‹ ParisChapitre 9 sur 28 · LE REVEIL DE CHIFFON · texte numérisé non relu

LE REVEIL DE CHIFFON

J.o môme rayon de soleil qui avait éveillé Loriot, glissa jusqu'à la paillasse où dormait Chiffon. Elle s*agita dans son sommeil, et le sourire errant autour de ses lèvres, les entr'onvrit tout à coup.

— C'est demain, murmura-t-elle, c'est demain que nous arrivons à Paris!

Elle mit la main à son front que le soleil bnilait. Son autre main, petite et admirablement modelée, pendait hors de la paillasse.

— Nous n'avons pas fait attention à nous coucher du bon côté de la meule, reprit-elle ; as-tu bien dormi, mon Loriot chéri?

— Ah! interrompit-elle en ramenant son autre main avHc la première sur son front, c'est fou, les rêves! J'ai rêvé de la Lirand'ville, et si tu savais comme je la voyais triste ! et comme nous avons marché longtemps dedans

avant de trouver le bout! Est-il possible qu'il y ait une ville si grande!... Tu dors donc encore? Moi, je ne peux pas non plus me réveiller.

Ses yeux, endoloris par les larmes, avaient peine à s'ouvrir. Dans son demi-sommeil, elle se croyait encore à la porte du cbâteau de Maintenon où elle s'était endormie, Tavant-veille, côte à côte avec Loriot, son ami.

Elle fut quelques secondes avant de reprendre la parole.

— Ce soleil est cbaud, dit-elle enfin ; il doit être déjà tard... debout mon petit homme I

En même temps elle laissa tomber sa main droite pour saisir les cheveux de Loriot. Sa main droite ne rencontra rien et vint toucher le carreau froid.

— Qu'est-ce que cela? s'écria-t-elle en ouvrant les yeux brusquement.

Vous eussiez dit qu'un voile de deuil lui tombait sur le visage. En voyant les murailles crevassées et les solives noires qui l'entouraient, elle eut instantanément conscience de tout ce qui s'était passé depuis quarantehuit heures. Son cœur subit une contraction si violente, que tout son sang se retira à la fois de son visage et que le tour de ses yeux bleuit.

Elle ne regarda point du côté de la paillasse de Loriot.

Elle aima mieux écouter.

Au premier instant, elle se persuada qu'elle entendait son souffle irrégnlier et comme haletant : c'était sa propre respiration qui soufflait dans sa poitrine. Elle cessa de respirer i)our écouter mieux. Alors elle n'entendit plus rien.

— On dort quelquefois comme (^a, se dit-elle ; bien souvent j'ai été auprès de lui sans l'entendre.

— D'ailleurs, roprit-elle avpc nue snniiaino véhé-

meiice et révoltée par le soupçon même qu'elle combattait, d'ailleurs, c'est impossible.

Loriot avait menacé de partir, Loriot avait peut-être l'intention d'exécuter sa menace ; mais s'enfuir pendant que Chiffon dormait, sans échanger le dernier baiser d'adieu!

Chiffon avait raison, c'était impossible.

D'ailleurs, ne lui avait-elle pas mis au cou l'image sainte et bénie?

Toutes ces raisons si justes lui donnèrent enfin le courage de regarder la paillasse de Loriot.

Elle vit la paillasse vide et jeta un cri étouffé.

Mais elle ne bougea pas. Les yeux se refermèrent. Elle fît un effort désespéré pour douter.

— Je rèveî je rêve! dit-elle, je veux m'éveiller ! Tous ses membres tressaillaient, et ses pauvres petites

dents blanches se choquaient dans sa bouche à se briser.

Elle répétait machinalement :

— Je veux m'éveiller ! je le veux!

Dans son effort, elle appuya sa main contre terre pour se soulever. Sa main rencontra l'argent laissé par Loriot. Un flux d'espoir lui emplit le cœur.

— Oh 1 dit-elle, il a voulu me faire une niche ! le petit fou! quand j'ai déjà tant à lui pardonner!... C'est bien, c'est bien, mon Loriot! ça ne t'empêchera pas d'être grondé d'importance !

Sa figure avait presque repris son expression de gaieté intelligente et résolue.

— Mais non! se ravisa-t-elle, tandis qu'un petit frisson lui parcourait le corps, j'ai eu trop grand'peur! Je ne veux plus le gronder jamais, pour qu'il n'ait pas l'idée de me quitter.

Ceci était sage ; mais le petit Loriot n'eût point cédé même à cette promesse, il avait son idée I

Chiffon se mit sur son séant et regarda la porte, qui restait entr'ouverte. Dans la pensée de Chiffon, Loriot était là derrière. A chaque instant, elle s'attendait à le voir paraître. Son sourire était tout prêt.

Il fallut cinq grandes minutes avant qu'elle trouvât que Loriot était bien long à se montrer.

— Loriot I Loriot! appela-t-elle tout bas d'abord. Puis elle appela plus haut.

Et, sans qu'elle y prit garde, sa voix devenait plaintive. Elle avait peine à garder son sourire.

— Je sais que tu es là. Loriot, dit-elle enfin d'un ton suppliant; tu es un méchant! finis!

Loriot n'entra pas et personne ne répondit.

La porte, poussée par le courant d'air qni venait de la fenêtre ouverte, roula en grinçant sur ses gonds et montra le corridor désert.

Chiffon se souleva en sursaut. Gomme elle allait se mettre sur ses pieds, elle resta comme frappée de la foudre. Elle venait de compter l'argent qui était à terre, auprès de la paillasse.

— Dix-neuf francs ! balbutiait-elle d'une voix émue ; ma part!

Elle se dressa debout, l'œil fixé sur l'argent, qui était pour elle comme la tête de Méduse. Ses jambes tremblaient et ses mains jointes se raidissaient au bout de ses bras. Elle ne parla plus. Elle comprenait tout. Son cœur lui fit soudain une grande douleur, et ses yeux s'éteignirent.

Elle tomba à la renverse comme une masse sur son grabat. On eût pu entendre trois ou quatre gémissements faibles. — Puis rien.

Une demi-heure se passa.

Au bout de ce temps, un pas ferme et léger, comme il n'en retentissait pas souvent dans Tescalier borgne du garni, sonna sur les marches. On entendit la voixrouillée d'une vieille femme qui criait :

— Ils sont arrivés hier soir à plus de onze heures. J'ai attendu jusqu'à ce matin pour leur demander leurs papiers.

— C'est au sixième étage? dit une autre voix mâle et douce.

— La porte au bout du corridor.

— Merci.

Le pas se rapprocha. On l'entendit un instant dans le corridor du sixième étage, puis le docteur Sulpice parut au seuil de la porte. Avant d'entrer, il frappa. Comme on ne lui répondait pas, il parcourut du regard la petite chambre. Il vit l'une des paillasses vide et sur l'autre le corps inanimé d'une jeune fille.

Le docteur s'élança vers cette dernière et mit un genou en terre, il tâta le pouls d'abord, puis le cœur ; puis il prit Chiffon dans ses bras et tourna son visage au jour.

Les traits de la pauvre enfant étaient si décomposés que le docteur hésitait à la reconnaître pour la jeune fille qu'il avait rencontrée, en compagnie d'un beau petit gars, dans la salle commune de l'auberge de Maintenon, chez madame veuve Béquet-Fagot. Le costume seul l'empêcha de redescendre pour demander de nouveaux renseignements à la maîtresse du garni.

]l ôta son gant et mit la main sur la tète de Chiffon qui tressaillit faiblement comme une morte qu'on galvanise. L'autre main de Sulpice descendit avec lenteur de la base du front à l'extrémité des jambes. Il répéta cette passe trois ou quatre fois.

Chiffon ouvrit des yeux qui n'avaient plus de regard .

Le docteur approcha ses lèvres du front et souffla. Chiffon referma les yeux ; mais une expression de repos se répandit sur son visage.

— M'entendez-vous? demanda le docteur.

Chiffon secoua la tête en signe d'affirmation.

— Pouvez-vous me parler?

Elle fit signe que non. ^

— Ouvrez la bouche.

Même signe.

Le docteur pressa légèrement les coins de sa mâchoire.

— Ouvrez la bouche maintenant, reprit-il. Chiffon obéit avec efibrt.

Sulpice tira de sa poche une de ces petites boites dont les vieux savants se moquent sous leur perruque et qu'ils proposent même d'avaler, y compris le verre des fioles et le cuir de la couverture. Il ouvrit cette boite qui contenait une centaine de flacons d'une taille vraiment microscopique. Les Lilliputiens doivent avoir de ces vases quand ils font orgie. Tous ces flacons, malgré leur exiguité, avaient une étiquette. Le docteur en choisit un sans hésiter et prit au bout d'une épingle un des globules qu'il contenait.

Ce globule était un peu moins gros que la tête de l'épingle.

Et encore, si vous eussiez interrogé le docteur Sulpice, il vous eût avoué, sans difficulté aucune, que ce globule n'était qu'une capsule, enveloppe destinée à renfermer un médicament dont nulle comparaison sensible ne peut rendre l'extrême ténuité.

Il vous eût dit par exemple qîie la matière médicante, contenue dans ce globule moins gros qu'une tête d'épingle, ne formait pas la dix millième partie du globule.

Ajoutant que, d'après le principe de sa science et avec

Tappui de cette expérience glorieuse qui lui valait à 30 ans la gratitude d'un si grand nombre de familles, ajoutant que cette quantité infinitésimale, divisée encore, pourrait devenir plus puissante...

— Montrez-moi votre langue, ordonna-t-il à Chiffon. Celle ci essaya et ne put.

Le docteur introduisit le globule entre ses dents, de façon à ce qu'il tombât sur la langue.

Puis il reboucha soigneusement son petit flacon et referma sa boîte sur laquelle était inscrit, en lettre «l'or, le fameux axiome de Hahnemann : Similia similibus curantur.

Au bout de deux ou trois minutes, le souffle de Chiffon se fit entendre distinctement.

Elle ne rouvrait pas les yeux.

Le docteur Sulpice s'était assis auprès d'elle sur la paillasse même. Il attendait. Ses yeux étaient fixés sur la jeune fille, et il semblait profondément préoccupé. Ce n'était pas la maladie. Le docteur savait et voyait que la crise allait aboutir à bien. S'il était possible de lire sur la physionomie d'un homme quelque expressive qu'on la puisse supposer, la nature exacte et précise de sa pensée , un observateur eût fait ici un travail curieux. Le sentiment du docteur était évidemment complexe.

Un mouvement de tendresse, comprimé par le doute, l'entraînait vers cette enfant bien autrement que n'aurait pu faire la pitié commune ou le devoir du médecin. Ceci était aisé à voir ; mais il y avait encore autre chose que la physionomie ne dit pas au vulgaire. Comment la physionomie dirait-elle l'effort confus et robuste du souvenir qui se débat dans le suaire des années, et qui secoue ses langes où chaque jour passé l'enveloppe plus étroitement? Comme si le temps était une bandelette sans II 14*

fin que les heures roulent autour de la mémoire !

Sulpice rêvait et calculait à la fois. Sulpice était dans le présent et aussi dans le passé. Derrière ce visage d'enfant qui était là, il voyait une autre figure.

Même âge, même beauté ; hélas I même pâleur, cette nuit où il vit la morte, éclairée par la lueur du phare, sous le cap Fréhel I

La nuit où il reconnut son père, à lui, dans le dernier des trois cadavres I

Sulpice fermait les yeux de temps en temps, et alors la douce figure de Victoire passait devant lui telle qu'il l'avait vue aux jours qui précédèrent la nuit de sang. Quand il ouvrait les yeux et qu'il les portait sur Chiffon, il avait en même temps une larme et un sourire.

C'était l'enfant à la chèvre, la petite fille du Trouaux-Mauves. Mais où était le petit garçon, le fils de M"' Madeleine?

Trois ou quatre minutes se passèrent encore, puis Chifl'on s'agita et dit :

— Je souffre.

Sulpice lui appuya sa main contre le cœur.

— Ohl merci, murmura la fillette, votre main méfait du bien.

— Pouvez-vous parler maintenant, mon enfant?

— Oui.

— Sans trop de fatigue ?

— Je le crois.

— Regardez-moi.

Chiffon obéit.

— Me reconnaissez-vous? demanda Sulpice.

— Je ne sais plus où je vous ai vu, répondit Chiffon.

— A l'auberge, là-bas, sur la route de Bretagne... Chiffon ne le laissa pas achever.

— Oui, oui ! s'écria-t-elle ; je vous reconnais bien,

Loriot vous prenait pour un roi.

— Loriot! se reprit-elle, en un déchirant sanglot. Olil pourquoi m'avez-vous empêchée de mourir !

Elle couvrit son visage do ses mains.

Sulpice la calma du regard.

— Voulez- vous avoir confiance en moi? demanda-t-il.

— Je ne pourrais pas ne pas avoir confiance en vous, répondit Chiffon sans hésiter et comme si cette réponse n'eût point dépendu de son propre vouloir.

— Faites donc comme si j'étais votre confesseur ou votre père, reprit Sulpice, et parlez-moi avec une entière franchise.

— Interrogez-moi, je dirai la vérité.

— Pourquoi êtes-vous venue à Paris, d'abord?

— Pour être heureuse.

— Vous aviez donc lieu de croire qu'on est plus heureux à Paris qu'ailleurs?

— Oui : les femmes.

— C'est juste, fit Sulpice en souriant, c'est leur paradis.

— On dit ça, repartit Chififon sérieusement.

— Et vous n'avez pas craint les dangers d'un si long voyage?

— Non, je savais que j'avais de la chance. Je suis fille du Grand-Chêne... mais vous ne connaissez pas ça.

— Si fait, répliqua Sulpice; je connais cela tout aussi bien que vous.

— Tout aussi bien que moil répéta la fillette étonnée, ah ! par exemple...

— Si je vous disais, interrompit Sulpice, que je suis un ancien pâtour du Tréguz?

Il souriait bonnement, et sa main caressante lissait les beaux cheveux de la jeune fille. Celle-ci se sentait de

plus en plus attirée vers cet homme qui semblait si bon, si noble et si puissant !

Car Chiffon avait la conscience du bien que lui faisait cet homme. En présence de cet homme son désespoir lui donnait trêve, et son mal ne s'annonçait plus que par de sourds élancements.

— Mon Loriot aussi est ancien pâtour du Tréguz, ditelle pourtant, les larmes aux yeux.

— Eh bien! repartit Sulpice gaiement, à pleins bissacs il aura des écus !

— Vous les avez comme ça, vous?

— A peu près. Ce Loriot dont vous parlez est-il le gentil garçonnet que j'ai vu avec vous à l'auberge?

— Pas vrai qu'il est gentil, mon Loriot ? s'écria Chiffon. Oui, oui, c'était bien lui.

— Est-il votre frère, mon enfant?

— Non... mais je l'aime mieux que s'il était mon frère.

— Vous comptez devenir sa femme?

— Pardi ! riposta vivement Chiffon, qui donc qui l'aimerait comme moi?

— Et vous pleurez parce qu'il vous a quittée? Chiff'ou releva sur lui ses grands yeux stupéfaits.

— Comment savez-vous ça? balbutia-t-elle.

— Je ne le sais pas, ma chère enfant, répondit Sulpice, je vous le demande.

— Oui, oui, dit Chiffon dont les sanglots éclatèrent. 11 m'a quittée... mon Loriot m'a quittée I S'il ne revient pas, je veux mourir.

— Il reviendra... voulut dire le docteur.

Mais Chiffon ne le laissa pas parler. Son teint s'anima tout à coup, ses yeux brillèrent.

— Oh ! ce Paris I s'^écria-t-elle avec une^ haine fougueuse, ce Paris qui vous sourit de loin pour vousappe-

1er et qui vous tue dès qu'il vous al Mou pauvre petit Loriot u' avait jamais eu de ces idées-l'à quand nous étions à la campagne. C'est Paris qui lui a donné la pensée du mal. Si j'avais su î si j'avais suî

— Je suis une honnête fille, interrompit-elle en baissant les yeux, quoique j'en sache un peu plus long que mon Loriot. Mais, Jésus Dieu ! le voilà qui va en apprendre I J'ai bien vu ce que font ces femmes-là qui se promènent la nuit sous les lanternes. Si Paris est le paradis de ces femmes, ce n'est pas le mien. Elles vont me prendre mon Loriot, bien sur, bien sûr !

Elle essuya ses larmes avec son tablier.

— Est-il plus âgé que vous, votre Loriot? demanda Sulpice.

— Nous somme^nés le même jour.

— En quel lieu?

Chiffon ouvrait la bouche pour répondre, mais une idée lui traversa l'esprit.

— Pourquoi me demandez-vous tout ça? fit-elle.

Et comme Sulpice tardait à répondre, elle poursuivit avec une volubilité soudaine :

— Quant à ce qui est de moi, ça m'est bien égal, allez ! Mais c'est que j'y pense ! Si vous vouliez faire du mal à mon Loriot!

— Vous êtes nés tous deux, dit Sulpice au lieu de répoudre, ou du moins vous avez été trouvés tous deux le jour de votre naissance dans la paroisse de Saint-Cast, au-dessous de Fréhel, vous, près de l'échalier du cimetière, celui que vous appelez Loriot, sur la route qui mène au bourg de Plouésnon.

— Ah! fit Chiffon que l'étonnement suffoquait; ah! mignon Jésus! un homme de Paris qui nous connaît, moi et mon Loriot !

— Ce que je dis est-il vrai?

— Vrai, tout vrai.

— L'homme qui vous recueillit avait nom Nicolas...

— Il connaît aussi papa Méruell s'écria Chiffon incapable de se contenir.

Sulpice n'avait déjà plus besoin de preuves; sa conviction était formée. Cependant il fut bien aise que la jeune fille l'eût interrompu, ce nom prononcé devenait pour lui l'évidence.

— Vous êtes-vous parfois entendu nommer Marie? demanda-t-il brusquement.

— Jamais.

— Vous vous appelez Marie, ma fille.

— Bénie soit la sainte Vierge, dit Chiffon qui se leva comme elle put et qui s'agenouilla.

— Parlez-moi de ma mère, ajouta-t-elle, les mains jointes et les larmes aux yeux.

Elle était de cette manière si doucement jolie, que Sulpice resta une minute à la contempler. Puis il déposa sur son front un baiser presque respectueux.

— Votre mère fut bien malheureuse en ce monde, ma fille, prononça-t-il lentement, avant d'être un ange chez Dieu. Plus tard, vous saurez son histoire.

— L'aimiez- vous, ma mère? interrompit Chiffon.

— J'aurais donné ma vie pour elle.

Chiffon lui saisit les deux mains et les pressa contre ses lèvres. Sulpice l'attira sur son cœur.

— Vous m'aimerez donc comme vous aimiez ma mère? dit- elle.

— Je t'aimerai comme mou enfant, repartit le docteur.

— Oh I mon Jésus I mon Jésus I s'écria Chiffon, et dire que Loriot est partit Au moment où j'aurais pu lui donner du bonheur !

— Maintenant, reprit Snlpice, il faut me suivre ; vous ne pouvez pas rester en ce lieu.

— Mais si mon Loriot revient?

— Loriot ne reviendra pas. Lors même qu'il aurait un remords, comment retrouver cette demeure dans Paris qu'il ne connaît pas? venez.

Chiffon n'avait pas le courage d'obéir. En sortant de cette maison, où elle n'avait passé qu'une nuit, il lui semblait qu'elle abandonnait tout ce qui lui restait de Loriot, son cher ami. Sulpice la prit par la main et l'entraina.

En bas, à la porte de l'allée étroite et longue, il y avait une belle voiture.

— Montez, ma chère enfant, dit le docteur.

— Monter où? demanda Chiffon.

— Dans ma voiture.

Chiffon obéit de son mieux, oppressée qu'elle était par l'émotion.

— Et dire que mon Loriot est parti! sanglotait-elle ; lui qui avait si grande envie d'aller en voiture î

— Ne pleurez plus, commanda Sulpice qui souriait.

— Ahl par exemple! s'écria la fillette; voilà une chose que vous ne pouvez pas empêcher î

— C'est ce que nous allons voir! reprit le docteur. Avez-vous confiance en moi?

Il la regardait. Chiffon détourna les yeux confuse et tout émue, pendant qu'il achevait :

— J*ai besoin de trouver votre petit ami, comme j'avais besoin de vous trouver vous-même. Je vous donne ma parole d'honneur que je le trouverai.

Chiffon essuya ses yeux prestement.

— Je vous crois, dit-elle, tandis que son minois charmant secouait le dernier nuage de tristesse pour arborer un franc et gai sourire ; et quand vous me Taurez rendu, mon petit Loriot, mon ami chéri, je ne peux pas vous dire comme je vous aimerai!

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