‹ ParisChapitre 16 sur 28 · LA FEMME DE CHAMBHE DE CHIFFON · texte numérisé non relu

LA FEMME DE CHAMBHE DE CHIFFON

Chiffon s'appelait maintenant M"^ Marie de Rostan. Elle demeurait depuis un mois chez le docteur Sulpice.

Loriot demeurait depuis un mois chez la marquise et s'appelait aussi M^^° Marie de Rostan.

Loriotte avait des maîtres de toute sorte. Son cousin, le jeune M. Fernand de Rostan, lui faisait mille galanteries. Le roi Truffe avait témoigné le désir de voir les deux derniers héritiers de Rostan unis par les liens du mariage. En conséquense, la marquise permettait à Fernand de faire la cour à Loriotte. 11 y a des instincts. La marquise était jusqu'alors parfaitement dupe de la supercherie du petit gars, et pourtant cette rivale nouvelle ne lui faisait pas peur.

Loriotte ne comprenait pas très-bien encore sa position. Elle était femme, voilà pourquoi, selon elle, le paradis des femmes lui était bon. Toute cette affaire dç

succession qu'on n'avait point pris la peine de lui expliquer, était pour elle de l'hébreu.

Parlerons-nous longtemps de Loriot au féminin? Il n*eût pas demandé mieux, nous pouvons l'affirmer. Il se plaisait beaucoup dans sa condition de femme. 11 mangeait comme un petit ogre, il dormait sa grasse matinée. Pour employer son langage, on lui mettait dans les cheveux du qui sent bon ; que désirer de plus ?

Il avait de jolies robes, un corset qui le gênait un peu, mais il faut bien souffrir pour être belle. Il avait des bas blancs tous les jours, des chemises trop fines et des souliers dont la semelle n'avait pas l'épaisseur de la lame d'un couteau. Je crois qu'il ne songeait plus trop à se perdre, à quoi bon, quand on a tant et de si jolies choses I

D'ailleurs, Loriot ne savait pas encore ce que c'était, au juste, que de se perdre.

11 pensait à Chiffon bien souvent. C'était la plupart du temps pour se dire : — Ah! si la Chiffonnette me voyait, comme elle me trouverait gentil !

La marquise le caressait beaucoup, mais il n'aimait plus la marquise. Celle ci s'était rendue coupable, en effet, d'une offense envers lui. Elle avait dit un jour : Quel dommage que cette petite ait de si vilains abattis î

Loriotte s'était fait expliquer ce mot : abattis^ expression pittoresque et de très-vieille noblesse, empruntée au commerce de la volaille. Loriotte avait justement des prétentions au sujet des mains et des pieds.

La marcjuise Astrée fut irrévocablement perdue dans sou esprit.

Mais c'est la pauvre Chiffon qui pensait à son Loriot, toujours, toujours! Elle était heureuse, elle aussi, ou du moins elle avait à profusion tout ce que l'argent peut

donner. Jamais ses rêves d'enfant n'avaient pu deviner pareille opulence ; mais son Loriot lui manquait.

Le docteur Sulpice et sa femme se rencontraient chaque matin au lit de leur enfant. C'était un de ces ménages à l'abri de toute guerre intestine, mais dont la froide et silencieuse paix semble regretter un grand amour qui n'est plus. Ils adoraient leur enfant. Irène le pressait chaque matin dans ses bras, et, triste, elle l'offrait au baiser du docteur.

Une lois, Chiffon entendit le docteur qui disait :

— Irène, je n'ai plus confiauce en vous, parce que vous m'avez désobéi.

C'était sans doute la réponse à une question, à un reproche.

Une autre fois. Chiffon surprit Irène agenouillée dans le salon, devant un portrait en pied, signé d'un nom illustre. Ce portrait était celui de Sulpice. Irène pleurait. Chiffon ne connaissait qu'une forme de l'amour : l'amour dévoué, mais un peu protecteur, qu'elle avait pour son Loriot. Ce n'était pas cela : Irène semblait prier devan: l'image d'im Dieu.

Chiffon s'esquiva sans bruit. Elle ne savait rien ; mais elle était femme jusqu'au bout des ongles. Elle devinait nos réserves et nos délicatesses. Ce n'est pas qu'elle ne fût curieuse. Le mystère de cette maison lui pesait. Mais elle n'interrogeait jamais, et jamais elle n'épiait. Le hasard seul lui montra ce qu'elle put voir.

Elle vit un homme jeune et beau s'introduire furtivement dans le logis ' du docteur. Cet homme ne venait jamais aux heures où Sulpice pouvait être à la maison. A deux reprises différentes, elle le trouva promenant à distance sa main étendue sur la poitrine d'Irène qui semblait dormir.

Cet homme, qu'elle entendit appeler M. de Galleran,

lui souriait et lui faisait signe de garder le silence. Au jugement de Ghifïou, cet homme n'avait pas l'air de commettre une mauvaise action.

Irène pâlissait et maigrissait. Un cercle bleuâtre se creusait autour de ses beaux yeux. Irène souffrait.

Irène faisait des absences presque aussi longues que celles de son mari lui-même. Les domestiques parlaient. On répétait sur tous les tons à l'office :

— Dire que c'est venu tout d'un coupi Ils faisaient, voilà deux mois à peine, un si joli ménage I

La femme de chambre de Chiffon essayait parfois de lui répéter les cancans de l'office, mais Ghiff'on ne voulait pas.

Cette femme de chambre n'était pas une camériste à la douzaine. Elle se disait issue de parents nobles et pouvait éblouir Chiffon par son éducation supérieure. A son propre compte, elle avait lu trois mille cinq cents volumes de romans. Gela lui donnait beaucoup d'aploml), d'autant plus que le contenu des trois mille cinq cents volumes s'était capitalisé dans sa mémoire. Cette fille était, sans mentir, un vivant et inépuisable trésor de balivernes. Elle avait nom Virginie.

C'était l'amante d'Ethelred I

Elle avait déjà conté bien des fois à Chiffon l'histoire longue et touchante de ses malheurs.

Chiffon dînait seule ou avec Irène. Une seule fois, depuis un mois, le docteui' Sulpice avait pris place à table.

— Mon cousin, lui dit ce jour-là Chitlbn, car elle l'appelait ainsi, sur son ordre, d'où vient qu'on vous voit si rarement?

— Marie, avait répondu le docteur, c'est que je m'occupe de vous.

Puis il avait ajouté, en caressant ses beaux cheveux noirs :

— M'aimerez-vous encore quand vous allez être une grande dame?

— Hélas I mon cousin, répondit Chiffon, je suis déjà bien trop grande demoiselle pour ce que je vaux. Une grande dame qui ne sait pas lire !

Irène l'embrassa.

— 11 y a des moments, murmura-t-elle en s'adressant à Sulpice, où je me souviens de ma tante Victoire quand je la regarde.

Les larmes vinrent aux yeux de Chifïon, qui savait maintenant le nom de sa mère.

Elle accompagna Sulpice jusqu'à la porte de la cour, quand celui-ci se retira.

— Cousin, dit-elle d'une voix tremblante, oh ! bon cousin, vous ne me parlez jamais de mon pauvre petit Loriot I

— Je cherche, répondit le docteur qui la baisa au front.

Chiffon regagna sa chambre bien triste et découragée. Les jours passaient et point de nouvelles.

Qu'était-il devenu, Loriot, son ami? Un mois, un mois tout entier dans ce grand Paris, où l'on peut mourir de froid, de faim, de misère, bien plus aisément que sur la lande déserte !

Loriot, l'ami si cher î le compagnon d'enfance, toute sa famille ! Loriot I le petit Loriot d'autrefois avec ses yeux souriants que gênaient les boucles vagabondes de ses grands cheveux blonds I II y avait des nuits où Chiffon le voyait dans ses rêves, tout blême, les yeux creux, tendre sa pauvre main aux passants, qui détournaient la tête.

Ohl chaque fois que Chiffon sortait, comme elle faisri U

ardemment l'aumône I Mon Dieu, disait-elle, rendez ceci à mon ami I

De meilleurs rêves lui montraient son ami couché dans la bonne herbe des campagnes, sous un rayon du soleil d'automne. La médaiUe de la Vierge pendait à son cou ; la médaille de la Vierge l'avait sauvé des dangers de Paris qui est l'Enfer I Loriot avait retrouvé le chemin du pays.

Hélas I il s'en allait tout seul sur cette longue route, parcourue à deux. Tout seul, le pauvre Loriot I Plus d'heureuses causeries I Et, quand il chantait pour gagner son pain, sa voix avait des larmes.

Il y avait une chose qui attirait Chiffon vers Irène : Irène ressemblait à Loriot.

Sulpice avait défendu à Irène de dire à Chiffon l'histoire de sa famille. Chiffon ne savait pas qu'Irène était la sœur de Loriot.

Un soir que Chiffon entrait au salon, elle vit Irène étendue dans un grand fauteuil, les yeux ouverts et fixes. M. de Galleran, debout devant elle, exécutait les mouvements mystérieux que notre petite Bretonne connaissait déjà, mais qui restaient inexplicables pour elle, Irène tenait à la main une mèche de cheveux noirs.

Chiffon voulut s'esquiver comme à l'ordinaire, mais M. de Galleran l'avait aperçue.

— Restez, mon enfant, dit-il ; le cas peut se présenter 011 madame Sulpice aurait besoin d'un témoin.

. — D'un témoin? répéta Chiffon.

— Vous direz ce que vous avez vu, acheva Robert de Galleran.

Chiffon s'assit, étonnée du silence d'Irène. Galleran comprit et murmura :

— Elle dort.

— Elle me regarde I objecta Chiffon.

— Elle ne vous voit pas.

La bouche d'Irène s'ouvrit. Elle prononça quelques paroles que M. Galleran nota sur ses tablettes. Chiffon n'avait point saisi le sens de ces paroles.

Il s'agissait d'un meurtre, voilà tout ce qu'elle sut comprendre.

Elle avait le frisson par tout le corps.

Irène prononça le nom de la marquise Astrée. Puis elle dit :

— Dans quatre jours, le 5 décembre... Ce ne sera pas Nieul.

Ceci était un nom de Bretagne. Chiffon devint plus attentive.

Irène semblait souffrir.

— Je la vois I je la voisi s'écria-t-elle d'un accent bref et sec que Chiffon ne lui connaissait point. Elle parle de Solange I

— De Solange î Que dit-elle de Solange ! s'écria Galleran qui lui posa la main sur le front.

Irène s'agita violemmeut.

— Oh ! malheureux, malheureux ! fit-elle. Puis elle ajouta :

— Le duc de Rostan a bien pâli depuis trois jours I

— Mais Solange I Solange I insistait Galleran.

Ce n'était pas la première fois que Chiffon entendait ce nom. En sa présence, Irène avait parlé plusieurs fois de cette Solange au docteur Sulpice, qui n'avait jamais répondu.

Galleran se tourna vers Chiffon. Il avait les larmes aux yeux.

— Mademoiselle Marie, dit-il à voix basse et comme s'il eût craint d'éveiller Irène, vous qui n'avez encore jamais offensé Dieu, vous qui êtes un ange, priez, je vous

eu coDJure, pour la pauvre femuie dont on vient de prononcer le nom !

— Je prierai, dit Chiffon.

Elle tint parole. Le nom de Solange revint chaque jour dans sa prière du matin et du soir. Elle aimait cette Solange comme on aime une protégée, et parfois elle se sentait curieuse de connaître le secret de ce grand malheur.

Ce soir, Chiffon s'endormit bien tard. Elle était de celles qui s'instruisent vite. Tout ce qui se passait autour d'elle l'impressionnait bien plus vivement que les premiers jours. Elle commençait à donner un sens à chaque fait jusqu'alors incompris.

Où était- elle? et chez qui? Ce fut le mot meurtre qui éveilla cette question dans sa conscience.

Certes, si elle avait \oulu communiquer ses doutes à Virginie, les solutions ne lui auraient pas manqué. Virginie avait joint, depuis son arrivée à Paris, quelques études théâtrales à son acquis littéraire. Les drames et les vaudevilles apprennent presque aussi bien que les romans la réalité de la vie. Impossible de poser désormais à Virginie un problème humain dont elle n'eût point la clef.

Mais Chiffon gardait ses doutes pour elle seule. A vrai dire, le mystère qui l'entourait lui inspirait pins d'intérêt que de frayeur. Sulpice était la bonté même ; Irène était douce et pieuse. Ceux-là, Chiffon ne pouvait pas les soupçonner de mauvaises pensées.

11 y eut un fait singulier et que nous ne pouvons point taire, d'autant que le hasard mit Virginie de moitié dans l'aventure.

La maison du docteur Sulpice avait un assez grand jardin, planté de vieux tilleuls. L'allée principale conduisait à un pavillon dont les fenêtres étaient habituelle-

ment closes. Chiffon n'avait jamais vu entrer dans ce pavillon où en sortir qu'une jeune servante, qui était la favorite d'Irène et Irène elle-même.

Par un beau jour de novembre, Chiffon descendit au jardin. La gelée avait épargné les grosses touffes de chrysanthèmes, seules vivantes au milieu de la végétation morte. Chiffon voulut un bouquet. Comme elle cueillait ses fleurs, humides et moins fraîches à l'œil de près que de loin, une voix s'éleva dans l'allée de tilleuls. •

Aucune fenêtre ne donnait sur le jardin, qui était toujours solitaire. Les deux jeunes lilles tressaillirent, comme Robinson apercevant l'empreinte d'un pied sur le sable.

La voix disait :

— Cueillez, cueillez des fleurs, vous les porterez sur sa tombe...

Chiffon et Virginie se retournèrent. Elles virent une femme en deuil dans l'avenue.

Une femme qui était belle encore, malgré sa maigreur et sa pâleur.

Elle avait la main étendue vers elles. Son regard flottait dans le vide.

— Pauvre petite tombe ! reprit-elle ; les enfants tiennent si peu de place I

Puis elle mit ses deux mains croisées sur le tronc d'un arbre et appuya son front contre ses mains.

— Oh I murmura-t-elle, je ne l'ai jamais bercé. Cueillez, cueillez des fleurs I

Virginie toucha le bras de Chiffon et dit en levant les yeux au ciel :

— Il y a là-dessous une sombre histoire I Chiffon lui fît signe de garder le silence.

La femme en deuil se redressa. Ses deux bras s'arron-

dirent comme ceux de la jeune mère qui porte son enfant endormi. Sa voix s'éleva si douce et si triste, que les larmes vinrent aux yeux de Chiffon. Elle chantait la Berceuse bretonne :

Do-o-do !

Tireli poupelte !

Do-o-do !

Tireli poupon !

Dormez donc, Petit homme blond,

Dormez donc !

Demain nous irons

Au pardon.

Dormez donc!

Et puis nous ferons

Réveillon.

Dormez donc !

Do-o-do !

Tireli poupelte!

Do-o-do !

Tireli poupon!

Dormez donc, Le gros nourrisson

A foison Aura macaron

Et bonbon.

Dormez donc.

Un beau papillon.

Sur le front.

Dormez donc!

Do-o-do !

Tireli poupelte!

Do-o-do !

Tireli poupon!

— Je devine tout ! s'écria Virginie ; l'eniant est enterré quelque part dans le jardin. Cette femme e. t la vic^lrpe d'un époux implacable ou d'un oncle félon et :i échant, qui a tramé contre elle des complots malfaisants I

Chiffon regardait la pauvre mère qni souriait maintenant. Chiffon se sentait attirée vers elle. Involontairement, elle fit un pas pour la rejoindre.

— N'approchez pas, mademoiselle! dit "Virginie, c'est peut-être une femme sauvage comme dans la Chapelle des Neiges.

— Je l'ai vu î prononça tout bas l'inconnue, cette nuit, en rêve. Il est grand comme un homme. îl est beau. Moi, je ne vis plus que dans mes rêves.

Puis elle fit signe à Chiffon de I^. venir trouver, en appelant tout doucement : Victoire ! Victoire !

En ce moment la porte de la maison s'ouvrit et la jeune servante, que Chiffon avait vue entrPx' plusiL.;:rs fois dans le pavillon, descendit précipitammeLt les marches du perron.

— Vous allez me faire gronder, madame Madei.^ine I s'écria-t-elle, monsieur avait dit que vous ne sortiez p. s du lit aujourd'hui !

La folle se dirigea lentement vers le pavillon où elle rentra d'elle-même ; mais avant de franchir le seuil, elle se retourna pour envoyer à Chiffon un baiser avec un sourire.

Et Chiffon crut l'entendre qui disait :

— Adieu, Victoire!

Quand elle fut seule dans sa chambre, Chiffon resta longtemps rêveuse. Elle pensait :

— Tout le monde ici a connu ma mère ! Virginie lui dit le soir en la couchant :

— Mademoiselle Marie, j'ai beaucoup réfléchi à cette malheureuse femme que nous avons vue dans le jardin.

Volmérange était un jeuue seigneur de mauvaise conduite, qui dépensait beaucoup d'or pour satisfaire ses passions désordonnées. Ayant ainsi dissipé son patrimoine, il résolut d'enfermer son père dans un cachot et (ie le taire passer pour mort, afin de se rendre maître de sa succession. Rodolfo l'aida à commettre cette coupable action. L'infortuné Guichard, père de Volmérange, passa trente-sept ans et trois mois sous les fondations de la toar du Nord. Rodolfo lui portait tous les jours à l'heure fatale de minuit, un pain de munition et une chandelle. On ne changeait son eau que tous les mercredis.

— Ce pavillon n'est pas une prison, objecta Chiffon.

— H y a peut-être des caveaux et des souterrains, répliqua Virginie ; mais Volmérange n'était rien auprès de la cruelle Favita, comtesse de Montecocomero. Cette femme avait pour mère Cécile, et Cécile s'était opposée aux débordements de la comtesse qui scandalisait tout le pays par ses orgies. Lucrezia Orsini, Catarina Faliero, et d'autres vénitiennes de mauvaise vie étaient les compagnes de la comtesse. En fait d'hommes, on voyait dans son palais Jacopo Critti. Fihppo Civetta et le fameux Andréa Paléologue, Grec de naissance, qui assassina plus tard le cardinal Coucha. Tous les soirs, du haut du pont des Soupirs, on pouvait voir passer cette société débauchée. Les gondoles glissaiePit sur l'onde azurée qui reflétait le ciel. Veuisel mademoiselle Marie! avez-vous entendu parler de Venise avec ses lagunes et ses palais qui baignent leurs degrés de marbre dedans ! Je ne serai contente, moi, que quand j'aurai passé une douzaine de belles nuits sur le Rialto avec un masque de velours noir... Mais pour vous finir, l'infâme comtesse de Montecocomero mit Cécile dans un château de la Calabre, gardé par le farouche Stefano. Quand le jeune

Adriani la découvrit enfin dans ce refuge, elle avait les ongles longs de dix-huit lignes et ne savait plus parler l'italien, qui était sa langue naturelle.

Chiffon dormait. Virginie la contempla avec un dédain amer.

— Ça trouve des familles î gronda-t-elle ; j*ai vu ça dans la boue de la grande route, et ça ronfle maintenant sur des taies d'oreillers garnies de dentelles I L'être suprême n'a pas le sens commun î

Elle évoqua un peu Ethelred, qui tardait bien à venir illuminer les ténèbres de son malheur.

Puis elle mit la robe et le chapeau de Chiffon pour aller passer le reste de la soirée au petit théâtre du Luxembourg, où l'on jouait le Sanglier ïmay inaire.

Chiffon rêva de Loriot, son ami.

Ce matin-là. Chiffon avait à faire grande toilette. On l'avait prévenue. Elle devait être présentée aujourd'hui à M. le duc de Rostan.

Virginie n'était pas à son poste. Chiffon attendait, à demi-éveillée. Certes, un mois n'avait pas suffi pour lui désapprendre à sauter vaillamment hors de son lit sans le secours de sa camériste, mais la rêverie l'avait prise. A ces heures matinales, la rêverie sait vous garotter. Chiffon repassait dans son esprit tout ce qui lui était arrivé depuis son entrée à Paris. Elle se demandait pour la centième fois ce qu'on voulait faire d'elle. Pourquoi cette présentation au duc de Hostan? On n'avait même pas pris la peine de lui apprendre par quels liens elle tenait à cet homme, dont elle portait le nom.

La veille, Irène lui avait dit :

— Marie, le hasard vous a fait rencontrer au jardin une pauvre femme bien malheureuse. Elle a perdu la raison. Vous saurez un jour son histoire.

Que de choses à savoir ! que d'énigmes à deviner I

Chiffon était toute jeune. A son insu, elle avait subi, ne fût-ce qu'un peu, l'influence de Virginie, ce cabinet de lecture ambulant. Chiffon commençait à faire, elle aussi, des romans. A l'aide de ce qu'elle avait entrevu, elle bâtissait des histoires.

Quand elle ne pensait pas à son Loriot chéri, deux choses la préoccupaient surtout, deux mystères : cette femme que la chambrière d'Irène avait appelée madame Madeleine, et qui était comme emprisonnée dans le pavillon, et cette autre femme qu'elle n'avait jamais vue, mais pour qui M. de Galleran lui avait demandé ses prières.

Celle qui avait nom Solange.

Existait-il des rapports entre ces deux malheurs ? Et quelle torture subissait donc cette pauvre Solange, dont le nom seul avait mis des larmes dans les yeux de Galleran?

— Mademoiselle ! ah I mademoiselle I s'écria Virginie, qui arrivait tout essouflée, vous allez me gronder, car les appareuces sont contre moi, mais je suis innocente, je vous le jure 1

— Est-il donc si tard? demanda Chiffon.

— 11 n'est pas bien tard, mademoiselle, répliqua Virginie ; mais quand on est chez les autres, il faut toujours craindre de mécontenter les maîtres. Ah I certes, je n'ai qu'à me louer de votre douceur et des égards que vous témoignez à une infortunée, mais...

Elle poussa un énorme soupir et acheva entre ses dents :

— Quand on était faite pour être servie soi-même 1

— Vous êtes sortie ce matin, Virginie? demanda Chiffon.

— Ohl ce Paris! s'écria l'amante d'Ethelred avec un geste tragique ; nous sommes venues trois ensemble de

mon pays, mademoiselle. Qu'y a-t-il de cela? un mois à peine, toutes trois jeunes et assez gentilles... excepté moi, se reprit-elle en baissant les yeux; toutes trois ayant de belles espérances. Moi qui avais reçu quelque éducation ; moi, dont les lectures sérieuses ont élevé l'âme ; moi, qui suis la fille de parents distingués, vous voyez quelle position j'occupe î Devinez ce que sont devenues les autres.

— Dites-le moi, répliqua Chiffon.

— L'une s'appelait Pauline, l'autre Georgette. Pauline venait tout uniquement pour se placer domestique; Georgette pour travailler à la journée : deux filles du commun, quoi! Eh bien, mademciselle, Gaorgette est à Saint-Lazare I

— Saint-Lazare? répéta Chifî'on.

— C'est une prison, la prison des femmes.

— Ah I fit Chifî'on, pauvre fille!

— Et Pauline est comtesse ! acheva Virginie dont le dépit enflait les joues.

— Vraiment! fit encore Chiffon.

— J'ai été la voir, et vous sentez bien que je ne lui ai pas dit que j'étais en service. Elle a un appartement délicieux, un boudoir, un oratoire, des tapis partout, et des mises! Avec ça qu'elle porte bien la toilette, celle-là! ça fait pitié ! Tendez votre jambe, mademoiselle, pour que je boutonne vos bottines. Ainsi, en voilà une en cage et l'autre dans du velours et de la soie ! Qu'est-ce qu'elles ont fait pour en arriver là ? Elles ont fait toutes deux la même chose.

— Quelle chose? demanda Chiffon sans broncher. Virginie baissa les yeux et tâcha de rougir.

— Ah! mademoiselle, soupira-t-elle, si j'avais voulu écouter les grands seigneurs et les négociants eu ^ros, je serais peut-être duchesse, moi ( "i vous parle. Mais

plutôt mourir I Je dis qu'elles ont fait la même chose, ça signifie qu'elles n'ont pas gardé leur honnêteté. Georgette a été ici près dans le quartier des étudiants. Elle était sur sa bouche. On l'aura enivrée avec perfidie, et quand on est dans ces états-là, vous savez...

— Oui, dit ChifTon, qui songeait à son Loriot, je sais. Virginie la regarda en dessous et pensa :

— Elle doit aimer le doux 1

— Ma robe, reprit Ghifi'on.

Et p?ndant qu'on agrafait son corsage, elle ajouta :

— C'est (Honnant I Je ne sais pas pourquoi mes robes se lâchent du jour au lendemain. En voici une qui était juste hier et qui est aujourd'hui trop large.

Virginie le savait bien, elle, le pourquoi de cette transformation. Elle avait fait danser la robe de Chiffon au Prado toute la soirée précédente. Anssi réponditelle :

— C'est le quartier qui est comme ça, l'humidité. Je ne peux plus serrer mes corsets... Au contraire, Pauline a été de l'autre côté de Paris, vers le faubourg Montmartre. De la chance, quoi! Elle a trouvé, rue OUvier Saint-Georges, un commissionnaire en marchandises qui lui donne deux mille francs par mois à condition qu'elle s'appelle M"^ la comtesse de Limbourg. Si vous saviez, mademoiselle, comme elle est bien dans ce rôle de comtesse I Voilà donc pourquoi j'ai été un peu en retard. Et puis parce que M. Rol)lot m'a arrêtée pour me demander des nouvelles de mademoiselle.

Il parait que c'était encore notre ami Roblot qui lui tenait lieu d'Ethelred.

Dans un mouvement qu'elle fit pour disposer les plis de la jupe de Ghifi'on, un rouleau de papier tomba de sa poche. Elle prit un air mystérieux.

— Preuve que je ne vous mens pas, mademoiselle,

dit-elle, car voilà un cahier que j'ai rapporté de chez Pauline et qu'elle avait rapporté elle-même de la prison quand elle a été rendre visite à la pauvre Georgette.

Chiffon se regardait dans la glace. Vous l'auriez à peine reconnue, tant la toilette l'embellissait. C'était bien une de celles-là qui viennent à Paris comme on rentre dans sa patrie, et qui semblent, au moment où elles jettent la bure pour prendre la soie, quitter le déguisement ignoble pour revêtir leur véritable uniforme.

Elle ne demanda point ce que contenait le rouleau de papier, parce qu'elle était occupée à se rendre justice. ChiËfon se trouvait jolie, et, comme Loriot là-bas, devant sa glace, elle se disait :

— S'il pouvait me voir ainsi I Virginie se pinça les lèvres.

— C'est pour mademoiselle que j'ai rapporté cela, dit-elle.

— Ahl fit Chiffon, distraite.

— Moi, je ne suis pas curieuse, reprit la liseuse de romans, et d'ailleurs, pourquoi m'intéresserais-je à tous ces embrouillaminis? Mais j'ai eu l'idée que mademoiselle ne serait pas fâchée de savoir au juste ce que c'est que cette Solange...

— Solange! répéta Chiffon, qui tourna aussitôt le dos à sa psyché.

— Et cette madame Madeleine, ajouta Virginie. Chiffon tendit involontairement la main pour saisir le

rouleau de papier. Son bras retomba. Elle ne savait pas encore lire.

— Après ça, dit Virginie, qui glissa le rouleau de papier dans son sein, je me suis peut-être trompée, et mademoiselle ne s'intéresse pas plus que moi à cette Solange et à cette Madeleine.

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