulier pour certain trophée composé d'épées de toutes espèces, au milieu desquelles on en voyait une qui tranchait sur les autres par sa forme étrange, sa taille et sa pesanteur.
Il était fier do ses armes, qui heureusement pour lui n'étaient pas parlantes, il les montrait à tout venant et avait sur chacune d'elles une merveilleuse légende.
Un jour, après déjeuner, Pipe-en-Bois, tout fier de son ami de Buci, pour couper court aux plaisanteries de Léonce Petit, nous invita à aller admirer la collection de famille du Vicomte, ce dernier était en verve et beau parleur. Ce matin, il nous fit, avec une grâce exquise, les honneurs de chez lui ; il nous débita son petit boniment sur les pièces les plus remarquables de son musée d'artillerie et, lorsqu'il arriva devant le fameux tro-
pliée d'épées, il était évident que les souvenirs du passé qu'il venait d'évoquerravaientvivementému.
Il n'en poursuivit pas moins sa description homérique, appelant chaque épée par son nom; et au moment de raconter l'histoire de celle du milieu, il s'arrêta et nous regarda fièrement.
Pipe-en-Bois rayonnait.
— Voici celle, nous dit-il, qui a le plus de prix pour moi, elle a appartenu à quatre de mes ancêtres qui ne se sont jamais servis d'aucune autre et qui se la transmettaient pieusement de père en fils; voyez quel poids : c'est une épée à deux mains, nous pouvons à peine la soulever ; eh hien ! nos pères, qui n'étaient point des êtres dégénérés comme nous, la maniaient comme une hadine. Elle est belle, n'est-ce pas? Chère épée, je ne la céderais pas pour tout l'or du monde.
— Vous êtes bien sur de ce que vous dites, interrompit Léonce, qui venait d'examiner attentivement l'épée en question, vous êtes bien sûr que quatre de vos ancêtres se sont successivement servis de cette épée?
— Parfaitement sûr et certain, j'ai des papiers qui le prouvent irrécusablement,
— Eh bien! Monsieur, à l'avenir, soyez plus prudent; cette épée, un simple amateur le reconnaîtrait à première vue, est wie épée de bourreau.
Jamais Pipe-en-Boh ne nous reparla de son Vioonit**.
Cavalier est mort en regrettant les temps joyeux où il gagnait cent sous par jour, en dessinant pendant douze heures.
Le service du café était fait par une malheureuse bonne; elle en vit de dures, la pauvre Constance!
Je me souviens du premier soir oii elle fit son apparition dans la salle commune; elle tremblait comme la feuille , soutenant à peine le plateau qu'elle portait.
— Drôle de type, dit Gill ! — Où as-tu péché ça. Théodore!
— Elle arrive d'Argenteuil; elle s'est sauvée do chez son dernier maître, après avoir failli mourir de peur.
— Est-ce qu'il a voulu l'assassiner ?
— C'est plus drôle que ça et moins sombre :
— Elle était en service depuis le matin seulement chez un vieux soldat de TEmpire qui avait laissé sur les champs de bataille ses quatre principaux membres, il avait dû les remplacer tant bien que mal, le menuisier du village s'était chargé de la chose.
Chaque soir le vieil invalide se débarrassait de ses membres inutiles pour se mettre au lit.
Cette opération se faisait d'une manière très simple.
Le soir venu, Constance, qui ne connaissait pas toutes les inhrmités dont son maître était affligé, ht la couverture et se préparait à aller se coucher.
TAhlS OUBLIt:
Lg vieux soldat l'appela : — Tiens, lui dit- il, en lui tendant le bras, tire-moi ce bras. — Et le bras resta entre les mains de Constance, c'était un bras de bois ; mais jugez de Félonnement de la pauvre fdle, quand l'invalide présentant tous ses membres, l'un après l'autre, ne cessait de lui dire : — Tiremoi cette jambe ; tire-moi l'autre.
Elle prit peur de se trouver en face d'un bomme de bois, qui n'avait que le tronc et qui semblait posé sur la cbaise, devant elle, comme un de ces antiques dieux de pierre dont le temps avait mutilé les membres.
Mais ce n'est pas tout, voulant se réjouir jusqu'au bout de la frayeur qu'elle éprouvait, le vieux débris tendit la tète en lui disant : — Maintenant, tire-moi le cbef.
Pour le coup, Constance, épouvantée, se mit à pousser des cris de terreur et s'enfuit comme si le diable l'emportait.
Il ne manquait vraiment plus à ce brave qu'une tête en or et un estomac en cuir de Russie, pour faire le pendant du capitaine Castagnette, mort en 1840 de l'explosion d'une bombe qu'il portait dans le dos, depuis 1815 !
Constance lâcha le Café de H'iiion, elle devint modèle dans les ateliers de la rive droite; aujourd'hui, elle tirerait bien, sans broncher ni trembler, les membres de tout un régiment d'invalides.
Cagllosti'o, un boulcvardier habitué du Café de
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Suède , venait quelquefois à l'heure de l'absinthe.
C'était un type étrange; il justifiait à merveille le surnom que lui avait donné Razoua ; un de mes confrères le décrivait ainsi :
Il portait d'habitude des chapeaux gris, vastes comme celui du roi Louis-Philippe, des redingotes de velours pincées àla taille, des culottes d'écurie, nue profusion de manchettes et de jabots à rendre jaloux un dentiste forain ; le tout complété par une cravate à la Colin d'une couleur audacieuse.
Ses moyens d'existence étaient un mystère; il écrivait bien de loin en loin une brochure ou un article de journal, mais pas d'une manière assez suivie pour qu'il put s'attribuer la profession de journaliste ou de publiciste.
L'opinion la plus répandue, c'est qu'il cachait « son prénom d'Alphonse ». Peut-être aussi vivaitil de jeu, car il était connu dans tous les tripots de Paris et de rétranger; il ne passait pas pour tricher, mais l'habitude qu'il avait des cartes et le sang-froid très réel qu'il apportait à la partie, lui donnaient sur beaucoup de joueurs un avantage incontestable.
Quant à son passé, personne ne le connaissait, pas plus que son âge ; ce qui est certain^, c'est qu'il avait été saltimbanque et attaché à un cirque ; avec sa longue taille fluette, son visage régulier, toujours soigneusement rasé, et ses longs cheveux
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bouclés, il cachait facilement dix ans sur les qual'jnte passés, qu'il avait en réalité; d'ailleurs ne manquant pas d'esprit et contant agréablement, malgré un certain zézaiement dans le débit.
A la suite d'une discussion au Café de Madrid, avec l'acleur Kopp, il fut obligé de se rendre sur le terrain ; il prit pour témoins, afin d'elfrayer son adversaire, deux anciens sous-ofliciers, lesquels arrivèrent chez lui sanglés et boutonnés d'une manière qui voulait être militaire, et qui rappelait simplement les agents de police du lemps de Vidocq.
Ils montèrent rapidement dans le fiacre, et chacun des deux témoins crut que l'autre avait dit au cocher la direction à prendre; absorbés dans les débats de la rencontre, aucun d'eux ne regardait à la portière, lorsque le cocher s'arrêta... devant la préfecture de police.
— Eh bien ! cocher, cria tout le momie ensemble... A quoi pensez-vous?
— Eh bien ! répondit le bonhomme en regardant tour à tourtes acolytes de Ca<jliostro, ce n'est donc pas une arrestation?
Le cocher distrait avait pris les deux témoins pour deux mouchards venant arrêter Cagliostro.
Le cocher, sur l'ordre d'un des témoins, rebroussa chemin et fila à Montmartre; le rendezvous avait été fixé derrière le Moulin de la Galette.
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Les témoins choisirent un terrain propice : la rencontre devait avoir lieu à l'épée. Non loin du terrain choisi, à trente pas environ, se trouvait une clôture en planches, à claire-voie, entourant un champ vague; les témoins mirent les adversaires en garde et prononcèrent la phrase traditionnelle : — Allez, Messieurs ! Cagliostro, se souvenant du temps où il était au cirque, fit un bond prodigieux, sauta derrière la clôture et s'y retrancha, brandissant son épée par les interstices des phanches, tout comme s'il se fût agi d'un combat de tirailleurs.
Ce duel finit parmi immense éclat de rire.
En 1867, arriva au boulevard une dame qui se faisait appeler la Baronne de Breuil; elle se disait fille naturelle d'un souverain; elle se donnait pour une femme ayant douze cent mille livres de rentes; elle avait de grands airs, ni grosse, ni mince, entrelardée, comme disait Debiron. A la rigueur, on pouvait coupe?' dans le pont.
Un petit cercle se forma bientôt autour d'elle, des journalistes la crurent sur paroh^ et en parlèrent dans leurs échos ; elle acquit promptement une célébrité.
Il y eut autour de la fille du souverain plusieurs valets de cœur qui se détrônèrent successivement sans révolution de palais, révolution de chambre à coucher seulement. Le dernier fut Cagliostro.
Tous deux vivaient largement. C'était une boni-
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bance perpétuelle, une existence royale ; mais un beau jour k', pot aux roses se découvrit.
Caglioàtro s'était souvenu de son prénom d'Alphonse : d'accord avec la fille du Roi, ils tiraient des traites sur un brave commerçant en faillite. Quand le couple n'avait plus d'argent, vite de nouvelles traites : il y en eut comme cela pour deux cent dix mille francs en valeurs reconnues par lui au profit de la I3ai'onne, qui endossait à l'ordre de (-a'/ liost.ro Caglioslro envoyait au commerçant, ([ui paya pendant longtemps, puis, dut s'airèler, de gié ou de force.
Le commerçant fut poursuivi pour non-paiement devant les tribunaux; on aura peine à croire à une audace pareille, cela est pourtant l'iiioureusement exact; il fut admis à faire la preuve qu'il ne devait rien. Son agréé apprit aux juges d'où descendait la fameuse Baronne : elle était tout bonnement la fille d'un cuisinier des Dix-lTuit-Marmites et d'une marchande d'arlequins.
Quant au commerçant, ([ui plus tard dirigea un journal p(diti»[ue, et aujourd'hui un casino dans l'Ouest, voici comment elle était parvenue à se faire ouvrir par lui un crédit de deux cent dix mille francs.
Ce commerçant, (jui avait des goûts artistiques, fréquentait le Café de Suède; il la vit. les camarades lui racontèrent entre deux bocks ([u'il avait l'insigne honneur d'être admis à la table de
la fille d'un Roi (chose invraisemblable, ils le croyaient). Elle fut câline avec lui; elle l'appelait mon bébé, mon lapin chéri, mon gros loulou. Cagliofitro fermait les yeux. Bref, elle se fit aimer du commerçant. Dame! une fille de Roi, cela le changeait furieusement de madame son épouse, la fille d'un quincaillier du nom de Balandard. La Baronne ne parlait que de cinquante louis, de Champagne frappé, de faisans truffés, elle n'allait qu'aux premières, dans sa loge ou dans celle de l'Empereur, tandis que M"- Balandard chipotait un sou à sa bonne sur une botte de navets; elle ne buvait que du cidre, naimait que l'oie aux marrons, parce qu'avec la graisse on pouvait faire la soupe toute une semaine; elle n'allait jamais au spectacle qu'avec les billets de faveur que lui donnait une ouvreuse de ses amies ; par conséquent, aux quatrièmes galeries.
La Baronne l'appelait mon chéri ; sa femme le traitait de coureur de cafés.
Quel contraste :
Il devint donc fortement tuqué de la fille du Roi.
Un jour, la Baronne arriva chez lui ; toutaussitôt elle se mit à pleurer comme une fontaine et tomba dans une crise nerveuse épouvantable. Le pauvre hpmme, hors de lui, ne savait à quel saint se vouer; enfin, elle revint à elle, et entre deux spasmes, elle lui raconta qu'elle avait été entraînée par trois jeunes gens, sous prétexte d'une œuvre
de charité ù accomplir, dans une maison isolée, derrière le bois de Yincennes, et qu'ils avaient voulu lui faire subir les derniers outrages, à elle, la fille d'un Roi; qu'enfin, elle s'était défendue comme une lionne, et que pour sauver son honneur, elle avait tiré un poignard qu'elle poi'tait toujours à sa jarretière et en avait frappé l'un d'eux, qu'elle avait grièvement blessé; mais que la famille du blessé, qui était toute-puissante, la menaçait, et que pour l'apaiser il fallait de l'argent.
Le mari de M"'' Balaudard n'hésita pas une minute à la croire, et son argent servit à héberger Cagliostro et ses amis.
En qualité d'ancien clown, lorsque la Commune arriva en 1871, Cagliostro fut naturellement d'emblée nommé colonel, et, dans les derniers jours de mai, dut fuir en Suisse pour échapper aux condamnations de tous genres qui le menaçaient.
Safuiteestuu chef-d'œuvre et complète l'homme.
Il s'habilla en commandant de gendarmerie et passa l'inspection des brigades de gendarmes sur toute la ligne de l'Est.
Quant à la fille du Roi, elle alla le rejoindre déguisée en sœur de charité !
Pas de colonel sans aide de camp. C'est le complément du grade. Aussi Cagliostro n'avait eu garde de manquer à la tradition.
11 s'était adjoint un grand et superbe garçon, taillé en hercule, toujours tiré à quatre épingles,
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boutonné militairement, reluisant comme la batterie de cuisine d'une flamande ; c'était un ancien général de la Délégation nationale de 1870, nommé M..., l'inventeur de la carotte patriotique.
Tous deux s'étaient connus chez Théodore; en vertu des lois d'affinité, ils ne se quittaient jamais:
M... disparut tout à coup en 1868 du Café de l'Union^ il s'était engagé dans un régiment de cuirassiers; en 1870, il était à Metz, maréchal des logis. Comme il avait assez du régiment, il s'enfuit de Metz le 29 octobre , vendit son cheval et passa dans le Luxembourg. De là, il partit pour Tours.
Je ne sais pas par qui il se fit présenter à Gumbetta, mais il lui proposa un plan pour faire sauter le tunnel de Saverne. Gambetta accepta avec enthousiasme et le nomma capitaine en lui donnant 10.000 fr.
M... partit en Suisse avec une femme qu'il avait raccolée à Tours et mangea lestement les lO.OOOfi-. Il écrivit alors à Gambetta : — Tout va bien ; j"ai recruté mon personnel, mais envoyez-moi de l'argent, c'est incroyable ce que les hommes sont exigeants; oh! s'ils avaient mon patriotisme?
Gambetta lui envoya 10.000 fr. par un émissaire; en possession de cette somme, il partit à Saxon, joua et se fit complètement décaver.
Il eugagea sa montre et revint à Tours; là il dit au dictateur que tous ses hommes avaient été tués
en essayant de faire sauterie tunnel et qu'il n'a pu se sauver qu'à grand'peine, heureux de pouvoir encore être utile à la patrie.
Il fut nommé commandant et toucha 700 fr. d'indemnité pour ses effets détruits, de plus une entrée en camparpie ; on l'envoya au Pas-des-Lanciers, mais il se rendit à Bordeaux où il fut nommé lieutenant-colonel, nouvelle entrée en campagne, il resta à Bordeaux, naturellement; Gamhetta partit pour l'armée de la Loire. Aussitôt M..., apprenant ce départ, alla trouver M. de Freycinet et lui dit : — Après tous les services que j'ai rendus, je ne suis que lieutenant-colonel ; ç,'e?.{. pas un grade, nommez-moi colonel.
M. de Freycinet se dit : Il est ami de Gambetta, il représente bien, hast î faisons-le colonel. Nouvelle entrée en campagne.
Aussitôt M. . alla chez le tailleur le plus renommé de la ville et se fit confectionner à la hâte un habit de général ; il le revêtit et alla parader sur le cours de l'Intendance et sur les principales promenades publiques.
L'intendant militaire trouva étrnng-e qu'un général qu'il ne connaissait pas se promenât par la ville ; il le fit demander et lui enjoignit do rejoindre immédiatement son corps.
— Où, dit M...?
— A Nîmes, répondit l'intendant.
M... fit aussitôt insérer un brillant article dans
80 p.vn [S ouRLiÉ
\e journal La Gironde ; on racontait ses exploits; c'était un héros, et puis fit expédier à Nîmes une grande quantité d'exemplaires.
Il alla aussitôt faire poser sur ses manches les étoiles de f/énéral de divisiun.
Le lendemain, il reçut des dépêches des autorités civiles qui lui annonçaient qu'on l'attendait, que la gare était pavoisée et qu'un hanqnet était préparé pour son arrivée.
M... pensait bien, devant ces chaleureux préparatifs, qu'on ne manquerait pas de lui porter des toasts patriotiques et qu'il lui faudrait y répondre. Il alla trouver Hippolyte Nazet, lequel lui composa un brillant discours qui devait produire un effet prodigieux.
M... partit après avoir étudié son discours. Il arriva à Ninies ; les autorités étaient là au grand complet ; le banquet ne devait avoir lieu que dans la soirée ; il alla au café pour prendre langue et but une douzaine d'absinthes pour se monter.
Au banquet, il s'acheva ; le dessert arrivé, on lui porta son toast; il voulut répondre, hélas ! il avait noyé le discours de Nazet dans un lac de Pernod et de Champagne, et c'est h grand'peine que, cramponné à sa chaise, il put ouvrir la bouche. Malheureusement, les idées dansaient devant lui une sarabande échevelée. • Alors il raconta l'histoire y^aie 4^ tunnel do Savcrne. \\ j mélangea l'enlè'
P A I! 1 s OUBLIE
venieiit de la femme de Tours, son séjourà Saxon, sa déveine au trente-et-quarante. Il raconta les effets effroyables de la dynamite, etc., etc. Bref, le président du banquet, ahuri, leva la séance, attribuant à l'émotion la singulière harangue du nouveau général.
Oui, mais le général qui commandait la division n'attendait qu'un colonel. Tout étonné de voir un général de division, il télégraphia b. M. de Freycinet, en lui demandant des explications. Celui-ci répondit qu'il y avait erreur, et rappela M..., qui retourna à Bordeaux.
M... continua à promener ses étoiles par la ville. Grand émoi dans le monde militaire. Enfin, on lui lit comprendre qu'il devait les enlever et ôter un galon ; il le fit gracieusement. Mais voulant, sans le casser, se débarrasser d'un personnage aussi encombrant, on l'envoya, en qualité de colonel, commander un régiment de mobiles ; il obtint son oiù'ée en campagne et partit... aussitôt pour Paris, où il était porté comme déserteur au ministère de la guerre. La Commune vint à propos pour lui.
N'était-ce pas le digne pendant de Caçiliostro?
Le Café de l'Union avait encore pour clients J. Vincent, Cœdès, Ernest d'Hervilly, Puissant et André Gill.
Ernest d'Hervilly, le plus timide de tous, ne prenait jamais part aux discussions politiques ou
scientifiques ; il se contentait de travailler pour l'avenir ; n'appartenant à aucune école, il était d'avis qu'il valait mieux boire dans son verre, si petit qu'il soit.
Il a eu raison, car il est un des rares qui n'a pas demandé la consécration de son talent à la camaraderie et qui n'a pas versé dans l'ornière politique, comme la plupart de nos anciens camarades.
Je retrouve d'Ernest d'Hervilly un sonnet charmant, qui fut imprimé dans les Nouvelles, en 1866 ; il fut improvisé chez Théodore.
Si je me trompe, j'aurai cela de commun avec son melon ; seulement, l'acier ne pourrait pas dire de moi : Il n'est pas mûr, hélas !
A UN MELON QUI M'A BIEN TROMPÉ A Charles Monselet
Plus suant (]irim l'cllah! plus rouge qu'une fraise, Le foulard à la main je courais le marché. Lorsque je t'aperçus, majestueux, obèse, Spleodide, iosoucieux, siu" la paille eouclié.
Le soleil te dorait et tu te crevais d'aise.
Et tes côtes saillaient, monstre an sol arraclié.
Comme les diu\s Liceps de l'iiercnli' Fai'nèsc,
On comme nu sein flamand jiar Iluli^ns éhauidié 1
Tu me slupéliaisl — Puis j'abordai ton maître. Loniïtemps, de part et d autre, en juifs on s'insulta; .Mais je lis briller l'orl... et le lâche acci'pla !
Et le soir, au moment on le plat allait ètn' tu aulrl inonde des flots de ton jus pur... L'acitM- cria trois fois : — Il n'i'st pas assez mur 111
Puissant, le gros bourguignon, l'auteur des Ecrevisscs, promettait beaucoup. Malheureusement il avait l'amour de la loterie, et le n° 5 lui a été fatal!!
André Gill eut le mérite d'inaugurer ces portraits grotesques des célébrités du jour, qui firent la vogue de la LimCj, fondée par ce pauvre Polo. Une singulière coïncidence, Polo est mort fou et Gill a été frappé de la même terrible maladie.
André Gill était fort comme un Turc ; il prétendait que le célèbre Arpiu n'était qu'un gamin, un astèque.
— Peux-tu casser une pièce de cent sous entre tes doigts, disait-il un jour à un débutant qu'un ami lui avait recommandé ?
— Non !
— Alors, tu n'arriveras à rien, car l'avenir est aux forts .
Vers 1867, les charges d'André Gill faisaient fureur. Cela gênait sans doute M. Edmond About, qui publia dans le Gauloù un article à fond de train contre la nouvelle école.
« La concurrence est grande, disait-il, entre » tous les entrepreneurs de bas amusements, ils ' ont vu que certain public se prenait par les » yeux; ils illustrent (passez-moi le mot) leurs » aimables publications; le rfhxt des atplicn vient
» en aide au rebut des lettres. Mille et un carica- » turistes qui ne seraient point admis à vernir les » bottes de Daumier coupent les tètes les plus no- )) tables de ce pays, les enflent, les déforment, les » salissent et les posent triomphalement sur un » petit corps ratatiné. Cette heureuse plaisanterie, » renouvelée dix fois par jour, n'a pas encore » lassé le monde auquel elle s'adresse ; on de- » mande toujours des têtes !... »
M. About n'a pas été prophète, car la plupart de ces rebuts d'ateliers et de lettres sont devenus des gens célèbres. Il est vrai de dire qu'ils n'ont pas écrit Gai-tana^ de gaëtanante mémoire, et qu'ils ne sont pas de l'Académie.
André Gill et Ed. About sont morts.
Qu'est devenu Théodore, le patron du Café de 'Union ?
Aujourd'hui la boutique est occupée par un petit restaurant et la maison par un hôtel, qui a pris le nom à' Hôtel de Bourgogne.
Le bal des gigoteurs. — Vulentiuo. — La salle Barthélémy. — Le café de la Géante. — Le café du Géant. — Les Folies-Nouvelles. — ^Le Prado. — Coguelin. — Le§,enfauts du Pj::adxu — Le Bœuf-Furieux et la Tète-dc-G'renouille. — Le Casino Cadet et la Halle aux Veaux. — Le clos Guinguet. — Aux Armes de France. — La salle Graflard. — Les Grands-Pavillons. — Le Gnlnnt-.Iardinier. — Les Barreaux-Veit;. — Mabille bastringue.
— Mabille high life. -- Marguerite Bellanger et le dinor de son caniche. — La lune de miel. — Les diamants de sa mère.
— Parvenue et princesse. — Folies Saint-Antoine tt le colonel Lisbonne.
Sur la rive gauche, à peu près au milieu de 1 1 rue de la Gaîté, existait le bal des Gigotei us, autrement dit le bal Constant; primitivement, il s'était appelé le bal des Mille-Colonnes. Il existe toujours , mais il a perdu son originalité avec M. Constant fils, qui le dirigea de 1857 jusqu'en 1870.
La salle, do style mauresque, était peinte à fresques. 1868, 1869, furent de belles années pour le bal Constant . Constant aimait les journalistes. Il avait réussi à s'entourer do presque tous les habitués du Café de rUnion. Il fallait voir la tète du père Constant quand son fils avait à sa table une vingtaine d'entre nous et au'il nous offrait du vin vieux, surtout quand Vallès, qui daignait sourire à la vue du vénérable bouchon, s'écriait : « Donnez-nous du pareil ! »
Constant s'est exilé à Saint-Mandé, et combien du joyeux groupe n'existent plus !
Non loin de la rue de la Gaîté, sur le boulevard Montparnasse, existait la Grande-Ciiaumikre. Ce bal datait de 1787 ; il fut fondé par le père Lahire, qui épousa quelque temps après la tille de M. Benoist, propriétaire de l'immeuble.
Ce bal a fait la joie de plusieurs générations d'étudiants; c'était le beau temps de la grisette. Chicard, Pritchard, Brididi, Paul Piston, Feuillede-Rose, Marionnette et Pomaré y rivalisaient d'entrain.
Valentino, 2S1, rue Saint-Honoré, eut aussi sa vogue, mais elle passa vite. Sur son emplacement, vers 1880, on construisit un panorama.
La Saj.le Barthélémy était située, en 1856, où se trouve aujourd'hui la caserne du Chàtcau-d'Eau, Cet endroit, lieu de réunion des saltimbanques de tous genres, se nommait le Champ de Navets. Un
peu plus loin, au coin du faubourg- du Temple, se trouvait, au fond d'une cour, le Café de la Géante. La Géante était une femme superbe qui faisait passer sous son bras un carabinier coilfé de son casque; on l'avait surnommée la belle Circassiprûic, quoiqu'elle fût née à Amiens, Après son exliibition, elle faisait le tour de la société avec une tirelire en fer-blanc. « Ce sont mes petits bénéfices, disait-elle: c'est pour faire dire des messes à vingt sous la bouteille! »
Eq face, à côté des magasins actuels du Paiivrc- Jacqnes,\\y ii\a.\i le Café nr Géant, tenu par les frères Paris. C'était un café-concert très fréquenté; plusieurs artistes devenus célèbres y débutèrent : le ténor Michot, Renard, Marie Sasse, Gozora, l'bomme qui imitait le chant des oiseaux. Sur la même ligne, les Folies-Nouvelles, une vraie folie de ce pauvre Louis Huart. Là aussi se révélèrent des artistes que nous applaudissons encore : M'" Géraldine, Tissier, Gourdon et Dupuis.
Dupuis était inimitable dans Achille à Se //ras, les Fi/ffs de Vulcnin. La blague des dieux de l'Olympe n'appartient pas à Offenbach. Avant eux, d'ailleurs, Daumier, le célèbre dessinateur, avait publié à ce ~sïïjét un album devenu introuvable aujourd'hui. Les Folies-Nouvelles, malgré une troupe d'élite, durent disparaître; en 1859, elles devinrent le Théâtre Déjazet.
Sous les rois de la seconde race, alors qu'ils
habitaient le palais delà Cité, de nombreuses confréries religieuses s'établirent autour d'eux : les religieux de Saint -Rarthélemi, vers le cinquième siècle, firent construire une chapelle à laquelle ils donnèrent le nom de leur patron; elle était située près de la rue de la Barillerie.
Vers 965, Ilugues-Capet fit agrandir cette chapelle, qui devint, en 1138, paroisse royale. Lesbàliments de cette églisefurent restaurés en 1730 et 1736 .
L'auteur des Moustiers de Paris, dans la naïve nomenclature des édifices religieux, vers la fin du treizième siècle, signale ainsi l'église Saint-Barthélemi :
Et Saint-Sauveres qui vaut miex, Saint-Chris tofle, Saint-Bertremiex.
Malgré ses récentes réparations, en 1770, l'église menaçait ruine; en 1772, le roi ordonna qu'elle serait entièrement reconstruite. Le portail était déjà terminé, lorsque la Révolution vint en arrêter les travaux. Supprimée en vertu de la loi du 15 février 1791, elle fut vendue comme propriété nationale le 12 novembre suivant. Sur son emplacement, ou y établit peu de temps après le Théâlrp (le la Cité, et l'on ouvrit deux passages dont l'un prit la dénomination de Flore.
L'ouverture du théâtre construit par Lenoir eut lieu le 21 octobre 1792 sous le titre de Théâtre du Palais des Variétés, par une représentation au bénéfice des défenseurs de Lille.
En 1793, il changea son nom en celui de Cité- Variétés.
On y jouait la comédie, le vaudeville et la pantomime. Tiercelin et Brunet y firent leurs débuts. C'est à ce théâtre que fut représentée )a fameuse pièce : Le Jugement dernier des Rois.
Franconi y donna des représentations équestres les jours où il ne jouait pas au Cirrjiie-()lympiqi(e.
En 1802, des chanteurs allemands exploitèrent la salle qu'ils appelèrent Théâtre de Mozc-l. Ils n'eurent pas de succès.
En 180^), l'acteur Beaulieu tenta de relever ce théâtre. Il échoua et se brûla la cervelle dans le salon du café D'Aguesseau, qui existait encore en 18G1 sur le devant de la maison.
Plus tard, la salle changea encore de nom ; elle s'appela Salle des Veillées.
En 1810, M, Yenaud y établit un bal auquel il <lonna le nom de Prado. Le théâtre était hi salle de danse; le foyer, ainsi que plusieurs pièces furent transformées en loges maçonniques; dans l'une de ces loges, Napoléon et l'Impératrice Joséphine, assistèrent à une fête d'adoption, donnée par le Maréchal Lanno s et le Prince Poniatowski, l'un et l'autre vénérables.
L'orchestre du Prado était conduit par le grand Pilodo, successeur du non moins grand Magnus.
Les lundis et jeudis, toutes les célébrités de tous les bals de Paris s'y donnaient rendez-yous ; Clarté
Fontaine, LouiselaBalocheuse, l'Anglaise Alexan- (Irine aux cheveux d'or. Mogador, Delphine Rivière, Sophie Ponton, Rose Pompon, Loiiiso Voyageur, Léontine Comfortable, Jeanne la Juive, Eugénie Malakoff, Henriette Souris, Louise Sauvageon, Delphine la Colonne, Blondinette Traîne- Pattes, Marie l'Auvergnate, Eugénie Chinchinette, Clara Fauvette, Héloïse Pavillon, Désirée Patchouli, Eugénie l'Amoureuse, Yictorine Gihelotle, Charlotte Cordée, Aglaé, Poêle à Marrons, Marie Baquet, Agnès la Péronnelle, Isabeau l'Espinète, Jehanne la Gresle, Florie du Boccage, Maheux la Lombarde, Edeline l'Enragée, Guillemette la Rose, Marchecroux la Rousse ; la liste est à peu près complète.
Le Prado a eu une grande renommée; aucun étranger ne venait à Paris sans y faire une station; c'était du reste la partie la plus claire du revenu de ces dames, car elles n'avaient pas à compter sur les habitués, tous, pour la plupart, étudiants ou commis en nouveautés; ils allaienf bien jusqu'au souper, une voiture à la rigueur, mais pour éclairer, jamais; si une nouvelle adressait à l'un d'eux cette demande : — Combien donnes-tu? La réponse était invariable! — Penses-tu que ça réussisse?
Le Prado avait un garçon nommé Coquelin, qui était bien l'être le plus extraordinaire^ 'qîTon put imaginer; il était la providence de ces dames, il
leur prêtait de l'argent pour les tirer d'embarras, leur rédigeait leur correspondance, il répondait pour elles aux marchandes à la toilette, connaissant de mémoire toutes leurs adresses et leurs habitudes; si un étranger lui demandait une d'elles, il le renseignait sur le prix, les heures, les qualités, la performance; Cuquelin était pour les filles, ce que le fameux Félix, du Helder, était pour les officiers : un annuaire vivant.
Le Pra^^ut démoli en 1860 pour faire place au tribunal de commerce. Dame Thémis a remplacé Terpsychore.
Un liquoriste situé au coin de la rue des Grès, dans l'espace occupé aujourd'hui par la rue de Cluny, prit pour enseigne : Aux Enfants du Prado.
La boutique était une baraque en planches, large de six pieds, longue de douze et haute de six.
Tout l'ameublement se composait d'une grande table en bois blanc et d'une douzaine de taboun^ts dépaillés. Particularité bizarre : un vieux lit à bateau, garnie d'une paillasse, était placé à droite de la table ; quand tous les buveurs étaient ivres, au fur et à mesure que l'un d'eux glissait sous la table, le patron, un hercule, l'empoignait et le jetait sur le lit. Quelquefois vingt ou vingt-ci ii<{ ivrognes gisaient sur la paillasse, ronflant à qui mieux mieux. Cette scène, digne de Callot, était éclairée par une chandelle fichée dans le goulot d'une bouteille ésueulée.
92 l'A RI s OUBLIÉ
Les ivrognes des Enfcuits du Prado étaient traités rue des Grès avec plus de sollicitude que ceux de V Assommoh^-Montier, rue du Petit-Thouars ; là, dans l'arrière-boutique, dans un réduit baptisé la J7or/7?<e par les habitués, on les entassait sur un lit de paille pourrie, n'ayant pour oreiller que quelques pavés.
Ces deux établissements disparurent en même temps, en 1858.
Un pâtissier de la rue de la Harpe et un traiteur, son voisin, à l'enseigne du Ba^uf-Furieux , essayèrent de faire revivre les Enfants du Prado de la rue des Grès. Parmi les habitués, on comptait : Sehaunard , Tète-de-Grenouille, la Charlreuse, Frontispice, Barbe-Rouge, Tartempion, Tète-de- Veau, Rogaillot et autres noctambules. Ceux qui n'étaient pas trop ivres allaient achever leur nuit chez Bordier, Baratte ou chez la rôtisseuse, où " la beuverie » continuait.
A l'exception de Sehaunard, immortalisé par Henri Murger, des illustres inconnus qui comitosaient ce cénacle, il ne reste même plus le souvenir.
Le Casino Cadet, rue^adetj[8, ouvrit ses portes le 4 février 1859, sous la direction de Pellagot, l'inventeur du Dhier de Paris, au passage JoufTroy. 11 fut construit sur les plans de Charles Duval, sur l'emplacement de l'hôtel occupé jadis parle Maréchal Glausel ; on y dansait quatre fois par semaine,
les autres jours étaient consacrés à des concertspromenades.
La salle formait un carré long; on dansait au milieu, et de chaque côté les femmes se promenaient à la recherche du client. L'allée de droite était appelée : ï Allée du Commerce, celle de gauche, à peine éclairée à cause de la galerie qui surplomhait, avait été baptisée : Allée de la Grande- Armée; cette dénomination élait admirablement justifiée, tout ce que Paris comptait de vieilles- (jardes s'y rencontraient chaque soir. Rien n'était plus horrible à voir que cet assemblage de ruines, paraissant encore quelque chose grâce à des artifices de tous genres, vêtues connue si elles avaient vingt ans, maquillées d'une façon épouvantable, se tenant à peine sur leurs vieilles jambes, souriantes malgré cela, agaçant les jeunes gens. Ah ! c'étaient de rudes travailleuses ! Mais quelle devait être la désillusion des malheureux qui se laissaient entraîner par elles quand ils s'éveillaient le lendemain ; ils s'étaient couchés avec une jeune fille, ils se réveillaient avec une grand'mère, plus horrible cent fois que la plus horrible des sorcières.
Derrière l'orchestre il existait un grand salon dont les murailles étaient décorées de portraits de femmes célèbres : M"' de Staël, Jcnny Colon, Marie Dorval, Duchesse d'Abrantès, Rachel, Fanny Essler, la Malibran, Jenny Vertpré, M'"*"' Emile de Girardin, de Genlis, Campan, M"^ Mars, M"^" de lléca-
mier. M"" Georges, M™'' Duchesnois et Boulanger.
On n"a jamais su pourquoi les portraits de ces femmes, célèbres à divers titres, avaient été placés dans ce salon. En effet, ils n'avaient vraiment rien de commun avec les filles qui y faisaient leurs « affaires. »
Ce salon se nommait le MarcJié ; les souteneurs rappelaient la Halle aux Veaux. C'était là ({ue les filles débattaient le prix de leurs charmes, et <{ue les maquilleuses de brèmes (tireuses de cartes) venaient racoler des clients.
Comme danseuses en réputation, on remarquait Rosalba Cancan , Alice la Provençale , Finette , Nini Belles Dents, Eugénie Trompette et Mimi Gambilmuche.
Finette, de son vrai nom « Joséphine Durwend », n'avait pas sa pareille pour lever la jambe; elle envoyait un coup de pied à la hauteur de 1 (pil avec une désinvolture adorable. C'est la seule parmi les habituées du Casino qui ait laissé une trace de son passage; elle fit du ca/tca//, qu'elle dansait pour s'amuser, un métier. On l'engagea en Angleterre et en Russie, et on pouvait lire sur les affiches annonçant ses débuts : Finette, célèbre artiste, dansera les danses nationales fraiwaises!
Jamais Chicard, l'inventeur du chahut, n'aurait rêvé celle-là.
Le Casino servit aux réunions publiques; mais jamais elles ne furent très tumultueuses. On y
débita, comme ailleurs, une infinité de bêtises; mais les auditeurs bien élevés riaient, ne prenant jamais les orateurs au sérieux. La conviction n'était pour rien dans leur présence; c'était pour (( tuer » le temps.
C'est là que Maurice Joly soutint la candidature Rémusat, et qu'on lui reprocha si durement d'avoir été le secrétaire de la princesse Matliilde.
La salle du Casino servit aussi d'arène athlétique.
Après plusieurs faillites, le Camio ferma ses portes. Le journal le XIX^ Siècle y a établi ses bureaux et son imprimerie.
Gutenberg a détrôné Arhan.
La Chaussée Ménilmontant, qui conduit sur le plateau de Charonne, de temps immémorial était fréquentée par une foule de Parisiens qui ne reculaient pas à gravir sa pente rapide pour se rendre aux guinguettes, si nombreuses sur la hauteur. On y buvait un petit vin , produit des vignes dépendant du clos Guiuyuel ; c'est ce ([ui donna le nom de guinguettes aux endroits où on le débitait. Aujourd'hui encore, par corruption, dans le faubourg, on dit : Allons boire un verre de (juhicjletl
Mesnil signifiait autrefois un château. H y en avait un célèbre au haut de la Chaussée; les piétons n'y parvenaient qu'à grand'peine. De là le nom montant accolé à Mesnil.
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Tout naturellement, de chaque côté de la Chaussée, s'établirent des marchands de vins, des gargottes et des bals.
A droite de la Chaussée, au n" 4, un grand bâtiment, haut d'un étage seulement, portait pour enseigne : Aux Armes de France. 11 avait été construit en 1827 par M. Gélin.
Ce bal eut un immense succès. Il n'était fréquenté que par des ouvriers; mais peu à peu il tomba en décadence, comme tous les établissements des environs, du jour où les barrières furent reculées jusqu'aux fortifications.
M. Gélin, très considéré dans le quartier, passait pour rendre des services. Quelques jours après la capitulation de Paris, il rouvrit son bal. Sous la Commune, des fédérés firent, un dimanche, irruption dans la salle, chassèrent, au nom de la liberté, danseurs et musiciens, et arrêtèrent M. Gélin, qu'ils conduisirent devant un tribunal improvisé. 11 faillit être fusillé; ce ne fut qu'à grand'peino qu'on put le sauver.
M. Gélin ferma l'entrée qui donnait sur la Chaussée. Le bâtiment fut transformé en un hôtel borgne, sous l'invocation de saint Louis, et ouvrit un long couloir sur le boulevard Ménilmontant, n° 140, qui conduisait à l'ancienne salle, laquelle prit alors, en 1850, le nom de Salle Graffard.
La salle, longue, décorée tristement, le comptoir au fond ; là, chacun allait chercher lui-même sa
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consommation et payait en la prenant. Les petits paquets de sucre étaient préparés à l'avance ; on n'avait qu'à emporter son litre et son saladier.
Une balustrade en hois découpé séparait les danseurs des buveurs.
Gambetta y remporta de grands succès oratoires.
Si la roche Tarpéienne est près du Capilole, la salle Biaise n'était pas située loin de la salle Graffard!
Il y eut, le 16 novembre 1873, une réunion où fut convié M. Paul de Cassagnac, par la lettre suivante :
« Monsieur,
•> Devant les misères qu'endure à cette heure la population ouvrière ; devant les incertitudes de l'avenir; devant les progrès menaçants du parti Impérialiste, nous avons cru de notre devoir de citoyens prudents et inquiets, de vous demander parmi nous.
» — Vous vous dites le serviteur du suffrage universel.
') — Prouvez-le, en vous rendant à notre appel et en nous donnant publiquement les explications que nous vous demandons au sujet de ce que serait l'Empire, s'il revenait.
>) Qu'avons-nous à attendre de lui ?
» Voilà ce que nous voulons savoir, et voilà ce que vous nous direz, nous l'espérons. »
Cette lettre était signée de sept personnes prenant la qualité d'ouvriers !
M. Paul de Cassagnac fit un discours remarquable, mais il n'avait personne à convaincre, car la réunion n'était absolument composée que de bonapartistes !
98 l'AIilS OURLI É
C'était un bateau.
La salle Graffard ne sert plus qu'aux réunions publiques .
En remontant la cliaussée Mé ni linon tant, à gaucbe, se trouvait un bal, Les Ghands Pavillons ; il avait deux entrées, une sur la chaussée, au n" 27. Il fallait descendre vingt-cinq marches pour entrer au bal; la seconde, de plain pied, rue Constantine. aujourd'hui rue des Maronites.
Ce bal était tenu par un marchand d'hommes du boulevard Rochechouart ; il était le rendez-vous des hercules de places publiques, et des remplaçants ; on ne pouvait rien rêver de plus canaille comme puldic féminin; mieux vaut n'en pas parler.
Cette salle fut fermée en 1878 et transformée en un hôtel qui porte le litre de Grands Pavillons.
Au n" 35 de la chaussée était situé le Galant Jardiniek. Au rez-de-chaussée, il y avait un marchand de vins ; au premier, une goguette, et dans le jardin, un bal.
La i^oguelte fut célèbre entre toutes ; chacun chantait la sienne. Aux murs, étaient appendus de i^igantesques lyres en carton ornées de devises du genre de celle-ci :
Respect au beau sexe. Honneur aux arts. Le plus (jrand silence est recommandé aux sociétaires. Vive Béranger., Désaugiers., etc.
Chaque assistant avait une petite lyre à sa boutonnière ; le président, un vieillard, ouvrait la
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séance en tapant sur la table avec un petit marteau d'ébène, pour inviter au silence, puis il entonnait d'une voix chevrotante une vieille chanson de Béranger, et les sociétaires répétaient en chœur lo refrain. Quand c'était au tour d'une dame, la romance finie : — Applaudissons sur la manche, disait-il ; encore une fois, messieurs, c'est ponr niio dame.
La goguette est morte, tuée par les cafés-concerts.
Aur^ 40; en face la rue des Arts, à quelques pas de Vancien hôtel où le maréchal de Scixe venait courtiser M""" Favart, la jolie danseuse, se trouvait le bal des Barreaux-Verts, un bal de famille. En entrant, on lisait sur une pancarte : Une mise décente est de rigueur. Ce bal n'était fréquenté que par de petits bourgeois. A l'instar du théâtre Comte, il aurait pu écrire sur sa porte d'entrée :
Par ses muHii's, sou Ijou i^oùt, sou rt';iiertoii'c lirilli' : La m'"'io, saus danger, peut y coailuire sa tille.
On ne pouvait inviter une jeune fille à danser qu'après en avoir demandé l'autorisation au père ou à la mère. On y venait le dimanche de tous les quartiers de Paris.
Ce bal disparut en 1869. Une maison est construite sur l'emplacement qu'il occupait. Le cordonnier, qui est établi dans une des boutiques de cette maison, a conservé pour enseigne : Au.r Barremcr- Vorts!
Le bal Mabille, en 18i0, était situé allée des Veuves, aux Champs-Elysées ; c'était un bastringue champêtre comme les bals de Bagnolet ou des Lilas, Tout l'été on y dansait sur l'herbe. Mabille était le nom de son fondateur et propriétaire. Sa clientèle se composait de la haute valetaille et des femmes de chambre des hôtels voisins. L'hiver ils émigraient à 1 hôtel d'Aligre, puis revenaient chez le père Mabille avec les hirondelles et les lilas ; l'entrée était fixée à dix sous.
Le père Mabille mourut et son fils continua, mais le public changea peu à peu; la valetaille disparut, chassée par les lorettes et les dandys, et les samedis l'entrée fut portée à 2 francs.
En décembre 1863, le bal se déplaça boulevard Beaujon. La guinguette fit place à un bal splendide et devint le rendez-vous de tout Paris. M. Arsène Iloussaye fut le parrain du nouveau bal.
Le luxe de la salle d'été était d'un très mauvais goût ; les palmiers en zinc qui ombrageaient l'orchestre ne donnaient pas une riche idée des splendeurs tropicales, mais le public n'y regardait pas de si près ; le décor importait peu, les femmes suffisaient.
Mabille recueillit l'héritage du Prado. Le bataillon féminin s'accrut de nouvelles filles qui devinrent promptement à la mode. Parmi ces célébrités, beaucoup tinrent une large place dans les chroniques de réj>oque ; la rei?ie Pomaré (Elisa
Sergent), Chicard, Mogndor (Vénaivl Céleste), devenue plus tard comtesse Lionel de Moreton-Chabrillan, Finette (Durwend Joséphine), Fille-dcl'Air, etc.
Les chroniqueurs du c Tout-Paris » enregistraient avec soin les faits et gestes de toutes ces illustres chahuteuses. Elles faisaient pièce à la politique du jour. Gustave Nadaud les célébra dans une chanson restée dans les souvenirs de tous :
Pomaré, Maria, .Mogador et Clara Apparaissez, folles divinités.
Ce n'était pourtant que de vulgaires tilles, des catins du monde chic, du monde qui ne marchande pas; il est vrai que l'argent leur coûte si peu; pourtant la viande était la même que dans les plus borgnes des bals de barrière; c'est l'histoire des poupées de carton: au bazar de la rue MoufTetard. elles valent cinq sous; chez Gii-oux, elles valent cent francs, c'est une question d'enveloppe.
Elles arrivaient là en équipages; la soie, le velours, les dentelles, les diamants paraient la marchandise, comme le charcutier pare ses cochons de boufîettes, de rubans et de bouquets de Heurs, le jour de Noël.
La prostituée du trottoir a son excuse, la misère ; la fille qui sollicite le passant, les pieds dans la boue, la faim au ventre, qui cache ses larmes pour
sourire, qui dissimule sa honte sous le vermillon pour gagner de quoi faire manger les siens, est numérotée comme un tiacre, elle est chassée, traquée comme un fauve. C'est une misérable, une fainéante qu'on enferme à Saint-Lazare à tout propos et hors de propos.
La prostituée du grand monde, celle qui raccroche à la face de tous, en pleine lumière, est encensée, adulée, choyée; le prix qu'on la piye lui donne l'absolution.
Vingt sous, c'est une liile publique, une vadrouille, une pierreuse; cent sous, une fille de lupanar ; vingt francs, une boulevardière, de Montmartre à la Madeleine; cinq louis, une horizontale, et enfin cinq cents francs, une femme qu'on salue et que certains imbéciles épousent.
A Mah'ille, il y avait deux catégories de femmes : les femmes chics, cfui faisaient leur persil, et celles que l'administration engageaient pour danser; elles ne se mêlaient pas.
Celles qui ne dansaient pas se promenaient dans les allées.
Françoise Lebœuf, connue à Mahille sous le nom de Margot et plus tard sous celui de Marguerite Bellanger, était une habituée; elle appartenait à la catégorie des promeneuses; un soir, elle disparut., personne ne se fut inquiété de son absence si le bruit ne s'était répandu que Margot était arrivée fm pouvoir; ses bonnes amies prirent ce
bruit pour uu cancan, car rien en elle ne justiliait celte haute situation, n'étant ni belle, ni distinguée; cela était pourtant vrai.
Une dame de l'entourage de l'empereur étant devenue enceinte, il fallait à tout prix cacher cette grossesse. Un général bien connu alla trouver Margot, lui raconta franchem<mt l'histoire et lui proposa pour sortir l'empereur d'embarras, de simuler une grossesse, et au cas où l'enfant naîtrait viable, de l'accepter comme sien, pour sauver l'honneur de la noble dame.
Elle accepta et l'enfant naquit chez elle, rue des Vignes.
Quelque temps plus tard, sans doute po.ur la récompenser de sa discrétion , elle succéda à la femme titrée dans les faveurs de Napoléon III.
Une femme, de l'entourage de l'impératrice, lui signala cette liaison; à la suite de cette révélation, une scène violente eut lieu entre les époux Impériaux ; il fallut encore une fois, à tout prix, trouver un moyen de calmer la colère de Tlmpératrice.
Marguerite Bellanger, qui avait abandonné son nom de Margot; un vihiin nom pour une souveraine iii partibii^, avait été envoyée dans sa famille, en Maine-et-Loire.
Une nouvelle combinaison fut promptemenl inventée. M. le président Devienne fut chargé [»ar l'Empereur d'obtenir une lettre de Marguerite, déclarant qu'il n'était pas le père de l'enfant.
M. le président de la Cour de cassation réussit dans sa mission, l'Impératrice pardonna à son
mari et Marguerite régna comme par le
passé.
Au 4 Septembre, on découvrit aux Tuileries les lettres de Marg-uerite, qui racontaient l'histoire dans ses moindres détails.
De l'enquête à laquelle s'était livré M. Devienne, il résultait ceci, qui est une preuve flagrante :
Un médecin de l'avenue des Champs-Elysées avait été, dans la nuit du 15 février 1864, éveillé à grand bruit par une femme affolée de douleur, accourue chez lui en peignoir léger, la tète nue et
lui apportant son chien, qui venait d'avaler
une arête ; c'était M"" Bellanger. qu'il connaissait parfaitement et qui, si elle eût accouché la veille, ne serait certes pas accourue ainsi, quelque passion qu'elle eût pour son caniche.
Dans les allées, il y avait plusieurs rangées de chaises, et une foule d'habitués appartenant au meilleur monde venait y passer la soirée, comme dans un salon ; on y racontait les potins du jour, on critiquait la pièce nouvelle ou le livre en vogue ; l'esprit y avait ses grandes et petites entrées.
Un jour, le peintre B... montra à un vieux bonhomme un couple qui se tenait à l'écart :
— Regardez donc ces jeunes amoureux, lui ditil, toujours égoïstes. Nous avons beau être à MabiUe, ils ne devraient pas être si oublieux des
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convenances; ils sont sans doute en pleine lune de miel, je n'en doute pas ; mais enfin... est-ce une raison pour prendre des airs si penchés? Que diable! il est des bonheurs qu'il faut savoir dissimuler.
Le bonhomme répondit à ce discours par une affreuse grimace et s'éloigna vivement, au grand étonnement de B...qui, s'adressant à un de ses amis, lui demanda :
— Quel est donc ce vieillard?
— Mais, dit l'ami, c'est le mari !
Tableau !
On remarquait souvent la maîtresse d'un grand industriel dont la bêtise était proverbiale. Un soir, elle arriva avec une rivière de diamants merveilleux qui fit sensation; on l'entoura avec le respect dû à sa valeur, et une de ses collègues, la Petite- Reine, honorée des faveurs d'un ministre fort bien en cour alors, dissimulant sa profonde jalousie sous un hideux sourire, lui fît son compliment :
— Quels beaux diamants, ma chère ! où les as-tu trouvés, je ne te les connaissais pas?
— Ça, répondit V arrivée du ton le plus naturel du monde, ce sont des diamants df fa/nii/c.
— Des diamants de famille ! s'écrièrent en chœur les jeunes gens qui formaient cercle ; elle est bien bonne, celle-là!
— Mais certainement, ce sont des diamants de fanaille ; rnon amant me les q, donnés hier, et il^
sont depuis deux cents ans dans la famille de sa mèi'e. qui est morte il y a trois jours.
Et elle passa son chemin, « versant des torrents de lumière sur ses obscures admiratrices. »
C'est la même à qui M... loua un hôtel dans les Champs-Elysées, à côté d'une princesse bien connue. Comme on avait dit devant elle que sa voisine était une femme du meilleur monde, donnant lo ton à la mode, elle passait son temps à la singer : mêmes voitures , mêmes couleurs de chevaux , mêmes toilettes, mêmes livrées, etc. Un jour, elle apprit que le cocher de la princesse la quittait; sans perdre un instant, elle lui fit dire de se présenter chez elle. William s'empressa d'accourir; elle lui proposa d'entrer à son service; il accepta comme si elle devenait son obligée; mais arriva la question des gages.
— Que voulez-vous par mois? lui dit-elle.
— Mon Dieu, Madame me donnera quatre cents francs par mois de fixe.
— Quatre cents francs par mois ! Y songez- vous? s'écria-t-elle.
— Mais, certainement, Madame, répondit William; je me contentais de deux cents francs par mois chez la princesse, parce que 'étais là dans mon monde.
Les jours du Grand- Prix de Paris, Mnbille était envahi par une foule de sportsmen, et suivant la nationalité du cheval qui avait remporté la vie-
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toire, Anglais ou Français la célébraient en buvant d'énormes quantités de Champagne, accompagnées d'une grêle de coups de poings.
Les princes étrangers n'auraient jamais fait un voyage à Paris sans passer une soirée à MahiUv. Jl fallait voir, ce soir-là, le bataillon féminin sous les armes. Quelle diplomatie elles déployaient pour être princesses dun jour, ou plutôt d'une nuit !
Un soir, une noce entière, retour du bois de Boulogne, entra à Ma bille. La mariée, dans le costume traditionnel, pria son mari de la faire danser; son vis-à-vis fut Finette et Paul Piston. Vous jugez de l'ahurissement de ces braves gens quand Finette fit le grand écart et qu'elle sauta par dessus son danseur; mais son ahurissement fut au comble ([uand elle vit la mariée relever bravement ses jupes et exécuter un cavalier seul héroïque.
En un instant elle fut entourée d'une foule qui criait : « Bravo I la mariée! Iml bis! » Elle, grisée, recommença sans façon; le marié voulut l'en empêcher, toute la noce s'en mêla, une bagarre s'ensuivit, et, finalement, tout le monde fut fourré au violon.
Au n" i (le la rue de (ilichy, il existait, avant la coustruclion de l'église de la Trinité, un petit garni célèbre dans toute la province; sa réputation datait (le 1830. Toutes les bonnes sans places, fraîches débarquées, y descendaient en attendant de se Ca-
ser; c'était un coin curieux où tous les patois se confondaient. A la fin de 1832 on vit arriver une grande fille mince, en jupon blanc, grelottant sous un mauvais caraco, déchiré en cinquante endroils; elle était accompagnée d'un jeune homme. L'hôtelier les installa dans une mansarde qu'il se fit payer d'avance. Cette fille avait laissé sa dernière robe en gage chez le costumier .du Prado. Pendant quatre mois elle resta enfermée; le jeune homme, son amant, chantait dans les cours, et donnait une partie de sa recette au marchand de marrons établi au rez-de-chaussée, lequel montait à manger à la recluse. Un soir elle descendit, poussée par la
faim Quinze jours plus tard, elle était une
habituée de Mabille, et faisait rager d'envie les persilleuses célèbres quelle éblouissait par un luxe princier. Elle devint, plus tard, une grande dame, et renia Clara et Pomaré, qui furent avec elle les étoiles du chahut!
Mabille fut démoli en 1882, pour faire place à un pâté de maisons considérable.
En 1861, au coin de la rue Saint-Sabin. sur le quai bordant le canal Saint-Martin, aujourd'hui boulevard Richard-Lenoir, il existait un petit théâtre connu sous le nom de Folies-Saim- Antgine ; il était dirigé par un charmant garçon, un vrai gamin de Paris, qui dirigeait et jouait à la fois; il était la coqueluche des ouvrières du (|uartier. Maxime Lisbonne brûlait littéralement les
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planches. Malheureusement, en 1868, malgré ses efforts, le théâtre dut fermer ses portes.
Maxime est un type qui restera légendaire. Sous la Commune, il devint colonel. Se souvenant de sa première profession, il portait un costume étrange : grandes bottes à retroussis, tunique à larges parements rouges, éperons à Forientale, laissant traîner son sabre, qui produisait sur le pavé un bruit épouvantable. Il ressemblait assez à un général du premier empire. Pendant la semaine sanglante, il prouva qu'il n'était pas un soldat de carton, car à la barricade de la rue Amelot, il lutta jusqu'au dernier moment et tomba frappé d'une balle qui lui brisa la cuisse. Transporté par ses camarades, Can-ière le ténor et autres, dans une voiture à bras, à Fambulance de Saint-Mandé, où il subit l'amputation, il passa devant le conseil de guerre, à Versailles, le 4 décembre 1871, et fut déporté en Nouvelle-Calédonie.
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Lii maison de Diuiiu'Hlc. — La coclièro. — Salvailur Ditiiicl. — Maiivowski et lu salle de la rue de Biifl'ault.— Markowski, préfet du llhùiie. — Les Arèues athlétiques. — L'hoiuuie niasqur. -Alfred, le modèle parisien.— Charavel. — Le Vieux-Clièuc. — Chiffonnière ou Chilfounior?
Le prince Napoléon, vers 1864, eut l'idée de faire construire, avenue Montaigne, une maison romaine calquée iidèlement sur un palais découvert dans les ruines de Pompéi ; il y entassa tout ce que l'art romain nous a laissé de plus pur.
Les passants, qui voyaient de loin les lumières de la maison romaine, s'imaginaient qu'on s'y amusait bruyamment dans quelque fête nocturne.
La fête nocturne, c'était l'horizon ouvert sur le passé, c'était l'histoire éloquente des mondes disparus, c'était l'évocation des grands artistes, qui
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mieux encore qullérodote et Tacite nous ont transmis ce rayonnement du beau, qui est un autre soleil pour nous.
En 1867, dégoûté de la maiso?i romaine, le prince la mit. en vente; déjà les maçons se promenaient devant la maison avec des mètres et des compas ; ô profanation ! on allait surélever la maison de Dioniècle de quatre étages. La spéculation , cette coquine insatiable, qui ne respecte rien, allait doter la capitale d'une de ces afi'reuses maisons qui déshonorent l'architecture moderne, toutes bâties sur le même modèle, où la fonte remplace le fer forgé, où l'art disparaît sous la mécanique.
Les amateurs étaient dans la désolation, mais, au dernier moment, tout fut sauvé, M. de Rothschild, d'ailleurs, s'était montré, le prince Couza y voulait établir sa principauté, le général Prim voulait s'y camper,
M. le comte de Quinsonas, qui habitait cette merveille d'architecture gothique séparée de la maison romaine par un mur à hauteur d'appui, rencontra M. de Lesseps, un autre voisin, qui rencontra à son tour M. Arsène Houssaye, toujours voisin des choses d'art; survint M. le marquis Costa de Beauregard, qui voulut avoir sa part du musée. Ces messieurs ne causèrent pas longtemps; le jour même (l'adjudication devait avoir lieu le lendemain), M. de Ouinsonas alla trouver
le prince Napoléon, qui signa de bon cœur en apprenant que la maison romaine resterait maison roinaine.
Le lendemain, quel désappointement à la Chambre des Notaires? Autre déception quand on vendit les marbres, les bronzes, les meubles précieux. Tout Paris était là, qui pour avoir une merveille, qui pour avoir un souvenir.
Tout ce qui était beau, tout ce qui était de style fut acheté à tout prix pour le musée.
La maison pompéienne fut louée à un entrepreneur, M. Ber, qui y donna des concerts, des fêtes de nuit vénitiennes où les dames n'étaient admises qu'en loups.
La princesse de M. . ., connue par ses excentricités, était une habituée des fêtes données à la maison romaine, c'est à elle qu'arriva l'aventure suivante :
Elle conduisait elle-même son phaéton. Au moment oiî elle sortait d'un concert et venait de reprendre sa place dans la voiture, deux jeunes gens du monde, qui venaient do souper copieusement au Moulin Rouge, sautèrent dans le véhicule et lui crièrent :
— Cochère, à l'heure!
— Où vont ces messieurs? dit la princesse de M... avec un grand sang-froid.
— Autour du lac.
-^ Roulons,
Ils partirent ; après deux heures de promenade l;i princesse les ramena devant la mahon ro?/iaine où elle avait chargé.
Les jeunes gens voulaient descendre.
— Messieurs, leur dit la cochère, c'est dix louis.
— Comment?
— Oui, à raison de cinq louis à Theure.
— Bigre, cent francs de plus que poiu' aller au Rhin.
— Messieurs, c'est mon prix, dit la princesse; l'industrie des voitures est maintenant lihre, si vous ne voulez pas me payer, nous irons chez le commissaire.
Le monde s'amassait.... Les rieurs n'étaient pas du côte des mauvais plaisants, qui Unirent par s'exécuter en se promettant bien de ne plus prendre que des cochers.
Inutile de dire que les pauvres profitèrent des dix louis.
M. Ber avait choisi, pour diriger les concerts de la maison rornaiiic, un être singulier nommé Salvador Daniel, c'était un musicien étrange, il avait pendant de longues années habité l'Algérie, il avait parcouru la Tunisie, le Maroc, écoutant, recueillant partout les airs populaires, se faisant au besoin virtuose pour gagner la confiance des artisfes, qu'il rencontrait et s'approprier leur plus secret répertoire.
Il ramassa ainsi une superbe moisson de chan-
sons nationales et des éléments précieux pour une étude comparée des musiques européennes et orientales , il était persuadé que la musique arabe descendait en ligne directe de la musique grecque.
Salvador avait recruté son personnel de musiciens parmi les meilleurs de l'Opéra. Je n'oublierai jamais les sensations que j'ai éprouvées à l'audition de cette musique incohérente, bizarre, étrange, qui blessait l'oreille par ses transitions violentes et ses saccades mélodiques. L'oreille cherchait en vain le repos, renchaînement, elle se heurtait à des modulations sauvages, à des escalades révoltantes; puis à une seconde audition, la lumière se faisait, l'accompagnement monotone des cymbales cliargées de remplacer le tarabouque des Orientaux, jetait l'esprit dans un réveil qui avait son charme .
Les fragments de mélodie qui passaient sans ([ue les auditeurs puissent les saisir, qui fuyaient, s'évanouissaient quand ils croyaient les atteindre les captivaient quand même par leur étrangeté et une douceur envahissante,
Salvador Daniel, sous la Commune, fut nommé directeur du Conservatoire et, le 25 mai, fusillé au coin de la rue Jacob. C'était pourtant un être bien in offensif et un artiste original.
Le Palais Pompéïf)} a été célébré par Arsène Houssaye, Théophile Gautier et Charles Coligny,
illustré par le peintre Boulanger et le graveur Laguillermie.
De Salvador à Markowski, du Palais Pompéien au Casino Cadet, quel saut I
Markowski, réfugié polonais, perdu sur le pavé de Paris, imagina de créer un cours de danses, rue Saint-Lazare, puis un autre hôtel de Normandie, il n'obtint aucun succès; à force de démarches, en 1848, il prit la direction des bals d'Enghien, il y gagna une assez jolie fortune, et voulut avoir, une maison à lui. Rouvrit, rueDuphot, un splendide Eldorado où il mangea ce qu'il avait gagné à Enghien.
Retombé dans la misère, mais commençant à avoir une certaine célébrité, il loua un rez-dechaussée, 12, rue de Buffault, et recommença à donner des leçons de danses à quelques cocottes, il s'associa alors à un nommé Covary et tous deux transformèrent le modeste rez-de-chaussée en une salle mauresque qui f utinaugurée le 20 octobre 1 8S7 .
Entre temps il composa plusieurs danses de caractère, qui sont encore en honneur dans nos bals publics : la scottisch, la lisbonnienne, le fange, l'impériale , la friska furent dansées aux Variétés par M"""" Daudoirt et Alphonsine; Christian et Céleste Mogador dansèrent la scottisch aux Folies-Dramatiques.
La salle Buffault eut promptementla clientèle des horizontales de l'époque : Adèle Courtois, dite la Belle Hollandaise ; Cornélie Château, Berthe de Li-
PARIS OUBLI i: 117
gny, Andréa Yécuyère, Clarisse de Montfort, Berthe la blonde, etc. ; à leur suite vinrent les boudinés.
Markowski, grisé par ses succès, devint puritain, il se livra à des épurations de son personnel féminin, il ne voulait plus que les dames levassent la jambe, il défendit à Hortense Neveu de se décolleter outrageusement, il proscrivit l'éloquence de la chair. Cette mesure occasionna de formidables murmures : un soir, le professeur venait de danser une scottisch avec la Belle Hollandaise, le poing campé sur la hanche, il parcourait du regard l'assemblée attendant des applaudissements, quand, tout à coup, de tous les coins de la salle, une avalanche de gros sous tomba sur le tapis ; sans s'émouvoir, Markowski commanda au valet de ramasser la monnaie, fît éteindre les bougies et se retira majestueusement; une heure après il buvait les gros sous en tète à tète avec son domestique chez le marchand de vins du coin.
Il avait évincé les cocottes parce qu'il rêvait d'avoir, à ses soirées, les femmes du monde ; pour les attirer, il fit annoncer qu'à ses fêtes l'eau de Cologne coulerait à flots : les femmes du monde ne vinrent pas. Alors Markowski, vexé, donna une fête espagnole ; il fit distribuer une masse de prospectus et envoya, à tout le faubourg Saint- Germain , des invitations élégantes annonçant une distribution de vins de Champagne : les femmes du monde ne vinrent pas encore. Le brave
polonais s'arrachait les cheveux de désespoir I
Vers la fin de 1861, le préfet de police empêcha les fêtes de Laborde, Cellarius et Markowski, ce dernier était dans la désolation. Il alla trouver un député de ToppositiGn pour le prier d'interpeller le ministre de l'intérieur à la Chambre des députés : le député refusa. 11 alla trouver son ambassadeur ; « C'est une question de casxs belli, lui dit-il, ou, alors, qu'on me donne une compensation; la préfecture du Rhône est vacante, qu'on me nomme préfet ! ! »
Le pauvre Markowski avançait de vingt ans!
La salle de Markowski fut expropriée poiir le percement de la rue Lafayette ; il donna sa dernière fête le 27 juin 1863.
Quelque temps plus tard, on retrouve Markowski au Casino Cadet, chez Douix, au Palais-Royal; il donnait des bals au bénéfice des inondés des buttes Montmartre. Il tint ensuite le bal des canotiers à Saint-Cloud où il inaugura une fête des quatre saisons; il fît distribuer des mirlitons à chaque danseur qui, avec, accompagnaient l'orchestre :
En jouant du mirlitir; Eu jouaut cUi uiirlitou ; Fn jouaut du uiir, du li. du ton, ])u mirliton.
Après Saint-Cloud vinrent les bals de la GreiNouiLLKRE-RouGivAL et, enfin, au ïrianon-d'As- NiÈRES. Il menaitune vie misérable, rêvant toujours de remonter une arande affaire. Enfin, il mourut
en 1880, complèCement alcoolisé, dans un taudis complètement abandonné de tous et de toutes, et eut pour apothéose la fosse commune.
Qui se souvient de lui?
Au n° 31 de la rue Le Peletier, vers 1867, chaque soir tout Paris se pressait pour admirer un spectacle qui avait eu une vogue énorme à la salle Montesquieu, vers 18o0, au beau temps des lutteurs Arpin et Rnbasson. La génération nouvelle avait oublié ces « héroïques luttes à outrance »; c'était pour elle un spectacle nouveau.
L'idée de faire revivre les luttes romaines appartenait à M. Julian, un peintre de talent, méridional. Il se souvenait des luttes admirables auxquelles il avait assisté dans son enfance.
M. Julian parvint à réunir un groupe d'athlètes comme Paris n'en reverra jamais. Pujol, Bonnet, Lebœuf, Marseille le Meunier de lu Palud , Dumortier, Faouet la fauve des Jungles, Lacroix Va de bon cœur, Déranger le superbe Parisien, James le Nègre, Richoux, Louis Vincent, et par dessus tout Alfred Gujaubert le Modèle jjarisien.
Les spectateurs assidus de ces luttes appartenant au grand monde, tout comme à l'Opéra les habits noirs y dominaient. La plupart des notabilités littéraires de l'époque : Alexandre Dumas père, Théodore Barrière, Villemessant, Paul de Cassagnac, etc., y venaient régulièrement applaudir et encourager les athlètes.
420 PARIS OUDLIÉ
Un jour, les journaux publièrent simultanément une note annonçant qu'un homme du monde, qui désirait garder l'incognito, défiait le plus fort lutteur de l'arène, et qu'il lutterait masqué.
Le jour annoncé, la foule fut considérable. La salle était comble. Après plusieurs luttes, vers dix heures, un silence solennel se fît à l'entrée de Y Homme masqué, un homme superbement musclé, un torse admirable. Il s'avança lentement, vêtu dun maillot do soie gris perle, dun caleçon en velours noir, la taille entourée d'une ceinture en cachemire rouge, le visage caché par un masque noir. Il salua et attendit.
Il devait lutter contre Marseille jeune, un terrible et adroit lutteur. L' Homme masqué le tomba sans effort; ce furent alors des applaudissements à faire crouler la salle.
Le lendemain, on ne parlait dans tout Paris que de VHo?n?ne masqué. Des paris s'eng-agèrent sur son identité : c'était, suivant les uns, le prince Napoléon; suivant d'autres, le député X... Bref, on citait des masses de noms, mais personne ne découvrit l'inconnu.
Nous le rencontrions pourtant sur le boulevard à chaque heure du jour : c'était M. Charavet.
Pour cacher son identité, voici le truc qui avait été imaginé :
Une voiture de chez Brion , attelée de deux vigoureux chevaux, prenait Charavet à son domi-
cile. Sous ses vêtements, il avait son costume do lutteur; dans la voiture, pendant le trajet, il se dévêtait, mettait son masque et, arrivé à l'arèno, il était prêt. La lutte terminée, la foule se précipitait, essayant de saisir ses traits ; il montait rapidement dans la voiture qui l'attendait, et le cocher, d'un vigoureux coup de fouet, enlevait ses chevaux , qui partaient comme une llèche dans la direction des Champs-Elysées. Hors d'atteinte des regards curieux, il s'habillait promptement, ôtait son masque, et un quart d'heure après il était assis tranquillement à la terrasse du Café de Suède.
Le tour était fort bien exécuté.
Le favori des dames était Alfred, le modrlf parisie?i. Aujourd'hui qu'il est marié, établi boucher en gros aux halles centrales, bourgeois rangé, il faut glisser sur ces souvenirs. Toutefois, Alfred doit se rappeler quand il luttait avec Bonnet, Lebœuf, l'énorme colosse, qu'il le tenait à terre, faisant des eflbrts surhumains pour le soulever et lui faire toucher les épaules, et que de tous les coins de la salle les spectateurs criaient : Il y est ! Il n'y est pas! des voix féminines s'élevaient : Pas de conseils, messieurs!
Que sont devenus tous ces forts?
La moitié au moins sont morts. M. Julian dirige une académie de peinture; Charavet, Vhoinme manqué, est médecin à Nice et c'est en face, sans masque, qu'il lutte maintenant contre la camarde ;
\-2-2 PARIS OUBLI i:
il la tombe souvent, car il a une grande clientèle.
Quantàr/lm^p athlétique, une maison de banque a été construite sur son emplacement; on y tomhe toujours les gogos ! ^vvv< "yVi^lv-'v^^
En 1848, sur nos principales places publiques, Baumester et Bouvard chantaient, accompagnés par un orgue de Barbarie, les principales créations du jour. Une chanson, alors en vogue, ayant pour auteur Cli. Colmance, célébrait le Bal du Vieux CiiKXE, situé rue MoufTetard, dans une vieille maison construite sur remplacement des religieuses hospitalières de la Miséricorde.
Ce bal devait son nom à son voisin, un marchand de vin , qui avait pour enseigne : Au Vieux Chêne.
Lorsqu'on parlait du Vieux Chêne^ on avait tout dit; c'était un repaire, le MahiUe des chiffonniers qui, avant d'entrer, devaient déposer leurs cuchcinires d'osier, leurs lanternes et leurs crochets à la porte; tous les voleurs s'y donnaient rendez-vous, pour de là se répandre, comme une nuée d'oiseaux de proie, sur la capitale endormie, c'était une légende; le bal du Vieux Chêne n'avait rien de lugubre et si plusieurs de ses habitués furent les héros de l'allaire de la tour de \esles, il ne s'ensuit pas de là que tous fussent des criminels.
Certes, ce n'étaitpas là que le maire de Nanterre, s'il avait manqué de rosières, eût pu venir s'approvisionner; les hommesn'avaient aucune prétention au
prixMontyon, tous venaient s'amuser et voilà tout.
11 arriva à un peintre très connu une aventure bien amusante.
L'artiste voulant croquer sur le vif un de ces types qu'il a remlus célèbres,, alla au Vieux Chnic, mais auparavant, après un dîner largement arrosé, il fit de nombreuses stations dans difFérents cafés et, comme il adorait le Champagne et que la rue Moulïetard est loin du boulevard Clichy, il arriva absolument éméché... Le lendemain un ami qui vint le voir de grand matin le trouva, malgré un froid piquant, à la fenêtre de son appartement.
— Que diable fais-tu Là, lui dit l'ami, tu veux donc attraper une fluxion de poitrine?
— ?son !
— Alors ferme la fenêtre et explique-moi...
— Voilà, fit le peintre, je suis allé hier au Vieux C/<rV?e^ j'étais un peu gris, j"ai emmené une chiffonnière et ce matin en m'éveillant, j'ai trouvé un superbe brùle-gueule sur mon lit ; si ma chiffonnière allait être un chilfonnier.
— BastI dit Tami, qui affectionnait les proverbes : « La nuit tous les chats sont gris ! »
Le Vieux C/uhie a fermé ses portes en 1882.
Un des bouges les plus curieux de Paris, bien plus redoutable que le VieKX Cluhie, le Bal Diivert, fut démoli en 1883; l'immeuble même dans lequel il était établi, depuis 1820, portait sur ses murs verts le n" 102 du boulevard des Batignolles.
i-2i l'ARlS OUBLIÉ
Le Bal Duvert fut jadis, avec les Bandeaux rouges, le Hussard de la Garde et le Soldat laboureur, en grande réputation parmi le monde interlope des barrières; depuis vingt ans il était devenu le rendez-vous de prédilection de tous les tuteurs et do toutes les filles de bas étage qui y pullulaient : des poings d'hercule, une grande adresse dans l'art do su?i?ier un homme sans le faire crier, une connaissance approfondie de l'argot donnaient seuls droit à l'alfection des femmes de l'endroit et au respect des habitués.
L'intérieur était une chose horrible ; les murs, noircis par la fumée, étaient gras et luisants, et exhalaient une odeur abominable ; des tables gluantes, des tabourets et des bancs cassés étaient tout le mobilier. Chaque jour de bal, des rixes terribles avaient lieu ; on y était tellement habitué qjLie les agents n'intervenaient presque jamais.
TARIS OUBLI !•: i'2l\
La Butte Montmartre. — La vieille église. — L'abbaye. — Henri IV et Marie de Ueauvilliers.— L'image de Jésus-Christ.-- M^^ de Montmorency et le tribunal révolutionnaire. — La lour du télégraphe. — Le Sacré-Cœur. — Brasseries et cafés. — L'enlèvement des canons. — L'assassinat des généraux Lecomte et Clément Thomas. — L'exécution de Varlin. — Le ^loulin delà (ialette. — L'u souvenir des Prussiens en 1815. ~ Le Château- Kouge. — L'Hermitage et le bal des Epiciers. — La musette de Saint-Flour. — Les Folies-Hobert. — Le Tivoli de Montmartre. — Le chemin des Anes et l'Académie.
Au moyen âge, vers le pied des bultes Montmartre, on voyait de grands et vastes marais traversés par le ruisseau de Ménilmontant, au bout desquels s'établirent la maladrerie de Saint-Lazare, la Grange-Batelière, les Porcherons, le Château du Coq et la Ville-l'Evêque.
Ce ruisseau, dont le nom indique le point de départ, aboutissait à la Seine en traversant le
120 l'A lus OUBLIÉ
faubourg nord de Paris, de l'Est à l'Ouest; en venant à la ville après l'avoir franchie, on commençait à gravir la montée par plusieurs chemins, dont deux principaux.
L'un suivait le parcours du faubourg Montmartre, passant devant la chapelle de Notre-Damede-Lorette, appelée aussi Saint-Jean, rencontrant aussi, en montant, le chemin des Martyrs, le Colombier et l'Abbaye, et plus haut, vers la place de la mairie actuelle, la chapelle du Martyr, dont il gagnait le sommet en serpentant.
L'autre chemin suivait à peu près l'emplacement des rues Montorgueil, du Petit-Carreau, du faubourg Poissonnière, et, après le marais, se dirigeait en diagonale vers la partie Est de la butte, qu'il côtoyait pour aboutir au hameau de Clignancourt; à gauche de ce chemin, une bifurcation conduisait également au sommet par le chemin de la Fontenellc.
En sortant des marais, ces diverses voies traversaient des vignes, des carrières à plâtre^ mais à mi-côte, vers l'emplacement des anciens boulevards extérieurs.
Ces exploitations cessèrent ; ce n'est qu'après la vente des biens de l'abbaye que la partie haute fut exploitée à son tour.
Cette partie supérieure de la butte Montmartre présentait l'aspect le plus gracieux que l'on put imaginer; elle était couverte de bosquets de lilas,
'A lus OUBLI i'; 127
de vignes, des bouquets de grands arbres ombra- "^ geaient les fontaines, un bois s'étendait sur tout le ' liane Est de la butte, depuis la chaussée Clignancourt.
Dans un bosquet existait la fordaine de la Fontenelle, dont les eaux furent conduites plus tard au Château -Rouge; plus loin et au-dessus, on rencontrait la fontaine de la Bonne, dont le nom indiquait la supériorité; c'était elle qui alimentait l'abbaye et les habitants du village.
Sous les arbres du chemin de la Procession, au bas de la rue Saint-Denis, vers le hameau de Clignancourl, il en existait une autre, puis la fontaine du But.
Cette dernière, par sa forme et ses ombrages, par les beaux horizons qu'on y découvrait, par les ruines romaines qui l'avoisinaient, rappelait les plus beaux sites de l'Italie; plus haut, vers le couchant, au-dessus des moulins, la fontaine Saint- Denis, ainsi que toutes les autres, fut détruite par les exploitations des carrières.
Enfin, dominant ce magnifique ensemble, le village et l'abbaye, dont les jardins et dépendances descendaient en amphithéâtre sur le fianc Sud de la butte.
En novembre 886, Charles le Gros, pressé de porter secours aux Parisiens, arriva à la tète d'une armée qu'il fit camper au bas de Montmartre.
En 978, l'empereur Othon IT, en guerre contre
Lothaire, roi de France, assiégea Paris. Furieux de la résistance qu'il rencontra, il fit incendier un faubourg' et alla frapper à une des portes de la cité d'un coup de lance. Satisfait de cet exploit, il monta triomphalement sur les buttes Montmartre et fit chanter solennellement un Alléluia.
La vieille église que nous voyons aujourd'hui appartenait à un nommé Payen et à son épouse, Hodierne; ils la tenaient en fief de Burchard de Montmorency. Ayant obtenu le consentement de Burchard, ils la vendirent en 1096, avec les produits des sépultures de l'autel et tout le casuel, en un mot, aux religieux de Saint-Martin-des-Champs. Louis le Gros céda, en 1133, à ces religieux, l'église Saint-Denis de la Chartre, en échange de l'église de Montmartre. Après cette transaction, le roi et son épouse, Adélaïde, fondèrent à côté de l'église actuelle, sur l'emplacement qu'occupe le Sacré-Cœur, un monastère de religieuses.
Sur la pierre servant de maître-autel, le pape Eugène III officia solennellement le 21 avril 1117, ayant pour diacre saint Bernard, et pour sousdiacre saint Pierre le Vénérable.
C'est dans ce monastère que fut enterré la reine Adélaïde, femme de Louis le Gros. En 1376, Charles IV s'y rendit en pèlerinage, un énorme cierge à la main, afin de remercier Dieu de l'avoir sauvé des flammes lors de la fameuse fête du Bnllet des Sauvages..
l'A Kl S OUBLI !■:
Le 15 août 1S34, Ig-nacc de Loyola partit du Parvis Notre-Dame avec une petite troupe ; ils chantèrent sur tout le parcours quelques versets des hymnes matinales ; François Xavier et Pierre Faber étaient du nombre.
Ils se rendirent à l'abbaye de Montmartre, où ils prononci'rent leurs vœux.
Henri IV, lorsqu'il assiégeait Paris, en 'l"i90, fit de Montmartre son quartier général. A cette époque, la mère abbesse était Marie de Beauvilliers, âgée de seize ans et jolie comme les amours, un vrai morceau de roi.
En arrivant au monastère, le l)on roi demanda à l'abbesse le nombre de ses religieuses ; il se trouva que le nombre des directeurs était moindre; Henri IV en fit quelques plaisanteries. « Vous avez raison, Sire, dit ingénument l'abbesse ; mais Votre IMajesté ne songe pas qu'il faut bien (fuobjues religieuses pour les survenants! n
Les seigneurs de la suite d'Henri IV félicitèrent la jeune abbesse de cotte prévoyance et complétèrent avantageusement les directeurs.
L'abbaye n'était pas riche à cette époque, les religieuses devaient 100.000 livres, somme énorme alors. Le jardin était en friche; les jardiniers avaient bien autre chose à cultiver; les murs tombaient en ruines, le réfectoire était converti en bûcher; le cloître, le dortoir et le chœur en promenades ; les nonnes ne chantaient plus l'office, elles
préféraient, le. soir, entendre chanter le rossignol
et le roitelet sons les charmilles; les moins
travaillaient pour vivre et mouraient presque de faim; les jeunes se montraient fort mondaines; les vieilles leur prêtaient une oreille trop complaisante. La jeune abbesse voulut soumettre les religieuses à une règle plus sévère, elle mourut empoisonnée; de vouloir rentrer dans le sentier de la vertu, cela ne lui porta pas chance.
Il y avait dans Tabbaye une image de Jésus- Christ; les bonnes femmes avaient la croyance que cette image rendait bons les mauvais maris. Pour cela il suffisait de faire toucher la chemise des maris à l'image en question, et s'ils ne devenaient pas meilleurs dans l'année, ils mouraient.
Quel malheur que cette image miraculeuse n'existe plus, elle aurait remplacé avec avantage les tribunaux chargés de prononcer sur les cas de divorce.
En 1760, Marie-Louise de Laval, duchesse de Montmorency, fut élevée à la dignité d'abbesse ; elle fut guillotinée en 1793, avec toutes ses religieuses.
Pendant qu'elles étaient jugées par le tribunal révolutionnaire. M™" de Montmorency demeurait muette aux interpellations du président Dumas; celui-ci, furieux de ce silence qu'il prenait pour du tnépris, demanda :
— Pourquoi cette femme ne répond-elle pas?
— Parce qu'elle est sourde, dit timidement une religieuse.
— Je ne m'étonne plus, dit Dumas, qu'elle ait conspiré sourdement!
En 1436, Agnès Desjardins, abbessc de Montmartre, était poursuivie à outrance par ses créanciers ; elle abandonna tranquillement l'abbaye et alla loger à Fhotel du Plat d'Ktain, rue Saint-IIonoré; plus beureuse fut Louise-Emilie de laïourd'Auvergne, qui donna son nom à la rue de la Tour-d'Auvergne, parce que non loin de cette rue, au bout du cliemin de la Nouvelle-France, les religieuses de Montmartre possédaient un moulin des champs.
Une autre abbesse, M"' de Rochechouart, fut lu marraine de la rue et du boulevard de ce nom.
En 1745, Montmartre ne contenait que deux cent vingt-trois feux , environ huit cents habitants; il en compte aujourd'hui plus de quatrevingt mille.
La colline de Montmartre a environ oOO mètres de hauteur.
En 1793, la vieille abbaye fut transformée en temple de la Raison. Une jeune et jolie fille de Tcndroit y figurait la déesse.
Quelque temps plus tard, les biens de Tabbaye furent vendus et les bâtiments démolis ; il subsista néanmoins une tour qui était située à l'extrémité des bâtiments de Fancienne abbaye.
132 l'AUl s OUBLIÉ
Dans celte tour, les criminels de toutes sortes avaient le privilège de trouver un asile inviolable.
Aussitôt l'invention du télégraphe par l'ingénieur Chappe, cette tour fut affectée au télégraphe aérien; elle fut démolie le 7 mai 1866.
Montmartre a perdu sa physionomie champêtre. Adieux guinguettes, balançoires, chevaux de bois, déjeuners sur l'herbe. La plupart des cabarets où naguère les Parisiens, trop paresseux pour aller au loin, venaient, le dimanche, manger le lapin traditionnel et le fricandeau à l'oseille sous les tonnelles ombragées de vigne vierge et de clématites, ont dû fermer boutique devant le bouleversement des buttes, pour y construire l'église du Sacré-Cœur.
Adieu les égrillardes et spirituelles chansons do nos pères. Dans un avenir prochain, les lugubres chants d'église les auront remplacés, les accords joyeux d'un orchestre improvisé feront place aux accents aussi solennels qu'ennuyeux du grand orgue, la fumée de l'encens succédera au fumet du rôti de veau, les robes blanches de nos mères seront converties en surplis pour les hommes noirs; plus de quadrilles, plus de polkas, des processions et des psalmodies; la marchande de chapelets et d'images rendant la vue aux aveugles remplace déjà la marchande de gaufres, d'oubliés, de moules et de pommes de terre frites.
Pauvre butte I tu ne verras plus , les lundis ,
les ouvriers dormir sur Therbe verte qui tapissait tes flancs ; tu n'entendras plus Gavroche crier en les voyant : — Tu vas attraper une indigestion de soupe à l'herbe !
Si les cabarets jadis renommés sont fermés, en revanche, à tous les coins de rues se sont ouvertes des brasseries où viennent flâner les noctambules et les ratés de la peinture et de la littérature.
Autant de brasseries, autant de petites chapelles où, chaque soir, le pontife du lieu officie la pipe à la bouche et le bock en main, au milieu d'un tas de crétins qui l'admirent en l'encensant, espérant que quelques parcelles de la gloire du maître retombera sur eux.
Ce qu'on enteud dénomiités daus ces bilnnes soi-disant artistiques, c'est incroyable.
Un mauvais gralteurde guitare jure ({Lie Meyerbeer manquait de science musicale, qu'il ignorait les règles de l'harmonie^ que Darcier le dépassait de cent coudées, et qu'il préfère les Doublons de ma Ceinture à F Africaine.
Un mauvais rimailleur déclare que Lamartine est une panade, Ponsard un ramolli, Casimir Delavigne un fossile, Alfred de Musset un hystérique, que lui seul est le poète de l'avenir et le prouve eu chantant une chanson idiote, grossière, où les fleurs de rhétorique sont remplacées parles odeurs chères aux vidangeurs.
Ingres, Mcssonicr, Robert-Fleury, en un mot,
13i PA RIS OUBLI K
tous nos grands peintres, l'honneur de l'école française, sont jugés, dénigrés, rapetisses par des rapins incapables de peindre }»roprement une enseigne de charbonnier.
Dans ces brasseries, c'est un débinage perpétuel contre tous les arrivés, il suffit d'avoir un peu détalent pour être un propre à rien; en dehors d'eux, rien n'existe.
Et les femmes?
Elles s'étalent, fument, boivent, la plupart sont vieilles, elles sont les dignes pendants des croûtes qui garnissent les murs; d'étapes en étapes, elles ont échoué dans ces caboulots, comme la baleine échoue sur la grève, et les ratés en font leurs choux gras.
Fleur d'Eczénia, Tarte à la Crème, la Calebasse, Cuir à Rasoir, sont les noms des Egéries échappées de Lazare ou de lupanars qui posent chaque soir pour la galerie.
Dans l'unede ces brasseries, j'ai entendu chuchoter l'histoire suivante, par im bon petit camarade, sur un autre membre de la société d'admiration mutuelle qui se pique d'être un fort latiniste ; du reste, le conteur est surnommé la machine à casser du sucre.
— Un académicien célèbre par son habileté à s'approprier les idées des autres pour en faire des drames ou des comédies, a pris pour secrétaire notre ami II , qui connaît si bien son latin.
l'AUIS OUBLIÉ 133
Je ne parlo pas du français, quoiqu'il lui arrive parfois d'écrire orange avec un h et obélisque avec un x^ cela peut arriver à tout le monde, mais le curieux de la chose, c'est que l'académicien, pour gagner du temps, a fait prendre à son secrétaire sa propre écriture, et il y est si bien arrivé qu'il est impossible de distinguer les pattes de mouches de l'immortel des pattes de mouches de l'humble mortel qui lui sert de secrétaire.
Ces temps derniers, l'académicien dictait à II. . . un travail politique sur le passage du Ru])icon, destiné à la Revue f/es Deux M<»ides. — ... Allons, s'écria César, où nous appellent la voix des dieux et l'injustice de nos ennemis : Aléa jacta est! Savez-vous comment II... écrivit ces trois derniers mots?
Allez à Jacta [Est).
Faites donc partie d'une chapelle pour être arrangé ainsi !
On rencontre presque tous les soirs, dans les brasseries les plus mal famées du boulevard qui entoure Montmartre, le roi des ratés, grand mal peigné, une face de gorille, parlant haut de tout et de tous avec une faconde inépuisable, ignorant comme plusieurs carpes, attribuant la Vénus de Milo à David d'Angers; en 1848, car il n'est pas jeune, il déjeunait avec les montagnards de Caussidière, dans le cabinet du secrétaire général, dont ils avaient fait une salle ;i manger; il y avait un
splendidc portrait de Louis-Philippe appendii aux murs ; un farouche l'aperçut; tout aussitôt il hondit de colère et d'indignation : — Pourquoi n'a-t-on pas enlevé le portrait du tyran, dit-il au domestique ahuri ; citoyens, il faut le crever; ce disanl, il tira son sabre : vingt montagnards en firent autant ; arrêtez, leur cria notre homme, Cfsl un Riibens! !
Ce raté de 1830 est un sculpteur! 11 a fait son apprentissage chez Gervais le célèbre marcliand de fromage, et fal)rique pour les charcutiers ces jolis motifs de saindoux que nous voyons étalés à leurs devantures les jours de grandes fêtes : le triomphe de Neptune, Amphitrite sortant des eaux ou une chasse au sanglier dans l'abattoir de La Yillette.
La butte Montmartre fut vaillamment défendue en 1814, contre les troupes alliées.
En 1871, elle fut non moins vaillamment défendue, mais, hélas ! ce n'était pas le drapeau tricolore qui était le palladium des combiittants : c'était l'immonde drapeau rouge.
C'est à Montmartre que la Commune commença, lors de la capitulation de Paris.
Afin que les canons ne tombassent pas entre les mains des Allemands, ils avaient été conduits dans des parcs, place des Vosges et Parc Monceau.
Les fédérés, déjà organisés, prirent les canons du Parc Monceau, les hissèrent sur les hauteurs jjes buttes et les braquèrent sur Paris,
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M. Thiers, que la vue de ces canons agaçait prodigieusement, résolut de les faire descendre coûte que coiite ; il réunit quelques généraux, et tout en leur demandant avis, avis qui fut contraire au sien, l'obstiné et irascible vieillard leur donna ordre d'être prêts pour le lendemain 18 mars, quatre heures du matin.
Il avait choisi cette heure matinale parce qu'il espérait que les fédérés qui gardaient les fameux canons seraient endormis ; il s'agissait donc d'une surprise.
Les généraux obéirent, et à six heures du matin les soldats s'étaient emparés des buttes Montmartre. Mais ils attendaient les attelages indispensables pour descendre les canons.
Pendant ce temps, le rappel avait été battu ; les gardes nationaux fédérés accoururent en armes, la population entière se répandait dans les rues; les femmes, les enfants, les vieillards, se mêlaient aux hommes armés; tout ce monde, en un clin (l'œil, entoura les soldats, et, vieille histoire, cria : — Vive la ligne ; nous sommes vos frères ; vous ne tirerez pas sur nous?
Peu à peu la foule devint compacte; elle se resserra au point de former une barrière infrauchissable.
On fit boire les soldats et on leur enleva leurs armes.
La foule était excitée au plus haut degré : on lui
apprit que la veille le général Yiiioy avait envoyé deux de ses officiers d'élat-major, déguisés en ouvriers maçons, pour lever le plan de Montmartre, plan qui servit plus lard à l'entrée des troupes de Versailles.
Vers huit heures et demie du matin le général Lecomte fut arrêté et conduit aux buttes, puis, de là, au Château-Rouge,
Après une infinité de pourparlers, le général fut extrait du Château-Rouge; la haie se forma : les officiers furont placés au milieu, le général en tète; le cortège fit le tour des buttes Montmartre ; pendant ce temps les clairons jouaient des marches triomphales, les tambours battaient la charge, les femmes et les enfants vociféraient: A mort! Pour se rendre rue des Rosiers, le cortège, qui s'était grossi en route d'une foule innombrable, mit cinq fois plus de temps qu'il n'en fallait, prolongeant ainsi inutilement l'agonie du malheureux général.
Arrivé rue des Rosiers, le général Lecomte se trouva avec le général Clément Thomas, qui avait été arrêté par le 102' bataillon, boulevard Pigalle, en face de la Roule-Noire et qui attendait son supplice depuis plusieurs heures.
Après des discussions animées, sur le genre de mort à appliquer aux deux premières victimes de la révolution, il fut convenu qu'on les fusillerait.
On voulait fusiller le général Lecomte dans la chambre du rez-de-chaussée, il refusa et alla seul
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dans la cour; alors, aussitôt uu coup de fusil le frappa par derrière, cent coups suivirent; Clément Thomas fut placé au mur et un feu de deux rangs commença, on peut juger de l'acharnement des bourreaux par ce détail : on trouva dans le corps de Clénient Thomas soixante-dix balles.
Il faut mettre en regard do l'assassinat des deux généraux, l'exécution de Varlin qui présente une certaine analogie.
Le 28 mai 1871, à quatre heures du soir, Eugène Varlin passait rue Lafayette, au coin do la rue Cadet, il fut reconnu par un prêtre, chevalier do la Légion d'honneur, il le signala au lieutenant Sicre, du 67- de ligne, qui passait en ce moment ; le prêtre et l'officier, aidés de quel(|uos soldats, arrêtèrent Varlin, lui lièrent les mains derrière le dos; on le conduisit à Montmartre devant le général de Laveaucoupet; il ne nia pas son identité; il fut d'ailleurs reconnu par diverses personnes ; le général donna l'ordre de le fusiller; le funèbre cortège reprit sa marche, escorté d'une foule énorme, qu'on peut évaluer à environ quatre mille personnes; on promena Varlin ainsi plus d'une heure; enfin, on le conduisit rue des Rosiers, on le plaça contre le mur où avaient été fusillés les généraux Lecomtc et Clément Thomas; le lieutenant Sicre, qui avait opéré l'arrestation, commanda le feu, Varlin tomba aussitôt foudroyé.
Un détail extraordinaire, qui prouve jusqu'à
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révideiice, Taffolement qui régna longtemps après la Commune :
Le quatrième conseil de guerre rendit un jugement le 30 novembre 1874, qui condamnait Varlin à la peine de mort, par contumace, alors que l'autorité militaire avait du être informée par le colonel du 67" de ligne, à qui le lieutenant Sicre avait adressé un rapport circonstancié , le soir même de l'exécution de Varlin.
L'exécution de Varlin était illégale, dirent les journaux qui défendaient ses idées; est-ce que le rapport suivant, adressé au Comité centi'al était légal?
Rapport du 20 au 2d mars 1871
A dix heures, deux sergents de ville, déguisés en bourgeois , sont amenés par mes francs-tireurs et fusillés de suite.
A midi vingt minutes, un gardien de la paix, accusé d'avoir tiré un coup de revolver, est fusillé.
A sept heures, un gendarme, amené par des fédérés du 24'' bataillon, est fusillé.
Le général commandant supéri'jur de la 18* division militaire ,
Gamer dAbin.
Laissons de côté ces vilains et cruels souvenirs, pour revenir à des choses plus riantes.
Les vieux moulins qui sont au sommet de la butte et que par un temps clair on aperçoit du
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boulevard des Italiens, sont les ancieng moulins de l'abbaye, l'un d'eux porte la date de 1295.
Un industriel intelligent songea à les utiliser comme observatoire ; en elîet, on découvre du haut de ces moulins qui dominent la rue Lepic , un iTierveilleux panorama, Paris tout entier.
Catherine de Médicis, qui habita au bas de la butte, du côté du versant qui regarde Saint-Ouen, le Château des Bf^ouil/ards, fit installer un méridien, au sommet de la butte, au milieu des moulins.
Peu à peu la butte se peupla de maisons bourgeoises, de chalets, de petits châteaux et forma bientôt un village charmant.
L'un de ces petits châteaux était, en 1814, habité par le comte de Saint-Ernemont; il avait épousé une vieille marquise de Pomponay, qui, en lui apportant une jolie fortune, le rendit beau-père d'une très aimable personne, alors en âge de mariage.
Ce bon Saint-Ernemont désirait avec ardeur le retour des Bourbons, ses vœux furent comblés en 1814.
L'année suivante, il vit avec effroi revenir Napoléon ; plein de confiance, il attendait patiemment que la providence vînt au secours du prince de son cœur.
Après Waterloo , les Prussiens arrivèrent à Paris; de Saint-Ernemont, dont le zèle se réveilla,
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alla à leur rencontre jusqu'à Saint-Denis ; il portait un drapeau blanc et était suivi d'un groupe de royalistes, qui criaient à tue-tète : Vive le Roi !
Il fut néanmoins assez mal accueilli par les Prussiens; mais pour l'instant, il en fut quitte pour quelques coups de crosse au bas du dos.
Sachant que les troupes allemandes devaient occuper Montmartre, Saint-Ernemont, sans rancune, se hâta de donner l'ordre à ses gens de préparer un splendide déjeuner pour Fétat-major: l'ennemi, en effet, arriva promptcment,
Saint-Ernemont fit son invitation en grande cérémonie; les officiers acceptèrent ses offres et firent leur entrée au château.
Tandis qu'au salon ces messieurs buvaient et se restauraient, des soldats allaient et venaient dans la maison ; c'étaient des amis, on était naturellement sans défiance.
Cependant Saint-Ernemont entendit tout à coup un certain bruit dans la chambre, au-dessus de la salle h manger, il pria la jeune et charmante Rosalinde d'aller voir ce qui se passait.
La jolie enfant monta et trouva des soldats qui, n'ayant pu forcer le secrétaire, en avaient ôlé le marbre et l'avaient défoncé à coups de crosse.
La vue de la belle jeune fille réveilla chez les soldats je ne sais quel démon, et soudain
Etonné du temps que la jeune fiHe mettait à
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revenir, Saint-Ernemont pria sa femme d'aller voir ce qu'elle est devenue.
La bonne vieille dame prit sa béquille, nionla dans 11 chambre, et, nouvelle victime ?
Enfin, impatienté de ne voir revenir personne, Saint-Ernemont monte à sou tour ^ .
0 spectacle plein d'horreur!
Les soldats s'en allèrent; les dames, diversement émues, passèrent dans leurs appartemenis.
Saint-Ernemont, après avoir réparé le désordre de sa toilette, alla se plaindre, en termes énergiques, aux officiers, qui continuaient de festoyer.
— Quoi ! Messieurs, fidèle serviteur de mon roi, moi qui ai vu en vous les libérateurs de notre belle France, moi qui vous ai fêtés comme des amis, je suis volé, offensé dans ce que j'ai de plus cher, ma femme et ma fille, moi-même.
— Ce qui vient de vous arriver est malheureux, sansdoute, dirent les officiers; mais, hélas î nous ne pouvons y apporter aucun remède ! !
Le pauvre Saint-Ernemont n'avait p.is besoin qu'on le lui dit. ..
Aujourd'hui, les rues sont bâties, presque toutes les maisons se touchent, quelques-unes seulement ont conservé leurs jardins.
Quant au Moulin de Id G/dette, on n'y danse plus
sur la pelouse ; le propriétaire a fait construire une salle de bal, une des plus jolies de Paris,
Le Chateau-Rouge avait été donné par Henri IV à Gabrielle d'Estrées. Des propriétaires qui suivirent, il n'en est fait mention nulle part. Le souvenir le plus éloigné date du 30 mars 1814. Le roi Joseph, frère de Napoléon I", l'occupa militairement et y présida le conseil de défense de Paris. Un chef d'état-major, M. Allent, directeur dii dépôt des fortifications , d'une des fenêtres du château, constatait les progrès rapides de l'invasion à travers la plaine Saint-Denis.
Le roi Joseph autorisa le duc de Trévise et le duc de Raguse à entrer en pourparlers avec le prince de Schwarzenherg.
C'est en 1845 seulement que les jardins furent transformés en salle de bal par M. Bobeuf.
Le Chàteau-Rouge avait une physionomie particulière ; c'était en quelque sorte le Mabille de Montmartre ; il était situé chaussée Clignancourt. Parmi les célébrités, nous retrouvons là Chicard, Brididi, Rigolette et Finette, un quadrille auprès duquel les Clodoches n'étaient que de vulgaires croque-morts.
Brididi était un homme de génie. Un soir, il devait y avoir une grande fête au Château-Rouge ; le tout-Paris dansant était convié plusieurs jours à l'avance ; les journaux racontaient les splendeurs qui devaient émerveiller la capitale. Brididi voyait
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arriver avec terreur la date fatale : il était sous le sou, il lie pouvait aller danser! Une fête sans lui, ce n'était plus une fête. Pas de gants, pas de quoi se faire friser au petit fer. Ouel malheur! comment faire?
11 confectionna deux cents billets sur de vieux morceaux de carton ; le numéro gagnant devait empocher cent sous !
Il plaça ses deux cents billets parmi ses amis ; il lui restait donc quinze francs!
Les partisans de la réforme donnèrent au Chdteau-RuiKje un banquet, à la veille de la révolution de février 1848.
Le Chàteau-Rougr a été démoli en 1882, et sur son emplacement on a construit une immense quantité de maisons.
Au boulevard des Martyrs, il existait aussi un bal célèbre dans le monde des merciers de la rue Saint-Denis, il se nommait riÏEUMiTAGE. 11 était de mode de n'y boire que de la bière et de ne manger que des échaudés. Sous la Restauration et sous la seconde République, ce bal eut une grande vogue ; on l'avait surnommé le liai dr^ /'Jpicicrs, h cause de la grande quantité de gar(;ons de la rue des Lombards qui y venaient en compagnie de leurs voisines, les conliscuses. 11 disparut en 1862.
Quelques pas plus loin, les passants s'arrêtaient devant une immense enseigne représentant un gigantesque Auvergnat en manches de chemise, un
gilet bleu, coiffé d'un fez rouge, et soufflant, de toute la force de ses robustes poumons, dans une musette; c'était le rendez-vous des porteurs d'eau et charbonniers du voisinage, la bière et les échaudés n'avaient pas droit de cité, le litre à douze était seul admis.
Cette musette fut également fermée en 1862.
En suivant le boulevard des Martyrs, on rencontrait le boulevard Rochechouart, qui y faisait suite; au n° 18, au fond d'une impasse, sur la droite, on voyait une marquise éclairée par un bec de gaz, on lisait sur un transparent : Folles Robert.
Robert était un professeur de danse qui enseignait la fricassée, la gavotte, la marinière et la polichinelle. Le public, assez mélangé, n'avait pas de couleur spéciale , c'était de vrais danseurs qui usaient leurs souliers pour leur compte et n'étaient pas payés à la soirée, comme à Mabille ou au Casino, 2 francs par séaace et un bock pour s'amuser sur commande.
Il y eut là une pépinière de véritables reines du cancan : Cbicardinette , Cigarette , Elisa belles jambes, le Bébé de Cherbourg, Cerisette, Gabrielle x\ccroche-Cœur, Berthe la Zouzou, enfin la Balafrée.
Ce bal fut inauguré le 29 décembre 1856, Olivier Métra y dirigea l'orchestre.
Le Tivoli Montmartre était construit sur l'em-
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placement des jarilinsde l'abbaye, près de la chaussée Clignaucourt; ou en voit encore aujourd'hui iCs vestiges à droite de la façade du Sacré-Cœur; c'était un bal champêtre qui avait une grande vogue l'été.
En 1799, l'attention du monde savant fut attirée par les fossiles que l'on découvrit dans les flancs do la butte, et aussi par une pierre enfoncée profondément, que des terrassiers mirent à jour.
Sur cette pierre se trouvait cette inscription :