‹ Paris oubliéChapitre 4 sur 8 · SAN ES · texte numérisé non relu

SAN ES

L'académie des inscriptions fut convoquée; elle se rendit solennellement sur la butte, la pierre mystérieuse, qui avait été soigneusement enveloppée d'une bâche;, fut découverte, puis retournée dans tous les sens.

Les uns opinaient pour du latin; ce devait être la pierre tombale de quelque martyr contemporain de saint Denis ou de saint Eleuthère ; d'autres affirmaient qu'elle avait dû servir d'autel dans un temple païen consacré à Bacchus; enfin, après bien des discussions, ne pouvant s'entendre, ils nommèrent une commission.

La commission vint examiner à son tour la fa-

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mcuse pierre; elle fut d'avis qu'il fallait faire des fouilles pour retrouver d'autres vestiges du temple auquel elle avait appartenu; bref, ce fut le sacristain de l'église de Montmartre qui tira d'embarras la docte académie, il expliqua l'inscription énigmatique de la manière suivante :

Ici le cJiemiii des ânes.

Nos érudits, qui avaient si souvent gravi le sentier que la pierre indi({uait, tirent une tète

On rit longtemps dans Paris de cette comique aventure.

TARIS OUBLIÉ I i9

Al

La CoLiililIc. — Musqufs et Cliii'iilils. — F(ilie?-l]('llcville. — Mathoi'f'l, Flourons et VormoreJ. — Le Bouquet du Couimis;saire. — Dôsiré Cubas. — Eiubrassc-inoi, uiou Ange. — La Chique pectorale. — Trouillou. dit Joli Citnu'. —' Le Vol, c"est la revendicaliou du Droit. — La Sueur du Pcupl". - Nini la Duchesse. — Le Bal Favi '.

C'est à peine si les vieux Parisiens se rappellent la descente de L.v Couiitille. Pendant de longues années, au s )rlir des plus fameux bals de Paris : l'Opéra, le Prado, BuUier, Pilodo, l'usage voulait, atin d'enterrer dignement le carnaval, que les nms(|ues se réunissent par groupes et allassent iinir leur nuit dans les bals crapuleux et dans les guinguettes puantes de A/ Cotnti/Ie.

La Courtille était située au haut du faubourg du Temple, et commençait immédiatement une fois la barrière de Belleville francbie.

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La grande voie (jiii conduit aux Prés-Saint- Gervais et au célèbre village des Lilas, se nommait la rue de Paris; les chienlits, débardeurs, tilis, mousquetaires, chicards, dieux de J'Olympe et pioupious grotesques, venus là de tous les points de Paris, à pied, crottés comme des barbets, à moitié abrutis, se répandaient dans les cabarets, à droite et à gauche de la rue de Paris : à la Vielleuse, au Vot-Brun,<ni Graixl Vainqueur et s'achevaient avec du vin bleu, du punch à l'eau-de-vie de betterave, sucré avec de la mékisse, ou à coups de demi-setiers de marc, ingurgités dans d'épais verres gras, égueulés, lavés seulement par les lèvres des buveurs, les coudes appuyés sur des tables en bois blanc, qui conservaient les odeurs condensées de tous les liquides et de toutes les sauces, que les ivrognes répandaient sur elles chaque soir.

Les huppés, les rupins, arrivaient en voiture découverte, en longue file, bravant la pluie, le vent, la neige ou la grêle; les hommes^ la chemise fripée, la cravate de travers, le chapeau bossue en accordéon; les femme?, décolletées, les épaules bleuies, grelottantes malgré leurs fourrures, les cheveux en désordre, le visage flétri, sur lequel le rouge et le blanc creusaient des sillons livides, ils se rendaient au Point du Jour, h la Pèlerine, chez Le PèreDesnoyer!^. Le Champagne remplaçait le vin bleu ; les truffes, les pommes de terre frites ; les soles normandes, les moules nature (Thuilre du

PARIS OUBLIÉ loi

prolétaire), mais cç n'était pas plus propre pour cela; si le langage différait, l'orgie était la m^me, aussi dégoûtante.

Quelques-uns, plus infatigables, allaient danser sous l'œil paternel de l'impassible municipal, au bal Favié on aux FoUps-Belleville, le pas du harengsaur en détresse, sur Tair du docteur hambard^ puis le jour arrivait, perçant à grand' peine le hrouillard glacé de février ou de mars: alors tous les chienlits, hommes du monde, ou populo, sortaient des bals et des cabarets et la Descente de J<i Courtille commençait.

Les gens à pied engueulaient les gens en voiture ; ceux-ci ripostaient en jetant à tort et à travers des poignées de farine, des dragées en plâtre, des pommes cuites ou des oranges, et répondaient par des injures grossières.

Un amour en maillot rose, maculé de graisse et de vin, tenant ses ailes sous son bras, chaussé de socques, descendait philosophiquement la rue, accompagné dun arlequin qui, au lieu de la batte traditionnelle, portait un immense parapluie de calicot jaune. Une laitière, qui avait perdu ses souliers de satin blanc, piétinait sur ses bas dans la boue, accrochée au bras d'un gigantesque garçon boucher, déguisé en hercule ; c'était un mélimélo incroyable; les cris assourdissants se croisaient de toutes parts, des fenêtres, de la rue, du trottoir ; les sonneurs de trompe entonnaient

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l'hallali, pendant que les orgues de Barbarie jouaient chacun un air différent.

Le catéchisme poissard était fort on honneur dans cette petite fête de famille.

Au coin du faubourg- du Temple et du canal Saint-Martin, il existait un marchand de vins qui avait pour enseigne : Aitx Vendanges de Bourgogne ; Chicard y donna des bals, alors en grande réputation. Le plus souvent ils se transformaient en orgies dégoûtantes. De l'une des fenêtres qui donnaient sur le canal, les matins de descente de ÇiOuvVxWa, M ilor d r Ar souille ]Qià\i à lafoule amassée des pièces de 5 sous et de 10 sous qu'il faisait chauffer dans la graisse bouillante. C'était épouvantable de voir cette masse se ruer, se bousculer, se rouler dans la boue, se battant, se déchirant afin de ramasser la monnaie brûlante. La vogue des Vendanges de Bourgogne disparut avec la descente de la Courtille.

Vers sept heures du matin, la foule écoulée de la Courtille par le faubourg du Temple, les ivrognes ramassés dans les ruisseaux et logés au poste pour y cuver "leur vin; les balayeurs arrivaient, quelques seaux d'eau et un vigoureux coup de balai, et la place était nettoyée jusqu'à l'année suivante.

A cette époque (1859-1860) le bal Favié et les Folies-Belleville étaient en grande réputation dans toute la banlieue de Paris ; la lie de la popu-

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latiou s'y donnai l rendez-vous les dimanches et lundis; filles publiques, marlous, forçats en rupture de ban, voleurs, escarpes de tous genres, gibiers de centrale, de Cayenne ou de guillotine constituaient leur unique clientèle.

A la sortie de ces bals, des rixes terribles avaient lieu fréquemment, les habitués se disputaient la possession d'une fille publique, à coups de poing et souvent à coups de couteau.

Ils se battaient dans les rues Vincent et Desnoyers, admirablement appropriées pour cela, ces luttes étaient acharnées, féroces; le suprême du genre, le comble de la force, consistait à manger le nez de l'adversaire, les camarades faisaient cercle autour des combattants; si un passant indigné faisait mine d'intervenir : — Laissez-les, disaientils, ce sont des amis qui s'expliquent.

C'est que c'était une grosse affaire (jue de posséder une fille en vogue qui ne renâclait pas sur le turbin, et qui régnait en souveraine au bon coin du trottoir; l'existence du souteneur en dépendait: luxueuse si la fille rendait, médiocre ou décJiardc si elle cannait.

Chaque barrière avait sa terreur, recherchée des filles et redoutée des hommes; c'était ordinairement un garçon boucher ou un maquereau de profession (les deux quelquefois allaient de pair), renommé pour sa force, sa férocité et son adresse. Jl arrivait parfois qu'une terreur dune autre bar-

loi l'xVRJS OUP.LIÉ

rière, Montparnasse ou du Trône, jalouse des lauriers de la terreur delaCourtille, venait au bal des Folifs pour lui chercher querelle, alors la lutte s'engageait jusqu'à ce que l'un d'eux fût hors de combat.

Belleville n'était pas pour cela un repaire, c'était, il y a vingt-cinq ans, un faubourg champêtre : le dimanche et le lundi, les bandes d'ouvriers, accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, gravissaient la côte et envahissaient les cabarets ; les chansons partaient des tonnelles, au fond des bosquets; les refrains étaient marqués par le cliquetis des verres. Le soir, on dansait au son du violon, de l'accordéon ou de l'orgue de Barbarie. Dans beaucoup d'endroits, on faisait sa cuisine soimême : au Lapin qui fume, an Siireau sans pareil, au Petit BonI(omme qui chie ; mais, dès le mardi matin, tout rentrait dans l'ordre, et les bourgeois vivaient paisiblement au milieu des lapins et des choux.

En 1859-1860, Belleville fut annexé à Paris et devint l'un des quatre-vingts quartiers de la capitale; le village forma un des quatre quartiers dont le tout constitua le vingtième arrondissement.

Aussitôt la barrière tomltée, Belleville changea d'aspect comme par enchantement. Adieu, guinguettes; adieu, tonnelles ; adieu, lilas ; adieu, chansons. Les merles quittèrent les bosquets, les bourgeois émigrèrent à Fontenay-aux-Roses, à Bois-

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Colombes et à Auteuil ; ils étaient chassés par une nuée d'ouvriers, chassés eux-mêmes du centre de Paris par les démolitions successives des petites rues pour établir les grandes voies.

Sur l'emplacement des jardins, d'immenses maisons s'élevèrent. Les déclassés, les gens sans aveu arrivèrent de toutes parts, des garnis do tous ordres et à tout prix s'ouvrirent pour recevoir cette bohème.

Belleville devint une sorte de ville ouvrière, vaste ruche, non sans quelques frelons; mais c'était une ville pacifique qui ne ressemblait en rien au Belleville de nos jours.

Quand l'Empire nous eut rendu la moins utih^ et la plus dangereuse de toutes les libertés, celle qui causa sa chute plus encore que la guerre do 1870, la liberté des réunions, les salles de bals devinrent des clubs les jours où on ne dansait pas.

Le Saloîi des Folies-Bollerille était situé à droite en montant la rue de Paris, il occupait un immense carré de terrain, en retour de la rue Desnoyers et de la rue Lémon. Une fois la porte d'entrée franchie, on pénétrait de plain pied dans une salle d'un aspect assez propre ; une série de colonnes supportait une galerie ornée d'une balustrade en bois découpé qui faisait le tour de la salle; en bas, en face et de chaque côté de l'orchestre étaient disposés des tables et des bancs sur lesquels s'as-

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seyaient les buveurs; aux galeries de même ; au milieu on dansait.

Le bruit assourdissant d'un mauvais, mais nombreux orchestre écorchait les oreilles les mieux aguerries. L'odeur qui se dégageait des saladiers de vin chaud, la fumée des pipes, la sueur mélangée des danseurs formaient une atmosphère capable d'écœurer les plus intrépides.

C'était un brouhaha immense, un bourdonnement confus; les conversations, toujours les mêmes, étaient du genre de celle-ci :

— V homme : Veux-tu faire un quadrille?

— La femme : P.is mèche, les talons de mes ripatons sont dévissés et je n'ai pas de grimpants.

— La femme : Pourquoi que tu ne danses pas, Zidore?

— Zidore : J'ai pas le roml, la mome m'a plaqué.

— Le grand Jules :Wini, tu couches avec moi, ce soir; je te paye une tripe et un petit noir.

— Nini : J'peux pas; la dernière fois que j'ai couché avec Dodophe j'ai rien reçu une riche lloppée.

— Le grand Jules : Ton dab est un mufflc; l'y diras ça de ma part.

— Nini : Va-z-y dire toi-même, mais avant fais numéroter tes abatis.

Une voix perçante dominait alors le tumulte de la foule, criant : Eu place, messieurs les danseurs, en place; un vis-à-vis,

Les danseurs quittaient leur table, en ayant soin délaisser un ami à la garde du saladier, car, au retour, ils auraient couru grand' chance de trouver le saladier vide et la place occupée.

L'orchestre commençait la ritournelle et en avant deux.

Ouand le bal se transformait en club, l'orchestre devenait l'estrade oii siégeait le bureau et la tribune où l'orateur faisait entendre la parole sainte des revendications sociales. On y déblatérait, à gueule que veux-tu, contre la propriété, la famille, la religion, l'infâme capital, le privilège de la Banque de France , la Préfecture de police , le Mont- de-Piété et la gendarmerie, et, d'une manière générale, contre tous les gouvernements du monde. On y piétinait la société avec autant d'entrain que le lundi les maquereaux dansaient le cancan.

Pendant les périodes électorales, les réunions des FoUes-Belleville étaient très animées et très suivies. La plupart des orateurs qui y faisaient les délices des gobeurs sont arrivés au pouvoir, et les gobeurs go!:ent toujours, en baissant le dos devant l'établi.

Vers J869, Mathorel, Flourens, Vermorel, tous trois morts, le premier d'une haine rentrée, le second de trop de témérité, et le troisième de dégoût, étaient les orateurs favoris des énergumènes qui commençaient à grouiller, éuiei-geant des basfonds politiques et cherchant à s'organiser.

iriS l'A RI s OUBLIÉ

La Commune nous a prouvé plus tard qu'ils avaient réussi et que le fameux dicton : « Agiter avant de s'en servir » n'est pas un vain mot.

Bien avant l'ouverture des portes, l'entrée des Folies-Belleville était assiégée par une foule houleuse. Aux chienlits de la descente de la Cowtille succédait une mascarade bien autrement dangereuse.

Un dimanche de septembre, alors que les marchands de vin arborent à la devanture de leur boutique une couronne de feuilles de vigne, avec ces mots alléchants inscrits sur une pancarte de carton : Vin doux de Bergerac, une réunion publique devait avoir lieu à deux heures. Vermorel fui nommé président, Mathorel etFlourens assesseurs.

Le président donna la parole à Mathorel, qui se fit remplacer au bureau par un comparse et ouvrit la séance par un de ces discours filandreux dont il avait seul le secret et le monopole.

Mathorel était un être étrange, petit, laid, une épaule plus haute que l'autre, un visage blafard émaillé déboutons, comme au printemps une prairie do marguerites ; entre ces boutons violacés poussaient quelques poils qui tenaient le milieu entre la filasse et le crin de cheval; des yeux percés en vrille sans cesse clignotant, les sourcils se rejoignant presque^ un front assez large, le tout encadré de longs cheveux mal peignés, et, pour compléter le portrait, la bouche relevée aux com-

TA m s OUBLIÉ \:')\)

missures des lèvres, sans cesse contractées par un rictus haineux ; on devinait le profond égoïste.

Sa parole brève, cassante, sifflante, causait à l'auditeur un singulier malaise; quand il parlait, il s'animait insensiblement, mais à froid, sans conviction, alors il bavait, crachait avec une fureur insensée et des gestes désordonnés sur toutes nos gloires nationales, financières et politiques, à quelque parti qu'elles appartinssent.

Il semblait que le talent, rhonnèteté, la probité était son apanage, et qu'en dehors de lui tout était imbécillité, fourberie et mensonge.

Il frappait malgré cela l'esprit des auditeurs par ses théories séduisantes, séduisantes pour de pauvres diables qui, depuis la fondation de l'empire, avaient été sevrés d'un pareil langage. Hélas ! pourquoi les remettait-on en nourrice?

Parmi les auditeurs les plus assidus de ces réunions, on remarquait un ouvrier très connu à Belleville, c'était un ouvrier d'intention (en 1848, il y avait des ouvriers de la pensée), mais, pour lui. l'intention n'était pas réputée pour le fait; aussi débraillé que MiithjoxaL plus sale, plus puant encore, si cela était possible, mais, comme aspect, absolument différent.

Mathorel, par son aspect chétif, maladif, était l'emblème de la misère, de la faim, de toutes les souffrances qu'endure l'ouvrier, le véritable, et pourtant il n'avait jamais souffert; notre homme.

au confraire, avec sa large figure couperosée, son nez Itourgeonné, duquel, par tous les pores, s'exhalait une odeur de vieux vin et d'alcool, personnifiait le soiffard, l'homme qui met ses économies en?>outeille et dont la caisse d'épargne est le tiroir du mastroquet.

II avait les yeux vifs, clairs, pénétrants, cachés, on n'a jamais su pourquoi, par une immense paire de lunettes, comme jadis en jtortaient nos grands'mères.

Il se disait ouvrier peintre sur {lorcclaine, mais, comme la plupart des politi(fueurs en chambre, il était débagpjuj^u;;' de club ; son atelier était la salle du cabaret, son établi le comptoir, ses pinceaux un grand verre et ses couleurs le litre à douze; en fait de peintui'o, sa figure seule était enluminée, et les festons qu'il avait imaginés étaient ceux qu'il décrivait pour regagner son taudis; après une soirée bien remplie, apôtre, il accomplissait religieusement ses douze stations et pins, mais ses temples étaient ceux du dieuBacchus.

C-ela lui a servi la ([iialitc d'ouvrier, car il devint, deux ans plus tard, membre de la Commune, maire de son arrondissement et président de la commission d'organisation du travail. On ne pouvait vraiment mieux choisir.

Mathorel continuait son discours, dans lequel il prouvait qu'il fallait à tout prix renverser l'Empire, l'odieux régime compresseur, et élever sur ses

ruinesun gouvernemont fort qui sauveraitle peuple de la misère, et sous le règne duquel tout le monde

serait propriétaire Plus de riches , rien que

des pauvres alors, cria un auditeur A la porte,

à la porte, c'est un mouchard, hurlèrent cent voix. A ha tribune, l'interrupteur, crieront les plus modérés ; riiomme ahuri, devant un tel vacarme, n'osait ni reculer ni avancer, il semblait cloué à sa place. AussitiM, pour aftirmer h\s grands principes de liberté^ base de l'état social, rêvée par la nouvelle couche, on frappait, on bousculait le pauvre diable, qui finalement, de mains en mains, était jeté dans la rue comme un paquet de ling-e sale, meurtri et saignant.

Touchante fraternité.

Pendant le tumulte, Mathorel impassible, appuyé sur la harre de la balustrade de l'orchestre, se passait la main dans les cheveux, et se orattait énergiquement. D'aucuns croyaient que l'inspiration lui faisait affluer le sang à la tète et qu'il était cause de cette démangeaison. Hélas! sur son crâne, il y avait aussi réunion publique et l'harmonie n'y régnait pas plus que dans la salle

Enfin, le calme rétabli, pas sur sa tète, mais dans l'auditoire , il ouvrait à nouveau le robinet de son éloquence... . « Les républicains de J8i8 ont trompé le peuple, et les Cavaignac, Sénart, Jules Favre et autres le firent fusiller en juin; le peuple demandait du pain, on lui répon-

dit par la mitraille; du travail, on le déporta à Cayenne et à Lambessa. Ledrii-Rolliii le repus, Félix Pyat le sybarite, Louis Blanc ce pseudosocialiste, se sont Sduvés honteusement dans l'affaire des Arts-et-Mé tiers pour se réfugier en Angleterre et y jouir en paix de leurs rentes Place

aux jeunes, ils n'ont jamais trahi la cause populaire. Vive la Révolution sociale! à bas l'Empire! »

Aussitôt, le commissaire de police délégué, avertissait les membres du bureau que si les orateurs continuaient sur ce ton, il se verrait forcé de faire évacuer la salle. Le président s'inclinait, non par respect de la loi, mais devant la force, et demandait si quelqu'un voulait prendre la parole. — Moi, répondit une voix grêle. — Avancez à la tribune, fit Vermorel,

Ouebjues instants après on vit une petite femme fendre la foule compacte et gravir péniblement, appuyée sur une ombrelle lui servant de canne, les quelques marches qui donnaient accès à l'estrade.

Le nom? crièrent les auditeurs.

Désiré, fît-elle avec sa voix de crécelle.

Désiré était maigre à rendre des points à Sarah ernhardt, haute comme la botte d'un gendarme, supportée par des pieds à chausser hardiment du quarante-deux, bossue, la poitrine plate comme une limande, un cou de cigogne, le tout surmonté d'une tète de fouine effroyablement ridé:, des

oreilles larges comme une feuille de chou, un nez long, pincé, pointu, des yeux dépareillés, dont l'un regardait en Champagne si la Bourgogne ne brûlait pas, dépourvus de cils et bordés de rouge, les sourcils rongés par une maladie de peau, le front bas, déprimé aux tempes, le crâne fuyant en pain de sucre, garni de cheveux poivre et sel, qui frisaient comme des baguettes de tambour, et s'échappaient en désordre, d'un soupçon de chapeau fané, orné d'une pivoine en laine rouge, entièrement vêtue de noir, un énorme cabas en tapisserie d'une main, et de l'autre une ombrelle gigantesque.

• — C'est la fée Carabosse, dit un voyou. — Elle a été moulée dans un corps de chasse, répondit un autre.

C'était simplement Désiré.

Sur l'estrade, la tribune était figurée par un guéridon placé à côté du bureau, touchant presque l'assesseur de droite, qui était Flourens.

L'orateur se plaçait derrière le guéridon.

— Vous avez la parole, dit le président.

Désiré déposa son cabas, devant elle, sur le guéridon, en sortit une liasse de lettres, attachées avec une faveur verte et commença : « Citoyens, je viens vous demander justice et la permission de vous lire quelques-unes de ces lettres. Elles m'ont été écrites par le citoyen Flourens, avant qu'il ne m'ait abandonnée, en récompense de mon dévouement et de mon amour; écoutez : Chère ange

adorée...)) A ce moment, on vit Désiré se courber en deux sur le guéridon tout comme le commissaire sous le bâton de Guignol, puis on entendit un cri. C'était Flourens qui, impatienté, venait de lui envoyer, sans bouger, par dessous la table, un

maître coup de pied dans le derrière Désiré

se releva aussitôt ; d'un coup de poing-, elle enfonça son cliapeau sur sa tète et brandit son paquet de

lettres « Citoyens, on vient de me manquer de

respect, on m'ablessée dans mon amour-propre. . . . » — C'est pas Icà qu'ça s' met, cria quelqu'un t'abîmera pas ton fonds de commerce, ajouta un autre. . . » Elle reprit imperturbablement, sans s'arrêter aux

injures et aux rires du public " Vous vous

moquez de moi, parce que je suis laide, contrefaite, vous abusez du nombre, vous abusez de la force, il n'est pas nécessaire d'être une Vénus pour vous dire la vérité sur les sauveurs du peuple; sous mon enveloppe ridicule palpite un cœur plus grand cjue le vôtre, les sentiments élevés, généreux, ne sont pas proportionnés à la taille, quand Flourens

m'appelait mon an^e » — Il avait éteint la cbaii-

delle — C'est pas ici un cabinet particulier

— Vadonc à la Salpêtrière .retourne doncàton

tonneau, vieille morue, vieux restantde souper »

Les épilhètes se croisaient, plus salées les unes que les autres. Yermorel agitait désespérément et vainement sa sonnette; c'était un cliarivari épouvantable; deuxième avertissement du commissaire

de police auxmembres du bureau. Enfui, le silence

se lit et Désiré conlinua w Oui, il m'appelait

mon ange ! Il m"a trahie comme il vous trahira »

Flourens, qui n'y tenait plus, lui administra un second coup de pied, aussi vigoureux que le premier. Alors, Désiré saisit son cabas d'une main, de l'autre son ombrelle, et riposta en frappant Flourens, à la fois de son ombrelle et de son cabas, c'était insensé. La moilié des auditeurs applaudissaient, l'autre moilié siftlait : « Kiss, kiss maa-

g'C-le bravo. Désiré, fais voir, que t'as du

poil tape dessus, c'est pas ton père » Enfin

la lutte cessa et Désiré, sans chapeau, les cheveux épars, fut mise à la porte.

Jamais on ne sut le fin mot de cette histoire. Désiré avait-elle à se venger du pauvre Flourens ou était-elle folle?

Quoi qu'il en soit, après la scène que nous venons de décrire, elle parcourut les bureaux de rédaction des grands journaux parisiens, offrant de vendre les fameuses lettres. Inutile de dire que personne n'accueillit les offres de Désiré et qu'elle fut partout éconduite.

A Désiré succéda un orateur qui voulait l'abolition (( de l'infâme capital. » Il fut interrompu par un auditeur qui demanda la parole pour une motion d'ordre. A la tribune, il dit : « Citoyens ou Messieurs, je m'en f. .. Puis<jue l'orateur veut « l'abolition de linfàme capital, » qu'il commence

I()(i TARIS ÛL'BLIK

par vider son porte-moiiiiaic dans mon chapeau; et puisque nous sommes en communion d'idées, que chacun en fasse autant. «

Inutile de dire que cette motion n'eut aucun succès et que Tinterrupteur fut conspué.

L'orateur leprit la parole : « Oui, citoyens, tous, tous nous voulons le bonheur général. »

Nouvelle interruption. Celte fois, c'était Maxime Lisbonne qui protestait. On l'invita à venir à la tribune exposer ses idées.

Sans se faire prier, Lisbonne monta à la tribune.

— Citoyens, dit-il, il faut être pratique. Ce que vous demandez là est impossible, irréalisable. Il n'y a qu'un seul homme qui pourrait vous le donner, c'est le bon Dieu... (Rugissements dans tous les coins de la salle.) Lisbonne, impassible, ajouta d'un ton gouailleur :

— Et vous convenez tous qu'il n'existe pas!... (Cette fois, ce furent des applaudissements frénétiques.)

Pendant que se déroulaient les divers incidents de cette séance curieuse, le futur maire de Belleville jouait sur le zinc d'en face des tournées au Zanzibar. Il était chargé à cul. IJn ami, qui assistait à la réunion, altéré par les émotions qu'il venait d'éprouver, vint le rejoindre ; tout en jouant une nouvelle tournée, il lui raconta la scène de Désiré et la mansuétude du commissaire de police. — ■■ Pour le remercier, jouons un bouquet en trois

coups additionnés, dit-il tout à coup, j'irai lui offrir.

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Il y avait à la porte des Folies-Belleville une marchande de fleurs, il lui acheta une énorme botte de dahlias et d'héliotropes, et, au bras de son ami, fil, tout en se tenant à peine sur ses jambes, son entrée dans la salle. Juste à ce moment, l'orateur venait de terminer son discours, et comme il n'y en avait plus d'inscrits, le président demanda si, avant de lever la séance, quelqu'un avait des observations à présenter. — Moi, dit-il. On lui fit place, et il s'avança, tenant gravement son bouquet sur son cœur. Des amis complaisants relayèrent, afin quil put gravir les marches de l'estrade. Arrivé sur la plate-forme, au lieu de se diriger vers le guéridon, il alla vers le commissaire :

— Citoyen, lui dil-il entre deux hoquets, t'est un bon garçon; prends ces fleurs, je veux t'embrasser.

Il fit le mouvement de se précipiter dans les bras du commissaire ahuri, qui ne savait s'il devait rire ou se fâcher; mais ayant mal calculé la dislance, il tomba lourdement sur le secrétaire, qui fut renversé, entraînant dans sa chute le guéridon, Tencrier, les chaises, et écrasa le pauvre bouquet.

Ce fut un éclat de rire général. On releva l'homme au bouquet qui, une fois debout, n'en

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voulait pas démordre d'embrasser le commissaire.

Enfin, la séance fut levée.

Il ramassa son bouquet, ou plutôt les débris, et tout en s'en allant, il murmurait : Je vais le porter

à ma femme C'est égal, on ne dira pas que je

néglige les intérêts du peuple, et quand la République viendra, elle saura reconnaître mes efforts I

Il existait jadis rue Constantine, aujourd'hui rue des Maronites, un petit débit de vins tenu par B . . . .

En 4 848, B. . . se mêla de politique, juste assez pour être déporté. Après le Deux-Décembre, il rapporta de l'exil, avec le prestige d'une persécution subie pour la République, une àme justement indignée contre l'oppression. Jusqu'à la fin de l'Empire, il versa cette indignation dans l'âme de ses clients comoie l'eau-de-vie dans leur petit verre, sans perdre une goutte.

Son infiuence était grande dans le quartier, et les irréconciliables, sous l'Empire, le cijolaient entre mesure. Gambetta en avait fait son ami.

Un jour, en 1869, Gambetta était venu à Belleville pour assister à une réunion électorale organisée aux Folies par B. . . , il parla longtemps, avec ardeur ; à la fin de son discours, le tribun était en nage, B. . . prit Gambetta par le bras , l'emmena dans sa chambre, et lu, lui donna une chemise sèche et un tiilet.

pauis oiiii. ik KiO

Quoique Gambetta souffrit déjà de la gorge, il avait oublié d'emporter dos vêtements de rechange; il entra donc sansfa(;on dans la chemise et dans le gilet du citoycMi B. . . et s'en trouva bien; mais il était infatigable : une autre réunion avait lieu chez férié, en face les Folies, il voulut absolument v aller.

Là encore il parla, séchaulfa; au plus beau moment de son improvisation, il oublia qu'il était dans le gilet du citoyen B. . . et mit la main à la poche pour y chercher un peu de réglisse; le réglisse était, dans le gilet de Gambetta, ce que le tabac était dans la poche de Napoléon 1".

Gambetta tira, sans s'en apercevoir, la chique du citoyen B. . . ; il faillit étouffer. 0 fortune polili(jue ! on dit que tu donnes les faveurs; à quel prix tu les vends !

Le citoyen B... est conseiller municipal de la ville de Paris, c'est un des plus ardents j)arlisans de l'instruction laïque, gratuite et obligatoire. Parbleu I

Pendant le siège de 1870, les réunions publi(jues des Folies-BelleviUc étaient encore plus houleuses (jue sous l'Empire. Dame, il n'y avait plus de commissaire, et les orateurs pouvaient se livrer sans frein à tous les écarts de leur imagination.

Un soir, une grande réunion était annoncée : il s'agissait de délibérer sur le projet d'une sortie en masse pour culbuter les Prussiens. Mathorel prési-

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dait. Vers la fin de la séance, on entendit une voix beugler : Citoyens, je demande la parole ! Tout aussitôt on vit accourir un petit homme appuyé sur deux béquilles. Une fois à la tribune, il les posa Iranquillement sur le bureau ; il allait parler. — Le nom, le nom de l'orateur?. . . — Trouilloii^ dit Joli-Cœur, pour vous servir... — Allez, vous l'avez, dit le président. — De quoi! de quoi! que j'aille me laver. C'est bon pour toi, miteux! Puis, saisissant une de ses béquilles, il allait frapper sur le pauvre Mathorel. Enfin , tout s'expliqua. — Citoyen, je dis : Allez, vous l'avez, dit le président ; vous l'avez, la parole !

Trouillou commença : Citoyens, on accuse le peuple d'avoir scié des arbres pour se chauffer; on a aj)pelé ça un vol.

Eh bien ! oui, c'est un vol, mais qu'est ce que le vol ? Je vais vous le diie^ citoyens : le vol, c'est la revendication du droit !

Dans cette réunion, on accusait les riches de se nourrir de la sueur du peuple. Le comte de B... demanda à dire deux mots. « Messieurs, vous nous accusez de nous nourrir de votre sueur ; ce matin, j'ai fait scior un stère de bois par le commissionnaire du coin, il était en nage ; j'ai goûté de sa sueur, sapristi ! c'est rudement mauvais. » Un éclat de rire général termina la réunion.

Tous les matins, dans la rue tle Paris, à Belleville, on entendait, vers huit heures, leteiitir ces

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cris : Des choux ! des poireaux ! des carottes ! navets, navels ! pommes de terre au boisseau, pommes de terre !

Une pauvre petite vieille, i-idée. ratatinée, vêtue (le mauvaises loques d'indienne, dont les couleurs ctaient rongées par le soleil et lavées par la pluie, annonçait ainsi sa marchandise ; elle était attelée à une misérable halfulcusp (c'est ainsi que Ton nomme les voitures des marchandes de quatre-saisons). Son homme, un vieillard (ians âge, car ou l'avait toujours connu aussi vieux, poussait la charrette. Un chien galeux, efflanqué, de qui on aurait pu compter les cotes, ce qui faisait dire aux gamins ([u'on le nourrissait avec des cerceaux, étaitattaché sous la voiture avec une ficelle ; il tirait consciencieusement, sa langue pendante en témoignait.

Depuis vingt ans on les voyait dans le quartier, lui, toujours coiffé du même chapeau blanc à longs poils, vêtu d'un habit à queue de morue, elle, la tète enfouie dans un madras de quinze sous.

Ils habitaient une vieille masure dans la rue Desnoyers^ derrière les Folics-Uclleville ; ils étaient connus sous le nom de Dupuis.

Cette masure, faite de planches disjointes, vermoulues, couverte de feuilles de zitic et de morceaux de fer-blanc ramassés sur les tas d'ordures ; les carreaux, remplacés, par de vieux journaux, laissaient pénétrer l'air par de larges déchirures ; à l'intérieur, des monceaux do chiffons servaient

de literie à la famille, composée du père, de la mère et de neuf enfants. Pendant qne les vieux vendaient, les gamins gTouillaient sur le trottoir, vagabondant à droite et à gauche, attrapant une écuelle de soupe ou un morceau de pain dans les gargottes du voisinage. L'école, on n'y songeait pas, pourtant la mutuelle était proche : c'est qu'il aurait fallu les habiller. Quant aux écoles congréganistcs, le père Dujjuis fronçait le sourcil dès qu'on lui en parlait. Mais on vêtira vos enfants, lui disait-on ; ils auront des sabots et des chaussons pour l'hiver ; vos filles grandissent, on leur apprendra un métier, elles ne peuvent rester dans votre taudis, que voulez-vous donc en faire?

Le bonliomme se grattait l'oreille et s'en allait boire la goutte : c'était sa réponse.

Il répondait de cette manière vingt fois par jour, ce qui explique qu'à la fin de la journée il était raide comme la justice.

Il rentrait alors, titubant, se tenant aux murs.

— Te voilà, vieille canaille ! sac à vin ! poivrot ! disait la mère Dupuis. C'est bien la peine que je trime comme un forçat, pendant que tu vadrouilles de troquet en troquet.

Il gagnait tant bien que mal l'amas de chiffons, s'y étendait et s'endormait aussitôt, ronflant à faire crouler la masure. Alors la mère Dupuis sortait à pas de loup. Elle aussi, allait ■aq consoler , et quand elle rentrait, elle était à point. Alors l'ivrogne, un

l'A i;is oui; Li É ' M'.i

peu dessoûlé, la secouait comme uu prunier : — Tu vas boire sans moi, charogne, lui disait-il. La vieille ripostait. On entendait un bruit de giftles, les coups pleuvaient dru comme grêle, puis tons deux tombaient épuisés et cuvaient leur vin côte à côte. Les enfants pleuraient; j'ai faim! j'ai froid. Oh ! si j'étais grande, disaient les hlles !

Elles grandirent.

Un soir, la mère Dupuis rentra ivre, suivant sa coutume. Tiens! je ne vois pas Titine, dit-elle, Ousqu'elle est?

— Maman, répondit l'un des enfants, elle est partie avec un monsieur qui passait devant la porte. J'ai entendu qu'il lui demandait si elle voulait venir au Pot-Buu.\, manger des frites et des moules.

Titine revint le IcndemaiM, elle fut reçue à coups de trique.

Quelques semaines plus tard, elle s'aperçut qu'elle était enceinte. La mère Dupuis, qui s'en aperçut aussi, lui administra une nouvelle volée.

— Qu'est ce que nous allons fair(? de ton salé, dit-elle, tout en cognant, y avait donc pas assez de misère ici ; tu vas aller crever à l'hôpital, sale peau de lapin !

Titine pleurait.

— Fallait chiàler avant, dit le père Dupuis; il n'est plus temps de fermer la cage, quand l'oiseau s'est envolé.

Huit mois après, Tiliiie accoucha d'un gros garçon ; elle se mit courageusement à l'ouvrage pour relever. Elle tomba malade ; la misère et les privations accomplissant leur oeuvre fatale, l'eiifant mourut.

Le prix de sa première prostitution servit à payer les frais d'enterrement du pauvre petit.

Un soir, Titine entra aux Folics-BeUevUle ; éperdue, affolée, elle se jeta dans le tourbillon des danseurs et dépassa dès le premier quadrille les excentricités des hérodiades en vogue.

Quelques mois plus tard, elle était installée dans unsplendide appartement de la Chausséc-d'Anlin, et connue dans les bals publics sous le nom de Nini-la-DucJiesse.

Sous la Commune, elle devint cantinière d'un bataillon de fédérés de Belleville ; à la fin de mai, elle fut fusillée, rue de la Banque, en compagnie d'un petit chien havanais qu'elle ne voulut pas quitter.

En face les FnUes-JklIeville, se trouve le bal Favié. Il s'y passa des choses curieuses le 31 octobre 1871 ; un club de femmes y resta en permanence pendant toute la nuit, pendant que les émeutiers cherchaient à s'emparer de l'Hôtel-de- Ville. Cette réunion était présidée parla femme du fameux barricadier Gaillard.

Lobai, après le 4 septembre, devint un club permanent. Uanvier et Dumont, ce dernier rédacteur

TAlslS OUBLIÉ J7o

de VOEU cleMaral, s'emparèrent de cette salle, en vertu d'un ordre de M. Arago, maire de Paris. Lea orateurs les plus écoutés étaient Dumont, Gaillard père, Vésinier, Vermorel et Millière. Quoique les réunions fussent tumultueuses, elles ne ressemblaient en rien à celles d'aujourd'hui. Il est vrai que le progrès aidant, ne pouvant convaincre un adversaire, il est plus radical de l'assommer, comme cela eut lieu au meeting des ouvriers sans travail le 7 décembre 1884.

Pendant l'insurrection, la salle Favv' i\x\. requise pour loger le 233" bataillon de fédérés de la commune des Lilas. Ah ! pour le coup, voilà un spectacle qu'on ne reverra jamais ! Il est d'ailleurs impossible à décrire.

Durant la semaine de mai 1871, elle fut transformée en dépôt de munitions. Les fédérés y entassèrent environ 3.000 bombes, 800 barils de poudre, 600 tonnes de pétrole et une immense quantité de cartouches. Le génie mit trois jours pour enlever cet immense amas d'apj>rovisionnement.

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La Place do la Bastille. — L'Homme à la Vessie. — Le Lapon. — L'Homme au Pavé. — L'Homme à la Poupée. — Le Panier ludien. — Moreau et Papillon. — Li; Père la Flûte et Sophie. — Le Marchand de poil à gratter. — AHette et la Poudre Persane. — Le petit Homère de la Bastilli'. — La mère Meurtde-h'oif. - L'Eléphant.

Il y a vingt ans, Paris était ITiirc cVor des saltimbanques et des flâneurs.

La flânerie tenait une large place dans Texistence des Parisiens ; après le dîner, dans les longues et belles soirées d'été, ils descendaient sur la place la plus voisine de leur demeure où, gratuitement, en plein air, sous les platanes, ils jouissaient d'un spectacle sans cesse renouvelé.

Il y en avait pour tous les goûts.

Les places les plus favorisées étaient : les places

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Beaudoyer,{lu Cbàteaii-d'Eau, du Temple et, entre toutes, celle de la Bastille.

Cette dernière était admirablement disposée pour que les artistes et les spectateurs pussent, les uns, travailler, et, les autres, regarderet écouter en paix.

Tous se tenaient sur le terre-plein qui formait un vaste carré entre le quai Valmy et le quai Jemmapes.

C'était une sorte de foire permanente; son originalité en faisait une chose unique à Paris. Les amateurs de musique faisaient cercle autour de Bouvard, X Homme à la vessie, ils accompagnaient en chœur les joyeux et spirituels refrains des chansonniers en vogue : Gustave Leroy, Edouard Plouvier, Charles Colmance, Yictor Bahineau. Charles Gilles, Thaïes Bernard, et tant d'autres, disparus, oubliés, sans être inscrits au temple de mémoire des généralions qu'ils charmèrent si longtemps. C'était le beau temps de la chanson : les Quatre ('u/cs du. cœur, Fauchette, la Léijende de l'étang, Un nez culotté, le Vigneron, les Louis d'or, VEauct leVin, etc., etc., et, le lendemain à Tatelier, l'ouvrier trompait l'ennui des heures trop longues à s'écouler, en fredonnant les refrains de la veille, tout en songeant à Jenw/ ou à Mimi-Pinson (jui l'attendait au loeis en chantant de son côté; la chanson aidait l'aiguille à courir dans la soie et allégeait le poids de l'outil dans la main de l'ouvrier,

Les avides d'émotions violentes admiraient à loisir le lapon avalant un sabre trois fois grand comme lui, et, aussi, V homme-pavé, qui cassait d'énormes cailloux avec son poing et des pavés sur son ventre.

Les amoureux, pressés l'un contre l'autre, se groupaient autour de Morcau, relève de la célèbre Lenormand, ils se faisaient prédire la bonne aventure pour la modique somme de deux sous et se pâmaient d'aise aux lazzis du pitre Papillon.

('Iiaque spécialiste avait son public particulier, ses iidèles; tous vivaient en bonne harmonie, et, par une convention tacite, les places appartenaient au premier occupant.

Tous ne travaillaient'^ AS h la fois, à moins que la foule ne fût considérable, les dimanches et lundis par exemple.

Dans les entr'actcs, ils s'en allaient bras-d((ssus, bras-dessous, chez le marchand de vin du coin, boire un litre sans avoir pris la peine de dévêtir leurs oripeaux fanés.

lu homme-pavé faisait la cour à (!ilarisse, la somnambule, une jeune fille de cinquante ans ; Moreau racontait à Bouvard qu'ilavait été appelé mvstérieusement aux Tuileries; /V//;///o;^ voulait à toutesforces que le lapon l'initiât aux mœurs de son pays, alors qu'il savait qu'il avait vu le jour rue Guérin-Boisseau.

L'homme il la poupée exerçait sur la place une sorte de dominatioM.

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C'était un étrange type.

Agé de trente ans environ, très bran, de longs cheveux bien entretenus, une fine moustache fièrement retroussée, un teint pâle, des yeux brillants d'un feu sombre, enfoncés sous l'arcade sourcilière, toujours correctement vêtu de noir, du linge blanc, coiffé d'un chapeau haut de forme ; on devinait à première vue un déclassé qui conservait au milieu de ses malheureux confrères toutes les allures d'un homme du monde.

Il était toujours seul, il n'adressait la parole à personne, il n'allait jamais chez le marchand de vin: il arrivait sur la place, portant sous son bras une petite table en bois noir, dont le pied, formant chevalet se repliait sur lui-même, et un sac en velours noir.

Il commençait par installer sa table, la couvrait d'un tapis brodé de franges d'or, puis dénouait les cordons de son sac, duquel il sortait une magnifique poupée, grande comme un bébé de trois ans, toute resplendissante do soie et de dentelles. Il la plaçait délicatement sur la table, la tète appuyée sur un coussin brodé, puis, toujours sans mot dire, il allait quelques pas plus loin arpentant silencieusement la place.

Peu à peu les curieux se groupaient on cercle. Quand il jugeait la foule assez compacte, il faisait son entrée en écartant poliment les spectateurs; il saluait à droite et à gauche, retroussait les man-

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elles de sa redingote et commençait une séance de ventriloquie.

C'était vraiment merveilleux.

La recette était toujours fructueuse, quoiqu'il ne demandât jamais rien; la séance terminée, il ramassait ses sous, aidé par d'obligeants gamins, saluait à nouveau, puis pliait son bagage et disparaissait.

Cet homme énigme était Tobjet de beaucoup de commentaires, et les légendes les plus extraordinaires circulaient sur son compte; pour les uns, c'était un agent de la sûreté; pour les autres, un noble ruiné; d'aucuns affirmaient qu'il était le fils d'un duc bien connu à Paris pour ses diamants et son art particulier pour se maquiller.

J'avais eu souvent occaeion d'assister à ses séances, et sa physionomie sympatbi<|uc m'avait frappé; j'étais- très intrigué d'avoir été plusieurs jours sans le rencontrer à sa place habituelle, de laquelle il avait disparu tout à coup.

Je n'y songeais plus, lorsqu'un soir je le vis assis à la terrasse du café des Princes, ganté de frais, élégamment vêtu, très entouré d'une infinité de cocottes qui se disputaient ses faveurs et paraissaient le coter très haut dans leur estime ; signe infaillible qu'il était riche et que quelques-unes avaient dû éprouver les etfets de sa générosité.

Je m'assis à une table voisine; j'aurais voulu engager une conversation avec lui, mais il était tou-

182 PAKIS OUBLIÉ

jours aussi sileucieux que sur la place de la Bastille.

— Pardon, lui dis-je tout à coup, je crois, Monsieur, avoir déjà eu le plaisir de vous rencontrer.

— Cela se peut, me répondit-il sèchement.

— Place de la Bastille, ajoutai-je?.

— Vous avez raison, Monsieur, me dit-il sans manifester la plus légère émotion. Je suis, ou plutôt j'étais Y homme à la poupée.

— Je ne voulais pas vous rappeler un souvenir désagréable ; veuillez me pardonner.

— Ce souvenir est loin de m'importuner ; il n'y a jamais de honte à demander sa vie au travail, et, un métier, si infime qu'il soit, est toujours honorable lorsqu'il est exercé honnêtement. D'iiilleurs, votre souvenir me fiatte, il me prouve que vous m'avez remarqué; en effet, ma tenue, mon langage, mes manières, formaient contraste au milieu des déguenillés qui m'environnaient, et cela n'a pas dû vous échapper.

— Certes, non.

— Avouez que vous voudriez bien connaitre mon histoire.

— Je l'avoue.

— Eh bien ! elle est des plus ordinaires : — Je suis iVméricain, j'ai dévoré une grosse fortune et suis venu à Paris pour travailler en attendant la mort d'un oncle fort riche, dont jetais l'unique héritier; il est mort il y a peu de temps ; au lende-

l'A lus OUBLI!-: 183

main de mon héritage, j'ai abandonné la place pnblique pour reprendre mon rang dans le monde, et me voilà.

— Comment aviez-vous acquis ce remarquable talent de ventriloque ?

— C'est un talent que je possède naturellement ; me trouvant sans ressources, j'ai songé à l'exploiter; le récit de ma première séance pourra peutêtre vous intéresser; voulez-vous rentendre?

— Assurément, et avec grand plaisir.

— Quand je quittai New-York, après ma ruine totale, j'allais à Londres, Je descendis à Charing- Cross ; j'avais un enfant semblable à celui que vous m'avez vu place de la Bastille, seulement, au lieu d'être vêtu luxueusement, il était entortillé de linges et maquillé de façon qu'il paraissait g-ravement malade. En gravissant le grand escalier, je mis l'enfant sur une des marches et lui parlai avec une dureté extraordinaire; la foule s'amassa.

— Monte l'escalier, lui disais-je, je n'ai pas envie de te porter, fainéant.

— Oh ! père, me répondait l'enfant d'un ton suppliant, porte-moi, je ne peux plus, tu sais^ monter l'escalier tout seul avec mes deux pieds coupés, parle...

— Chanson, répliquai-je; lève-toi, monte ou je tape.

Le pauvre enfant sanglotait, je lui appliquai sans pitié un souftlet sur la joue.

J8i PARIS OUBLIÉ

L'indignation de la foule était à son comble.

— Cet enfant est-il à vous? me dit nn assistant.

— Cela ne vous regarde pas, répondis-je, mêlezvous de vos alFaires.

— Je vais appeler la police.

— Oh! non, monsieur, criait l'enfant éploré; il me tuera comme il a tué ma mère et ma sœur.

Je mis la main dans ma poche.

— Prenez garde, lit 1" enfant avec un cri déchirant, il a un couteau, il va vous frapper.

— Certainement, dis-je en tirant un poignard. Tout le monde s'enfuit, excepté deux hommes

courageux, dont Tun me saisit par le poignet, mais le mouvement n'avait pas été assez rapide pour m' empêcher de plonger la lame toute entière dans les flancs de l'enfant.

— Au meurtre, à l'assassin, hurlait celui-ci dans une angoisse inexprimable.

A ce moment l'escalier était envahi par une foule furieuse cpii allait m'écharper, lorsque j'enlevai tranquillement ma victime d'une main et que de l'autre je tendis mon chapeau à la galerie. L'enfant est en bois, dis-je, c'est ma première séance à Londres. La foule se mit à rire, je fis une recette abondante, ma réputation était faite. Je garde ma poupée; peut-être me reverrez-vous un jour, me dit-il mélancoliquement.

— - Je ne vous le souhaite pas, répondis-je.

La leçon du passé ne lui avait point proUté; en

l'AHIS OLBLll': l8o

peu de temps il mangea riiérilage de son oncle; il quitta Paris et partit aux Indes Hollandaises, où il se maria avec une petite actrice, une Parisienne. Un soir, en sortant du théâtre, sa femme mourut subitement : une petite fille lui restait; atteint de la nostalgie du boulevard, il liquida sa situation et revint à Paris.

En route, il réfléchit que sa bourse était phis que légère et que maintenant ils étaient deux.

Dans ses pérégrinations, il avait vu de près k^s prestidigitateurs indiens, il avait saisi la clef des prétendus mystères des Fakiivs, il résolut de se servir de cette connaissance pour donner des soirées en Europe; il initia sa petite Hile à ses desseins.

Tous deux débarquèrent à Marseille ; là, il résolut de donner une représentation, mais avant il voulut offrir à la presse et à quelques privilégiés une répétition générale. Il obtint un succès formidable.

Parmi ses tours se trouvait le panier indien; après la répétition, il donna encore quelques indications à sa fille.

— Surtout ma chérie n'oublie pas, lui dit-il, que je suis censé te tuer quand tu es dans le panier, donc avant de faire jouer la trappe, crie très fort pour augmenter l'illusion : crie, pleure, appelle.

Le lendemain, la représentation publique eut ^lieu, la salle était comble, tous les tours de r homme à la poupée furent applaudis avec enthousiasme, Yint ensuite le tour du panier indien.

l<SiJ l'A 1)1 s OUI? LIÉ

Sa jeune fille s'avança, puis, après une scènr mimée, qui produisit un effet immense, entra dans le panier; immédiatement, le prestidigitateur traversa ce panier de -sg, longue épée. On entendit un grand cri, il montra sa lame rouge de sang au public en délire.

L'orchestre exécuta un trémolo.

Quand il fut sur d'avoir suffisamment fi'appé l'imagiiiation de tous les spectateurs, il revint nu panier et l'ouvrit.

Mais soudain il chancela et tomba siii' la scène en criant :

— Mon enfant, mon enfant !

Au fond du panier gisait la jeune fille, sanglante, immobile, la poitrine traversée par un coup d'épée. La trappe mal assujettie n'avait pas joué à temps : la malheureuse enfant était morte.

On accourut, on releva l'homme n In poupée, il ouvrit les yeux . en fredonnant la chanson de Papillon : Si Je meurs, que ton. m'enterre.

Il était fou.

Moreau formait un contraste frappant avec VJiomme à la poupée; il était petit, trapu, imberbe, une figure de fouine, l'œil percé en vrille, presque chauve et invariablement coiffé d'une casquette de soie, ornée d'une énorme visière.

Il exerçait son métier de tireur de cartes sur les places publi(pies depuis plus de trente ans. Son matériel (Hait des plus primitifs, uiu' table en bdis'

hlanc, trois gobelets en fer battu, trois miiseades taillées dans de vieux bouclions de liège et un jeu de piquet graisseux.

Son compère Ptqnlhm ouvrait la séance en Lraçant à la craie ou à l'aide d'un morceau de charbon, sur l'asphalte, des lignes cabalistiques et des ligures grotesques. Ouand la foule était assemblée, il faisait élargir le cercle et chantait d'une voix nasillarde, éraillée et avinée:

Si je iiKMirs, que Ton m'imtcriT Dans la cave où est le vin.

Le nez contre la imirailli', La tête sous le robiii.

S'il en reste une goutte encore Ça sera pour me l'afraîcliir, Kt si le tonneau dcfonce J'en boirai à mon loisir.

Vingt couplets suivaient, tous plus décousus les uns que les autres, mais personne ne s'occupait de kl rime.

Il racontait ensuite ses aventures...

Au beau milieu de sa narration, Moreau faisait brusquement irruption dans le cercle en flanquant à Papillon un formidable coup de pied dans le deiTière.

Le dialogue suivant s'engageait entre les deux compères :

— Que fais-tu là, misérable?

— Vous le voyez bien, patron.

— Je ne vois rien du tout, mais je suis bien sur

que tu disais du mal de moi à ces dames et à ces messieurs.

— Ah ! jamais!

— Pourquoi n'es-tu pas à la maison? Va-t'eu, je te chasse.

— Je n'ai rien fait.

— C'est précisément pour cela. D'ailleurs, tu es un mauvais serviteur. Hier, je te recommande de cirer mes boites, de mettre la viande dans la marmite et de donner l'avoine au cheval ; tu cires la viande, tu mets l'avoine dans la marmite et tu donnes mes bottes au cheval. J'ai pourtant des bontés pour toi. Je t'emmène au restaurant...

— A la porte.

— ... Je t'offre des huîtres...

— Oui, les coquilles...

— ... Je veux te faire épouser ma nièce, une jolie lille.

— Parce qu'elle est enceinte de huit mois.

— Va t'en, maraud ; tu n'es qu'un ingrat. Papillon s'en al lait en pleurant, tout en s'essuyan t

les yeux avec la queue de sa perruque ; Moreau, alors, ôtait sa casquette et commençait son boniment :

Mesdames, Messieurs, je suis Morcfiii, l'élève de la célèbre Lenormand , la même qui prédit la déchéance de l'Empereur et sa morL à Sainte- Hélène. J'ai eu l'honneur de travailler devant toutes les tètes couronnées de l'univers ; ma repu-

l'A RIS OUBLIÉ 189

tation est faite dans le monde entier. J'habite un hôtel , dont je suis propriétaire , aux Champs- Elysées ; là. je ne prends pas moins de 500 fr. par consultation, et encore faut-il se faire inscrire à l'avance: mais, comme je suis humanitaire, je veux que le pauvre, comme le riche, profite de mes études, de ma science, de mon expérience et du don de divination que la nature m'a donné.

Vous n'oseriez pas venir à mon hôtel fouler les lapis moelleux de mes salons; alors je viens à vous, sur cette place publique, sans honte, comme un homme qui accomplit un devoir.

Soit pour deuil, mariage, héritage, procès, consultez-moi. Tenez, par exemple, un domestique qui aurait perdu sa place, je hii dirais par la faute de qui ; quand il en retrouvera une, si elle sera bonne.

Avez-vous été volé., je vous dirai le nom du voleur, où sont cachés les objets. Tendez les mains, deux sous seulement.

Moreau, alors, faisait le tour de la société et tendait son jeu de piquet. Quand il avait placé une dizaine de cartes, il encaissait sa recelte et envoyait ses clients l'attendre sous le premier arbre à gauche. Fermez, disait-il, la porte avec une épingle; je crains Tes courants d'air.

]*endant que Morraii amusait son public. Papillon était allé se déshabiller et se grimer au point de se rendre méconnaissable; puis il allait s'installer chez: le marchand de vin à côté,

Morcan tirait les^ cartes au client qui l'attendait sous l'arbre, et quand il tombait sur une bonne tète : Vous voyez, lui disait-il, ce que je vous dis pour deux sous; si \ous voulez en savoir davantage, le petit jeu est de trente sous et le grand jeu de trois francs. Le client naïf se laissait séduire par l'aplomb de Moreau, qui l'envoyait l'attendre cbez le marchand de vin, où Papillon, sous les apparences dun paysan, se tenait en observation en face d'un demi-setier. 11 arrivait parfois que sur dix clients , More/iu parvenait à en décider quatre ou cinq à se faire faire le grand jeu, Pftpilloit. qui, de son coin, les guignait, s'approcbait d'eux, et la conversation s'engageait. 11 racontait que la renommée de Moreau était parv(niue jus(ju'au fond de son village, et qu'il avait entrepris le voyage de Pont-rEvè([ue à Paris pour le consulter au sujet d'un riche héritage qu'il convoitait.

Confidences pour confidences, les braves gens lui racontaient leurs petites affaires, ce qu'ils désiraient savoir de Moreau. Après quelques instants Papillijn était si bien instruit, qu'il aurait pu écrire leur l)iograpbie.

Moreau tardait à arriver pour donner le temps à son compère de vider ses dupes. Enfin, il faisait son entrée. Le premier de ces messieurs, disait-il gravement. Papillon se levait, et tous deux pénétraient dans un cabinet hermétiquement clos. Là,

devant une vieille bouteille, Papillon racontait le résultat de ses conversations, et sortait reconduit par Moreau en s'écriant : l>on Dieu du ciel, c"est un sorcier, et faisait un sii^ne de croix.

Chaque individu était introduit à son tour et quittait Moreau absolument émerveillé.

Qu'est devenu cet homme de génie?

Depuis vingt-cinq ans au moins, on voyait arriver à la même heure, s'installer à la même place, au coin du quai Jemmapes, un grand vieillard, misérablement vêtu, mais très soigné. Dos pièces de ditïérentes couleurs -émaillaient sa longue redingote et son pantalon, mais pas de loques et pas de trous.

Quoiqu'il ne fût pas aveugle, il était accompagné d'une petite chienne marron, tachée de feu, qui ne le quittait jamais; c'était elle qui faisait la [)olico du cercle d'auditeurs qui entouraient le père La Flùtc

Tous les gamins de l'école mutuelle de la rue de la Roquette économisaient une tartine sur leur déjeuner, pour régaler Sophie (c'est ainsi qu'on nommait la chienne). Quand l'heure de quatre heures, sortie de l'école, approchait, la chienne levait son museau en l'air, furetait dans tous les coins, inquiète, aboyant discrètement, flairant tous les auditeurs; de très loin la bande de gamins s'annonçait par de frais éclats de rire : aussitôt Sophie gambadait, cherchant une issue dans la masse compacte, pour courir au-devant de ses

jeunes amis ; puis quelques minutes plus tard, une pluie de tartines, confitures, miel, raisiné, fromage de Brie ou d'Italie tombait sur la loque qui servait de tapis au pauvre vieux.

Sop/iie les ramassait délicatement, une à une, puis les entassait aux pieds du père La flûte ; elle se léchait bien, mais n'y touchait jamais.

Un jour, le père La Flûte ne vint pas à l'heure accoutumée, mais Sophie fut exacte ; elle flaira, tourna, quêtant comme de coutume, et finalement s'assit à sa place habituelle, attendant patiemment quatre heures ; les moutards arrivèrent, lui donnèrent sa provende quotidienne ; elle en prit dans sa gueule autant qu'elle put et partit au galop.

Pendant plusieurs jours le même manège se renouvela.

Lq, père La Flûte était mourant sur son grabat, mourant de vieillesse et de privations. L'intelligente bête nourrissait seule le pauvre liomme.

Les voisins, qui ne voyaient plus le père La Flûte sortir de son taudis, s'inquiétèrent et prévinrent le commissaire de police. Ce dernier le trouva mort sur un amas de chilfons. Sop/iie, morte aussi, au milieu d'un monceau de tartines presque dévorées par les rats.

A l'inventaire des papiers du père La Flûte, on découvrit qu'il se nommait Fernand de Moor, âgé de quatre-vingts ans, descendant d'une ancienne famille d'Ecosse,

l'Ali 1 s OUBLIÉ 193

Flûtiste de grand mérite, il était venu à Paris vers 1832, croyant y vivre de son talent, mais, repoussé par tous, il n'avait pu arriver; la misère l'avait un jour forcé à jouer en pleine rue. Arrêté par les agents et conduit au Dépôt comme vagabond, il obtint, à force de prières, Tautorisation d'exercer le métier d'artiste ambulant ; il choisit alors la place de la Bastille.

Passionoé pour son art, il se laissait souvent entraîner par la mélodie ; parfois, après avoir terminé un morceau, il tombait en extase, laissant errer ses regards dans le vide ; illuminé, il voguait dans l'inconnu, et semblait parler à un monde invisible ; il oubliait de faire la quête.

Grand admirateur d'IIalévy, il connaissait par cœur toutes les compositions du maestro. Lorsque le grand musicien mourut, il suivit l'enterrement, nu-tête, un crêpe à son instrument.

Il mourut quelque temps après, comme je viens de le dire, seul, avec sa. ^a.u\ve Sophie.

S'il avait vécu de nos jours, peut-être eut-il été député, voire même sénateur. Bouvard, Yhomme à la vessie, disait bien entre deux chopines, que lorsque la République viendrait, il serait nommé directeur du Conservatoire !

Un type encore bien curieux, était celui du grimacier, l'homme au poil à gr aller .

Il arrivait sur la place, coiffé d'un mauvais tricorne, posé de travers sur une sale perruque en

filasse, vètii d'un vieil habit rouge en loques, agrémenté de galons fanés, laissant voir le cuivre de la trame .

Il avait deux manières d'intéresser son public : d'abord par ses grimaces horribles et une dilatation naturelle de la mâchoire, laquelle lui permettait d'ouvrir une bouclie grande comme un four, ensuite par l'imitation de toutes les coiffures connues, à l'aide d'une rondelle en feutre souple qu'il transformait de soixante façons dilférentes, depuis le chapeau du pelit-tondu jusqu'à la toque du pâtissier.

Son pallas ne variait jamais : Voulez-vous, disaitil, vous amuser en société? achetez ma poudre ; c'est un secret que m'a légué un de mes aïeux. Marin, son navire lit naufrage ; il échoua dans une île sauvage, la fille du roi devint amoureuse de lui et elle lui proposa de choisir entre l'épouser ou être mangé à une sauce quelconque. Il épousa la sauvage, devint roi du piiys; il avait de grandes connaissances en botanique ; dans une excursion il découvrit l'arbuste dont le fruit fournit la poudre que j'ai l'honneur de vous offrir.

Vous allez dans le monde, vous ne pouvez pas parier un litre avec madame la comtesse qu'elle ne mouchera pas la chandelle avec son pied ; mais, si elle se plaint que son mari la délaisse, n'exploite pas suffisamment son capital pour lui faire produire un intérêt, vous pariez avec elle qu'à ses

P.VlilS OUI! LIÉ VX)

côtés, son mari ne dormira plus d'un sommeil de plomb ; qu'il se démènera, s'agitera comme un diable dans un bénitier ou comme un jeune marié la première nuit de ses noces; elle accepte ; vous pariez quarante sous que vous faites déposer h la Banque de France et vous lui livrez le secret.

Si votre femme, au contraire, dort comme une marmotte pour rêver à son aise à votre ami pr(''féré et que, chaque fois que vous voulez la réveiller au milieu de la nuit, elle se retourne dans la ruelle

en grognant : Laisse-moi tranquille Je ne veux

pas Finis Je suis fatiguée J'ai sommeil .... ; prenez ma poudre , mettez-en une pincée dans sa chemise et l'apathique deviendra une lionne qui, changeant de ton, vous dira d'un air câlin: Mon petit homme, gratte-moi ; oh ! connue

ça me démange Tout ça, pour deux sous le

paquet.

Ce que le grimacier vendait était tout simplement du poil contenu dans l'intérieur du fruit de l'églantier, et la bêtise humaine est si grande qu'il en débitait des (juantités incroyables.

A certains jours de la semaine, Miette, célèbre entre tous. Miette, le devancier de Duchesne, Miette qui , sans voiture , sans musique , sans instruments de chirurgie, savait captiver la foule, faisait son apparition sur la place. Tout son matériel se composait d'un mouchoir à carreaux, le vulgaire mouchoir d'un priseur. et d'une boUc en carton.

196 l'A H I s OUBLIÉ

Petit, maigre, d'aspect vieillot, clamant d'une voix de fausset qui, par moment, surpassait les fantaisies les plus extravagantes du fifre; son boniment était invariable :*

« Messieurs, je suis Miette, le célèbre Miette, seul possesseur du secret de la Poudre persane. Ce secret fut importé en France par mon honorable père, qui vécut longtemps dans la cour des ï^cbahs de Singapour, Mostaganem et Téhéran! Miette, disait un jour le grand Schah, Roi et Empereur des i)a} s que je viens de vous citer et d'autres beaucoup plus loin encore, comme vous le savez peut-être; Miette, je t'ai comblé d'honneurs, tu astoutesles décorations des nouveaux et anciensmondes. Je veux faire plus encore ! : Tu vas me ficher le camp dans ton pays ; tu diras que tu y viens de ma part, non pour y vendre, mais pour y donner la Poudre persane, dont seul lu auras le secret! »

L'auditoire riait! Alors Mietle se grandissait; sa voix, poussant à l'aigu jusqu'à l'impossible, dominait les rires, et, stridente, se faisait entendre des quatre coins de la place. Il s'écriait : « Tas d"àaes, vous douiez de la parole de Miette! Attendez, bourriques. » Alors, il saisissait un badaud qu'il guignait depuis longtemps : « Arrive ici, animal, le voilà cueilli ! »

'< Vous comprenez. Mesdames et Messieurs, ajoutait Mietle, que nous ne sommes pas ici à la

l'A UIS OUBLIÉ 197

Cour ni clans un salon du no])le faubourg. On ne peut guère choisir son monde; il faut prendre ce que l'on trouve, n

Tout aussilot, il obligeait le patient à ouviir la bouche bien grande , lui faisait tourner la trte dans tous les sens en disant : «■ x\pprocliez-vous, approchez-vous et venez dire en chœur avec moi : Non ! il n'y a pas d'égout, de cloaque plus infect, plus dégoûtant que la gueule de Mossieu !

» Gomment, jeune homme, vous vous plaigne?; au lieu de remercier le hasard qui vous a jel('î dans mes bras ! Allons, pas de fausse honte, mon garçon, ça ne vous coûtera rien; ouvrez bien la bouche, que tout le monde puisse voir que je ne suis pas un charlatan I

» Tenez, Messieurs, c'est des plus simples. — Un coin de ce mouchoir (n'ayez pas peur, mon ami, il n'y a que moi qui mouche dedans), un peu d'eau de ce ruisseau, une parcelle de ma Poiulre liermiie, et... »

Jl introduisait, de gré ou de force, le doigt dans la bouche du malheureux, et, après quelques secondes d'un astiquage vigoureux, lui entr'ouvrait les lèvres pour laisser voir la blancheur éblouissante des dents nettoyées.

Miette est mort il y a quelques années sans laisser d'élève et en emportant son secret, qui était tout simplement de la ponce lévigée dans l'acide sulfurique.

lOS l'A RIS OUBLIÉ

On vovait longtemps encore après la mort de Miette, à la même place, une grosse vieille surnommée la belle Ecossaise^ elle pouvait avoir environ soixante ans, elle vendait une poudre écossaise en débitant le même boniment que le père Miette.

Le petit Homère de la Bastille était poète, auteur et chanteur; pour sa muse essentiellement parisienne les (' petites Heurs des bois; doux souvenirs de mon village, etc., » étaient lettres mortes, sa lyre ne s'écbaull'ait qu'au contact des pavés du boulevard.

C'était presque un beau gars, le corps un peu épais était planté d'aplomb sur les jarobes, et les jambes plantées non moins d'aplomb, sur la bordure en granit du trottoir^ voilà pour l'bomme ; une guitare grand modèle, voilà pour l'orchestre.

Comme exécution et comme méthode tout ce qu'il y a de plus primitif, Fhomme arrachait à la guitare des accords plaqués; lui, il disait, la guitare donnait. ce qu'elle pouvait; lui, superbe, phrasait, ce qu'il trouvait infiniment supérieur à chanter.

11 se peignait lui-même ainsi :

Comme le divin Homère En chantant mes vers, Je sais braver la misère Et les cœurs pervers, Oiumd je viens monter ma lyre Siu' rhumble trottoir, Monsieur, n'allez pas me dire:

Allrz vous asseoir.

Il abordait souvent la critique sous forme de vaudeville.

Voici d'ailleurs ce qu'il chantait en I80M :

Les Russes armés d'un lubi', Par un procédé nouveau, Vont dessécher le Dauubo Et laisser les Turcs sans eau

UalauiMjire

Dérisoire.

Qurls caueaus dans la cilé

A i.'rand"[ii'inr

Par seniaiui- Dil-ou une vi-rilé.

Il faudrait citer Tœuvre entière qjour apprécier cette célébrité de la rue.

La facture et l'acquit dénotaient une personnalité, et le P'tit Homère devint plus tard Baumcster, qui laissa des recueils de chansons dont les refrains sont encore populaires dans les ateliers.

Malheureusement pour lui, il laissa un fils qui travaille (c'est le mot du métier) encore aujourd'hui sur les anciens boulevards extérieurs, près Rochechouart. Mais, hélas! la muse paternelle s'est envolée.

Il y avait encore le marchand d'habits, la dynastie de la famille Meurt de soif ([ui vous vendait un complet pour cent sous ; le marchand de berlingots qui annonçait sa marchandise en criant : A qui-t-encoreune obélisque, <à la Heur d'oranger, au tabac à priser? La vendeuse de café qui offrait un petit

200 PARIS OUULIÉ

noir à un sou, café fabriqué avec le marc qu'elle ramassait dans les tas trordures ; la mère Renault^ la providence des écoliers, qui se disputaient ses chaussons aux pommes ou aux pruneaux et surtout ses fameux rassis; Pi^adier le hàtoniste ; il y avait bien par-ci par-là une ombre au tableau : en plein jour, des filles racolaient les passants qu'elles emmenaient dans les garnis mal famés du voisinage et le soir au bord du canal, tandis que leurs hommes attendaient chez les mastroquets des environs que leurs femmes leur apportent le produit (l(i la générosité de la pratique ; si la recette était maigre, et cela arrivait souvent, les rixes s'engageaient; si au contraire elle avait été grasse, en avant les saladiers de vin sucré. C'était malpropre, mais ne voyons-nous pas aujourd'hui les mêmes faits se passer rue Montmartre, en plein cœur de l'aris; une [)]aie a remplacé l'autre, et les saltimbanques n'avalent plus de sabres mais ils font de la politique.

La fameuse prison de la Bastille fut démolie par le fameux patriote Palloy, en 1789. Y compris les huit tourelles, cette prison absorbait une superficie de 2.670 mètres, la deuxième enceinte 7.800 mètres, le bastion et le jardin 4.080 mètres, total : 14.550 mètres.

Une loi de 1792 prescrivit la formation de la jdace actuelle sur le terrain qu'elle occupait.

Au sud-est de la Bastille, on voyait encore, en

1859, un éléphant colossal, en plâtre, ce n'était que la maquette d'un éléphant qui devait être construit avec le bronze des canons conquis dans la campagne de Friedland ; le décret qui ordonnait l'édification de ce monument fut rendu en février 1811.

L'éléphanl fut démoli lorsqu'on construisit le poste qui se trouve aujourd'hui en face du tramway.

Li.1 Heine IJlauche. — Les ariivé(»s. — Niui l.i Belle ou cuisse;;. - Le bal de l'Astic. — Trouipe la Mort.

Deux bals étaient placés sous le patroiiajxc de la Jtri/ie Blanche, l'un situé boulevard Clicliy, l'autre rue Saint-Antoine, par corruption ce dernier se nommait la Dame Blanche.

La Reixe Blanche du boulevard Clichy avait pour clientèle spéciale les filles de bas étage qui venaient y truquer et des ouvrières qui débutaient.

On n'y entrait pas en bonnet, le tablier était proscrit au contrôle. C'était un spectacle curieux de voir les ouvrières, à la queue leuleu, déposer au vestiaire leur petit panier d'osier qui avait contenu les vivres de la journée, que la mère prévoyante garnissait chaque malin.

ÛOi l'A ni s OL'BLIÉ

Quand elles rentraient au domicile paternel, rouges, essoufflées, en sueur, la mère grondait.

— Ne gronde pas, disait la petite, j'ai veillé pour finir un travaii pressé, et comme il était tard, j'ai eu peur des liommes dans la rue, j'ai couru pour arriver plus vite; vois comme je suis essoufflée!

C'était le premier pas, le bonnet n'était qu'au vestiaire, il n'était pas encore par-dessus les moulins.

On y voyait aussi des filles en vogue, elles revenaient vers le lieu de leurs débuis, pour épater les camarades qui n'avaient pas réussi, on les appelait les arrivées, tout comme on dit d'un grand bomme, il arrive à l'Académie, ou d'un maquereau à la halle, ce qui prouve qu'on arrive de différentes manières : elles étalaient complaisamment leurs toilettes et leurs diamants, se retroussaient hardiment pour laisser voir un bas de soie rose bien tiré, et des bottines Louis XV en veau mordoré à hauts talons, qui n'avaient rien de commun avec le modeste soulier éculé en cuir de cheval qu'elles portaient jadis.

Elles quittaient la Maison Dorée, le Café Anglais, le Helder, un appartement bien chauffé, parfumé, le Champagne pétillant dans des coupes mousseline, pour un air saturé d'odeur de graillon, de tabac et de sueur des pieds, et boire comme autrefois un vieux saladier de vin de campéche, ou un bischoft' de vin blanc. .l

l'A lus OUBLIÉ 205

Elles avaient la nostalgie de la boue comme d'autres la nostalgie des champs où elles ont été élevées.

Cela les changeait et leur procurait une jouissance nouvelle, de revoir les Alphonses qui les battaient comme plâtre, de se suspendre à leurs bras, câlinement, et d'étaler un luxe de linge inouï dans un pharamineux cavalier seul.

Plus d'une se disait tout bas: mon ancien homme est une crapule, mais c'est un homme, tandis que mon gandin, on pourrait voir le jour au travers.

Une des filles les plus en réputation à la Reine Blanche était \ini la Belle en cuisses, elle n'avait pas de rivale pour marcher sur les mains. Quoique pas républicaiiie, elle était sans culottes, aussi, pour ne pas olïenser la pudeur du municipal, chargé nonobstant de faire respecter la morale, elle ramassait ses jupons entre ses jambes, les lixait à sa ceinture avec une épingle, et en avant deux.

Un soir ses jupons mal attachés tombèrent, elle ne s'en aperçut pas et fit sa culbute. Oh !... le municipal qui n'en perdait pas une bouchée ne put s'empêcher de s'écrier, N.-de-D .., les belles cuisses.

Le nom lui resta.

La salle de la Dame Blanche de la rue Saint- Antoine était l'une des plus anciennes de Paris, dans le monde des collégiens, elle n'était connue (lue sous le nom de l Asile.

i20G l'Aill.S 0U15L1É

C'était le rendez-vous des grands peintres, (jiii venaient là pour y eliei'clier des modèles. Chacun sait que le quartier était et est encore peuplé d'israélites.

En 1848, le bal de rAslic fut transformé en clul), un des comités qui présidaient à l'insurrection de juin y siégeait. La salle fut alors transformée en ambulance ; le général Négrier, blessé à mort à une des barricades voisines, y fut transporté.

On remarquait parmi les auditeurs assidus du Club de l'Astic un grand et magnifique garçon taillé en hprcule, toujours en manches de chemise retroussées jusqu'au coude, un tablier de cuir (une basane) attaché à la ceinture; c'était un interrupteur acharné. Au moment le plus pathétique du discours d'un orateur en renom, il demandait la parole et montait à la tribune sans se soucier des cris des auditeurs; là, il secouait sa tête puissante : la tète de Danton sur les épaules d'un géant, et montrant ses bras nerveux à l'assemblée, disait invariablement : « Assez de blagues ! Vous parlez d'organiser le travail ; le travail, le v'ià ! »

C'était un forgeron nommé le Bouryuignon; son nom est encore célèbre dans les ateliers.

Il commandait en juin 18i8, la barricade do la place Baudoyer, laquelle fut une des plus difficiles à prendre de Paris. Arièté les armes à la main, il fut emprisonné avec un certain nombre de combattants dans les souterrains de l'ÏIôtel-de-Ville.

Vers minuit, un officier prit dans lo tas, au hasard, et on conduisit les prisonniers attachés deux à deux, escortés d'un fort détachement de chasseurs, dans la plaine du Champ-de-Mars, hien approprié pour ces terrihles exécutions; puis, là, pêle-mêle, ils étaient, sans pitié, fusillés, massacrés à hout portant. Le Bourguignon se trouvait au milieu du tas; aux premiers coups de fusil, il tomha, le peloton rechargea ses armes; nouvelles hécatombes , jusqu'à ce qu'il ne restât rien debout.

Aussitôt arrivèrent, à un signal donné, une brigade d'iiommes avec des tombereaux de ])oueux. dans lesquels ils jetèrent les cadavres sanglants, puis, le tout fut conduit au cimetière Montmartre.

Au travers les planches des toml>ereaux. le sang des malheureux filtrait, laissant sur leur passage de larges traînées rouges.

Arrivés au cimetière, une immense fosse était creusée; les fossoyeurs improvisés y jetèrent leur lugubre chargement et couvrirent le tout d'une légère couche de terre.

Vers trois heures du matin, Bourguignon^ qui n'avait été que blessé, parvint, après des efforts inouïs, à se dégager des cadavres qui l'étoutfaient, il se dressa sur son séant; puis, rassuré par le silence qui régnait autour de lui, avec mille précautions, il enjamba la masse inerte, glissant dans le sang à chaque pas. écrasant les moribonds (jui

208 PARIS OTBLIÉ

gémissaient douloureusement. Enfin, il parvint à sortir de la fosse.

Il se glissa entre les tombes, s'orienta facilement grâce à un splendide clair de lune, et gagna sans encombre le mur extérieur du cimetière ; il se suspendit à la crête et se laissa glisser dans la rue.

Il se croyait sauvé, mais il avait compté sans les bourreaux qui battaient le quartier pour y chercher de nouvelles victimes; il n'avait pas fait cent pas qu'il fut arrêté à nouveau.

Couvert de sang, du sien et de celui des autres, son compte était clair. Il fut conduit devant le sous-lieutenant, à qui il raconta simplement comment il venait d'échapper miraculeusement à la mort; celui-ci, pris de pitié, le fit laver, lui donna des eifets et le fit reconduire à son garni.

Hélas ! la fatalité poursuivait Bourguignon^ car le même jour, dénoncé, il fut arrêté et- envoyé sur les pontons. Quand on lui demanda son état civil, pour l'inscrire sur le registre du bord : '< Je me nomme Trompe-la-Mort, » répondit-il. (-e nom lui resta.

Sous l'empire , la Dame-Blanche changea de nom; on l'appela TElysée ; lorsque la rue de Rivoli fut prolongée;, elle prit le nom de la grande artère. Comme par le passé, on y danse certains jours; ceux où on ne danse pas. la Salle Rivoli est transformée en réunions publiques.

L'Hôtol-Dien. — La l)OÎte ans. domiuos. — Ilégésippc Moreaii. ~ Les rois do Fi-anci; et rHôtel-Dii-ii. — Gaïuard et le Pontuiix-Doubles. — Le lit omnilius. — Le l)oullloa douze heures.

Paris compte environ deux millions cinq cent mille habitants. Il y en a un million qui frémissent à ce seul mot : hôpital.

Mercier, dans son Tableau de Paris (1780), commence ainsi son article sur l'Hôtel-Dieu : « J'irai à riiôpital, s'écrie le pauvre Parisien ; mon père y est mort, j'y mourrai aussi. «

A nos oreilles, ce mot : hôpital, sonne comme un glas funèbre; c'est la solitude, l'abandon; le malade est éloigné des siens, il est livré à des mains mercenaires.

Le pauvre malade, chez lui, n'a qu'un grabat, il n'a pas de feu; mais il a à son chevet, une mère,

210 PARIS oui; LIÉ

une femme, un enfant, une sœur ou une famille qui semble lui dire : « Courage ! » Son regard, errant aux quatre ooins du taudis, peut reconnaître des olqets qui lui rappellent le passé, peut-rtro nu souvenir jieureux, une joie fugitive, une heure de bonheur; c'est une consolation. S'il meurt là, une main amie et dévouée lui ferme les yeux; son dernier regard a encore pu lire dans les yeux de ceux qu'il aime et (ju'il quitte ; « Courage! nous nous re verrons. »

A l'hôpital, rien de tout cela : un lit blanc, il est vrai, de grands médecins, de bons médicaments; mais c'est pour le physique cela; pour le moral : rien ; un prêtre qui psalmodie quelques phrases banales, la prière commune, qui vous graisse les bottes ; un inlirinier qui attend dans un coin que r/iomrne ait fini ])0\xv l'enlever aussitôt ; car la phice est promise. Un autre râle sur un brancard à la porte.

L'homme, le numéro, va mourir, ses yeux cherchent : rien que le vide, des visages froids et insouciants; sa main s'agite, rien à presser; il ne trouve encore que le vide. Il se cramponne aux draps, aux couvertures, aux barres de fer du lit. Il voudrait attendre le jour de la visite ; la visite, c'est dans deux jours; la mort n'attend pas. L'infirmier prépare la boite au domino; le malheureux laisse échapper un cri, cri suprême. On tire les rideaux, Les malades disent tout bas, en se signant:

a C'est fini! » Et un quart d'iieure après, l'homme est à l'ampliilliéâtre.

Pendant sa vie il a travaillé pour nourrir les autres, sans pouvoir, se nourrir; lui, après sa mort, son cadavre est charcuté par les élèves; il sert encore, on apprend à connaître la maladie qui l'a tué pour sauver les vivants.

Si une jeune tille entre àl'hôpital, quelle douleur elle éprouve, le matin à l'heure de la visite, quand le médecin de service, escorté d'une grande quantité d'élèves, soulève brusquement les draps, la découvre à nu. Tout son sang lui monte au visage; elle paye de sa pudeur riiospitalité qu'on lui donne, et, assurément, plus d'un assistant oublie une seconde qu'il est médecin pour se souvenir qu'il est un homme.

On l'interroge, elle peut à peine répondre; le plus souvent sa voix se perd dans un sanglot

Ilégésippe Moreau, dans un séjour qu'il lit à l'hôpital, en 1832, composa une pièce de vers intitulé»; : Souvenir à llwpHal :

Si seulement une voix coiisolanle -Me répouilait, quand j'ai lonf^teiups gémi ; Si je pouvais scntii' ma main trenililant^' Se réchautl'er dans la main d'un ami.

Quand Ilégésippe écrivit ses vers, il était déjà très malade; il sentait qu'il serait bientôt un /t/tméro à renouveler, comme disent les infirmiers.

Et pourtant pour lui, comme pour beaucoup d'autres, l'hôpital est un palais. Voici un fragment de lettre inédite, qullégésippe adressa à un ami, qui nous prouve cette triste vérité

« J'ai parfois des élans de piété et de reconnais - » sance pour le ciel, car enfin je suis bien faible, » mais je ne souffre pas. Je suis à l'hôpital, mais » c'est là de l'opulence. Pour moi, je n'ai pas de ') famille, mes désirs sont bornés. J'ai tant souf- » fert qu'il me suffit d'être à l'abri de la douleur. »

Ce fragment de lettre peut s'adresser à tous ceux qui entrent à l'hôpital.

("lilbert, un poète dont chacun connaît la mort, n'écrivait-il pas, huit jours avant la fin de son agonie, ces vers célèbres :

Au banquet de la vie, iiiiortune convive, J'apparus un jour et je meurs I...

Je meurs, et sur ma tombe où leuteuient j'arrive, Nul ne viendra verser des pleurs !...

Ces vers étaient gravés sur une plaque de marbre, sous le vestibule du bâtiment méridional de riIôtel-Dieu, afin que nos fils n'oublient point qu'il les écrivit huit jours avant sa mort, arrivée à l'âge de vingt-deux ans. Par une coïncidence singulière, cette inscription se trouvait entre les statues de saint Landrv, de saint Louis et de Henri IV,

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les bienfaiteurs de l'Hôtel-Dieu, qui, par leurs libéralités, empêchèrent tant d'êtres bumains de nionrir dans la rue.

Des esprits chagrins ne leur tiennent point compte de leurs aumônes ; ils disent qu'ils restituaient simplement au peuple une portion des impôts qu'ils payaient. Il faut être juste : ces rois pouvaient tout garder.

L"Hotel-Dieu était composé d'une réunion de bâtiments irrégulièrement disposés, construits et ajoutés les uns aux autres à différentes époques ; il était situé sur le parvis Notre-Dame, à droite de la cathédrale.

En 180i, on chercha à donner à cet amas de bâtiments quelque régularité. On construisit un pavillon avancé, d'un style sévère, couronné d'une frise dorique et d'un vaste fronton. Ce pavillon formait la seule façade de l'entrée principale.

Le péristyle était décoré des statues de saint Vincent de Paul et de M. de Montyon.

L'ITôtel-Dieu, depuis sa fondation, avait considérablement amélioré son système ; mais, hélas ! que de choses il laissait à désirer. Il datait des premiers siècles de la monarchie. Sa fondation est un peu nébuleuse, mais il est à peu près certain qu'on la dut à saint Landry, à l'occasion de la contagion causée par la famine de l'année 651. C'est Archinoald, maire du palais de Clovis II, qui donna le terrain à l'évêque Landry. Ce qu'on peut affirmer,

'2{4 l'A RIS OUBLIÉ

c'est que le cartulaire de Notre-Dame, daté de 829, mentionne une charte de Tévèque Inclial où il est parlé de l'IIôtel-Dieu.

Une charte du milieu du quinzième siècle attribue à Philippe-Auguste la fondation de la salle Saint-Denis, la plus ancienne de l'ITôtcl-Dieu, édifiée avec la chapelle vers 118G.

La salle Saint-Denis fut fondée par le bon roi IMiilippe : « Et illec sont couchiers les malades de » chaudes maladies et aussi les malades de boces 1) et aultres blesceures qui ont besoin de cyrurgien, i) et contient ladite salle 80 lits. »

La salle Saint-Thomas fut construite par ordre de la reine Blanche : « Et illec sont couchiers les » moins malades comme ceux qui, de maladies, )) reviennent à santé, gens de coignoissanees, pè- 0 lerins et aultres. »

Sur le bord de l'eau et vers la rue du Petit-Pont : « s'étendait la salle neufe, qui est la plus grande » de tout Lostel fondée par le bon saint Loys, et )) illec sont couchiés les femmes malades de quel- )) ques maladies que ce soit. »

C'est aussi sur le Petit-Pont, « au chief dit » l'Hostel-Dieu, que furent érigées les deux cha- » pelles fondées par Louis IX, et décorées plus » tard de deux beaux porlaulx sous le règne de ^^ Louis XI. »

En janvier 1478, des lettres patentes de Louis XT indiquèrent de nouveaux travaux :

r A ni s 0 u 15 L I É ^ 1 o

'( L'aftluonce des malaJos et, des gens blessez en " nos guerres qui se trouvent audict llostel, l)ien " traitez et gouvernez, est tellement augmentée " que nous de ce dénument informez, meus de 1' pitié et de compassion, avons fait allonger et ac- ' croistre la grant salle d'iceulx malades jusques 1^ » au portail de devant sur la rue du Petit-Pont, et ■ fait de nouvel ung corps liôstel pour les gens )i d'estat malades. »

Le 14 mars 1515, par lettres patentes données à "Lyon, François l", après avoir énuméré l'insuffisance du local, les inconvénients du « gros ayr )) contraire auxdits malades et dangereux pour les >> religieux et autres, et rinsuffisance des lits en » chacun desquels, par faute d'aisance, on voit or- « dinairement huit^ dix et douze pauvres en ung >» lit, si très pressés que c'est grand peine de les » veoir, » enjoignit d'augmenter les constructions sur le petit bras de la Sein£, faire deux ou trois piles de pierres et aux deux extrémités deux masses pour tenir les arches, et sur icelles faire construire et édiiier une grande salle de cinq à-six toises de largeur et de vingt-cinq de longueur.

Cela ne fut exécuté que sous le règne d'Henri IVi

La principale salle, de la contenance de cent lits, all'ectée aux pestiférés, conserva jusqu'en 1772, le nom de salle du Léijnl. Elle occupait l'emplacement (lu vestiaire et de la partie occidental-ï du jardin.

Les anciens bàLimeiits de; ril(U('l-!)ieu,consLruils

sur des pilotis défectueux, menaçaient de tomljcr en ruines, le prévôt des marchands et des échevins autorisèrent, en 1562 et en 1616, la construction des piliers et des voûtes qui relièrent les hâtiments.

Ces travaux, dirigés par l'architecte Claude Vellefaux, détruisirent complètement le pittoresque de riIôtel-Dieu du moyen âge.

La voûte, lourde, écrasée et cintrée, succéda partout à l'ogive ; les hautes nefs furent coupées par des planchers.

En 1626, les échevins donnèrent suite au projet de 1513. Gamard construisit le Pont au Double, sur lequel fut élevé le bâtiment du Rosaire avec son magnifique portail de la rue de la Bûcherie.

En 1646, Gamard construisit le pont Saint- Charles, qui relia les constructions de la rive gauche au corps de logis principal de l'Ho tel-Dieu.

La population de l'Hôtel-Dieu s'élevait alors à 2,800 malades.

Sous Louis XIV, le nombre des malades était si grand et il augmentait tant, qu'on fut obligé de mettre six malades dans un môme lit, et quelquefois huit.

C'est au régent Philippe d'Orléans (1716) qu'on doit l'achèvement du bâtiment de la salk Saint-Antoine. Il ne fournit pas un sou de ses revenus ; il trouva plus simple d'établir, en faveur de l'ilô tel- Dieu, la perception d'un neuvième sur les billets de spectacles.

En 1738, les éclievins de la ville de Paris accordèrent aux administrateurs de rilotel-Dieu la concession d'un terrain vague situé depuis le Pont-au- Douhle jusqu'à l'abreuvoir situé à l'extrémité de la rue de la Bùcherie et de la place IMaubert, sur le bord de l'eau, vis-à-vis le jardin de l'Archevêché.

Les donations faites à l'IIotel-Dieu remontent aux premiers jours de sa création.

C'était l'abandon exclusif des dîmes sur des terres situées à Andresy, Chatenay, Cbevilly, Bagneux, l'IIay. Steville, etc., etc.

Louis YII attribua à la Maison-Dieu un revenu de 3 sous 8 deniers de cens, sur un terrain situé près de la porte Baudoyer.

Par un acte capitulaire (1108) de l'église de Paris', l'évèque Maurique et son chapitre arrôt«'rent d'un commun accord, qu'au décès de l'évèque ou d'un chanoine, leur lit appartiendrait à l'ilùtel- Dieu. Cette donation était très importante, car une quantité considérable do chanoines se sont succédé aux chapitres de Paris.

Les archives de l'Assistance publique contiennent une quantité considérable de documents, tels que legs universels, testaments, chartes privées ([ui prouvent l'empressement que la charité mettait à accroître le patrimoine des pauvres malades.

Hugues de Châteaufort donna, en 1178, deux maisons et une place, situées devant Sainte-Genevièvc-1 a -Petite.

Adam, clerc du roi Philippe II et chanoine de Noyon, légua en 1199 à l'Hôtel-Dieu deux maisons, à la condition bizarre qu'on fournirait au malade, le jour anniversaire de sa mort, tous les mets quil pourrait désirer.

Philippe-Auguste fît à l'Hôtel-Dieu une libéralité singulière ; dans une de ses lettres on lit :

<( Nous donnons à la Maison-Dieu, de Paris, si- )) tuée devant l'église de la bienheureuse Marie, ■» pour les pauvres qui s'y trouvent :

» Toute la paille de notre chambre et de notre n maison de Paris, chaque fois que nous partirons » de cette ville pour aller coucher ailleurs » .

L'accroissement constant de la population parisienne rendait insuffisant le service de rilôtel- Dieu; poury remédier, en 1217, le chanoine-doyen Etienne, conjointement avec le chapitre, chargea par un statut quatre prêtres et quatre clercs des soins spirituels.

Trente prêtres et vingt sœurs également laïques, durent pourvoir aux besoins des malades.

On exigea d'eux la chasteté et ils furent soumis H une loi disciplinaire, sous la surveillance du chapitre et du maître de la Mûisoîi-Dieu, litre qu'on donnait au directeur de cet établissement.

Philippe-Auguste assigna à l'IIo tel-Dieu des rentes sur la prévôté de Paris ; ses successeurs ayant imité son exemple, ces rentes s'élevèrent en 1307 à 639 livres parisis 60 sous parisis ; en

PARIS OUBLIÉ i!l)

1416,0.347 livres parisis; on 1316, de 17.302 livres parisis, et enfin, en 1616, de 318.439 livres parisis.

Voici les dates présumées do ces donations :

1223, lettres patentes de Louis Vlll ; 1260, Louis IX constitue à l'IIùtel-Dieu des rentes sur le trésor royal, il assigna dabord un revenu de 200 livres, puis un autre de 20 livres parisis.

1286, Philippc-le-lîcl confirma le legs fait par Philippe III, dans son testament, de 200 livres tournois de rentes.

1291, Jeanne, comtesse d'Alençon et de Blois, légua 20 livres tournois.

1322, Blanche, fille de saint Louis, légua 20 livres tournois.

Saint-Louis octroya l'exemption de tous pciges sur les denrées destinées à lanourriture des malades de l'hôpital, et il ajouta, en outre, le droit de ne payer qu'un certain prix les denrées (jui lui étaient nécessaires.

Aux termes d'un privilège royal remontant à Philippe IV et confirmé, en 1352, par Jean II, les frères et sœurs de IHô tel-Dieu avaient un droit de prise sur les arrivages de poissons de mer et autres denrées.

En 1344, Philippe de Valois leur accorda le droit de faire paître leurs troupeaux dans les forêts royales.

Par lettres patentes de septembre 1385,CharlesV

peiTnit à l'IIôtel-Dieu de placer ses maisons sous la protection des « pannonceaulx et basions royaulx, signez des armes de FraJice. »

Une charte royale, datée de juillet 148i, signée Charles YII, confirma tous les privilèges accordés à l'Hûtel-Dicu par ses prédécesseurs, y compris l'exemption des droits de chancellerie, et fait mention de quinze lettres patentes portant confirmalion de donations et amortissement des propriétés de l'hôpital.

Louis XII et Charles IX octroyèrent à l'Hôtel- Dieu l'exemption du logement des hommes de guerre.

Parmi les curieuses prérogatives de THôtel-Dieu, il faut citer raulorisation qui lui fut donnée par Charles IX, en 1574, de placer 1.090 livres de rentes à un taux usuraire de 12 pour cent.

Au moyen âge, les papes et les évèques frappaient d'excommunication tous ceux qui portaient alteinlG aux privilèges et aux propriétés de l'Hôtel- Dieu.

Il existe à ce sujet, dans les archives de l'Assistance publique, des bulles très explicites des papes Clément VI, Clément VII, Benoît VIII, Léon X et Jules IL

Une autre source de revenus consistait, plus tard, dans les contiscalions et amendes prononcées à diverses reprises contre les duellistes et contre ceux qui tenaient des maisons de jeu.

PAHIS OUBLIÉ :22l

Henri IV, en 1609, ajouta aux revenus de THôtel-Dieu, tous les deniers qui proviendraient des peines pécuniaires, saisies et revenus des imposteurs.

Louis XI[f, par un édit royal do février 1626, ordonna que trois sous appartiendraient à riIcMol- Dieu sur les trente sous que l'octroi percevait par muid devin entrant dans Paris.

Louis XIV confirma, par un édit d(^ janvier 1670, le privilège accordé par Louis XIII ; cela rapporta à riIôtel-Dieu la somme de 900.000 livres.

En 1718, le roi, pour ne pas obliger les administrateurs de l'Hotel-Dieu à quitter la Cité, leur accorda le ])rivilègc de commit timiii^ au f/rand sceau, qui leur donnait le droit d'évo(|uer toutes leurs affaires litigieuses devant le Parlement do Paris.

Nous avons parlé plus haut do l;i salle du Légat, affectée aux pestiférés; le cardinal Duprat l'avait dotée de cent lits.

« Cent couches assavoir chacune de six pieds de long sur quatre do large, sous chacune desquelles couches il y aura une petite forme (sans doute un banc) de la longueur des dictes couches, (|ui se ostera pour reposer les dicts pauvres ! »

Ce passage nous indique comment les choses devaient se passer alois ; il est évident que les malades, ne pouvant pas tenir dans le même lit, « devaient nécessairement S(^ relayer », et cette petite forme était destinée « à servir de siège à

ceux qui attendaient le moment de pouvoir se coucher à leur tour. »

Tenon et Lavoisier furent charités, en 1787 ou 1788, de faire un rapport sur l'état de riIôtel-Dieu. Voici un passage de ce rapport :

« Nous avons remarqué que la disposition générale de riIôtel-Dieu, disposition forcée par le défaut d'emplacement, est d'établir beaucoup de lils dans les salles et d'y coucher quatre, cinq et neuf malades.

» Nous avons vu les morts mêlés avec les vivants, des salles où les passages sont étroits, où l'air croupit faute de pouvoir se renouveler et où la lumière ne pénètre que faiblement et chargée de vapeurs humides. Nous avons vu les convalescents mêlés dans les mômes salles avec les malades, les mourants et les morts, et forcés de sortir les jambes nues, été comme hiver, pour respirer l'air extérieur sur le pont Saint-Charles.

» Nous avons vu, pour les convalescents, une salie au troisième étage, à laquelle on ne peut parvenir qu'en traversant la salle où sont les petites véroles; la salle des fous, contiguë à celle des malheureux qui ont souffert les plus cruelles opérations, et qui ne peuvent espérer de repos dans le voisinage de ces insensés, dont les cris frénétiques se font entendre jour et nuit; souvent dans une même salle, les maladies contagieuses avec celles qui ne le sont pas ; les femmes attaquées de la pe-

tite vérole mêlées avec les fébricitantes. . . Le cœur se soulève à la seule idée de cette situation. »

CTela durait depuis longtemps, puisqu'en 1748 la contagion enlevait cinq cents personnes chaque jour à l'Hôtel-Dieu,

En 1")62, on constata dans cet hôpital 67.000 décès; en 1580, 20.000; en 1596, 12.000, et en 1606, 6.000.

Il résultait d'une enquête faite à cette époque que rHôtcl-Dieu, en cinquante-deux années, avait enlevé à la France quatre-vingt-dix-neuf mille quarante-quatre citoyens.

L'Hôtel-Dieu fut hrùlé deux fois, en 1737 et 1772; le dernier incendie dura onze jours et détruisit toute la partie comprise entre la rue du Petit- Pont et le carré Saint-Denis. Un grand nombre de malades périrent.

Une souscription publique fut alors org'anisée ; elle produisit en très peu de temps deux millions deux cent vingt-six mille huit cent sept livi'es. L'opinion publique s'émut fortement de ce terrible désastre ; elle voulait le déplacement de l'IIôtel- Dieu.

Un rapport publié en 1816 nous montre comment .on écouta ces justes représentations.

Les lits étaient entassés dans les salles et les malades entassés dans les lits; il y en avait souvent quatre et quelquefois six couchés ensemble ; on a même vu, dans quelques occasions extraordinaires,

placer les malades les uns sur les autres, par le moyen de matelas mis sur Timpériale, à laquelle on ne montait que par une échelle.

La portion d'air que le malade respirait était de trois ou quatre mètres, et le malade aurait eu besoin d'en avoir douze pour ne pas trouver un danger de plus dans l'atmosphère qui l'environnait.

Un pareil état de choses existait-il parce que l'administration était pauvre?

Mercier nous répond que le revenu de l'IIùtel- Dieu était tel qu'il eût pu suffire à nourrir une dixième partie de la capitale.

Un inventaire du mobilier de la salle Saint- Denys, en lo37, est extrêmement curieux.

« Mesnaige d'estain : Demye douzaine escuclles à bord, six douzaines et demye escuelles à oreilles.

» Mesnaige d'estain : Deux jastes à potage et leurs couvercles, un grand bassin à laver les piets, deux chaufferettes, ung bassin à barbier, deux bassinoueres.

)) Mesnaige de bois : Deux chaizes persées à dossier. »

En n88, les malades avaient chacun dans leur service une batterie de cuisine, des marmites, chaudières et chaudrons. Car à cette époque on ne ?e contentait pas de réchauffer les tisanes ou de

1' A R I s OUBLIÉ 225

préparer les cataplasmes, on faisait cuire dans les salles la soupe des malades, la bouillie des enfants, et cela s'appelait raccommodage rfp.s- aliments.

Il fallait avoir une crâne faim pour manger au milieu de cette atmosphère fétide.

Jadis l'alimentation des malades était abandonnée au bon vouloir et à l'intelligence des administrateurs et des religieuses.

Voici quelle était, en i.^So, Falimentalion des malades de l'Hôtel-Dieu :

« Ung chacun pauvre malade gisant en la maison aura pour sa pitance \x\\^ morceau de mouton dont il y aura 50 telz en ung mouton de moyenne sorte. Et quand on baillera ung pied do mouton pour un morceau, la fressure avec les autres intestins sera divisée en douze parties qui seront baillées avec douze picdz de mouton à douze pauvres malades.

» Et si les malades demandent du bœuf ou autre grosse chair, alors en sera baillé à ceux qui l'auront demandé, à l'équivalence des morceaulx do mouton s'il y en a.

» Et aux jours maigres c'est assavoir le mercredy, vendredi, sabmedy, et les jours de jeunes sera baillée portion de pitance aux pauvres malades en poisson ou en œuf à l'équivalent de la pitance de chair, selon le cours du marché, à la discrétion du maître et du despencier.

» A chacun malade sera baillé tant à disner que

226 PAuis orBLiÉ

a soupper demyon de vin entier et sain, et au desjeuner la moitié de demyon. »

L'usage de faire la cuisine dans les salles disparut vers 1791.

Un inventaire, fait le 10 germinal an X, porte la valeur du matériel de l'Hôtel-Dieu à un million neuf cent soixante-cinq mille cinq francs.

L'inventaire fait en 1866 donne au matériel une valeur de dix millions deux cent quatre-vingtdouze mille quatre cent quatre-vingt-quinze francs.

Primitivement, l'Hôtel-Dieu était desservi par des sœurs ?ioires, mais elles se livrèrent à de tels débordements qu'en 1505 le Parlement les renvoya et les remplaça par des sœurs grises. Il nomma, également huit bourgeois de Paris pour administrer la maison qui n'en fut pas mieux administrée pour cela.

En 1793, l'Hôtel-Dieu changea de nom.

Séance du duodi, la troisième décade do brumaire "u II

« Le procureur de la commune requiert que l'on change dans les hôpitaux les noms des salles de malades, et que l'Hôtel-Dieu soit appelé Maison de r Humanité. Arrêté et envoyé aux travaux publics pour l'exécution. — Signé : Lubin, vice-président ; Dorât Cubières, secrétaire. »

Par décret du 15 novembre 1793, la Convention ordonna de réunir l'Hôtel-Dieu au palais archi-

PARIS OU BLIÉ 227

épiscopal ; elle autorisa la municipalité à disposer provisoirement des bâtiments du palais, afin que chaque malade fût seul dans un lit et que les lits fussent séparés l'un de l'autre par une distance do trois pieds.

En 1788, il avait été question de transférer l'Hôtel-Dieu à l'Ecole Militaire.

Ce projet n'eut pas de suite.

Autrefois, tous les matins, à quatre heures précises, un chariot traîné par douze hommes partait de l'Hôtel-Dieu. Ce chariot pouvait contenir cinquante cadavres. On mettait, dit iVIercier, les enfants entre les jambes des adultes.

On versait ces cadavres dans une fosse large et profonde, on jetait dessus de la chaux, le prêtre bénissait la terre d'alentour et tout était dit.

Etait-ce assez horrible, et comme nous avions bien raison de dire que l'hôpital était la chose la plus lugubre qu'il soit au monde?

Vers 1830, tout cela disparut, les salles furent assainies, les médecins augmentés, les infirmiers disciplinés.

En 1866. le corps médical comptait quatrevingt-sept médecins, trente-quatre chirurgiens et dix-huit pharmaciens, c'est-à-dire un médecin pour soixante-dix-huit liis et un chirurgien pour quatre-vingt-six lits.

Pour les infirmiers, malgré ses efforts, l'administration moderne ne se trouvait pas beaucoup

plus favorisée que l'ancienue, car l'Hotel-Dieu ne comptait qu'un infirmier sur huit malades.

C'était peu, rapport au service, et c'était trop eu égard à la brutalité de ces hommes. Il est vrai qu'ils recevaient si peu î

Cela a toujours été un grand honneur pour les médecins d'être attachés à l'Hôtel-Dieu. Leurs portraits figuraient dans le vestibule, et c'était justice ; on y voyait Dupuytren, Bichat, etc., etc., en un mot tous les grands médecins du commencement de ce siècle.

Le nombre des lits se montait à mille, dont quatre cent quarante étaient destinés aux hommes et cinq cent soixante aux femmes.

Inutile de dire qu'ils étaient toujours pleins, toutefois, l'hiver principalement, car il existe à Paris une classe d'individus qui ont adopté l'hôpital, comme les riches vont à leur château. A l'hôpital, ils ont du feu, un lit bien blanc, des domesiiques/lundh qu'au dehors ils n'auraient que le grand air, la faim, la paille ou des haillons.

C'est incroyable, c'est triste, mais cela est.

Les médecins ont beau se mettre en garde contre ces gaillards-là, mais il est facile de les tromper, car ils souffrent, c'est-à-dire qu'ils pâtissent quotidiennement, et dans cet état-là on a toujours l'air malade.

Quelquefois ces amoureux de l'hôpital étaient pris au piège, ils tombajeiit malades réellement.

La plénitude tue aussi bien que la misère, et ils mouraient. Cela ne corrigeait pas les autres.

Comme il faut être malheureux pour trouver l'hôpital un lieu de délices !

Les salles étaient d'une tristesse à fendre l'âme. Tous ces lits blancs, rangés, alignés méthodiquemont; les sœurs qui erraient comme des ombres, les plaintes de ceux qui soulfraient, qui râlaient. Tout cela éclairé faiblement par une lampe suspendue au plafond. Une lampe? Une veilleuse avare qui a Fair de marchander sa lumière et brûle péniblement comme pour l'amour de Dieu.

C'est la nuit sans sommeil qui était terrible. Là, l'hiver, on pouvait entendre le bruit des glaçons se heurtant au courant du tleuve, ou bien le dernier cri d'un malheureux qui se jetait par-dessus le pont.

Ah! elles sont longues, les. nuits à rhôpital; il fallait se coucher à sept heures du soir, après une prière qui n'avait rien de réjouissant.

A huit heures du soir, la sœur de garde passait avec son pot d'eau bénite et vous aspergeait le visage.

Yous vous réveilliez gelé, comme si le fossoyeur vous jetait déjà la première pelletée de terre.

Je doute que Dieu fût satisfait de cela; dans tous les cas, s'il l'était, c'était cruel.

Un misérable dort , laissez-le , c'est l'oubli. L'humanité passe avant la prière. Là-haut, nous verrons .

Un peu moins de piété, un peu plus de pitié.

L'Hôtel-Dieu a été le théâtre de bien des épisodes, entre autres pendant les tristes journées de Juin.

Les médecins et élèves montrèrent un cœur et un dévouement remarquables.

La chronique de cet hôpital est riche en souvenirs et en anecdotes. Deux célèbres médecins, Dupuytren et Jobert de Lamballe, Font alimentée pendant bien longtemps.

C'est de l'Hôtel-Dieu qu'est partie la légende du bouillon d'onze heures.

Un malade amené un soir, vers cinq heures, fut couché, puis, siiivant l'usage, l'interne de service, escorté d'un infirmier, vint pour le questionner et donner les prescriptions urgentes.

Le malade, imbu des préjugés qu'on a ordinairement contre l'hôpital, attendait anxieux; il repassait dans sa mémoire toutes les histoires lugubres qu'on débite à tort et à travers ; il se disait : « La salle est pleine, j'arrive le dernier, on va sans doute, pour se débarrasser de moi, me faire mourir. »

Il répondit en tremblant aux questions de l'interne. Celui-ci voyant un homme plein de vie, plus malade du cerveau que du corps, ordonna un bouillon et ajouta : « Vous donnerez le bouillon d'onze heures. »

Dans la nuit, le malade mourut subitement.

l'AlilS OUBLIÉ 231

Depuis cette époque, le bouillon d'onze heures est légendaire dans les hôpitaux, et on emploie cette expression pour dire que Ton se débarrasse

des gens à volonté.

Point n'est besoin de dire que celte calomnie, accréditée parmi les populations, n'est entretenue que parla crainte qu'inspire l'hôpital.

L'Hutel-Dieu fut démoli en 187G.

Le Banquet des Croqiip-Moils. — Mcs'laines les Eascvelisseuses. — Le Fossoyeur acailémicieii. — Toast à la Patronne. — Le Fossoyeur éhrnistc. — Le .^lonsieur du Cimetière. — Li Légende de .M. Bibassin. — Nous attendrons. - Le Croque-Mort 1 erdu par la Bière.

Il y a quelques années, l'administration des Pompes-Funèbres avait établi ses magasins rue Bichat; étrange anachronisme, Bichat, le grand Bichat, le célèbre médecin, qui a laissé un nom si glorieux dans les sciences, l'auteur immortel du livre : La Vie et la Mort, avait donné son nom à la rue choisie par ce lugubre entrepôt.

Dans la rue Corbeau, qui commence en face de l'endroit où étaient situés les Pompes-Funèbres, il e^■istait une maison dont le rez-de-chaussée était

occupé par uno, boutique, dont l'extérieur était, ma foi, très réjouissant.

Devant la porte d'entrée, un grand comptoir, plaqué de marbre noir, supportait des brocs polis et luisants.

A la vitrine, on voyait des bouteilles au col allongé ou ventrues, fraîches rincées ou moussues, projetant au soleil ou à la lumière du gaz mille éclairs, produits par le liquide qu'elles contenaient, elles étaient toutes bariolées d'étiquettes diverses; tous les vignobles de France y étaient représentés, depuis le vin du Rhin jusqu'au gros bleu : question d'étiquette.

Ces bouteilles scintillantes attiraient l'œil , fascinaient le consommateur, qui se sentait attiré vers elles, comme l'oiseau charmé par le serpent.

Ce marchand de vin avait pour principaux clients, messieurs les porteurs, connus vulgairement nous le nom de croque-morts.

Pourquoi cette dénomination?

Nul ne le sait.

Combien de fois ce marchand de vin a dû frémir en entendant ces hommes noirs se faire leurs confidences, en savourant le petit canon de l'amitié sur le comptoir; il doit être philosophe, celui-là, il doit être habitué à l'image de la mort, car il a pu réfléchir à son aise sur la mobilité des choses humaines; il était impossible de passer devant cette

boutique sans y voir des croque-morts debout devant le comptoir, causant joyeusement et buvant.

Les croque-morts boivent beaucoup.

Est-ce pour noyer leur sensibilité ?

Est-ce aiîn d'être calmes, fermes, stoïques quand ils vont dans une maison, chez la veuve en larmes, ou chez la mère éplorée, demander où est le cadavre?

Cette question n'est pas résolue, mais les croquemorts sont des hommes tout comme les autres; ils ont leur dose de sensibilité, et ils boivent pour probablement oublier leur lugubre besogne. Malheureusement, quand l'ivresse n'est pas à son apogée, au lieu de faire oublier, elle ravive le souvenir; l'alcool fermente au cerveau de l'homme et pour un instant les idées s'élucident, alors le croque-mort boit encore ; il faut oublier, parbleu; là il devient folichon et, devant le comptoir, il entonne la fameuse chanson, elle est du reste de circonstance :

Monsieur le mort, laissez-vous faire, Il ue s'agit que du salaire.

Tous les ans, le 2 novembre, ceux qui ont la religion des niorts, et ils sont nombreux, vont pleurer et prier au cimetière ; les croque-morts, au lieu de pleurer, se réjouissent, c'est leur fôte.

Ils se réunissaient chez le marchand de vin dont nous venons de parler; ce ne sont pas les larmes qui coulaient, c'était le vin.

236 l'A lus OUBLIÉ

Le Ijanquel av.iit lieu dans la salle du bas ; tout était en harmonie dans cette maison, on ne buvait que du vin cachet noir; les tables de marbre étaient noires, tout comme les hommes.

Quant aux femmes (car les femmes étaient admises) elles étaient de toutes couleurs; une fois installés, les convives, ])Our être plus à l'aise, ôlaient leurs habits et leurs chapeaux; pas d^ vestiaire, tout pendait dans la salle, accroché aux porte-manteaux. Cet étalage faisait frissonner.

Ils étaient tous à table, cent cinquante environ, en manches de chemise, retroussés jusqu'au coude, assis sur des chaises de paille.

La table était plantureusement servie, le bœuf aux choux et le petit salé, remplaçaient les horsd'œuvre; en fait de gibier, de l'oie aux marrons et de la salade de chicorée, avec beaucoup de chapons empoisonnant l'ail.

Ils étaient galantins, ce jour-là, les croque-morts, ils mangeaient une portion de leurs pourboires de Tannée.

— Allons, la payse, mettez cette épingle à votre cliàlo. Cette épingle, c'était un demi-seticr de gros bleu que la payse avalait sans sourciller.

Vers sept heures, le diner commençait, on aurait entendu voler un mouchoir, les fourchettes, les mâchoires, les couteaux fonctionnaient et faisaient merveille, tout comme les chassepols de M. de Faillv. à Mentana.

l'Ail I s OUBLIÉ ^37

Les l)rocs succédaient aux brocs et ne séjournaient pas longtemps sur la table, les vins étaient rapidement enterrés dans la fosse commune de leur estomac. Au dessert, mesdames les ensevelisseuses qui étaient aussi de la partie éf^ayaicnt la situation en chantant le répertoire en vogue : Ohc les petits arpieaux, le Pied qui remue, et surtout la Lisette de Béramjer , Dans un grenier quon est bien à vingt ans; car l'ensevelisseuse est sentimentale.

Si les croque-morts boivent sec, ils ne trinquent jamais à la santé de personne, parce que la santé est pour eux une ennemie mortelle, c'est le chômage forcé.

Celui qui boirait à l'immortalité serait chassé de la société comme un lépreux.

Les fossoyeurs sont rélémciit remarquable de la réunion, ils ne font pas la cour à mesdames les ensevelisseuses, ce sontdesêtres à part, ils n'écoutent rien de ce que l'on dit, parce (piils ne croient ;i rien.

Ils sont sceptiques autant que Voltaire, ils le sont devenus, à force d'enterrer leurs semblables, et de voir l'attitude des assistants, fils, filles, frères, veuves, neveux.

Us ne croient plus à rien, parce qu'ils ont trop entendu d'oraisons funèbres , où l'on qualifiait d'honnêtes gens des gredins qui, de leur vivant, ne valaient pas un bout de corde, où l'on exaltait comme des Rubens ou des Raphaël, de misérables

:238 l'AKis ouBLii':

barbouilleurs dont le seul mérite était d'avoir eu l'épine dorsale assez souple pour faire partie d'une académie quelconque.

Ceux qui fo}it la fosse commune sont plus tendres, plus larmoyants, que ceux qui /b/^Ha fosse à part, ils ont vu plus de douleurs véritables, et plus d'une fois l'un d'eux a, à sa sortie d'un cimetière, emmené dans sa pauvre maison, l'orphelin dont il venait d'enterrer l'unique soutien.

— Tiens, femme, disait-il en rentrant, mets un couvert de plus, quand il y en a pour deux, y en a pour trois.

Ceux qui font la fosse à part ont une teinte de littérature, ils l'ont attrapée au contact des bénisseurs patentés qui ne manquent à aucun convoi huppé, les fossoyeurs ont retenu par-ci, par-là, un mot, une phrase, une pensée, ils ont classé le tout dans leur cerveau et à l'occasion ils causent volontiers.

Ce repas durait environ trois heures, ces messieurs n'étaient pas pressés, la pratique, comme ils disaient, peut attendre.

D'ailleurs, la mort accomplit sans cesse sa besogne, et demain il sera temps.

A la dernière heure, ce n'était plus un repas, c'était une orgie, le plafond de la salle tremblait sous le bruit des trépignements et des bravos frénétiques , pi'odigués à mesdames les ensevelisseuses, les sirènes de céans, qui chantaient en chœur

à tue-tète, chaque couplet était arrosé et bissé, et chaque demi-setier avalé appelait un couplet.

Ça aurait pu aller longtemps ainsi.

Pourtant, tout a une fin : les enfants tombaient dans les coins, barbouillés de sauce et donnaient dans les plats, une carcasse d'oie pour oreiller. Ça les habituait aux cadavres.

Les chiens hurlaient et se battaient pour les os, c'était un vacarme infernal, chacun parlait sans entendre son voisin, le vin s'épanchait à flots, en taches livides sur les nappes, la fumée de cent pipes obscurcissait l'air et chargeait l'atmosphère d'une odeur acre et nauséabonde qui blessait la vue et prenait à la gorge.

Peu à peu les convives roulaient sous la table. A ce moment, un fossoyeur, vrai type du|fossoyeur (ÏHamht, montait sur la table et réclamait, entre leux hoquets, l'attention de ceux des convives que de vin n'avait pas terrassés.

— A la porte! criaient les convives ; à boire! à boire ! hurlaient les femmes.

— Vous avez tort de ne pas vouloir m'écouter, disait l'orateur ; vous avez tort, je ne veux boire à la santé do personne, écoutez-moi donc ; je veux boire aux assassins, aux bourreaux. 11 est naturel de porter un toast à la sauté de ceux qui nous donnent de la besogne toute l'année.

— Oui, oui, buvons à la santé de toutes les maladies, à la santé du choléra.

^iO 1' A lU s OUBLIÉ

— Je veux boire ii la santé des médecins...

— Tu insultes nos meilleurs fournisseurs! (Ce toast était porté avec un entrain fort remarquable.)

Un autre fossoyeur réclamait le silence pour porter un second toast.

Ce fut un tumulte épouvantable, enfin il put commencer.

— Je bois à la patronne ! — la patronne fait comme le vin, elle console et endort, c'est une rude travailleuse, l'orbite n'a pas de prunelle, mais il voit clair, il sait où aller et ne se trompe pas. La patronne fauche les hommes, comme le paysan les seigles murs, c'est autant de besogne pour nous qui mettons en grange, nous sommes les engrangeurs de la mort.

Je bois à la patronne I

L'orateur s'interrompit tout à coup; il pressa sa tète comme un citron pour en tirer la substance. Enfin, l'inspiration lui faisant défaut, il s'arrêta net : tout le monde s'était endormi et ronfiait à (|ui mieux mieux.

L'orateur, alors, regarda la foule qui était à ses pieds, puis avec un geste superbe, antique, solennel, il s'écria :

Margaritas unie porcos.

Tous les ans, à pareille époque, une réunion

semblable avait lieu. Où se tient-elle maintenant?

Il y a une quinzaine d'années, un fossoyeur d'un

l'A liis OL'iini: i2il

des cimetières de Paris exerçait en même temps l'état de menuisier; il s'introduisait la nuit dans le cimetière et en exhumait les cercueils nouvellement enfouis. Après en avoir retiré les cadavres, il emportait le bois, qui lui servait à confectionner des meubles.

A la suite d'une querelle de ménage, la femme du fossoveur, pour se venger des mauvais traitements qu'il lui faisait subir, révéla la conduite criminelle de son mari. Le commissaire de police lit une visite domiciliaire et saisit la bière d'un enfant qui avait été enterré la veille ; il saisit également un grand nombre de cuillères et de fourchettes propres à assaisonner la salade.

Ce fossoyeur était doublement criminel : ileucourageait les médiums etles spirites ànous faire croire que les meubles gémissaient et pouvaient parler.

Là, peut-être, est l'explication de la table tournante, table construite avec la bière d'un avocat, imprégnée de son sujet, elle ne pouvait faire autrement que de parler.

Voyez-vous d'ici un gendre achetant à ce fossoyeur intelligent un buffet garde-manger fabriqué avec le cercueil de sa belle-mère !

Il est mort, il y a quelques mois, un spécialiste qui avait su se créer un genre à part; les fossoyeurs l'avaient baptisé :

Le Monsieur du cinietièrc

Il avait pour spécialité le mot de la lin.

PAlilS OUBLIE

C'est lui qui faisait du parlage, autrement dit le discours d'adieu.

Si peu qu'un homme connu, écrivain, poète, peintre, artiste dramatique, peu importe, vînt à trépasser, on courait vite chercher notre homme, et il arrivait sur le bord de la fosse célébrer les vertus du défunt, dans une prose plus ou moins attendrie; si la famille était i^énéreuse, il allait jusqu'aux larmes; si elle payait sans compter, il allait jusqu'à l'évanouissement.

Vers 1883 mourut un homme dont toute la vie s'était écoulée dans l'obscurité la plus profonde, et qui n'avait aucuns droits à la plus petite llenr de rhétorique.

Le spécialiste n'avait pas été invité : mais tant il est vrai que l'habitude est une seconde nature, il était venu quand même.

La triste cérémonie était terminée, Tassistance allait se séparer, lorsque le fossoyeur s'avança vers le Monsieur du cimetière et lui dit avec un gracieux sourire :

— Pardon, monsieur ; est-ce que nous n'aurons rien de vous aujourd'hui ?

Il existe une légende, qu'on appelle \a Lcye/idr du Croque-Mort.

Quatre croque-morts, un malin, reçurent l'ordre d'aller rue Quincampoix , pour procéder à l'ensevelissement et ensuite à l'enterrement d'un épicier mort par accident.

Nos quatre gaillards en route, l'un, porteur d'un sac de son, l'autre, du marteau et du tourne-vis, et les deux derniers de la bière en sapin, s'arrêtèrent chez pas mal de marchands de vin; enfin, après bien des stations, léi^èrement émus, mais graves et compassés, comme il convient en pareille circonstance, ils arrivèrent au but de leur course.

Tout Paris connaît la rue Ouincampoix ; c'est du vieux Paris, une rue tortueuse et boueuse, un ruisseau coule au milieu; ni air, ni soleil. Les hautes maisons à pignons aigus s'inclinent les unes vers les autres, comme si elles voulaient se serrer la main.

Cette rue est pleine d'odeurs étranges ; on y respire un parfum de cannelle, de girofle, de mélasse, de plantes médicinales, de patchouli et de trois-six. C'est là que, depuis un temps immémorial, la corporation de Messieurs les épiciers a établi son quartier général.

Les allées des maisons sont invraisemblables ; elles sont si sombres qu'un chat n'y trouverait pas ses petits.

Les hommes noirs entrèrent, et appelèrent en chœur Madame la concierge.

Madame la concierge ajusta ses besicles sur son nez, se leva majestueusement de son grand fauteuil de cuir et daigna répondre : « Qui m'appelle? »

Un des croque-morts s'avança et demanda M. Bibassier.

2 H TA m s OUBLIÉ

— M. Bibassier, — que Dieu ait son âme, à ce pauvre cher homme ! — c'est au deuxième.

Les croque-moris franchirent TescaHer et frappèrent. La clé était sur la porte. Ne recevant pas de réponse, ils entrèrent.

Dans la première pièce, ne voyant personne, ils frappèrent de nouveau à une porte en face. Lîne voix grêle répondit :

— Entrez !

Ils entrèrent. Un homme était couché, le chef couvert d'un immense bonnet de coton. L'un des croque-morts alla à lui.

— Etes-vous monsieur lîibassier? fit-il.

— Non; c'est l'étage au-dessus.

Une immense fantaisie traversa le cerveau du croque-mort. Il découvrit le malade et, d'une voix caverneuse, laissa tomber ces paroles :

« Messieurs, il est inutile d'aller plus loin, l'homme qui est couché là n'en a pas pour longtemps. Nous attendrons. »

Tous répétèrent :

(( Nous attendrons, o

Chacun déposa ses outils dans un coin, et tous s'assirent sur la bière.

Le malade, effrayé, se démenait comme le démon dans un bénitier. Il avait beau implorer ses bourreaux, ces derniers restaient sourds à ses supplications et répétaient : « Nous attendrons. »

La Journée se passa sans incident,

Le soir venu, la concierge vint pour apporter de la lumière ; mais à la vue des hommes noirs, elle laissa tomber le chandelier et s'enfuit en hurlant,

A ces cris multipliés, une porte s'entr'ouvrit brusquement à l'étage supérieur.

C'était M. Bibassier qui n'était qu'en léthargie ; les cris de la concierge l'avaient éveillé.

Le malade mourut dans la nuit, et M. Bibassier eut la douce satisfaction d'accompagner au cimetière l'infortuné épicier, son voisin.

C'est depuis cette époque que. chez les croquemorts, le proverbe a pris racine :

<( Clie va piano vasano. »

Les crorjap-morts]ont aussi été représentés dans la Commune de Paris. Un des leurs, nommé Corneille, au moment rlu 18 mars, devint colonel.

Corneille affectionnait deux locutions de son ancien métier. Quand une chose lui semblait convenable :

— C'est excellent ! disait-il... Sapin fort !

L'expression : « Sapin faible ! » était pour lui la meilleure manière de témoigner son mépris.

Après la Commune, Corneille reprit sa place de croque mort. Il vivait paisiblement, lorsque, un jour, il reçut un large pourboire d'un héritier généreux. 11 entra boire un bock dans un café aux environs du Père-Lachaise. Il était assis tranquille, rêvant aux grandeurs d'antan, tout en prêtant une

2'n3 PAiiis ouiiLU-;

oreille distraite à la conversation de deux messieurs qui parlaient politique à coté de lui. L'entretien tomba sur M. Tliiers.

— Sapin faible ! gronda Corneille.

Hélas! cette malencontreuse exclamation était tombée dans l'oreille d'un agent de la sûreté qui causait avec le patron du café et qui avait entendu parler de lui. Il Farrôta immédiatement.

— C'est égal, c'est triste, disait Corneille en s'en allant, de voir un croque-mort perdu parla bière!

L'Ange gardieu. — Les Matelassiers. — Le Beurre au Suif. — Le Père la Pêche. — Le Millionnaire. — lîassis toujours frais.

— La Galette du Gyniuase. — Coufie-Toujours. — Le Savetier.

— Le Testament de M. Pipicr. — Épitaphe. — Le Conservateur de Dominos. — Le Lapin Blanc. - Le Père Girot.

II n'y a pas que les monuments qui disparaissent, pour les besoins de la société moderne, ils entraînent avec eux un grand nombre de professions dont on perd facilement le souvenir; aujourd'hui déjà, elles appartiennent à la légende.

Qui se souvient de l'Ange gardien, chargé de reconduire les pochards à domicile ?

Depuis l'annexion de la banlieue, c'est un type disparu ; ce n'est pas que les pochards n'existent plus, mais les marchands de vin n'ont plus pour eux la même sollicitude que jadis et ils laissent

248 PAKIS OUBLIÉ

au sergent de ville le soin de remplacer le rôle de r Ange gardien.

Tout le monde se rappelle le spectacle curieux qu'oHVait tous les jours la place du Caire et lui donnait un aspect si pittoresque.

Dès sept heures en hiver, et cinq heures en été, une nuée de matelassiers et de matelassières, munis de leurs instruments de travail, deux cardes et deux grandes barres de hois, venaient s'asseoir en ligne tout autour de la place, sur de petits escabeaux de bois, attendant qu'une pratique vînt les chercher.

Ils étaient quelquefois plus de cent, vêtus des costumes les plus bizarres, rappelant les modes de la Sologne et de l'Auvergne , dont la plupart étaient originaires; ils gagnaient de quatre à cinq francs par jour; on les a chassés, ils ne sont plus que quelques-uns; la profession, d'ailleurs, ne fournit plus de quoi nourrir ceux qui l'exercent, la carde à la main a été remplacée par la machine !

Avant l'invention de la margarine , les Parisiens qui s'approvisionnaient aux halles s'étonnaient de voir chaque matin, à peu de distance de l'église Saint-Eustache, une quantité de voitures chargées de belles feuilles vertes^ que les marchands vendaient par centaines à des femmes costumées en paysannes et coiffées invariablement d'un mouchoir à carreaux, celte coifFiu'e se nommait une marmotte.

l'Ail IS OUBLIÉ 249

Le mélier de ces femmes consistait à vendre à domicile de petites mottes de beurre qui, le plus souvent, se composait de suif travaillé et qui ne pesait jamais le poids qu'elles indicjuaient.

Elles se prétendaient fermières aux environs de Paris, et c'était pour mieux tromper les ménagères trop économes qu'elles prenaient ce costume et enveloppaient de ces feuilles leurs produits frelatés.

La margarine est encore moins sale que le beurre artificiel fabriqué à Londres par le moyen suivant : Des pieux sont enfoncés dans les égouts, le courant y laisse un dépôt graisseux qui s'y attache; ce dépôt est gratté chaque jour et vendu à des industriels qui le transforment en beurre premier choix.

Le Père la Pèchr est devenu un gros propriétaire, il est châtelain aux environs de Corbcil.

Certainement, tous ceux qui l'ont vu ne pouvaient se douter qu'un semblable métier le conduirait à la fortuiu'.

Il avait une voilure exactement comme celle des marchandes des quatre -saisons, tapissée d'une toile cirée, sur laquelle étaient entassés de petits morceaux de pain d'épice, ressemblant à des pavés en miniature ; il n'avait pas de places attitrées ; on le rencontrait à tous les coins de Paris, tantôt à Belleville, tantôt à Montparnasse, surtout les dimanches, quand la foule affluait.

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Les moutards guettaient son arrivée; sa place choisie, il enlevait les brancards de sa voiture, qui prenait l'aspect d'une houtique ; aussitôt les petits l'entouraient en ciiant : Vive papa! vive papa! Alors il prenait une canne à pèche, il y attachait une tîcellc et en guise d'amorce , il plaçait au bout de la ficelle un petit pavé; le Prrr la Pikhe^ sa ligne d'une main, une baguette de l'autre, pour mettre à la raison les plus gourmands, commandait à tous de mettre la main sous la blouse.

Il promenait sa ligne devant les enfants, qui ouvraient des bouches larges comme des fours pour saisir le bienheureux morceau de pain d'épice. Il arrivait souvent que plusieurs le happaient au passage, alors, d'un coup sec, il le dégageait, non sans qu'il ait été sucé. La lutte se concentrait parfois entre les deux plus intrépides, qui suçaient tour à tour le morceau tant convoité : ils se heurtaient le nez, le front, mais rien ne les décourageait.

Pendant cet exercice, il leur faisait la morale :

— Ce n'est pas bien de sucer le nez de son voisin.

— Il faut être patient pour arriver à posséder. — Sucez chacun votre tour, cela vous apprendra la fraternité.

De temps en temps, un gamin profitait de son inattention pour sortir la main du rang et cliipper un morceau ; mais le Père la Pècltc aussitôt taj>ail

AlilS OUI! LIÉ 2ol

avec sa bagiiellc sur les doiyts de l'audacieux. Nouvelle morale :

— Monsieur, vous avez de mauvais instincts. — 11 faut respecter le bien d'autrui. — La gourmandise, c'est Ja première étape du vol.

Enfin, il otVrait ses cornets tout préparés pour le prix modique d'un sou.

Il avait bien raison de dire que la patience mène à la fortune I

Vers sept heures du matin, du faubourg- Saint- Martin à la Bastille, on entendait retentir le son d'une grosso cloche, et l'écho répétait ce cri : J'vais m'en allais ! j'vais m'en allais!

C'était le MUlimimàrc. Invariablement , été comme hiver, coiffé d'un chapeau haut de forme, vêtu d'une redingote noire, un lambeau de toile bleue lui ceignait la taille, remplissant l'office de tablier, chaussé de sabots rouges comme ceux que portent les garçons bouchers, il traînait une voiture sur laquelle flottait un superbe drapeau tricolore tenu par une gigantesque main de carton audessous de laquelle étaient écrits ces mots : Rassis toujours frais.

Sa voiture était remplie d'une quantité de brioches, de pains au beurre, de cornes et de petits pains de toute nature, gruau, seigle, etc., etc., tout fumants et abrités par une couverture de laine qui conservait la chaleur.

Voici l'explication de ces deux expressions ■

Rassis toujours frais, qui paraissent la négation l'une de Taulre.

Le Millionnairp, ancien garçon boulanger, avait remarqué que les boulangers (|ui fournissaient les petits pains aux restaurateurs les leur reprenaient le lendemain, s'ils ne les avaient pas écoulés; ils subissaient ainsi une certaine perte, ne pouvant les vendre que pour parfaire le poids du gros pain. Cétaicnt des rassis, et la pratique no veut que du tendre.

11 passa des marchés avec les boulangers, à qui il racheta les stocks de petits pains invendus à un prix très inférieur, puis il fit établir des fours spéciaux dans lesquels, le lendemain, il travaillait les rassis, qui devenaient frais.

Il gagna une énorme fortune ; il avait trois maisons sur le pavé de Paris, mais n'abandonnait pas pour cela le métier qui l'avait enrichi.

Il mourut d'une attaque d'apoplexie en criant : J'vais m'en allais ! Cette fois, il s'en allait pour tout de bon.

Et la Galellc du Gi/amasp, inventée par Guillet, et le Père Coupe-Tou jours, hélas! disparus aussi 1

L'industrie du savetier commença à disparaître il y a une vingtaine d'années. Paris s'élargissant, s'embellissant, les coins de rues, les terrains en retraite ou négligés, furent repris et utilisés pour l'harmonie des maisons et des rues.

Le savetier, de toute antiquité, joua un rôle actif

l'A m s OUBLIÉ 253

et honorable dans la bonne ville de Paris. Tour à tour philosophe, frondeur, chansonnier, nous le rencontrons à toutes les époques de notre histoire.

Lors des massacres de la Saint-Barlhélemy, les savptici'^, et tout particulièrement ceux qui avaient leurs échoppes aux abords de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, sauvèrent un grand nombre de huguenots qu'ils cachèrent sous tles tabliers de cuir ou sous un monceau de vieilles chaussures.

Les échoppes de saveN'ers^ à cette époque, étaient établies en grand nombre au coin des rues de l'Arbrc-Sec et des Prêtres, dans la rue de Béthizy, rue des Poulies, etc.

C'était souvent une baraque de bois roulante, plus souvent encore une simple tente de toile goudronnée, soutenue contre le mur par deux perches, et, sous cette tente, une petite table à rebords. Qu'il fit chaud ou froid, le savetier était toujours là, battant la semelle et chantant :

Un savftier cliantnit du matin jusiiu'iui snir ; C'était merveille de le voir

En 1789, le savetier de Paris arbora lièrement la cocarde tricolore ; il composa et popularisa des refrains patriotiques, haranguant dans les carrefours les passants qui s'arrêtaient pour l'écouter chanter. Lorsque venait la pluie ou la neige, il abritait sous l'auvent de son échoppe tous ceux qui prêtaient l'oreille à ses chansons ou à ses épigrammes.

25i l'ARlS OUBLIÉ

Les enfants des savetiers formèrent un bataillon pour courir aux frontières défendre la patrie en danger.

Le savetier était devenu patriote comme par enchantement; au coin des carrefours, dans l'encadrement des vieilles portes cochères condamnées, occupées par leurs échoppes, ils étalèrent sur les murs les bulletins de la grande armée, à côté des portraits de Bonaparte, Carnot, Masséna, Desaix et Kléber.

Dans chaque échoppe, il y avait une pie ou un geai (juijabotait dans une cage d'osier.

Dans l'impasse des Peintres, en 1802, un savetier était directeur d'un théâtre établi au quatrième étage, sous les combles. Il l'avait baptisé : Spectacle Bourgeois. Une échelle de meunier donnait accès aux loges qui coûtaient douze sous, le parterre coûtait six sous. L'histoire n'a pas conservé le nom de ce savetier directeur.

Sous le premier empire, sur l'emplacement du couvent des Bons-Hommes, il avait été question de construire un palais à l'usage du roi de Rome, mais l'année 1814 empêcha d'exécuter le plan.

Un savetier, du nom de Rémy, à l'aide de pierres ramassées sur les chemins , construisit sur cet emplacement non un palais, mais une échoppe.

Cette échoppe gênait, elle devait être démolie ; le savetier, obstiné, refusait de quitter sa maison.

Napoléon lui iît olfrir 10.000 francs, le savetier

l'A 111 s OUBLIE

Cil demanda lo.OOO; bref, chaque fois que l'Empereur acceptait, le savetier augmentait sa demande de 5.000 francs.

Napoléon, ne pouvant vaincre la résistance du savetier (on lui avait offert jusqu'à aO.OOO francs), lit entourer d'un mur la propriété du récalcitrant.

Cette échoppe existait encore en 1866 ; elle fut démolie pour aligner le Trocadéro.

fiC savetier était plus que chansonnier, il fil [)oète à ses heures ; j'ai retrouvé une brochure des plus curieuses qui fut publiée à Troyes vers Je milieu du dix-septième siècle ; elle peint admira- \)\{i\\\{i\\l\Q savetier et vaut la peine d'être reproduite, autant par la naivelé de son style que par sa rareté :

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