‹ ParisChapitre 10 sur 28 · LE BOUDOIR DE LA MARQUISE · texte numérisé non relu

LE BOUDOIR DE LA MARQUISE

C'était aux rleiixième étag»^ de la plus belle maison de la rue de Matignon : l'hôtel de Rostan, comme on l'appelait depuis que le roi Truffe l'avait acheté. Le boudoir de la marquise donnait sur le derrière et avait devant SCS fenêtres les grands jardins qui rejoignent la rue Montaigne.

Le roi Truffe aimait passiouément les jeux où l'esprit se déploie. 11 dominait tout son cercle dans le maniement du casse-tête chinois et les jeux de patience les plus compliqués ne savaient jamais lui résister longtemps. Son notaire lui avait appris à deviner les rébus du Charivari : grâce à mademoiselle Solange Beauvais, il pouvait jouer sur le piano les trois premières figures d'un ([uadrille facile, mais brillant! Longtemps après tout le monde, il trouvait encore des répon^'^w à : « Jf> Ip rends rnov rnrbillon. qi/y wet-onl y>

C'était là le divertissement de choix. La charmante Gabrielle de Morges, Solange, Irène et parfois madame la marquise elle-même faisaient sa partie. Le roi Truffe n'aimait pas qu'on admit les hommes, parce (|u'on lui prenait sa provision de rimes. Il avait fait un recueil manuscrit de tous les mots terminés en on et il l'avait appris par cœur avec soin.

11 aurait eu beaucoup de goût pour les logogriplies, mais ce laborieux effort de la bêtise humaine était décidément au-dessus de sa portée. Quelques migraines acquises en travaillant les logogriphes et les charades l'avaient fait renoncer à cette branche de l'art.

Sensitive, le poète du sainfoin et des coquelicots, avait essayé de lui enseigner la versification. Après quelques mois d'étude, le roi Truffe, possédant à fond les règles faciles de notre prosodie, composa ce quatrain en vers de huit pieds :

Lorsque le temps est à l'orage, Je crois qu'il est d'un homme sage De ne pas se risquer dehors Pour éviter les rhumes de cerveau.

Sensitive voulut faire mettre ce morceau en musique, mais le roi Truffe s'y opposa, promettant de composer quelque chose de plus important. Il n'ignorait pas que le dernier vers laissait un peu à désirer. Sans ce léger défaut, le coup d'essai eût été un coup de maître.

L'anagramme est un délassement bien joli. Dès que Sensitive eut initié le roi Trutl'e à cet nimable jeu, le bonhomme en perdit le boire et le manger. Il ne rêvait plus qu'anagrammes. Le corbillon, la musique, la poésie, lout fut mis de côté pour l'anagramme. Le roi Truffe, un peu aitlé, en trouva ma foi de très-ingénieux pour les

noms de ses dames. Irène-Reine, Astrée-Térésa, Solange-Losange.

Le plus applaudi fut celui de la comtesse de Morges, qui s'appelait "Valérie. Le roi Truffe trouva : il a rêvé.

Pour Gabrielle, le diable s'en mêla. Si à la place de Vi le roi Truffe eût pu mettre un c et un e, il aurait rencontré : Belle grâce. Quelle ivresse I mais cela ne se pouvait pas. Il dut se borner à : Gaie brille., ce qui était un peu maniéré, quoi qu'il y eut un i de trop.

Un jour qu'il passait en voiture avec Sensitive dans le faubourg Saint-Honoré, le bleuet vivant lui dit : Voici deux rues-anagrammes : la rue Montaigne et la rue Matignon. Le roi Truffe saisit aussitôt son calpin ; il pointa les lettres de chaque nom, et retrouva parfaitement Matignon dans Montaigne. Il y avait une de trop pour que Montaigne se trouvât également dans Matignon. Malgré ce contre-temps fâcheux, le roi Truffe acheta, ce jour-là même, à un prix extravagant, l'hôtel situé rue de Matignon et dont les jardins donnaient rue Montaigne.

Il faut bien payer la convenance, comme disent les gens de Normandie.

Pour un homme grossier, indifférent aux charmes de l'anagramme, l'hôtel eût évidemment valu cinquante pour cent de moins.

Le roi Truffe achetait, du reste, ainsi tout ce qu'on voulait, au prix qu'on voulait. Sa fortune était toujours la même. Tout ce qui l'entourait le volait ouvertement, amplement et incessamment. Je crois que sa fortune augmentait. C'était un puits sans fond, contre lequel ne pouvaient rien ni l'inteudant, ni le notaire, ni l'agent de change, ni le banquier, ces puissantes machines à épuiser.

L'argent lui revenait toujours.

Sa maison était ouverte à tout venant, sa table aussi.

Le roi Truffe n'allait ^pas chercher les pauvres, mais jamais un pauvre ne lui avait en vain tendu la main.

Depuis quelque temps déjà, le marquis et la marquise de Rostan s'étaient installés à demeure chez lui. On faisait bâtir un corps de logis pour les de Morges, du côté de la rue Matignon, et Sensitive avait au bout du jardin un pavillon façon-champétre, entouré de liserons et de myosotis.

Le boudoir de la marquise était coquet, frais et gracieux. La verdure s'étalait si belle au-devant de ses croisées, qu'on eût pu se croire à la campagne. Toutes ces choses délicieuses qu'on ne peut acquérir avec de l'argent sans goût, ni surtout avec du goût sans argent, ornaient sa retraite.

La marquise était sur sa causeuse, au coin de son feu. M. P. J. Gridaine, surnommé Tout-pour-Jes-Dames, et que nous sommes bien aise de présenter enlin au lecteur, était assis près de la fenêtre et lisait son journal. M. le marquis de Rostan, malade et aux trois quarts ivre, se promenait à grands pas sur le tapis. Une bouteille de rhum à moitié vide se trouvait sur le guéridon, qui tenait le milieu du boudoir.

— Ça finira mal I grondait M. le marquis avec colère et en diaprant ses phrases de jurons bien assortis; ça finira mal, ou le diable m'emporte !

La marquise, un peu pâle et charmante dans sa toilette de maison, regardait les arbres du jardin dont le veut balançait les branches déjà défeuillées à demi. Elle rêvait. Les paroles de M. le marquis semblaient ne point arriver jusqu'à elle.

— M'entendez-vous, madame? s'écria-t-il ens'arrêtant devant elle.

— Plaît-il? fit Astrée, j'entends que vous faites

beaucoup de bruit, François, et que vous perJez votre peine.

Le grand Rostan donna un coup de pied à défoncer le plafond, P. J. Gridaine en sauta sur son siège.

— Quel balourd! pensa-t-il, et dire que ces rustres fracasseurs sont toujours battus par ces dames!

— En un mot, comme en mille, madame, reprit le grand Rostan furieux, est-il vrai que vous ayez dessein d'épouser ce freluquet ?

— Mieux que personne, François, répondit la marquise doucement, vous savez que c'est une chose facile et toute simple.

— Je sais que vous vous êtes moquée de moi, madame ! Je sais qu'il ne me convient pas d'avoir été un jouet entre vos mains! Je sais...

La marquise bâilla.

— Vous êtes un ingrat, François, dit-elle, j'ai supporté le poids de vos folies pendant seize ans et plus. M'entendez-vous bien, François Rostan, j'ai patienté seize ans et plus avant de vous congédier, mon ami, et c'est vous qui me faites des reproches!

M. P. J. Gridaine regarda le grand Rostan du coin de l'œil. 11 pensait :

— Elle va trop loin, pour le coup ! il est capable de l'étrangler!

l^e grand Rostan avait fait un pas vers Astrée, mais il s'arrêta devant son regard. Un grognement sourd partit de sa poitrine. Ses poings se crispèrent, et il chancela, tant le sang se portait violemment à son cerveau. Il retourna vers le guéridon et se versa une pleine rasade de rhum.

— Ne savez-vous pas, reprit la marquise, quelle est ma manière de faire les choses? Vous ai-je parlé de vous quitter sans vous indemniser largement?

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