‹ ParisChapitre 12 sur 28 · VIRGINIE OU L AMANTE D ETHELRED · texte numérisé non relu

VIRGINIE OU L AMANTE D ETHELRED

Il en vient ainsi des quantités I L* aimant parisien agit aux quatre coins de la France. Un beau jour, la maladie de Paris les prend, sorte de nostalgie à rebours qui pousse à quitter son clocher pour voir et pour avoir. Les plus jeunes, les plus jolies, les plus alertes partent un matin comme des soldats qui vont rejoindre.

Elles rejoignent un régiment toujours en présence du danger et décimé sans cesse par la misère, par la souffrance, par le plaisir. Elles arrivent tout armées, avec leurs doigts prestes au travail, leur frais minois, leur regard acéré comme une flèche de l'amour enfant, — ce petit vieux I Elles se mettent en bataille tout de suile, et Montjoiel Saint-Denis! Que Mercure les garde I

Pauvres filles \ Il faut bien avouer que celles ([ui s'enrôlent ainsi, ne sont pas les meilleurs petits cœurs du village.

D'autres fois, le roman campaguard a précédé l'épopée parisienne^ Ghloé a été déçue par Daphnis : Ghloé qui trait les vaches, Daphnis batteur en grange. Ghloé court à Paris pour se venger du hameau. Gare !

D'autres fois encore, Fanchon vivait tranquille. Ses désirs étaient juste aussi larges que son horizon. Fanchon, la belle fille, n'entendait malice à rien, sinon aux coups de poing galants que Michel lui donnait dans le dos pour exprimer sa flamme ; Fanchon ne savait pas qu'il y eût rien de plus beau en ce monde que la maison de Monsieur qui s'appelait le château, rien de plus grand que le ruisseau de la prairie qu'on appelait la rivière, rien de plus profond que la mare qui avait nom l'étang. Le monde n'existait pas pour elle au-delà des collines bleues qu'elle apercevait des fenêtres du grenier paternel en vannant le blé. Et cependant voici que Fanchon est partie I

Vous souvenez-vous de M. Durand de la Pierre ? Les voyageurs du commerce sont des citoyens bien dangereux. M. Durand de la Pierre est précisément l'homme qui vient troubler à l'improviste la quiétude de Fanchon.

En plaçant ses articles, on fait un peu les affaires de P. J. Gridaine, ami des dames.

Golporteurs, commis- voyageurs des deux sexes, étudiants en vacance, instituteurs, comédiens ambulants, voilà les marchands d'esprit à l'usage des filles. Voilà les pourvoyeurs brevetés de notre grande fournaise où brûlent tant de mignonnes bûches I

Mademoiselle Gcorgette, mademoiselle Virginie, mademoiselle Pauline, étaient toutes les trois, nous le savons, jeunes et gentilles ; toutes les trois avaient bonne idée de Pari> et de la fortune qu'on y fait si gaiement. Toutes les trois avaient le fil, comme on dit là-bas, et

M. Durand de la Pierre, en leur faisant son sermon honnête, avait prêché des converties.

A peine la barrière passée, mademoiselle Virginie, mademoiselle Georgette et mademoiselle Pauline avaient senti quelque chose en elles qui leur criait : Ville gagnée I

Que d'hommes ! que de jeunes gens ! que de vieux messieurs à tournure protectrice î

Georgette avait l'eau à la bouche de toutes les friandises qu'elle allait consommer I Pauline, plus solide, entremêlait les idées de rôti aux pensées de caisse d'épargne et de bon linge ; car M. Durand de la Pierre parle toujours de la caisse d'épargne, cette bienfaisante institution. Virginie enfin, sans dédaigner les sucreries, ni la viande, ni le linge, voyait surtout cette figure pâle et barbue dont la bouche devait s'ouvrir pour murmurer à son oreille : Je t'aime, parce que je t'aime !

C'étaient d'assez bonnes petites filles. Mais elles voulaient toutes trois se faire un sort.

Personne ne mesurera jamais la férocité de cette passion qui a pour but : un sort.

Cherchez bien dans l'histoire bourgeoise du monde, et vous verrez que toutes les tragédies de ville et de campagne ont pour point de départ l'idée de se faire un sort.

Les employés de la caisse d'épargne, dont nous parlions tout à l'heure, ont une chanson curieuse. C'est l'argent déposé qui chante dans les tiroirs : l'argent du surnuméraire, l'argent du petit clerc, l'argent de la cuisinière.

Toutes ces pièces de cent sous en disent de belles, dans les chansons des employés de la caisse d'épargne I A les entendre, on devrait conclure vraiment que la caisse d'épargne ne renferme que de l'argent volé.

Georgette voulait un sort ; Pauline aussi ; Virginie, plus exigeante à cause de ses études littéraires, voulait un sort et un cœur pour son cœur.

Eu arrivant à Paris, elles s'étaient séparées ; elles se retrouvaient ici dans le salon d'attente de madame la marquise, après avoir été toutes les trois au bureau de M. P. J. Gridaine où on leur avait donné cette adresse. Elles avaient vu au salon le notaire, bien emmanché dans sa cravate, et ce vieux bijou de docteur. Pauline aurait pris le notaire, s'il eût consenti à lui faire un sort. Georgette s'était dit : Le vieux blanc doit avoir des friandises dans ses poches. Quant à Virginie, voici, sans détour, sa pensée tout entière.

— J'aimerais à rencontrer ainsi un respectable vieillard, tiré à quatre épingles, avec des rentes et de quoi, qui me regarde à travers ses besicles, et qui s'écrie : (( Ciel I ma fille ! » comme dans la Nièce du gondolier. Je m'avancerais vers lui en rougissant et en pleurant de joie. Je dirais : — Est-il possible que je retrouve en ces lieux l'auteur de mes jours !

Mais on fit entrer le notaire et le docteur. Ces demoiselles restèrent seules au salon.

Elles étaient dans la mue toutes trois, car il y a un moment dur et défavorable pour la fillette qui vient conquérir un sort à Paris, c'est l'heure où le costume nouveau remplace l'ancienne défroque, et où les entournures ne sont pas encore faites.

A ce moment on peut juger celles qui seront les reines. J'en ai vu qui changeaient de peau sans sourciller, et qui étaient plus belles après qu'avant, les vierges fières 1

C'est l'exception rare, très-rare.

Dans la règle il y a enlaidissement soudain, chute presque complète, de telle sorte que la charmante

Mariette devient presque à coup sur une épaisse et grotesque Malvina. De paysanne à grisette, c*est un abime !

Nos trois chevalières errantes avaient quitté les nippes de voyage et s'étaient costumées selon leur goût. Georgette avait une robe de toile claire à volants, bien qu'on fût en novembre; Pauline était vêtue d'une douillette en bon mérinos, à violents carreaux rouges et noirs ; Virginie avait conquis, je ne sais où ni comment, une vieille robe de soie puce, trop courte pour elle.

Virginie eut un sourire protecteur, quand elle reconnut ses compagnes. Elles s'entre-regardèrent toutes trois, et chacune d'elle se dit par devers soi : comme elles sont ridicules I

— Eh bien ! mesdemoiselles, demanda Virginie, comment trouvez-vous la capitale ?

— Fameusement agréable, quoiq'ça, répondit Georgette, j'ai été au théâtre : c'est joli I ah I c'est joli I

— J'ai été au théâtre aussi, dit Pauline.

— Je me serais passée de manger, ajouta Virginie, plutôt que de manquer d'aller au théâtre I

Il est sans exemple que la première soirée se passe ailleurs qu'au théâtre.

— Et nous voilà ici en concurrence, à ce qu'il paraît? reprit Virginie d'un ton un peu plus sec.

— A ce qu'il parait, répondirent les autres qui se mirent aussitôt sur la réserve.

— Ahl dit Virginie avec sensibilité, je ne sais pas ce qui m'attend dans ce séjour, mais, pour moi, les voluptés du cœur seront toujours préférables aux richesses I

Pauline tâtait l'étoffe des rideaux, Georgette contemplait les dorures de la boiserie. Toutes deux dirent eu même temps :

— C'est calé, ici I

Virginie prit un air dédaigneux.

— J'ai vu de plus belles choses que ça, répliqua-t-elle dans les livres : le palais de Pompeïo Scarlatti, à Venise était tout en marbre rose, avec des incrustations de lapis qui est une curiosité que je ne connais pas. Les dômes étaient dorés du haut en bas, et quand le soleil sortait du sein de l'onde, le grand dôme du palais Scarlatti reluisait si richement qu'on eût dit que le dôme était le vrai soleil, et le soleil lui-même une pâle copie du dôme. C'est dans le Pont-des- Soupirs.

— Et quoi que vous venez faire ici? demanda Pauline. Virginie mit un doigt sur sa bouche et répondit :

— C'est mon secret, ma chère enfant.

Pauline haussa les épaules.

— Vous m'avez pas mal l'air d'une virée, vous, ditelle, avec vos falbalas de vieille soie et vos secrets î Moi, j'ai dit au monsieur de là-bas : Je veux me placer, et il m'a envoyée ici.

— Vous placer I se récria Virginie ; en service I

— Pourquoi pas ?

— Fi donc î

— En attendant qu'on trouve une occasion de mieux faire.

— Pardine ! interrompit Georgette, on n'est pas déshonorée pour ça I moi, j'ai dit au monsieur : Je voudrais bien être ouvrière en journée, et il m'a envoyée ici.

— Alors, conclut Pauline, doit y avoir besoin dans c'te maison d'une bonne et d'une ouvrière en journée.

— Avez- vous lu Stéphanie ou les Trois Poignards? demanda Virginie.

— On vous dit qu'où n'a rien lu du tout, répliqua Pauline, laissez-nous donc la paix.

Virginie drapait majestueusement les plis de sa robe de soie.

— Ah ! ma petite, fit-elle, vous aurez bien de la peine à vous faire des manières î

— C'est pas vous qui me les apprendrez, dites donc I s'écria Pauline.

— Chut I siffla Georgette qui tira une gimblette de sa poche, si vous criez comme ça, vous allez nous faire renvoyer d'ici.

— De quoi I continua la grosse Pauline, des manières 1...

— Si vous aviez lu Stéphanie ou les Trois Poignards, interrompit Virginie, vous verriez qu'il n'y a nul motif de vous fâcher, ma bonne. Je voulais vous dire mon secret, et voilà tout.

— On n'en veut plus de votre secret ! fit rudement Pauline.

Georgette se rapprocha.

— Voyons, fit- elle, moi je suis curieuse.

— Dans Stéphanie ou les Trois Poignards^ répondit Virginie, une dame entre deux âges a perdu son enfant au berceau. Les bohémiens l'ont enlevée, car c'était une petite fille, tandis que les dames de sa suite traversaient la forêt de Noirfontaine. Je crois que la dame s'appelait Hortense de Germineuil. Ce dont je suis bien sûre, c'est que le chef de brigands avait nom Mattéo. Beaucoup de malfaiteurs portent ce nom. Des années se passent à la suite de celte catastrophe, et la mère inconsolable est vêtue d'un deuil éternel.

— C'est pas déjà si vilain, le noir, à Paris, fit observer Georgette ; j'en ai vu des soignées qui étaient tout en noir, avec des penderolles d'affaires brillantes, et des agrafes et du raisin sur leurs chapeaux.

— Ce n'était pas à Paris, reprit Virginie, c'était en Italie ou en Danemarck. Voilà donc que madame de Germineuil ne pouvait pas se réchauffer le cœur, quoi-

qu'elle fût riche à tirelarigo, et qu'elle faisait des successions toutes les semaines. Les mères... Oh ! dam, voilà I les mères, c'est des mères I

— Ceux qu'ont une mère sont bien heureuses I dit Pauline.

Georgette soupira gros en rongeant son gâteau.

— Une mère ! s'écria Virginie ; si j'avais une mère, mol, voyez-vous I J'ai lu des choses là-dessus dans plus de vingt romans. Une mère, ça veille jour et nuit, ça vous berce ; enfin moi, si j'avais une mère, je passerais ma vie à ses genoux.

Elle avait des larmes dans les yeux, de vraies larmes.

— Ça ne fait rien, poursuivit-elle en essuyant ses yeux ; Hortense de Germineuil se dit un jour : puisque j'ai tant de biens et tant de rentes, je veux employer tout ça à retrouver ma fille. Elle fit publier que toutes les jeunes filles du pays auraient une récompense, si elles voulaient venir au château. Elles vinrent toutes. On les mit dans la cour, et la châtelaine allait les regarder l'une après l'autre. Chaque fois qu'elle en avait regardé une, elle lui donnait une bourse.

— V'ià une bourgeoise qu'était grande et généreuse î dit Georgette.

— C'est des mensonges ! fit Pauline.

— Les romans, des mensonges I se récria Virginie indignée. Enfin, n'importe ! Hortense avait donc donné des bourses à toutes les jeunes filles, quand elle arriva à une qui était belle comme le lis et la rose où le papillon vient voltiger pour en ressucer les parfums odoriférants de leur calice, humide encore de rosée ; elle se sentit comme remuée par quelque chose de vague. La jeune fille la regardait d'un œil d'azur et plus limpide que le cristal de roche. Hortense lui tendit une bourse comme aux

autres. La jeune fille lui dit : Je préfère à tout l'or du monde un baiser de vous I

— Ah I c'est gentil, ça, dit Georgette.

— Plus souvent I dit Pauline, qui, dans sa sagesse, eût préféré une pièce de cent sous à tous les baisers du monde.

— A ces paroles aussi simples que touchantes, poursuivit "Virginie, Hortense ouvre les bras. La jeune fille se précipite sur son cœur où elle s'évanouit dessus. En la délaçant, on trouva un grain de beauté qu'Hortense reconnut. C'était sa fille II

— Ah î soupira Georgette, faudra tout de même que j'apprenne à lire I C'est trop joli î

— Et c'te jeune fille hérita de toute la fortune? demanda Pauline.

— Comme de juste, répliqua Virginie.

Pauline se rongea le bout des doigts.

— C'est pas à moi qu'arriverait pareille chance ! grommela-t-elle.

— Et vot'secret? demanda Georgette.

Virginie sourit finement.

— Vous allez voir, dit elle : quand je me suis présentée, moi aussi, chez le monsieur du bureau, il m'a regardée avec beaucoup d'attention...

— Comme moi, pardine I interrompit Pauline.

— Comme moi ! ajouta Georgette.

— Quand il m'a eu bien examinée, il m'a dit : voilà une jolie personne qui ne vient pas chercher une place de femme de chambre I

— Puisqu'il m'a pris le menton, à moi I dit Georgette.

— Et moi... murmura Pauhne.

Elle rajusta son mouchoir de cou et n'acheva pas.

— Avec moi, continua noblement Virginie, il n'aurait pas osé, mes petites I II m'a priée de lui expliquer mes

intentions, et je lui ai dit sans hésiter : Monsieur, pour peu que vous ayez lu la Princesse et le Cabaretier^ nous allons nous entendre. Je viens à Paris comme Zédélia de Spurzlieim. Il y a en moi quelque chose d'étrange. Je veux aimer avec passion, avec ivresse, un homme brun ou blond, noble de cœur, ayant une taille souple et de la fortune, car l'amour est une fleur qui s'étiole dans la misère. Je veux en outre retrouver ma mère...

— Votre mère ! s'écrièrent les deux autres jeunes iilles.

— Oui, ma mère adorée, mesdemoiselles. Zédélia de Spurzheim n'en savait pas plus long que moi quand elle quitta la Forêt-Noire. Pourtant elle retrouva bien sa mère, qui était la princesse Palatine. Est-ce évident, cela?

— Et que vous a répondu le petit vieux monsieur? demanda Georgette.

— Que c'était une chose toute simple, répliqua Virginie, il n'avait pas lu la Princesse et le Cabaretier, mais il s'est intéressé à Zédélia, à cause de son nom. « Mon enfant, m'a-t-il dit, nous nous occuperons plus tard de l'homme qui doit faire votre bonheur. J'en ai des quantités sous la main, tous bruns, tous blonds, excepté les châtains. En attendant, je puis vous mettre sur la piste de votre mère. » J'ai voulu le faire expliquer, mais il est devenu muet comme une tombe antique à demi ruinée par les injures du temps. Il m'a seulement donné l'adresse de madame la marquise de Rostan, rue de Matignon, n°... en me priant de mettre cinq francs sur sa table.

— Pareil à moi pour la pièce de cinq francs I dit Pauline.

— Pareil à moi aussi, dit Georgette ; et voilà vot' secret ?

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