IL
vous aviez eu à remuer des montagnes. Je sais déjà que vous avez refusé votre entremise à la comtesse.
— Madame la comtesse de Morges, dit Gridaine avec modestie, est une excellente mère qui veut faire le bonheur de sou enfant, mais...
— Mais elle ne vous a offert que deux mille écus, cher M. Gridaine.
— Ah I madame ! pouvez-vous penser ?...
— Six mille francs, quand il s'agit de tant de millions! Moi, voyez-vous, monsieur Gridaine, je connais la fortune de M. le duc. C'est à ne savoir qu'en faire! Aussi je récompenserai tout le monde impérialement.
— Tout le monde ! fit le petit homme avec inquiétude c'est beaucoup, belle dame, et il est à craindre que la division des capitaux... Du reste, ce n'est pas pour moi que je parle, on connaît mes goûts modestes et mon désintéressement. Que d'autres agissent par un sentiment d'abjecte cupidité, moi, je remplis ma vocation de servir les dames. Certes, il faut qu'un honnête homme élève sa famille, mais la fortune ne fait pas le bonheur, et mon seul désir est de me retirer sur mes vieux jours au sein des vertes campagnes... pas loin... au Bas-Meudou, ou au village Levallois.
— Je vous donnerai de quoi acheter la plus magnifique chaumière du monde, cher monsieur Gridaine, dit la marquise en souriant. Arrivons au fait. Vous savez que M le duc n'appartient que très-indirectement à la grande famille de Bretagne.
— Fort indirectement, je le sais.
Astrée jeta un regard de côté sur le divan où François ronilait comme un juste.
— Vous saurez, ajouta-t-elle en baissant la voix, que le seul héritier mâle de cette famille est le fils de cet homme ?
— Le fils de M. le marquis... j*ai entendu | parler de cela.
— Avez-vous entendu parler aussi de ce qui se passa sur les anciens domaines de cette famille en 1835 ?
— Une nuit terrible, dit M. Gridaine, et qui ferait un bien beau drame au boulevard.
— Qui vous a raconté cette histoire ?
— J'ai eu Lapierre chez moi... et d'autres.
— Nuit terrible, en effet, reprit Astrée sans se déconcerter. J'étais un enfant alors, comme bien vous pensez; mais je n'oublierai jamais cela. Les douaniers tirèrent des coups de fusil toute la nuit. La vieille marquise était morte dans la soirée. C'était ma marraine, monsieur. Mon cousin, le marquis Antoine, fut trouvé mort avec son serviteur Sulpice.
— Sulpice! répéta M. Gridaine, est-ce que par hasard?...
— C'était son père.
— Le père du docteur?
M. Gri(^aine enfla ses joues et ajouta :
— Ah! diable!
Puis encore :
— Et le docteur ne vous a jamais fait de diableries, madame, lui qui est sorcier, dit-on?
— Pourquoi le docteur m'en voudrait-il? demanda Astrée, qui fronça le sourcil; il y a dix-huit ans de cela? Avais-je dix ou douze ans? c'est tout au plus.
— C'est juste, dit précipitamment M. Gridaine; vous étiez un enfant, belle dame; en quoi, d'ailleurs, auriezvous pu être mêlée à tout cela?
La marquise ne leva point les yeux sur lui. Elle n'avait plus besoin de l'observer, pour deviner sa pensée.
— Puisque vous avez parlé de Sulpice, dit-elle, je
dois vous faire observer que le docteur a une très-grande influence sur M. le duc.
— Influence, répéta Gridaine, qui n'est cependant pas comparable à celle de madame la marquise.
— Ce sont ici deux influences d'un ordre entièrement différent. M. le duc, homme d'intelligence et de cœur...
— De haute intelligence et de grand cœurl appuya Tout-pour-les-dames.
-— M. le duc se laisse volontiers prendre à certaines idées, à des caprices... je dirais presque des enfantillages.
— C'est le propre de tous les vastes esprits, belle dame.
— Evidemment. M. le duc a la passion de se rattacher aux Rostan...
— Et madame la marquise, venant en aide à cette idée, veut procurer à M. le duc l'héritier et l'héritière des vieux seigneurs bretons, afln qu'il en fasse ses légataires universels.
— Vous vous trompez, monsieur Gridaine, dit Astrée. C'est le docteur Sulpice qui a eu le premier cette pensée là. Moi, je n'avais mis en avant que l'héritier. A quoi bon l'héritière?...
— C'est juste, c'est juste, fit encore Tout-pour-les- Dames en s'inclinant. A quoi bon l'héritière?
— L'héritière n'est que la fille bâtarde du marquis Antoine et de sa cousine Victoire, dit Astrée durement ; l'héritière n'a droit ni au nom ni à la fortune. Mais M. le duc la veut, il faut qu'il l'ait.
— Et l'héritier?
— Ne connaissez-vous point le jeune M. Fernand de Rostan ?
— Par Lapierre et M™° veuve Rio, répondit le petit homme, qui ne put retenir un sourire ; ils sont prêts à
attester^oii identité, je sais cela. Ces honnêtes serviteurs ne l'ont pas perdu de vue depuis le jour de sa naissance. Mais le docteur Sulpice donnera-t-il là-dedans?
— Le docteur Sulpice s'amende, monsieur Gridaine.
— Croyez-vous, belle dame?
— J'en suis sùrel
— Sa femme est une bien jolie personne. Elle va éprouver un grand plaisir à embrasser le jeune M. Fernand, son frère. Et quel honneur d'être la belle-sœur de madame la marquise I
— De madame la duchesse, dit Astrée ; Fernand sera duc.
— De madame la duchesse, répéta M. Gridaine. C'est pourtant vrai I Ah ! que Paris est bien le paradis des charmantes femmes comme vous, madame!
Il prit tout-à-coup un ton sérieux.
— Je suis au service du beau sexe tout entier, dit-il, mais tout particulièrement au vôtre, vous le savez bien, madame la marquise. M'est-il permis de vous soumettre l'observation que je vous ai annoncée tantôt?
— Faites, monsieur Gridaine.
— Vous allez épouser M. Fernand?
— Le plus tôt possible.
— Ce jeune homme ne vous aime pas...
Astrée eut un orgueilleux sourire.
— Je sais... je saisi fit M. Gridaine ; parbleu I il n'y a pas une femme au monde plus belle que vous, plus spirituelle que vous, plus séduisante que vous I Mais enfin, M. Fernand a le mauvais goiit de vous préférer une rivale.
— C'est votre opinion?
— C'est ma conviction, c'est ma certitude.
— Quelle est cette rivale? Solange Beauvais? Celle-là ne m'inquiétera plus !
— Cette rivale est Gabrielle de Morges.
— Olil oh I fit Astrée, celle-ci me fait donc décidément la guerre I Je la trouve entre moi et monsieur le duc î je la retrouve entre Fernand et moi I
Ses sourcils hautains se froncèrent, mais elle eut presque aussitôt après un sourire.
— Pauvre enfant! murmura-t-elle ; mon grand Fran- (^ois lui a blessé son chevalier de Martroy. Gomment va-t-il, ce beau Roger?
— Mal... c'est le docteur Sulpice qui le traite.
— Il portera le deuil de son docteur, alors î pensa la marquise.
Puis elle reprit :
— Est-ce tout ce que vous aviez à m' objecter ?
— Non. Belle dame, un jour ou l'autre, celui-ci vous tuera.
11 montrait du doigt Rostan endormi.
Astrée éclata de rire.
— Celui-ci! fit-elle; s'il osait une fois me toucher, c'est possible..., mais il n'osera jamais !
— Prenez garde !
— Est-ce tout?
— Non. J'ai réservé le principal pour la fin.
— Peste I fit Astrée, le principal ! voyons le principal.
— Il est encore temps de vous arrêter, belle dame, dit le petit bonhomme avec componction ; jamais je n'ai vu personne avoir entre les mains pareille chance de fortune. A part i'afl'ection solide que je vous porte, à part mon dévouement profond et sincère, je m'intéresse encore à vous, comme on s'intéresse au hardi voyageur qui gravit les sommets d'une montagne inaccessible. Sans flatterie, vous êtes une fière et vaillante nature... trop vaillante et trop fière... C'était déjà quelque chose
d'audacieux que de jeter de côté, comme un vieux vêtement dont on ne veut plus, l'homme qui a passé pour votre mari pendant quinze années. C'était déjà audacieux que de dire au monde, la tête haute et sous le soleil : Monde I tu m'as appelée pendant quinze ans madame la marquise ; je n'avais point droit à ce titre ; je t'ai trompé, je n'étais que la concubine de cet homme que tu me donnais pour époux. Notez que je ne dis rien de cet homme lui-même, madame...
— Vous en savez donc très-long, monsieur Gridaine ? dit Astrée.
— Tr«^s-long, belle dame, répéta le bonhomme en saluant.
— Tant mieux pour vous, monsieur. Je paie ce qu'on sait presque aussi cher que ce qu'on fait.
— Ce qui est adroit et prudent, belle dame.
— Mais continuez, reprit Astrée, dont le regard brillait ; cela me plaît de vous entendre. Vous m'avez comprise... et vous êtes le second à qui je puisse en dire autant.
— Est-ce lui le premier? demanda Gridaine en désignant le grand Rostan.
La marquise haussa les épaules.
— S'il m'avait comprise, répliqua-t-elle, je serais sa femme et il serait duc. Mais poursuivez, vous dis -je ; c'est ainsi, en effet, que je veux traiter le monde, et je nu nie pas que ce soit de l'audace.
— La fortune, a dit le poëte, belle dame, est avec les audacieux. Mais il faut que l'audace s'attaque au possible. Vous pourriez dire tout cela au monde, et bien d'autres insolences encore, car vous êtes réellement au-dessus du niveau, qui est le monde, mais à une condition...
— Quelle condition?
— Avant de vous la dire, j'ajoute un mot : l'audace, à mon sens, n'est bonne qu'autant qu'elle est nécessaire. Que voulez-vous? Etre duchesse? Vous l'avez dit tout à l'heure. Cet homme, votre mari, pouvait être duc.
— Je le méprise, monsieur I Encore passe si je le haïssais ! Quelle condition ?
— A condition d'épouser le roi Trufie en personne.
— J'y ai songé, dit Astrée.
— Et qui vous empêche?...
— J'aime Fernand.
— Comme vous pouvez aimer... commença Gridaine. Astrée se redressa si belle et si puissaate de passion,
qu'il se sentit comme rapetissé.
— Oui, dit-elle, tandis que sa voix plus harmonieuse avait des vibrations profondes et tremblées, je l'aime comme je puis aimer !
Gridaine demeura tout ébahi.
— On ne voit jamais la fin de vousl grommela-t-il. Il reprit après un silence :
— Belle dame I je n'ai plus guère espoir de vous convaincre. Je terminerai néanmoins ce que j'ai commencé. Peu m'importe que ce jeune Fernand vous aime ou ne vous aime pas. Je suppose même que le docteur Sulpice vous laisse mettre sur la tête de ce Fernand l'immense fortune du roi Truffe et le titre ducal, en un mot, je suppose tout ce que vous voudrez... vous êtes perdue, madame I
— Perdue?
— Fernand est le fils de l'homme qui a passé pour être votre époux.
Astrée fit jouer son éventail.
— Vous qui savez tant de choses, M. Gridaine, ditelle, pourquoi faites-vous semblant d'ignorer que
Fernand et François Rostan sont étrangers l'un à l'autre?
— Je n'ignore rien et je n'ai pas le loisir de feindre. Je vous parle du monde. Direz-vous au monde que Fernand n'est pas le fils de Rostan? Mais alors l'héritage du duc ne peut lui appartenir. Allez-vous dévoiler la fraude? Proclamer le vol? car c'est un vol, puisque vous savez que le fils d'Antoine et la fille de Victoire existent réellement.
— Vous le savez, vous, monsieur Gridaine? demanda la marquise.
— Oui, madame, je le sais. Direz-vous : Voici un nommé Fernand que j'ai baptisé Rostan de ma propre autorité, au préjudice d'un enfant déshérité et malheureux?...
— Eh ! fît la marquise avec humeur, vous savez bien que je ne puis pas dire cela I
— Si vous ne le dites pas, vous direz donc : Voici le fils de François Rostan et de Madeleine, le fils de M. le marquis de Rostan, dont j'étais la marquise entretenue. Gela s'appelle un inceste, madame, et il y a des mots que le monde, tout bas percé qu'il est en fait de morale, ne prononcera jamais qu'avec horreur. Souvenez-vous de ceci : l'audace cesse d'être heureuse au point précis où commence la folie. Je ne suis pas puritain, madame, et pourtant, pour argent ni pour or, je n'oserais vous défendre en public. Personne ne m'accusera de pruderie, puisque mon métier est de n'avoir pas de préjugés, et cependant, devant une accusation pareille, je ne me sentirais même pas le courage de me taire. 11 faut crier en ce cas-là, quoi qu'on en ait, et je me vois d'ici, avec la foule ameutée contre vous, criant à pleins poumons : Infamie ! infamie I
— Vous n'êtes pas brave, dit Astrée, dont la tète
élégante et gracieuse s'inclinait sur sa poitrine.
— Du moins suis-je franc, madame.
— "Vous crierez à Tinfamie faussement et lâchement.
— Madame, je me tairais si l'infamie était réelle sous l'apparence de l'honnêteté.
— Le monde, puisque vous prétendez être l'interprète et l'avocat du monde, le monde raisonne étrangement I
— Hélas I madame, dit Gridaine, je ne suis ni l'avocat ni l'interprète du monde ; le monde ne veut pas de moi, mais moi, je veux de lui, et je me glisse chez lui par la fenêtre dès qu'il m'a forcé de prendre la porte. J'ai hesoin du monde, et vous savez si Ton connaît bien ce dont on a besoin. Paganini ne connaissait pas mieux son violon que je ne connais le monde! Ce n'est pas moi qui l'ai fait. Je vous le montre tel qu'il est et tel que vous ne voulez pas le voir, parce que votre fantaisie est ailleurs ; mais, au fond, je prêche une convertie. Voilà quinze ans que vous vivez dans un certain monde et que vous côtoyez le grand monde, le vrai monde. Vous savez mieux que moi qu'il admet tout, qu'il excuse tout, sauf une seule chose : un monstre dont le monde a peur et dégoût, parce que le monde sait bien qu'un jour ou l'autre, ce monstre le tuera ; un monstre...
— Ehî de grâce, fit la marquise, soyez moins éloquent I Quel est le monstre dont vous parlez, monsieur?
— Le scandale, madame.
Astrée fut une grande minute, avant de répondre. P. J. Gridaine essuyait le verre de ses lunettes et la considérait du coin de l'œil.
— Monsieur, dit-elle enfin d'un ton froid et sec, j'aime Fernand. Fernand sera duc de Rostan, et le duc de Rostan sera mon mari.
M. P. J. Gridaine fit un geste de désappointement et ue répondit pas.
— Est-ce bien vous qui m'avez parlé? reprit-elle en s'animant. Vous connaissez pourtant ma vie. Depuis que j'existe, qu'ai-je l'ait, sinon lutter contre le monde? Estce le monde ou moi qui a gagné la bataille?
— Vous vous portez bien, belle dame, murmura Gridaine, et le monde aussi.
— Vaincre le monde, ce n'est pas le tuer, monsieur, c'est le faire esclave.
La marquise s'était levée. Elle s'appuyait au coin de la cheminée, le cou rejeté en arrière, la taille cambrée, la jambe campée en avant avec cette désinvolture robuste que les peintres prêtent à la Samaritaine. Vous vous seriez rappelé involontairement, à la voir, cette pose qu'elle avait, devant le Trou-aux-Mauves. en face de la mer tourmentée, ce soir d'orage où Victoire la rencontra en sortant de la caverne.
C'était bien toujours la fille forte, jeune et admirablement belle. Les derniers rayons du soleil mettaient une flamme écarlate dans ses yeux et doraient les profils de sa splendide chevelure.
— Oui, oui, répétait tout bas Gridaine, absolument comme autrefois Jean Touril, vous êtes belle... mais qu'est-ce ({ue cela fait?
— Vous autres, contiuua-t-elle, vous vous faites du monde je ne sais quel fantôme si noir, si grand, si puissant que vous finissez par trembler devant votre propre ouvrage. Moi, je ne crois pas à ce fantôme. 11 a des écbasses et une grosse tète de carton, comme le géant des mascarades. Le monde serait-il hypocrite, s'il se sentait fort? Depuis que je le connais, le monde, je ne l'ai vu s'attaquer qu'aux petits et aux faibles. Tous ceux qui vont à lui de front, l'œil ouvert et le poing fermé le font reculer. Ce que le monde défend, il faut le faire, car le monde, choisit toujours ses idoles parmi ceux
qui savent le braver. En face du monde, savez-vous ce qui est facile, monsieur Gridaine, c'est précisément ce que le monde déclare impossible : vieillard impotent, quinteux, exigeant, bostile à toute vigueur et à tout génie ; Mère-grand tatillonne et bavarde qui liait la jeunesse assez osée pour être robuste en présence de sa caducité ; mâchoire qui veut mordre sans cesse et qui n'a pas de dents I Et vous voulez que je m'arrête devant cela, moi!
Elle se prit à rire avec dédain.
— D'ailleurs, dit-elle encore en marchant sur P. J. Gri daine, qui remit ses lunettes à tout hasard, réfléchissez donc! je suis duchesse ; qui peut me prendre mon titre? J'ai des millions ; où est celui qui me les enlèvera? Duchesse et dix fois millionnaire, entendez-vous! peut-être vingt fois I Je ne sais pas ce que cet homme possède! Quand j'étais pauvre et obscure, le monde, que je défiais déjà, n'a pu me briser. Jugez!
Elle posa la main sur l'épaule du petit homme. Sa voix prit des inflexions moqueuses.
— Voyons, reprit-elle, voulez- vous me dire où il est, votre monde? Est-ce le monde un peu mêlé où nous vivons vous et moi? Est-ce le monde choisi qui se mure dans sa petite chapelle dont il est à la fois le prêtre, le bedeau et le Dieu? Mais je suis capable, moi, de masser autour de moi tant et de si beau monde mêlé, douteux, fil et coton, dorure Kuoltz, du faux monde, enfin, qui est mon vrai monde à moi, tant et tant, je vous le dis, que votre vrai monde, à vous, ressemblera à une idiote et infime coterie! Ah! ah! vous m'avez éperonnée, monsieur Gridaine, au lieu de m'arréter. Je me sens ;j'ai des armes, je veux coml)attre. Entendez-vous, je le veux!
Gridaine tournait ses pouces tranquillement.
— A votre aise, belle dame, dit-il.
— Ce soir même, reprit Astrée, il faut que vous me trouviez une petite paysanne aussi gauche que mon Fernand est civilisé. Il ira sans dire en les voyant qu'ils ont vécu dans des milieux différents et qu'ils ne se sont pas vus depuis l'enfance.
— Tant de précaution quand on défie l'univers ! murmura G fidaine.
— Je ne suis pas encore devant Tennemi, dit Astrée ; je suis en train de conquérir mes armes, et au début, le moindre caillou peut me faire trébucher. Je suis à la merci de la pauvre cervelle du roi Truffe ; un mot du docteur Sulpice jetterait bas tous les échafaudages de ce beau palais que je me bâtis dans l'avenir.
— Et vous comptez que le docteur Sulpice se laissera prendre à votre petite paysanne?
— Le docteur Sulpice dépensera bien vingt-quatre heures à découvrir le mensonge de mes témohis.
— Vingt-quatre heures! répéta tout bas Gridaine qui la regarda tout étonné.
Astrée ne baissa point les yeux.
— Cela suffira, dit-elle.
Ils s'étaient levés. P. J. Gridaine allait se mettre en quête, et certes il n'y avait pas un homme mieux placé que lui pour déterrer l'article commandé par Astrée. Celle-ci le reconduisit en achevant ses recommandations. Ils sortirent du boudoir par la porte du corridor. Eu face de la porte, il y avait une fonètre qui donnait sur la cour d'entrée.
Ils entendirent tout à coup un grand bruit.
La marquise se mit à la fenêtre et laissa échapper un cri de joie.
— Dites que je n'ai pas mou étoile I fit-elle en poussant Gridaine à la croisée ; voyez I voyez I
Le bruit venait de ce que les valets de l'hôtel refusaient l'entrée à une petite paysaime toute ronde et toute rouge, jolie comme un cœur malgré sa gaucherie, qui demandait à voir le maître du logis.
— Vite I s'écria la marquise, descendez et ramenez-la moi.
M. Gridaine hâta son pas prudent et descendit l'escalier presque à la course.
Astrée se trouva seule un instant dans son boudoir. Le jour baissait; les rayons du soleil rouge n'étaient plus là pour faire mentir sa pâleur.
Elle se laissa choir sur sa bergère et appuya sa tête contre sa main.
— M. le duc se porte bien, murmura-t-elle, répétant les paroles de Gridame, Sulpice veille...
Le grand Rostan fit un mouvement dans son sommeil.
— Si celui-là était un homme! pensa la marquise. Elle n'acheva pas. Ses mains étaient froides et il y
avait des gouttes de sueur sous ses beaux cheveux.
— Sulpice d'abord, se dit-elle, puis le roi Truffe...
— Que m'ont-ils fait? interrompit-elle.
On entendit le pas discret de Gridaine dans le corridor.
— Ah ! s'écria la marquise, en se dressant devant la glace qui lui renvoya son image, effrayante de résolution et de beauté, que m'avaient-ils fait, ceux de Bretagne? Quiconque a besoin de place se fait de la place. Et cet homme qui vient me parler du monde I
Elle eut un rire sec.
La porte s'ouvrit. M. Gridaine parut sur le seuil tenant par la main notre ami Loriot, déguisé en petite paysanne.