‹ ParisChapitre 13 sur 28 · LE PARADIS DES FQIIDBB · texte numérisé non relu

LE PARADIS DES FQIIDBB

— N'est-c-e pas une chose étraDge et solennelle! demanda Virginie, dont la tète pensive s'inclina : si cette marquise de Rostan était ma mère !

Elle fit un signe de la main et ajouta :

— Laissez-moi me recueillir.

Georgette et Pauline se tarent. La même idée leur venait en même temps.

Elles étaient toutes les deux des enfants trouvées. Chacune d'elles pouvait donc nourrir le même espoir que Virginie et Zédélia de Spurzheim.

Les têtes se montaient.

Quand Virginie releva les yeux sur ses deux compagnes, elle ^it deux paires de resard? iauvei axés sur elle.

— Qu'avez-vons donc? demanda-t-elle.

— C'est bon, c'est bon ! fit Georgette.

— Mêlez-vous de c« qui vous regarde, la princesse î ajouta Pauline.

Le domestique entrait à cet instant pour lenr annoncer qu'elles pouvaient entrer. Elles se levèrent précipitamment et rajustèrent lenr toilette en hâte.

— Courage î se disait Virginie, tout dépend de l'entrée !

— Ça se fait du premier coup ou jamais! pensait Pauline.

— Débutons bien, murmurait la petite Georgette, et tout va marcher î

Dès que la porte fut ouverte, dles ^âmeènnt tontes à la fois dans le salon.

— Ma mère î ma mère ! ma mère ! s'écrièrent-elles en même temps.

La marquise se trouva soudainement entourée de bras qui essayèrent de la presser et de lèvres qui cherchaient son visaee.

PARIS \fn

C'avait été une course au clocher entre ces demoiselles. C'était maintenant une lutte acharnée à qui pourrai conquérir le premier baiser de cette mère si bien aimée !

La marquise, étourdie d'abord par ce choc inattendu, reprit bien vite son sangfroid. Elle se redressa orgueilleusement, et son regard, plein de méprisant étonnemeut, s'abaissa tour à tour sur chacune des trois jeunes filles.

— Ma mère I dit Virginie avec im accent que n*eût pas renié une ingénue de l'Ambigu-Comique.

— Ma mère ! balbutia Georgette, qui pleurait pour tout de bon.

— Que signifie cela, monsieur Gridaine? demanda la marquise en se retournant vers Tout-pour-les-Dames.

Celui-ci ôtait ses lunettes d'or de leur étui ; il les mit avec soin sur son nez.

— Eh I mais, s'écrièrent à la fois Virginie, Georgette et Pauline, c'est le monsieur de là-bas I

— La paix I fit sèchement Tout-pour-les-Dames ; vous êtes trois effrontées, et je vous retire ma protection.

— Madame la marquise, reprit-il avec un salut respectueux, croyez que je ne suis pour rien dans cette scène inconvenante.

— Dans le Bandacjiste impi'udent^ pensa Virginie, il y a un vieux coquin tout pareil à celui-là I

— Faudra nous rendre nos cent sous, alors I dit Pauline, qui mit le poing sur la hanche.

Georgette, la plus gentille des trois, était si abattue qu'elle ne songeait point à se rebiffer.

La marquise les regarda une seconde fois l'une après l'autre et prit son éventail qu'elle fit jouer lentement.

— Qui a pu vous donner l'idée de m'appeler votre

mère ? demanda-t-elle en adoucissant à la fois son accent et l*expression de sa physionomie.

— C'est elle ! répondirent ensemble Georgette et Pauline.

Elles montraient Virginie. Celle-ci indiqua du doigt M. P. J. Gridaine et dit :

— C'est lui !

— Par exemple!... commença Tout-pour-les-Dames. La marquise l'arrêta d'un geste.

— Est-ce que vous étiez habillées ainsi dans votre pays ? demanda-t-elle encore.

Les trois figures rayonnèrent. Chacune des trois fillettes croyait que sa toilette était remarquée, et peut être admirée.

— Oh I non, répliqua Virginie la première, je n'aime pas les vêtements grossiers qui couvrirent mes premiers jours et mon adolescence.

— C'est pour me mettre au ton de Paris, dit Pauline en faisant la révérence.

Georgette fit la révérence et dit :

— C'est pour pas qu'on me prenne pour une fille de la campagne I

Astrée se tourna vers P. J. Gridaine, et sa figure peignait le mécontentement.

— Voyons, mes filles, reprit -elle, vous êtes ici pour quelque chose. Faisons vite, car je suis pressée. Que voulez-vous, mon enfant?

Elle s'adressait à Georgette.

— Etre ouvrière chez vous, madame, à la journée, répondit celle-ci.

— Ce n'est pas impossible. Et vous?

— Etre femme de chambre, ou bonne, ou ce que vous voudrez, madame, répliqua Pauliue.

— G'es4; bien. Et vous?

C'était le tour de Virginie.

Virginie ne pouvait pas quitter la partie sans avoir frappé préalablement un grand coup.

Elle tira son mouchoir et s'essuya les yeux, qui étaient secs, puis elle donna une tape aux plis de sa robe et fit un pas en avant.

Après quoi, elle toussa.

— Madame, dit-elle, ma naissance est honorable et mon éducation y répond si avantageusement que je suis pour donner des leçons de tout aux jeunes demoiselles: la lecture, l'écriture et l'imagination. La mienne est riche et déréglée, mes mœurs sont pures, comme le souffle de l'enfant ; l'amour ne m'est de rien ni les connaissances ; tout ce que je veux, c'est une mère I

Un vague espoir lui restait. Dans le Ravin du château ou Laquelle des Quatre ? il y a comme cela une mère qui commence par jouer ia froideur pour éprouver sa fille. Cette marquise, il est vrai, avait l'air bien jeune, mais la mère de Pépita, dans le Corroyeur de Tolède^ paraît plus jeune que sa fille cadette.

Tout n'était pas perdu.

— Au nom des cieux, ajouta-t-elle, laissez-moi vous conter en peu de mots ma triste et touchante histoire. J'ai reçu le jour aux environs du Mans, dans un humble village où j'ai passé mes premières années. Je ne connus ni mon père ni ma mère, dont je ne reçus jamais les tendres baisers ; mais tout porte à croire que mes parents étaient des gens illustres, puisqu'ils avaient intérêt a se cacher. Dès ma plus teuilre enfance, je fus au-dessus de mon sexe et de mon âge. Plus tard, j'étonnai par mes qualités brillantes et solides. Je sais bien que vous n'êtes pas ma mère, madame, mais si vous connaissiez par hasard une personne qui cherche sa fille...

La marquise fit un geste. M. Gridaine se leva.

— Mesdemoiselles, dit-il, revenez me voir demain matin, je vous ferai savoir la réponse de madame la marquise.

Son doigt sec et ridé montra la porte.

Pauline et Georgette se retirèrent aussitôt. Virginie joignit les mains en prononçant de toute la force de ses poumons ;

— Que Dieu vous pardonne, si vous êtes ma mère ! La marquise pâlit de colère et sonna ses gens.

P. J. Gridaine saisit sa canné et courut, ma foi, sur Virginie. Celle-ci s'éloigna calme, digne, résignée, comme miss Fanny, du Château de Crawford.

En passant auprès du canapé, elle aperçut le grand Rostan qui dormait.

— 0 mon père ! dit-elle, toi, du moins, tu ne m*as pas repoussée !

Elle suivit le domestique, qui la conduisit jusqu'à la porte de la cour. Dans la Jeune Moscovite, le bon valet Chouloff glisse à Fédora, délaissée et chassée, une bourse en cuir de Russie, pleine d'or. Virginie eût voulu inspirer une pensée de ce genre au valet de la marquise, mais celui-ci était un Ecossais qui recevait des cadeaux et n'en faisait jamais.

— Ethelred I Ethelred I pensa Virginie en remontant le faubourg Saint-Honoré ; voici le moment où tu devrais te présenter à mes yeux, blonde tête, noble cœur I Je suis dans la position d'Alfredina au second volume de la Caverne rouge. Ethelred I mon jeune homme ! Ethelred I Ethelred !

— Quisqu'est raide, sans vous commander la belle ? demanda une grosse voix derrière elle. S'il n'y a pas d'affront, je vous offre quéq'chose à mai)g»T et à boire ensemble en tout bien et tout honneur.

Virginie se retourna et reconnut les boucles d'oreille du matelot de la rotonde. L'infortune abat la fierté. Sans répondre au calembour involontaire du bon Roblot, elle lui dit :

— Qui que vous soyez, étranger, je me fie à vous. Le spectacle de l'Océan agrandit le cœur. Pourvu que vous respectiez mon innocence et ma jeunesse, offrez-moi tout ce que vous voudrez.

Roblot passa incontinent son bras sous le sien. Ce n'était pas Ethelred, mais il savait autant de chansons que Virginie avait lu de romans, et le docteur Sulpice avait ravitaillé sa bourse.

— La fourniture ne vous convient pas, belle dame, je vois cela, dit P. J. Gridaine quand il fut seul avec la marquise.

— Je vous fais juge, monsieur ! répondit Astrée sèchement.

— Belle dame, reprit Gridaine, permettez-moi de vous rappeler le proverbe : Mieux vaut s'adresser à Dieu qu'à ses saints. Je suis un dieu bien humble ; pensez ce que doivent être mes pauvres diables de saints ! Si, au lieu de vous adresser à M. Durand de La Pierre, vous vous étiez adressée à moi dès le début...

— Ce La Pierre, interrompit Astrée, pouvait me servir ici avec connaissance de cause et à plus d'un titre.

— C'est différent, c'est différent, dit M. Gridaine, qui lissa la soie de son chapeau. Si M. Durand de La Pierre vous parait offrir plus de garantie que moi...

— Mais du tout ; laissez là votre chapeau I

— Aussi bien, poursuivit Tout-pour-les-Dames d'un air piqué, je marche en aveugle, moi I Sais-je seulement au juste l'intrigue de cette comédie où l'on m'a distribué un rôle de comparse ?

Il se leva. La marquise étendit la main vers le siège qu'il venait de quitter.

— Vous voulez savoir, dit-elle, tout savoir ? Je ne demande pas mieux, cher monsieur Gridaine. Approchez votre fauteuil, asseyez-vous, et causons comme de vrais amis.

LA MARQUISE ASTREE,

1/anuée donnait un de ses derniers beaux jours. La marquise Astrée était assise au coin de son fou sur une causeuse. Le soleil qui se noyait dans les vapeurs de novembre, mettait sur ses joues un reflet de pourpre.

Au contraire, M. P. J. Gridaine, qui tournait le dos à la fenêtre, ressemblait à un ivoire jauni.

M. Gridaine avait un habit noir un peu mûr, mais très-propre, un gilet de satin noir, un pantalon noir tombant sur des bas blancs, des escarpins à rosettes et une cravate blanche nouée avec une certaine entente. Ses cheveux rares laissaient à découvert le sommet de sou crâne pointu et luisant, où la lumière écarlate se mirait en ce moment comme en une glace ; leurs mèches appauvries formaient sur les tempes et la nuque une sorte de couronne blanchâtre. M. Gridaine avait le front trèsridé ; ses sourcils touffus et tout blancs faisaient à ses pe-

tis yeux gris un abri profond. Il avait des lunettes d'or qui le gênaient pour voir, mais qui lui servaient à cacher le jeu de ses prunelles. Son nez et sa bouche donnaient à penser qu'il avait pu être assez joli garçon autrefois.

C'était un vieillard aux façons discrètes et polies. Je ne sais pourquoi son aspect n'avait rien de respectable. Nous avons connu des coquins de grand âge qui faisaient valoir si bien la majesté de leurs cheveux blancs I

La marquise était belle autrement que jadis, mais elle était aussi belle. Il y a de ces femmes de bronze qui ne vieillissent ni par l'âge, ni par la douleur, ni par le plaisir. On dirait que la volupté, la souffrance, les années glissent sur leur front prédestlué, comme l'injure de l'orage sur l'éternelle beauté des marbres antiques. Peu de gens se targuaient de savoir au juste l'âge de la marquise : elle était jeune, puisqu'elle était si belle. Il n'y avait pas de juvénile éclat qui pût le disputer aux splendides pâleurs de sa joue. Sa lèvre pleine, s'arrêtait vivement comme un corail sculpté. Elle souriait rarement : celles qui sourient trop souventne savent pas.

La marquise savait ; son charme était derrière ses lèvres adorables, reliées au nez par deux traits mignons, formant fossette, et dont le sourire effaçait les ombres jumelles. Son charme était dans l'imperceptiple contraction de ses narines roses, dans la suavité sérieuse de son profil, dans le contour exquis de sa joue, dans l'attache de son cou flexible, dans le délicieux caprice de son oreille blanche et mate, sous les masses noires de sa clievelure.

Sa puissance était dans ses yeux. Elle pouvait ce qu'elle voulait. Certains l'accusaient de pratiquer la coquetterie des Mauresques et de teindre en noir l'intérieur de ses paupières, tant la frange de ses sourcils épais et recour-

bés ombrageait profondément son regard. C'étaient des yeux fendus comme ceux des Circassiennes. Le blanc, cette monture d'émail que Dieu a prêtée aux pierres précieuses de la prunelle, le blanc des yeux de la marquise se nuageait d'azur. Sa prunelle large et ponctuée de traits concentriques avait ce bleu somi)re des vieux émaux. Au premier aspect, on les voyait noirs : c'était le sourire qui, pénétrant comme un rayon leur transparence, allumait au fond des orbites je ne sais quelle lueur inattendue et victorieuse.

La marquise contenait son regard comme elle refrénait son sourire.

Chacun de nous connaît une femme qui pourrait s'appeler Astrée. En est-il deux? Pour la plupart des femmes, j'entends parler des belles et des nobles, ce nom d'Astrée serait grotesque comme le casque à panache d'un cuirassier sur la tête trop petite d'un enfant. Ce nom semblait écrit sur le front radieux et calme de la marquise ; elle le portait comme un diadème.

Il vous eût semblé impossible de lui chercher un autre nom.

Le rayon pourpre qui brûlait ses joues et son front venait du soleil d'automne. Sous ce reflet ardent, on devinait sa pâleur. Elhî était tranquille et presque recueillie.

— En tout ceci, dit-elle, je ne vous demanderai point, c'est du moins très-probable, de ces services qui exigent un dévouement sans bornes.

— Tant pis pour moi^ belle dame, voulue interrompre P. J. Gridaine.

Mais Astrée lui ferma la bouche d'un geste.

— Mou Dieu, non I dit-elle ; ce ?ont des affaires, purement des affaires. Vous me servirez sans vous gêner, sans rien risquer, et vous serez récompensé comme si

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