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LE PROCES

BELENFANT - DES- DAMES

DIS I.UISTRATS, DIS AVOUTg, ET INCIDIIIUT DIS TllOlKS IT DIS AGCVSiS

PREMIER TABLEAU

Lt procès Belenfant-des-Datlies

?* Lei Juges .

K Le Greffier

'£ L'Huissier

Madame Pifardent M' Jules Favre Gendarmes

Le théâtre représente la sall« des assises. — Au lever du rideau, les jurés seuls sont à leur place. — L'orchesire joue une marche {ia Marche des gendarmes, composée expressément pour les Pupaj^i par M. Lucien Tardif, de Marseille). — Pendant ce temps, défilent sur ta «ène une soixantaine de gendarmes ; puis arnve Belenfant.en blouse bleue, cravate ronge, cheveui ras. Sa physionomie' est goguenarde. — Au fond, sur un tribunal élevé de cinq A six marches, vont siéger trois juges en robes rounes, coiffés de perruques Louis XIV. — Quels que soient les avocats les jurés et l'accusé lui-même, les lecteurs sont prévenus que les juges sont Anglais, les jurés Suisses, et que le ministire public est en vacances. — 11 est inutile, je pens*, d'ajouter que le crime est imaginaire et que l'assassin est un bon o€te homme.

Messieurs, la Cour!

laa Paris pantin

(Les trois juges apparaissent à la fois. Le président des assises adresse seul la parole à Taccusé.)

LE PRÉSIDENT, parlant du nez.

Accusé, levez-vous! Votre nom?

BELENFANT, se levant; voix enrouée.

Emile Belenfant-des-Dâmes.

Votre âge?

BELENFANT

Trente-neuf ans, aux choux-fleurs.

LE PRÉSIDENT

"Vôtre état?

BELENFANT:

Tourneur de quilles pendant la paix.

LE PRÉSIDENT

Comment, pendant la paix?

BELENFANT

Oui. Pendant la guerre, je tourne aussi, mais c'est des jambes de bois, des grosses quilles. Un jeu où ce que c'est le boulet de canon qu'est la boule.

LE PRÉSIDENT

Assez. Oïl êtes-vous né?

BELENFANT

Oh I ça ne serait pas à f^ire.

Le procès Belenfant-des-Dames 1 23

LE PRÉSIDENT

Cammentcela?

BELENFANT

Vous me dites : Oa va vous guillotineri je vous réponds : Ça ne serait pas à faire. Où est le mal?

LE PRÉSIDENT

Il n'y a pas de mal... du moins pour le moment. Mais vous ne m'entendez pas; je vous dis : Où étesvous né ?

BELENFANT

Ah! ma naissance! Si vous m'aviez tout de suite demandé ma naissance...

LE PRÉSIDENT

A Sens!

BELENFANT, continuant.

...Je vous aurais dit: Baume-les-Dames...

LE PRÉSIDENT

Comment! Baume-les-Dames^ et vous disiez Sens.

BELENFANT

Vous me demandez ma naissance^ fe vous dis i Baume-les-Dames, département du Doubs, quatre lieues et dejniç de Besançon, celél;>re p^r.,

<np

Assez. Quelle était votre profession au moment du crime?

BELENFANT

LE PRÉSIDENT

Comment, accusé?

BELENFANT

Oui, monsieur le président; il y a des gens pour qui ce n'est qu'un accident, nous en avons d'autres pour qui c'est une profession : moi, par exemple.

, LE PRÉSIDENT

Nous avisns votre dossier et ndussaVotis'âquoi-

Le procès Belen/ant-deâ-Dames iiS

nous en tenir à Tégard de votre moralité. N'avezvous pas déjà été condamné neuf fois à mort par contumace?

BELENFANT

Ah bien I justement! C'est là oti je voulais en venir.

LE PRÉSIDENT

Comment cela ?

BELENFANT

Oui^ oui! je me comprends; j^ai toujours été pris pour un autre. Jamais vous ne me ferez croire que j'ai commis tant de crimes que ça»

LE PRÉSIDENT

Ceci viendra ultérieurement. 11 n'en est pas moins vrai que vous avez été condamné neuf fois à mort, par contumace»

BELENFANT

Oui> monsieur le président.

LE PRÉSIDENT

Enfin vous avouez?

BELENFANT

Mais non 1 mais non! je n'avoue pas! je dis oui, seulement.

* » LE PRESIDENT

Cela nous suffit. Vous allez entendre votre ticte d'accusation.

1*6 Paris panttrt

BELENFANT

Ça m'est égal ! Je suis là pour ca.

LE PRÉStbRNT

GrciHer, lisez l'acte d'âcctisation.

LE GREFFIER, se levant. (Arrt'iit gasa)n.)

Le trente et un février, mil huit cent soixante trois, vers deux heures do matin, la petite ville de Baume-leS' Dames fut subitement réveillée par des cris étranges et inhumains. Ces cris fartaient delademeur»datadamePifardent, rentière et millionnaire, dit-on, dans le pays. — Monticurle BOu»-

Le procès Belenfant-des-Dames 127

préfet, monsieur le commissaire de police, moii-* sieur Brëlichart^. pharmacien et adjoint au maire^ pour le maire empêché^ mohsieur le brigadier dé gendarmerie et monsieur le garde champêtre^ aved le zèle qui n'appartient qu'à cette institution^ sur le lieu oîi se perpétra le crime coi^rurent comme on court au Feu^ mais sans pompes I Et alérs que virentils? -^ Madame Pifardent (Eulalie-Arthurine- Prudence Lélia) dont jadis la beauté était proverbiale^ horriblement défigurée^ et se tordant dans les douleurs les plus atroces! —On supposa d^abord toute autre cause à ces convulsions qui semblaient exagérées^ -^ mais après avoir prud^emment èxjper-^ lise, on reconnut avec effroi que ni la cUpidité ni k concupiscence n'avaient présidé à cette détérioration de la plus belle moitié du genre humain. — Sa figure^- d'une pureté de lignes remarquable, était trouée comme un crible, et les cicatrices du vaccin qu'on voyait à son bras droit indiquaient assez que l'ennemi n'était point la maladie. Bref! Tacide sul* furique était devenu une fois de plus l'arme homi^ cide d'un mortel inhumain!

A l'heure même oîi le crime se perpétrait, sur la frontière de Belgique, dans le pays wallon, à cent cinquante lieues de là, — c'est-à-dire six cents kilomètres, — on arrêtait le nommé Emile BelenfhntdeS'Dames^ malfaiteur de la pire espèce, déjà condamné neuf fois à mort par contumace.

Belenfant avait quitté Baume-les- Dames à l'âge

de deux ans, et, depuis cette époque, il n'avait ja^* mais reparu dans son pays natal. Cette abstention avait été remarquée l — La particule hobitiaire et galante qu'il avait jointe à son nom -^ Belenfant;.» des Dames! — avait été remarquée aussi; bref, cet homme avait été tellement remarqué qu'il devait forcément un jour devenir remarquable! Hélas! dans les fastes judiciaires nous n'avons que trop d'hommes remarquables de cette espècel

Par quel hasard^ par quelle fatalité l'accusé Bel-^ enfant se trouva- t-il chez la dame . Pifardent au moment pu il passait la frontière de Belgique, à cent cinquante lieues de là? c'est ce que Pinstruc-* tion nous apprendra* — La perfection des chemins de fer et les applications nouvelles de l'électricité viennent aujourd'hui — tout en donnant de nombreuses facilités aux malfaiteurs — guider plu$ sûrement la marche de la justice! Quoi qu'il en soit, qu'elle se félicite d'avoir mis la main sur un des pires fléaux de la société, qu'elle va juger avec intégrité et indépendance.

(il se relire.) " -

LE PRÉSIDENT

Accusé! VOUS avez entendu les faits qui vous

sont reprochés !

BELENFANT

Oui, mon président.

Le procès Belenfant'det'Dames f'io

Qu'avez-vous à répondre?

BELENFANT

J'y comprends rien!

LE PRÉSIDENT

Laissez-moi vous faire quelques questions.

BELENFANT

.Volontiers, mon présidents

LE PRÉSIDENT

Que faisiez-vous le six janvier mil huit cent soixante trois?

BELENFANT . t

Le six janvier?... Ahl le six janvier, je faisais les Rois!

LK PRÉSIDENT

Les Rois!... Messieurs les jurés apprécieront!... Et le sept?

BELENFANT

Dam ! monsieur le président^ ayant fait les Rois le six, je les enterrais le lendemain.

LE PRÉSIDENT

Cette réponse est une révélation! Évidemment l'accusé a le sens moral affaibli .. .

BELENFANT

Pardoili monsieur le président^ c'est le tempéra-

i3o Paris pantin

■ 1 -- ■ IL. -m' •«'. M! ■

ment que j^ai affaibli : la moitié d'un verre de vin me bouscule...

LE PRESIDENT

Mais le vingt?

. BELENFANT

Ah! vou? savez^ quand il est bon..'.

LE PRÉSIDENT^ avee autorité.

Le vingt janvier! pas d'ambiguïté! -Le vingt janvier, qu*avez-vous fait ?

' ' BELENFANT

Je ne sais pas... Ah! si!... mais non... là, vrai, monsieur le président, je ne sais pas... la mémoire

me fait défa:ut. (Cherchant.) Le vingt janvier... Je ne connais que celui à douze !

LE PRÉSIDENT

Vous persistez dans votre déplorable système! Prenez garde, Belenfant, les jeux de mots en oiusent de cruels!*..

BELENFANT

11 n'y a pas d'offense, monsieur le président!

LE PRÉSIDENT

ï^ourquoi dites-vous cela?

JiELENFANt

Dame t je ile ^ais pas I Demande^ à mon avoêati

Le procès Belet^fant-des-Dames 1 3 1

LE PRÉSIDENT

Votre avocat est chargé de vous défendre et non d'expliquer vos paroles.

BELENFANT

Dam ! je ne sais pas, moi, monsieur le président, je croyais qu'on me Tavait donné pour tout faire.

LB PRÉSmENT

11 suffit!... La dame Pifardent a été extraordinairement belle; on la citait dans Baume -les - Danies comme une femme à la fois sensible et vertueuse. Qui^vous a poussé à défigurer ainsi ce chef-d'œuA^e de la nature?

BELENFANT

Madame Pifardent?... Mais je ne la connais pas,, moi^ mon président^ faites voir un peu?

Huissier, introduisez la dame Pifardent !

Madame Pifardent entre. Elle paraît très^effrayée à la vuerdii tribunal. Elle est vêtue d'une robe de soie puce. Sa tête est ornée d'un chapeau de soie .jaune, et une Toil«tte de r^hantilly cache sa figure.)

LE PRÉSIDENT

Vous êtes bien la dame Pifardent Eulalie^Âr-

thurine-Prudence-Lélia ?

MADAME PIFARD-'NT^ Toix aigrelette et emphatique^.

Monsieur le président, )e désirei^ais garder l'in'» cognito.

t'S2 Parts pantin

LE PRESIDENT

'Maintenant ce n'est plus possible! Veuillez nous dire les détails de votre... de votre accident!

MADAME PIF ARDENT, à elle-même.

TJn accident! O ma mère! (Déclamant.)

C'était pendant Thorreur d'une profonde nuit...

LE PRÉSIDENT

Oui, nous savons^ c'est le songe d'Athalie cela... Abrégez î

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