D'UN MAITRE SAVETIER
O/jscrvez que MM. les savetiers prononcoit In iuuiiii|iii'. rt non fias maniclc. Il faut ici parler leur laufjaije.
Puisqu'il faut eu tous lieux ([ue toute créature Paie, bon pré mal gré, tribut à la )iature ; Puisque tant de héros que l'histoire a vantés Ont été, sans égard, par la mort emportés; Roniulus, Aunibal, Darius. Alcxaudre, Les Césars, les Calons, ne sont ipi'un peu de eeudre, Je vois qu'il me faudra subir le même sort. Et je veux disposer de lout avant ma mort
ioG l'AHlS OUBLI K
Mou corps, jadis l'olijet de la risée publique,
Sera pendant deux jours gardé dans ma boutique,
Et je laisse aux gardiens de ce triste dépôt,
Le soin de s'attirer un étercel repos.
Les deux jours expirés, que ma coterie antiquf,
.Alessieurs les savetiers et tous gens à manique,
Avant que de porter mon corps au monument,
Lisent publiquement ce présent testanu-nt.
-Mon corps étant caché dans une étroite bien-.
Je veux que Ton l'enterre au bout du cimetière,
Auprès de mon tombeau, deux cierges allumés.
Ne seront point éteints qu'ils ne soient consumés.
Le respect que l'on doit aux cadavres humains
Ne veut pus que l'on fouille en ces lieux souterrains ;
Encore moins que l'on soutire un chien fouiller les fosses
Si tu en trouves un, il faut que tu le rosses.
C'est à mon fils, ici, que je tiens c? discours,
Lui qui, seul des mortels, me respecta toujours.
Je lui laisse un avis, pour toute récompense.
Il est très salutaire, ou du moins je le pense :
C'est d'éviter partout les objets séduisants,
Qui, pour nous perdre tous, ne sont que trop puissaus.
Chacun, je crois, enteud ce qu'ici je veux dire,
Je parle eu général et ne veux pas médire,
Je dis donc clairement, sans personne nommer.
Qu'il y a des objets qu'on ne doit pas aimer ;
Si la femme, par sa malice,
Fit tomber dans le précipice, Adam et Salomon, et David et Samson,
Est-il quelque mortel qui puisse S'assurer contre l'artifice De ce funeste poison ?
Je ne veux pourtant pas que quand il aura l'âge Qu'exige justement le parti du mariage, 11 dise^ sans raison, un éternel adieu Au sexe féminin qu'il estime en ce lieu. Je sais que ce pays lui en procure une sage. Qui peut le rendre heureux, du moins c'est son langage. Ce que je prétends donc, c'est qu'il suit désornuùs Beaucoup plus circonspect qu'il ne le fut jamais. Et qu'il soit bon époux un jour, s'il le doit être. Toujours sujet fidèle, et bon père et bon maitre. Tels sont les sentiments et les prudents avis
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D'un prre qui craint Dieu et qui cln'-rit son fils.
Pour vous, .Messieurs, voyez dans tout mou inventaire
Ce qui peut vous servir ou ce qui peut vous plaire ;
Vous savez que, pour vous, j'ai fait eu temps et lieux
Tout C(> que pouvait faire un ami précieux ;
Messieurs les savetiers, gens vraiment vénérables,
D'autant que le besoin vous rend indispensables,
Cherchez, vous trouverez dans mes anciens papiers
Le secret de former de solides souliers,
Sans tromper le public, non plus que nos confrères
Messieurs les cordonniers, un peu trop mercenaires.
Oui nous ont empêchés d'e-uployer d'autre cuir
Que celui que déjà ils avaient fait servir.
Vous trouverez aussi dans mon vieux portefeuille
Des secrets de notre art qu'avec soin je recueille,
Ce nç sont point ici des présents faits en l'air.
Ils sont plus permanents que ne dure un éclair;
Si vous venez à bout de les mettre en usa^'c,
Notre métier sera plus brillant dïige en âge,
A ma femme je laisse un billet de cent francs,
Que je tiens d'un fameux débitant d'Orléans,
J'ai son nom par écrit, mais âne de nature,
Il est, je crois, réduit dans un noble lu'qiilal,
A vivre connue il peut et avoir l)ien du mal.
A ma tille j'ordouue en ce moment critique.
Qui me permet encor de parler de mauique.
De ne prendn; en mariage, ici non plus qu'ailleurs.
Jamais de cordonniers, savetiers, ni tailleurs,
Ils sont trop exposés, à Paris comme à Troyes,
A dupiT le public dont l'argent est leurs proies.
Il est rare que ceux de leur profession
Ne soient pas mis au rang... vous savez le dicbtn.
Ainsi qui veut me croire, et passer pour brave liomnu'
Ira plutôt nus pieds, de Paris jusqu'à Rome,
Que de s'allier à gens dont l'art trop dangereux
Les expose souvent à des tours odieux
Mais entin, il me faut lînir toute morale
Et distribuer à tons ma boutique et ma ni:ille.
Premièrement je laisse à Jean Claque Sabnt,
Malinote et sa cage avec mon escabot,
Sur lequel j'ai sans cesse, occupé sans relàdic.
Eté toujours assis, pour enseigner au lâche,
Que pour manger du pain, il faut bien travailler'.
io"^ l'AIilS OUBLIÉ
Et qu'on ne doit jamais so faire tirailler,
Conmie font bii-n des gens que paresse doiuiue,
Et qu'on voit au travail faire mauvaise mine.
Secondement je donne à mon cousin Lupié.
Ma poix et mon trancliet avec mon tirc-fiié.
Ou'ii prenne aussi, s'il veut, mon fll et mes aiguilles,
Oui sont dans un grand sac construit de peaux d'anguilles
A mon ami Drnèt. je donne mon baquet.
Afin que quand le vin lui donne le hoquet,
Il puisse s'en servir... du moins Margot, sa l'emme
Ni- s'apercevra pas qu'il a souillé sou àuie,
C(uunie c'est sa coutume, avec des vieux lurons.
Qui se font surnommer des pili'^rs de boucliofis.
Troisièmement je laisse, a mes amis antiques,
.Alou cuir, tous mes souliers, et toutes mes mauiipies,
l^our mon frère Lipier, qui n'aime point l'ennui.
Je laisse de bon creur ma pipe et son étui.
Comme je ne veux pas causer de jalousie,
Le linge à mes parents, ma malle à mes amis.
Aux pauvres les habits que j'ai sans cesse mis
Depuis plus de trente ans que je suis en méuage,
En général tous ceux que j'eus dès mon bas âge
Ma femme aura ma pie avec mon perroquet
Ils savent bien tous deux imiter son caquet.
En quatrième lieu, je donne à ma cousine,
Qui chez Monsieur Huriot, fait si bien la cuisiue,
Et qui souvent eut soin, par amitié pour moi,
De me bien régaler, je lui donne de (pioL
Se faire nue coiffure avec mes deux mauchettes
Qui me reudaient si beau tous les grands joiu's de fêles.
.le veux aussi qu'elle ait tout mou bois à talous,
Mes épingles, mes cols, avec m 'S vieux haillons :
Elle pourroit aussi emporter mes galoches.
Tous mes bonnets de nuit, chaussettes et banboches ;
Car cette créature est, j'ose l'assurer,
Une assez bonne iille, si jamais d'en trouver
Il fut possible à l'homme ; ainsi elle mérite
De recevoir de moi tout ce que j'ai d'élite.
Or, tout mon linge fin, et la clef du cellier,
Est ce qu'aimoit le plus, moi, François Pipier,
Donc, eu les lui laissaut, je prouve que mon zèle
Est 1)ien aussi parfait qu'il doit l'être jiourelle,
Que les autres oulils. uiarteniix rt cetera.
Soient très exactement donnés au sieur Fera.
Enfin voici, messieurs, ma volonté dernière,
Volonté de celui (|ni finit sa carrière :
Je veux pour épitaphe une pièce de vers,
Qui fasse voir ici, même à tout l'univers,
Que tellt^ fut ma mort, qu'avait été ma vie.
Et (ju'à suivre mes pas un chacun je convie;
Que l'on f,'rave avec soin sur mon humble tombeau
Ce que l'on trouvera de plus grand, de plus beau ;
Pom' frapper les esprits et émouvoir les âmes
De ceux qui craignent peu les éternelles flammes.