L INTERROGATOIRE
Il y avait une maison située rue Montaigne, dont les derrières donnaient sur les jardins de l'hôtel de Rostan. Au quatrième étage de la maison, le chevalier Roger de Martroy occupait un appartement modeste qu'il avait orné de son mieux. Roger était tout jeune, noble de cœur et de naissance. Le peu de fortune que lui avaient laissé ses parents morts s'en était allé je ne sais où en folles prodigaRtés. Roger avait une de ces natures artistes pour qui le lendemain n'existe pas.
Peintre, poète, musicien, son existence se passait en rêveries. Le bonheur eût peut-être fécondé ses songes ; mais à qui Dieu doit-il le bonheur ici- bas?
Roger de Martroy était gravement malade d'une blessure qu'il avait re(^ue au château de Maintenou.
D'habitude, son logis était fort solitaire. Roger allait au monde plus que le monde ne venait à lui. Mais ce
soir^ dans le petit salon qui précédait sa chambre à coucher, il y avait véritable aftluence : des gens d'assez bon lieu, ma foi, des drinkers de qualité : de gros goussets, mais pas poètes.
A ce propos de Drinkers, nous avions solennellement promis de parler beaucoup du Drinking et de ses prouesses ; nous avons essayé, c'a été peine perdue ; impossibbî de rendre ces gaillards-là amusants! impossible! Figurez-vous que nous avons sué sang et eau; car, au premier aspect, la chose parait faisable. Ces gros hommes établis, qui mettent en pratique, pour lourdement folâtrer, le grand principe d'association, qui encouragent avec un zèle éclairé la gourmandise et Fivrognerie, qui fondent des prix pour la capacité d'estomac, qui s'indigèrent enfin, comme les conseillers municipaux discutent, comme les membres des commissions pérorent, n'est-ce pas drôle de loin? Outre que c'est vrai de toute vérité. Eh bien I de près, à l'usé, c'est navrant d'ennui.
La Maison-Dorée bâille du rez-de-chaussée aux mansardes, quand ces spirituels épicuriens commandent un repas. En les servant, les garçons dorment debout, et les malheureux qu'ils entraînent ne s'éveillent que huit jours après le festin.
11 n'y a de passable que Drinker I", le roi Truffe, président honoraire de cette association, et Drinker IV, le baron Potel, de la maison Potel et Gambard, lequel se ruine et se tue à vouloir passer pour un libertin auprès de sa femme, qui refuse impitoyablement de le croire.
Ce sont des gens de poids, des avocats, des négociants de province qui prennent un jour par semaine pour flamboyer, des hommes politiques, des administrateurs ; ce sont des gens mûrs. Gomment donc faisiez-
vous pour vous divertir gaiement, roués de la régence I C'est une science perdue, nous devenons anglais.
Oue Dieu bénisse le drinkingl que la paix soit avec nos grands seigneurs I qu'ils mangent, qu'ils ronflent, qu'ils tirent à beaucoup d'exemplaires leurs innocents blasphèmes! ils sont utiles au commerce des huîtres et de l'amour.
Nous renonçons formellement aux Drinkers. Le drinking nous a coûté une somme extravagante de papier lacéré et de pages incendiées.
Ne touchez pas à la reine, disait le Castillan. Ne touchons pas à l'ennui !
Tous ces gens qui étaient dans le petit salon de Roger de Martroy avaient l'air fort affairé et causaient à voix basse. Vous eussiez reconnu là MM. de Morges, vidame de Pomard, le baron Potel, P. J. Gridaine et bien d'autres ; nous y eussions aussi trouvé quelques inconnus, parmi lesquels il faut citer le jeune Léonard de Sailloux, rédacteur de plusieurs journaux d'esprit, et fils unique de madame de Rio (pour le linge.)
La porte de la chambre où le chevalier reposait était couverte d'une draperie.
— Ah ça! disait le vidame de Pomard, c'est donc le docteur Sulpice qui le soigne?
— Et c'est madame Sulpice qui est sa garde-malade, répliqua Potel ; une gentille infirmière.
— Mais, reprenait P. J. Gridaine, feignant la plus complète ignorance, qu'est-ce que c'est donc que cette atïaire-là, bon Dieu!
— Eh bien 1 dit le jeune Léonard qui ne savait rien du tout, il parait qu'on s'est donné des coups d'épée, là bas, au château du roi Trufle.
— Des coups de poignard, monsieur, rectifia Potel. Sensitive entrait.
— Des coups de couteau de chasse, dit-il, je le tiens de Feruand. Corp ment va ce pauvre Roger?
— Mal, fort mal.
— Eu voilà un, s'écria Léonard, ce petit Feruand, qui est en train de faire un coup superbe I
— C'est un charmant jeune homme, chantèrent plusieurs voix.
Et P. J. Gridaine ajouta :
— Quand la fortune prodigue ses faveurs de la sorte à ceux qui en sont dignes, on ne peut l'accuser d'être aveugle... mais pardonnez-moi mon insistance, pourquoi ces coups de poignard?
— Les uns disent, répliqua le baron Potel, que M. le marquis de Rostan était ivre.
— Gomment! ce serait M. le marquis?
— Les autres, ajouta l'associé de Gambard, les autres prétendent...
Il hésita.
— C'est une grosse affaire, voyez-vous, dit Léonard d'un air important ; c'est une très-grosse affaire I
Le baron Potel, qui était à côté de lui, murmura à son oreille :
— J'ai eu du bonheur, moi, de ne pas rencontrer ce furieux I
— Baron I vous étiez donc encore en bonne fortune? Potel fit un signe négatif qui valait trois ou quatre
affirmations.
— Incurable Don Juan I grommela Léonard sans rire. Le baron Potel lui serra la main avec efiusion, en disant de manière à ce que ses voisins pussent l'entendre :
— Parlez plus bas. Il y a ici des parents de la demoiselle I
On causait de tous côtés ; à chaque instant, il entrait des curieux. Ce pauvre Roger de Martroy ne se connais-
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sait pas tant de bons amis.
— Un talent très-remarquable, disait Sensitive, centre d'un petit cercle, une voix délicieusement timbrée et beaucoup d'âme. Quant à sa personne, vous en savez tout aussi long que moi. C'était tout simplement une adorable créature I
— C'était... répéta le comte de Morges, elle n*est pas morte, je pense?
— Monsieur le comte, M"'' Solange Beauvais avait dans le monde une de ces positions pénibles et tristes, qui nous serrent le cœur à nous autres. On la tolérait... et depuis l'événement, voilà qu'on parle déjà de choses bien graves. Il y a une ancienne affaire... un vol...
— Un voll s'écria P. J. Gridaine en s'approchaut ; mais je tombe de mon haut, moi I
— Voyons, voyons I dit-on à Sensitive de toutes parts, expliquez-vous!
— Messieurs, répliqua Sensitive, vous sentez bien que je n'accuse pas la pauvre fille, moi. Si j'étais juré, chargé de la juger, je vous préviens que je l'acquitterais des deux mains.
— Diable 1 diable 1 confrère, protesta Léonard, une empoisonneuse et une voleuse I
— D'abord, monsieur Léonard, repartit Sensitive avec dignité, je trouve que vous me faites trop d'honneur en m* appelant votre confrère. J'ai publié, il est vrai, quelques essais poétiques, mais...
— Mais je n'en ai jamais rendu compte, cher monsieur et non pas confrère, interrompit Léonard. Je suis dans mon tort. Demain, je ferai uu article intitulé : Bleuets, Pervenches et Panades, où je vous dédommagerai, je vous le promets I
Ce Léonard était vilain, mal habillé, petit, méchant, bête, effronté, lâche, bavard, baveux. Nous taisons les
autres défauts plus graves. Mais il était drôle, à ce qu'on disait.
— Il est donc bien certain, demanda un nouvel arrivant, qu'il y a un empoisonnement là-dessous?
— C'est la bouteille au noir I répondirent les prudents.
— En attendant, Solange Beauvais est sous clef. On commençait à ne plus dire mademoiselle.
— Au fond, demanda M. Gridaine, sait-on bien l'histoire de cette Solange?
Léonard ne connaissait même pas de vue mademoiselle Beauvais. Il avança jusqu'au centre du cercle.
— Je vais vous la dire, moi, prononça-t-il avec assurance.
Tout le monde devint attentif. Léonard reprit d'un ton d'autorité :
— Il était une fois une demoiselle de bonne maison qui avait lu beaucoup de romans et chanté beaucoup de romances. Elle avait naturellement un professeur de chant et de piano. Ce professeur était assez bel homme ; il mettait de la pommade à la rose dans ses cheveux noirs, abondants et boudés. Cela n'indignait pas suffisamment la demoiselle de bonne maison qui était de province. Le professeur chantait la romance avec délire. Il avait, je le suppose, une voix de baryton, car la demoiselle devint très-amoureuse de lui....
Sensitive se pencha à l'oreille de son voisin :
— C'est un vieil article refusé à son journal, dit-il.
— Vous croyez? fit le voisin.
— Les articles, répliqua Sensitive, sont comme ces maladies de peau que les empiriques font semblant de guérir en les répercutant à l'intérieur. On a beau les repousser, ils reparaissent toujours. Venez, je vais vous dire l'histoire vraie de mademoiselle Solange.
Léonard poursuivait imperturbable au milieu de son cercle :
— La voix de baryton a été de mode pour les professeurs. On n'en porte presque plus : cela reviendra, je Tespère, car j'ai un cousin baryton qui meurt de soif. Personne n'i^^nore combien le professeur de chant est dangereux auprès des femmes. Depuis le premier jusqu'au dernier, ils ont ce qu'il faut pour plaire. Pères de familles, veillez ! Un soir, le professeur dit à la demoiselle que Paris était le paradis des femmes. La demoiselle fit sa malle et ils partirent tous deux.
— Est-ce bien la vérité que vous racontez là, monsieur! demanda naïvement P. J. Gridaine.
— Gomme il est drôle! dit le baron Potel.
Nous avions espéré pouvoir enfin présenter ici au lecteur l'associé du baron Potel, M. Gambard ; mais ce négociant était retenu à la maison par ses occupations.
Sensitive montrait en ce moment du doigt M. le comte de Morges à son voisin.
— Mademoiselle de Morges, dit-il, a été un peu mêlée à tout ceci. Gliut! le pauvre Roger soupirait chaque soir sous sa fenêtre...
— Le coup de poignard a donc été donné par jalousie?
— On ne sait trop. J'ai ouï parler d'un verre d'eau sur la table de nuit du roi Truffe et d'un paquet de poudre blanche...
— Vous ne savez pas, messieurs? s'écria un ami de lloger qui entrait, le juge d'instruction est en bas qui attend.
— Le juge d'instruction ! répéta-t-on à la ronde. Désormais, vous n'eussiez fait sortir ces gens-là qu'avec
du canon !
— Je vais aller savoir des nouvelles, dit le comte de
Morges en prenant la porte, je connais un peu le juge d'instruction.
Il y avait une grande rumeur dans le salon. La drapeperie qui cachait la chambre du malade s'entr'ouvrit, et la figure d'Irène, grave et pâle, se montra.
— Quelqu'un de vous, messieurs, dit-elle, veut-il se charger d'aller chercher mon mari sur-le-champ ?
— Est-ce que Roger est plus mal? fùt-il demandé. La tête d'Irène s'inclina en signe d'affirmation.
— Vous ferez moins de bruit, s'il vous plait, dit-elle.
— L'intérêt que nous portons à ce cher Roger,... commença le baron Potel ; je me mets à vos pieds, belle dame.
— M. de Martroy vous en gardera beaucoup de reconnaissance, messieurs.
Irène salua et referma la draperie. Elle avait vu partir son messager.
— Est-ce qu'il n'y a personne autre que cette jeune et charmante femme auprès du blessé? demanda M. Gridaine.
— Si fait, répondit Potel. J'ai vu entrer M. de Galleran.
Léonard se mit à rire.
— Baron, dit-il à voix basse, voilà une petite personne qui vous poserait. Il faut la souffler à ce Galleran.
Derrière la draperie, Irène retenait de force Galleran, pâle de fureur. Elle l'entraîna vers le lit de Roger.
— Comment! s'écria le baron Potel, vous croiriez?...
— Je demeure dans la rue Neuve-des-Mathurins, baron, M. de Galleran aussi. Je vous conterai ce que j'ai vu. Mais laissez-moi poursuivre mon histoire. Messieurs, m'écoutez-vous? j'en étais au départ du maître à chanter et de la demoiselle de bonne maison. Ils vnirent à Paris comme de jolis enfants. Le professeur mangea les
petits bijoux de la demoiselle et s'en alla faire chanter ailleurs. En partant, il lui laissa son linge. Bel exemple, qui est rarement suivi par ses pareils! La demoiselle pleura toutes les larmes de ses yeux ; après quoi, elle glissa...
— Voilà le mot qui a fait refuser Tarticle, dit Sensitive à son auditeur.
— Vous faites la moue, messieurs, poursuivit Léonard. Cela vous honore. La demoiselle eut tort de glisser, mais voyez-vous, pour marcher sur le pavé de Paris, quand on est femme et qu'on a essuyé les leçons d'un maître à chanter, il faudrait être ferrée à glace. Paris n'est pas un Paradis, ohl non, c'est un Purgatoire, une forêt périlleuse, une mer pleine d'écueils, un torrent, un égoùt, un repaire, un abimel La demoiselle de bonne maison ayant glissé fut à même de se donner d'autres bijoux. Les bijoux consolèrent la demoiselle, mais comme elle était de province, elle eut le tort de chercher un cœur. Elles renouent sans cesse ainsi le fil rompu de leur roman. Or messieurs, admirez le tyrannique pouvoir des impressions premières I Pour la demoiselle du château, les âmes ne pouvaient se révéler que par la pommade des cheveux. Elle trouva un cœur blond, hautement pommadé. L'odeur suave qui s'exhalait de cette âme fit chanter le baryton de ses jeunes amours. Le baron aux bijoux lui avait meublé un boudoir...
— Hein? fit Potel, associé de Gambard.
— C'était un autre baron que vous, dit Léonard. La demoiselle commit la faute grave d'introduire dans le boudoir meublé par M. le baron, cet autre Anatole, jeune et beau, mais sans fortune. Qu'il me soit permis de me demander ici, messieurs ; comment ces chevelures indigentes peuvent se procurer tant d'o-
deurs? Le baron avait Fodorat fin des gentilshommes qui furent trompés souvent. Il flaira l'âme, se déclara satisfait et disparut. Second salmis de bijoux I deuxième pillage! Rien que pour la pommade de l'âme, la demoiselle du château dépensa deux bracelets, cinq bagues et un médaillon contenant la dernière mèche de M. le baron. Cette mèche était teinte à la minute, sans danger pour la peau, par un procédé qui est la propriété exclusive de rinventeur(voiraux annonces). Quand les bijoux furent croqués, la demoiselle fumait un peu la cigarette...
— Jamais je n'ai vu M"^ Beauvais fumer la cigarette, fît observer Gridaine.
— Attendez-donc, messieurs; ici l'histoire se bifurque, car c'est un symbole.
L'auditoire s'éclaircit aussitôt ; mais Léonard avait placé les trois quarts de son article. Pour en éditer la fin, il saisit au hasard un monsieur par le bouton de son habit.
— De deux choses l'une, reprit-il, ou bien la demoiselle finit au tragique, et vous en avez ici un funeste exemple : Solange Beauvais ; ou bien la demoiselle tourne au comique en deuiî, et joue son rôle dans les basses farces de la civilisation. Elle tombe une fois, deux fois; elle tombe tant de fois et si bas, quelle en prend l'habitude. Elle attrape je ne sais où cette estampille indébile que Vénus financière poinçonne sur le front *les habituées de la Maison-d'Or. Bientôt elle ne se donne plus la peine de secouer la poussière de ses chutes. Un jour, le cocher de son premier baron la prend aux cheveux, et il en a le droit. Le lendemain elle passe le Styx au Pont-Neuf et va fumer la pipe ignoble dans les limbes du quartier universitaire. De profundis !
Telle était la pointe de l'article de Léonard, refusé par les journaux d'esprit. 11 est rare qu'un article sem-
blable n'ait pas sa raison d'être en dehors des lieux communs et des sottes plaisanteries qu'il renferme. L'article de Léonard avait été commandé par l'inventeur de ce procédé, qui avait teint la dernière mèche de M. le baron, à la minute et sans danger pour ia peau. Sous l'apparence d'un paillasse littéraire, ce Léonard cachait un esprit exact et propre au négoce malhonnête. 11 se fît un mouvement dans le salon. M. le comte de Morges venait de rentrer. Le flot des curieux l'entoura.
— Je n'ai pas pu savoir si le marquis de Rostan était compromis, dit-il. Ce pauvre roi Truffe a bien du malheur d'avoir de pareilles gens dans sa maison!
M. de Morges n'aurait voulu dans la maison du roi Truffe que lui, sa femme et sa fille.
— Quelles nouvelles? quelles nouvelles? luidemandat-on de toutes parts?
— Ma foi, répondit M. de Morges, ça me parait grave I nous serons tous appelés en témoignage ; j'entends tous ceux qui étaient au château de Morges. M. le marquis était, à ce qu'il paraît, fort bien avec cette Solange. Notre pauvre Roger aura voulu courir sur ses brisées...
— On dit, interrompit le baron Potel avec son sourire nigaud, que Roger ne courait pas ce lièvre-là, monsieur le comte...
— En tout cas, reprit P. J. Gridaine, j'ai eu l'honneur de voir aujourd'hui madame la marquise. M. le duc était en parfaite santé.
— C'est ce qui vous trompe, monsieur, répliqua le comte ; M. le duc a éprouvé, depuis quelque temps, de graves désordres. Ce soir même, ces accidents l'ont repris, et d'après le docteur Sulpice, ces désordres, ces accidents présentent tous les symptômes d'un empoisonnement par l'arsenic.
— Ah! ahl fit-on, le docteur Sulpice 1
Et Léonard ajouta :
— Un charlatan bien adroit, celui-là, et qui fera scfti chemin I
— Si M. le duc est dans un état alarmant, dit bonnement P. J. Gridaiue, Madame la marquise doit être bien inquiète I
— Plaignons ce cœur sensible I répliqua M. de Morges en raillant ; voici maintenant ce qui se passe. Le juge d'instruction et son greffier sont ici au-dessous chez le propriétaire. On attend le docteur Sulpice dont la déclaration porte qu'un interrogatoire pourrait en ce moment mettre la vie du chevalier en danger. Le juge veut interroger, c'est le droit de la loi. Nous allons assister à un conflit étrauge I
— Je ne veux pas abandonner le chevalier dans un moment semblable! dit noblement Potel.
— Ni moi î ni moil s'écria-t-on de toutes parts.
— Voyez pourtant l'efïet d'une bonne conduite î fit observer P. J. Gridaine. Ce jeune M. de Martroy n'a pas de fortune ni de position dans le monde. Eh bieni dans cette circonstance pénible, on fait foule à sa porte, comme s'il était duc et pair.
Léonard tira son carnet et nota deux rimes riches : Berquin, coquin, pour faire à loisir un idylle en l'honneur de M. Gridaine.
— Tandis que, poursuivit Tout-pour-les-Dames, voici une jeune personne extrêmement belle, pleine de talents d'agrément, et qui était fort recherchée. Personne ne songe à la plaindre, personne n'a dit un mot en sa faveur I
— Perle avant de tomber et fange après sa chute ! déclama Sensitive : elle chantait bien.
La soirée avançait.
On consultait souvent les montres.
L*agitation, concentrée, faisait moins de bruit. Léonard prit le bras du baron Potel, principal associé de la maison Potel et Gambard.
— Baron, dit-il, qu'est-ce que vous feriez à celui qui vous accuserait d'avoir trempé là-dedans?
— Dans la tentative d'empoisonnement, monsieur? se récria Potel.
— Non, dans la comédie nocturne qui a entouré le drame...
— Expliquez-vous?
— Je m'explique. Que feriez-vous au journaliste imprudent qui imprimerait que le célèbre Drinker P..., de la maison P... et G..., se trouvait dans les corridors du château de Morges, en costume d'aventure, au moment du coup de poignard?
— Je lui passerais mon épée au travers du corps, Monsieur ! répondit Potel sévèrement et sans hésiter.
— C'est une idée! s'écria Léonard qui se frappa le front ; le lendemain on pourrait mettre dans le journal : Le célèbre Drinker P. de la maison P. et G., a trouvé le procédé mauvais et donné un coup d'épée au rédacteur...
Potel se caressa le menton.
— Tout ça met Garabard en lumière, dit-il après réflexion.
— Supprimons Gambard.
— Et puis cet idiot de public s'obslinc à mettre mes fredaines sur le compte du roi Truffe! J'ai déjà donné des tas d'argent pour des petites machines comme ça, et l'on me disait le lendemain, à moi-même ; vous entendez bien! on me disait : Yoilà ce gros Drinker I" qui a encore fait des siennes !
— C'est piquant, j'en conviens ; mais quand vous
aurez un nom, le public idiot vous imputera toutes les fredaines des autres.
Le baron Potel mit la main au gousset.
— J'aime mieux que vous fassiez un article, dit-il, pour apprendre une bonne fois au public que Drinker I" est un manequin et que moi, Potel, je suis le véritable type de la goguette française. Vous parlerez de Fronsac, du régent, du marquis de Mirabeau et autres ; moi, je vous attaquerai en calomnie. Voyons, ne surfaisons pas, qu'est-ce qu'il vous faut pour cette mécanique, au plus juste prix?
— Le docteur Sulpice I annoncèrent ceux qui étaient auprès de la porte.
Ce nom courut de bouche en bouche.
Le docteur passa comme un éclair, tête nue, sans saluer, sans voir peut-être ceux qui étaient là.
Presque aussitôt après lui, un domestique introduisit le magistrat et son greffier. La draperie ouverte retomba sur eux.
Toutes conversations avaient cessé dans le salon. Il s'agissait désormais de savoir ce qui allait se passer dans la chambre du malade. Tous ces gens étaient transformés en commères : Ils voulaient savoir les premiers. P. J. Gridaine avait eu une bien triomphante idée en attribuant leur présence à la bonne conduite du pauvre chevalier I
P. J. Gridaine était là, bien entendu, pour madame la marquise.
Dès le lendemain de la catastrophe, on avait su, au château de Morges, que Roger de Martroy avait été témoin d'un fait criminel avant de tomber sous le poignard de son adversaire nocturne. Roger avait-il parlé dans le premier moment? Etait-ce une invention dumar-
quis? Voilà où commençait Tigiiorance générale, et voilà ce que la justice avait charge d'éclairer.
Le marquis avait été mandé au greffe, il était en quelque sorte prisonnier sur parole, dans l'hôtel du roi Truffe.
— Soulevez un peu la draperie, monsieur Gridaine, dit Sensitive; pas beaucoup... seulement pour glisser un regard. Tout ceci a un caractère bizarre qui saisit puissamment l'imagination.
Potel et Léonard avaient déjà l'œil à l'ouverture. M. de Morges essaya d'y glisser son oreille.
Le magistrat et son greffier étaient au pied du lit. Au chevet se trouvaient Galleran, Irène et Sulpice. Sur le lit, à la lueur de la lampe, le visage du chevalier Roger de Martroy semblait livide comme le visage d'un mort.
Il avait les yeux fermés et ses bras étaient en croix sur sa poitrine.
— Docteur, dit Galleran à l'oreille de Sulpice, s'il parle, elle est perdue I
Sulpice garda le silence.
— Au nom de Dieu, reprit Galleran, si vous la sauvefgardez ici, je suis à vous corps et âmel
— Qu'est-ce qu'il lui dit donc? se demanda-t-on au salon.
Sulpice répondit à Galleran : ^
— Je n'ai plus besoin de vous.
— Bah 1 fit Léonard ; il empêchera le chevalier de parler! Solange était toujours avec madame Sulpice. C'est la même bande 1
— Positivement, appuya P. J. Gridaine.
— Voyez, voyez 1 fit Potel.
Irène disait à son mari, les mains jointes et les larmes aux yeux :
— Sauvez-là au nom de notre amour I
Le docteur Sulpice détourna la tête.
— Monsieur le docteur, demanda le magistrat, le blessé peut-il parler?
— De lui-même, non, répondit Sulpice.
— Pouvez-Yous le faire parler?
— Si je veux.
— Sans danger pour sa vie?
— Oui.
Galleran se cacha derrière les rideaux du lit. Irène se laissa choir sur son siège.
— Au nom de la loi, reprit le magistrat, je vous adjure de faire parler cet homme.
— Le plus souvent 1 fit Léonard.
— Il pose en sorcier I dit Potel.
Sensitive murmura :
— Grand caractère 1 impressionne violemment la pensée I
— Vingt louis qu'il ne parlera pasi proposa le comte de Morges.
Sulpice semblait absorbé dans ses méditations. Il repoussa doucement sa femme et releva la tête tout à coup.
— Il faut que la vérité soit connue, dit-il ; le chevalier parlera.
Un cri s'échappa de la poitrine d'Irène. Galleran tomba sur ses genoux.
Sulpice mit sa main gauche au front du chevalier, sa main droite pressa légèrement la base de la mâchoire.
— Je l'ai déjà interrogé trois fois, dit le magistrat, qui suivait d'un œil curieux et visiblement incrédule le travail de Sulpice ; s'il répond, ce sera un miracle.
Sulpice secoua la tète en souriant tristement.
— Je ne fais pas de miracles, monsieur, dit-il. Roger ouvrit les yeux à demi.
— On va vous interroger, prononça lentement Sulpice : répondez.
Vous eussiez entendu une mouche voler dans le salon .
— M. le chevalier de Martroy, dit le magistrat, i*abrége les formes eu considération de votre état, et je vous pose seulement quelques questions. Dans la nuit
du au novembre delà présente année, vous avez
pénétré dans l'appartement de M. le duc de Rostan?
— Oui, répliqua le chevalier intelligiblement.
— Vous y ayez vu une jeune fille?
— Oui.
— Mademoiselle Solange Beauvais?
— Oui.
— M. le duc de Rostan sommeillait?
— Je le crois.
— Que faisait Solange Beauvais?
Roger de Martroy sembla hésiter.
Dans le salon, chacun retenait son souffle.
— Répondez I dit Sulpice d'une voix impérieuse.
— Solange Beauvais? prononça le chevalier avec peine et d'une voix tremblante, que Dieu lui pardonne 1 Solange versait une poudre blanche dans le breuvage de M. le duc de Rostan.