‹ Paris oubliéChapitre 6 sur 8 · ÉPITAPHE · texte numérisé non relu

ÉPITAPHE

Ci-gît Monsieur Pipior

Excellent savetier.

Quoique beaucoup bizarre

Il fut un homme rare,

Puisque de lui l'on croit

Que jamais ne dupoil.

Tl disoit peu de chosf.

Eu pensoit encor moins.

Mais son épouse. Rose, Sciublaldr au tic tac des plus bi'uyants moulins,

Parloit toujours pour lui.

Gel homme sur lappui

De messieurs à mauique,

La bonne foi antique

Eut toujours sa vertu,

Ce chemin peu battu

Par messieurs les vénérables, Fut pour lui des seutiers beaucoup plus agréables,

Que les larrons honteux

Que font les malheureux...

Parmi ces respectables

Si quatre seulement

Sont pour lui charitables

Il sera très content.

Qu'ils iM'ieut Dieu pour lui ; Requk'sœt in pacé,

N'en faut iiliis parlé.

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Vers 18o7, tous les flâneurs fredonnaient sur les boulevards :

11 faut qu"iin bou savetier Save, save, save, save Il faut qu'iiu boa savetier Save, save, save son luétier.

Ce couplet se chantait aux Boufles-Parisions dans le Save/icr et le Financier, de Crémieux et d'Edmond About.

Le savetier est devenu un bourgeois, il a planté sa tente au milieu du nouveau Paris et a troqué son échoppe, son baquet de science et sou tirepied contre un brillant magasin étincelant de lumières, de glaces et de dorures, il s'intitule pompeusement cordonnier, c'est le progrès. L'ancien perruquier est bien devenu un professeur de coupe raisonnée.

Connaissez-vous le Conservateur de dominos ?

Lorsque le père Vachette tenait le restaurant célèbre qui forme l'angle du boulevard et du faubourg Montnuirlre, il avait pour client assidu un grand joueur de dominos qui, à force de remuer les dés et de souper, laissa son dernier sou sur une de ses tables.

Le restaurateur, ému do cette ruine, songea à nourrir gratuitement son ancien habitué, qui sans lui serait mort de faim et. pour déguiser cette auiTiône, il le nomma en souvenir de soii ancienne

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passion pour le domino, conservateur de <Io»)inns de la maison qui en possède quatre jeux I

Tous les jours, gravement, comme un homme chargé d'uue sérieuse mission, avant déjeuner, il venait inspecter les quatre hoîtes placées sur le marhre, au-dessous du haromètre, puis allait se mettre à tahle avec la satisfaction d'avoir accompli consciencieusement son devoir.

Quand Brébant prit la succession de Vachette, il conserva le conservateur.

Lorsqu'en 1860, on démolit la Cité, tout Paris alla visiter le cabaret du Lapin-Blanc, un des derniers tapis-francs ; le père Mauras, qui en fut le dernier propriétaire, était l'auteur des inscriptions bizarres qui ornaient l'intérieur de la salle.

Je me rappelle avoir visité cet borril)Ie repaire, construit sur trois étages de caves. Le père Mauras, malin, voulant attirer la foule et faire croire que son cabaret était peuplé de voleurs et d'escarpes, avait raccolé dans les carrières d'Amérique et dans les bouges de la capitale une vingtaine depauv.ves diables inoffensifs qui figuraient chaque jour et épataient les bourgeois, qui les prenaient au sérieux, en serrant de près leur porte-monnaie.

C'était un farceur, le père Mauras, quoi qu'on fût en plein hiver et qu'il fit un froid de loup dans la saUe ; l'énorme poêle en fonte qui en tenait le milieu était sans feu, il avait écrit à la craie sur la cloche : <( Relâche ! »

Après la démolition de son cabaret, le père Maiiras se retira dans l'ile Saint -Louis avec 30.000 francs de rentes, mais il n'était pas heureux, il avait la nostalgie de Fignoble lieu où il avait vécu si longtemps ; tous les jours il allait à l'endroit où avait été son débit et venait ensuite se reposer sur un banc dans le jardin de l'Archevêché. Là, il restait des heures entières perdu dans ses souvenirs; il est mort en 1872.

A la même époque mourut le f^ère Girot, une célébrité dans le monde des chiffonniers.

Il était venu s'établir à Paris, vers 1840, place Maubert, dans une maison restée légendaire ; il ne savait ni lire ni écrire, c'était au moyen de lignes tracées à la craie sur une planche qu'il tenait sa comptabilité. Il vendait ou achetait pour cent mille francs de peaux de lapins par semaine.

Il est mort dix fois millionnaire, et dire qu'il y a des bacheliers qui ne trouvent pas à se placer comme balayeurs ! !

Le Concert Besselièvre. — Le Fusil à aiguille. — Qu'est-ce que la Femme ? — Mangiii. — Le Père Vinaigre. — Le Marchand d'Épongés et Moustache. — Le Gratteur de Démangeaisons. — L'Aigle Impériale. — Le Vert-Galant. — La Maison du Bourreau. — Le Square du Temple. — La Fontaine Mystérieuse. — Le Parc aux Huîtres. — Les deux Rochers de Cancale. — • Le Cabaret de la Côte de Beaune. — Voltaire et Piron.

Le Jardin de Paris remplace le Concert Besse- LiKVRE, absolument comme la piquette remplace le chambertin ; où sont les beaux jours où le vrai « tout Paris », les vendredis, envahissait le célèbre jardin des Champs-Elysées?

Du côté des femmes : M"^'' la princesse de Metternich, les duchesses d'Istrie et de Chazelles, la comtesse de Durfort, la princesse Ghika, les marquises de Béranger et d'Aoust, les comtesses de

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Charnacé, de Galard, de Janzé, de Fontenelles, et tant d'autres que j'oublie !

Du côté des hommes : le duc d'Acquaviva, le vicomte de Poli, Clément Lanrier, le comte Yigier de Mirabal, le comte de la Guéronnière, le général Fleury, etc.

Les célébrités littéraires et politiques venaient sous les marronniers causer sans façon ; l'opinion était laissée au vestiaire; la politique était rigoureusement bannie ; l'esprit seul avait droit de cité; les habitués se groupaient suivant leurs fantaisies; autant de groupes, autant de petites cours, de cercles en plein air.

Autour de M'"'' de Metternich, gravitait une foule choisie, il y aurait de quoi faire des volumes avec les anecdotes qui s'y racontaient dans une soirée; les petits, les grands s'asseyaient tour à tour sur la sellette; la victime de la veille devenait le bourreau du lendemain.

Pendant la ûuerre entre l'Allemagne et l'Autriche, on demandait à M'"'' de R... pourquoi les armes prussiennes s'appelaient des fusils à aiguille ?

— Parce qu'ils passent toute une armée au fil... de l'épée.

— Et c'est la Parque qui coupe le fil.

— Les Prussiens ne sont plus qu'une armée d'aiguilleurs.

— Au fait, pourquoi n'appelle-t-on pas cela des

fusils à épingle; car au bout il y a toujours une tète cassée?..,

— On peut dire qu'avec leur aiguille, les Prussiens ont tiré leur épingle du jeu.

— Oh! laissez les Prussiens, dit la charmante duchesse d'Istrie, parlons de la femme.

— C'est un sujet si vieux et toujours si nouveau, répondit le duc d'Acquaviva; c'est une question toujours brillante.

— Suivant l'âge, car le temps est un rude pompier.

— Il laisse toujours une étincelle sous la cendre, dit la vieille duchesse de R...

— C'est vrai, mais il faut souftler si fort, dit le jeune Sigisbé de la vieille duchesse, qui reçut aussitôt un coup d'éventail sur les doigts pour sa remarque impertinente.

Clément Laurier passait, il s'arrêta.

— Ah! dites-nous, monsieur l'avocat, ce que vous pensez de la femme.

— Je pensais, répondit-il philosophiquement, ({ue la femme est, pour nous autres hommes, Y alpha eiï oméga, la préface et l'épilogue, le commencement et la fin, car c'est elle qui nous met dans les langes et c'est elle qui nous met dans le linceul.

— Vous n'êtes pas gai, ce soir, monsieur Laurier.

— Non, je dîne chez ma belle-mère.

— Et vous, monsieur de Yillabé, que pensezvous de la femme?

— Je pense que je resterai célibataire.

— Vous n'êtes pas aimable. Vous êtes à plaindre, de n'avoir plus d'illusions à vingt-cinq ans !

— Peut-être! J'aimais une toute jeune fille, blonde, fraîche, naïve; elle marchait le long d'un sentier en fleurs, effeuillant une marguerite. J'étais derrière cette haie, mon cœur battit; elle consultait certainement l'oracle pour moi. J'écoutais la douce enfant qui, tout en arrachant un à un les pétales de la fleur, disait :

— Il aura de l'argent. . . un peu. . . beaucoup. . . énormément. . . pas du tout!

Il aura de l'argent !

Voilà la femme !

M. de Besselièvre avait collaboré au Corsaire, au premier, celui qui avait réuni des esprits d'élite tels que Villemessant, René de Rovigo, d'Acquaviva, etc.; il avait conservé de son passage dans le petit journalisme la manie des mots de la fin ; il ne manquait jamais une occasion d'en placer.

Un jour, un agronome distingué de la Sarthc vint lui faire une visite, et lui tint à peu près ce langase :

— Monsieur, vous avez organisé des conférences publiques qui sont très suivies. Vous devez désirer d'y voir traiter toutes les questions à l'ordre du jour par des hommes compétents. Or, la question agricole est à l'ordre du jour, et je suis reconnu pour l'un des agronomes les plus compétents de la

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France, je vous propose donc de faire une conférence publique sur la question agricole.

— A ({ui ai-je Fiionneur de parler? demanda M. de Besselièvre.

— M. Lacroix.

— Il y a beaucoup de personnes , beaucoup d'écrivains de votre nom, Monsieur; votre prénom serait indispensable pour éviter la confusion.

— Octave Lacroix.

— Mais pardon. Monsieur; il y a un littérateur distingué qui s'appelle Octave Lacroix, et il y aurait certainement confusion.

— J'ai deux autres prénoms : Jules. . .

— Jules Lacroix protesterait.

— Et Paul ?

— Le bibliophile Jacob réclamerait. Mais j'y pense; faites comme M. Mathieu de la Drùme, M. Jobert de Lamballe, M. Boulay de la Meurthe, ajoutez à votre nom celui du département ou de la ville que vous habitez.

— J'habite Mamers, dans la Sarthe.

— Eh bien! c'est cela, ditM.de Besselièvre, vous vous appellerez : Ijocroix de Mamers!

L'agronome court encore.

M. de Besselièvre, en 1857, associé avec Dartois, avait dirigé la salle Musard, établie dans l'ancien hôtel d'Osmond, rue Basse-du-Rempart.

M. de Besselièvre est mort, et le concert qui portait son nom a disparu.

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Très certainement, les liabiLnés du Jardin Besselièvre ne connaissaient pas le Grattcurde démangeaisons, la providence des galeux !

Il se tenait chaque matin à la porte de l'hôpital Saint-Louis, affecté, comme on sait, au traitement des maladies de peau. Quand il voyait un malade atteint de la charmante (gale), il s'empressait aussitôt de lui offrir ses services et le grattait vigoureusement. Coût : dix sous!

Ce n'était vraiment pas cher pour un tel service. Notre homme gagnait néanmoins sept à huit francs par jour à ce métier.

Il est mort récemment, sa place est vacante. Avis aux députés qui ne seraient pas réélus.

C'est à croire que Paris ne danse plus que

devant le buffet. Tous les bals, riches et pauvres, disparaissent successivement.

h' Aigle Impériale, cours de Yincennes ; son voisin, le bal des Délices; le bal des Deux-Eléphants, le bal du Sauvage, le bal des Quatre- Saisoas,\Q bal du Veau-qui-Tette ,\q salon d'Apollon, le bal du Delta, \gs salo/i'> de Cellarius, le Pré-Catelan, le Ranelagh, le bal du Mont-Blanc, le bal de la Cane, le Vert-Galant, au terre-plein du Pont-Neuf,' toujours inondé pour calmer la chaleur des danseurs.

La maison ail Marat fut assassiné par Charlotte Corday, cour du Commerce, rue Saint-André-des- Arts. La maison du bourreau, qui occupait le n° o

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de la rue Victor-Cousin, démolie pour la reconstruction de la Sorbonne,

Sainte-Foix. Sauvai, Dulauro, Mercier ne mentionnent pas cette maison, qui pourtant a traversé les siècles, conservant sa tradition.

Un vieil usage voulait que la maison du bourreau fût toujours située à l'extrémité de la ville ; elle remplissait ces conditions, car l'enceinte de Philippe-Auguste était à deux pas.

Cette maison était une des plus remarquables de Paris par ses ornements en fer forgé : la porte était ornée, à la partie supérieure, de deux haches en fer d'un admirable travail ; à l'intersection se trouvait un médaillon semé de fleurs de lis, et, au beau milieu, un immense personnage conduisant un-^har rempli de condamnés allant au supplice.

Le square du Temple, en 18.j3, fit disparaître ce qui restait de l'ancienne commanderie des Templiers. Les historiens fournissent sur cette institution d'amples détails, il n'est pas nécessaire de les reproduire.

En 18i8, après les journées de Février, il se forma une sorte de garde urbaine qui tint garnison dans les vieux bâtiments du Temple ; cette garde était bien la chose la plus étrange qu'on puisse imaginer, la plupart des soldats étaient vêtus d'une blouse bleue serrée à la ceinture par une écharpe de laine rouge, ils avaient au bras gauche un brassard tricolore, et étaient coiflés de képis, d'^

casquettes, do eliapeaiix mous ou hauts de forme ; quant à la chaussure, savates éculées, souliers vernis, dépareillés, chaussons de lisières, sabots, hottes à Fécuyère, tout un fond de magasin de savetier complétaient le costume.

Tout ce monde fumait, buvait, jouait et couchait pêle-mêle dans les vastes salles sur des paillasses éventrées.

Ilsmontaient gravement la garde à la porte, tout en jurant de mourir pour la patrie et pour k's citoyens Caussidiére, Blanqui et Sobrier.

Comme dans tous les moments d'effervescenee populaire , cette garde s'était recrutée dans les bas-fonds sociaux; on lui avait donné des armes sans contrôle, préparant ainsi les fatales journées de Juin.

Yers 1815, les bâtiments en bordure de la rue du Temple, avaient été occupés par les religieuses de V Adoration perpétKf'Ue du Saint-SacrpniPnt. Un décret du Gouvernement provisoire de la République, en date du 24 mars 1848, désaffecta le couvent qui fut occupé par la garde urbaine.

A chaque révolution, les prêtres et les religieuses ont le triste privilège d'attirer les fureurs de la foule, comme le paratonnerre attire la foudre.

Lorsque la garde urbaine eut pris la place des religieuses, tout ce qui avait appartenu à ces dernières, livres, meubles, instruments, fut flairé, re- Journé, palpe par les révolutionnaires qui essayaient

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de trouver clans ces choses si simples une interprétalion odieuse.

En 1871 , nous on avons eu un exemple avec les instruments orthopédiques trouvés chez les Dames de Picpus et avec les fameux cadavres de l'église Saint-Laurent.

Dans une des salles du Temple où les religieuses faisaient leurs dévotions, il me souvient avoir vu un fauteuil articulé qu'un des farouches montagnards montrait à la foule ameutée en racontant, sur l'usage de ce meuble, les choses les plus monstrueuses et les plus odieuses.

Il servait aux curés pour triompher des nonnes récalcitrantes î 1

C'était simplement un fauteuil à l'usage de la supérieure impotente.

Le boniment terminé, « le frère w tendait la casquette en faisant le tour de la société pour les •' détenus politiques » ; il n'y eu avait plus, mais on n'y regardait pas de si près.

Le marchand de vin du coin de la rue de la Corderie fit presque fortune en exhibant le fameux fauteuil.

Ah ! si les voûtes avaient pu parler !

Si elles avaient pu nous raconter les scènes qui se passaient les soirs où la grande porte s'entrebâillait discrètement pour laisser passer les pensionnaires des maisons de tolérance qui venaient partager fraternellement In paille républicaine !

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Aujourd'hui, en voyant jouer les enfants à Tombre des grands arbres, et courir les allées, on ne songe plus que c'est de là que partirent Louis XYI pour l'échafaud et Louis XVII pour la fosse commune du cimetière Sainte-Marguerite.

La rue Montorgueil avait une physionomie particulière : sur l'emplacement de la rue Etienne- Marcel se trouvait le Parc-aux-Huîtres ; à cette époque les huîtres ne se vendaient pas par cent, mais bien par bourriche de douze douzaines ; rbuitre portugaise était inconnue. Le dimanche, la rue Montorgueil présentait une animation extraordinaire : de tous les points les plus éloignés de Paris, les ouvriers accouraient en foule ; les plus petites bourses pouvaient s'offrir le luxe d'une douzaine d'huîtres, ou les vendait quatre sous La douzaine !

Les marchandes accortes appelaient les acheteurs en leur faisant mille avances. — Approchezvous donc, mon ami, on ne vous mangera pas. — Voulez-vous les goûter? — On vous les vendrait vingt francs la bouchée que vous ne les auriez pas plus fraîches.

Les marchés se concluaient amicalement, et acheteurs et vendeurs allaient chez le plus proche marchand de vin siftler un petit vin blanc, et parfois il arrivait que les huîtres se trouvaient mangées devant le comptoir tandis que la ménagère attendait.

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A quelques pas du Parc-aux-Huîtres, au coin de la rue Greneta, il existait, et existe encore, un restaurant qui porto pour enseigne : An Roc/ier de Cancale. \\ fut fondé par Philippe père, auquel son fils succéda; plus tard Pascal devint le chef de cette maison. Aujourd'hui, elle est dirigée par M. Pécune, qui continue la tradition.

Cette maison, qui eut une grande célébrité, avait pour principal client un abbé d'une force colossale qui a laissé au faubourg Saint- Antoine une réputation de viveur ; il était l'amant d'une hétaïre fort en vogue vers /l 855; son curé le réprimandait souvent sur ses écarts. — Que voulez-vous, lui répondait-il, quand je serai Là-haut, je ne mangerai pas de perdreaux !

Le restaurant Philippe n'était pas le vrai Rocher de Cancale. Vers 1787, le père Baleine ouvrit, rue Montorgueil au coin de la rue Mandar, un restaurant qui, à cause du voisinage du Parc-aux-Huîtres, s'intitula : Au Roc/ie?' de Cancale; là, se donnèrent les dîners du Vaudeville, les dîners du Caveau moderne et enfin quelques années plus tard les soupers de Mo?nus, qui avaient lieu le 20 de chaque mois.

Parmi les convives des dhiers du Vaudeville se trouvaient Radet et Desfontaines, qui furent emprisonnés comme suspects ; Baire^ pour obtenir la liberté de ses collaborateurs et prouver qu'ils n'étaient ni des « contre-révolutionnaires » ni des

« cagots » leur commanda un vaudeville républicain et anticlérical : .4// Relow, qu'il représenta à la hâte : on y trouve ce couplet :

Sans le s'cours de la soutane Et, comm'uous, coiffé, vêtu. Il r'mettra celui qui s'dauuie Dans rchemin de la vertu.

11 prèch'ra rs'enfants d'autrui.

Puis le soir, en bon mari, Il en f'ra qui s'ront à lui.

La Commune de Paris, enthousiasmée de ce vaudeville, ordonna qu'une mention civique en serait faite aux auteurs, lladet et Desfontaines encore en prison, remercièrent la Commune par une chanson sur l'air : on doit cinquanti' mille francs, en voici le dernier couplet :

Pour nous eucor, la vérité N'éclaire pas l'autorité :

C'est ce qui nous désole.

Mais, eu attendant ce lieau jour.

Vous api)laudissez Au Retour C'est ce qui nou.s console.

Les deux vaudevillistes furent immédiatement mis en liberté, et un grand dîner fut donné en l'honneur de leur libération. Au père Baleino succéda Borel, ancien maître d'hôtel de Charles X. Sa clientèle était exclusivement composée de gens de la cour qui y venaient, en compagnie de grandes dames, savourer en cabinet particulier les poular-

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des demi-dorées et la tête de veau tortue ; ce n'était pas la cuisine à la vapeur de nos jours, où on improvise un diner en deux heures ; le cuisinier rétléchissait à son menu des journées entières, et le sommelier vous servait de vrai vin, du vin semblable à celui qui fit la réputation du Cabaret de la côte de Beaunc

Ce cabaret, situé rue Pierre-au-Lard, une ruelle infecte, plus encore que les rues Mondétour et Pirouette, était renommé pour ses huitres d'Ostende et son vin blanc sec bourguignon ; il s'y passa en 1722 une scène des plus originales.

Les héros de la scène étaient : Piron, Voltaire, Rameau et Francisque, entrepreneur de spectacles.

Ce jour-là, l'auteur futur de la Métromame avait fait représenter au théâtre de la foire Saint-Laurent : Arleqn'in-Deucalion, opéra-comique, mono-* logue en trois actes, en collaboration avec Rameau.

La pièce était accueillie avec succès, quand un sifflet vigoureux, parti dos premières loges, souleva une tempête de protestations.

Piron, qui assistait à la première représentation de son œuvre^ placé au parterre, apostropha violemment l'interrupteur, dont la clarté douteuse des quinquets de la salle ne lui permit pas de distinguer les traits.

Puis les deux champions sortirent et se reconnurent. Le siftleur était Voltaire !

La discussion reprit de plus belle dans la rue et

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eut bientôt deux témoins, Rameau et Francisque, directeur du théâtre.

Celui-ci, pour apaiser la querelle des deux rivaux, cria à Piron : (^ Bravo, Alexis, bravo ! Je vous achète votre Arlequin 600 livres, » et lui présentant une bourse pleine de pistoles, il ajouta : « Voici un acompte ! »

a — 600 livres ! Francisque, 000 livres ! mais me voilà riche, et je ne serai plus un copiste à deux sous chez un procureur. »

Et, se tournant vers son agresseur : « Voltaire, dit Piron, voici ma main, et, pour remettre la paix entre nous, je t'olFre une bourriche d'huîtres au Cabaret de la côte de Beaune. »

Rameau et Francisquej invités au souper, accompagnèrent les deux rivaux.

Avant sa démolition, ce cabaret, jadis célèbre, servait d'entrepôt à un préparateur de colimaçons.

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La Fontaine des Innoceuls. — Les Déserteurs. — Le Restauraut des Pieds-Humides. — La Mère Uidoche. — Le Pelit-Manteau- Bleii. — Brébiint. -- Frascati — Le Cercle des Arts-Libéraux. — Le Frascati du Direcloire. — L'Aquarium.

Avant les Halles-Centrales, les halles étaient installées à divers endroits, mais les principales se trouvaient à la place du square des Innocents et formaient un carré dont la fontaine était le centre ; les marchandes étaient abritées tant Lien que mal sous des auvents en hois, en bordure de la rue de la Ferronnerie ; dans le milieu, elles se î^roupaient et s'abritaient suivant leur fantaisie; la plupart avaient choisi d'immenses parapluies de calicot, vert, rouge, tricolore, et qui formaient un assemblage des plus curieux et pittoresque au possible. Les marchandes n'étaient pas policées comme nous

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les voyons aujourd'hui; elles eugueulaient les acheteurs pour un rien. Malheur aux râleuses : c'étaient les poissonnières qui avaient conservé les traditions du catéchisme poissard ; deux mots suffisent pour les peindre : guculardes et bon cœur.

Jamais on ne fit en vain appel à leur charité.

Aujourd'hui, les soldats qui désertent le drapeau sont conduits à la prison du Cherche-Midi ou aux gares de chemins de fer dans des voitures cellulaires.

Autrefois, il n'en était pas ainsi; ils subissaient rhumiliation de traverser Paris les menottes aux mains, entre deux gendarmes achevai. La foule se pressait sur leur passage, les mères les montraient du doigt à leurs enfants : « Voilà la punition des lâches, disaient-elles; que ce spectacle vous serve d'exemple. »

Par une coutume dont l'origine est inconnue, chaque fois que des gendarmes avaient à conduire un déserteur, ils le faisaient passer à la halle et s'arrêtaient dans le milieu de la rue de la Ferronnerie. Aussitôt, une marchande accourait, s'emparait du bonnet de police ou du képi du malheureux et courait de place en place quêter; la récolte était abondante. J'en ai vu souvent pleurer en Versant le produit de la quête dans la poche du prisonnier. Une seconde plus tard, elle s'essuyail les yeux et agonisait sa voisine.

Au pied môme de la fontaine des Innocents, il

existait un restaurant qu'on avait baptisé : ReManrant des Pieds-Humides.

Ah ! il était admirablement nommé, et la foule des misérables, ses parrains, en savaient quelque chose, quand ils mangeaient la soupe les piedii dans la boue, assis sur des tas d'immondices ou sur la margelle de la fontaine, quand la pluie tombait à torrents dans son assiette : « Cela allonge le bouillon, disaient-ils philosophiquement; mais cela ne lui donne pas d'yeux ! »

Pour deTix sous, la mère Bidoche donnait une portion de haricots, d'oseille, de pois cassés ou d'épinards. La soupe coûtait un sou; les riches, pour trois sous, pouvaient s'offrir un bœuf entrelardé ou un ragoût de mouton. Quant au vin, il était gratis ; la fontaine des Innocents ne tarissait jamais!

C'était un type que la mère Bidoche. Ancienne cantinière, elle avait conservé de son existence au régiment des habitudes militaires. Elle avait horreur de la carotte et ne l'admettait que dans la soupe. Pas d'ceil, disait-elle, il est crevé; ce qui ne l'empêchait pas, lorsqu'elle voyait rôder autour de ses marmites un pauvre vieux qui mangeait des yeux le bœuf qui mijotait, de lui faire signe et de lui donner discrètement une portion. — C'est dégoûtant, disait-elle, j' peux pas voir queuqu'un avoir faim.

Elle avait cela de commun avec Yhomme au petit

manteau bleu. Ce dernier, régulièrement, venait vers les dix heures du matin; il était généralement attendu par une nuée d'affamés qui, à son arrivée, s'écartaient respectueusement; il les comptait, puis, sans dire un mot, payait h la mère Bidoche autant de portions qu'il y avait d'hommes ; il se reculait de quelques pas, et quand ses invités avaient terminé leurs repas, il s'en allait trottinant, en souriant.

Le Restaurant des pieds //?w?/6?^s a disparu depuis 1866, et le Petit manteau bleu, dont le vrai nom était Edme Champion, mourut en 1832.

Bréhant a continué la tradition de cet homme hienfaisant. On peut voir en hiver, tous les matins, vers neuf heures, une queue immense de malheureux qui viennent de toutes les carrières qui leur servent de refuges, stationner à sa porte attendant la ])ienheureuse soupe.

Une particularité, tous attendent dans le plus parfait silence, et pendant la distribution, jamais une querelle, jamais une bousculade, chacun est à son rang.

FuASCATi a vécu, c'était anciennement un magasin de nouveautés; les magasins furent transformés en une salle de bal, l'orchestre était sous la direction d'Arban ; ces bals eurent peu de succès. Des concerts furent alors organisés, Litolff y fit exécuter, sous sa direction, son ouverture : Le Oernier Jour de la Terreur.

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Il avait intercalé dans cette ouverture huit mesures de la Marseillaise. Un soir, h la dix-septième audition, l'orchestre arrivait à peine aux réminiscences du chant révolutionnaire, que des coups de sifflet vigoureux partirent à la fois des fauteuils réservés. Aussitôt une immense clameur s'éleva de tous les points do la salle et trois cents personnes crièrent à la fois : « Tuez-les ! tuez les ! » La force armée dut intervenir pour rétablir l'ordre; mais les concerts avaient vécu.

FrascQli^îvii alors loué à une société qui y installa une maison de jeu sous ce titre : Cercle des Arts libéraux. Personne ne saura jamais pourquoi ce titre fut choisi ; le cercle fut fermé vers la fin de 1884.

L'autre Frascati, le vrai, était situé presque en ^.jxjç face, au Ji" 112 de la rue Richelieu; il avait été2W^ installé dans l'hôtel Lecoulteux. Dans cet hôtel, on 1793, demeurait Lavoisier. Prévenu par des amis qu'il allait être arrêté, il se réfugia rue Férou, n" 9, mais sa retraite fut découverte. Il fut condamné et exécuté le 8 mai 1794.

Le jardin Frascati fut longtemps le plus célèbre café de l'Europe. 11 fut fondé sous le Directoire par le Napolitain Garchi.

Une magnifique terrasse s'étendait sur le boulevard jusqu'à l'hôtel de Montmorency (aujourd'hui passage des Panoramas).

Perrin, qui tenait une banque au n° 110, y rem- j

plaça Garchi après avoir gagné seize millions. Perrin céda la place à Bernard, auquel succéda le marquis de Clialabre. Enfin Boursault, qu'il ne faut pas confondre avec l'auteur du Mercure galant, fut l'avant-dernier directeur; le dernier fut M. Benazet, le créateur des jeux de Baden-Baden,

Frascati n'était pas une maison de jeu ouverte à tout venant; on y était d'une sévérité extrême pour la tenue et les manières.

Le jeu commençait à quatre heures du soir et se terminait à deux heures du matin. C'était la seule maison de ce genre ouverte aux femmes galantes.

Plusieurs d'entre elles, les plus à la mode, étaient aux g'ages de M. Benazet et servaient d'appâts pour attirer les étrangers qui, de cette manière, étaient assurés de jierdre leur argent.

Le Frascati hil démoli en 1857 et sur son emplacement ont été construites les maisons que nous . voyons aujourd'hui.

Dans celle qui fait l'angle, en 1865, furent les bureaux du Petit Journal. Le père Miilaud y lit ensuite installer un aquarium, mais cette exhibition ne réussit pas.

Une particularité assez curieuse. En 1859, Moïse Miilaud fit représenter au Palais-Royal un vaudeville devenu célèbre : Ma Nièce et mon Ours. Il le signa du nom de Frascati, et, quatre ans plus tard, ce fut Frascati qui vit son grand succès.

Dans un autre volume qui suivra Pa?'is oublié

nous consacrerons une partie spéciale, sous ce titre : Feuilles mortes, à l'étude des journaux disparus depuis trente ans. Nos lecteurs trouveront là une mine intéressante de souvenirs et d'anecdotes très curieuses sur les commencements de la plupart des journalistes célèbres aujourd'hui, et sur l'existence intime des feuilles qui peignent une époque. Nous essayerons de ne rien oublier, depuis la Presse, qui servit de tremplin à Emile de Girardin, jusqu'au Hanneton, journal des toqués, qui fit la trloire du fameux Le Guillois.

PARIS OUBLIÉ 28o

\.a Prison des .MaJi'lonnettos. — Charlos de Braacas. - Le Moiiolioir ri''vélal<'ur. — Une Oubliftto. Le Théâtre Saint-Pierre.

— Le Père Dechaiime. — Bric-à-Brac et Directein". — Les Folies-.Montholon. — Le Père Hyacinthe. — Le Curé limonadier. — Le Père Coluche. — Quand vous seriez le petit Gaiiorai, on ne passe pas. — Les Boulevards extérieurs en 1800.

— Le Camp de la Loupe. — Le Raphaël de la Chopinette. — Soulouque et ses Grenadiers. — L'Auvergnat et les boites à Sardines. - An rendez-vons des Briards. — Auguste Luchet et l'auteur de M. Mayeux. — Bréant le Chansonnier. — La Guillotine pour les Chiens. — Le Jouraal l'Ours et le Pan de Chemise. — Le Saeritice d'Abraham. — Charles Gilles. — L'Imitateur de Déjazet. — Le Café de France. — Darcier et le •loueur de Hautbois. — Dumanet et Pitou, — Javal et sa Caissière. — Bonne Nouvelle. — Véra et Dada. Le Professeur de Langues. -- Voilà Iplaisir, Mesdames. — La salli- ChanliM-i'inc.

En 1866, pour le percement cU^ la rue do Tur- ])iiro, la prison des Madei.onnettes, située rue des Fontaines, 12, fut démolie.

:2H6 l'A RI s OUBLIÉ

Cette prison était autrefois le couvent de la Madeleine.

Voici à quelle occasion il fut fondé.

En 1618, Robert Montré, suivant les uns, Rol)ert de Montrey, suivant les autres, riche marchand de vins de Paris, rencontra deux filles publiques, qui lui témoignèrent le désir de quitter leur vie de honte et de scandale pour mener une vie régulière; il leur donna asile dans sa maison, près du carrefour de la Croix-Rouge.

Il parla de ce fait à trois personnes bienfaisantes, au curé de Saint-Nicolas-des-Champs, à un capucin et à un officier des gardes du roi; la marquise de Maignelay, sa^ur du cardinal de Gondi. se joignit à eux ; elle acheta en 1620 le couvent de la Madeleine, rue des Fontaines, et légua pour l'entretien des filles repenties la somme de 101.600 livres.

Le couvent fut supprimé en 1790 et devint propriété nationale; naturelhMiient, en 1793, il fut converti en prison pour les femmes prévenues ; cette destination lui fut conservée jusqu'en 1830. Parmi les religieuses célèbres qui prirent le voile dans cette maison se trouvaient les deux demoiselles de Brancas, qui y moururent en 1697.

Lorsque les ouvriers terrassiers fouillèrent le sol, ils déterrèrent deux cercueils de plomb, parfaitement conservés.

L'un d'eux ne portait ni emblèmes, ni caractères

l'A m s ouBLifc; iS~

gravés; sur l'autre ou lisait très distinctcmeut l'inscriptiou suivante :

Ici ost le corps (le très haule et puissanlc dame, Madame Suzanne fiarnier, veuve de très haut et très puissant seigneur niessirc Charles de Brancas, comte de Villars, chevalier d'honneur de la feue reine, mère du roi Louis XIV, lieutenant général des camps et armées de Sa Majesté. Au jour de son décès, âgé de f,IX ans IX mois, décédée le H° jour de novemhrc IG80, à S heures du soir. — Reqiiiescat in pacc.

Charles de Braucas, comte de Villars, marquis de Maubecq et d'Arpilly, chevalier d'honuenr de la reine Anne d'Autriche et lieutenant général des armées du roi, appartenait à cette illustre nuiisou de Brancas, originaire de la terre de Naples et dont le premier ancêtre Brancassius, patricien de la plus haute uaissance, fut. au diie d'Alain Marquesius, baptisé par saint Pierre.

Il était fils de (ieorges de Brancas, duc de Villars et baron d'Oise, et de Julienne d Estrées, iille du marquis de Cœuvres et de Françoise Babou de la Bourdaisière, et par conséquent sœur de la belle (uibrielle d'Estrées.

C'est ce même comte de Brancas-Villars, dont il est si souvent parlé dans les Lef/rcs de la mar<[uise de Sévigné.

Charles de Brancas mourut en 1081, à Tàge de soixante-trois ans; le cercueil sans inscription, trouvé près de celui de sa femme, morte en 1685* était donc le sien.

288 l'A ni s OUBLIÉ

Le fait de deux cercueils trouvés cote à côte, l'un, celui d'une femme avec son inscription, et l'autre sans inscription, n'était pas sans précédent.

En 1861, en déblayant l'emplacement du Loulevard Malesherbes, on déterra en même temps le cercueil dune comtesse de Choiseul-Beaupré et un autre cercueil privé de toute indication : c'était celui de son mari.

]\'eiit-on pas bien étonné M""" de Sévigné en lui disant que les restes du comte de Brancas-Yillars seraient remis au jour, cent quatre-vingts ans après sa mort par des égoutiers, dans un temps 011 n'existerait plus un seul Brancas!...

Après 1830, les jeunes détenus vinrent aux Madelonnettes.

Vers 1836, alors que la Force regorgeait de prisonniers, on y introduisit des voleurs.

Dans le volume des procès-verbaux du conseil général de la Seine, session ordinaire de 18oo, on lit ceci :

(jiiant à la prison des Madelonnettes, elle devra être démolie pour le percement de la grande voie de communication, qui, de la rue du Temple, se dirigera vers les Halles. La ville devra au département une indemnité pour la cession de cet immeuble, mais avant d'en faire emploi, il y aura lieu d'examiner s'il n'est pas possible de verser la population des Madelonnettes dans la prison de la Roquette, ce que je crois très praticable.

Parmi les prisonniers qui furent détenus peu-

l'A RI s OUBLI l':; 280

dant la révolulion de 1793, on cite l'auteur du Voyage du jeune A?iacha)'sis, Fleurieux. ex-ministre de la marine, Crosne, ancien lieutenant de police, le général Lanouo, Saint-Prix, Yan Hove, Dupont, d'Azincourt, de la Comédie française, et Fré ville, membre de l'Institut.

Les guillotinades de la Révolution faussèrent la cervelle de ce pauvre Fréville; dans sa folie il se croyait condamné à mort par les législateurs du j«ur.

— J'arrivai au pied de Téchafaud, racontait-il, les mains liées derrière le dos.

— Où vas-tu? me demanda le bourreau.

-^ Vous le voyez, mais c'est une cruauté de

— Pas de paroles inutiles ! Où vas-tu?

— Rejoindre mes compagnons d'infortune, prier au ciel pour ma famille

— Tout ça, c'est bel et bon, mais on ne passe pas.

— Comment !

— Sans doute, on ne passe pas ! As-tu ton

numéro ?

— Mon numéro?

— Mais oui, ton numéro : est-il entêté !

Qui nous a f un condamné comme celui-là?

Tu crois donc qu'on se fait guillotiner comme ça, toi?

Voyons ton numéro ?

— Pardon, monsieur, je j 'ignorais l'usage

Je n'ai pas de numéro

— Cherche.

— C'est bientôt dit: Cherche Mais

— Va -t'en chercher ton numéro Hum ! f

bèta, qui vient se faire couper le cou sans avoir son numéro I

Cette prison avait un aspect aussi triste à l'intérieur qu'à l'extérieur. La rue des Fontaines était une rue étroite, un ruisseau coulait dans le milieu; les eaux sales, grasses, puantes, se répandaient dans les interstices des pavés et formaient des cloaques fétides.

On entrait dans la prison par une porte massive, en chêne^ solidement soutenue par deux énormes piliers en pierre de taille, la porte cochëre était en retrait de la rue et formait une sorte de quart de cercle. De chaque côté il y avait deux bancs de pierre, sur lesquels s'asseyaient les pauvres ou les amis des prisonniers, les jours consacrés à la visite.

La grande porte ne s'ouvrait que pour laisser entrer ou sortir le jyanier à salade, à gauche se trouvait une porte basse munie d'un judas et derrière laquelle se tenait un guichetier.

Une fois cette porte franchie on se trouvait dans la cour des prévenus, la seule pavée, elle était encadrée sur toutes les faces par des bâtiments élevés, qui portaient leur caractère d'origine, le dixseptième siècle; les pierres de taille se détachaient

l'AUlS OUli Ll K 2îM

sur un fond de briques brunies et écaillées par le temps. L'encadrement était complété par un mur de vingt pieds de hauteur.

Au rez-de-chaussée du bâtiment, mais de deux côtés seulement, réguaient des arcades semblables à celles de la place Royale, où les prisonniers se réfugiaient quand il pleuvait.

Le milieu de la cour était occupé par une fontaine à réservoir supérieur, dont l'eau retombait dans une large vasque. Autour de cette fontaine quelques maigres arbustes, jaunes, étiques, végétaient misérablement.

Les Madelonnettes étaient la prison la plus insalubre de Paris; en revanche, elle était toujours la plus pleine. Des prisonniers se plaignaient au commissaire Marino de manquer d'air.

— Patience, mes amis, leur répondait-il, vous serez bientôt dans de vastes prisons. Ici, vous êtes dans Tantichambre.

Paroles de paix et de consolation.

Cette cour servait de préau; là, se réunissaient les prévenus qui pouvaient jouer ou se promener pendant quelques heures sous la surveillance des gardiens.

Unjour, une hlle, nommée Jeannette, fut trouvée assassinée dans la rue Maubuée. Cet assassinat ht grand bruit, on arrêta deux jeunes gens qui avaient été ses amants à diiférentes époques.

Ils furent écroués aux MadelonnetteSi

iOi I> A R I s OUBLIÉ

C'étaient les deux frères, deux garçons très honnêtes, ils étaient très affectés de l'accusation qui pesait sur eux et avaient une peur elTrovahle de la justice ; ils se réfugiaient dans l'un des coins du préau, fuyant les autres prisonniers, en proie à des appréhensions terribles, ils attendaient le jour de leur jugement.

Le juge d'instruction avait réuni contre eux un ensemble de preuves capables d'effrayer les [)lus endurcis, bien qu'ils aftirmassent énergiquement leur innocence.

L'un des jeux les plus en vogue dans les prisons est le colin-maillard ; seulement il existe une coutume singulière, celui qui Vest doit fournir le mouchoir qui lui bande les yeux : la raison est que celui qui prêterait le sien aux autres ne serait pas certain de le retrouver après la partie.

On les convia à jouer, ils acceptèrent.

Après avoir joué un certain temps, ce fut au tour d'un des détenus, nommé Michel Tatou, d'être le patient.

Michel tira son mouchoir de sa poche et se l'appliqua sur. les yeux.

Tout à coup, l'un des deux frères saisit le bras de l'autre.

— Regarde, dit-il, c'est le mouchoir de la Jeannette !

— Oui, répondit le frère épouvanté ; c'est l'assassin.

l'AlHS OUBLIE 293

Les prisonniers rentrèrent; aussitôt les deux frères racontèrent leur découverte au gardien; celui-ci prévint le directeur de la prison. Michel fut interrogé et linit par convenir qu'il était l'assassin.

On fut longtemps à ne plus jouer à colin-maillard aux Madelonnettes, ce qui prouve que plus d'un redoutait le mouchoir révélateur.

La prison en elle-même n'avait rien de remarqnahle, mais les souterrains qui avaient été transformés en caves présentaient un aspect étrange, épouvantahle.

Ils se trouvaient à gauche de la prison ; une petite grille, faite de gros barreaux de fer carrés, y donnait accès; on descendait cinq marches seulement, mais le sol était très en pente; un couloir sombre, dune longueur de cinquante mètres environ y conduisait; au bout, la hauteur du souterlain était de dix mî'tres environ.

Au milieu du couloir à gauche, il y avait un petit bénitier scellé dans la muraille.

Ce couloir franchi, on trouvait à droite et à gauche une vaste crypte circulaire qui servait de lieu de sépulture aux religieux de l'ancien couvent ; vers 1860 on en retira cinquante tombereaux d'ossements.

A la droite de la crypte, il y avait un énorme pilier qui, de prime abord, ressemblait aux autres; il avait environ six mètres de hauteur du sol; en l'examinant attentivement on découvrait une pe-

:2i)'( PARIS OUBLIÉ

tite porte dissimulée dans le pilier ; elle s'ouvrait au moyen d'un ressort caché, et laissait voir un puits d'environ dix mètres de profondeur.

Le pilier était creusé dans toute sa hauteur.

Ce puits avait dû être très profond dans l'origine, car à l'époque où la prison fut démolie, il contenait encore beaucoup d'eau ; sur la gauclie du pilier se trouvait une sorte de sépulcre en pierre, haut de un mètre vingt cenlimèties et large do quarante; il n'avait d'autre ouverture que sur le puits; au-dessous, on avait disposé un foyer. La pierre qui se trouvait en contact avec le feu était fendillée et brisée en plus de mille endroits.

Aucun historien ne fait mention de cette oubliette. Dulaure parle bien d'un in pace. mais il le place à l'ancien couvent des capucins, rue Saint- Honoré ; d'ailleurs il n'était pas construit de la même façon que celui de la rue des Fontaines.

Cet in pace servait à enfermer les religieuses condamnées à mourir ; dans ce sépulcre, une fois refermé sur la victime, le feu était allumé au-dessous, et la malheureuse n'avait d'autre alternative que de se laisser étouffer lentement ou de se noyer.

La patiente, accroupie, essayait vainement de briser son tombeau. La pierre avait gardé la trace des efforts multipliés, surhumains, qu'avaient dû faire les victimes pour se soustraire à cet odieux supplice.

Une poulie était fixée au centre du pilier, elle

était munie d'une corde qui soutenait un crochet au moyen duquel les corps étaient retirés de l'eau, puis enterrés ensuite dans la crypte.

Bien peu de personnes purent voir cette oubliette, car, lors de la démolition, des ordres très sévères avaient été donnés.

C'est un tableau que je n'oublierai jamais.

Passons à un théiUrc plus gai, au Théâtre Saint-Pieriik.

Il était situé dans le passage de ce nom, boulevard Voltaire, et est occupé aujourd'hui par une fabrique de bronze.

Son dernier directeur fut le père Dechaume, comme on l'appelait familièrement.

Marc Fournier fut le directeur artiste; Sari, le directeur fantaisiste ; Billion, le directeur sordide ; le père Dechaume fut le directeur bric-à-brac.

C'était un type particulier, essentiellement parisien ; il exerça une foule de métiers, car à peine s'il savait lire, mais il remplaçait l'instruction absente par une forte dose de bon sens et une activité considérable ; il débuta comme marchand de programmes sur le boulevard du Temple, il fut ensuite élevé à la dignité d'aboyeur ; il avait un talent tout spécial pour amorcer la foule ; il fut le précurseur de V Homme sommaire; il rêva alors d'être directeur : il le fut avec un certain succès.

A force d'économie, de privations, il amassa un petit capital ; il avait fait la connaissance de Debu-

reau et s'était lié intimement avec lui. Tous deux s'associèrent pour acheter une maison, de laquelle ils firent un hùtel garni ; mais Dechaume heureux n'était pas satisfait ; il avait l'amhition de diriger l'un des deux théâtres devant lesquels il avait crié si longtemps sous la neige ou la pluie : — Demandez le programme, le compte rendu de la pièce, le nom des acteurs.

Son ambition se réalisa; ildevinten 1860 directeur des Funambules ; il y resta jusqu'à sa démolition.

Le théâtre Saint-Pierre était vacant. Plusieurs directeurs s'y étaient ruinés ; il avait la guigne, d'ailleurs. Pour y arriver, il fallait vraiment avoir l'envie d'aller au spectacle. Le passage dans lequel il était situé était un étroit couloir, sombre, boueux, à peine éclairé ; il fallait savoir, ou plutôt deviner qu'il y avait là un théâtre. Il est vrai qu'à chaque bout du passage il existait une lanterne comme celles des hôtels garnis, qui l'indiquait; mais il fallait savoir qu'il y avait là une lauterne, car elle était si mal éclairée qu'il était impossible de déchiffrer l'inscription.

Le pèie Dechaume, que rien n'effrayait, loua la salle. Il commença par y foire jouer le drame. Voyant que le public n'aftluait pas, se rappelant qu'il avait eu aux Funambules de grands succès avec les revues de fin d'année, il appela à lui des jeunes auteurs : Monréal, Blondeau, Lemonnier. etc., qui devinrent ses fournisseurs attitrés.

Les revues : Asseyez-vous dessus, — Tout Paris la verra, — Faut nous payer ça, furent jouées cent à cent cinquante fois, ce qui était considérable pour l'époque. Le public avait appris le chemin du théâtre Saint-Pierre et le père Dechaume avait fixé la veine.

Parmi les artistes qui concoururent à son succès, le père Forestier tenait la corde ; c'était, avec Oscar, des Délassenients, un des meilleurs compères de revues qu'on ait applaudi, depuis que ce genre avait pris rang- ; venaient en seconde ligne : Gilbert etNérée, et enfin Al""* Virginie Rolland.

Le père Dechaume avait rêvé de mettre en pratique les utopies de Considérant. Il créa une sorte de phalanstère ; il nourrissait et habillait ses artistes. Pour eux, il s'improvisa marchand de vins, logeur, cordonnier et tailleur. Chaque matin il se rendait au carreau du Temple ; là, il achetait aux marchands d'habits toutes les défroques imaginables ; il les faisait retaper, dégraisser, ajuster à la taille de chacun. Comme ils sont bien mis, disait-il avec orgueil ; on dirait que Renard les habille !

Il ne bornait pas là ses munificences. A chaque centième, il donnait un banquet, offrait une robe à chacune de ses actrices ; il donnait une gratification aux acteurs et un cadeau aux auteurs, généralement une pendule, afin qu'ils fussent exacts aux répétitions.

Le père Dechaume aimait les jeunes, et il n'eut qu'à s'en féliciter, puisqu'ils firent sa fortune.

Se trouvant trop a l'étroit au théâtre Saint-Pierre, il acheta le bail du théâtre Déjazet. Malgré des efforts prodigieux, il ne réussit pas ; de plus, il dut plaider avec la veuve de Debureau ; en peu de temps il fut ruiné.

Le père Dechaume, vieux, fatigué, renonça au théâtre ; il s'établit bric-à-brac dans une petite boutique, boulevard Saint-Germain. Ce fut là qu'il mourut, en 1885, oublié de tous.

En 1879, on lisait dans tous les journaux : — ((Dimanche prochain, 9 février, à quatre heures, aura lieu l'inauguration de la nouvelle église gallicane, fondée par l'abbé Loyson, ex-père Hyacinthe, rue Rochechouart, 7. »

Mais c'est aux Folies-Moxtïiolon, disait-on ; cela est impossible, jamais le père Hyacinthe n'aurait osé choisir une ancienne salle de spectacle pour la transformer en église ; toutes les prières du monde seraient insuffisantes pour purifier le sanctuaire, où l'image de Dieu va succéder au grand écart de Clara-la-Balocheuse, et les chants sacrés à la Langouste atmosphérique.

Cela était pourtant vrai ; à Montrouge succédait l'abbé Loyson.

Les F olies-Montholon étaient situées au fond d'une cour ; la salle n'avait rien de remarquable. Comme bien on pense, le père Hyacinthe avait fait

disparaître tout ce qui pouvait rappeler son ancienne destination.

A la place où figuraient les affiches annonçant le spectacle, il avait fait placer Theure des offices; sur la façade, au faîte, une croix en carton-pàte avait été posée ; au-dessous, on lisait l'inscription suivante : Eglise catholique gallicane.

L'entrée n'avait pas été changée. Pour pénétrer dans le temple-spectacle, il fallait ouvrir une grande porte vitrée : celle où se trouvait jadis le contrôle, puis traverser deux couloirs entre lesquels se trouvait l'autel ; à côté était la chaire, soutenue par un seul pilier et séparée de l'autel par une balustrade en bois découpé, comme il en existe dans les brasseries dites alsaciennes.

Les murs étaient blanchis à la chaux, et l'intervalle des colonnes, dans les galeries, était rempli par une toile peinte qui simulait des colonnettes en marbre.

La voûte se composait de trois parties ; un vitrage, une partie plafonnée peinte en bleu de ciel, l'autre partie qui dominait l'autel peinte en bleu foncé constellée d'étoiles en papier doré.

Comme sièges, quelques banquettes et des chaises de paille semblables à celles de nos jardins publics.

On se serait cru absolument dans une baraque de foire.

C'était d'ailleurs l'opinion formulée, dans une

lettre datée du 2 janvier, par rarchevèque de Paris, M?'" Guibert, qui répondait au père Hyacinthe à l'invitation qu'il lui avait adressée d'assister à la 'première. Voici le passage :

« Autour do voire tribune schismatique, on verra quelques persoimes sans croyance attirt'es par la curiosité ; on n'y verra point de disciples: votre secte ne fera point d'adeptes; vous n'atteindrez même pas à la fortune de l'Eglise française de Chatel, qui, après un certain nombre de réunions qui ressemblaient à des représentations de théâtre, disparut sous l'indifférence et le mépris.

» Et quel lieu avez-vous choisi pour y dresser votre chaire d'erreur ? »

Comme il y avait loin des Folies-MoutltoloH à Notre-Dame ?

Malgré le talent du prédicateur, ?es auditeurs redoutaient à chaque instant d'entendre retentir les fameux cris : Location de lorgnettes ! Orgeat, limonade, bière !

Qui disait donc que notre République n'était qu'un pastiche servile de la première ? C'était une calomnie ; car, en 1793, on transformait les églises en salles de spectac'e, celle de Saint-B;irlhélemy, par exemple, en TJiéàtre de la Cité ; tandis que, au contraire, nous transformions les théâtres en églises.

Le père Hyacinthe aurait pu nous inonder d'eau bénite que jamais le conseil municipal de Paris n'eût songé à imiter le conseil de 1792.

l'AlUS OUBLIÉ 301

Après la fermeture des églises, un père Hyacinthe quelconque voyant que l'eau bénite était rare et recherchée, s'avisa d'en distribuer dans son quartier.

Dénoncé à la municipalité, il fut décrété d'accusation.

Mais les conseillers ne virent dans cette distribution qu'un commerce comme un autre pouvant tourner au profit des contributions, lis forcèrent le ci-devant curé à prendre une patente do limonadier.

On voit d'ici le père Hyacinthe, bedonnant, avec sa face de Silène, circub\nt majestueusement autour de ses banqu^Htes et criant : Jules, voyez, nn bock à l'as !

L'église mourut faute de clients ; aujourd'hui, c'est une imprimerie qui occupe le local.

Vers 1860, on rencontrait tous les jours à la même heure, dans le jardin du Luxembourg, assis sur un banc, un gr.uid vieillard alerte, toujours entouré d'enfants qui jouaient dans ses jambes ; à l'un, il lançait sa balle ; à l'autre, il faisait rouler son cerceau ; parfois il en alignait trois ou quatre sur un rang et les faisait marcher au pas.

Vers 1863, il disparut du jardin, et huit jours après il était oublié.

Il mourut en 1867 aux environs de Provins.

Qui ne se souvient de l'histoire du conscrit croisant sa baïonnette contre son empereur, qu'il ne

connaît pas? On en fit un type populaire, dont la légende a presque fait un héros.

Les imagiers d'Epinal et les faïenciers de Montereau reproduisirent cet épisode sous toutes les formes : il fit longtemps Fadmiration du laboureur et du soldat ; on le voyait collé aux murailles dans les cabanes des moindres villages, dans les chaumières les plus pauvres, et dans toutes les échoppes de savetiers.

Ce conscrit se nommait Jean Coluche, c'était le vieillard du Luxembourg. Il était né le 10 mars 4 780, àGastins, canton de Nangis. Il entra au service comme conscrit de l'an IX au 17' régiment d'infanterie légère, avec lequel il fit toutes les campagnes de Prusse, d'Autriche, d'Espagne, de Portugal, de France en 1814, de Belgique en 1813.

Il assista aux batailles dléna, d'Eylau, de Varsovie, d'Essling, de Wagram, d'Arcis-sur-Aiibe, — où il fut grièvement blessé d'un coup de feu à la tête, — et, enfin, à celles.de Ligny et de Waterloo.

En 1809, après le combat sanglant d'Eberberg. sur le Braun, Coluche fut placé en faction devant la maison que l'Empereur occupait, avec la consigne absolue de ne laisser pénétrer personne.

Vers le soir, lorsque Napoléon se présenta pour entrer, Coluche l'accueillit par un énergique :

— On ne passe pas î

Et voyant que l'obstiné ne tenait aucun compte

de son avertissement, il ajouta encore plus énergiquement :

— Si tu fais un pas de plus, je te plante ma baïonnette dans le ventre !

Quand même tu serais le Petit-Caporal, on ne passe pas !

Il fallut rintervention des officiers de Tétat-major général pour lui faire entendre raison.

Quelques instants après, Topiniàtre factionnaire était appelé devant Napoléon, qui lui dit ces seuls mots :

— Tu peux mettre un ruban h ta boutonnière; je te donne la croix.

Avant la démolition des barrières de Paris, les boulevards extérieurs, qui étaient sa banlieue, étaient bordés de marchands de vin, de guinguettes, de marchands de victuailles de toutes natures. Pour attirer la clientèle, de la barrière du Trône à celle de Clichy, ces industriels avaient fait peindre des enseignes plus réjouissantes les unes que les autres. Celui dont la spécialité était le bœuf à la mode, avait au-dessus de sa porte un splendide bœuf couronné de roses, les cornes dorées et enguirlandées de rubans; à côté, un cordonnier avait fait peindre sur son volet une oie gigantesque perchée sur un monceau de savates , ce qui voulait dire : Prenez mes souliers et laissez là

monnoie

A la barrière des Amandiers, un marchand de

304 i>Anis ou 13 lu'::

vin dont le jardin avait vue sur le cimetière du Père-Lachaise, avait pris pour enseigne : On est mieux iciqiien face; les dimanches et lundis, sa clientèle le lui prouvait en buvant des lacs de vin bleu.

Au coin de la rue des Montagnes, un bonhonime avait loué un terrain vague; il avait fait planter des pieux sur lesquels il avait cloué des planches à bateaux; il avait planté du gazon dans Tintervallo des tables, afin cjue les buveurs pussent cuver leur vin à l'aise; puis, à la barrière en planches qui servait de porte, il avait barbouillé ces mots : Au carnp de la loupe ^ tenu par Faignant.

Il faut croire que les loupeurs étaient nombreux, car il gagna un joli pécule.

L'auteur de la plupart de ces enseignes mirobolantes, qui sont restées légendaires dans la mémoire des vieux Parisiens, était un jeune homme, une vraie tète de Van Dyck, toujours proprement vêtu, coitfé d'une sorte de béret en velours noir; on le rencontrait tous les jours se promenant avec un énorme carton sous le bras gauche, et dans la main droite sa boite à couleurs; on l'avait surnommé/e i?^/;//ffr7 f/e la Chopinette.

Chopinette se disait \)Ouy chopine ; quand le marchand de vin, par un habile coup de pouce, renversait une partie de la marchandise contenue dans la mesure sur son comptoir : — C'est pas une c/utpine, disait l'ivrogne, c'est une chopinette. De là

l'A RIS OUBLIÉ 305

le sobri({iict donné au peintre, qui se plaig-nait toujours.

Il était rare qu'on lui donnât de l'argent : on ouvrait un compte, et quand il avait terminé son travail, tout était bu et mangé depuis longtemps.

Il se grisait comme un cordelicr ; alors, il plantait là pinceaux et couleurs, et se promenait de la barrière de Ménilmontant à la barrière de Belleville, en chantant une chanson de matelot; les gamins lui faisaient cortège, et tous reprenaient en chœur :

Allons à Lorient, pêcher dos sai'dioes; Allons à Lorioiit, pêi'lier (1rs harengs.

C'était un souvenir de son pays. Tout jeune, il avait quitté Lorient pour Paris ; il se destinait à la peinture; mais, trop bohème pour travailler dans un atelit'r, il avait pris le parti de vivre au hasard, en utilisant les quelques coimaissances qu'il avait du dessin.

Tout à coup, on cessa de le voir : il avait hérité d'un parent mort à Haïti. Pour jouir plus vite de la bonne aubaine (jui lui tombait du ciel, il s'embarqua pour la patrie de Gochinat.

Soulouque venait de décréter la formation de sa garde. Il entendait l'équiper à la française, et il était très embarrassé, car il n'avait pas de modèles sous les yeux. Le duc de Boutoii ^?<z^eyTe lui parla du peintre nouvellement débarqué. Soulouque le

fit mander et lui expliqua ce qu'il voulait. Aussitôt le Raphaël de la Chopinette lui dessina des croquis de fantaisie à faire pâlir Clodoche.

C'était bien d'avoir des modèles ; mais cela ne lui donnait pas des habits. Comment faire?

Le peintre lui apprit qu'à la rotonde du Temple il trouverait ce qui lui manquait. Yite, Soulouque envoya le baron de Bellepointe à Paris avec l'ordrt^ d'acheter tous les vieux habits et tous les bonnets à poils qu'il pourrait rencontrer.

Le baron accomplit consciencieusement sa mission, il fit une rafle de toutes les défroques du premier empire et de la garde nationale de Louis- Philippe, il fît emballer le tout soigneusement et débarqua heureusement.

Soulouque ne se tenait pas de joie, il manda aussitôt son ministre de la guerre, le comte de Poignardant et lui intima l'ordre d'habiller ses hommes; pour les vêtements tout alla bien, mais les bonnets à poils n'avaient plus de plaque.

Il conta sa douleur au peintre ; celui-ci, homme de génie, partit pour l'Europe avec mission de faire graver des plaques, il alla tout droit à Paris, rue de Lappe, chez un de ses parents, un vieil Auvergnat qui faisait le commerce du vieux ferblanc ; il lui apprit le sujet de son vovag-e.

— Mais j'ai ton affaire, dit le compatriote de M. Rouher, savent-ils lire, tes moricaiuls?

— Je ne pense pas.

l'ARIS OUBLI !■; 307

A deux mois de date, Soulouque passait une grande revue, tous ses grenadiers portaient ù leur bonnet à poil une plaque sur laquelle on lisait :

Sardines truffées sans arêtes

Soulouque prit le peintre en amitié et le nomma duc de Pot aux Roses. Il revint à Paris et mourut aux environs de 1867, riche, heureux, dans un chalet qu'il s'était fait construire au parc de Belleville; il va sans dire qu'il ne porta jamais son titre et qu'il continua comme au temps de la bohème à n'être connu que sous le nom de Jiap/iorl de la Chopinette.

Vers 1828, route de Yincennes, en face du bal des Délices nommé alors le bal des Corijhantes, on n'a jamais su pourquoi, car les danseurs n'avaient pas à pleurer la mort d'Atys, le favori de Cybële, il existait une maison ayant l'apparence d'une chaumière. A droite se trouvait le fourneau, protéine contre les mains indiscrètes des clients par une balustrade en bois découpé ; en face le comptoir, de plain pied, trois ou quatre tables, pas plus, en face de la porte d'entrée ; au fond, une échelle de meunier conduisant au jardin qui se trouvait en contrebas de la chaussée.

Cette maison, une ancienne auberge du temps 011 les chemins de fer n'avaient pas détrôné les

roiilicrs, portait pour ens,Gign.e : Au Jîe?ide:-Vous des Briards, et au-dessous, grossièrement peint, une armée de lapins qui accouraient se jeter dans une casserole que tenait un vieux chef vêtu de blanc, la légende et lit : lis y passeront tous.

Les dimanches et lundis les imprimeurs en papiers peints, si nombreux au faubourg Saint- Antoine, s'y réunissaient pour manger un lapin sauté et boiie du piccolo à huit sous.

Au premier étage il existait une grande salle dans le milieu de laquelle se prélassait un billard immense qui devait remonter au déluge, le tapis était crevé en maints endroits, les billes, écaillées à force dérouler, avaient creusé des sillons profonds, desquinquets éclairaient la salle d'une lumière douteuse, les angles étaient dans une obscurité presque complète. C'étaient les coins choisis par les amoureux, dont les baisers se confondaient dans le bruit des carambolages.

Aux murs étaient appendus de vieux plats que le père Blacher, le maître de céans, prétendait être des Bernard Palissy ; on le croyait volontiers sur parole, car les clients du dimanche et du lundi dédaignaient les choses antiques et ne venaient pas pour les plats qui réjouissaient la vue, ils préféraient à tous les Bernard Palissy du monde, un bon plat en faïence deChoisy, ébréché, raccommodé même, garni d'un gros lapin fumant, cuit à point, couché sur un lit d'oignons et de lardons, nageaiU

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dans une succukMitc sauce au vin, et répandant un parfum de thym et de laurier à faire pâmer les estomacs les plus récalcitrants.

Dans la semaine, à certains jours, le décor changeait, on rencontrait Au Rendez- Vous des Briards, Alexandre Dumas père, Auguste Luchet, Auguste Ricard, l'auteur de M. Mai/cux, de J'ai du bun tabac dans ma tabatière, Félix Pyat, Emile de Girardin,Wolovvski, Bréant, le chansonnier, qui mourut chef de division au ministère des affaires étrangères vers 1860; Bréant disait plaisamment: On affirme qu'en France tout finit par des chansons ; moi, au contraire, j'ai commencé par elles. J'allais ouhlier Léon Mangin. le neveu du fameux préfet, l'inventeur de la guillotine pour les chiens.

Le jour du duel d'Emile de Girardin avec Armand Carrai, le cénacle était au grand complet et assista au comhat du rond-point de la Caroline.

C'était le bon temps alors, comme dans la chanson de Page^ Ecuijer^ Capitaine, la politique n'avait pas envahi les réunions intimes; qu'importait la couleur de chacun ; la fantaisie la plus insensée avait droit de cité, les discussions se bornaient à discerner l'âge du vin, son cru, les opinions se fondaient dans un choquement de verre fraternel. Chacun souhaitait de voir arriver son voisin; il arrivait parfois que les discussions prenaient une tournure plus aiguë, surtout quand il s'agissait de

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déterminer si le père Blacher élevait ses lapins sur le toit ou dans sa basse-cour.

Ces messieurs avaient fondé un journal. VOtfrs. Quelle antithèse!

Les bureaux étaient situés rue des Petits-Hôtels. On mangeait à la rédaction. Ah! il n'y avait pas de Bernard-Palissy sur les murs, et Je linge y était un luxe inconnu. Quand un étranger était invité, pour lui faire honneur, on déchirait un pan de chemise en lui disant que la rédaction n'avait pas de linge damassé!

Ce calembour innocent mettait tout le monde à l'aise et de belle humeur, quant aux convives de la maison, ils n'avaient pas besoin de serviettes, ils se léchaientles doigts, surtout quand c'était Luchet qui était de cuisine.

Maurice Alhoy était un fidèle du Rendez- Vous des Briards. Ce fut là qu'il se lia avec Emile de Girardin d'une amitié étroite.

Un jour, Maurice Alhoy disparut de Paris. Ses amis, inquiets, le cherchèrent dans tous les coins; enfin, un jour, on apprit qu'il avait été se cacher à Staouli, dans un couvent de Trappistes. Luchet se dévoua et partit pour l'Algérie, afin d'essayer de le ramener à Paris. Maurice Alhoy fut inflexible. Il donna pour raison qu'il était amoureux fou d'une actrice des Variétés. Luchet revint seul et alla chez l'actrice, à qui il lit part du désespoir de Maurice ; celle-ci lui répondit qu'il avait eu tort de

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ne pas parler, que rien n'eût été plus facile. Luchet lui dit qu'il allait écrire au Trappiste, et qu'aussitôt quil arriverait à Paris ,< il la préviendrait. Au reçu de la bonne nouvelle, Maurice Alhoy s'empressa de s'embarquer, et, quelques jours plus tard, il arrivait tout joyeux et plus amoureux que jamais. Il ne voulut pas attendre que Luchet préviut l'actrice, il courut chez elle.

Elle habitait une petite maison aux Batii;nolles. 11 trouva la porte ouverte ; il entra sans façon. Aussitôt, il poussa un cri. Il vit la femme aimée, les pieds nus dans des savates, qui traversait la

cour avec un pot de chambre absolument plein

Il se sauva en se bouchant le nez, et fut guéri du coup. Pour le faire entrer en fureur, il sufhsait de lui rappeler cette aventure trop parfumée 1

La chaumière fut remplacée en 1865 par une immense maison, bien connue de la garnison de Yinccnnes, Vénus succéda à Bacchus.

La rue de la Calandre, dans la Cité, fut démolie en iSoG pour faire place à la caserne où se trouve actuellement la préfecture de police; en y entrant, à droite, on rencontrait un cabaret qui portait pour enseigne : Au sacrifice d^ Abraham, C'était le lieu de rendez-vous des chansonniers en vogue de l'époque ; ils en tirent une goguette , qui acquit en peu de temps une grande célébrité, quoiqu'elle fût présidée par un cordonnier.

C'est là que pour la première fois Charles Gilles

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