L\ PRISONNIERE
Virginie se laissa interroger. Elle tlt même un peu la bégueule. Nous vous la donnons pour une intolérable fille. Tout ce qu'il y avait de prétention, «l'ennui, de sottise dans les trois mille cini[ cents volumes de romans ([u'elle avait dévorés, s'était aggloméré en elle.
— Ces papiers parlent de Solange et de madame Madeleine? demanda (Uiiiïon.
— Et peut-être bien de vous, murmura Virginie.
— De moi !
— C'est un étrange hasard (jui les a fait tomber enlie mes inains, mademoiselle : liasaiil ou provideuic, selon qu'on empbiie lu langue philosophique ou l;i languii chréùeinie. Votre nom n'y est pas prononc«% mais...
— Vous me faites mourir! dit Clntlbii qui avait au iioiit des g )uttes de sueur.
— On y parle aussi d'un jeune garçon... com!nen(vi
Virginie, impitoyable comme l'expositioii d'un mélodrame.
— Loriot! s'écria étourdiment Chiffon.
— Ce piquant sobriquet n'y est pas prononcé non plus, répliqua Virginie.
Chiffon se dressa vis-à-vis de sa camériste.
— Ma fille, dit-elle, je ne suis pas une sainte. Je vous ai prise dit z moi parce que je vous avais vue sur la route de Bretagne et qu'il me semblait retrouver en vous une vieille connaissance. Que contiennent ces papiers? répondez-moi brièvement, simplement et raisonnablement, ou je vous congédie !
C'était la première fois que mademoiselle Marie de Rostan se montrait. Virginie devint aussitôt plus souple qu*un gant.
— Ohl ma chère demoiselle, dit-elle, en essayant de sangloter, est-il possible que je vous aie déplu, moi qui vous aime si tendrement!
Le petit pied de Chiffon frappa le tapis.
— Voilà, voilà, reprit hâtivement Virginie ; c'est une bien étonnante histoire I Je n'ai fait que parcourir ces pages et ne pourrai vous en faire l'extrait. Si vous voulez me le pei mettre, je vous lirai le mémoire lui-même qui est aussi intéressant qu'un roman, bien que mademoiselle Solange, n'ait pas l'habiiude...
— C'est cette Solange qui a écrit cela? s'écria Chiffon dont la curiosité était échauffée jusqu'à la fièvre.
— Oui, mademoiselle, ses aventures seraieut encore fort intéressantes, lors même qu'elle ne parlerait pas à chaque page des personnes que nous connaissons.
— Quelles personnes?
— Le docteur Sulpice, madame Irène, M. de Galleran.
— Lisez, ma fille ! ordonna Chiffon, lisez bien vite!
Elle s'installa, aux trois quarts habillée, au coin do son feu, et montra une chaise à Virginie. Virginie s'assit, heureuse et fière de l'importance que les événements lui donnaient.
Elle toussa, puis elle lut :
« Jaurnal adressé à madame Beauvais, par moi\ Solange, sa fille... »
— Mademoiselle, interrompit ici la cruelle Virginie, je dois vous dire de quelle façon ce manuscrit est tombé entre les mains de mon ancienne camarade Pauline, aujourd'hui comtesse de Limbourg, car, enfin, il est possible que cela fasse naître en vous certains scrupules...
Chiffon était pâle d'impatience. Virginie qui se sentait dans son droit poursuivit posément :
— Il y a dans les prisons pour femmes plusieurs classes de détenues. Pour abréger, je ne ferai que deux catégories et nous diviserons toutes ces malheureuses en deux camps : les victimes et les bourreaux. C'est Pauline à qui Georgette a expliqué tout cela. Les bourreaux sont les voleuses et toutes celles qui, n'ayant plus de conscience, se parent de leur honte comme d'un diadème. Les victimes sont, au contraire, les pauvres malheureuses qui regrettent la chute et qui espèrent l'expiation...
— Solange ne peut pas être bourreau! interrompit Chiffon avec chaleur.
— Solange est accusée de vol et d'assassinat, répliqua Virginie.
— Est-il possible !
— C'est Solange elle-même ([ui le dit dans son journal. xMais ça n'empêche pas cette Solange d'être rangée parmi les victimes, parce qu'elle n'avoue rien et qu'elle se prétend innocente.
— Oh I s'écria Chiffon, je suis bien sûre qu'elle est innocente!
— J'avoue que je n'eu sais rien, repartit Virginie ; la conscience humaine est un abîme ; il faut l'œil de Dieu pour la sonder î
Elle avait comme cela de superbes éclairs de mémoire.
— Toujours est-il, continua-t-elle, que les franches voleuses, ayant trouvé mauvais que Solange ne se vantât point de ses exploits, la maltraitaient horriblement. Si les juges savaient quels tourments le crime fait subir à l'innocence ou même au repentir dans les prisons, les juges trembleraient sur leur ?-iége.
Les voleuses s'étaient aperçues que Solange écrivait la nuit. Elle lui ont dérobé son manuscrit pour le lire publiquement aux récréations, et en faire des gorges chaudes.
— Mais c'est horrible, celai interrompit Chiffon. Empêcher une pauvre malheureuse de confier ses tortures au papier... A sa mère!
— Il faut vous dire que mon ancienne camarade Georgette n'est pas victime, parce qu'elle a sa suffisance d'effronterie, mais elle n'est pas non plus bourreau. Elle a bon cœur, elle s'est relevée une nuit et a repris le manuscrit de Solange aux voleuses.
— Pour le lui rendre? demanda Chiffon.
— Sans doute. Seulement, Pauline vint la voir le lendemain malin, elles sont toutes les deux bien curieuses. Pensez donci une fille qui se dit innocente et qui est accusée d'assassinat par le poison...
— Votre Pauhne a emporté le manuscrit? dit Chiffon.
— Pour me le donner à lire, acheva Virginie. Elle ajouta avec un légitime orgueil :
— Car je suis la seule de ces demoiselles qui ait reçu ce qui s'appelle de l'éducation.
Chiffon réfléchissait ; Virginie, après l'avoir examinée du coin de l'œil, reprit :
— Si mademoiselle veut, je vais reporter le manuscrit à la prison?
— Oui, je le veux, répondit Chiffon ; allez-y tout de suite.
Virginie mit son chàle et son chapeau. Chiffon dévorait le manuscrit des yeux.
— Après ça, dit Virginie, on ne voit pas les détenues à cette heure- ci.
— A quelle heure les voit-on?
— L'après-diner, quand on a des permissions.
— Alors, vous ne pourrez pas lui donner ce rouleau de papier à elle-même?
— Non.
— Restez I
Virginie ôta son chapeau et son châle.
— Ah 1 dit-elle, entre haut et bas, ce que j'en ai lu est bien curieux I
Chiffon ne répondit point. Elle eût donné tout ôe qu'elle possédait au monde pour connaître le contenu du rouleau, mais il y avait en elle quelque chose qui lui criait : « c'est un secret ; ne le viole pas I »
— On peut faire quelquefois beaucoup de bien ;ï ces malheureuses, reprit Virginie, quand on connaît exactement leur position.
Chiffon garda encore le silence.
— Vous ne voulez plus que je vous le lise, mademoiselle? demanda Virginie.
— Non, répondit Chiffon tristement.
Virginie prit le cahier et le feuilleta comme au hasard.
Il 22*
— Docteur Sulpice, dit-elle, lisant çà et là les noms ; Irène, marquise Astrée, duc deUostan...
— Refermez ce cahier! commanda Chiffon.
Pour le coup, Virginie se repentit amèrement des scrupules qu'elle avait fait naître dans l'esprit de sa jeune maîtresse. Elle avait voulu piquer sa curiosité par le retard ; le but se trouvait dépassé. La loyauté de la petite Bretonne était plus forte que sa curiosité même.
Virginie déposa le cahier sur le guéridon et garda sa main dessus.
— C'est malheureux, dit-elle d'un accent convaincu, je suis faite pour comprendre toutes les délicatesses, et la conduite de mademoiselle ne me surprend point assurément, mais c'est malheureux.
— La conversation a beau être intéressante, répliqua Chiffon, je ne sais pas écouter aux portes.
Virginie pensa :
— Ça peut avoir pourtant son utilité.
Puis elle «ijouta tout haut :
— Mon Dieu I mademoiselle ne me comprend pas. Ce n'est pas pour mademoiselle que c'est malheureux.
— Pour qui donc? pour vous?
■ — Pour cette Solange elle-même.
— En quoi cela peut-il être malheureux pour elle?
— Dam! M. Sulpice est si puissant!
— C'est vrai, interrompit Chiffon vivement.
■ — Et vous-même, ajouta Virginie, quand vous allez être la favorite de M. le duc de Rostan qu'on dit plus riche qu'un roi, vous aurez aussi bien de la puissance, mademoiselle Marie !
— Et vous croyez qu'on pourrait être utile à cette pauvre jeune fdle?
Nous avouons humblement que ChifTou avait l'eau à
la bouche en faisant cette question-là. Était-elle plus charitable, en cela que curieuse? Ma foi, elle était bien charitable, — et bien curieuse aussi.
— Je le crois, mademoiselle, répondit Virginie; quant à être sûre, c'est impossible, vous sentez bien. Il faudrait connaître du manuscrit.
Chiffon ferma les yeux pour se recueillir en ellemême. Elle se fit la (jucstion que nous venons de nous poser ; le sang colorait ses joues. Si vous saviez comme elle était jolie, cette fillette!
Et bonne! Le résultat de ses réflexions se formula ainsi :
— En mon âme et conscience, Virginie, quoique j'aie grande envie de savoir, je n'aurais pas écouté la lecture de ce cahier, si je n'avais l'espoir de rendre service à mademoiselle Solange.
— As-tu fini! pensa Virginie, habile à sonder la pensée humaine.
Eh bien! Virginie se trompait cette fois, Chiffon disait l'exacte vérité.
— Je suis entièrement à vos ordres, mademoiselle, dit la camériste. Je commencerai quand vous voudrez.
— Commencez, repartit Chiffon.
Virginie s'installa de nouveau sur la chaise qu'un instant elle avait perdu le droit d'occuper. Elle se moucha comme un greffier qui veut entamer la lecture d'un procès-verbal, et tint son regard sur sa jeune maîtresse pour attendre le signal.
Chiffon mit sur les chenets ses deux petits pieds qui auraient ballotté dans les pantouQes de Cendrillon. Elle appuya sa tète charmante et toute couronnée de boucles brunes contre sa main ; puis elle dit gravement :
— J'écoute.
Virginie recommença :
Journal adressé à madame Beauvais^ à Bourges, par moi Solange^ sa fille, de la prison de Saint-Lazare, novembre 4852.
« Ma bonne et tendre mère, le mal que j'éprouve est doublé par l'idée du mal que je vais te faire. Pour la seconde fois, me voilà arrêtée et confondue avec ces femmes qui ont renié Dieu et perdu la conscience ; pour la seconde fois, cette prison dont le nom fait frémir, Saint-Lazare a refermé ses portes sur moi.
« Ma mère, ma mère chérie I moi qui t'ai donné toute mon existence, moi qui avais voué ma vie au travail pour remplacer mou père mort auprès de toi, auprès de mes jeunes frères et sœurs ; ma mère, pourquoi ne t'ai-je jamais causé que de la tristesse?
« Ohl maudit soit le jour où pour la première fois m'est venue l'idée d'afîfronter ce Paris inconnu dont on nous disait tant de merveilles î Que mes frères s'en éloignent! que mes sœurs, les chers petits anges, n'y viennent jamais I
« Jamais, entends-tu, ma mère I ma voix a de l'autorité, car je suis une mourante. Les hommes y deviennent méchants. Dieu n'y protège pas les femmes.
« Ils disent que c'est un paradis I Ils raillent, ils mentent I Ce n'est pas l'enfer, puisque le châtiment éternel n'est pas ici-bas, mais c'est le purgatoire sur terre, et celles qui y sont entrées une fois n'ont plus d'espoir qu'en l'autre vie, qui est au-delà de la mort.
« Hélas I je parle d'après moi-même. Peut-être y en a-t-il d'heureuses. Je le souhaite... »
Virginie s'arrêta. Elle avait le nerf optique sensible et la glande lacrymale engorgée. Elle pleurait.
Chiffon l'aima mieux pour cela. 11 n'y avait pas de quoi. En lisant ses 3,500 volumes, Virginie avait pleuré 3,500 fois.
Elle reprit :
«... Que d'espoirs, ma mère chériel Te souviens-tu quand Je te dis adieu? Tu vins me conduire jusqu'à la voiture. Les petits m'entouraient en criant : Adieu, sœur I envoie-nous des joujoux de Paris!
« J'étais fière. Mon pauvre père avait excédé ses ressources pour me donner l'éducation d'une demoiselle. Je me disais en chemin : le père doit être heureux làliaut, il me voit; grâce à cette éducation pour laquelle il s'imposa des privations si grandes, je vais mettre sa veuve et ses orphelins à l'abri du besoin. Moi, jeune fille, je vais soutenir toute une famille, c'est beau, c'est grand .
« Ohî comme Dieu a puni cet orgueil I Pour les faibles secours que je vous ai envoyés, que d'inquiétudes poignantes et que d'amères tristesses I
« Ma mère, tu ne douteras jamais de moi, je le sais ; sans cela, je serais déjà morte. Ma mère, je t'en prie, apprends à mes frères et sœurs à honorer ma mémoire. J'ai fait ce que j'ai pu, je te l'affirme. Je t'envoie ma confession tout entière.
« Quand on va te dire : Votre fille, qui fut accusée de vol, est accusée de meurtre...
(( Mais, mon Dieu I où se cache donc notre force à nous autres femmes? Gomment ma main ne s'est-elle pas paralysée avant d'écrire ces deur. horribles paroles : vol, assassinat I... »
Il y avait ici deux pages entières eff'acées. C'était l'histoire lugubre de sa réception à Saint-Lazare et des traitements qu'elle avait eus à subir.
Nous n'avons pas à faire un livre sur les prisons. Peut-être n'en savons-nous pas assez d'ailleurs pour avoir le droit de dire ce que nous savons.
— N'en passez pas I dit Chiffon en voyant Virginie
tourner deux pages à la fois ; n'en passez pas une ligne.
Virginie lui montra récriture effacée, puis elle continua :
(( ... Quand j'étais tout enfant, je me souviens que notre ville entière s'occupa longtemps d'un grand procès. Le nom de madame Lafarge m'est resté dans la mémoire. A Dieu ne plaise que je la juge, moi, qui suis sous le coup menaçant du jugement des hommes ! Je parle de madame Lafarge pour te rappeler, ma mère, qne tu la croyais innocente au commencement des débats, mais (juc tu la condamnas dans ta conscience, le jour où il fut prouvé qu'avant son mariage elle avait soustrait un billet de banque... »
En cet endroit, Virginie posa le cahier sur ses genoux.
— Je les ai lus ! s'écria-t-elle, deux volumes in-S"^. Mémoires de madame Lafarge, écrits par elle-même... Elle était innocente. J'ai lu aussi le procès Peytel, un notaire qui avait tué sa femme avec un instrument contondant. Et le procès Marcellange I une grande dame qui avait fait assassiner son mari par un valet de confiance. 11 n'y a rien d'amusant comme les comptes-rendus des cours d'assises I
Chiffon lui fît signe de poursuivre.
« 11 me semble, reprenait la prisonnière, que mes juges seront comme toi et qu'ils accueilleront l'idée de meurtre en voyant cette tache dans mon passé : l'accusation de vol.
« Dieu doit faire place parmi les saintes à celles qui sont injustement condamnées sur terre. Quand je serai auprès de Dieu, je prierai pour ceux qui ont tué mon corps et brisé mon âme.
« 11 y a cinq ans que je ue t'ai vue, ma mère. Henri a
PARIS '2(i3
douze ans ; Claire a fait sa première communion. Ils vont bien pleurer! Henri, mon cher petit frère, voudra venir pour défendre sa grande sœur. Quand il aura vingt ans et que je serai morte, croira-t-il seulement à mon innocence ?
« Cinq ans î tout un siècle !
« Ma mère, ce fut dans ce concert pour les pauvres où je chantai. J'entendais autour de moi comme nu bourdonnement confus. I\îes yeux éblouis ne voyaient point la foule. Tu étais pauvre et j'avais été bien peu dans le monde. Ma poitrine seserrait à la vue de la foule, et ma voix me faisait mal en passant par mon gosier. Je souffrais. Mais j'étais heureuse, parce que, au milieu de tous ces murmures, j'entendais qu'on disait : Elle chante bien ! elle est belle!
« Quand j'eus fini, la salle entière m'applaudit, et je me retrouvai dans tes bras. Ton cœur battait; tu avais les yeux mouillés de larmes. Ton baiser fut plus long qu'à l'ordinaire et plus ému. Oui, je fus bien heureuse!
(( J'ai été applaudie depuis et jamais je n'en ai eu autant de joie. Pour que les bravos soient bons, il faut qu'ils aillent au cœur de ceux qu'on aime.
« De tous côtés on vint à moi ; nous tûmes entourées. Les dames à la mode me comparèrent aux cantatrices en renom ; les messieurs dirent: il faut que mademoiselle Solange aille à Paris.
« Ce mot de Pa.-is entra en moi comme une gorgée de li(jnein* enivrante. Je me sentis brûler vers le cœur. Mon sang précipita son cours. Sais-j(i ({uel rêve je fis en ce premier moment?
« Franz Millier, le grand pianiste, vint s'asseoir à côté de nous. 11 le dit :
c( — Madame, cette jeune fille a en elle le f<'U sacié, il faut faire d'elle une artiste.
« Et comme tu hésitais à lui répondre, il ajouta en souriant :
(( — 11 faut l'envoyer à Paris, le temple de l'art et le paradis des femmes î
« Ton confesseur, à qui tu demandas conseil, te dit : Gardez votre enfant. Tu voulus me garder. Mon confesseur, à qui je dis : Ma mère n'a pas de quoi mettre Glaire en pension et Henri au collège, réfléchit longtemps. Avant de me répondre, son front s'inclina sous la prière. Sa voix avait un accent de tristesse quand il me répondit :
« — Ma fille consultez votre cœur, et que Dieu soit avec vous !
« Mou cœur ! je vous aimais si tendrement ! Franz Millier revint à la charge et je lui dis : Cherchez-moi une élève.
(( Franz me regarda ; je vois encore son grand front où l'inspiration, comme un incendie, avait dévoré les cheveux.
« — Artiste, mademoiselle Solangt^, me dit-il, mais non pas institutrice, croyez moi...
(( Nous avions à Bourges l'idée contraire. Nous pensions que l'artiste était plus exposée et moins estimée que l'institutrice.
« Franz Millier partit. Il m'écrivit que madame la comtesse de Colombel me demandait pour faire l'éducation de ses filles, et je te dis adieu, ma pauvre bonne mère.
« Ici commence pour toi l'histoire de ce que tu lut connais pas, car je t'ai toujours caché mon martyre. Mes lettres disaient : Ta fille est hojurcuse. îi faut que tu saclu^s tout, maintenant que je vais mourir... »
Chitlbn mit sa main sur le bras de Virginie. Elle était oppressée au point de n'avoir [dus de souftle. Ghitibn,
nous le savons bien, était vierge cle toute impression violente. Elle ne connaissait ni le théâtre ni les livres. Cette voix douloureuse lui mettait le cœur à vif.
— Je donnerais tout ce que j'ai au monde pour la sauver ! dit-elle.
— Attendez ! attendez ! fit Virginie ; voypns la suite. Chiilbn fit un eflbrt pour reprendre son souffle. Elle
essuya ses yeux humides.
— Je lis si bien ! reprit Virginie, une autre ne vous ferait pas tant d'effet.
Chiiîon ne répondit point. Virginie poursuivit sa lecture, pressée qu'elle était elle-même de savoir.
« C'était un bel hôtel, situé rue d'Anjou, au faubourg Saint- Honoré. Le comte de Colombel avait un emploi diplomatique. On recevait beaucoup. Le monde de madame la comtesse était un peu l'élite de toutes les couches sociales, les bonnes comme les mauvaises. Tout ce qui brillait avait droit d'entrée à l'hôtel.
« Monsieur le comte faisait peu d'attention à moi ; Madame la comtesse me prit tout d'abord en aversion. Les d(;ux enfants, l]ugénie et Marie, în'a.imaient à l'adoration. Franz Muller, <jue je vis une fois dei>uis mon entrée dans la maison, me dit :
« — Vous l'avez voulu. C'est de toutes les positions « créées pour les besoins de notre vie civilisée, la plus « difficile et la plus pénible. Le monde qui vous entoure « vous repoussera si vous allez à lui ; si vous vous éloi- (( guez de lui, le monde vous prendra en haine; votre (( rôle, c'c>t la modestie, ou plutôt l'immobilité. N'ayez, « c'est mctn dernier conseil, n'ayez ici ni trop de beauté « ni trop .!ê talent, ni trop d'esprit ! »
« Ma mère, j'ai vu la vérité tle ces tristes paroles, pour moi-même et pour d'autres. Je me suis éloignée du monde et le monde m'a accablée ; d'autres à ma
connaissance ont voulu premire place au banquet des heureux : on les a rudement envoyées à l'offlce. La pt'rte est à droite comme à gauche. 11 faut marcher en équilibre sur une corde tendue. Je n'ai pas rencontié une institutrice qui ne fût ou perdue ou martj^re.
« Il y avait deux jeunes gens ({ui venaient chez madame la comtesse de Colombe!, tous deux d'une extrême élégance et vivant de la vie fashionable. L'un deux se nommait Fernand tout court; il passait pour n'avoir point de famille ; l'autre était un gentilhomme appelé M. Robert de Galleran.
(( Je vous parle d'eux, ma mère, parce que le premier causa ma perte en voulant me faire du bien, et parce que l'autre a exercé sur toute ma vie une influence étrange. A l'heure où je vous écris, je sais qn'ii occupe une grande part dans ma pensée et je ne sais pas dire le sentiment que j'ai pour lui.
« M. de Galleran avait eu de la fortune, mais son patrimoine était presque entièrement dissipé. M. Fernanl (iiait de ces jeunes gens dont les moyens d'existence restent inconnus au monde même qui les reçoit... «
— Si mademoiselle est fatiguée... interrompit ici Virginie.
Chitfon avait en etfet appuyé sa tète contre ses mains, mais c'était pour écouter mieux. Le nom de Galleran, intervenant tout à coup dans le récit de Solange, lui donnait pour Chiffon un intérêt nouveau.
— Continuez, dit-elle ; je tremble qu'on ne me vienne chercher. Lisez plus vite.
(( Au temps où se passa le, terrible événement que je vais vous raconter, Toa mère, poursuivit Virginie, je n'aurais pas pu vous dire ainsi au juste ce qu'étaient ces deux messieurs. M. Fernand semblait faire attention à moi, et je ne m'en inquiétais point.
« M. Fernaud venait incomparablement plus souvent que M. Robert de Gallcran. Madame la comtesse le recevait dans l'intimité. Le monde n'était pas sans médire au sujet de leurs relations. Dans plusieurs occasions, M. Fernand, me voyant maltraitée, car la conduite de madame la comtesse à mon égard étonnait parfois péniblement ses convives, avait pris ma défense avec vivacité. Certes, je lui en savais gré, mais je sentais qu'un pareil avocat ne pourrait que nuire à ma cause.
(( Une fois, la comtesse lui reprocha sa partialité à mon égard dans des termes tels que je dus notifier ma volonté de quitter son service.
« Dans l'intérêt des enfants, Eugénie et Marie, je cousentis à rester jusqu'à la fin du mois.
« Le 9 mai 1849 (vivrais-je cent ans, cette date resterait gravée dans ma mémoire jusqu'à mon dernier jour), madame la comtesse de Colombel donna un grand bal pour fêter l'avancement de son mari, nommé chargé d'atïaires près la cour de Sardaigne. Quoique Thôtel fut considérable, le nombre des invitations était si grand, qu'on fut obligé de faire comme dans les ménages bourgeois. Plusieurs chambras furent démeublées et disposées exceptionnellement pour la fête. De ce nombre fut le boudoir de madame la comtesse et la pièce où je me tenais d'ordinaire avec les deux enfants. La toilette de la comtesse fut montée au second étage, ainsi que tous les bijoux, et l'on me mit avec Eugénie et Marie dans une chambre voisine.
« 11 faut te dire, ma mère, que M. Fernand aimait à l'adoration les deux enfants, (ît c'est là peut-être ce qui m'attirait vers lui. Jamais il ne venait sans monter à leur chambre. Une fois là, il restait des demi -heures entières à jouer avec eux et à les combler de caresses.
u Nous eûmes notre petite fête dans la chambre du
haut. Dix ou douze belles petites filles dansèrent toute la soirée, au son de mon piano, avec Eugénie et Marie. Les parents venaient les voir, et comme on savait déjà que je devais quitter la maison, plusieurs propositions me furent faites. Entre autres, madame la princesse B... me demanda si je savais l'allemand, et, sur ma réponse affirmative, elle me dit: Si vous voulez venir à Berlin, mademoiselle Beauvais, quand réducation de mes filles sera terminée, vous n'aurez plus besoin de faire d'autres élèves.
« Le mari de madame la princesse était dès lors ambassadeur de Russie à Berlin.
« Les enfants devaient se séparer à minuit. Vers minuit moins un quart, j'i^ntendis raconter par ces dames que M. Robert de Galleran avait perdu cent vingt mille francs, dont cinquante mille au moins sur parole, il devait celte somme à M. le comte de Morges.
(( Et ces dames ajoutaient :
(( — Dieu sait où il les prendra I
« — C'est vraiment malheureux, dit l'une d'elles, car M. de Galleran est un charmant cavalier.
« Je ne l'avais jamais vu. Je savais seulement que c'était l'intime ami de M. Fernand. 11 y eut un quart d'heure de confusion dans notre petite salle de bal. Nos danseuses mettaient leurs pelisses pour retourner à la maison, et beaucoup de parents étaient là, faisant aux bonnes leurs recommandations. Au milieu du tumulte, je m'aperçus que la porte de la chambre voisine, celle où madame la comtesse avait serré ses toilettes et «es bijoux, était entr'ouverte.
oc J'avais vu madame la comtesse la fermer elle-même avec soin. Elle en avait emporté la clef.
« La petite Marie me dit :
<( — Vous ne vous êtes donc pas aperçue, mademoi-
selle? maman est montée, il y a une demi-heure, elle est entrée là, et elle ne nous a pas embrassées.
(c — Elle avait l'air bien en colère, ajouta la petite Eugénie.
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